TABLE

Toutou-Mak reprit après un doux moment de silence:

—La tempête nous chassait toujours à l'est, quand le soir nous aperçûmes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu appréhendais que ce fût un ennemi.

—Non, non, ce n'était pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui pêchait la morue dans ces parages. Il nous reçut bienveillamment à son bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes découvertes, de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les lui montrer; dès lors, il en désira la possession, me tourmenta pour l'obtenir, et peut-être aurait-il usé de violence envers moi, si nous n'avions été capturés par le navire anglais. Cette leçon, comme je te le disais tout à l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna à son tour. Je simulai la démence. Il me laissa tranquille. Mais, prévoyant ce qui arriva, au moment de débarquer dans cette ville, vers le soir, je profitai de la confusion et de la foule pour m'évader du navire, courus cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me mêler aux captifs.

—Eh! quoi, tu ne t'es pas enfui, mon ami? s'écria Toutou-Mak.

—T'aurais-je laissée seule aux mains de nos ennemis? répondit-il avec un doux accent de reproche.

—Oh! tu es bon!

—Je plaçai donc, continua Dubreuil, mon rouleau dans une fente du rocher, à deux cents pas du vaisseau, et je traçai avec un caillou une croix pour reconnaître l'endroit. Ah! si tes Anglais le savaient! M'ont-ils interrogé, torturé, les lâches! Cet or, qu'ils avaient découvert dans mes vêtements, et que j'avais négligé d'enfouir, cet or leur tenait en tête! «Où l'as-tu eu? d'où viens-tu?» Non, non, ils ne le sauront pas! Plutôt périr mille fois que de le leur révéler! Si le capitaine du navire flamand n'avait pas été tué dans l'abordage, ils m'eussent égorgé pour me faire parler!… Mais oublions ces souvenirs; causons de toi, Toutou-Mak, causons de toi, chérie…

—Ah! que j'ai hâte de te voir libre! Pourquoi ne pas consentir à livrer ces parchemins?

—Ces parchemins!… les livrer… aux Anglais… Jamais! oh! non, jamais! s'écria-t-il avec un rire métallique qui fit frémir l'Indienne.

Puis il ajouta d'un ton impérieux:

—J'espère que la fille de Kouckedaoui ne trahira pas mon secret.

Et ses yeux perçants, rivés sur elle, exigeaient une réponse.

—Toutou-Mak sauvera son bien-aimé! dit-elle en l'embrassant avec une ardeur qui lui fit tout oublier.

Le grincement d'une clé dans la serrure de la cellule les arracha à leur extase.

—A bientôt! tu seras libre! dit-elle en quittant le jeune homme qui secouait la tête d'un air de doute.

Toutou-Mak aimait trop pour s'arrêter aux nobles considérations qui retenaient Dubreuil dans les fers, elle était trop crédule pour suspecter un instant la bonne foi de Jean Cabot.

Elle vola à la maison de l'armateur, et, d'une voix haletante, lui indiqua le lieu où il trouverait les cartes, en réclamant la liberté immédiate du prisonnier, pour prix de ce service.

Cabot l'embrassa avec effusion, renouvela son engagement et ses protestations d'amitié. Mais, ajouta-t-il, il fallut attendre quelques jours, solliciter du roi d'Angleterre un ordre d'élargissement.

Toutou-Mak crut à tout cela. Pourquoi aurait-elle suspecté la sincérité de ce vieillard, qui déjà trébuchait aux portes de la tombe?[57] Il avait l'air si vénérable, si digne!

[Note 57: Il mourut, croit-on, l'année suivante.]

Une heure après, les Cabot avaient en leurs mains les précieux documents.

Le soir, sous un prétexte futile, la jeune fille fut conduite à bord duMatthew, amarré au quai de la Frome, près de l'église Saint-Étienne. Mais là, on l'enferma dans une cabine, et la pauvre innocente comprit alors seulement la perfidie dont elle avait été la complice involontaire et le jouet.

