Le texte de Mmede Juxanges

La personne qui, dans la pièce précédente, avait répété — jusqu’au troisième jour avant la générale — le rôle de la concierge du deux avait reçu cette fois la mission d’incarner, dans la pièce nouvelle, une femme du grand monde, Mmede Juxanges.

La liste des personnages féminins comprenait d’abord l’héroïne, puis la mère de l’héroïne, puis la rivale d’amour de l’héroïne, puis toutes les bonnes, puis Mmede Livrac, puis Mmede Juxanges.

Il n’y avait pas, entre ces derniers noms, la petite conjonction « et » qui eût donné à l’interprète de Mmede Juxanges une apparence de « vedette américaine ».

Mmede Livrac, elle, était chargée de deux phrases : « Je le crois galant homme », et, plus loin : « Vous verrez qu’il fera sa soumission. » Mmede Juxanges n’avait rien à dire. Le jour de la lecture, on lui remit une feuille de papier, qui portait dans le coin, en grosses lettres de ronde : Mmede Juxanges. On indiquait simplement sur quelles répliques de ses camarades elle devait entrer, puis sortir.

Le directeur avait dit à l’auteur : « Il faudra lui donner une petite phrase. » Puis il avait dit à sa pensionnaire : « On vous piquera quelques mots. »

Chaque jour, à midi trois quarts pour une heure, Mmede Juxanges arrivait la première à la répétition dans une longue six-cylindres, don de M. Roibourg, grand brasseur d’affaires, et commanditaire de la maison. L’automobile stationnait devant l’entrée des artistes jusqu’à cinq heures. Pendant ce temps, Mmede Juxanges, assise sur une chaise rustique dans l’ombre du plateau, entretenait une conversation un peu stagnante avec la cuisinière du trois et le facteur du deux.

D’ordinaire, M. Roibourg arrivait, ses affaires brassées, vers cinq heures, et prenait livraison de Mmede Juxanges.

Le directeur, à deux ou trois reprises au cours des répétitions, avait dit à l’auteur : « Lui avez-vous mis sa phrase ? » L’auteur répondait toujours : « Demain. » A vrai dire, il éprouvait une difficulté singulière à prêter la moindre réflexion ou remarque à un personnage aussi peu défini.

Pourtant il dit de lui-même, quelques jours avant la générale, en voyant répéter Mmede Juxanges : « Il faut que je lui donne sa phrase. » Mais le directeur, par esprit de contradiction, avait dit à mi-voix : « Il y a des choses plus pressées. Établissez-moi d’abord votre baisser de rideau du deux, qui n’y est pas du tout. »

Ce qui ne l’avait pas empêché de demander sévèrement, le lendemain :

— Et la phrase de cette petite ?

Enfin, visité par l’inspiration, l’auteur trouva : Mmede Juxanges dirait à Mmede Livrac :

—Je ne suis pas très tranquille sur le destin de ce petit ménage.

Le jour de la générale, ce propos de mondaine avertie fut proféré très au-dessous du ton par une personne étranglée d’épouvante. On entendit cependant ceci :

—Je ne suis pras tès tancrille sur le dessin de ce petit mén…

La finaleage, ce serait pour une autre fois.

Il y eut simplement aux fauteuils un petit : Oh ! oh !… isolé, qui, si discret qu’il fût, fut perçu de la salle entière.

A l’entr’acte, dans un coin obscur du plateau, le directeur passait quelque chose de sérieux à M. Roibourg.

L’auteur, qui faisait ses visites aux loges, n’entra pas dans le 15, où Mmede Juxanges, en larmes, disait à sa compagne de loge, la miss institutrice du trois :

— Je n’ai eu… je n’ai eu… mon texte… qu’il y a sept jours…


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