Chapter 6

Mais le matelot avait sa tête à lui, et lorsqu'il s'était promis quelque chose, il fallait que ce quelque chose arrivât. Or, il voulait brusquer la situation, et carrément. Sans souci de ce que pourrait dire ou penser son maître, il avait été réveiller la petite Jeanne, en lui disant:

—Vite, mamzelle, sur le pont… Petite mère est revenue de son grand voyage, et elle nous attend en bas…

Et la ravissante enfant avait ri en lui répondant:

—Je ne le rêvais donc pas, Simon…?

Simon, en entendant ça, resta bouche ouverte; il faillit en perdre sa praline, et, ne trouvant rien à dire, il exclama:

—Espère! espère!

Prenant l'enfant en toilette de nuit, c'est-à-dire presque nue, dans ses bras, il la descendit au salon. Nous avons vu ce qui s'était passé… Mais le matelot avait répliqué:

—Bon sens! par mon saint patron, pour une fois que je mange la consigne, je la mangerai jusqu'au bout… Et il s'enfonça dans le couloir, pour regagner le vestibule, marchant sur la pointe du pied.

Arrivé devant la porte du salon, il posa l'enfant et lui dit:

—Mamzelle, courez voir maman!

Et brusquement, il ouvrit la porte. Oh! alors, il baissa la tête, relevant les épaules, s'apprêtant à recevoir une bordée d'injures. Rien!

L'enfant, en reconnaissant sa mère, courut se jeter dans ses bras, et pendant deux grandes minutes ce ne fut qu'un bruit de baisers, de sanglots, qu'un balbutiement de mots, de tendresse, d'amour.

—Jeanne! ma fille! ma chérie, ma vie! je meurs!…

Et Pierre, qui les tenait toutes deux embrassées, pleurait…

Le matelot cligna de l'œil en dessous, et, en voyant la scène de bonheur qu'il avait amenée, tout stupéfait, mais heureux, il s'avança, et, ne pouvant résister à ce qu'il éprouvait, il fit une épouvantable grimace; de grosses larmes coulèrent sur ses joues, et il les tamponnait avec de grands coups de manche, des coups à s'écraser le nez… Enfin, succombant sous l'émotion, il tomba à genoux, et, joignant ses larges mains, il s'écria avec des sanglots:

—Ah! monsieur notre Seigneur le bon Dieu, vous, mon saint patron… et vous, Notre-Dame de chez nous, ah! bon Dieu de bon sang! que vous êtes de bonnes gens!… Simon peut mourir… Il les a vus tous heureux…

Alors Pierre releva la tête et dit avec émotion en lui tendant les bras:

—Simon!… Simon!… Allons, viens, mon vieux fidèle…, viens prendre ta part du bonheur auquel tu as contribué. Et après celles de Pierre, les lèvres fraîches de Geneviève se placèrent sur la peau dure du vieux matelot. L'enfant disait:

—Oh! petite mère, c'est gentil d'être revenue… pour longtemps, dis?…

Les grands yeux humides de Geneviève regardèrent Pierre, et celui-ci répondit à l'enfant:

—Petite mère est revenue pour toujours.

A cette heure, Madeleine de Soizé, qui s'était éveillée au bruit, avait entendu la scène; triste, elle était remontée chez elle; elle avait dit tout bas:

—Si cruel qu'il ait été, mon devoir est accompli.

Elle écrivit deux lignes qu'elle mit sous enveloppe à l'adresse dePierre. Ces lignes étaient:

«Adieu, je serais de trop. Ma présence rappellerait sans cesse le passé, qui doit être oublié, et je souffrirais trop de voir une femme vous aimer. C'est au couvent que j'irai ensevelir l'amour que je vous ai caché. Pierre, adieu! Je prierai pour votre bonheur à tous.

«Madeleine de Soizé.»

Le lendemain, lorsqu'on s'éveilla dans le pavillon du bord de l'eau, Madeleine était partie… Pierre lut la lettre. Étonné, il hocha la tête et murmura:

—Noble créature!… Et le misérable ne l'avait pas devinée…

Il dit à sa femme et au matelot que, depuis longtemps, Madeleine avait dit que le jour où Geneviève reviendrait, elle partirait; qu'elle avait hâte de vivre dans sa famille. L'animosité de Mme Davenne s'éteignit en apprenant que souvent Madeleine l'avait défendue et avait réclamé le pardon.

Pierre lut avec stupéfaction dans le journal l'épouvantable fin de Fernand et du vieux Rig… Et, vivement impressionné par l'horreur de cette mort, il bénit le sort qui empêchait ainsi un procès scandaleux, dans lequel la haine de Fernand n'aurait pas manqué de le mêler.

Ce que devint Iza, la belle Moldave, ce serait bien long à raconter… Toute la jeunesse élégante et extravagante l'a connue sous le nom d'Iza la Ruine; elle a été rendue presque célèbre par un épouvantable procès. Un jour, peut-être, écrirons-nous cette autre histoire.

Troisième partie

I. La veuve d'un vivantII. À l'œuvre, Simon!III. Ce qu'était devenue Mme DavenneIV. Le rendez-vousV. Les ahurissements de SimonVI. Comment Rig écrivait l'histoireVII. Les rêves dorés de la belle IzaVIII. La petite JeanneIX. Le Calvaire d'une femmeX. Le douteXI. Deux promenades en voitureXII. Une révélationXIII. DésespoirXIV. Le quart d'heure de RabelaisXV. La médecine secrète du vieux RigXVI. Le plan de GenevièveXVII. Où le vieux Rig fait un cours pratique de chirurgieXVIII. Une mère

_____________________________________________ Paris.—Imp. Vve Albouy, 75, avenue d'Italie.


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