Dans la matinée du lendemain, le navire appareilla et, béni par le clergé catholique, sortit du port, aux acclamations d'une foule nombreuse, accompagné de trois ou quatre petits bâtiments «que les marchands de Bristol envoyèrent avec lui, chargés de gros drap, de bonneterie et d'autres marchandises de peu de valeur[58].»

[Note 58:Histoire des découvertes, etc., par J.-B. FORSTER.]

Quand on fut hors du canal de Bristol, Sébastien Cabot, qui commandait la flottille, ouvrit lui-même la cabine où était emprisonnée Toutou-Mak. Il se jeta à ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son père et de prêter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Sébastien aimait pour la première fois, il aimait avec la violence d'un homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge à un âge où chez les autres il est souvent épuisé. Il aimait furieusement, comme aiment ceux qu'une passion étrangère, soudaine, a détournés de leur concentration habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'éloquence. Le feu étincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brûlante de ses lèvres, jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un dédain suprême, fut sa réponse unique. Sébastien sortit désespéré et plus amoureux que jamais. Maintes fois il revint à la charge, sans plus de succès. Une nuit, emporté par la flamme qui le dévorait, il se lève, fou de passion; il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs du navire. Sébastien, les jambes flageolantes, la sueur au front, s'approche du hamac où repose l'Indienne, il y porte la main.

Toutou-Mak bondit, saute à terre, et d'une voix vibrante:

—Écoute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un mouvement vers moi, je me tue.

Au fond, Sébastien n'était point pervers. Le délire avait pu un instant triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destinée qui avait jeté cette créature sur ses pas. Dès lors, il chercha à vaincre sa funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais ses efforts même n'eurent pour effet que d'attiser la fièvre dont il était consumé. Le succès de son voyage avait cessé d'être le but unique de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu'à son habileté le soin de diriger la flotte; ses matelots commençaient à murmurer; il ne les entendait même pas, quand un matin, alors qu'il se promenait rêveur sur le tillac, la vigie cria:

—Terre!

Ce mot magique tira Sébastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous les marins, proférant des cris d'allégresse.

—Bona Vista,[59] murmura en italien le capitaine, en découvrant un promontoire rocheux qui s'avançait dans la mer.

[Note 59: Ici je me suis conformé à la version la plus accréditée, quoique contraire à l'opinion de Warden.]

Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il rangea, à huit ou dix milles du rivage, une Côte, qui paraissait peu fertile et profondément indentée.

Sur le soir, le vent étant tombé, leMatthewmouilla dans une baie qu'on nomma Saint-Jean, en mémoire de l'apôtre dont on fêtait l'anniversaire ce jour-là, 24 juin.

Sébastien Cabot étudia les cartes dérobées à Dubreuil et y observa, à sa grande satisfaction, le littoral qu'il venait de découvrir, assez fidèlement dessiné. C'était la côte orientale d'une île triangulaire, située par le 49° de latitude et 55° de longitude.

Une note indiquait que là, mais à peu près à la hauteur du 50° de latitude, on trouverait le petit lac aurifère. Sébastien Cabot, ravi, consulta Toutou-Mak qui, le voyant plus réservé, consentait maintenant à causer avec lui. Mais elle ne put lui fournir aucun renseignement. Si c'était réellement l'île désignée sous le nom de Baccaléos sur la carte de Dubreuil, elle n'en avait jamais parcouru cette partie.

Le lendemain, Cabot leva l'ancre et cingla à l'est, puis à l'ouest et au nord sans perdre l'île de vue. Il arriva ainsi dans un détroit si correctement tracé sur un des plans de Dubreuil, que tous ses doutes cessèrent.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la première découverte. L'équipage voulait descendre à terre. Sébastien permit à quelques hommes de s'y rendre. Ils revinrent bientôt traînant avec eux trois indigènes, couverts de peaux. Toutou-Mak reconnut les Uskimé méridionaux.

Elle causa avec eux, et confirma le capitaine dans son idée qu'il avait la terre ferme à sa gauche, l'île de Baccaléos à sa droite.

