VI

Où Conchita se manifeste, se réserve et disparaît.

Elle avait dit ces mots avec un tel aplomb que je m’arrêtai, perdant contenance pour elle.

Qu’y avait-il dans cette petite tête d’enfant provocante et rebelle? Que signifiait cette attitude décidée, cet œil franc et peut-être honnête, cette bouche sensuelle qui se disait intraitable comme pour tenter les hardiesses?

Je ne sus que penser, mais je compris parfaitement qu’elle me plaisait beaucoup, que j’étais enchanté de l’avoir retrouvée et que sans doute j’allais rechercher toutes les occasions de la regarder vivre.

Nous étions arrivés à la porte de sa maison, où une marchande de fruits déballait ses corbeilles.

«Achetez-moi des mandarines, me dit-elle. Je vous les offrirai là-haut.»

Nous montâmes. La maison était inquiétante. Une carte de femme sans profession était clouée à la première porte. Au-dessus, une fleuriste. À côté, un appartement clos d’où s’échappait un bruit de rires. Je me demandais si cette petite fille ne me menait pas tout simplement au plus banal des rendez-vous. Mais, en somme, l’entourage ne prouvait rien; les cigarières indigentes ne choisissent pas leur domicile et je n’aime pas à juger les gens d’après la plaque de leur rue.

Au dernier étage, elle s’arrêta sur le palier bordé d’une balustrade de bois et donna trois petits coups de poing dans une porte brune qui s’ouvrit avec effort.

«Maman, laisse entrer, dit l’enfant. C’est un ami.»

La mère, une femme flétrie et noire, qui avait encore des souvenirs de beauté, me toisa sans grande confiance. Mais à la façon dont sa fille poussa la porte et m’invita sur ses pas, il m’apparut qu’une seule personne était maîtresse dans ce taudis et que la reine mère avait abdiqué la régence.

«Regarde, maman: douze mandarines; et regarde encore: un napoléon.

—Jésus! dit la vieille en croisant les mains. Et comment as-tu gagné tout cela?»

J’expliquai rapidement notre double rencontre, en wagon et à la Fabrique, et j’amenai la conversation sur le terrain des confidences.

Elles furent interminables.

La femme était ou se disait veuve d’un ingénieur mort à Huelva. Revenue sans pension, sans ressources, elle avait mangé, en quatre ans d’une existence pourtant modeste, les économies du mari. Enfin, une histoire, réelle ou fausse, que j’avais entendue vingt fois et qui se terminait par un cri de misère:

«Que faire? Moi, je n’ai pas de métier, je ne sais que m’occuper du ménage et prier la Sainte Mère de Dieu. On m’a proposé une place de concierge, mais je suis trop fière pour être servante. Je passe mes journées à l’église. J’aime mieux baiser les dalles du chœur que de balayer celles de la porte, et j’attends que Notre-Seigneur me soutienne au dernier moment. Deux femmes seules sont si exposées! Ah! caballero, les tentations ne manquent pas à qui les écoute! Nous serions riches, ma fille et moi, si nous avions suivi les mauvais chemins! Mais le péché n’a jamais passé la nuit ici. Notre âme est plus droite que le doigt de saint Jean et nous gardons confiance en Dieu qui connaît les siens entre mille.»

Conchita, pendant ce discours, avait achevé, devant une glace clouée au mur, un travail de pastelliste avec deux doigts et de la poudre sur tout son petit visage trop brun. Elle se retourna, éclairée par un sourire de satisfaction, et il me sembla que sa bouche en était transfigurée.

«Ah! reprit la mère, quel souci pour moi, quand je la vois partir le matin pour la Fabrique! Quels mauvais exemples on lui donne! quels vilains mots on lui apprend! Ces filles n’ont pas de carmin dans les joues, caballero. On ne sait jamais d’où elles viennent quand elles entrent là le matin, et si ma fille les écoutait, il y a longtemps que je ne la verrais plus.

—Pourquoi la faites-vous travailler là?

—Ailleurs, ce serait la même chose. Vous savez bien ce que c’est, monsieur: quand deux ouvrières sont douze heures ensemble, elles parlent de ce qu’il ne faut pas pendant onze heures trois quarts et le reste du temps elles se taisent.

—Si elles ne font que parler, il n’y a pas grand mal.

—Qui donne le menu, donne la faim. Allez! ce qui perd les jeunes filles, ce sont les conseils des femmes plus que les yeux des hommes. Je ne me fie pas à la plus sage. Telle qui a le rosaire en main porte le diable dans sa jupe. Ni jeune ni vieille, jamais d’amie: c’est ce que je voudrais pour ma fille. Et là-bas, elle en a cinq mille.

—Eh bien, qu’elle n’y retourne plus», interrompis-je.

Je sortis de ma poche deux billets et je les posai sur une table.

Exclamations. Mains jointes. Larmes. Je passe sur ce que vous devinez. Mais quand les cris eurent cessé, la mère m’avoua en secouant la tête qu’il faudrait bien néanmoins que l’enfant reprît son travail, car la somme était due, et au-delà, au logeur, à l’épicier, au pharmacien, à la fripière. Bref, je doublai mon offrande et pris congé sur-le-champ, mettant une pudeur et un calcul également naturels à me taire ce jour-là sur mes sentiments.

** *

Le lendemain, je ne le nie pas, il était dix heures à peine quand je frappai à la porte.

«Maman est sortie, me dit Concha. Elle fait son marché. Entrez, mon ami.»

Elle me regarda, puis se mit à rire.

«Eh bien! je me tiens sage devant maman. Qu’en dites-vous?

—En effet.

—Ne croyez pas au moins que ce soit par éducation. Je me suis élevée toute seule; c’est heureux, car ma pauvre mère en aurait été bien incapable. Je suis honnête et elle s’en vante; mais je m’accouderais à la fenêtre en appelant les passants, que maman me contemplerait en disant:¡Qué gracia!Je fais exactement ce qu’il me plaît du matin au soir. Aussi j’ai du mérite à ne pas faire tout ce qui me passe par la tête, car ce n’est pas elle qui me retiendrait malgré les phrases qu’elle vous a dites.

—Alors, jeune personne, le jour où un novio sera candidat, c’est à vous qu’il devra parler?

—C’est à moi. En connaissez-vous?

—Non.»

J’étais devant elle, dans un fauteuil de bois dont le bras gauche était cassé. Je me vois encore, le dos à la fenêtre, près d’un rayon de soleil qui zébrait le plancher...

Soudain elle s’assit sur mes genoux, mit ses deux mains à mes épaules, et me dit:

«C’est vrai!»

Je ne répondis plus.

Instinctivement, j’avais refermé mes bras sur elle et d’une main j’attirais à moi sa chère tête devenue sérieuse, mais elle devança mon geste et posa vivement elle-même sa bouche brûlante sur la mienne en me regardant profondément.

Primesautière, incompréhensible: telle je l’ai toujours connue. La brusquerie de sa tendresse m’affola comme un breuvage. Je la serrai de plus près encore. Sa taille cédait à mon bras. Je sentais peser sur moi la chaleur et la forme ronde de ses jambes à travers la jupe.

Elle se leva.

«Non, dit-elle. Non. Non. Allez-vous-en.

—Oui, mais avec toi. Viens.

—Que je vous suive? et où cela? chez vous? Mon ami, vous n’y comptez pas.»

Je la repris dans mes bras, mais elle se dégagea.

«Ne me touchez pas, ou j’appelle; et alors nous ne nous reverrons plus.

—Concha, Conchita, ma petite, es-tu folle? Comment, je viens chez toi en ami, je te parle comme à une étrangère; tout à coup tu te jettes dans mes bras, et maintenant c’est moi que tu accuses?

—Je vous ai embrassé parce que je vous aime bien; mais vous, vous ne m’embrasserez pas sans m’aimer.

—Et tu crois que je ne t’aime point, enfant?

—Non, je vous plais, je vous amuse; mais je ne suis pas la seule, n’est-ce pas, caballero? Les cheveux noirs poussent sur bien des filles, et bien des yeux passent dans les rues. Il n’en manque pas, à la Fabrique, d’aussi jolies que moi et qui se le laissent dire. Faites ce que vous voudrez avec elles, je vous donnerai des noms si vous en demandez. Mais moi, c’est moi, et il n’y a qu’une moi de San Roque à Triana. Aussi je ne veux pas qu’on m’achète comme une poupée au bazar, parce que, moi enlevée, on ne me retrouverait plus.»

