IX

De très bonne heure le tambour me réveilla. Je me rendis sur la place. Là, les troupes de Pougatcheff commençaient à se ranger autour de la potence où se trouvaient encore attachées les victimes de la veille. Les Cosaques se tenaient à cheval; les soldats de pied, l'arme au bras; les enseignes flottaient. Plusieurs canons, parmi lesquels je reconnus le nôtre, étaient posés sur des affûts de campagne. Tous les habitants s'étaient réunis au même endroit, attendant l'usurpateur. Devant le perron de la maison du commandant, un Cosaque tenait par la bride un magnifique cheval blanc de race kirghise. Je cherchai des yeux le corps de la commandante; on l'avait poussé de côté et recouvert d'une méchante natte d'écorce. Enfin Pougatcheff sortit de la maison. Toute la foule se découvrit. Pougatcheff s'arrêta sur le perron, et dit le bonjour à tout le monde. L'un des chefs lui présenta un sac rempli de pièces de cuivre, qu'il se mit à jeter à pleines poignées. Le peuple se précipita pour les ramasser, en se les disputant avec des coups. Les principaux complices de Pougatcheff l'entourèrent: parmi eux se trouvait Chvabrine. Nos regards se rencontrèrent, il put lire le mépris dans le mien, et il détourna les yeux avec une expression de haine véritable et de feinte moquerie. M'apercevant dans la foule, Pougatcheff me fit un signe de la tête, et m'appela près de lui.

«Écoute, me dit-il, pars à l'instant même pour Orenbourg. Tu déclareras de ma part au gouverneur et à tous les généraux qu'ils aient à m'attendre dans une semaine. Conseille-leur de me recevoir avec soumission et amour filial; sinon ils n'éviteront pas un supplice terrible. Bon voyage, Votre Seigneurie.»

Puis, se tournant vers le peuple, il montra Chvabrine: «Voilà, enfants, dit-il, votre nouveau commandant. Obéissez-lui en toute chose; il me répond de vous et de la forteresse».

J'entendis ces paroles avec terreur. Chvabrine devenu le maître de la place, Marie restait en son pouvoir. Grand Dieu! que deviendra-t-elle? Pougatcheff descendit le perron; on lui amena son cheval; il s'élança rapidement en selle, sans attendre l'aide des Cosaques qui s'apprêtaient à le soutenir.

En ce moment, je vis sortir de la foule mon Savéliitch; il s'approcha de Pougatcheff, et lui présenta une feuille de papier. Je ne pouvais imaginer ce que cela voulait dire.

«Qu'est-ce? demanda Pougatcheff avec dignité.

--Lis, tu daigneras voir», répondit Savéliitch.

Pougatcheff reçut le papier et l'examina longtemps d'un air d'importance. «Tu écris bien illisiblement, dit-il enfin; nos yeux lucides51ne peuvent rien déchiffrer. Où est mon secrétaire en chef?»

Un jeune garçon, en uniforme de caporal, s'approcha en courant de Pougatcheff. «Lis à haute voix», lui dit l'usurpateur en lui présentant le papier. J'étais extrêmement curieux de savoir à quel propos mon menin s'était avisé d'écrire à Pougatcheff. Le secrétaire en chef se mit à épeler d'une voix retentissante ce qui va suivre:

«Deux robes de chambre, l'une en percale, l'autre en soie rayée: six roubles.

--Qu'est-ce que cela veut dire? interrompit Pougatcheff en fronçant le sourcil.

--Ordonne de lire plus loin», répondit Savéliitch avec un calme parfait.

Le secrétaire en chef continua sa lecture:

«Un uniforme en fin drap vert: sept roubles.

«Un pantalon de drap blanc: cinq roubles.

«Deux chemises de toile de Hollande, avec des manchettes: dix roubles.

«Une cassette avec un service à thé: deux roubles et demi.

--Qu'est-ce que toute cette bêtise? s'écria Pougatcheff. Que me font ces cassettes à thé et ces pantalons avec des manchettes?»

Savéliitch se nettoya la voix en toussant, et se mit à expliquer la chose: «Cela, mon père, daigne comprendre que c'est la note du bien de mon maître emporté par les scélérats.

--Quels scélérats? demanda Pougatcheff d'un air terrible.

--Pardon, la langue m'a tourné, répondit Savéliitch; pour des scélérats, non, ce ne sont pas des scélérats; mais cependant les garçons ont bien fouillé et bien volé; il faut en convenir. Ne te fâche pas; le cheval a quatre jambes, et pourtant il bronche. Ordonne de lire jusqu'au bout.

--Voyons, lis.»

Le secrétaire continua:

«Une couverture en perse, une autre en taffetas ouaté: quatre roubles.

«Une pelisse en peau de renard, couverte de ratine rouge: quarante roubles.

