«Pitié, Seigneur, pitié de moi, malheureuse, pitié, Seigneur, et, si ma prière arrive à toi, que la rigueur se désarme et que tes regards se retournent vers moi moins sévères et plus cléments!»
Et cependant, tout en suivant, tout en emboîtant la voix, l'accompagnement lui laissait toute sa liberté, toute son étendue; c'était une caresse et non pas une étreinte, un soutien et non une gêne; et quand, au premiersforzando, c'est-à-dire quand, lassée de l'effort, la voix retomba comme pour essayer de monter au ciel, l'accompagnement parut craindre alors de lui peser comme une chose terrestre, et l'abandonna presque aux ailes de la foi, pour ne la soutenir qu'aumibécarre, c'est-à-dire audiminuendo, c'est-à-dire quand, lassée de l'effort, la voix retombado, quand, sur leréet les deuxfa, la voix se souleva comme affaissée sur elle-même, et, pareille à la madone de Canova, à genoux, assise sur ses genoux, et chez laquelle tout plie, âme et corps, affaissés sous ce doute terrible que la miséricorde du Créateur soit assez grande pour oublier la faute de la créature.
Puis, quand d'une voix tremblante elle continua:Qu'il n'arrive jamais que je sois damnée et précipitée dans le feu éternel de ta vigueur, ô grand Dieu! Alors l'accompagnement se hasarda à mêler sa voix à la voix frémissante qui, entrevoyant les flammes éternelles, priait le Seigneur de l'en éloigner. Alors l'accompagnement pria de son côté, supplia, gémit, monta avec elle jusqu'aufa, descendit avec elle jusqu'à l'ut, l'accompagnant dans sa faiblesse, la soutenant dans sa terreur; puis, tandis que haletante et sans force, la voix mourait dans les profondeurs de la poitrine d'Antonia, l'accompagnement continua seul après la voix éteinte, comme après l'âme envolée et déjà sur la route du ciel, continuent murmurantes et plaintives les prières des survivants.
Alors aux supplications du violon de maître Gottlieb commença de se mêler une harmonie inattendue, douce et puissante à la fois, presque céleste. Antonia se souleva sur son coude, maître Gottlieb se tourna à moitié et demeura l'archet suspendu sur les cordes de son violon. Hoffmann, d'abord étourdi, enivré, en délire, avait compris qu'aux élancements de cette âme il fallait un peu d'espoir, et qu'elle se briserait si un rayon divin ne lui montrait le ciel, et il s'était élancé vers un orgue, et il avait étendu ses dix doigts sur les touches frémissantes, et l'orgue, poussant un long soupir, venait de se mêler au violon de Gottlieb et à la voix d'Antonia.
Alors ce fut une chose merveilleuse que ce retour du motifPieta, Signore, accompagné par cette voix d'espoir, au lieu d'être poursuivi comme dans la prière partie par la terreur, et quand, pleine de foi dans son génie comme dans sa prière, Antonia attaqua avec toute la vigueur de sa voix, lefaduvolgi, un frisson passa dans les veines d'Hoffmann, qui, écrasant l'Antonio Amatisous les torrents d'harmonie qui s'échappaient de son orgue, continua la voix d'Antonia après qu'elle eut expiré, et sur les ailes, non plus d'un ange, mais d'un ouragan, sembla porter le dernier soupir de cette âme aux pieds du Seigneur tout-puissant et tout miséricordieux.
Puis il se fit un moment de silence; tous trois se regardèrent, et leurs mains se joignirent dans une étreinte fraternelle, comme leurs âmes s'étaient jointes dans une commune harmonie.
Et, à partir de ce moment, ce fut non seulement Antonia qui appela Hoffmann son frère, mais le vieux Gottlieb Murr qui appela Hoffmann son fils!
Peut-être le lecteur se demandera-t-il, ou plutôt nous demandera-t-il, comment, la mère d'Antonia étant morte en chantant, maître Gottlieb Murr permettait que sa fille, c'est-à-dire que cette âme de son âme, courût le risque d'un danger semblable à celui auquel avait succombé la mère.
Et d'abord, quand il avait entendu Antonia essayer son premier chant, le pauvre père avait tremblé comme la feuille près de laquelle chante un oiseau. Mais c'était un véritable oiseau qu'Antonia, et le vieux musicien s'aperçut bientôt que le chant était sa langue naturelle, aussi Dieu, en lui donnant une voix si étendue qu'elle n'avait peut-être pas son égale au monde, avait-il indiqué que sous ce rapport maître Gottlieb n'avait du moins rien à craindre: en effet, quand à ce don naturel du chant était jointe l'étude de la musique, quand les difficultés les plus exagérées du solfège avaient été mises sous les yeux de la jeune fille et vaincues aussitôt avec une merveilleuse facilité, sans grimaces, sans efforts, sans une seule corde au cou, sans un seul clignotement d'yeux, il avait compris la perfection de l'instrument, et, comme Antonia, en chantant les morceaux notés pour les voix les plus hautes, restait toujours en deçà de ce qu'elle pouvait faire, il s'était convaincu qu'il n'y avait aucun danger à laisser aller le doux rossignol au penchant de sa mélodieuse vocation.
Seulement maître Gottlieb avait oublié que la corde de la musique n'est pas la seule qui résonne dans le cœur des jeunes filles, et qu'il y a une autre corde bien autrement frêle, bien autrement vibrante, bien autrement mortelle: celle de l'amour!
Celle-là s'était éveillée chez la pauvre enfant au son de l'archet d'Hoffmann; inclinée sur sa broderie dans la chambre à côté de celle où se tenaient le jeune homme et le vieillard, elle avait relevé la tête au premier frémissement qui avait passé dans l'air. Elle avait écouté; puis peu à peu une sensation étrange avait pénétré dans son âme, avait couru en frissons inconnus dans ses veines. Elle s'était alors soulevée lentement, appuyant une main à sa chaise, tandis que l'autre laissait échapper la broderie de ses doigts entrouverts. Elle était restée un instant immobile; puis, lentement, elle s'était avancée vers la porte, et, comme nous l'avons dit, ombre évoquée de la vie matérielle, elle était apparue, poétique vision, à la porte du cabinet de maître Gottlieb Murr.
Nous avons vu comment la musique avait fondu à son ardent creuset ces trois âmes en une seule, et comment, à la fin du concert, Hoffmann était devenu commensal de la maison.
C'était l'heure où le vieux Gottlieb avait l'habitude de se mettre à table. Il invita Hoffmann à dîner avec lui, invitation qu'Hoffmann accepta avec la même cordialité qu'elle était faite.
Alors, pour quelques instants la belle et poétique vierge des cantiques divins se transforma en une bonne ménagère. Antonia versa le thé comme Clarisse Harlow, fit des tartines de beurre comme Charlotte, et finit par se mettre elle-même à table et par manger comme une simple mortelle.
Les Allemands n'entendent pas la poésie comme nous. Dans nos données de monde maniéré, la femme qui mange et qui boit se dépoétise. Si une jeune et jolie femme se met à table, c'est pour y fourrer ses gants, si toutefois elle ne conserve pas ses gants; si elle a une assiette, c'est pour y égrainer, à la fin du repas, une grappe de raisin, dont l'immatérielle créature consent parfois à sucer les grains les plus dorés, comme fait une abeille d'une fleur.
On comprend, d'après la façon dont Hoffmann avait été reçu chez maître Gottlieb, qu'il y revint le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. Quant à maître Gottlieb, cette fréquence des visites d'Hoffmann ne paraissait aucunement l'inquiéter: Antonia était trop pure, trop chaste, trop confiante dans son père, pour que le soupçon vînt au vieillard que sa fille pût commettre une faute. Sa fille, c'était sainte Cécile, c'était la Vierge Marie, c'était un ange des cieux; l'essence divine l'emportait tellement en elle sur la matière terrestre, que le vieillard n'avait jamais jugé à propos de lui dire qu'il y avait plus de danger dans le contact de deux corps que dans l'union de deux âmes.
Hoffmann était donc heureux, c'est-à-dire aussi heureux qu'il est donné à une créature mortelle de l'être. Le soleil de la joie n'éclaire jamais entièrement le cœur, une tache sombre qui rappelle à l'homme que le bonheur complet n'existe pas en ce monde, mais seulement au ciel.