Des pas montaient l’escalier. Elle se retourna vers la porte et ouvrit à sa mère.

«Monsieur est venu pour prendre de tes nouvelles, dit l’enfant. Il t’avait trouvé mauvaise mine et te croyait malade.»

...Je sortis une heure après, très nerveux, très agacé, et doutant à part moi si je reviendrais jamais.

Hélas! je revins; non pas une fois, mais trente. J’étais amoureux comme un jeune homme. Vous avez connu ces folies. Que dis-je! vous les éprouvez à l’heure même où je vous parle, et vous me comprenez. Chaque fois que je quittais sa chambre, je me disais: «Vingt-deux heures, ou vingt heures jusqu’à demain», et ces douze cents minutes ne finissaient pas de couler.

Peu à peu, j’en vins à passer la journée entière en famille. Je subvenais aux dépenses et même aux dettes, qui devaient être considérables, si j’en juge par ce qu’elles me coûtèrent. Ceci était plutôt une recommandation et d’ailleurs aucun bruit ne courait dans le quartier. Je me persuadai facilement que j’étais le premier ami de ces pauvres femmes solitaires.

Sans doute, je n’avais pas eu grand-peine à devenir leur familier; mais un homme s’étonne-t-il jamais des facilités qu’il obtient? Un soupçon de plus aurait pu me mettre en garde, auquel je ne m’arrêtai point: je veux dire l’absence de mystères et de contrainte à mon égard. Il n’y avait jamais d’instant où je ne pusse entrer dans leur chambre. Concha, toujours affectueuse, mais toujours réservée, ne faisait aucune difficulté pour me rendre témoin même de sa toilette. Souvent, je la trouvais couchée le matin, car elle se levait tard depuis qu’elle était oisive. Sa mère sortait, et elle, ramenant ses jambes dans le lit, m’invitait à m’asseoir près de ses genoux réunis.

Nous causions. Elle était impénétrable.

J’ai vu à Tanger des Mauresques en costume, qui entre leurs deux voiles ne laissaient nus que leurs yeux, mais par là, je voyais jusqu’au fond de leur âme. Celle-ci ne cachait rien, ni sa vie ni ses formes, et je sentais un mur entre elle et moi.

Elle paraissait m’aimer. Peut-être m’aimait-elle. Aujourd’hui encore, je ne sais que penser. À toutes mes supplications, elle répondait par un «plus tard» que je ne pouvais pas briser. Je la menaçai de partir, elle me dit: «allez-vous-en.» Je la menaçai de violence, elle me dit: «vous ne pourrez jamais.» Je la comblai de cadeaux, elle les accepta, mais avec une reconnaissance toujours consciente de ses bornes.

Pourtant, quand j’entrais chez elle, une lumière naissait dans ses yeux, qui n’était point artificieuse.

Elle dormait neuf heures la nuit, et trois heures au milieu du jour. Ceci excepté, elle ne faisait rien. Quand elle se levait, c’était pour s’étendre en peignoir sur une natte fraîche, avec deux coussins sous la tête et un troisième sous les reins. Jamais je ne pus la décider à s’occuper de quoi que ce fût. Ni un travail d’aiguille, ni un jeu, ni un livre ne passèrent entre ses mains depuis le jour où, par ma faute, elle avait quitté la Fabrique. Même les soins du ménage ne l’intéressaient pas: sa mère faisait les chambres, les lits et la cuisine, et chaque matin passait une demi-heure à coiffer la chevelure pesante de ma petite amie encore mal éveillée.

Pendant toute une semaine, elle refusa de quitter son lit. Non pas qu’elle se crût souffrante, mais elle avait découvert que s’il était inutile de se promener sans raison dans les rues, il était encore plus vain de faire trois pas dans sa chambre et de quitter les draps pour la natte, où le costume de rigueur gênait sa nonchalance. Toutes nos Espagnoles sont ainsi: à qui les voit en public, le feu de leurs yeux, l’éclat de leur voix, la prestesse de leurs mouvements paraissent naître d’une source en perpétuelle éruption; et pourtant, dès qu’elles se trouvent seules, leur vie coule dans un repos qui est leur grande volupté. Elles se couchent sur une chaise longue dans une pièce aux stores baissés; elles rêvent aux bijoux qu’elles pourraient avoir, aux palais qu’elles devraient habiter, aux amants inconnus dont elles voudraient sentir le poids chéri sur leur poitrine. Et ainsi se passent les heures.

Par sa conception des devoirs journaliers, Concha était très espagnole. Mais je ne sais de quel pays lui venait sa conception de l’amour; après douze semaines de soins assidus, je retrouvais, dans son sourire, à la fois les mêmes promesses et les mêmes résistances.

** *

Un jour, enfin, hors d’état de souffrir plus longtemps cette perpétuelle attente et cette préoccupation de toutes les minutes, qui troublaient ma vie au point de la rendre inutile et vide depuis trois mois vécus ainsi, je pris à part la vieille femme en l’absence de son enfant et je lui parlai à cœur ouvert, de la façon la plus pressante.

Je lui dis que j’aimais sa fille, que j’avais l’intention d’unir ma vie à la sienne, que, pour des raisons faciles à entendre, je ne pouvais accepter aucun lien avoué, mais que j’étais résolu à lui faire partager un amour exclusif et profond dont elle ne pouvait prendre offense.

«J’ai des raisons de croire, dis-je en terminant, que Conchita m’aimerait, mais se défie de moi. Si elle ne m’aime point, je n’entends pas la contraindre; mais si mon seul malheur est de la laisser dans le doute, persuadez-la.»

J’ajoutai qu’en retour, j’assurerais non seulement sa vie présente, mais sa fortune personnelle à l’avenir. Et, pour ne laisser aucun doute sur la sincérité de mes engagements, je remis à la vieille une très forte liasse, en la chargeant d’user de son expérience maternelle pour assurer l’enfant qu’elle ne serait point trompée.

Plus ému que jamais, je rentrai chez moi. Cette nuit-là, je ne pus me coucher. Pendant des heures je marchai à travers le patio de ma maison, par une nuit admirable et déjà fraîche, mais qui ne suffisait pas à me calmer. Je formais des projets sans fin, en vue d’une solution que je voulais prévoir bienheureuse. Au lever du soleil, je fis couper toutes les fleurs de trois massifs et je les répandis dans l’allée, sur l’escalier, sur le perron pour faire à ses pas jusqu’à moi une avenue de pourpre et de safran. Je l’imaginais partout, debout contre un arbre, assise sur un banc, couchée sur la pelouse, accoudée derrière les balustres ou levant les bras dans le soleil jusqu’à une branche chargée de fruits. L’âme du jardin et de la maison avait pris la forme de son corps.

Et voici qu’après toute une nuit d’une attente insupportable et après une matinée qui semblait ne devoir plus finir, je reçus vers onze heures, par la poste, une lettre de quelques lignes. Croyez-le sans peine, je la sais encore par cœur.

Elle disait ceci:

«Si vous m’aviez aimée, vous m’auriez attendue. Je voulais me donner à vous; vous avez demandé qu’on me vendît. Jamais plus vous ne me reverrez.«Conchita.»

«Si vous m’aviez aimée, vous m’auriez attendue. Je voulais me donner à vous; vous avez demandé qu’on me vendît. Jamais plus vous ne me reverrez.

«Conchita.»

Deux minutes après, j’étais à cheval, et midi n’avait pas sonné quand j’arrivai à Séville, presque étourdi de chaleur et d’angoisse.

Je montai rapidement, je frappai vingt fois.

Le silence.

Enfin une porte s’ouvrit derrière moi, sur le même palier, et une voisine m’expliqua longuement que les deux femmes étaient parties le matin dans la direction de la gare, avec leurs paquets, et qu’on ne savait même pas quel train elles avaient pris.

«Elles étaient seules? demandai-je.

—Toutes seules.

