Chapter 6

—À l'aide! au secours!

Un petit homme noir montait justement à la même minute l'escalier que descendait Hoffmann. Il leva la tête; Hoffmann jeta un cri. Il venait de reconnaître le médecin de l'Opéra.

—Ah! c'est vous, mon cher monsieur, dit le docteur en reconnaissant Hoffmann à son tour; qu'y a-t-il donc, et pourquoi tout ce bruit?

—Oh! venez, venez, dit Hoffmann ne prenant pas la peine d'expliquer au médecin ce qu'il attendait de lui, et espérant que la vue d'Arsène inanimée ferait plus sur le docteur que toutes ses paroles. Venez!

Et il l'entraîna dans la chambre.

Puis, le poussant vers le lit, tandis que de l'autre main, il saisissait le candélabre qu'il approcha du visage d'Arsène:

—Tenez, dit-il, voyez.

Mais, loin que le médecin parût effrayé:

—Ah! c'est bien à vous, jeune homme, dit-il, c'est bien à vous d'avoir racheté ce corps afin qu'il ne pourrît pas dans une fosse commune.... Très bien! jeune homme, très bien!

—Ce corps... murmura Hoffmann, racheté... la fosse commune.... Que dites-vous là? mon Dieu!

—Je dis que notre pauvre Arsène, arrêtée hier à huit heures du matin, a été jugée hier à deux heures de l'après-midi, et a été exécutée hier à quatre heures du soir.

Hoffmann crut qu'il allait devenir fou; il saisit le docteur à la gorge.

—Exécutée hier à quatre heures! cria-t-il en s'étranglant lui-même; Arsène exécutée!

Et il éclata de rire, mais d'un rire si étrange, si strident, si en dehors de toutes les modulations du rire humain, que le docteur fixa sur lui des yeux presque effarés.

—En doutez-vous? demanda-t-il.

—Comment! s'écria Hoffmann, si j'en doute! Je le crois bien. J'ai soupé, j'ai valsé, j'ai couché cette nuit avec elle.

—Alors, c'est un cas étrange et que je consignerai dans les annales de la médecine, dit le docteur, et vous signerez au procès-verbal, n'est-ce pas?

—Mais je ne puis signer, puisque je vous démens, puisque je dis que cela est impossible, puisque je dis que cela n'est pas.

—Ah! vous dites que cela n'est pas, reprit le docteur; vous dites cela à moi, le médecin des prisons; à moi, qui ai fait tout ce que j'ai pu pour la sauver, et qui n'ai pu y parvenir; à moi qui lui ai dit adieu au pied de la charrette! Vous dites que cela n'est pas! Attendez!

Alors le médecin étendit le bras, pressa le petit ressort en diamant qui servait d'agrafe au collier de velours, et tira le velours à lui.

Hoffmann poussa un cri terrible. Cessant d'être maintenue par le seul lien qui la rattachait aux épaules, la tête de la suppliciée roula du lit à terre, et ne s'arrêta qu'au soulier d'Hoffmann, comme le tison ne s'était arrêté qu'au pied d'Arsène.

Le jeune homme fit un bond en arrière, et se précipita par les escaliers en hurlant:

—Je suis fou!

L'exclamation d'Hoffmann n'avait rien d'exagéré: cette faible cloison qui, chez le poète exerçant outre mesure ses facultés cérébrales, cette faible cloison, disons-nous, qui, séparant l'imagination de la folie, semble parfois prête à se rompre, craquait dans sa tête avec le bruit d'une muraille qui se lézarde.

Mais, à cette époque, on ne courait pas longtemps dans les rues de Paris sans dire pourquoi l'on courait; les Parisiens étaient devenus très curieux en l'an de grâce 1793; et, toutes les fois qu'un homme passait en courant, on arrêtait cet homme pour savoir après qui il courait ou qui courait après lui. On arrêta donc Hoffmann en face de l'église de l'Assomption, dont on avait fait un corps de garde, et on le conduisit devant le chef du poste.

Là, Hoffmann comprit le danger réel qu'il courait: les uns le tenaient pour un aristocrate prenant sa course afin de gagner plus vite la frontière; les autres criaient:À l'agent de Pitt et Cobourg! Quelques-uns criaient:À la lanterne! ce qui n'était pas gai; d'autres criaient:Au tribunal révolutionnaire! ce qui était moins gai encore. On revenait quelquefois de la lanterne, témoin l'abbé Maury; du tribunal révolutionnaire, jamais.

