Conseils aux jeunes auteurs

Il ne s’agit de rééditer ici ni Aristote, ni Lessing, mais d’offrir aux débutants quelques moyens pratiques pour se pousser dans la carrière.

Aujourd’hui, nous aborderons deux points également importants : le choix d’un pseudonyme, le choix d’un titre.

Il y a des années, à l’époque où nous traitions ces mêmes sujets dans laRevue Blanche, nous avons donné à nos confrères un conseil que nous jugions et nous jugeons encore excellent.

Choisir de préférence comme pseudonyme le nom d’une rue très passante. S’appeler, par exemple, Henri Poissonnière ou Gaston de Bonne-Nouvelle. Aussitôt que l’auteur aura acquis une certaine notoriété, la foule s’imaginera vaguement qu’il a reçu du Conseil municipal cet éclatant hommage : l’attribution de son nom à une des voies parisiennes les plus en vue.

Supposons que M. Henri Poissonnière ait franchi la première et la plus dure étape, et qu’il ait fait recevoir une pièce dans un théâtre (nous verrons dans une prochaine causerie les procédés à employer pour y parvenir). Il s’agit d’attirer l’attention sur l’ouvrage. Voici un système qui nous a donné souvent d’assez bons résultats :

Vous feuilletez la collection d’un grand quotidien. Aux abords de juin ou de juillet, vous y lisez le résultat d’une enquête : les auteurs, sollicités par les courriéristes, exposent leurs projets pour la saison qui vient, et donnent les titres de leurs pièces futures.

Vous choisissez un de ces titres, vous le donnez à votre pièce, et vous faites passer une note aux journaux.

Vous vous attirez dans les deux jours qui suivent une lettre de protestation. On réclame la priorité du titre.

Vous vous inclinez. Vous envoyez à l’auteur une lettre pleine de déférence admirative, et vous donnez publiquement à votre pièce un des titres retenus par un autre auteur.

Il faut s’arrêter au bout de trois fois. Les auteurs, c’est entendu, ne manqueront jamais de bonne volonté pour protester. Tout de même, à la longue, le procédé risquerait d’être mis à jour.

Mais le plus difficile n’est pas d’« allumer » le public sur une pièce ; il est autrement plus malaisé d’y intéresser un directeur.

Devant ce souverain juge, quelle est la situation la plus favorable ? Etre un peu connu ou tout à fait ignoré ?

La plupart des directeurs aiment bien le véritable auteur inconnu. Car, même lorsqu’ils ne sont pas des directrices, ils ont l’âme très féminine. Ils aiment mieux supposer et imaginer que connaître. Ils préfèrent l’espoir confus et illimité à la réalité trop strictement évaluée et définie.

C’est pour cette raison qu’une pièce non encore écrite les intéresse beaucoup plus qu’un manuscrit achevé. Nous avons maintes fois recommandé aux jeunes auteurs, s’ils arrivent à obtenir une entrevue, de ne jamais apporter au directeur le manuscrit de leur pièce. Il vaut mieux raconter le sujet avec entrain et ne remettre le manuscrit que beaucoup plus tard, au moment où le directeur, pressé par les circonstances, n’a plus le temps matériel de refuser votre ouvrage.

Mais partez bien de cette idée qu’il est extrêmement dangereux de laisser un directeur en tête-à-tête avec un manuscrit.

Même s’il ne le lit pas, c’est très grave.

La seule présence sur son bureau d’un gros cahier à couverture orange ou bleue suffit à le dégoûter de la pièce et de l’auteur.

Faites toujours dactylographier votre œuvre en plusieurs copies, de façon à pouvoir remettre à chaque directeur nouveau un manuscrit tout frais. Il ne faut pas que l’ouvrage semble avoir été profané par d’autres regards.

Je ne vous proposerai pas du tout en exemple ce jeune confrère qui parsema son manuscrit d’annotations au crayon anonyme :excellent,saisissant,gros effet certain. Même si le directeur eût pu être dupe de cette roublardise un peu grosse, c’était d’une mauvaise psychologie. Car un directeur est l’être le plus jaloux du monde. S’il lui plaît d’aimer une pièce, il veut être le premier à l’aimer.

Il n’est pas mauvais, pour avoir plus facilement ses entrées auprès des directeurs, de se faire « une situation dans le journalisme ».

Mais comment y arriver ?

Voici l’histoire instructive de notre confrère Joseph Lembaumé.

Il était professeur de première dans un petit collège de province. Passionné des « choses de théâtre », il ne trouvait, dans la ville de H…, personne avec qui s’entretenir agréablement de ses préoccupations favorites.

Pour se distraire, Joseph Lembaumé proposait à ses élèves des dissertations françaises sur les sujets qui lui tenaient à cœur.

