LII

Ce qui, dans un condamné, demeure haineusement debout contre la société, ce qui en son apparente soumission se soulève contre l'autorité, ce qui se rebelle en son silence, un jour, toute cette révolte intime et latente s'affaissa chez Élisa. Il y eut chez elle, comme la démission de cette attitude hautaine et contemptrice qu'affiche tout d'abord le Crime enfermé. La détenue était à bout de force. Elle se sentait vaincue. Elle s'avouait brisée par la force toute-puissante et toute destructive de la prison, par la compression de fer qui pesait sur elle en l'écrasant un peu plus tous les jours. Il n'y avait plus en elle l'étoffe d'une résistance morale. La bête, autrefois toute prête à se cabrer et à hennir, avait été lentement amenée à l'heure où, réduite et matée, elle cache, à l'approche du maître, sa tête entre ses quatre jambes qui tremblent. Élisa ne connaissait plus ces furieux moments, pendant lesquels elle était obsédée de la tentation d'enfoncer ses ciseaux dans la poitrine de la prévôté qui lui en voulait. Une punition injuste, d'où qu'elle vînt, n'avait plus le pouvoir de faire monter à sa bouche l'ébauche de mots de colère, crevant sur ses lèvres muettes. On entendait maintenant, quand le directeur ou l'inspecteur lui faisaient une observation, sa parole prendre la note menteusement pleurarde d'une voix qui implore, on voyait se baisser son oeil dans un regard humble et faux, et toute sa tremblante personne s'envelopper de soumission vile et de bassesse abjecte. Cette hypocrisie qui, dans les premiers temps avait si fort révolté la prisonnière, cette hypocrisie qu'une inspectrice appelle «la plaie des prisons,» Élisa, elle aussi, y était venue comme les autres, mendiant aujourd'hui, dans la mort de tout orgueil humain, avec le mensonge de sa voix, de son regard, de sa tournure, l'adoucissement de son sort. Et comme c'est par la religion que vient cet adoucissement le plus souvent et que le plus souvent se produisent les grâces, Élisa simulait la dévotion, se confessait à l'aumônier, communiait, cherchait à se bien faire venir des soeurs, tentait de s'approcher de la supérieure.

La supérieure de la prison était une religieuse de quatre-vingts ans, au visage de cire, au front sillonné de rides rouges de sang extravasé et qui paraissait comme un front sanglant. Sa pâle personne, son lent parler, son regard grisâtre et lointain, ses gestes découragés semblaient en faire une froide et tragique figure de la Déception. Il y avait eu en effet, dans sa longue vie, tant de pertes d'illusions, tant d'avortements d'espérances, tant d'écroulements de rêves, tant de détenues converties ramenées en prison quinze jours après leur sortie, que la vieille et sainte femme commençait à désespérer de la conversion de ce monde qu'elle avait cependant le devoir de sauver. Elle ne croyait plus du tout à l'amendement descorrectionnellesqu'elle appelait avec un mépris indéfinissable «des traînardes», et n'avait guère gardé qu'un rien de confiance dans le repentir possible descriminelles, des grandes criminelles, de celles «qui avaient tué,» ne redoutait pas de dire sa douce bouche. Pour elle l'éternité de la réclusion, mêlée à l'action religieuse pendant un nombre infini d'années, avait seule quelque chance de ramener sincèrement ces femmes à Dieu. Élisa avait tué. Elle était condamnée à perpétuité. Elle réunissait donc toutes les conditions qui pouvaient intéresser, faire travailler la supérieure à son salut. Mais Élisa était une prostituée. Elle appartenait à une classe de femmes pour laquelle la supérieure, malgré ses efforts chrétiens, n'avait jamais pu surmonter un dégoût, une aversion, une répugnance, pour ainsi dire physique, qui se refusait presque à se laisser approcher de ces malheureuses.

Le doute morne et désolé de la supérieure était, chez l'aumônier, un doute jovial incarné dans la verdissante vieillesse d'un prêtre bourguignon, qui depuis longtemps, tout digne homme du Seigneur qu'il était, avait fait gaillardement son deuil de la conversion des correctionnelles et des criminelles, «toutes pécheresses, affirmait-il, nées et condamnées à mourir dans la peau de la perversité innée.» Pour ses ouailles qu'il déclarait ainsi prédestinées à la damnation, l'aumônier n'avait au fond aucune répulsion, lui! il s'en entretenait même, avec un peu de cette parole paterne, qu'ont les magistrats pour les notables gredins qu'ils envoient aux galères. Élisa tombait mal avec le clairvoyant bonhomme. Plusieurs fois, pendant ses petits sermons du dimanche, l'aumônier avait remarqué Élisa faisant, sur le visage un moment attendri d'une compagne, rebrousser la contrition avec l'incrédulité d'un regard gouailleur.

Ne se sentant ni aidée ni encouragée par la supérieure et l'aumônier, Élisa se rabattait sur les soeurs avec lesquelles les habitudes de la prison la mettaient le plus souvent en rapport. Et peut-être, il faut le dire, cette comédie de religiosité jouée dans un intérêt tout humain, serait-elle devenue une dévotion vraie si, en ce moment d'amollissement, Élisa avait trouvé autour d'elle un peu de tendresse spirituelle.