Alors Hoffmann essaya d'expliquer ce qui lui était arrivé depuis la veille au soir. Il raconta le jeu, le gain. Comment, de l'or plein ses poches, il avait couru rue de Hanovre; comment la femme qu'il cherchait n'y était plus; comment, sous l'empire de la passion qui le brûlait, il avait couru les rues de Paris; comment, en passant sur la place de la Révolution, il avait trouvé cette femme assise au pied de la guillotine; comment elle l'avait conduit dans un hôtel de la rue Saint-Honoré, et comment là, après une nuit pendant laquelle tous les enivrements s'étaient succédé, il avait trouvé non seulement reposant entre ses bras une femme morte, mais encore une femme décapitée.

Tout cela était bien improbable; aussi le récit d'Hoffmann obtint-il peu de croyance: les plus fanatiques de vérité crièrent au mensonge, les plus modérés crièrent à la folie.

Sur ces entrefaites, un des assistants ouvrit cet avis lumineux:

—Vous avez passé, dites-vous, la nuit dans un hôtel de la rue Saint-Honoré?

—Oui.

—Vous y avez vidé vos poches pleines d'or sur une table?

—Oui.

—Vous y avez couché et soupé avec la femme dont la tête, roulant à vos pieds, vous a causé ce grand effroi dont vous étiez atteint quand nous vous avons arrêté?

—Oui.

—Eh bien! cherchons l'hôtel; on ne trouvera peut-être plus l'or, mais on trouvera la femme.

—Oui, cria tout le monde, cherchons, cherchons!

Hoffmann eût bien voulu ne pas chercher; mais force lui fut d'obéir à l'immense volonté résumée autour de lui par ce motcherchons.

Il sortit donc de l'église, et continua de descendre la rue Saint-Honoré en cherchant.

La distance n'était pas longue de l'église de l'Assomption à la rue Royale. Et cependant Hoffmann eut beau chercher, négligemment d'abord, puis avec plus d'attention, puis enfin avec volonté de trouver, il ne trouva rien qui lui rappelât l'hôtel où il était entré la veille, où il avait passé la nuit, d'où il venait de sortir. Comme ces palais féeriques qui s'évanouissent quand le machiniste n'a plus besoin d'eux, l'hôtel de la rue Saint-Honoré avait disparu après que la scène infernale que nous avons essayé de décrire avait été jouée.

Tout cela ne faisait pas l'affaire des badauds qui avaient accompagné Hoffmann et qui voulaient absolument une solution quelconque à leur dérangement; or, cette solution ne pouvait être que la découverte du cadavre d'Arsène ou l'arrestation d'Hoffmann comme suspect.

Mais, comme on ne retrouvait pas le corps d'Arsène, il était fortement question d'arrêter Hoffmann, quand tout à coup celui-ci aperçut dans la rue le petit homme noir et l'appela à son secours, invoquant son témoignage sur la vérité du récit qu'il venait de faire.

La voix du médecin a toujours une grande autorité sur la foule. Celui-ci déclina sa profession, et on le laissa s'approcher d'Hoffmann.

—Ah! pauvre jeune homme! dit-il en lui prenant la main sous prétexte de lui tâter le pouls, mais en réalité, pour lui conseiller, par une pression particulière, de ne pas le démentir; pauvre jeune homme, il s'est donc échappé!

—Échappé d'où? échappé de quoi? s'écrièrent vingt voix toutes ensemble.

—Oui, échappé d'où? demanda Hoffmann, qui ne voulait pas accepter la voie de salut que lui offrait le docteur et qu'il regardait comme humiliante.

—Parbleu! dit le médecin, échappé de l'hospice.

—De l'hospice! s'écrièrent les mêmes voix, et quel hospice?

—De l'hospice des fous!

—Ah! docteur, docteur, s'écria Hoffmann, pas de plaisanterie!

—Le pauvre diable! s'écria le docteur sans paraître écouter Hoffmann, le pauvre diable aura perdu sur l'échafaud quelque femme qu'il aimait.

—Oh! oui, oui, dit Hoffmann, je l'aimais bien, mais pas comme Antonia cependant.

—Pauvre garçon! dirent plusieurs femmes qui se trouvaient là et qui commençaient à plaindre Hoffmann.