« Que pensez-vous de cette loi d’Aristote, etc. ? »

« Comment interpréter cette remarque de Diderot ?… »

Les réponses malheureusement manquaient d’intérêt… La génération de cette année de première, dans cette petite sous-préfecture, n’avait rien donné d’éblouissant.

Aussi, après six mois d’ennui, Joseph Lembaumé se décida-t-il à gagner Paris, où un de ses parents occupait un emploi d’administrateur dans un grand quotidien.

Aujourd’hui, Joseph Lembaumé s’est fait une place en vue. Sa culture ne le dessert pas pour le métier de journaliste. Elle l’empêche en tout cas de faire parade, à tout bout de phrase, de ses connaissances grammaticales, et lui permet d’éviter les imparfaits du subjonctif que les primaires parvenus étalent avec tant d’ostentation.

D’ailleurs, son travail de rédaction est extrêmement réduit. Chaque quinzaine, il fait faire une composition de français aux plus notoires de nos auteurs, directeurs et acteurs.

« Quelle sera l’influence du ciné sur le théâtre ? Vous paraît-elle salutaire ou néfaste ? Justifiez votre opinion. »

« Que pensez-vous du théâtre social ? »

« Que pensez-vous de l’alternance des spectacles ? »

Son questionnaire envoyé, Joseph Lembaumé se rend au cercle et, pendant que ses vénérables élèves rédigent leurs copies, ou les font rédiger par des secrétaires, le professeur se livre à d’émouvantes parties de bridge.

Le signataire de ces lignes — il l’avoue avec un certain orgueil — fut admis plusieurs fois à « composer ». Il lui arrive de décliner tacitement cet honneur, et de s’abstenir d’envoyer sa contribution à ces enquêtes.

Il y a une douzaine d’années, je reçus un petit bleu urgent. Il émanait d’un de mes confrères attaché à un grand magazine. On me demandait mon avis sur « l’Au-Delà », rien de plus. On ajoutait que le périodique était sous presse et que l’on attendait ma réponse dans les vingt-quatre heures.

Je répondis par un autre pneu, en m’excusant de n’avoir aucune opinion toute prête sur l’Au-Delà. Je m’étais, alléguai-je, spécialisé dans « l’en deçà », qui suffisait largement à absorber mon activité intellectuelle.

C’était une réponse. Elle ne fut pas publiée, non plus d’ailleurs que l’enquête, qui n’avait probablement pas rendu ce que l’on avait espéré.

Deux ans après, nouveau petit bleu du même confrère. Il me posait cette question plutôt indiscrète :

« Quel a été le souvenir le plus désagréable de votre vie ? »

Je répondis, faisant les frais d’un nouveau pneu :

« C’est, il y a deux ans, après avoir été sommé par vous de répondre à une enquête, d’avoir constaté que cette enquête n’avait jamais été publiée. »

Depuis cette dernière réponse, le magazine en question me considère comme un élève indiscipliné et me dispense de toute composition. Dans un sens, c’est plutôt agréable pour un étudiant qui n’est plus de la première jeunesse, et qui demande à travailler, pendant quelques années encore, sur des sujets de son choix.

Vaut-il mieux connaître personnellement les critiques ?

Oui, certainement.

Un critique que vous connaissez pourra, c’est entendu, vous faire un mauvais article. Mais il l’aurait peut-être fait tel s’il ne vous eût pas connu.

Quand on vous présente à un critique, faut-il être discret et réservé dans les compliments qu’on lui fait ? Mais non, jeune homme ! Allez-y carrément, et pas avec le dos de la cuiller.

Émile Berr a fait cette juste remarque que les gens qui s’offensent de recevoir un pourboire sont beaucoup moins nombreux que nous nous plaisons à l’imaginer.

Les louanges les plus outrées, la plupart des critiques les acceptent à guichet ouvert.

On vous racontera l’histoire du critique légendaire qui, par amour du paradoxe, écrit un article enthousiaste sur un auteur qu’il ne connaît pas. Mais qui vous dit que ce sera sur vous que tombera cette aubaine hasardeuse ?

Seconde étape. Les articles ont paru. Faut-il remercier les critiques ? Mais oui, jeune homme, mais oui. Je connais un auteur dont c’était aussi l’avis, mais qui n’arrivait pas à écrire toutes ses actions de grâces, parce qu’il voulait envoyer à chacun un remerciement spécial, approprié, sur mesure !… Quels soins superflus ! De la louange de confection, en choisissant la plus grande taille. Quelque chose de ce goût : « Aucun éloge ne pouvait autant m’émouvoir et m’enorgueillir. »

C’est un peu servile ? N’ayez pas peur. Avec la crise actuelle du change, le verbe s’est fait de moins en moins cher, et l’épithète est tombée au taux de la couronne.

Pour les mauvais articles, laissez-nous vous soumettre, sans vous la préconiser, une réponse que nous avons écrite, et que nous avons, en fin de compte, jugé inutile d’envoyer à un critique assez jeune encore, de talent, ma foi ! mais un peu serin, et dont l’air d’autorité nous avait paru exagérément précoce.