Élisa n'avait jamais été impie. Elle avait toujours conservé, même dans son métier, des pratiques religieuses ou au moins superstitieuses, et le greffe de Noirlieu gardait la petite médaille de la Vierge qu'elle avait au cou, lorsqu'elle avait été écrouée. Au fond, l'apparente affectation irréligieuse qu'avait surprise l'aumônier, ne s'était témoignée chez Élisa que dans la maison de détention, et seulement parce que l'insoumise prisonnière trouvait là, dans la religion, l'auxiliaire de l'autorité. Cette tendresse qu'elle appelait, Élisa ne la rencontra pas chez les soeurs. Vraiment! on ne peut demander à ces femmes d'élection de s'abandonner tout entières au Crime, ainsi qu'elles s'abandonnent à la Misère, à la Maladie, à la Douleur. Ce serait trop exiger de ces êtres purs, aux petits péchés véniels, de se rapprocher et de se confondre dans une intimité d'âme avec l'assassine, avec la voleuse, avec toutes les scélérates amenées en leur compagnie par les verdicts des tribunaux. Les soeurs peuvent bien donner à la garde, au soulagement matériel de ces créatures, leurs forces, leur santé, leur vie, mais cela d'ému, d'attendri, de caressant à la manière d'une soeur en Dieu, cela qu'elles accordent à l'Honnêteté pauvre et au Malheur immérité, non! Il y a là quelque chose de défendu à la perfection terrestre de la religieuse.

Supérieure, soeurs, aumônier, sans repousser absolument Élisa, lui faisaient sentir qu'on la savait dévotieuse dans le seul but d'être portée auTableau des grâces.

Alors Élisa éprouva comme une espèce d'endurcissement de son corps que semblait quitter la sensibilité. De tout temps très-frileuse, souvent au dortoir par les nuits fraîches, elle avait un sentiment de froid. Elle n'eut plus froid. Puis les sensations produites par le contact brutal des choses et qui font mal, ne lui parurent plus immédiates, mais lui firent l'effet de venir de loin et de la toucher à peine.

Bientôt l'indifférence de son corps pour tout, Élisa la retrouvait dans les mouvements de son âme. L'emprisonnement n'était plus guère pour la détenue une expiation. Sa cervelle perdait l'habitude de forger ces hasards impossibles qui promettent, pendant une heure, à l'imagination des prisonniers l'abréviation de leur temps de prison. Sa peine flottait dans sa pensée diffuse, sans que maintenant sa mémoire s'effrayât, se souvînt peut-être de son éternité. Enfin ce régime du silence, ce régime suppliciant, elle commençait à s'y trouver comme dans le repos d'une vie, où il était permis à ses idées de paresser dans du vague, dans du trouble, dans une sorte de lâche évanouissement, sans que sa parole ou celle des autres l'en retirât. C'était même pour elle un choc presque douloureux qu'une question adressée à l'improviste par le directeur, et une gêne angoisseuse que la nécessité d'y répondre de suite. Aussi Élisa avait-elle pris à la fin l'habitude de répondre par un marmottage, par un bruit de la gorge et des lèvres qui ne disait rien. Dans le bienheureux et noir vide de sa tête, elle n'essayait même plus de faire remonter la lueur d'un souvenir… Se rappeler, était pour Élisa un effort, une fatigue!

La prison avait de grands escaliers à tournants rapides, que les détenues en sabots descendaient, quatre par quatre, dans une dégringolade accélérée. Depuis quelque temps, Élisa avait à la fois peur du vide de l'escalier sous ses pieds et du tourbillonnement féminin dans son dos. En même temps que cette appréhension bizarre se déclarait, il lui venait aux doigts une maladresse qui lui faisait tomber fréquemment les objets des mains. Élisa s'étonnait aussi un peu—elle, un estomac capricieux et dégoûté, qui bien des fois avait laissé, sans y toucher, sa pitance,—de se voir manger tout ce qu'elle trouvait à manger avec une voracité animale.

Le carreau du réfectoire encore un peu humide du lavage du matin luisait rouge, et la lumière aigre d'une froide journée de printemps jouait crûment sur l'ocre frais des murailles et le blanc de chaux du plafond, tout récemment repeints. C'était jusqu'au fond de la salle éclairée, en écharpe, par de très-grandes fenêtres, une double rangée de tables étroites, dans la menuiserie desquelles entraient, se confondaient deux bancs très-bas, pouvant contenir chacun cinq détenues.

Sur les tables, on voyait posées dix écuelles de terre vernissée d'où s'échappait une vapeur tournoyante. Au milieu s'élevait la cruche pansue des intérieurs laborieux et pauvres de Chardin, la cruche en terre, à la couverte rose de brique, à la paillette de jour carrée. Çà et là, brillaient, à un certain nombre de places, de petits ronds de fer-blanc avec un numéro au milieu. Ces ronds de fer-blanc étaient les bons de cantine, les bons qui permettaient à ces femmes nourries seulement de légumes toute la semaine et ne mangeant de la viande qu'une seule fois le dimanche, leur permettaient, sur l'argent de leur pécule, d'ajouter à leur ordinaire, les mangeailles figurant sur un tableau accroché au fond du réfectoire.