—Oui, depuis ce temps, continua le docteur, il est en proie à une hallucination terrible; il croit jouer... il croit gagner.... Quand il a joué et qu'il a gagné, il croit pouvoir posséder celle qu'il aime; puis, avec son or, il court les rues; puis il rencontre une femme au pied de la guillotine, puis il l'emmène dans quelque magnifique palais, dans quelque splendide hôtellerie, où il passe la nuit à boire, à chanter, à faire de la musique avec elle; après quoi il la trouve morte. N'est-ce pas cela qu'il vous a raconté?

—Oui, oui, cria la foule, mot pour mot.

—Eh bien! eh bien! dit Hoffmann, le regard étincelant, direz-vous que ce n'est pas vrai, vous, docteur? vous qui avez ouvert l'agrafe de diamants qui fermait le collier de velours. Oh! j'aurais dû me douter de quelque chose quand j'ai vu le vin de Champagne suinter sous le collier, quand j'ai vu le tison enflammé rouler sur son pied nu, et son pied nu, son pied de morte, au lieu d'être brûlé par le tison, l'éteindre.

—Vous voyez, vous voyez, dit le docteur avec des yeux pleins de pitié et avec une voix lamentable, voilà sa folie qui le reprend.

—Comment, ma folie! s'écria Hoffmann; comment, vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que ce n'est pas vrai! vous osez dire que je n'ai pas passé la nuit avec Arsène qui a été guillotinée hier! Vous osez dire que son collier de velours n'était pas la seule chose qui maintînt sa tête sur ses épaules! Vous osez dire que, lorsque vous avez ouvert l'agrafe et enlevé le collier, la tête n'a pas roulé sur le tapis! Allons donc, docteur, allons donc, vous savez bien que ce que je dis est vrai, vous.

—Mes amis, dit le docteur, vous êtes bien convaincus maintenant, n'est-ce pas?

—Oui, oui, crièrent les cent voix de la foule.

Ceux des assistants qui ne criaient pas remuaient mélancoliquement la tête en signe d'adhésion.

—Eh bien! alors, dit le docteur, faites avancer un fiacre, afin que je le reconduise.

—Où cela? cria Hoffmann; où voulez-vous me reconduire?

—Où? dit le docteur, à la maison des fous, dont vous vous êtes échappé, mon bon ami.

Puis, tout bas:

—Laissez-vous faire, morbleu! dit le docteur, ou je ne réponds pas de vous. Ces gens-là croiront que vous vous êtes moqué d'eux, et ils vous mettront en pièces.

Hoffmann poussa un soupir et laissa tomber ses bras.

—Tenez, vous voyez bien, dit le docteur, maintenant le voilà doux comme un agneau. La crise est passée.... Là! mon ami, là!...

Et le docteur parut calmer Hoffmann de la main, comme on calme un cheval emporté ou un chien rageur.

Pendant ce temps, on avait arrêté un fiacre et on l'avait amené.

—Montez vite, dit le médecin à Hoffmann.

Hoffmann obéit; toutes ses forces s'étaient usées dans cette lutte.

—À Bicêtre! dit tout haut le docteur en montant derrière Hoffmann.

Puis, tout bas au jeune homme:

—Où voulez-vous qu'on vous descende? demanda-t-il.

—Au Palais-Égalité, articula péniblement Hoffmann.

—En route, cocher, cria le docteur.

Puis il salua la foule.

—Vive le docteur! cria la foule.

Il faut toujours que la foule, lorsqu'elle est sous l'empire d'une passion, crie vive quelqu'un ou meure quelqu'un.

Au Palais-Égalité le docteur fit arrêter le fiacre.

—Adieu, jeune homme, dit le docteur à Hoffmann, et si vous m'en croyez, partez pour l'Allemagne le plus vite possible; il ne fait pas bon en France pour les hommes qui ont une imagination comme la vôtre.

Et il poussa hors du fiacre Hoffmann, qui, tout abasourdi encore de ce qui venait de lui arriver, s'en allait tout droit sous une charrette qui faisait chemin en sens inverse du fiacre, si un jeune homme qui passait ne se fût précipité et n'eût retenu Hoffmann dans ses bras au moment où, de son côté, le charretier faisait un effort pour arrêter ses chevaux.

Le fiacre continua son chemin.