Mais Hoffmann avait un avantage sur le commun de l'espèce. Souvent l'homme ne peut pas expliquer la cause de cette douleur qui passe au milieu de son bien-être, de cette ombre qui se projette, obscure et noire, sur sa rayonnante félicité.
Hoffmann, lui, savait ce qui le rendait malheureux.
C'était cette promesse faite à Zacharias Werner d'aller le rejoindre à Paris; c'était ce désir étrange de visiter la France, qui s'effaçait dès qu'Hoffmann se trouvait en présence d'Antonia, mais qui reprenait tout le dessus aussitôt qu'Hoffmann se retrouvait seul; il y avait même plus: c'est qu'au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que les lettres de Zacharias, réclamant la parole de son ami, étaient plus pressantes, Hoffmann s'attristait davantage.
En effet, la présence de la jeune fille n'était plus suffisante à chasser le fantôme qui poursuivait maintenant Hoffmann jusqu'aux côtés d'Antonia. Souvent, près d'Antonia, Hoffmann tombait dans une rêverie profonde. À quoi rêvait-il? à Zacharias Werner, dont il lui semblait entendre la voix. Souvent son œil, distrait d'abord, finissait par se fixer sur un point de l'horizon. Que voyait cet œil, ou plutôt que croyait-il voir? La route de Paris, puis, à un des tournants de cette route, Zacharias marchant devant lui et faisant signe de le suivre.
Peu à peu, le fantôme qui était apparu à Hoffmann à des intervalles rares et inégaux revint avec plus de régularité et finit par le poursuivre d'une obsession continuelle.
Hoffmann aimait Antonia de plus en plus. Hoffmann sentait qu'Antonia était nécessaire à sa vie, que c'était le bonheur de son avenir; mais Hoffmann sentait aussi qu'avant de se lancer dans ce bonheur, et pour que ce bonheur fût durable, il lui fallait accomplir le pèlerinage projeté, ou, sans cela, le désir renfermé dans son cœur, si étrange qu'il fût, le rongerait.
Un jour qu'assis près d'Antonia, pendant que maître Gottlieb notait dans son cabinet leStabatde Pergolèse, qu'il voulait exécuter à la société philharmonique de Francfort, Hoffmann était tombé dans une de ses rêveries ordinaires, Antonia, après l'avoir regardé longtemps, lui prit les deux mains.
—Il faut y aller, mon ami, dit-elle.
Hoffmann la regarda avec étonnement.
—Y aller? répéta-t-il, et où cela?
—En France, à Paris.
—Et qui vous a dit, Antonia, cette secrète pensée de mon cœur, que je n'ose m'avouer à moi-même?
—Je pourrais m'attribuer près de vous le pouvoir d'une fée, Théodore, et vous dire: J'ai lu dans votre pensée, j'ai lu dans vos yeux, j'ai lu dans votre cœur; mais je mentirais. Non, je me suis souvenue, voilà tout.
—Et de quoi vous êtes-vous souvenue, ma bien-aimée Antonia?
—Je me suis souvenue que, la veille du jour où vous êtes venu chez mon père, Zacharias Werner y était venu et nous avait raconté votre projet de voyage, votre désir ardent de voir Paris; désir nourri depuis près d'un an, et tout prêt à s'accomplir. Depuis, vous m'avez dit ce qui vous avait empêché de partir. Vous m'avez dit comment, en me voyant pour la première fois, vous avez été pris de ce sentiment irrésistible dont j'ai été prise moi-même en vous écoutant, et maintenant il vous reste à me dire ceci: que vous m'aimez toujours autant.
Hoffmann fit un mouvement.
—Ne vous donnez pas la peine de me le dire, je le sais, continua Antonia, mais il y a quelque chose de plus puissant que cet amour, c'est le désir d'aller en France, de rejoindre Zacharias, de voir Paris enfin.
—Antonia! s'écria Hoffmann, tout est vrai dans ce que vous venez de dire, hors un point; c'est qu'il y avait quelque chose au monde de plus fort que mon amour! Non, je vous le jure, Antonia, ce désir-là, désir étrange auquel je ne comprends rien, je l'eusse enseveli dans mon cœur si vous ne l'en aviez tiré vous-même. Vous ne vous trompez donc pas. Antonia! Oui, il y a une voix qui m'appelle à Paris, une voix plus forte que ma volonté, et cependant, je vous le répète, à laquelle je n'eusse pas obéi; cette voix est celle de la destinée!
—Soit, accomplissons notre destinée, mon ami. Vous partirez demain. Combien voulez-vous de temps?
—Un mois, Antonia; dans un mois, je serai de retour.
—Un mois ne vous suffira pas, Théodore; en un mois vous n'aurez rien vu; je vous en donne deux; je vous en donne trois; je vous donne le temps que vous voudrez, enfin; mais j'exige une chose, ou plutôt deux choses de vous.
—Lesquelles, chère Antonia, lesquelles? dites vite.
—Demain, c'est dimanche; demain, c'est jour de messe; regardez par votre fenêtre comme vous avez regardé le jour du départ de Zacharias Werner, et, comme ce jour-là, mon ami, seulement plus triste, vous me verrez monter les degrés de l'église; alors venez me rejoindre à ma place accoutumée, alors asseyez-vous près de moi, et, au moment où le prêtre consacrera le sang de Notre-Seigneur, vous me ferez deux serments, celui de me demeurer fidèle, celui de ne plus jouer.
—Oh! tout ce que vous voudrez, à l'instant même, chère Antonia! je vous jure....
—Silence, Théodore, vous jurerez demain.
—Antonia, Antonia, vous êtes un ange!
—Au moment de nous séparer, Théodore, n'avez-vous pas quelque chose à dire à mon père?
—Oui, vous avez raison. Mais, en vérité, je vous avoue, Antonia, que j'hésite, que je tremble. Mon Dieu! que suis-je donc pour oser espérer?
—Vous êtes l'homme que j'aime, Théodore. Allez trouver mon père, allez.
Et, faisant à Hoffmann un signe de la main, elle ouvrit la porte d'une petite chambre transformée par elle en oratoire.
Hoffmann la suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût refermée, et, à travers la porte, il lui envoya, avec tous les baisers de sa bouche, tous les élans de son cœur.
Puis il entra dans le cabinet de maître Gottlieb.
Maître Gottlieb était si bien habitué au pas d'Hoffmann, qu'il ne souleva même pas les yeux de dessus le pupitre où il copiait leStabat. Le jeune homme entra et se tint debout derrière lui.
Au bout d'un instant, maître Gottlieb n'entendant plus rien, même la respiration du jeune homme, maître Gottlieb se retourna.
—Ah! c'est toi, garçon, dit-il en renversant sa tête en arrière pour arriver à regarder Hoffmann à travers ses lunettes. Que viens-tu me dire?
Hoffmann ouvrit la bouche, mais il la referma sans avoir articulé un son.
—Es-tu devenu muet? demanda le vieillard; peste! ce serait malheureux; un gaillard qui en découd comme toi lorsque tu t'y mets ne peut pas perdre la parole comme cela, à moins que ce ne soit par punition d'en avoir abusé!
—Non, maître Gottlieb, non je n'ai point perdu la parole, Dieu merci! Seulement, ce que j'ai à vous dire....
—Eh bien!
—Eh bien!... me semble chose difficile.
—Bah! est-ce donc bien difficile que de dire: maître Gottlieb, j'aime votre fille?
—Vous savez cela, maître Gottlieb?
—Ah ça! mais je serais bien fou, ou plutôt bien sot, si je ne m'en étais pas aperçu, de ton amour.
—Et cependant, vous avez permis que je continuasse de l'aimer.
—Pourquoi pas? puisqu'elle t'aime.
—Mais, maître Gottlieb, vous savez que je n'ai aucune fortune.