Ce tableau portait:

Beurre frais 10 c.Lait »Fromage de Dumeux »Gruyère »Hollande »Bondon »Réglisse »Gomme »Hareng saur »Ragoût de mouton 20 c.

Composition du ragoût.

ViandePommes de terre épluchéesCarotteNavetsOignonsGraisseFarineSel et poivre nécessaire.

Au coup de neuf heures, les femmes annoncées d'avance par le claquement de leurs sabots dans les escaliers, firent leur entrée tumultueusement dans une bousculade, qui se pressait et se hâtait vers la nourriture avec la bruyance de mâchoires mâchant à vide.

Dix par dix, elles allèrent se placer à des tables qui avaient, placardés à leur tête, les numéros d'écrous et les noms des attablées.

Dans la confusion de la prise de possession des places et l'enjambement des bancs, la soeur vit la main crochue d'Élisa retirer le bon de cantine d'une voisine, le placer devant elle.

—Gourmande, dit la soeur, je vous ai vue et je crois que ce n'est pas la première fois. Vous êtes notée… je vous surveillerai dorénavant.

La main d'Élisa, avec la mauvaise humeur d'une main d'enfant obligée de lâcher une chose chipée, repoussa le numéro de cantine devant sa voisine.

—Numéro 7999, approchez.

La détenue ne bougea pas.

—Êtes-vous sourde, eh là-bas?

Élisa se décida à se lever et se vautra à demi sur la barre, avec un air indifférent et ennuyé.

La prisonnière se trouvait dans la salle appelée le Prétoire de la justice, où avaient lieu tous les samedis lesgaranties: c'est-à-dire la confirmation au milieu d'un débat contradictoire des punitions demandées par la soeur dénonçante, transmises à la supérieure, prononcées par le directeur.

Sur une estrade, le directeur, dans son fauteuil de président, avait à sa droite la supérieure et la soeur dénonçante, à sa gauche l'inspecteur et l'aumônier.

Derrière les juges, les rideaux en calicot blanc, complètement fermés, de trois grandes fenêtres, faisaient ténébreuse la salle, rendaient sévères les figures de ces femmes et de ces hommes assis à contre-jour. Les murs étaient tout nus, sans un tableau, sans une sculpture, sans un symbole de miséricorde qui fît espérer la coupable.

En face du tribunal, la salle était coupée par une petite barrière en bois, et, passé la barrière, les prisonnières, notées pour être punies, se tenaient dans des poses bien sages sur un grand banc.

Le directeur reprit:

—Vol de bons de cantine, refus de travail, c'est tous les samedis la même chanson… Hé! qu'est-ce que vous dites?

Élisa ne disait rien.

—Interdiction du préau, privation du régime gras le dimanche… c'est comme si on fouettait des hannetons à six liards le mille… rien n'a de prise sur madame… té!… mais au fait, si on vous mettait à la demi-ration de pain sec?… Ne serait-ce point votre avis, ma mère? fit le directeur en s'adressant à la supérieure.

À cet appel du directeur, il y eut chez la supérieure un acquiescement insensible de son visage pâle, de son front sanglant.

—La demi-ration de pain sec, répéta le directeur en revenant à Élisa, vous entendez, vous qu'on dit une grosse mangeuse… la demi-ration de pain sec, ça fait-il votre affaire?

Pas de réponse d'Élisa.

—Ainsi, c'est bien entendu, n'est-ce pas, il y a chez vous la volonté de résister à votre directeur?

Pas de réponse d'Élisa.

—Voyons, tête de bois, parlez, défendez-vous. Je veux, que vous parliez! s'écria d'une voix rageuse le directeur.

Pas de réponse d'Élisa.

«La perversité innée!» soupira le bien portant aumônier en faisant tourner ses pouces.

—Alors c'est un défi, pas vrai, numéro 7999?

Pas de réponse d'Élisa.

—Dites au moins que vous ne recommencerez pas… vous verrez que la mâtine ne le dira pas!

Élisa ne répondit pas plus que les autres fois. Ses yeux s'élevèrent seulement vers le directeur. Sa bouche se contracta dans une résolution de ne rien dire. Un nuage haineux passa sur son visage, et dans la femme que le tribunal avait sous les yeux, sembla se glisser un être stupide et méchant.

«Moi, vous le savez, je suis pour les châtiments moraux, jeta dans l'oreille de l'inspecteur le directeur exaspéré, mais il y a vraiment des moments où il faut reconnaître que les coups de fouet sur les épaules d'Auburn ont du bon.»

Le directeur de la prison était un Méridional d'une petitesse comique, un homuncule tout en barbe et en poils noirs, avec un crâne dénudé, fumant et suant et qui ne pouvait supporter le contact d'un chapeau.

