A cette époque de ma jeunesse, j’étais attaché comme secrétaire de la direction au théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Mes fonctions consistaient à lire les manuscrits que la direction ne voulait pas jouer et à fournir ensuite aux auteurs des explications dulcifiantes.
J’avais aussi le droit d’assister, comme spectateur strictement muet, aux pièces que l’on mettait en répétition.
C’est ainsi que je vis répéterle Colonel Roquebrune, de Georges Ohnet.
Je n’avais pas pour Georges Ohnet une admiration sans réserves, mais j’étais loin de le considérer comme le seul mauvais écrivain de sa génération. Sans parler de son caractère, qui était celui d’un fort brave homme, j’estimais en lui de remarquables dons d’invention, et une faculté peu ordinaire d’attacher son public par une intrigue captivante.
Chez lui, l’invention était toujours assez méritoire.
Au troisième acte, quelqu’un disait à Roquebrune (mandataire secret de Bonaparte) :
« Vous le prenez de bien haut, colonel ! »
A quoi Constant Coquelin répondait :
« Je le prends de la hauteur de celui au nom de qui je parle ! »
Phrase très claire, en somme, où la noblesse de l’intention l’emportait sans doute sur l’élégance de l’expression.
Un jour, je perçus ces mots, qui s’appliquaient au comte de Moigneville (gentilhomme que les conjurés soupçonnaient de trahison) :
« Il a un pied dans tous les partis. »
Je m’approchai de Jean Coquelin, et lui dis à voix basse :
« S’il n’y avait que deux partis, ça irait bien. Mais il y en a davantage ; ne trouves-tu pas que ça fait beaucoup de pieds pour un seul homme ? »
Jean Coquelin glissa à Georges Ohnet une observation discrète et respectueuse. L’auteur modifia le texte, et l’on dit dorénavant du comte de Moigneville :
« Il a des intelligences dans tous les partis. »
Le mot pied était remplacé par le mot intelligence. La langue française a de ces ressources inespérées.
Mais, après la première, Francisque Sarcey écrivit, en racontant la pièce :
« M. de Moigneville qui a un pied dans tous les partis… »
Retrouvant, recréant d’instinct, le texte primitif, le prince de la critique refusait à son tour la qualité de bipède à l’infortuné comte de Moigneville.