—Pas d’homme avec elles? Vous êtes sûre?

—Jésus! je n’ai jamais vu d’autre homme que vous en leur compagnie.

—Elles n’ont rien laissé pour moi?

—Rien; elles sont brouillées avec vous, si je les crois.

—Mais reviendront-elles?

—Dieu le sait. Elles ne me l’ont pas dit.

—Il faudra bien qu’elles reviennent pour chercher leurs meubles.

—Non. La maison est meublée. Tout ce qui leur appartenait, elles l’ont pris. Et maintenant, seigneur, elles sont loin.»

Qui se termine en cul-de-lampe par une chevelure noire.

L’automne passa. L’hiver s’écoula tout entier, mais son souvenir ne s’effaçait point d’un détail et je sais peu d’époques aussi désastreuses dans ma vie, peu de mois aussi vides que ceux-là.

J’avais cru recommencer une existence nouvelle, j’avais cru fixer pour longtemps, peut-être pour toujours, mon intimité amoureuse et tout croulait avant les noces. Je ne gardais même pas dans la mémoire une heure d’union véritable avec cette petite; non, pas un lien, pas une chose accomplie, rien qui pût me consoler même par la vaine pensée que, si je ne l’avais plus, du moins je l’avais eu et qu’on ne m’ôterait pas cela...

Et je l’aimais! Oh! que je l’aimais, mon Dieu! j’en étais venu à croire qu’elle avait raison contre moi et que je m’étais conduit en rustre avec cette vierge de légende. Si je la revois jamais, me disais-je, si j’ai cette grâce du Ciel, je resterai à ses pieds, jusqu’à ce qu’elle me fasse signe, dussé-je attendre des années. Je ne la brusquerai point: je comprends ce qu’elle éprouve. Elle se sait d’une condition où l’on prend ses pareilles comme maîtresses au moins, et elle ne veut pas d’un traitement inférieur à son caractère. Elle veut m’éprouver, être sûre de moi, et si elle se donne, ne pas se prêter. Soit; je serai selon son désir. Mais la reverrai-je? Et aussitôt je me reprenais à ma détresse.

Je la revis.

Ce fut un soir, au printemps. J’avais passé quelques heures au théâtre del Duque, où le parfait Orejón jouait plusieurs rôles, et en sortant de là, par le silence de la nuit, je m’étais longtemps promené dans la Alameda spacieuse et déserte.

Je venais seul, en fumant, par la calle Trajano, quand je m’entendis doucement appeler par mon nom, et un tremblement me saisit, car j’avais reconnu la voix.

«Don Mateo!»

Je me retournai: il n’y avait personne. Pourtant, je ne rêvais pas encore...

«Concha! criai-je. Concha! Où es-tu?

—¡Chito!voulez-vous bien vous taire! Vous allez réveiller maman.»

Elle me parlait du haut d’une fenêtre grillée, dont la pierre était à peu près à la hauteur de mes épaules. Et je la vis, en costume de nuit, les deux bras drapés par les coins d’un châle puce, accoudée sur le marbre, derrière les barres de fer.

«Eh bien! mon ami, c’est ainsi que vous m’avez traitée», continua-t-elle à voix basse.

Mais j’étais bien incapable de me défendre...

«Penche-toi, lui dis-je. Encore un peu, mon cœur. Je ne te vois pas dans cette ombre. Plus à gauche, où éclaire la lune.»

Elle y consentit en silence, et je la regardai, avec une ivresse absolue, pendant un temps que je ne puis mesurer.

Je lui dis encore:

«Donne-moi ta main.»

Elle me la tendit à travers les barreaux, et sur les doigts, et dans la paume et le long du bras nu et chaud, je fis traîner mes lèvres... J’étais fou. Je n’y croyais pas. C’était sa peau, sa chair, son odeur; c’était elle tout entière que je tenais là sous mon baiser, après combien de nuits d’insomnie!

Je lui dis encore:

«Donne-moi ta bouche.»

Mais elle secoua la tête et retira sa main.

«Plus tard.»

Oh! ce mot! que de fois je l’avais entendu déjà, et il revenait, dès la première rencontre, comme une barrière entre nous!

Je la pressai de questions. Qu’avait-elle fait? Pourquoi ce départ précipité? Si elle m’avait parlé, j’aurais obéi. Mais partir ainsi, après une simple lettre et si cruellement!

Elle me répondit:

«C’est de votre faute.»

J’en convins. Que n’aurais-je pas avoué! Et je me taisais.

Pourtant je voulais savoir. Qu’était-elle devenue depuis de si longs mois? D’où venait-elle? Depuis quand était-elle dans cette maison grillée?

«Nous sommes allées d’abord à Madrid, puis à Carabanchel où nous avons des parents. De là, nous sommes revenues ici, et me voilà.

—Vous habitez toute la maison?

—Oui. Elle n’est pas grande, mais c’est encore beaucoup pour nous.

—Et comment avez-vous pu la louer?

—Grâce à vous. Maman faisait des économies sur tout ce que vous lui donniez.

—Cela ne durera pas longtemps...

—Nous avons encore de quoi vivre ici honnêtement pendant un mois.

—Et après?

—Après? Est-ce que vous croyez sérieusement, mon ami, que je serai embarrassée?»

Je ne répondis rien, mais je l’aurais tuée de tout mon cœur.

Elle reprit:«Vous ne m’entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire; mais qui vous dit que j’y tienne tant? L’année dernière, j’ai couché pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là, par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l’endroit où se tient lesereno; c’est un brave homme; il n’aurait pas permis qu’on s’approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m’est jamais rien arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je connais ma touffe d’herbe; on n’y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour, je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes, sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe, composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don Mateo, je me tirerai d’affaire!»

Elle reprit:

«Vous ne m’entendez pas. Si je veux rester ici, je saurai comment faire; mais qui vous dit que j’y tienne tant? L’année dernière, j’ai couché pendant trois semaines sous le rempart de la Macarena. Je demeurais là, par terre, presque au coin de la rue San-Luis, vous savez, à l’endroit où se tient lesereno; c’est un brave homme; il n’aurait pas permis qu’on s’approchât de moi pendant mon sommeil, et il ne m’est jamais rien arrivé, que des aventures en paroles. Je puis retourner là demain, je connais ma touffe d’herbe; on n’y est pas mal, croyez-moi. Dans le jour, je travaillerai à la Fábrica ou ailleurs. Je sais vendre des bananes, sans doute? Je sais tricoter un châle, tresser des pompons de jupe, composer un bouquet, danser le flamenco et la sevillana. Allez, don Mateo, je me tirerai d’affaire!»

Elle me parlait à voix basse et pourtant j’entendais sonner chacun de ses mots comme des paroles sinaïtiques dans la rue vide et pleine de lune. Je l’écoutais moins que je ne regardais bouger la double ligne de ses lèvres. Sa voix tintait dans un murmure clair comme un carillon de cloches de couvent.

Toujours accoudée, la main droite plongée dans ses cheveux lourds et la tête soutenue par les doigts, elle reprit avec un soupir:

«Mateo, je serai votre maîtresse après-demain.»

Je tremblais:

«Ce n’est pas sincère.

—Je vous le dis.

—Alors, pourquoi si tard, ma vie! Si tu consens, si tu m’aimes...

—Je vous ai toujours aimé.

—... Pourquoi pas à l’heure où nous sommes? Vois comme les barreaux sont écartés du mur. Entre eux et la fenêtre, je passerais...

—Vous y passerez dimanche soir. Aujourd’hui, je suis plus noire de péchés qu’une gitane; je ne veux pas devenir femme dans cet état de damnation: mon enfant serait maudit, si je suis grosse de vous. Demain, je dirai à mon confesseur tout ce que j’ai fait depuis huit jours et même ce que je ferai dans vos bras pour qu’il m’en donne l’absolution d’avance: c’est plus sûr. Le dimanche matin, je communierai à la grand-messe et, quand j’aurai dans mon sein le corps de Notre-Seigneur, je lui demanderai d’être heureuse le soir et aimée le reste de ma vie. Ainsi soit-il!»