Du lever du jour à la nuit, on rencontrait, nu-tête, l'infatigable petit homme dans les endroits, où se préparaient les choses destinées à vêtir, à changer, à nourrir les détenues, surveillant, inspectant, contrôlant, soupesant, revendiquant avec une paternité rageuse et des jurons de la Cannebière, ce qui était, d'après le règlement, le bien et le droit de chaque prisonnière; tout prêt à révolutionner la prison, à faire chasser l'entrepreneur pour un décilitre de légumes secs qui aurait manqué à la pitance d'une femme. Un directeur dont les pensées de la journée, les insomnies de la nuit appartenaient à la détention, dont la vie tout entière était une revendication du bien-être matériel de ses détenues, dont la direction avait presque le caractère d'un apostolat laïque, et cependant, à certains moments, un directeur bien inhumain: un directeur doué de la férocité qui se développe chez un bourgeois systématique, pour peu qu'on contrarie l'unique idée logeant en son crâne conique.

Criminaliste de l'école américaine, disciple d'Auburn, le directeur de Noirlieu croyait à l'amendement des détenues par le silence. Les assez tristes résultats qu'il avait obtenus dans sa direction personnelle et la constatation par la statistique criminelle de l'accroissement de la récidive depuis une vingtaine d'années, tout aussi bien chez les femmes que chez les hommes, n'avaient pu ébranler sa foi entêtée, l'amener à reconnaître les cruautés inutiles du moyen. Qu'une prisonnière n'eût pas sur le dos une bonne robe de droguet ou de laine beige, n'eût pas dans le ventre la ration de pain et de soupe maigre: voilà seulement ce dont, à ses yeux, une prisonnière pouvait souffrir, tout le reste était de lacoyonnade, selon son expression. Quant à la débilitation intellectuelle, incontestablement produite par cette pénalité, il déclarait, au milieu de beaucoup deboun diou, que c'était une invention des médecins modernes, ajoutant que le silence continu était un bon petit recueillement hygiénique à l'âme et au corps. Mais le plus souvent, avec les dédains et les haut-le-corps superbes d'une conviction d'économiste qui avait quelque chose d'absolu, de fanatique, il ne souffrait pas la discussion sur ce sujet qui, pour lui, était un véritable article de foi. Il y avait même des jours où ce fantasque petit homme était disposé à voir, dans les infractions involontaires des détenues, une rébellion en règle contre ses idées personnelles, mélangée d'un rien d'irrespect pour l'exiguïté de son susceptible individu. Alors le directeur de Noirlieu arrivait inconsciemment dans sa lutte avec une nature réfractaire au silence, à des sévérités, à des duretés, à des implacabilités qui, dans l'adoucissement de la pénalité moderne, faisaient remonter un peu de la torture des temps anciens, et donnaient à la drolatique colère du petit philanthrope, monté sur ses ergots, la silhouette d'un polichinelle vampire.

À plusieurs mois de là, dans la même salle et devant les mêmes juges, Élisa était encore à la barre, en son enfermement farouche et son mutisme indompté.

Le directeur disait de sa petite voix musicale que la colère rendait plus marseillaise que d'ordinaire:

—Toujours la même… et pis que jamais, et plus mauvaise diablesse chaque semaine… oh! moi je ne vous ferai pas parler, la belle, je le sais!… Mais avant d'employer les grands moyens, voyons si quelqu'un ne sera pas plus chanceux que moi.

À cet appel, la supérieure avec un accent sévère s'adressa à Élisa:

—Vous avez entendu le directeur, vous commettriez le dernier et le plus punissable des actes de désobéissance, si, à l'instant même, vous ne témoigniez, par quelques paroles repentantes, le regret des fautes commises par vous en même temps que la volonté de ne plus en commettre à l'avenir…

Ici la supérieure s'arrêta court en voyant le peu d'effet que l'exorde de son homélie produisait sur la détenue.

Pendant que la supérieure parlait, l'inspecteur à la face nacrée de la nacre d'un hareng—un signe auquel se reconnaît une origine hollandaise et un placide descendant de la race primitive du Waterland,—aplatissait à plusieurs fois, de ses deux mains, l'envolée rêche de ses cheveux roux. La supérieure se taisant, notre Hollandais, de sa bonne rude voix caressante, jeta à la femme en train d'être jugée:

—Allons, mon enfant, assez de mauvaise tête comme cela… autrefois on était gentille… l'administration obtenait à peu près ce qu'elle désirait de toi… Qu'y a-t-il aujourd'hui dans ta fichue caboche?… Que diable, tu sais bien qu'ici on ne punit pas pour le plaisir de punir… Voyons, Élisa, il faut qu'aujourd'hui nous vidions notre sac… que, tout de suite, tu nous racontes pourquoi tu ne veux plus…

—«Jeveux, mais je nepeuxpas,» s'écria soudain, dans le déchirement d'une voix désespérée, Élisa, dont le corps était agité des pieds à la tête par une trépidation étrange, depuis que s'adressait à elle cette parole familière, amicale, et qui lui avait rappelé son nom.