Les Esquimaux furent retenus sur leMatthew, et l'on vira de bord pour aller ancrer dans la baie de Higourmachat, très-rapprochée du lieu où Dubreuil avait recueilli ses pépites.

Toutou-Mak pria Sébastien de la laisser aborder, pour visiter sa mère et ses compatriotes. Elle conduirait, assurait-elle, les Anglais au lac. Mais le capitaine en était trop épris pour s'exposer à ce qu'elle lui échappât. Loin d'acquiescer à son désir, il la renferma de nouveau, et envoya à terre un détachement.

A leur retour, ses gens lui annoncèrent qu'ils avaient été assaillis et repoussés par une forte troupe d'hommes armés, avec une perte de six de leurs camarades. Cette nouvelle affligea d'autant plus Sébastien, que le scorbut ravageait son équipage, et qu'on avait laissé en arrière les petits vaisseaux qui naviguaient de conserve avec leMatthew.

Cependant, les matelots ramenaient un insulaire parlant quelques mots de français, et qui s'était donné à eux en les prenant pour des Français. Sébastien le fit venir en sa présence. Le sauvage paraissait enchanté de voir des Innuit-Ili. Il témoignait d'une joie si excessive que le capitaine, ne comprenant rien à ses gestes et à son jargon entremêlé de termes français, le conduisit à Toutou-Mak.

Le sauvage poussa un cri de surprise, et la jeune femme se précipita dans les bras de Triuniak. Il voulut l'emmener! Mais lui-même était déjà prisonnier avec sa fille adoptive.

Cabot, satisfait de cette découverte, décida qu'il reviendrait, l'année suivante, avec des forces suffisantes pour s'emparer de l'île, il reprit sa route vers le nord, en espérant rejoindre la flottille et trouver un passage au Cathay.

Toujours guidé par les plans de Dubreuil, il s'éleva ainsi jusqu'au cinquante-sixième degré de latitude nord. Mais à ce point, il dut se soumettre aux représentations de ses officiers et à la mutinerie de l'équipage, qui considéraient cette tentative comme un échec, parce que non-seulement on n'avait pas recueilli d'or, mais parce qu'on n'avait vu qu'un pays nu, désolé, où le froid sévissait cruellement.

C'était à la fin d'août, Sébastien Cabot tourna le cap sur l'Angleterre et rentra au commencement d'octobre dans le canal de Bristol.

Par une sombre soirée, leMatthewessaya de franchir la barre du fleuve Severn; mais, battu d'un vent contraire et ne réussissant pas à s'affourcher, il courut, sous ses focs de beaupré, des bordées dans le canal en attendant le retour de la marée.

Il était neuf heures environ. A l'exception du pilote et d'un homme de quart, tout semblait dormir à bord. Néanmoins, dans une cabine, au pied du grand mat, Triuniak et Toutou-Mak veillaient.

—Ma fille est-elle prête? dit à voix basse le Groënlandais, vêtu et armé comme pour une expédition.

—Oui; partons. Tu as les cordes et ces instruments qui coupent le fer, que j'ai pris à celui qu'ils nomment un charpentier?

—Je les ai. Mais es-tu sûre de bien retrouver ta piste?

—Toutou-Mak reconnaîtrait partout l'endroit où elle a posé une fois le pied.

—Viens, ma fille.

Ils sortirent de la cabine, montèrent sur le pont en portant un lourd paquet, et, se coulant vers la préceinte, l'escaladèrent pour glisser sans bruit dans la mer.

Au sommet d'une falaise, un feu servait de phare, ils se dirigèrent à sa lueur, traînant derrière eux une bouée de liège sur laquelle était assujetti un gros rouleau de cordes. La traversée était longue, plus d'une lieue.

Qu'était-ce pour de tels nageurs? De la côte à Bristol, huit milles environ. En moins de quatre heures les deux Indiens eurent effectué le double trajet.

