Le tapissier

A la suite d’accords mystérieux avec l’administrateur, c’était la maison Gradis qui nous prêterait les meubles, pour le premier et le troisième actes de ma pièce nouvelle.

La maison Gradis, jusque-là, s’était peu occupée de meubles de théâtre, avant que son récent directeur, M. Aurélius, lui donnât cette orientation. M. Aurélius était un jeune dieu, imberbe et bouclé. Je fis sa connaissance dans le bureau de notre patron, et il me parut d’une grâce infinie. Il me pria, me supplia de lui prêter un manuscrit, pour établir « l’ambiance » de ma pièce. Il me déclara qu’il lui était impossible de travailler autrement, qu’il était choqué de voir à quel point les tapissiers se souciaient peu d’ordinaire de l’esprit de « l’œuvre » qu’ils avaient à meubler. J’étais charmé d’avoir trouvé un tel collaborateur, d’autant qu’il me parla de tous mes ouvrages, qu’à l’entendre il connaissait par cœur (les titres, semblait-il, exceptés). Il avait découvert dans mes livres des qualités singulières (inaperçues de l’auteur lui-même).

Il quitta le bureau avec des saluts onduleux. J’étais encore émerveillé de tous ses dithyrambes, quand le patron, âme médiocre, prononça cette phrase, sans me regarder, et en rangeant mollement les papiers de son bureau :

« Eh ben ! j’espère qu’en voilà de la pommade… »

Les meubles arrivèrent trois ou quatre jours avant la première, par détachements successifs. Ils précédaient largement les décors, car le décorateur, un vieux routier, avait la bonne tradition d’arriver toujours en retard.

Un jour, à l’heure de la répétition, j’aperçus sur la scène deux énormes lampadaires, au milieu de ce qui serait plus tard le modeste intérieur du « un », salon de petits employés gênés. C’était ainsi que M. Aurélius avait conçu l’ambiance de ma pièce. Il n’y avait qu’à s’incliner. Mais le patron ne s’inclina pas. Il signifia à M. Aurélius d’avoir à remplacer ces ornements imprévus par un machin beaucoup plus simple. Je fus stupéfait de voir avec quelle facilité l’artiste tapissier cédait sur ce point, et apportait peu d’intransigeance dans la défense de ses conceptions.

C’est ce qui m’encouragea, dès le lendemain, à protester contre un lit de repos, de dimensions inusitées, qui envahissait la scène, au milieu de ce qui devait être le boudoir du trois. Aucun meuble aussi évocateur n’était prévu dans les indications du manuscrit. Il promettait toutes sortes d’ébats, et serait une source de déceptions pour le spectateur frivole.

Je demandai qu’on enlevât ce meuble. M. Aurélius regarda le patron, qui fit un geste de neutralité. (J’avais sans doute eu tort de ne pas lui laisser l’initiative de cette proposition.)

Je mesurai en cette circonstance la limite de mon autorité. Le lendemain, le meuble était encore à sa place. Il semblait qu’il fût vissé au plancher.

J’élevai une voix où je m’efforçai de mettre le plus de courroux possible ; mais elle restait moins menaçante que plaintive… M. Aurélius regarda le patron, qui ne dit mot.

Seulement, le lendemain, quand le décor fut posé, on s’aperçut que le lit de repos empêchait simplement trois portes de s’ouvrir. M. Aurélius dut faire enlever le meuble, perdant l’occasion de trouver dans la foule éventuelle des spectateurs un acheteur pour ce vaste laissé-pour-compte.

Il subsista entre le tapissier et moi un léger froid. Ma victoire, trop aidée par des événements extérieurs, ne me donna aucune satisfaction morale. Quant au tapissier, il sentait qu’il avait altéré sans compensation l’image d’esthète désintéressé qu’il avait voulu me fournir de lui-même.


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