—Bah! les oiseaux du ciel ont-ils une fortune? Ils chantent, ils s'accouplent, ils bâtissent un nid, et Dieu les nourrit. Nous autres artistes, nous ressemblons fort aux oiseaux; nous chantons et Dieu vient à notre aide. Quand le chant ne suffira pas, tu te feras musicien. Je n'étais pas plus riche que toi quand j'ai épousé ma pauvre Térésa; eh bien! ni le pain, ni l'abri ne nous ont jamais fait faute. J'ai toujours eu besoin d'argent, et je n'en ai jamais manqué. Es-tu riche d'amour? voilà tout ce que je te demande; mérites-tu le trésor que tu convoites? voilà tout ce que je désire savoir. Aimes-tu Antonia plus que ta vie, plus que ton âme? alors je suis tranquille, Antonia ne manquera jamais de rien. Ne l'aimes-tu point? c'est autre chose; eusses-tu cent mille livres de rentes elle manquera toujours de tout.
Hoffmann était près de s'agenouiller devant cette adorable philosophie de l'artiste. Il s'inclina sur la main du vieillard, qui l'attira à lui et le pressa contre son cœur.
—Allons, allons, lui dit-il, c'est convenu; fais ton voyage, puisque la rage d'entendre cette horrible musique de M. Méhul et de M. Dalayrac te tourmente; c'est une maladie de la jeunesse qui sera vite guérie. Je suis tranquille; fais ce voyage, mon ami, et reviens ici, tu y retrouveras Mozart, Beethoven, Cimarosa, Pergolèse, Pasiello, le Porpora, et, de plus, maître Gottlieb et sa fille, c'est-à-dire un père et une femme. Va, mon enfant, va.
Et maître Gottlieb embrassa de nouveau Hoffmann, qui, voyant venir la nuit, jugea qu'il n'avait pas de temps à perdre, et se retira chez lui pour faire ses préparatifs de départ.
Le lendemain, dès le matin, Hoffmann était à sa fenêtre.
Au fur et à mesure que le moment de quitter Antonia approchait, cette séparation lui semblait de plus en plus impossible. Toute cette ravissante période de sa vie qui venait de s'écouler, ces sept mois qui avaient passé comme un jour et qui se représentaient à sa mémoire, tantôt comme un vaste horizon qu'il embrassait d'un coup d'œil, tantôt comme une série de jours joyeux, venaient les uns après les autres, souriants, couronnés de fleurs; ces doux chants d'Antonia, qui lui avaient fait un air tout semé de douces mélodies; tout cela était un trait si puissant, qu'il luttait presque avec l'inconnu, ce merveilleux enchanteur qui attire à lui les cœurs les plus forts, les âmes les plus froides.
À dix heures, Antonia parut au coin de la rue où, à pareille heure, sept mois auparavant, Hoffmann l'avait vue pour la première fois. La bonne Lisbeth la suivait comme de coutume, toutes deux montèrent les degrés de l'église. Arrivée au dernier degré, Antonia se retourna, aperçut Hoffmann, lui fit de la main un signe d'appel et entra dans l'église.
Hoffmann s'élança hors de la maison et y entra après elle.
Antonia était déjà agenouillée et en prière.
Hoffmann était protestant, et ces chants dans une autre langue lui avaient toujours paru assez ridicules; mais lorsqu'il entendit Antonia psalmodier ce chant d'église si doux et si large à la fois, il regretta de ne pas en savoir les paroles pour mêler sa voix à la voix d'Antonia, rendue plus suave encore par la profonde mélancolie à laquelle la jeune fille était en proie.
Pendant tout le temps que dura le saint sacrifice, elle chanta de la même voix dont là-haut doivent chanter les anges; puis enfin, quand la sonnette de l'enfant de chœur annonça la consécration de l'hostie, au moment où les fidèles se courbaient devant le Dieu qui, aux mains du prêtre, s'élevait au-dessus de leurs têtes, seule Antonia redressa son front.
—Jurez, dit-elle.
—Je jure, dit Hoffmann d'une voix tremblante, je jure de renoncer au jeu.
—Est-ce le seul serment que vous vouliez me faire, mon ami?
—Oh! non, attendez. Je jure de vous rester fidèle de cœur et d'esprit, de corps et d'âme.
—Et sur quoi jurez-vous cela?
—Oh! s'écria Hoffmann, au comble de l'exaltation, sur ce que j'ai de plus cher, sur ce que j'ai de plus sacré, sur votre vie!
—Merci! s'écria à son tour Antonia, car si vous ne tenez pas votre serment, je mourrai.
Hoffmann tressaillit, un frisson passa par tout son corps, il ne se repentit pas, seulement, il eut peur. Le prêtre descendait les degrés de l'autel, emportant le Saint Sacrement dans la sacristie.
Au moment où le corps divin de Notre-Seigneur passait, elle saisit la main d'Hoffmann.
—Vous avez entendu son serment, n'est-ce pas, mon Dieu? dit Antonia.
Hoffmann voulut parler.
—Plus une parole, plus une seule; je veux que celles dont se composait votre serment, étant les dernières que j'aurai entendues de vous, bruissent éternellement à mon oreille. Au revoir, mon ami, au revoir.
Et, s'échappant, légère comme une ombre, la jeune fille laissa un médaillon dans la main de son amant.
Hoffmann la regarda s'éloigner comme Orphée dut regarder Eurydice fugitive; puis lorsque Antonia eut disparu, il ouvrit le médaillon.
Le médaillon renfermait le portrait d'Antonia, tout resplendissant de jeunesse et de beauté.
Deux heures après, Hoffmann prenait sa place dans la même diligence que Zacharias Werner en répétant:
—Sois tranquille, Antonia, oh! non, je ne jouerai pas! oh! oui, je te serai fidèle!
Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux arrivants qu'aux partants.
Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités passablement rigoureuses.
Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports, composer des signalements, donner des visas, accorder des recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de patriote.
Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque. Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour.
Hoffmann avait sa feuille de route d'une exiguïté remarquable. C'était le temps des exiguïtés: journaux, livres, publications de colportage, tout se réduisait au simple in-octavo pour les plus grandes mesures. La feuille de route du voyageur, disons-nous, fut envahie dès l'Alsace par des signatures de fonctionnaires qui ne ressemblaient pas mal à ces zigzags d'ivrognes qui toisent diagonalement les rues en battant l'une et l'autre muraille.
Force fut donc à Hoffmann de joindre une feuille à son passeport, puis, une autre en Lorraine, où surtout les écritures prirent des proportions colossales. Là où le patriotisme était le plus chaud, les écrivains étaient plus naïfs. Il y eut un maire qui employa deux feuilles, recto et verso, pour donner à Hoffmann un autographe ainsi conçu:
Auphemann, chune Allemans, ami de la libreté se rendan à Pari ha pié.
«Signé, GOLIER.»
Muni de ce parfait document sur sa patrie, son âge, ses principes, sa destination et ses moyens de transport, Hoffmann ne s'occupa plus que du soin de coudre ensemble tous ces lambeaux civiques, et nous devons dire qu'en arrivant à Paris, il possédait un assez joli volume, que, disait-il, il ferait relier en fer-blanc, si jamais il tentait un nouveau voyage, parce que, forcé d'avoir toujours ces feuilles à la main, elles risquaient trop dans un simple carton.
Partout on lui répétait:
—Mon cher voyageur, la province est encore habitable, mais Paris est bien remué. Défiez-vous, citoyen, il y a une police bien pointilleuse à Paris, et, en votre qualité d'Allemand, vous pourriez n'être pas traité en bon Français.
À quoi Hoffmann répondait par un sourire fier, réminiscence des fiertés spartiates quand les espions de Thessalie cherchaient à grossir les forces de Xerxès, roi des Perses.
Il arriva devant Paris: c'était le soir, les barrières étaient fermées.
Hoffmann parlait passablement la langue française, mais on est allemand ou on ne l'est pas; si on ne l'est pas, on a un accent qui, à la longue, réussit à passer pour l'accent d'une de nos provinces; si on l'est, on passe toujours pour un Allemand.
Il faut expliquer comment se faisait la police aux barrières.
D'abord, elles étaient fermées; ensuite, sept ou huit sectionnaires, gens oisifs et pleins d'intelligence, Lavaters amateurs, rôdaient par escouades, en fumant leurs pipes, autour de deux ou trois agents de police municipale.