« Mon cher ami,« Je voudrais bien être aussi sûr que ma pièce est bonne que vous êtes certain qu’elle est mauvaise. »

« Mon cher ami,

« Je voudrais bien être aussi sûr que ma pièce est bonne que vous êtes certain qu’elle est mauvaise. »

(Si le destinataire se reconnaît au signalement ci-dessus, il n’aura qu’à réclamer la lettre à l’Éditeur.)

Voici une petite histoire probablement vraie que nous soumettons aux méditations des jeunes auteurs et dont ils pourront tirer profit.

Un dramaturge débutant avait obtenu une lecture d’un directeur. Il faut dire qu’il était le neveu d’un gros marchand de grains, lequel avait mis des fonds dans le théâtre, ce qui avait créé, entre le directeur et lui, une de ces amitiés solides qui survivent parfois à l’épuisement de la commandite.

Il vaut mieux lire une pièce que de la donner à lire. Le directeur n’écoute pas constamment. Mais, tout de même, il connaît mieux votre ouvrage que s’il laissait le manuscrit ficelé à son chevet.

Ce directeur, après la lecture, demanda au jeune auteur qui « il voyait » dans le rôle de l’héroïne. L’auteur prononça avec assurance le nom d’une actrice assez en vue.

— Ça ne serait pas mal, dit le directeur. Ce n’est pas tout à fait son affaire, mais le nom est bon pour l’affiche. Et puis, c’est une bonne camarade à moi, pour qui j’ai beaucoup d’affection. Il faudrait aller lui lire votre pièce…

Un auteur ne refuse jamais de lire sa pièce. Il se déplacera jusqu’aux extrémités de la périphérie, de la banlieue ou même de la province pour aller provoquer de l’admiration chez la femme du directeur ou chez l’amant de laprima donna.

— Le rôle ne peut pas lui déplaire, dit-il timidement.

— Non, non, je ne crois pas. Mais il ne faut pas lui lire la pièce telle que vous me l’avez montrée…

— … Pourquoi ?

— Attendez… Vous allez d’abord commander un autre manuscrit où vous écourterez considérablement le deuxième rôle de femme…

— Y pensez-vous ? Ma pièce en sera démolie…

— Ne vous en faites pas. Ce n’est que provisoire…

… Il ne s’en fit pas. Il lut la pièce à la jeune comédienne qui accepta d’enthousiasme le rôle principal. On signa l’engagement et, aux répétitions, le second rôle de femme reprit sa première importance à l’aide des phrases un instant supprimées, et rétablies peu à peu sous forme de petits béquets sournois.

Inviterez-vous vos amis à vos répétitions générales ?

C’est selon…

Votre ambition se borne-t-elle à obtenir un succès de hasard, créé par les bonnes dispositions fortuites de la foule ?

Si vos prétentions sont aussi modestes, ne convoquez pas vos amis. Vous n’êtes pas digne d’eux.

Ce n’est pas le rôle d’un ami de favoriser, par une lâche complaisance, un succès qu’il juge immérité.

Il est bien pénétré de la grandeur de sa tâche, et il suffit qu’il soit invité à votre générale pour se sentir tout à coup une conscience de bronze. Il devient une sorte de vestale de l’Art.

Évidemment, sa fonction d’ami véritable et sévère ne va pas jusqu’à l’obliger à se mettre ouvertement en travers du succès.

Il ne découragera pas positivement les spectateurs enthousiastes.

Quand on le prendra à partie : « Croyez-vous que c’est bien ? » il répondra avec modération : « Mais oui… mais oui… Vous pensez que ce n’est pas moi qui dirai le contraire… »

« Ça fera deux cents représentations ! » dira l’un.

« Dieu vous entende ! » répondra-t-il, laissant percer son angoisse fraternelle.

« C’est une œuvre bien intéressante ! » s’exclamera un autre.

« Oui, dira-t-il, c’est un effort ! »

« Vous ne trouvez pas que c’est sa meilleure pièce ? »

« Il a tout de même fait mieux », corrigera-t-il avec une grande douceur.

Et il citera un autre ouvrage de vous, inconnu à peu près et inoffensif.

Il n’est pas seulement le conservateur de la Vérité et de l’Art. C’est lui qui a la garde jalouse de votre personnalité, et qui l’empêche de sortir des limites qu’il lui a, une fois pour toutes, assignées. Comme on fait la part du feu, il a fait celle de votre talent.

Il sait mieux que vous ce que vous êtes, et ce que vous valez. Il veut pour vous des réussites de son choix, et qui soient dans votre ligne. Il est un tuteur sévère, qui a charge d’âme. Si vous vouliez être traité avec une lâche indulgence, ce n’est pas lui qu’il fallait inviter…


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