«Et encore un petittouloupen peau de lièvre, dont on a fait abandon à Ta Grâce dans le gîte de la steppe: quinze roubles.

--Qu'est-ce que cela?» s'écria Pougatcheff dont les yeux étincelèrent tout à coup.

J'avoue que j'eus peur pour mon pauvre menin. Il allait s'embarquer dans de nouvelles explications, lorsque Pougatcheff l'interrompit.

«Comment as-tu bien osé m'importuner de pareilles sottises? s'écria-t-il en arrachant le papier des mains du secrétaire, et en le jetant au nez de Savéliitch. Sot vieillard! On vous a dépouillés, grand malheur! Mais tu dois, vieux hibou, éternellement prier Dieu pour moi et mes garçons, de ce que toi et ton maître vous ne pendez pas là-haut avec les autres rebelles... Untouloupen peau de lièvre! je te donnerai untouloupen peau de lièvre! Mais sais-tu bien que je te ferai écorcher vif pour qu'on fasse destouloupsde ta peau.

--Comme il te plaira, répondit Savéliitch; mais je ne suis pas un homme libre, et je dois répondre du bien de mon seigneur.»

Pougatcheff était apparemment dans un accès de grandeur d'âme. Il détourna la tête, et partit sans dire un mot. Chvabrine et les chefs le suivirent. Toute la troupe sortit en bon ordre de la forteresse. Le peuple lui fit cortège. Je restai seul sur la place avec Savéliitch. Mon menin tenait dans la main son mémoire, et le considérait avec un air de profond regret. En voyant ma cordiale entente avec Pougatcheff, il avait cru pouvoir en tirer parti. Mais sa sage intention ne lui réussit pas. J'allais le gronder vertement pour ce zèle déplacé, et je ne pus m'empêcher de rire.

«Ris, seigneur, ris, me dit Savéliitch; mais quand il te faudra remonter ton ménage à neuf, nous verrons si tu auras envie de rire.»

Je courus à la maison du pope pour y voir Marie Ivanovna. La femme du pope vint à ma rencontre pour m'apprendre une douloureuse nouvelle. Pendant la nuit, la fièvre chaude s'était déclarée chez la pauvre fille. Elle avait le délire. Akoulina Pamphilovna m'introduisit dans sa chambre. J'approchai doucement du lit. Je fus frappé de l'effrayant changement de son visage. La malade ne me reconnut point. Immobile devant elle, je fus longtemps sans entendre le père Garasim et sa bonne femme, qui, selon toute apparence, s'efforçaient de me consoler. De lugubres idées m'agitaient. La position d'une triste orpheline, laissée seule et sans défense au pouvoir des scélérats, m'effrayait autant que me désolait ma propre impuissance; mais Chvabrine, Chvabrine surtout m'épouvantait. Resté chef, investi des pouvoirs de l'usurpateur, dans la forteresse où se trouvait la malheureuse fille objet de sa haine, il était capable de tous les excès. Que devais-je faire? comment la secourir, comment la délivrer? Un seul moyen restait et je l'embrassai. C'était de partir en toute hâte pour Orenbourg, afin de presser la délivrance de Bélogorsk, et d'y coopérer, si c'était possible. Je pris congé du pope et d'Akoulina Pamphilovna, en leur recommandant avec les plus chaudes instances celle que je considérais déjà comme ma femme. Je saisis la main de la pauvre jeune fille, et la couvris de baisers et de larmes.

«Adieu, me dit la femme du pope en me reconduisant, adieu, Piôtr Andréitch; peut-être nous reverrons-nous dans un temps meilleur. Ne nous oubliez pas et écrivez-nous souvent. Vous excepté, la pauvre Marie Ivanovna n'a plus ni soutien ni consolateur.»

Sorti sur la place, je m'arrêtai un instant devant le gibet, que je saluai respectueusement, et je pris la route d'Orenbourg, en compagnie de Savéliitch, qui ne m'abandonnait pas.

J'allais ainsi, plongé dans mes réflexions, lorsque j'entendis tout d'un coup derrière moi un galop de chevaux. Je tournai la tête et vis un Cosaque qui accourait de la forteresse, tenant en main un cheval de Bachkir, et me faisant de loin des signes pour que je l'attendisse. Je m'arrêtai, et reconnus bientôt notreouriadnik. Après nous avoir rejoints au galop, il descendit de son cheval, et me remettant la bride de l'autre: «Votre Seigneurie, me dit-il, notre père vous fait don d'un cheval et d'une pelisse de son épaule.»

JE TOURNAI LA TÊTE ET VIS UN COSAQUE QUI ACCOURAITDE LA FORTERESSE.

À la selle était attaché un simpletouloupde peau de mouton. «Et de plus, ajouta-t-il en hésitant, il vous donne un demi-rouble... Mais je l'ai perdu en route; excusez généreusement.»