Ces braves gens, qui, de députation en députation, avaient fini par hanter toutes les salles de clubs, tous les bureaux de districts, tous les endroits où la politique s'était glissée par le côté actif ou le côté passif; ces gens, qui avaient vu à l'Assemblée nationale ou à la Convention chaque député, dans les tribunes tous les aristocrates mâles et femelles, dans les promenades tous les élégants signalés, dans les théâtres toutes les célébrités suspectes, dans les revues tous les officiers, dans les tribunaux tous les accusés plus ou moins libérés d'accusation, dans les prisons tous les prêtres épargnés; ces dignes patriotes savaient si bien leur Paris, que tout visage de connaissance devait les frapper au passage, et, disons-le, les frappait presque toujours.
Ce n'était pas chose aisée que de se déguiser alors: trop de richesse dans le costume appelait l'œil, trop de simplicité appelait le soupçon. Comme la malpropreté était un des insignes de civisme les plus répandus, tout porteur d'eau, tout marmiton pouvait cacher un aristocrate; et puis la main blanche aux beaux ongles, comment la dissimuler entièrement? Cette démarche aristocratique qui n'est plus sensible de nos jours, où les plus humbles portent les plus hauts talons, comment la cacher à vingt paires d'yeux plus ardents que ceux du limier en quête?
Un voyageur était donc, dès son arrivée, fouillé, interrogé, dénudé, quant au moral, avec une facilité que donnait l'usage, et une liberté que donnait... la liberté.
Hoffmann parut devant ce tribunal vers six heures du soir, le 7 décembre. Le temps était gris, rude, mêlé de brume et de verglas; mais les bonnets d'ours et de loutre emprisonnant les têtes patriotes leur laissaient assez de sang chaud à la cervelle et aux oreilles pour qu'ils possédassent toute leur présence d'esprit et leurs précieuses facultés investigatrices.
Hoffmann fut arrêté par une main qui se posa doucement sur sa poitrine.
Le jeune voyageur était vêtu d'un habit gris de fer, d'une grosse redingote, et ses bottes allemandes lui dessinaient une jambe assez coquette, car il n'avait pas rencontré de boue depuis la dernière étape, et le carrosse ne pouvait plus marcher à cause du grésil. Hoffmann avait fait six lieues à pied, sur une route légèrement saupoudrée de neige durcie.
—Où vas-tu comme cela, citoyen, avec tes belles bottes? dit un agent au jeune homme.
—Je vais à Paris, citoyen.
—Tu n'es pas dégoûté, jeune Prussien, répliqua le sectionnaire, en prononçant cette épithète de Prussien avec une prodigalité d'squi fit accourir dix curieux autour du voyageur.
Les Prussiens n'étaient pas à ce moment de moins grands ennemis pour la France que les Philistins pour les compatriotes de Samson l'Israélite.
—Eh bien! oui, je suis pruzien, répondit Hoffmann, en changeant les cinq s du sectionnaire en un z; après?
—Alors, si tu es prussien, tu es bien en même temps un petit espion de Pitt et Cobourg, hein?
—Lisez mes passeports, répondit Hoffmann en exhibant son volume à l'un des lettrés de la barrière.
—Viens, répliqua celui-ci en tournant les talons pour emmener l'étranger au corps de garde.
Hoffmann suivit ce guide avec une tranquillité parfaite.
Quand, à la lueur des chandelles fumeuses, les patriotes virent ce jeune homme nerveux, l'œil ferme, les cheveux mal ordonnés, hachant son français avec le plus de conscience possible, l'un d'eux s'écria:
—Il ne se niera pas aristocrate, celui-là; a-t-il des mains et des pieds!
—Vous êtes un bête, citoyen, répondit Hoffmann; je suis patriote autant que vous, et de plus, je suisuneartiste.
En disant ces mots, il tira de sa poche une de ces pipes effrayantes dont un plongeur de l'Allemagne peut seul trouver le fond.
Cette pipe fit un effet prodigieux sur les sectionnaires, qui savouraient leur tabac dans leurs petits réceptacles.
Tous se mirent à contempler le petit jeune homme qui entassait dans cette pipe, avec une habileté fruit d'un grand usage, la provision de tabac d'une semaine.
Il s'assit ensuite, alluma le tabac méthodiquement jusqu'à ce que le fourneau présentât une large croûte de feu à sa surface, puis il aspira à temps égaux des nuages de fumée qui sortirent gracieusement, en colonnes bleuâtres, de son nez et de ses lèvres.
—Il fume bien, dit un des sectionnaires.
—Et il paraît que c'est un fameux, dit un autre; vois donc ses certificats.
—Qu'es-tu venu faire à Paris? demanda un troisième.
—Étudier la science et la liberté, répliqua Hoffmann.
—Et quoi encore? ajouta le Français peu ému de l'héroïsme d'une telle phrase, probablement à cause de sa grande habitude.
—Et la peinture, ajouta Hoffmann.
—Ah! tu es peintre, comme le citoyen David?
—Absolument.
—Tu sais faire les patriotes romains tout nus comme lui?
—Je les fais tout habillés, dit Hoffmann.
—C'est moins beau.
—C'est selon, répliqua Hoffmann avec un imperturbable sang-froid.
—Fais-moi donc mon portrait, dit le sectionnaire avec admiration.
—Volontiers.
Hoffmann prit un tison au poêle, en éteignit à peine l'extrémité rutilante, et, sur le mur blanchi à la chaux, il dessina un des plus laids visages qui eussent jamais déshonoré la capitale du monde civilisé. Le bonnet à poils et la queue de renard, la bouche baveuse, les favoris épais, la courte pipe, le menton fuyant furent imités avec un si rare bonheur de vérité dans sa charge, que tout le corps de garde demanda au jeune homme la faveur d'êtreportraiturépar lui.
Hoffmann s'exécuta de bonne grâce et croqua sur le mur une série de patriotes aux visages bien réussis, mais moins nobles, assurément, que les bourgeois de laRonde nocturnede Rembrandt.
Les patriotes une fois en belle humeur, il ne fut plus question de soupçons: l'Allemand fut naturalisé parisien; on lui offrit la bière d'honneur, et lui, en garçon bien pensant, il offrit à ses hôtes du vin de Bourgogne, que ces messieurs acceptèrent de grand cœur.
Ce fut alors que l'un d'eux, plus rusé que les autres, prit son nez épais dans le crochet de son index, et dit à Hoffmann en clignant l'œil gauche:
—Avoue-nous une chose, citoyen allemand.
—Laquelle, notre ami?
—Avoue-nous le but de ta mission.
—Je te l'ai dit: la politique et la peinture.
—Non, non, autre chose.
—Je t'assure, citoyen.
—Tu comprends bien que nous ne t'accusons pas; tu nous plais, et nous te protégerons; mais voici deux délégués du club des Cordeliers, deux des Jacobins; moi, je suis des Frères et Amis; choisis parmi nous celui de ces clubs auquel tu feras ton hommage.
—Quel hommage? dit Hoffmann surpris.
—Oh! ne t'en cache pas, c'est si beau que tu devrais t'en pavaner partout.
—Vrai, citoyen, tu me fais rougir, explique-toi.
—Regarde et juge si je sais deviner, dit le patriote. Et, ouvrant le livre des passeports, il montra, de son doigt gras, sur une page, sous la rubrique Strasbourg, les lignes suivantes:
«Hoffmann, voyageur, venant de Mannheim, a pris à Strasbourg une caisse étiquetée ainsi qu'il suit: O.B.»
—C'est vrai, dit Hoffmann.
—Eh bien! que contient cette caisse?
—J'ai fait ma déclaration à l'octroi de Strasbourg.
—Regardez, citoyens, ce que ce petit sournois apporte ici.... Vous souvenez-vous de l'envoi de nos patriotes d'Auxerre?
—Oui, dit l'un d'eux, une caisse de lard.
—Pour quoi faire?
—Pour graisser la guillotine, s'écria un chœur de voix satisfaites.
—Eh bien! dit Hoffmann, un peu pâle, quel rapport cette caisse que j'apporte peut-elle avoir avec l'envoi des patriotes d'Auxerre?
—Lis, dit le Parisien en lui montrant son passeport: lis, jeune homme: «Voyageant pour la politique et pour l'art.» C'est écrit!
—Ô République! murmura Hoffmann.
—Avoue donc, jeune ami de la liberté, lui dit son protecteur.
—Ce serait me vanter d'une idée que je n'ai pas eue, répliqua Hoffmann. Je n'aime pas la fausse gloire; non, la caisse que j'ai prise à Strasbourg, et qui m'arrivera par le roulage, ne contient qu'un violon, une boîte à couleurs et quelques toiles roulées.