Oui, je le sais bien. C’est une religion très particulière; mais nos femmes d’Espagne n’en connaissent pas d’autre. Elles croient fermement que le Ciel a des indulgences inépuisables pour les amoureuses qui vont à la messe, et qu’au besoin il les favorise, garde leur lit, exalte leurs flancs, pourvu qu’elles n’oublient pas de lui conter leurs chers secrets. Si elles avaient raison, pourtant! que de chastetés pleureraient, durant la vie éternelle, une vie terrestre insignifiante.

«Allons, reprit Concha, quittez-moi, Mateo. Vous voyez bien que ma chambre est vide. Ne soyez, à cause de moi, ni impatient, ni jaloux. Vous me trouverez là, mon amant, dimanche soir, tard dans la nuit; mais vous allez me promettre auparavant que jamais vous ne parlerez à ma mère, et qu’au matin vous me quitterez avant l’heure où elle s’éveille. Ce n’est pas que je craigne d’être vue: je suis maîtresse de moi, vous le savez; aussi je n’ai besoin de ses conseils, ni pour vous, ni contre vous. C’est un serment juré?

—Comme il te plaira.

—C’est bien. Soyez lié par ceci.»

Et renversant la tête elle fit glisser entre les barreaux tous ses cheveux comme un ruisseau de parfums. Je les pris dans mes mains, je les pressai sur ma bouche, je me baignai le visage dans leur onde noire et chaude...

Puis ils s’échappèrent de mes doigts et elle ferma la fenêtre sombre.

Où le lecteur commence à comprendre qui est le pantin de cette histoire.

Deux matins, deux jours et deux nuits interminables succédèrent. J’étais heureux, souffrant, inquiet. Je crois bien que sur les sentiments contradictoires qui m’agitaient en même temps, la joie, une joie trouble et presque douloureuse, dominait.

Je puis dire que pendant ces quarante-huit heures, je me représentai cent fois «ce qui allait arriver», la scène, les paroles et jusqu’aux silences. Malgré moi, je jouais en pensée le rôle imminent qui m’attendait. Je me voyais, et elle dans mes bras. Et de quart d’heure en quart d’heure, la scène identique repassait, avec tous ses longs détails, dans mon imagination épuisée.

L’heure vint. Je marchais dans la rue, n’osant m’arrêter sous ses fenêtres, de peur de la compromettre, et pourtant agacé en songeant qu’elle me regardait derrière les vitres et me laissait attendre dans une agitation étouffante.

«Mateo!»

Elle m’appelait enfin.

J’avais quinze ans, monsieur, à cet instant de ma vie. Derrière moi, vingt années d’amour s’évanouissaient comme un seul rêve. J’eus l’illusion absolue que pour la première fois j’allais coller mes lèvres aux lèvres d’une femme et sentir un jeune corps chaud plier et peser sur mon bras.

M’élevant d’un pied sur une borne et de l’autre sur les barreaux recourbés, j’entrai chez elle comme un amoureux de théâtre, et je l’étreignis.

Elle était debout le long de moi-même, elle s’abandonnait et se raidissait à la fois. Nos deux têtes jointes par la bouche se penchaient ensemble sur l’épaule en haletant des narines et en fermant les yeux. Jamais je ne compris aussi bien, dans le vertige, l’égarement, l’inconscience où je me trouvais, tout ce qu’on exprime de véritable en parlant de «l’ivresse du baiser». Je ne savais plus qui nous étions, ni rien de ce qui avait eu lieu, ni ce qu’il adviendrait de nous. Le présent était si intense que l’avenir et le passé disparaissaient en lui. Elle remuait ses lèvres avec les miennes, elle brûlait dans mes bras, et je sentais son petit ventre, à travers la jupe, me presser d’une caresse impudique et fervente.

«Je me sens mal, murmura-t-elle. Je t’en supplie, attends... Je crois que je vais tomber... Viens dans le patio avec moi, je m’étendrai sur la natte fraîche... Attends... Je t’aime... mais je suis presque évanouie.»

Je me dirigeai vers une porte.

«Non, pas celle-là. C’est la chambre de maman. Viens par ici. Je te guiderai.»

Un carré de ciel noir étoilé, où s’effilaient des nuées bleuâtres, dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.

Concha s’étendit à l’orientale sur une natte. Je m’assis auprès d’elle et elle prit ma main.

«Mon ami, me dit-elle, m’aimerez-vous?

—Tu le demandes!

—Combien de temps m’aimerez-vous?»

Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on ne peut répondre que par les pires banalités.

«Et quand je serai moins jolie, m’aimerez-vous encore?... Et quand je serai vieille, tout à fait vieille, m’aimerez-vous encore? Dis-le-moi, mon cœur. Quand même ce ne serait pas vrai, j’ai besoin que tu me le dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t’ai promis pour ce soir, mais je ne sais pas du tout si j’en aurai le courage... Je ne sais même pas si tu le mérites. Ah! Sainte Mère de Dieu! si je me trompais sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio. Après toi je n’en aimerai plus d’autre et, si tu me quittes, je serai comme morte.»

Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s’acheva en sourire.

«J’ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages de l’été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle.»

Si je le lui avais demandé, elle ne l’eût sans doute pas permis, car je commençais à douter que cette nuit d’entretien s’achevât jamais en nuit d’amour; mais je ne la touchais plus: elle se rapprocha.

Hélas! les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé, étaient des fruits de Terre Promise. Qu’il en soit d’aussi beaux, c’est ce que je ne sais point. Eux-mêmes je ne les vis jamais comparables à leur forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur enfance et leur déclin. Je crois fermement que j’ai vu ceux-ci pendant leur éclair de perfection.

Elle, cependant, avait tiré du milieu d’eux un scapulaire de drap neuf et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son œil à demi fermé.

«Alors je vous plais?»

Je la repris dans mes bras.

«Non, tout à l’heure.

—Qu’y a-t-il encore?

—Je ne suis pas disposée, voilà tout.»

Et elle referma son corsage.

Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je l’aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la suprême minute où j’en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma tendresse la plus patiente.

«Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne me lasse.

—C’est ainsi? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd’hui, don Mateo. À demain.

—Je ne reviendrai plus.

—Vous reviendrez demain.»

Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.

Je tins ma résolution jusqu’à l’heure où je m’endormis, mais mon réveil fut lamentable.

Et quelle journée, je m’en souviens!

Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J’étais attiré vers elle par une invincible puissance; je crus que ma volonté avait cessé d’être; je ne pouvais plus décider de la direction de mes pas.

Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j’errai dans la cale Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d’elle... Enfin je l’emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe!

Le lendemain, elle était chez moi.

«Puisque vous n’avez pas voulu venir, c’est moi qui viens à vous, me dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point?»

Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.

«Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous m’accusiez de nonchalance, aujourd’hui. Croyez-vous que je ne sois pas impatiente, moi aussi? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je pense.»

Mais dès qu’elle fut entrée, elle se reprit:

«Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain lit. Ce n’est pas la chambre qu’il faut à unemozita. Prenons-en une autre, une chambre d’amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous?»

C’était encore une heure d’attente. Il fallait ouvrir les fenêtres, mettre des draps, balayer...

Enfin tout fut prêt, et nous montâmes.

Dire que j’étais cette fois assuré de réussir, je ne l’oserais; mais enfin j’avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre mon sentiment si connu d’elle, il me semblait improbable qu’elle se fût risquée avant d’avoir fait en pensée le sacrifice qu’elle prétendait m’offrir...

Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très simplement, elle se déshabilla. J’avoue qu’au lieu de l’aider, je retardais plutôt ce long travail, et que vingt fois je l’interrompis pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau rebelle allait enfin se livrer.

«Eh bien, ai-je tenu ma promesse? dit-elle, en serrant sa chemise à la taille, comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il fait une lumière odieuse dans cette chambre.»

J’obéis, et pendant ce temps elle se coucha silencieusement dans le lit profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une apparition de théâtre derrière un rideau de gaze...

Que vous dirai-je, monsieur? Vous avez deviné que cette fois encore je fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes; mais jusqu’ici vous ne la connaissez pas encore. C’est maintenant seulement qu’en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir qui est Concha Perez.

Ainsi, elle était venue chez moi, pour s’abandonner, disait-elle. Ses paroles d’amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu’au dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux; jeune mariée sans ignorance, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.