Les deux jeunes gens, celui qui avait failli tomber et celui qui l'avait retenu, poussèrent ensemble un seul et même cri:

—Hoffmann!

—Werner!

Puis, voyant l'état d'atonie dans lequel se trouvait son ami, Werner l'entraîna dans le jardin du Palais-Royal.

Alors la pensée de tout ce qui s'était passé revint plus vive au souvenir d'Hoffmann, et il se rappela le médaillon d'Antonia mis en gage chez le changeur allemand.

Aussitôt il poussa un cri en songeant qu'il avait vidé toutes ses poches sur la table de marbre de l'hôtel. Mais en même temps il se souvint qu'il avait mis, pour le dégager, trois louis à part dans le gousset de sa montre.

Le gousset avait fidèlement gardé son dépôt; les trois louis y étaient toujours.

Hoffmann s'échappa des bras de Werner en lui criant: Attends-moi! et s'élança dans la direction de la boutique du changeur.

À chaque pas qu'il faisait, il lui semblait, sortant d'une vapeur épaisse, s'avancer, à travers un nuage toujours s'éclaircissant, vers une atmosphère pure et resplendissante.

À la porte du changeur, il s'arrêta pour respirer; l'ancienne vision, la vision de la nuit avait presque disparu.

Il reprit haleine un instant et entra.

Le changeur était à sa place, les sébiles en cuivre étaient à leur place.

Au bruit que fit Hoffmann en entrant, le changeur leva la tête.

—Ah! ah! dit-il, c'est vous, mon jeune compatriote; ma foi! je vous l'avoue, je ne comptais pas vous revoir.

—Je présume que vous ne me dites pas cela parce que vous avez disposé du médaillon! s'écria Hoffmann.

—Non, je vous avais promis de vous le garder, et, m'en eût on donné vingt-cinq louis, au lieu des trois que vous me devez, le médaillon ne serait pas sorti de ma boutique.

—Voici les trois louis, dit timidement Hoffmann; mais je vous avoue que je n'ai rien à vous offrir pour les intérêts.

—Pour les intérêts d'une nuit, dit le changeur, allons donc, vous voulez rire; les intérêts de trois louis pour une nuit, et à un compatriote! jamais.

Et il lui rendit le médaillon.

—Merci, monsieur, dit Hoffmann; et maintenant, continua-t-il avec un soupir, je vais chercher de l'argent pour retourner à Mannheim.

—À Mannheim, dit le changeur, tiens, vous êtes de Mannheim?

—Non, monsieur, je ne suis pas de Mannheim, mais j'habite Mannheim: ma fiancée est à Mannheim; elle m'attend, et je retourne à Mannheim pour l'épouser.

—Ah! fit le changeur.

Puis, comme le jeune homme avait déjà la main sur le bouton de la porte:

—Connaissez-vous, dit le changeur, à Mannheim, un ancien ami à moi, un vieux musicien?

—Nommé Gottlieb Murr? s'écria Hoffmann.

—Justement! Vous le connaissez?

—Si je le connais! je le crois bien, puisque c'est sa fille qui est ma fiancée.

—Antonia! s'écria à son tour le changeur.

—Oui, Antonia, répondit Hoffmann.

—Comment, jeune homme! c'est pour épouser Antonia que vous retourniez à Mannheim?

—Sans doute.

—Restez à Paris, alors, car vous feriez un voyage inutile.

—Pourquoi cela?

—Parce que voilà une lettre de son père qui m'annonce qu'il y a huit jours, à trois heures de l'après-midi, Antonia est morte subitement en jouant de la harpe.

C'était juste le jour où Hoffmann était allé chez Arsène pour faire son portrait; c'était juste l'heure où il avait pressé de ses lèvres son épaule nue.

Hoffmann, pâle, tremblant, anéanti, ouvrit le médaillon pour porter l'image d'Antonia à ses lèvres, mais l'ivoire en était redevenu aussi blanc et aussi pur que s'il était vierge encore du pinceau de l'artiste.

Il ne restait rien d'Antonia à Hoffmann deux fois infidèle à son serment, pas même l'image de celle à qui il avait juré un amour éternel.

Deux heures après, Hoffmann, accompagné de Werner et du bon changeur, montait dans la voiture de Mannheim, où il arriva juste pour accompagner au cimetière le corps de Gottlieb Murr, qui avait recommandé en mourant qu'on l'enterrât côte à côte de sa chère Antonia.


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