Ces mots diminuèrent beaucoup l'estime que certains avaient conçue d'Hoffmann. On lui rendit ses papiers, on fit raison à ses rasades mais on cessa de le regarder comme un sauveur des peuples esclaves.
L'un des patriotes ajouta même:
—Il ressemble à Saint-Just, mais j'aime mieux Saint-Just.
Hoffmann replongé dans sa rêverie, qu'échauffaient le poêle, le tabac et le vin de Bourgogne, demeura quelque temps silencieux. Mais soudain relevant la tête:
—On guillotine donc beaucoup ici? dit-il.
—Pas mal, pas mal; cela a baissé un peu depuis les Brissotins, mais c'est encore satisfaisant.
—Savez-vous où je trouverais un bon gîte, mes amis?
—Partout.
—Mais pour tout voir.
—Ah! alors loge-toi du côté du quai aux Fleurs.
—Bien.
—Sais-tu où cela se trouve, le quai aux Fleurs?
—Non, mais ce mot de fleurs me plaît. Je m'y vois déjà installé, au quai aux Fleurs. Par où y va-t-on?
—Tu vas descendre tout droit la rue d'Enfer, et tu arriveras au quai.
—Quai, c'est-à-dire que l'on touche à l'eau! dit Hoffmann.
—Tout juste.
—Et l'eau, c'est la Seine?
—C'est la Seine.
—Le quai aux Fleurs borde la Seine, alors?
—Tu connais Paris mieux que moi, citoyen allemand.
—Merci. Adieu; puis-je passer?
—Tu n'as plus qu'une petite formalité à accomplir.
—Dis.
—Tu passeras chez le commissaire de police, et tu te feras délivrer un permis de séjour.
—Très bien! Adieu.
—Attends encore. Avec ce permis du commissaire, tu iras à la police.
—Ah! ah!
—Et tu donneras l'adresse de ton logement.
—Soit! c'est fini?
—Non, tu te présenteras à la section.
—Pour quoi faire?
—Pour justifier de tes moyens d'existence.
—Je ferai tout cela; et ce sera tout?
—Pas encore; il faudra faire des dons patriotiques.
—Volontiers.
—Et ton serment de haine aux tyrans français et étrangers.
—De tout mon cœur. Merci de ces précieux renseignements.
—Et puis, tu n'oublieras pas d'écrire lisiblement tes nom et prénoms sur une pancarte, à ta porte.
—Cela sera fait.
—Va-t'en, citoyen, tu nous gênes.
Les bouteilles étaient vides.
—Adieu, citoyens; grand merci de votre politesse.
Et Hoffmann partit, toujours en société de sa pipe, plus allumée que jamais.
Voilà comment il fit son entrée dans la capitale de la France républicaine.
Ce mot charmant «quai aux Fleurs» l'avait affriandé. Hoffmann se figurait déjà une petite chambre dont le balcon donnait sur ce merveilleux quai aux Fleurs.
Il oubliait décembre et les vents de bise, il oubliait la neige et cette mort passagère de toute la nature. Les fleurs venaient éclore dans son imagination sous la fumée de ses lèvres; il ne voyait plus que les jasmins et la rose, malgré les cloaques du faubourg.
Il arriva, neuf heures sonnant, au quai aux Fleurs, lequel était parfaitement sombre et désert, ainsi que le sont les quais du Nord en hiver. Toutefois, cette solitude était, ce soir, plus noire et plus sensible qu'autre part.
Hoffmann avait trop faim, il avait trop froid pour philosopher en chemin; mais pas d'hôtellerie sur ce quai.
Levant les yeux, il aperçut enfin, au coin du quai et de la rue de la Barillerie, une grosse lanterne rouge, dans les vitres de laquelle tremblait un lumignon crasseux.
Ce fanal pendait et se balançait au bout d'une potence de fer, fort propre, en ces temps d'émeute, à suspendre un ennemi politique.
Hoffmann ne vit que ces mots écrits en lettres vertes sur le verre rouge:
Logis à pied.—Chambres et cabinets meublés.
Il heurta vivement à la porte d'une allée; la porte s'ouvrit; le voyageur entra en tâtonnant.
Une voix rude lui cria:
—Fermez votre porte.
Et un gros chien, aboyant, sembla lui dire:
—Gare à vos jambes!
Prix fait avec une hôtesse assez avenante, chambre choisie, Hoffmann se trouva possesseur de quinze pieds de long sur huit de large, formant ensemble une chambre à coucher et un cabinet, moyennant trente sous par jour, payables chaque matin, au lever.
Hoffmann était si joyeux, qu'il paya quinze jours d'avance, de peur qu'on ne vînt lui contester la possession de ce logement précieux.
Cela fait, il se coucha dans un lit assez humide; mais tout lit est lit pour un voyageur de dix-huit ans.
Et puis, comment se montrer difficile quand on a le bonheur de loger quai aux Fleurs?
Hoffmann invoqua d'ailleurs le souvenir d'Antonia, et le paradis n'est-il pas toujours là où l'on invoque les anges?
La chambre qui, pendant quinze jours, devait servir de paradis terrestre à Hoffmann renfermait un lit, nous le connaissons, une table et deux chaises.
Elle avait une cheminée ornée de deux vases de verre bleu meublés de fleurs artificielles. Un génie de la Liberté en sucre s'épanouissait sous une cloche de cristal, dans laquelle se reflétaient son drapeau tricolore et son bonnet rouge.
Un chandelier en cuivre, une encoignure en vieux bois de rose, une tapisserie du douzième siècle pour rideau, voilà tout l'ameublement tel qu'il apparut aux premiers rayons du jour.
Cette tapisserie représentait Orphéus jouant du violon pour reconquérir Eurydice, et le violon rappela tout naturellement Zacharias Werner à la mémoire d'Hoffmann.
«Cher ami, pensa notre voyageur, il est à Paris, moi aussi; nous sommes ensemble, et je le verrai aujourd'hui ou demain au plus tard. Par où vais-je commencer? Comment vais-je m'y prendre pour ne pas perdre le temps du bon Dieu, et pour tout voir en France? Depuis plusieurs jours je ne vois que des tableaux vivants très laids, allons au salon du Louvre de l'ex-tyran, je verrai tous les beaux tableaux qu'il avait, les Rubens, les Poussin. Allons vite.»
Il se leva pour examiner, en attendant, le tableau panoramique de son quartier.
Un ciel gris, terne, de la boue noire sous des arbres blancs, une population affairée, avide de courir, et un certain bruit, pareil au murmure de l'eau qui coule. Voilà tout ce qu'il découvrit.
C'était peu fleuri. Hoffmann ferma sa fenêtre, déjeuna, et sortit pour voir d'abord l'ami Zacharias Werner.
Mais, sur le point de prendre une direction, il se rappela que Werner n'avait jamais donné son adresse, sans laquelle il était difficile de le rencontrer.
Ce ne fut pas un mince désappointement pour Hoffmann.
Mais bientôt:
«Fou que je suis! pensa-t-il; ce que j'aime, Zacharias l'aime aussi. J'ai envie de voir de la peinture, il aura eu envie de voir de la peinture. Je trouverai lui ou sa trace dans le Louvre. Allons au Louvre.»
Le Louvre, on le voyait du parapet. Hoffmann se dirigea vers le monument.
Mais il eut la douleur d'apprendre à la porte que les Français, depuis qu'ils étaient libres, ne s'amollissaient pas à voir de la peinture d'esclaves, et que, en admettant, ce qui n'est pas probable, que la Commune de Paris n'eût pas déjà rôti toutes les croûtes pour allumer les fonderies d'armes de guerre, on se garderait bien de ne pas nourrir de toute cette huile des rats destinés à la nourriture des patriotes, du jour où les Prussiens viendraient assiéger Paris.
Hoffmann sentit que la sueur lui montait au front; l'homme qui lui parlait ainsi avait une certaine façon de parler qui sentait son importance.
On saluait fort ce beau diseur.
Hoffmann apprit d'un des assistants qu'il avait eu l'honneur de parler au citoyen Simon, gouverneur desenfants de Franceet conservateur des musées royaux.