—Oh si souvent, monsieur l'inspecteur, je vous le promets, oui je veux, mais je ne peux pas.

Longtemps Élisa répéta plaintivement: «Oui je veux, mais je ne peux pas.»

Et cela jusqu'au moment où la femme fondit en larmes, et où sa litanie désolée s'éteignit dans l'étouffement de longs sanglots spasmodiques.

—Hé, là bas, est-ce bientôt fini?—reprit le directeur, mis de mauvaise humeur par la visite d'un criminaliste anglais préparant une brochure contre le système Auburn.—Qu'est ce que vous nous débitez là… On peut tout ce qu'on veut… Ne jouons pas plus longtemps le drame, s'il vous plaît… Et assez de pleurnicheries comme cela… nous verrons bien si un peu deréclusion solitaire—le directeur ne prononçait jamais le mot de cachot—vous rendra cette volonté si bien perdue.

À une autre, au numéro 9007.

La séance terminée, la soeur dénonçante prenait le directeur à part, lui disait:

—Je ne sais pas, mais le numéro 7999, ne me paraît pas depuis quelque temps dans son état ordinaire, je le trouve bizarre, singulier, et ayant par moments comme des absences de bon sens. Je crois qu'il faudrait le faire examiner par le médecin de la prison.

—Idée excellente!… tè! une vraie inspiration! ma soeur,—fit ironiquement le directeur,—avec cela que le docteur a la manie de vouloir trouver des folles dans toutes nos paresseuses.

—Mais cependant… hasarda timidement la soeur.

—Oh! ce sera fait… du moment que vous croyez… Moi… je le sais, ici tout le monde me regarde comme un monsieur systématique, incrédule à l'évidence… et son regard se dirigea vers le dos de l'inspecteur, mais maintenant… c'est le directeur qui l'exige, je veux, et absolument, que ce bon docteur fasse son rapport.

Le médecin de la prison écrivait à quelques jours de là, sur l'état d'Élisa, un rapport dans lequel il établissait que la détenue n'avait plus la perception nette et rapide des choses, qu'elle avait perdu la concentration de l'attention, qu'elle était soumise à des impulsions étrangères à sa volonté. Il appuyait sur les vols de bons de cantine, sur cette voracité tout à coup développée chez Élisa, un des prodromes de l'imbécillité. Il déclarait qu'elle n'était pas une aliénée, mais qu'elle ne possédait plus «le degré ordinaire du libre arbitre et de la culpabilité.» Il concluait enfin, en demandant pour elle un relâchement de la sévérité du régime et un travail en rapport avec l'affaiblissement de ses facultés.

Élisa quittait la salle de travail où, depuis des années, elle était occupée à la même place. On la faisait monter dans le haut du vieux bâtiment, à la Cordonnerie.

Une grande pièce sombre, au plafond enfumé, chauffée par un poêle en fonte dont le tuyau sortait par le carreau en tôle d'une fenêtre. Aux tablettes fixées aux murs pendillaient des détritus de choses. Par terre traînaient, au milieu de flaques d'eau, des bouts de fil dans du poussier de charbon de terre écrasé par les sabots. Une saleté inlavable, qui faisait contraste avec la sévère propreté du reste de la prison, était incrustée dans les murs, mettant une grande tache autour des prisonnières. Et dans l'atmosphère épaisse de ce lieu, les puanteurs du cuir se confondaient avec l'odeur de la crasse d'une humanité qui ne se lave plus.

D'un côté, sur des chaises, de l'autre sur des bancs, étaient réunies en deux troupes une soixantaine de vieilles femmes qui se tenaient l'une contre l'autre dans le rapprochement, le resserrement peureux de toutes petites écolières en classe. Quelques-unes de ces femmes, encore capables de travaux de cordonnerie, taillaient des empeignes de souliers. La plupart ourlaient des mouchoirs d'invalides. Beaucoup étaient occupées à des besognes qui ne demandent plus l'attention ni le tact assuré des doigts d'une main, travaillaient à l'épluchagedu lin, à l'écharpillagedes cordes, audélissagedes chiffons.

Les femmes de la Cordonnerie, appelées dans le langage administratif destoquées, étaient de pauvres travailleuses.

Quelques-unes, devant la tâche posée devant elles, restaient une partie de la journée, les bras croisés, les paupières battantes sur la dilatation de leurs pupilles.

D'autres approchaient d'elles la besogne avec des mains raides et destructives, la tracassaient un moment, la mettaient en tapon, la repoussaient.

La plupart, au bout d'un petit quart d'heure de travail qui faisait saillir les veines de leurs tempes, vaincues et incapables d'une application plus longue, se rejetaient en arrière, avec un subit affaissement du corps sur leurs chaises.

Deux ou trois buvaient à petites gorgées de la tisane dégoulinante des deux coins de leurs bouches, et, la tisane bue, demeuraient des heures, penchées sur le gobelet, à en regarder le fond.