Eh bien, en s’habillant chez elle, cette petite misérable s’était accoutrée d’un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si forte, qu’une corne de taureau ne l’aurait pas fendue, et qui se serrait à la ceinture ainsi qu’au milieu des cuisses par des lacets d’une résistance et d’une complication inattaquables. Et voilà ce que je découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la scélérate m’expliquait sans se troubler:

«Je serai folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas jusqu’où le voudront les hommes!»

Je doutai un instant si je l’étranglerais, puis—vraiment, je vous l’avoue, je n’en ai pas de honte—mon visage en larmes tomba dans mes mains.

Ce que je pleurais, monsieur, c’était ma jeunesse à moi, dont cette enfant venait de me prouver l’irréparable effondrement. Entre vingt-deux et trente-cinq ans, il est des avanies que tous les hommes évitent. Je ne pouvais pas croire que Concha m’eût ainsi traité si j’avais eu dix ans de moins. Ce caleçon, cette barrière entre l’amour et moi, il me semblait que dorénavant je le verrais à toutes les femmes, ou que du moins elles voudraient l’avoir avant d’approcher de mon étreinte.

«Pars, lui dis-je. J’ai compris.»

Mais elle s’alarma tout à coup, et m’enveloppant à son tour de ses deux petits bras vigoureux que je repoussais avec peine, elle me dit en cherchant ma bouche:

«Mon cœur, tu ne saurais donc aimer tout ce que je te donne de moi-même? Tu as mes seins, tu as mes lèvres, mes jambes brûlantes, mes cheveux odorants, tout mon corps dans tes embrassements et ma langue dans mon baiser. Ce n’est donc pas assez, tout cela? Alors ce n’est pas moi que tu aimes, mais seulement ce que je te refuse? Toutes les femmes peuvent te le donner, pourquoi me le demandes-tu, à moi qui résiste? Est-ce parce que tu me sais vierge? Il y en a d’autres, même à Séville. Je te le jure, Mateo, j’en connais.¡Alma mia! sangre mio!aime-moi comme je veux être aimée, peu à peu, et prends patience. Tu sais que je suis à toi, et que je me garde pour toi seul. Que veux-tu de plus, mon cœur?»

Il fut convenu que nous nous verrions chez elle ou chez moi, et que tout serait fait selon sa volonté. En échange d’une promesse de ma part, elle consentit à ne plus remettre son affreuse cuirasse de toile; mais ce fut tout ce que j’obtins d’elle; et encore la première nuit où elle ne la porta point, il me sembla que ma torture en était encore avivée.

Voici donc le degré de servitude où cette enfant m’avait amené. (Je passe sur les perpétuelles demandes d’argent qui interrompaient sa conversation et auxquelles je cédais toujours;—même en laissant cela de côté, la nature de nos relations est d’un intérêt particulier.) Je tenais donc chaque nuit dans mes bras le corps nu d’une fille de quinze ans, sans doute élevée chez les Sœurs, mais d’une condition et d’une qualité d’âme qui excluaient toute idée de vertu corporelle—et cette fille, d’ailleurs aussi ardente et aussi passionnée qu’on pouvait le souhaiter, se comportait à mon égard comme si la nature elle-même l’avait empêchée à jamais d’assouvir ses convoitises.

D’excuse valable à une pareille comédie, aucune n’était donnée, aucune n’existait. Vous en devinerez vous-même la raison par la suite. Et moi, je supportais qu’on me bernât ainsi.

Car ne vous y trompez pas, jeune Français, lecteur de romans et acteur peut-être d’intrigues particulières avec les demi-virginités de villes d’eaux, nos Andalouses n’ont ni le goût, ni l’intuition de l’amour artificiel. Ce sont d’admirables amantes, mais qui ont des sens trop aigus pour supporter sans frénésie les trilles d’une chanterelle superflue. Entre Concha et moi, il ne se passait rien, mais rien, comprenez ce que veut dire rien. Et cela dura deux semaines entières.

Le quinzième jour, comme elle avait reçu de moi la veille une somme de mille douros pour payer les dettes de sa mère, je trouvai la maison vide.

Où Concha Perez subit sa troisième métamorphose.

C’était trop.

Désormais, je voyais clair dans cette petite âme de rouée. J’avais été mystifié comme un collégien et j’en restais confus encore plus qu’affligé.

Rayant de ma vie passée la perfide enfant, je fis effort pour l’oublier du jour au lendemain, par un coup de volonté, une de ces intentions paradoxales dont les femmes escomptent toujours le fatal avortement.

Je partis pour Madrid décidé à prendre pour maîtresse, au hasard, la première jeune femme qui attirerait mes yeux.

C’est le stratagème classique, celui que tout le monde invente et qui ne réussit jamais.

Je cherchai de salon en salon, puis de théâtre en théâtre, et je finis par rencontrer une danseuse italienne, grande fille aux jambes musclées qui aurait été une fort jolie bête dans les boxes d’un harem, mais qui ne suffisait sans doute point aux qualités qu’on attend d’une amie unique et intime.

Elle fit de son mieux: elle était affectueuse et facile. Elle m’apprit des vices de Naples dont je n’avais nulle habitude et qui lui plaisaient plus qu’à moi. Je vis qu’elle s’ingéniait à me garder auprès d’elle, et que le souci de son existence matérielle n’était pas le seul motif de ce zèle tendre et ardent. Hélas! que n’ai-je pu l’aimer! Je n’avais aucun reproche à lui faire. Elle n’était ni infidèle ni importune. Elle ne paraissait pas connaître mes défauts. Elle ne me brouillait pas avec mes amis. Enfin, ses jalousies, toutes fréquentes qu’elles fussent, se laissaient deviner et ne s’exprimaient point. C’était une femme inappréciable.

Mais je n’éprouvais rien pour elle.

Pendant deux mois je m’astreignis à vivre sous le même toit que Giulia, dans son air, dans sa chambre de la maison que j’avais louée pour nous deux au bout de la rue Lope de Vega. Elle entrait, passait, marchait devant moi, je ne la suivais pas des yeux. Ses jupons, ses maillots de danseuse, ses pantalons et ses chemises traînaient sur tous les divans: je n’étais même pas atteint par leur influence. Pendant soixante nuits, je vis son corps brun allongé près du mien dans une couche trop chaude, où j’imaginais une autre présence dès que la lumière s’éteignait... Puis je me sauvai, désespérant de moi-même.

Je revins à Séville. Ma maison me parut mortuaire. Je partis pour Grenade, où je m’ennuyai; pour Cordoue, torride et déserte; pour l’éclatante Jérez toute pleine de l’odeur de ses celliers à vin; pour Cadiz, oasis de maisons dans la mer.

Le long de ce trajet, monsieur, j’étais guidé de ville en ville, non pas par la fantaisie, mais par une fascination irrésistible et lointaine dont je ne doute pas plus que de l’existence de Dieu. Quatre fois, dans la vaste Espagne, j’ai rencontré Concha Perez. Ce n’est pas une suite de hasards: je ne crois pas à ces coups de dés qui régiraient les destinées. Il fallait que cette femme me reprît sous sa main, et que je visse passer sur ma vie tout ce que vous allez entendre.

Et en effet tout s’accomplit.

** *

Ce fut à Cadiz.

J’entrai un soir dans leBailede là-bas. Elle y était. Elle dansait, monsieur, devant trente pêcheurs, autant de matelots, et quelques étrangers stupides.

Dès que je la vis, je me mis à trembler. Je devais être pâle comme la terre; je n’avais plus ni souffle, ni force. Le premier banc, près de la porte, fut celui où je m’assis, et, les coudes sur la table, je la contemplais de loin comme une ressuscitée.

Elle dansait toujours, haletante, échauffée, la face pourpre et les seins fous, en secouant à chaque main des castagnettes assourdissantes. Je suis certain qu’elle m’avait vu, mais elle ne me regardait pas. Elle achevait son boléro dans un mouvement de passion furieuse, et les provocations de sa jambe et de son torse visaient quelqu’un au hasard dans la foule des spectateurs.

Brusquement, elle s’arrêta, au milieu d’une grande clameur.