«Je ne verrai point de tableaux, dit-il en soupirant; ah! c'est dommage! mais je m'en irai à la Bibliothèque du feu roi, et, à défaut de peinture, j'y verrai des estampes, des médailles et des manuscrits; j'y verrai le tombeau de Childéric, père de Clovis, et les globes céleste et terrestre du père Coronelli.»
Hoffmann eut la douleur, en arrivant, d'apprendre que la nation française, regardant comme une source de corruption et d'incivisme la science et la littérature, avait fermé toutes les officines où conspiraient de prétendus savants et de prétendus littérateurs, le tout par mesure d'humanité, pour s'épargner la peine de guillotiner ces pauvres diables. D'ailleurs, même sous le tyran, la Bibliothèque n'était ouverte que deux fois par semaine.
Hoffmann dut se retirer sans avoir rien vu; il dut même oublier de demander des nouvelles de son ami Zacharias.
Mais, comme il était persévérant, il s'obstina et voulut voir le musée Saint-Avoye.
On lui apprit alors que le propriétaire avait été guillotiné l'avant-veille.
Il s'en alla jusqu'au Luxembourg; mais ce palais était devenu prison.
À bout de forces et de courage, il reprit le chemin de son hôtel, pour reposer un peu ses jambes, rêver à Antonia, à Zacharias, et fumer dans la solitude une bonne pipe de deux heures.
Mais, à prodige! ce quai aux Fleurs si calme, si désert, était noir d'une multitude de gens rassemblés, qui se démenaient et vociféraient d'une façon inharmonieuse.
Hoffmann, qui n'était pas grand, ne voyait rien par-dessus les épaules de tous ces gens-là; il se hâta de percer la foule avec ses coudes pointus et de rentrer dans sa chambre.
Il se mit à sa fenêtre.
Tous les regards se tournèrent aussitôt vers lui, et il en fut embarrassé un moment, car il remarqua combien peu de fenêtres étaient ouvertes. Cependant la curiosité des assistants se porta bientôt sur un autre point que la fenêtre d'Hoffmann, et le jeune homme fit comme les curieux, il regarda le porche d'un grand bâtiment noir à toits aigus, dont le clocheton surmontait une grosse tour carrée.
Hoffmann appela l'hôtesse.
—Citoyenne, dit-il, qu'est-ce que cet édifice, je vous prie?
—Le Palais, citoyen.
—Et que fait-on au Palais?
—Au palais de justice, citoyen, on y juge.
—Je croyais qu'il n'y avait plus de tribunaux.
—Si fait, il y a le tribunal révolutionnaire.
—Ah! c'est vrai... et tous ces braves gens?
—Attendent l'arrivée des charrettes.
—Comment, des charrettes? je ne comprends pas bien; excusez-moi, je suis étranger.
—Citoyen, les charrettes, c'est comme qui dirait des corbillards pour les gens qui vont mourir.
—Ah! mon Dieu!
—Oui, le matin arrivent les prisonniers qui viennent se faire juger au tribunal révolutionnaire.
—Bien.
—À quatre heures, tous les prisonniers sont jugés, on les emballe dans les charrettes que le citoyen Fouquier a requises à cet effet.
—Qu'est-ce que cela, le citoyen Fouquier?
—L'accusateur public.
—Fort bien, et alors?
—Et alors les charrettes s'en vont au petit trot à la place de la Révolution, où la guillotine est en permanence.
—En vérité!
—Quoi! vous êtes sorti et vous n'êtes pas allé voir la guillotine! c'est la première chose que les étrangers visitent en arrivant; il paraît que nous autres Français nous avons seuls des guillotines.
—Je vous en fais mon compliment, madame.
—Dites citoyenne.
—Pardon.
—Tenez, voici les charrettes qui arrivent....
—Vous vous retirez, citoyenne.
—Oui, je n'aime plus voir cela. Et l'hôtesse se retira. Hoffmann la prit doucement par le bras.
—Excusez-moi si je vous fais une question, dit-il.
—Faites.
—Pourquoi dites-vous que vous n'aimez plus voir cela? J'aurais dit, moi, je n'aimepas.
—Voici l'histoire, citoyen. Dans le commencement, on guillotinait des aristocrates très méchants, à ce qu'il paraît. Ces gens-là portaient la tête si droite, ils avaient tous l'air si insolent, si provocateur, que la pitié ne venait pas facilement mouiller nos yeux. On regardait donc volontiers. C'était un beau spectacle que cette lutte des courageux ennemis de la nation contre la mort. Mais voilà qu'un jour j'ai vu monter sur la charrette un vieillard dont la tête battait les ridelles de la voiture. C'était douloureux. Le lendemain je vis des religieuses. Un autre jour je vis un enfant de quatorze ans, et enfin je vis une jeune fille dans une charrette, sa mère était dans l'autre, et ces deux pauvres femmes s'envoyaient des baisers sans dire une parole. Elles étaient si pâles, elles avaient le regard si sombre, un si fatal sourire aux lèvres, ces doigts qui remuaient seuls pour pétrir le baiser sur leur bouche étaient si tremblants et si nacrés, que jamais je n'oublierai cet horrible spectacle, et que j'ai juré de ne plus m'exposer à le voir jamais.
—Ah! ah! dit Hoffmann en s'éloignant de la fenêtre, c'est comme cela?
—Oui, citoyen. Eh bien! que faites-vous?
—Je ferme la fenêtre.
—Pour quoi faire?
—Pour ne pas voir.
—Vous! un homme.
—Voyez-vous, citoyenne, je suis venu à Paris pour étudier les arts et respirer un air libre. Eh bien! si par malheur je voyais un de ces spectacles, dont vous venez de me parler, si je voyais une jeune fille ou une femme traînée à la mort en regrettant la vie, citoyenne, je penserais à ma fiancée, que j'aime, et qui, peut-être.... Non, citoyenne, je ne resterai pas plus longtemps dans cette chambre; en avez-vous une sur les derrières de la maison?
—Chut! malheureux, vous parlez trop haut; si mes officieux vous entendent....
—Vos officieux! qu'est-ce que cela, officieux?
—C'est un synonyme républicain de valet.
—Eh bien! si vos valets m'entendent, qu'arrivera-t-il?
—Il arrivera que, dans trois ou quatre jours, je pourrai vous voir de cette fenêtre sur une des charrettes, à quatre heures de l'après-midi.
Cela dit avec mystère, la bonne dame descendit précipitamment, et Hoffmann l'imita.
Il se glissa hors de la maison, résolu à tout pour échapper au spectacle populaire.
Quand il fut au coin du quai, le sabre des gendarmes brilla, un mouvement se fit dans la foule, les masses hurlèrent et se prirent à courir.
Hoffmann à toutes jambes gagna la rue Saint-Denis, dans laquelle il s'enfonça comme un fou; il fit, pareil au chevreuil, plusieurs voltes dans différentes petites rues, et disparut dans ce dédale de ruelles qui s'embrouillent entre le quai de la Ferraille et les halles.
Il respira enfin en se voyant rue de la Ferronnerie, où, avec la sagacité du poète et du peintre, il devina la place célèbre par l'assassinat d'Henri IV.
Puis, toujours marchant, toujours cherchant, il arriva au milieu de la rue Saint-Honoré. Partout les boutiques se fermaient sur son passage. Hoffmann admirait la tranquillité de ce quartier; les boutiques ne se fermaient pas seules, les fenêtres de certaines maisons se calfeutraient avec mesure, comme si elles eussent reçu un signal.
Cette manœuvre fut bientôt expliquée à Hoffmann; il vit les fiacres se détourner et prendre les rues latérales; il entendit un galop de chevaux et reconnut des gendarmes; puis, derrière eux, dans la première brume du soir, il entrevit un pêle-mêle affreux de haillons, de bras levés, de piques brandies et d'yeux flamboyants.
Au-dessus de tout cela, une charrette.
De ce tourbillon qui venait à lui sans qu'il pût se cacher ou s'enfuir, Hoffmann entendit sortir des cris tellement aigus, tellement lamentables, que rien de si affreux n'avait jusqu'à ce soir-là frappé ses oreilles.
Sur la charrette était une femme vêtue de blanc. Ces cris s'exhalaient des lèvres, de l'âme, de tout le corps soulevé de cette femme.
