On se demandait comment Chabarre, ce petit homme au visage inexpressif, pouvait exprimer les sentiments de ses rôles.
Il ne les exprimait pas, voilà tout.
Depuis vingt-cinq ans qu’il était au théâtre, il n’avait fait aucun progrès dans le métier d’acteur. Il appartenait toujours à la même maison, et cela se comprenait. On n’engageait pas Chabarre. On le gardait. Mais on le gardait bien, par exemple. Il était soudé. Il ne serait venu à l’idée de personne de remercier Chabarre, d’abord parce qu’il était impossible de lui dire merci, même en le renvoyant ; mais surtout parce qu’une espèce de fatalité obligeait tout le monde à le subir.
Quand on arrêtait la distribution d’une pièce et que l’on arrivait aux rôles de comparses, le directeur disait : « Voyons, le second clerc de notaire… Chabarre ?… » Le régisseur hochait la tête. « Il y a encore pas mal de texte, patron. Une dizaine de répliques… Je me demande s’il s’en sortira… »
On lui donnait donc le greffier (trois répliques). Le jour de la répétition, il arrivait avec son visage maigre, et lisait d’une voix sourde et totalement indistincte la première de ses phrases. Le régisseur lui faisait une observation, d’abord parce que c’était Chabarre, et qu’il était entendu depuis vingt-cinq ans que Chabarre ne donnait pas une réplique juste. Il recommençait à quatre reprises toujours sur le même ton, si toutefois on pouvait appeler cela un ton. De guerre lasse, on passait à d’autres exercices.
Chabarre avait depuis ses débuts touché comme appointements le minimum de ce que l’on pouvait donner. D’ailleurs, au point de vue matériel, il n’était pas à plaindre. Sa femme tenait à Charonne un petit commerce, qui les faisait vivre, pas trop étroitement.
Le samedi d’avant la générale, une scène avait un peu accroché. Elle n’était pas au point. C’était la scène où figurait Chabarre. Pourtant le mal ne venait pas de lui. Il disait ses trois répliques d’une façon aussi indistincte qu’au début, mais on avait renoncé à toute tentative d’amélioration.
Le lendemain, dimanche, c’était la dernière matinée de la pièce en cours. On ne pouvait donc pas répéter, le théâtre et les artistes étant pris. Or, la répétition des couturières était le lundi, et l’on allait jouer devant douze cents personnes. Il fallait absolument travailler, avant cette épreuve publique, la scène qui flanchait.
— Je ne vois qu’un moyen, dit l’auteur… Voulez-vous, demain dimanche, de dix heures à midi, venir répéter à la maison ?
Les deux protagonistes et un autre comédien acceptèrent. Mais Chabarre s’approcha de l’auteur.
— Demain, je regrette… mais je ne pourrai pas…
— Vous ne pourrez pas, Chabarre ?
— Non… parce que, le dimanche, j’ai mes élèves…
— Vos élèves ?
— Oui, je fais un cours de diction chez moi, tous les dimanches matins…