«¡Qué guapa!criaient les hommes.¡Olé! Chiquilla! Olé! Olé! Otra vez!»

Et les chapeaux volaient sur la scène; toute la salle était debout. Elle saluait, encore essoufflée, avec un petit sourire de triomphe et de mépris.

Selon l’usage, elle descendit au milieu des buveurs pour s’attabler en quelque endroit, pendant qu’une autre danseuse lui succédait devant la rampe. Et, sachant qu’il y avait là, dans un coin de la salle, un être qui l’adorait, qui se serait mis sous ses pieds devant la terre entière et qui souffrait à crier, elle alla de table en table et de bras en bras, sous ses yeux.

Tous la connaissaient par son nom. J’entendais des «Conchita!» qui faisaient passer des frissons depuis mes orteils jusqu’à ma nuque. On lui donnait à boire; on touchait ses bras nus; elle mit dans ses cheveux une fleur rouge qu’un marin allemand lui donna; elle tira la tresse de cheveux d’un banderillero qui fit des pitreries; elle feignit la volupté devant un jeune fat assis avec des femmes, et caressa la joue d’un homme que j’aurais tué.

Des gestes qu’elle fit pendant cette manœuvre atroce qui dura cinquante minutes, pas un seul n’est sorti de ma mémoire.

Ce sont des souvenirs comme ceux-là qui peuplent le passé d’une existence humaine.

Elle visita ma table après toutes les autres parce que j’étais au fond de la salle, mais elle y vint. Confuse? ou jouant la surprise? oh! nullement! vous ne la connaissez pas. Elle s’assit en face de moi, frappa dans ses mains pour attirer le garçon et cria:

«Tonio! une tasse de café!»

Puis, avec une tranquillité exquise, elle supporta mon regard.

Je lui dis, d’une voix très basse:

«Tu n’as donc peur de rien, Concha? Tu n’as pas peur de mourir?

—Non! et d’abord ce n’est pas vous qui me tuerez.

—Tu m’en défies?

—Ici même, et où vous voudrez. Je vous connais, don Mateo, comme si je vous avais porté neuf mois. Vous ne toucherez jamais à un cheveu de ma tête, et vous avez raison, car je ne vous aime plus.

—Tu oses dire que tu m’as aimé?

—Croyez ce qu’il vous plaira. Vous êtes seul coupable.»

C’était elle qui me faisait des reproches. J’aurais dû m’attendre à cette comédie.

«Deux fois, repris-je, deux fois tu m’as fait cela! Ce que je te donnais du fond de mon cœur, tu l’as reçu comme une voleuse, et tu es partie, sans un mot, sans une lettre, sans même avoir chargé personne de me porter ton adieu. Qu’ai-je fait pour que tu me traites ainsi?»

Et je répétais entre mes dents:

«Misérable! misérable!»

Mais elle avait son excuse:

«Ce que vous avez fait? Vous m’avez trompée. N’aviez-vous pas juré que j’étais en sûreté dans vos bras et que vous me laisseriez choisir la nuit et l’heure de mon péché? La dernière fois, ne vous souvenez-vous plus? Vous croyiez que je ne sentais rien. J’étais éveillée, Mateo, et j’ai compris que si je passais encore une nuit à vos côtés, je ne m’endormirais pas sans me livrer à vous par surprise. Et c’est pour cela que je me suis enfuie.»

C’était insensé. Je haussai les épaules.

«Ainsi, voilà ce que tu me reproches, lui dis-je, quand je vois ici la vie que tu mènes et les hommes qui passent dans ton lit?»

Elle se leva, furieuse.

«Cela n’est pas vrai! Je vous défends de dire cela, don Mateo! Je vous jure sur la tombe de mon père que je suis vierge comme une enfant,—et aussi que je vous déteste, parce que vous en avez douté!»

Je restai seul. Après quelques instants, je partis, moi aussi.

Où Mateo se trouve assister à un spectacle inattendu.

Toute la nuit j’errai sur les remparts. L’intarissable vent de la mer douchait ma fièvre et ma lâcheté. Oui, je m’étais senti lâche devant cette femme. Je n’avais que des rougissements en songeant à elle et à moi; je me disais en moi-même les pires outrages qu’on puisse adresser à un homme. Et je devinais que le lendemain je n’aurais pas cessé de les mériter.

Après ce qui s’était passé, je n’avais que trois partis à prendre: la quitter, la forcer, ou la tuer.

Je pris le quatrième, qui était de la subir.

Chaque soir, je revenais à ma place, comme un enfant soumis, la regarder et l’attendre.

Elle s’était peu à peu adoucie. Je veux dire qu’elle ne m’en voulait plus de tout le mal qu’elle m’avait fait. Derrière la scène, s’ouvrait une grande salle blanche où attendaient, en somnolant, les mères et les sœurs des danseuses; Concha me permettait de me tenir là par une faveur particulière que chacune de ces jeunes filles pouvait accorder à son amant de cœur. Jolie société, vous le voyez.

Les heures que j’ai passées là comptent parmi les plus lamentables. Vous me connaissez: vraiment je n’avais jamais mené cette vie de bas cabaret et de coudes sur la table. Je me faisais horreur.

La señora Perez était là, comme les autres. Elle semblait ne rien connaître de ce qui avait eu lieu calle Trajano. Mentait-elle aussi? je ne m’en inquiétais même pas. J’écoutais ses confidences, je payais son eau-de-vie... Ne parlons plus de cela, voulez-vous?

Mes seuls instants de joie m’étaient donnés par les quatre danses de Concha. Alors, je me tenais dans la porte ouverte par où elle entrait en scène, et pendant les rares mouvements où elle tournait le dos au public, j’avais l’illusion passagère qu’elle dansait de face pour moi seul.

Son triomphe était leflamenco. Quelle danse, monsieur! quelle tragédie! C’est toute la passion en trois actes: désir, séduction, jouissance. Jamais œuvre dramatique n’exprima l’amour féminin avec l’intensité, la grâce et la furie des trois scènes l’une après l’autre. Concha y était incomparable. Comprenez-vous bien le drame qui s’y joue? À qui ne l’a pas vu mille fois j’aurais encore à l’expliquer. On dit qu’il faut huit ans pour former uneflamenca, ce qui veut dire qu’avec la précoce maturité de nos femmes, à l’âge où elles savent danser elles ne sont déjà plus belles. Mais Concha était née flamenca; elle n’avait pas l’expérience, elle avait la divination. Vous savez comment on le danse à Séville. Nos meilleuresbailerinas, vous les connaissez; aucune n’est parfaite, car cette danse épuisante (douze minutes! trouvez donc une danseuse d’opéra qui accepte une variation de douze minutes!) voit se succéder en elle trois rôles que rien ne relie: l’amoureuse, l’ingénue et la tragédienne. Il faut avoir seize ans pour mimer la seconde partie, où maintenant Lola Sanchez réalise des merveilles de gestes sinueux et d’attitudes légères. Il faut avoir trente ans pour jouer la fin du drame où la Rubia, malgré ses rides, est encore, chaque soir, excellente.

Conchita est la seule femme que j’aie vue égale à elle-même pendant toute cette terrible tâche.

Je la vois toujours, avançant et reculant d’un petit pas balancé, regarder de côté sous sa manche levée, pour baisser lentement, avec un mouvement de torse et de hanches, son bras au-dessus duquel émergeaient deux yeux noirs. Je la vois délicate ou ardente, les yeux spirituels ou baignés de langueur, frappant du talon les planches de la scène, ou faisant crépiter ses doigts à l’extrémité du geste, comme pour donner le cri de la vie à chacun de ses bras onduleux.

Je la vois: elle sortait de scène dans un état d’excitation et de lassitude qui la faisait encore plus belle. Son visage empourpré était couvert de sueur, mais ses yeux brillants, ses lèvres tremblantes, sa jeune poitrine agitée, tout donnait à son buste une expression d’exubérance et de jeunesse vivace: elle était resplendissante.