Hoffmann sentit ses jambes lui manquer. Ces hurlements avaient rompu les faisceaux nerveux. Il tomba sur une borne, la tête adossée à des contrevents de boutique mal joints encore, tant la fermeture de cette boutique avait été précipitée.
La charrette arriva au milieu de son escorte de bandits et de femmes hideuses, ses satellites ordinaires; mais, chose étrange! toute cette lie ne bouillonnait pas, tous ces reptiles ne coassaient pas, la victime seule se tordait entre les bras de deux hommes et criait au ciel, à la terre, aux hommes et aux choses.
Hoffmann entendit soudain dans son oreille, par la fente du volet, ces mots prononcés tristement par une voix d'homme jeune:
—Pauvre Du Barry! te voilà donc!
—Madame Du Barry! s'écria Hoffmann, c'est elle, c'est elle qui passe là sur cette charrette.
—Oui, monsieur, répondit la voix basse et dolente à l'oreille du voyageur, et de si près qu'à travers les planches il sentait le souffle chaud de son interlocuteur.
La pauvre Du Barry se tenait droite et cramponnée au col mouvant de la charrette; ses cheveux châtains, l'orgueil de sa beauté, avaient été coupés sur la nuque, mais retombaient sur les tempes en longues mèches trempées de sueur; belle avec ses grands yeux hagards, avec sa petite bouche, trop petite pour les cris affreux qu'elle poussait, la malheureuse femme secouait de temps en temps la tête par un mouvement convulsif, pour dégager son visage des cheveux qui le masquaient.
Quand elle passa devant la borne où Hoffmann s'était affaissé, elle cria: «Au secours! sauvez-moi! je n'ai pas fait de mal! au secours!» et faillit renverser l'aide du bourreau qui la soutenait.
Ce cri: Au secours! elle ne cessa de le pousser au milieu du plus profond silence des assistants. Ces furies, accoutumées à insulter les braves condamnés, se sentaient remuées par l'irrésistible élan de l'épouvante d'une femme; elles sentaient que leurs vociférations n'eussent pas réussi à couvrir les gémissements de cette fièvre qui touchait à la folie et atteignait le sublime du terrible.
Hoffmann se leva, ne sentant plus son cœur dans sa poitrine; il se mit à courir après la charrette comme les autres, ombre nouvelle ajoutée à cette procession de spectres qui faisaient la dernière escorte d'une favorite royale.
Madame Du Barry, le voyant, cria encore:
—La vie! la vie!... je donne tout mon bien à la nation! Monsieur!... sauvez-moi!
«Oh! pensa le jeune homme, elle m'a parlé! Pauvre femme, dont les regards ont valu si cher, dont les paroles n'avaient pas de prix: elle m'a parlé.»
Il s'arrêta. La charrette venait d'atteindre la place de la Révolution. Dans l'ombre épaissie par une pluie froide, Hoffmann ne distinguait plus que deux silhouettes: l'une blanche, c'était celle de la victime, l'autre rouge, c'était l'échafaud.
Il vit les bourreaux traîner la robe blanche sur l'escalier. Il vit cette forme tourmentée se cambrer pour la résistance, puis soudain, au milieu de ses horribles cris, la pauvre femme perdit l'équilibre et tomba sur la bascule.
Hoffmann l'entendit crier: «Grâce, monsieur le bourreau, encore une minute, monsieur le bourreau....» Et ce fut tout, le couteau tomba, lançant un éclair fauve.
Hoffmann s'en alla rouler dans le fossé qui borde la place.
C'était un beau tableau pour un artiste qui venait en France chercher des impressions et des idées.
Dieu venait de lui montrer le trop cruel châtiment de celle qui avait contribué à perdre la monarchie.
Cette lâche mort de la Du Barry lui parut l'absolution de la pauvre femme. Elle n'avait donc jamais eu d'orgueil, puisqu'elle ne savait même pas mourir! Savoir mourir, hélas! en ce temps-là ce fut la vertu suprême de ceux qui n'avaient jamais connu le vice.
Hoffmann réfléchit ce jour-là que, s'il était venu en France pour voir des choses extraordinaires, son voyage n'était pas manqué.
Alors, un peu consolé par la philosophie de l'histoire:
«Il reste le théâtre, se dit-il, allons au théâtre. Je sais bien qu'après l'actrice que je viens de voir, celles de l'Opéra ou de la tragédie ne me feront pas d'effet, mais je serai indulgent. Il ne faut pas trop demander à des femmes qui ne meurent que pour rire.
«Seulement, je vais tâcher de bien reconnaître cette place pour n'y plus jamais passer de ma vie.»
Hoffmann était l'homme des transitions brusques. Après la place de la Révolution et le peuple tumultueux groupé autour d'un échafaud, le ciel sombre et le sang, il lui fallait l'éclat des lustres, la foule joyeuse, les fleurs, la vie enfin. Il n'était pas bien sûr que le spectacle auquel il avait assisté s'effacerait de sa pensée par ce moyen, mais il voulait au moins donner une distraction à ses yeux, et se prouver qu'il y avait encore dans le monde des gens qui vivaient et qui riaient.
Il s'achemina donc vers l'Opéra; mais il y arriva sans savoir comment il y était arrivé. Sa détermination avait marché devant lui, et il l'avait suivie comme un aveugle suit son chien, tandis que son esprit voyageait dans un chemin opposé, à travers des impressions toutes contraires.
Comme sur la place de la Révolution, il y avait foule sur le boulevard où se trouvait à cette époque le théâtre de l'Opéra, là où est aujourd'hui le théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Hoffmann s'arrêta devant cette foule et regarda l'affiche.
On jouaitle Jugement de Pâris, ballet-pantomime en trois actes, de M. Gardel jeune, fils du maître de danse de Marie-Antoinette, et qui devint plus tard maître des ballets de l'empereur.
—Le Jugement de Pâris, murmura le poète en regardant fixement l'affiche comme pour se graver dans l'esprit, à l'aide des yeux et de l'ouïe, la signification de ces trois mots,Le Jugement de Pâris!
Et il avait beau répéter les syllabes qui composaient le titre du ballet, elles lui paraissaient vides de sens, tant sa pensée avait de peine à rejeter les souvenirs terribles dont elle était pleine, pour donner place à l'œuvre empruntée par M. Gardel jeune à l'Iliaded'Homère.
Quelle étrange époque que cette époque, où, dans une même journée, on pouvait voir condamner le matin, voir exécuter à quatre heures, voir danser le soir, et où l'on courait la chance d'être arrêté soi-même en revenant de toutes ces émotions!
Hoffmann comprit que, si un autre que lui ne lui disait pas ce qu'on jouait, il ne parviendrait pas à le savoir, et que peut-être il deviendrait fou devant cette affiche.
Il s'approcha donc d'un gros monsieur qui faisait queue avec sa femme, car de tout temps les gros hommes ont eu la manie de faire queue avec leur femme, et il lui dit:
—Monsieur, que joue-t-on ce soir?
—Vous le voyez bien sur l'affiche, monsieur, répondit le gros homme; on joueLe Jugement de Pâris.
—Le Jugement de Pâris... répéta Hoffmann. Ah! oui, le jugement de Pâris, je sais ce que c'est.
Le gros monsieur regarda cet étrange questionneur, et leva les épaules avec l'air du plus profond mépris pour ce jeune homme qui, dans ce temps tout mythologique, avait pu oublier un instant ce que c'était que le jugement de Pâris.
—Voulez-vous l'explication du ballet, citoyen? dit un marchand de livrets en s'approchant d'Hoffmann.
—Oui, donnez!
C'était pour notre héros une preuve de plus qu'il allait au spectacle, et il en avait besoin.
Il ouvrit le livret et jeta les yeux dessus.
Ce livret était coquettement imprimé sur beau papier blanc, et enrichi d'un avant-propos de l'auteur.