Parmi les plus âgées, une aïeule, les yeux cerclés de grosses besicles de fer, dans le jet rigide et inexorable d'une sculpture de Parque, avait, du matin au soir, le menton posé entre ses deux mains reposant sur ses coudes arc-boutés à la table.

Près de la vieille, une détenue encore jeune, encore belle d'une beauté molle et fondue dans une graisse blanche, les reins brisés et flasques, passait le jour entier, les deux bras tombés le long de ses hanches, à user le bout de ses doigts allant et venant contre le carreau de la salle.

De temps en temps, la promenade de la soeur, au milieu de ces créatures, faisait reprendre à quelques-unes, pour quelques minutes, le labeur interrompu; mais, presque aussitôt, elles retombaient dans leurs poses de pierre.

Dans la Cordonnerie n'existait plus ce qui se faisait remarquer parmi les détenues de tout le bâtiment: la coquetterie du madras. Sur les cheveux dépassant, malgré le règlement, un rien en dessous, la cotonnade à carreaux bleus ne s'enroulait plus avec la grâce, la correction proprette, l'adresse galante des cornettes des autres salles. Elle n'était plus le petit bout de toilette possible, où survivait ce qui restait de la femme dans la prisonnière. Sur les vieilles et sur les jeunes le mouchoir de tête se voyait posé de travers avec des cornes caricaturales qui disaient, déjà mort, chez ces vivantes, le féminin désir de plaire. Mais chez ces malheureuses, que leur sexe semblait quitter, le spectacle douloureux, c'était: le vague et le perdu des regards, l'absence des êtres du milieu où ils se trouvaient, l'étonnement des yeux revenant aux choses qui les entouraient, l'effort laborieux de l'attention, l'automatisme des gestes, enfin le vide des fronts, sous lesquels on sentait le souvenir des vieux crimes vacillant dans des mémoires sombrées.

Ces femmes n'étaient point encore tout à fait des folles, mais déjà elles étaient desimbéciles. La prison n'avait plus de châtiments pour leur paresse et voulait bien se contenter de l'à peu près cochonné et bousillé par ces doigts maladroits.

Parfois l'immobilité d'une de ces femmes se trouvait tout à coup secouée par une inquiétude de corps, un remuement inconscient, un soubresaut qui la faisaient se lever, s'agiter un moment dans des gestes sans signification, puis se rasseoir.

Souvent, dans un coin, montait subitement à une bouche un flot de mots désordonnés qu'une obscure réminiscence des punitions anciennes étouffait soudain en des gloussements craintifs.

Chaque jour, lors de la tournée de l'inspecteur et de son passage dans la Cordonnerie, une femme se levait fiévreuse, repoussait à coups de poing les bras de ses compagnes qui voulaient la retenir, s'avançait vers l'homme de la prison, humble, et la poitrine tressautante. Alors avec une voix pareille à la plainte qui parle tout haut dans un rêve, et avec des paroles sans suite brisées par des silences anhélants, l'imbécile demandait audience, elle se plaignait d'avoir été condamnée pour une autre, elle réclamait de nouveaux juges; sa vieille voix se mouillant à la fin des larmes d'une petite fille en pénitence.

* * * * *

La Cordonnerie avait dans la journée, selon l'expression de la prison,quatre mouvements des lieux. Quatre fois par jour, les détenues de la salle ébranlant de leurs sabots les escaliers, apparaissaient avec leur appesantissement bestial, leurs figures hagardes, la presse de leurs besoins physiques. Arrivées en bas, les femelles se satisfaisaient sans qu'il leur restât rien des pudeurs de la femme.

Dans la Cordonnerie, Élisa commença à descendre, peu à peu, tous les échelons de l'humanité, qui mènent insensiblement une créature intelligente à l'animalité. De l'ourlage des mouchoirs à carreaux, elle fut bientôt renvoyée audélissagedes chiffons; enfin, reconnue incapable de tout travail, elle passa ses journées dans une contemplation hébétée et un ruminement grognonnant.

Alors en cette tête d'une femme de quarante ans, il y eut comme la rentrée d'une cervelle de petite fille. Les impressions contenues et maîtrisées d'une grande personne cessèrent d'être en son pouvoir. Le dédain pour les choses du bas âge, elle ne l'eut plus. Chez elle, se refirent, dans leur débordante effusion, les petits bonheurs d'une bambine de quatre ans. Son vieux madras de tête avait-il été remplacé par un madras neuf? on la voyait tout éjouie passer sa main à plusieurs reprises sur la cotonnade; on surprenait sa bouche formulant en un souffle qui s'enhardissait presque dans une parole: «Beau ça!» Quelque dame charitable de la ville, en une année d'abondance, avait-elle envoyé un panier de fruits pour le dessert des détenues? devant les quatre ou cinq prunes posées dans l'assiette creuse, les yeux allumés de gourmandise, les lèvres humides et appétantes, elle battait des mains!