Pendant un mois il en fut ainsi de nos relations. Elle me tolérait dans l’arrière-boutique de son estrade théâtrale. Je n’avais pas même le droit de l’accompagner à sa porte, et je ne gardais ma place auprès d’elle qu’à la condition de ne lui faire aucun reproche, ni sur le passé, ni sur le présent. Quant à l’avenir, j’ignore ce qu’elle en pensait; pour moi, je n’avais nulle idée d’une solution quelconque à cette aventure pitoyable.

Je savais vaguement qu’elle habitait avec sa mère—dans l’unique faubourg de la ville, près de la plaza de Toros,—une grande maison blanche et verte qui abritait aussi les familles de six autresbailerinas. Ce qui se passait dans une telle cité de femmes, je n’osais l’imaginer. Et pourtant, nos danseuses mènent une vie bien réglée: de huit heures du soir à cinq heures du matin elles sont en scène; elles rentrent exténuées à l’aube, elles dorment, souvent toutes seules, jusqu’au milieu de l’après-midi. Il n’y a guère que la fin du jour dont elles pourraient abuser; encore la crainte d’une grossesse ruineuse retient-elle ces pauvres filles, qui d’ailleurs ne se résoudraient pas tous les soirs à augmenter par d’autres fatigues les efforts d’une pénible nuit.

Toutefois je n’y songeais pas sans inquiétude. Deux des amies de Concha, deux sœurs, avaient un frère plus jeune qui vivait dans leur chambre ou dans celles des voisines et excitait des jalousies dont je fus témoin plusieurs fois.

On l’appelait leMorenito[9]. J’ai toujours ignoré son vrai nom. Concha l’appelait à notre table, le nourrissait à mes frais et me prenait des cigarettes qu’elle lui mettait entre les lèvres.

À tous mes mouvements d’impatience, elle répondait par des haussements d’épaules, ou par des phrases glaciales qui me faisaient souffrir davantage.

«Le Morenito est à tout le monde. Si je prenais un amant, il serait à moi comme ma bague et tu le saurais, Mateo.»

Je me taisais. D’ailleurs, les bruits qui couraient sur la vie privée de Concha la représentaient comme inattaquable, et j’avais trop le désir de la croire telle pour ne pas accepter, de confiance même, des rumeurs sans fondement. Aucun homme ne l’approchait avec le regard si particulier de l’amant qui retrouve en public sa femme de la nuit précédente. J’eus des querelles à ce propos, avec des prétendants que je gênais sans doute, mais jamais avec personne qui se vantât de l’avoir connue. Plusieurs fois, j’essayai de faire parler ses amies. On me répondait toujours: «Elle estmozita. Et elle a bien raison.»

De rapprochement avec moi, il n’était même pas question. Elle ne me demandait rien. Elle ne m’accordait rien. Si joyeuse autrefois, elle était devenue grave et ne parlait presque plus. Que pensait-elle? Qu’attendait-elle de moi? C’eût été peine perdue que de lire dans son regard. Je ne voyais pas plus clair dans cette petite âme que dans les yeux impénétrables d’un chat.

** *

Une nuit, sur un signe de la directrice, elle quitta la scène avec trois autres danseuses, et monta au premier étage, pour faire une sieste, me dit-elle. Elle avait souvent de ces absences d’une heure, dont je ne prenais pas ombrage, car toute menteuse et fausse qu’elle fût, je croyais ses moindres paroles.

«Quand nous avons bien dansé, m’expliquait-elle, on nous fait un peu dormir. Sans cela, nous aurions des rêves sur la scène.»

Elle était donc montée cette fois encore, et pour respirer un air plus pur, j’avais quitté la salle pendant une demi-heure.

En rentrant, je rencontrai dans le couloir une danseuse un peu simple d’esprit et, cette nuit-là, un peu grise, qu’on surnommait laGallega.

«Tu reviens trop tôt, me dit-elle.

—Pourquoi?

—Conchita est toujours là-haut.

—J’attendrai qu’elle s’éveille. Laisse-moi passer.»

Elle paraissait ne pas comprendre.

«Qu’elle s’éveille?

—Eh bien, oui, qu’as-tu?

—Mais elle ne dort pas.

—Elle m’a dit...

—Elle t’a dit qu’elle allait dormir? Ah! bien!»

Elle voulait se contenir. Mais quoi qu’elle en eût, et malgré ses lèvres pincées avec effort, le rire éclata dans sa bouche.

J’étais devenu blême.

«Où est-elle? dis-le-moi immédiatement! criai-je en lui prenant le bras.

—Ne me faites pas de mal, caballero. Elle montre son nombril à desInglès[10]. Dieu sait que ça n’est pas ma faute. Si j’avais su je ne vous aurais rien dit. Je ne veux me brouiller avec personne, je suis bonne fille, caballero.»

Le croiriez-vous? Je restai impassible. Seulement un grand froid m’envahit, comme si une haleine de cave s’était glissée entre mes vêtements et moi; mais ma voix n’était pas tremblante.

«Gallega, lui dis-je, conduis-moi là-haut.»

Elle secoua la tête.

Je repris:

«On ne saura pas que tu m’as parlé. Fais vite... C’est manovia, tu comprends... J’ai le droit de monter... Conduis-moi.»

Et je lui mis un napoléon dans la main. Un instant après, j’étais seul, sur le balcon d’une cour intérieure, et par la porte-fenêtre je voyais, monsieur, une scène d’enfer.

Il y avait là une seconde salle de danse, plus petite, très éclairée, avec une estrade et deux guitaristes. Au milieu, Conchita nue et trois autres nudités quelconques de femmes, dansaient unejotaforcenée devant deux Anglais assis au fond. J’ai dit nue, elle était plus que nue. Des bas noirs, longs comme des jambes de maillot, montaient tout en haut de ses cuisses, et elle portait aux pieds de petits souliers sonores qui claquaient sur le parquet. Je n’osai pas l’interrompre. J’avais peur de la tuer.

Hélas! mon Dieu! jamais je ne l’ai vue si belle! Il ne s’agissait plus de ses yeux ni de ses doigts: tout son corps était expressif comme un visage, plus qu’un visage, et sa tête enveloppée de cheveux se couchait sur l’épaule comme une chose inutile. Il y avait des sourires dans le pli de sa hanche, des rougissements de joue au tournant de ses flancs; sa poitrine semblait regarder en avant par deux grands yeux fixes et noirs. Jamais je ne l’ai vue si belle: les faux plis de la robe altèrent l’expression de la danseuse et font dévier à contre-sens la ligne extérieure de sa grâce; mais là, par une révélation, je voyais les gestes, les frissons, les mouvements des bras, des jambes, du corps souple et des reins musclés naître indéfiniment d’une source visible: le centre même de la dame, son petit ventre noir et brun.

...J’enfonçai la porte.

La regarder dix secondes et me jurer que je ne l’assassinerais pas, c’était tout ce que ma volonté avait pu faire. Et maintenant rien ne me retiendrait plus.

Des cris perçants m’accueillirent. J’allai droit à Concha et je lui dis d’une voix brève:

«Suis-moi. Ne crains rien. Je ne te ferai pas de mal. Mais viens à l’instant, ou prends garde!»

Ah! non! elle ne craignait rien! Elle s’était adossée au mur, et là, étendant les bras de chaque côté:

«Pas plus que le Christ ne partit de la croix,moije ne partirai d’ici! cria-t-elle, et tu ne me toucheras pas parce que je te défends d’avancer plus loin que la chaise. Laissez-moi, madame. Descendez, vous les autres. Je n’ai besoin de personne, je me charge de lui!»

Comment tout paraît s’expliquer.

On nous laissa. Les Anglais avaient disparu les premiers.

Monsieur, jusqu’à cette heure-là, j’aurais traité de misérable un homme, n’importe lequel, dont on m’aurait dit qu’il eût frappé une femme. Et pourtant je ne sais par quel ascendant sur moi-même je parvins à me contenir en face de celle-ci. Mes doigts s’ouvraient et se refermaient comme pour étrangler un cou. Une lutte épuisante se livrait en moi entre ma colère et ma volonté.