«Quelle chose merveilleuse que l'homme! pensa Hoffmann en regardant les quelques lignes de cet avant-propos, lignes qu'il n'avait pas encore lues, mais qu'il allait lire, et comme, tout en faisant partie de la masse commune des hommes, il marche seul, égoïste et indifférent, dans le chemin de ses intérêts et de ses ambitions! Ainsi, voici un homme, M. Gardel jeune, qui a fait représenter ce ballet le 5 mars 1793, c'est-à-dire six semaines après un des plus grands événements du monde; eh bien! le jour où ce ballet a été représenté, il a eu des émotions particulières dans les émotions générales; le cœur lui a battu quand on a applaudi; et si, en ce moment, on était venu lui parler de cet événement qui ébranlait encore le monde, et qu'on lui eût nommé le roi Louis XVI, il se fût écrié: Louis XVI, de qui voulez-vous parler? Puis, comme si, à partir du jour où il avait livré son ballet au public, la terre entière n'eût plus dû être préoccupée que de cet événement chorégraphique, il a fait un avant-propos à l'explication de sa pantomime. Eh bien! lisons-le, son avant-propos, et voyons si, en cachant la date du jour où il a été écrit, j'y retrouverai la trace des choses au milieu desquelles il venait au jour.»
Hoffmann s'accouda à la balustrade du théâtre, et voici ce qu'il lut.
«J'ai toujours remarqué dans les ballets d'action que les effets de décorations et les divertissements variés et agréables étaient ce qui attirait le plus la foule et les vifs applaudissements.»
«Il faut avouer que voilà un homme qui a fait là une remarque curieuse, pensa Hoffmann, sans pouvoir s'empêcher de sourire à la lecture de cette première naïveté. Comment! il a remarqué que ce qui attire dans les ballets, ce sont les effets de décorations et les divertissements variés et agréables. Comme cela est poli pour MM. Haydn, Pleyel et Méhul, qui ont fait la musique duJugement de Pâris! Continuons.»
«D'après cette remarque, j'ai cherché un sujet qui pût se plier à faire valoir les grands talents que l'Opéra de Paris seul possède en danse, et qui me permît d'étendre les idées que le hasard pourrait m'offrir. L'histoire poétique est le train inépuisable que le maître de ballet doit cultiver; ce terrain n'est pas sans épines; mais il faut savoir les écarter pour cueillir la rose.»
—Ah! par exemple! voilà une phrase à mettre dans un cadre d'or! s'écria Hoffmann. Il n'y a qu'en France qu'on écrive ces choses-là.
Et il se mit à regarder le livret, s'apprêtant à continuer cette intéressante lecture qui commençait à l'égayer; mais son esprit, détourné de sa véritable préoccupation, y revenait peu à peu; les caractères se brouillèrent sous les yeux du rêveur, il laissa tomber la main qui tenaitLe Jugement de Pâris, il fixa les yeux sur la terre, et murmura:
—Pauvre femme!
C'était l'ombre de madame Du Barry qui passait encore une fois dans le souvenir du jeune homme. Alors il secoua la tête comme pour en chasser violemment les sombres réalités, et, mettant dans sa poche le livret de M. Gardel jeune, il prit une place et entra dans le théâtre.
La salle était comble et ruisselante de fleurs, de pierreries, de soie et d'épaules nues. Un immense bourdonnement, bourdonnement de femmes parfumées, de propos frivoles, semblable au bruit que feraient un millier de mouches volant dans une boîte de papier, et plein de ces mots qui laissent dans l'esprit la même trace que les ailes des papillons aux doigts des enfants qui les prennent et qui, deux minutes après, ne sachant plus qu'en faire, lèvent les mains en l'air et leur rendent la liberté.
Hoffmann prit une place à l'orchestre et, dominé par l'atmosphère ardente de la salle, il parvint à croire un instant qu'il y était depuis le matin, et que ce sombre décès que regardait sans cesse sa pensée était un cauchemar et non pas une réalité. Alors sa mémoire, qui, comme la mémoire de tous les hommes, avait deux verres réflecteurs, l'un dans le cœur, l'autre dans l'esprit, se tourna insensiblement, et par la gradation naturelle des impressions joyeuses, vers cette douce jeune fille qu'il avait laissée là-bas et dont il sentait le médaillon battre, comme un autre cœur, contre les battements du sien. Il regarda toutes les femmes qui l'entouraient, toutes ces blanches épaules, tous ces cheveux blonds et bruns, tous ces bras souples, toutes ces mains jouant avec les branches d'un éventail ou ajustant coquettement les fleurs d'une coiffure, et il se sourit à lui-même en prononçant le nom d'Antonia, comme si ce nom eût suffi pour faire disparaître toute comparaison entre celle qui le portait et les femmes qui se trouvaient là, et pour le transporter dans un monde de souvenirs mille fois plus charmants que toutes ces réalités, si belles qu'elles fussent. Puis, comme si ce n'eût point été assez, comme s'il eût eu à craindre que le portrait, qu'à travers la distance lui retraçait sa pensée, ne s'effaçât dans l'idéal par où il lui apparaissait, Hoffmann glissa doucement la main dans sa poitrine, y saisit le médaillon comme une fille craintive saisit un oiseau dans un nid, et après s'être assuré que nul ne pouvait le voir, et ternir d'un regard la douce image qu'il prenait dans sa main, il amena doucement le portrait de la jeune fille, le monta à la hauteur de ses yeux, l'adora un instant du regard, puis, après l'avoir posé pieusement sur ses lèvres, il le cacha de nouveau tout près de son cœur, sans que personne pût deviner la joie que venait d'avoir, en faisant le mouvement d'un homme qui met la main dans son gilet, ce jeune spectateur aux cheveux noirs et au teint pâle.
En ce moment on donnait le signal, et les premières notes de l'ouverture commencèrent à courir gaiement dans l'orchestre, comme des pinsons querelleurs dans un bosquet.
Hoffmann s'assit, et tâchant de redevenir un homme comme tout le monde, c'est-à-dire un spectateur attentif, il ouvrit ses deux oreilles à la musique.
Mais, au bout de cinq minutes, il n'écoutait plus et ne voulait plus entendre: ce n'était pas avec cette musique-là qu'on fixait l'attention d'Hoffmann, d'autant plus qu'il l'entendait deux fois, vu qu'un voisin, habitué sans doute de l'Opéra, et admirateur de MM. Haydn, Pleyel et Méhul, accompagnait d'une petite voix en demi-ton de fausset, et avec une exactitude parfaite, les différentes mélodies de ces messieurs. Le dilettante joignait à cet accompagnement de la bouche un autre accompagnement des doigts, en frappant en mesure avec une charmante dextérité, ses ongles longs et effilés sur la tabatière qu'il tenait dans sa main gauche.
Hoffmann, avec cette habitude de curiosité qui est naturellement la première qualité de tous les observateurs, se mit à examiner ce personnage qui se faisait un orchestre particulier greffé sur l'orchestre général.
En vérité, le personnage méritait l'examen.
Figurez-vous un petit homme portant habit, gilet et culotte noirs, chemise et cravate blanches, mais d'un blanc plus que blanc, presque aussi fatigant pour les yeux que le reflet argenté de la neige. Mettez sur la moitié des mains de ce petit homme, mains maigres, transparentes comme la cire et se détachant sur la culotte noire comme si elles eussent été intérieurement éclairées, mettez des manchettes de fine batiste, plissées avec le plus grand soin, et souples comme des feuilles de lis, et vous aurez l'ensemble du corps. Regardez la tête, maintenant, et regardez-la comme faisait Hoffmann, c'est-à-dire avec une curiosité mêlée d'étonnement. Figurez-vous un visage de forme ovale, au front poli comme l'ivoire, aux cheveux rares et fauves ayant poussé de distance en distance comme des touffes de buisson dans une plaine. Supprimez les sourcils, et, au-dessous de la place où ils devraient être, faites deux trous, dans lesquels vous mettrez un œil froid comme du verre, presque toujours fixe, et qu'on croirait d'autant plus volontiers inanimé qu'on chercherait vainement en eux le point lumineux que Dieu a mis dans l'œil comme une étincelle de foyer de la vie. Ces yeux sont bleus comme le saphir, sans douceur, sans dureté. Ils voient, cela est certain, mais ils ne regardent pas. Un nez sec, mince, long et pointu, une bouche petite, aux lèvres entrouvertes sur des dents non pas blanches, mais de la même couleur cireuse que la peau, comme si elles eussent reçu une légère infiltration de sang pâle et s'en fussent colorées, un menton pointu, rasé avec le plus grand soin, des pommettes saillantes, des joues creusées chacune par une cavité à y mettre une noix, tels étaient les traits caractéristiques du spectateur voisin d'Hoffmann.