Au milieu de cette reprise d'Élisa par les toutes premières sensations de la vie, un curieux phénomène se passait dans sa pauvre mémoire. Dans cette mémoire, jour par jour, des morceaux de son existence d'autrefois s'enfonçaient dans des pans de nuit, et son passé tout entier, comme amputé et détaché de la prisonnière, s'en allait et se perdait parmi les espaces vides. Élisa avait oublié sa vie de la Chapelle, sa vie de Bourlemont, sa vie de l'École-Militaire, sa vie de prison, sa vie d'hier. Puis, à mesure que s'effaçaient dans sa tête les souvenirs les plus récents, se levaient, s'avançaient des souvenirs anciens, les souvenirs d'une première enfance qu'elle avait passée, loin de Paris, dans un village des Vosges chez une soeur de sa mère. Et ainsi qu'il arrive quelquefois dans les dernières heures d'une agonie, les occupations, les distractions, les plaisirs, les jeux de cette enfance, reprenaient avec leurs jeunes gestes et leur gaminante mimique, reprenaient machinalement possession du vieux corps de la femme.

Elle était dans la forêt de houx.

À travers les bois poussant leurs premières feuilles, elle était à la recherche des nids derestots: de ces tout petits oiseaux qui nichent entre les racines des arbres.

Dans une bande de gamines, à la bouche et aux dents noires comme de l'encre, elle était auxbrimbelles, son panier de goûter déjà plein, et se riant et se moquant et appelantchie-panierscelles dont le panier n'était qu'à moitié rempli du raisin des bois.

Elle était aux écrevisses, les pieds nus dans de vieilles savates, heureuse et frissonnante de la fraîcheur de l'eau, et sebronchant, tous les vingt pas, la tête dans ces clairs ruisseaux qui avaient fait dire à l'enfant devant les eaux de la Marne, en arrivant à Paris: «Oh! comme il a dû pleuvoir ici!»

Elle était à la veillée, jouant augendarme, jouant à lalavette, sa petite main prête et prompte à arroser de l'eau de la terrine la première qui riait des bêtises que toutes lui criaient au visage.

Elle était en pèlerinage à la Vierge duPaquis, disant une neuvaine, le regard sur les flammes des trois bouts de cierges, que les fillettes du village baptisentSaint-Mort,Saint-Languit,Saint-Revit.

Elle était assise par terre, dans la grande rue, près desmagniens, des rétameurs italiens de passage dans la montagne, regardant, toute la journée, avec des yeux ravis, le bel argent que ces hommes noirs mettaient au fond des vieux chaudrons.

Elle était à Noël, emportant dans ses petits bras, qui avaient peine à le porter, emportant son quenieu, le gâteau à cinq cornes que donnent ce jour, dans les Vosges, les parrains à leurs filleules.

Elle était par la neige, dans le chemin duChamp-de-la-Pierre, se laissant tomber tout de son long sur le dos, les bras en croix, amusée des beauxbon dieuqu'elle laissait derrière elle, sur la molle blancheur de la terre.

Dans la grange aux Cornudet, elle était devantBambochefaisant sauter ses marionnettes, se demandant, si avec le sou de chiffons qu'elle achèterait à la Christine, lors de la foire prochaine, elle pourrait faire sa poupée aussipouponneque les poupées qui dansaient à la lueur des deux chandelles.

Elle était le jour de la fête du village, avec son bonnet à fleurs, sa petite robe courte, ses souliers décolletés, ses bas blancs à jour, sur lesquels de larges rubans qu'on appelle desliasses,—elle se rappelait encore leur nom,—de larges rubans se croisaient et se nouaient dans une coquette rosette. Et toute glorieuse, au milieu du pays rassemblé à la sortie de la messe dans l'ancien cimetière, elle faisait voir sesliasses, elle étalait ses grâces enfantines, elle détournait à demi sa figure des baisers qui voulaient embrasser sa jolie enfance, elle faisait sonpetit mignardon.

Parmi le passé de son enfance, dans lequel vivait actuellement tout entière la vie de la détenue, il y avait un souvenir persistant habituel, quotidien: le souvenir du gai printemps de son village. Chez la malade et l'impotente, depuis que la perception des choses présentes devenait de jour en jour plus obtuse, les cerisiers du pays du kirsch fleurissaient au-dessus de sa tête dans un avril perpétuel.

La prière matinale de la prison trouvait la prisonnière en marche à travers la floraison candide de la contrée où elle avait fait ses premiers pas. Déjà elle courait sur cette terre, au vert plein de marguerites, au bleu matutineux du ciel tramé de fils d'argent, au feuillage de fleurs blanches comme de blanches fleurs d'oranger. Elle s'avançait sous ces arbres au milieu desquels le sautillement des oiseaux était tout noir, et qui apparaissaient à la petite fille, en leur virginale frondaison, ainsi qu'un bois d'arbres de labonne Vierge. Elle allait toujours par le paysage lumineux et souriant. Et de toutes les branches de tous les arbres tombait incessamment une pluie de folioles, lentes à tomber, et arrivant à terre avec les balancements d'un vol de papillons dont elles semblaient des ailes.