Ah! c’est bien le signe suprême de la toute-puissance féminine, que cette immunité dont nous les cuirassons. Une femme vous insulte à la face, elle vous outrage: saluez. Elle vous frappe: protégez-vous, mais évitez qu’elle se blesse. Elle vous ruine: laissez-la faire. Elle vous trompe: n’en révélez rien, de peur de la compromettre. Elle brise votre vie: tuez-vous s’il vous plaît!—Mais que jamais, par votre faute, la plus fugitive souffrance ne vienne endolorir la peau de ces êtres exquis et féroces pour qui la volupté du mal surpasse presque celle de la chair.

Les Orientaux ne les ménagent pas comme nous, eux qui sont les grands voluptueux. Ils leur ont coupé les griffes afin que leurs yeux fussent plus doux. Ils maîtrisent leur malveillance pour mieux déchaîner leur sensualité. Je les admire.

Mais, pour moi, Concha demeurait invulnérable.

Je n’approchai point. Je lui parlais à trois pas. Elle était toujours debout le long du mur, les mains croisées derrière le dos, la poitrine bombée et les pieds réunis, toute droite sur ses longs bas noirs, comme une fleur dans un vase fin.

«Eh bien! commençai-je, qu’as-tu à me dire? Voyons, invente! défends-toi! mens encore, tu mens si bien!

—Ah! voilà qui est superbe! s’écria-t-elle. C’est moi qu’il accuse. Il entre ici comme un voleur, par la fenêtre, en brisant tout, il me menace, il trouble ma danse, il fait partir mes amis...

—Tais-toi!

—... Il va peut-être me faire chasser d’ici, et c’est à moi, maintenant, de répondre! c’est moi qui ai fait le mal, n’est-ce pas? Cette scène ridicule, c’est moi qui la cherche! Tiens, laisse-moi, tu es trop bête!»

Et comme, après sa danse mouvementée, des perles de sueur naissaient en mille endroits de sa peau brillante, elle prit dans un buffet une serviette-éponge, et se frictionna du ventre à la tête comme si elle sortait du bain.

«Ainsi, repris-je, voilà ce que tu faisais dans la maison même où je te vois! Et voilà ton métier! voilà la femme que j’aime!

—N’est-ce pas, tu n’en savais rien, innocent?

—Moi?

—Mais non. C’est bien cela. Tous les Espagnols le répètent; on le sait à Paris et à Buenos Aires; des enfants de douze ans à Madrid vous disent que les femmes dansent toutes nues dans le premier bal de Cadiz. Mais toi, tu veux me faire croire qu’on ne t’avait rien dit, toi qui n’es pas marié, toi qui as quarante ans!

—J’avais oublié.

—Il avait oublié! Il vient ici depuis deux mois, il me voit monter quatre fois par semaine à la petite salle...

—Tais-toi, Concha, tu me fais mal affreusement.

—À ton tour, donc! Je me vengerai, Mateo, de ce que tu m’as fait ce soir, car tu agis méchamment, par une jalousie stupide, et je me demande de quel droit! Car enfin qui es-tu pour me traiter ainsi? Es-tu mon père? non! Es-tu mon mari? non! Es-tu mon amant?

—Oui! je suis ton amant! je le suis!

—Vraiment! tu te contentes de peu!»

Elle éclata de rire.

J’avais pâli de nouveau.

«Concha, mon enfant, dis-moi, parle-moi, tu en as un autre. Si tu es à quelqu’un, je te jure que je te quitte. Tu n’as qu’un mot à dire.

—Je suis à moi, et je me garde. Je n’ai rien de plus précieux que moi, Mateo. Personne n’est assez riche pour m’acheter à moi-même.

—Mais ces hommes, ces deux hommes qui étaient là tout à l’heure...

—Quoi encore? Est-ce que je les connais?

—C’est bien vrai? Tu ne les connais pas?

—Mais non, je ne les connais pas! Où veux-tu que je les aie vus? Ce sont desInglèsqui sont venus avec un guide d’hôtel. Ils partent demain pour Tanger. Je ne me suis guère compromise, mon ami.

—Et ici? ici même?

—Voyons, regarde: est-ce une chambre? cherche dans toute la maison: y a-t-il un lit? Enfin tu les as vus, Mateo. Ils étaient habillés comme des mannequins, le chapeau sur la tête et le menton sur la canne. Tu es fou, je te le dis, tu es fou de faire un scandale pareil quand je n’ai pas un reproche à recevoir de toi.»

Elle se serait défendue plus mal encore, je crois que je l’aurais justifiée. J’avais un tel besoin de pardon! je ne craignais que de la voir avouer.

Une dernière question me torturait d’avance.

Je la posai tout tremblant:

«Et le Morenito?... Concha, dis-moi la vérité. Cette fois, je veux savoir. Jure-moi que tu ne me cacheras rien, que tu me diras tout s’il y a quelque chose. Je t’en supplie, ma petite enfant!

—Le Morenito?... Il était dans mon lit ce matin.»

Je restai un moment sans conscience, puis mes bras se refermèrent sur elle, et je l’étreignis, ne sachant moi-même si je voulais l’étouffer, ou la ravir à quelqu’un d’imaginaire.

Elle le comprit, et tout en riant, elle s’écria:

«Lâche-moi! lâche-moi, Mateo. Tu es dangereux pour une minute. Tu me prendrais de force dans un accès de jalousie. Bien. Maintenant, reste où tu es! je vais t’expliquer... Mon pauvre ami, il n’y a pas de quoi trembler comme tu le fais, je t’assure.

—Tu crois?

—Le Morenito habite avec ses deux sœurs, Mercedes et la Pipa. Elles sont pauvres; pour elles et leur frère, il n’y a qu’un lit, et qui n’est pas large. Aussi, depuis qu’il fait si chaud, elles aiment mieux dormir moins serrées, après leurs huit heures de danse, et elles envoient le petit aux voisines. Cette semaine, maman fait l’Adoration Perpétuelle à la paroisse; elle n’est pas là quand je suis au lit; alors Mercedes m’a demandé si j’avais une place pour son frère et je lui ai répondu oui. Je ne vois pas ce qui peut t’inquiéter.»

Je la regardais sans répondre.

«Oh! reprit-elle, si c’est encore cela, sois tranquille! Je ne lui cède pas plus que ses sœurs, tu sais. Crois-m’en sur parole. C’est à peine s’il m’embrasse quatre ou cinq fois avant de dormir et puis je lui tourne le dos, comme si nous étions mariés.»

Elle tira son bas sur sa cuisse droite et ajouta sans se hâter:

«Comme si j’étais avec toi.»

L’inconscience, la hardiesse ou la rouerie de cette femme, car je ne savais à quoi m’en tenir, achevaient d’égarer tous mes sentiments, hors celui de la souffrance morale. J’étais encore plus malheureux qu’irrésolu; mais malheureux à pleurer.

Je la pris sur mes genoux, très doucement. Elle se laissa faire.

«Mon enfant, lui dis-je, écoute-moi. Je ne peux plus vivre ainsi que je fais depuis un an à ton caprice. Il faut que tu me parles en toute franchise et peut-être pour la dernière fois. Je souffre abominablement. Si tu restes encore un jour dans ce bal et dans cette ville, tu ne me reverras plus jamais. Est-ce cela que tu veux, Conchita?»

Elle répondit, et d’un ton si nouveau qu’il me semblait entendre une autre femme:

«Don Mateo, vous ne m’avez jamais comprise. Vous avez cru que vous me poursuiviez et que je me refusais à vous, quand au contraire c’est moi qui vous aime et qui vous veux pour toute ma vie. Souvenez-vous de la Fábrica. Est-ce vous qui m’avez abordée? Est-ce vous qui m’avez emmenée? Non. C’est moi qui ai couru après vous dans la rue, qui vous ai entraîné chez ma mère, et retenu presque de force tant j’avais peur de vous perdre. Et le lendemain... vous rappelez-vous aussi? Vous êtes entré. J’étais seule. Vous ne m’avez même pas embrassée. Je vous vois encore, dans le fauteuil, le dos tourné à la fenêtre... Je me suis jetée sur vous, j’ai pris votre tête avec mes mains, votre bouche avec ma bouche et,—je ne vous l’avais jamais dit,—mais j’étais toute jeune alors, et c’est pendant ce baiser, Mateo, que j’ai senti fondre en moi le plaisir pour la première fois de ma vie... J’étais sur vos genoux, comme maintenant...»


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