Ils arrivent, contournent les murs de la ville en longeant la rive droite de la Frome. Les voici devant le donjon du château. Le talus du fossé est planté d'une oseraie, ils s'y blottissent. Le cri du faucon déchire l'air; il est répété trois fois à intervalles réguliers, avec des cadences particulières. Un objet blanc, un chiffon flotte à l'une des fenêtres du donjon. On distingue cet objet à travers les profondeurs de la nuit.

—Bien! murmure, en bandant son arc, Triuniak qui a poussé les trois cris, il est là, il a reconnu notre signal d'autrefois: nous sauverons Innuit-Ili.

Je n'entreprendrai pas de peindre les émotions de Toutou-Mak.

Le Groënlandais dévide un peloton de ficelle, en attache le bout à une flèche et décroche cette flèche vers la fenêtre. Elle pénètre. La ficelle est retenue. Alors Triuniak se jette à l'eau, en emportant l'autre bout de la ligne et son rouleau de cordes, traverse le fossé et va se placer sous la tour. A la ficelle, il fixe tout à la fois la corde, quelques limes, un ciseau à froid et un couteau de matelot.

De nouveau le faucon exhale son cri.

La ficelle monte; avec elle la corde et les instruments. Une heure s'écoule, heure de poignante anxiété pour Toutou-Mak. Le ciel est complètement voilé. Il tombe une pluie fine. A peine aperçoit-on la sombre silhouette du château. Nul autre son que le sifflement de la bise et le clapotement monotones de l'eau contre la berge.

Enfin la corde s'agite. Les yeux de Triuniak discernent une ombre dont le noir plus opaque tranche, à soixante pieds au-dessus de lui, sur la masse générale des ombres.

La corde oscille, on entend un frottement sourd. Guillaume Dubreuil est dans les bras de Triuniak; un moment après dans ceux de Toutou-Mak.

Mais il faut fuir. Pas une minute à perdre. Où? comment? L'Indienne a tout prévu. En remontant la rive de la Frome, elle a remarqué un bateau-pêcheur isolé; on s'en empare, on hisse la voile, la brise est bonne; l'embouchure de la Severn est bientôt franchie. On passe forcément sous le vent duMatthew, qui hèle le bateau; celui-ci ne s'empresse guère de répondre; et, le lendemain, nos amis débarquent sur les côtes de France.

Le 12 décembre de cette même année, au milieu d'un concours immense, on célébrait avec toute la pompe catholique, dans l'église Saint-Remi, de Dieppe, le baptême de Toutou-Mak, sous le nom de Constance, la patronne du jour, et aussitôt après le mariage de Constance avec le capitaine Guillaume Dubreuil.

—Mon fils, dit Triuniak en sortant du temple, tu m'as promis de me ramener au Succanunga; tu tiendras ta parole n'est-ce pas?… Quoique j'aime ton pays et ton Dieu je veux que mes ossements reposent près de ceux de mes ancêtres, car je sens que l'Uski n'est point fait pour vivre chez l'homme blanc, point fait pour habiter son paradis…

—Hélas! oui, répondit tristement Dubreuil, je t'y ramènerai puisque tu le désires, père, mais, ajouta-t-il avec enthousiasme, je reconquerrai sur les Anglais la gloire dont ils ont voulu frustrer ma patrie!

A mon ami Ch. Dubois de Gennes.I—L'Insurrection.II—Les Sauvages.III—Le Groënland.IV—L'Angekkok-poglit.V—Kougib.VI—Disparition.VII—La Fuite.VIII—La Traversée.IX—La Rixe.X—Captif.XI—La Fête du soleil.XII—Le Chant de mort.XIII—Kouckedaoui.XIV—L'île des grandes cascades.XV—Le Terre-neuve.XVI—Monde Kouckedaoui.XVII—Retrouvée.XVIII—Le Fou.XIX—Bristol.XX—Le Château.—Le «Matthew.»—Baccaléos.Conclusion.

_______________________________ E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.

End of Project Gutenberg's La fille des indiens rouges, by Émile Chevalier


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