À l'heure de midi, couchée à terre sous l'ombre légère des cimes fleurissantes, dans la tiédeur du temps, l'odeur sucrée des fleurs chauffées par le plein soleil, l'effleurement gazouillant des oiseaux, elle demeurait sans bouger, bienheureusement immobile, intérieurement charmée par cette blancheur qui pleurait continuellement sur elle, chatouillant son visage, son cou, sa nudité d'enfant. Parfois des fleurs voletant au-dessus d'elle, et qu'emportait un souffle de vent à la dérive, ces fleurs avec de gentils ronds de bras et des attirements de mains remuant l'air et taisant de petite tourbillons, elles les ramenait toutes tournoyantes sur son corps, passant ainsi la journée, la journée entière, à se laisser ensevelir sous cette neige fleurie.

Telle était l'illusion de la misérable femme qu'on la voyait, avec les doigts gourds d'une main presque paralysée, décrire des cercles maladroits dans le vide puant de la Cordonnerie, pour amener la chute, sur elle, des blanches fleurs des cerisiers du val d'Ajol.

Il y a des années, je passais quelques semaines dans un château des environs de Noirlieu. Un jour de désoeuvrement, la société avait la curiosité d'aller visiter la Maison de détention des femmes.

On montait en voiture. C'était, ce jour, un triste et âpre jour d'automne. Sous un ciel gris, plein d'envolées noires, un fleuve pâle se traînait dans une plaine de craie, barrée au ras de terre, par un mur de nuages solides fermant l'horizon avec les concrétions et le bouillonnement figé de masses pierreuses. Un paysage dont la platitude morne, l'étendue blafarde, la lumière écliptique ressuscitaient comme un morceau de la sombre Gaule, évoquaient sous nos yeux le décor de Champs Catalauniques, ainsi que se les représente, à l'heure des grandes tueries de peuples, l'Imagination moderne.

Au bout d'un temps assez long, dans une froide éclaircie, apparut Noirlieu avec sa double promenade sur les anciens remparts, son cimetière vert dévalant jusqu'au bas de la colline, son rond de danse aux ormes étêtés, le grand mur de sa Maison de détention pour les femmes, flanqué à droite d'une Maison de correction pour les jeunes Détenus, flanqué à gauche d'une Maison de fous.

Nous descendions chez le sous-préfet, une connaissance du château. On nous faisait entrer dans un petit salon décoré de lithographies de Félon, encadrées dans du palissandre. Sous un trophée de chasse, surmonté d'un chapeau tyrolien, une romance de Nadaud était posée sur un piano ouvert.

Quelques instants après, arrivait le sous-préfet. Il appartenait à la famille des sous-préfets folâtres. «C'est commode ici, s'écria-t-il, avec une intonation du comique du Palais Royal,—tout en laissant tomber une signature sur un papier administratif,—c'est commode, très-commode, infiniment commode, la Maison de fous à côté de la Maison de détention, les transferts sont d'une facilité…» Puis, boutonnant le second bouton d'une paire de gants gris-perle, il offrit le bras à une dame, avec la grâce contournée d'un danseur qui a gagné sa sous-préfecture en menant le cotillon à Paris.

La visite de la prison des femmes fut longue, minutieuse, et agréablement égayée par les saillies de l'aimable introducteur.

Nous allions quitter la Maison, quand le directeur insista près du sous-préfet pour nous faire visiter l'infirmerie.

Nous entrâmes dans une salle où il y avait une douzaine de lits.

«Quatre pour cent de mortalité, quatre pour cent seulement, oui messieurs,» répétait derrière nos dos le petit directeur avec une intonation allègre.

Je m'étais arrêté devant un lit, sur lequel une femme était étendue dans une de ces immobilités effrayantes qu'amènent les maladies de la moelle épinière. Au-dessus de la tête, son numéro d'écrou était cloué dans le plâtre, au milieu du tortil desséché d'un brin de buis bénit. Près du chevet, se tenait debout une fille de salle, une détenue, qui, muette dans sa robe pénitentiaire, semblait leSilence continuen faction près de la Mort.

«Celle-là, une condamnée à la peine capitale… la fille Élisa… une affaire d'assassinat qui a fait du bruit dans le temps…» Et la voix musicale et légèrement zézeyante du directeur reprit aussitôt: «quatre pour cent de mortalité…»

Je regardais attentivement la femme au masque paralysé, aux yeux aveugles, et dont la bouche seule encore vivante dans sa figure tendait vers la garde des lèvres enflées de paroles qui avaient à la fois comme envie et peur de sortir.

—«Mais messieurs, m'écriai-je, avec un peu de colère dans la voix, est-ce que, même à l'agonie, vous ne permettez pas à vos prisonnières de parler?»

—«Oh, monsieur!… N'est-ce pas, cher directeur, que nous sommes plusélastiquesque ça?» fit d'un ton léger, le sous-préfet, qui, s'adressant à la mourante, lui dit: «Parlez, parlez tout à votre aise, brave femme.»

* * * * *

La permission arrivait trop tard. Les sous-préfets n'ont pas le pouvoir de rendre la parole aux morts.


Back to IndexNext