Savéliitch le regarda de travers: «Tu l'as perdu en route, dit-il; et qu'est-ce qui sonne dans ta poche, effronté que tu es?

--Ce qui sonne dans ma poche! répliqua l'ouriadniksans se déconcerter, Dieu te pardonne, vieillard! c'est un mors de bride et non un demi-rouble.

--Bien, bien! dis-je en terminant la dispute; remercie de ma part celui qui t'envoie; tâche même de retrouver en t'en allant le demi-rouble perdu, et prends-le comme pourboire.

--Grand merci, Votre Seigneurie, dit-il en faisant tourner son cheval; je prierai éternellement Dieu pour vous.»

À ces mots, il partit au galop, tenant une main sur sa poche, et fut bientôt hors de la vue.

Je mis letouloupet montai à cheval, prenant Savéliitch en croupe. «Vois-tu bien, seigneur, me dit le vieillard, que ce n'est pas inutilement que j'ai présenté ma supplique au bandit? Le voleur a eu honte; quoique cette longue rosse bachkire et cetouloupde paysan ne vaillent pas la moitié de ce que ces coquins nous ont volé et de ce que tu as toi-même daigné lui donner en présent, cependant ça peut nous être utile. D'un méchant chien, même une poignée de poils.»

En approchant d'Orenbourg, nous aperçûmes une foule de forçats avec les têtes rasées et des visages défigurés par les tenailles du bourreau52. Ils travaillaient aux fortifications de la place sous la surveillance des invalides de la garnison. Quelques-uns emportaient sur des brouettes les décombres qui remplissaient le fossé; d'autres creusaient la terre avec des bêches. Des maçons transportaient des briques et réparaient les murailles. Les sentinelles nous arrêtèrent aux portes pour demander nos passeports. Quand le sergent sut que nous venions de la forteresse de Bélogorsk, il nous conduisit tout droit chez le général.

Je le trouvai dans son jardin. Il examinait les pommiers que le souffle d'automne avait déjà dépouillés de leurs feuilles, et, avec l'aide d'un vieux jardinier, il les enveloppait soigneusement de paille. Sa figure exprimait le calme, la bonne humeur et la santé. Il parut très content de me voir, et se mit à me questionner sur les terribles événements dont j'avais été le témoin. Je le lui racontai. Le vieillard m'écoutait avec attention, et, tout en m'écoutant, coupait les branches mortes.

«Pauvre Mironoff, dit-il quand j'achevai ma triste histoire! c'est dommage, il avait été bon officier. Et madame Mironoff, elle était une bonne dame, et passée maîtresse pour saler les champignons. Et qu'est devenue Macha, la fille du capitaine?»

Je lui répondis qu'elle était restée à la forteresse, dans la maison du pope.

«Aïe! aïe! aïe! fit le général, c'est mauvais, c'est très mauvais; il est tout à fait impossible de compter sur la discipline des brigands.»

Je lui fis observer que la forteresse de Bélogorsk n'était pas fort éloignée, et que probablement Son Excellence ne tarderait pas à envoyer un détachement de troupes pour en délivrer les pauvres habitants. Le général hocha la tête avec un air de doute. «Nous verrons, dit-il; nous avons tout le temps d'en parler. Je te prie de venir prendre le thé chez moi. Il y aura ce soir conseil de guerre; tu peux nous donner des renseignements précis sur ce coquin de Pougatcheff et sur son armée. Va te reposer en attendant.»

J'allai au logis qu'on m'avait désigné, et où déjà s'installait Savéliitch. J'y attendis impatiemment l'heure fixée. Le lecteur peut bien croire que je n'avais garde de manquer à ce conseil de guerre, qui devait avoir une si grande influence sur toute ma vie. À l'heure indiquée, j'étais chez le général.

Je trouvai chez lui l'un des employés civils d'Orenbourg, le directeur des douanes, autant que je puis me le rappeler, petit vieillard gros et rouge, vêtu d'un habit de soie moirée. Il se mit à m'interroger sur le sort d'Ivan Kouzmitch, qu'il appelait son compère, et souvent il m'interrompait par des questions accessoires et des remarques sentencieuses, qui, si elles ne prouvaient pas un homme versé dans les choses de la guerre, montraient en lui de l'esprit naturel et de la finesse. Pendant ce temps, les autres conviés s'étaient réunis. Quand tous eurent pris place, et qu'on eut offert à chacun une tasse de thé, le général exposa longuement et minutieusement en quoi consistait l'affaire en question.

«Maintenant, messieurs, il nous faut décider de quelle manière nous devons agir contre les rebelles. Est-ce offensivement ou défensivement? Chacune de ces deux manières a ses avantages et ses désavantages. La guerre offensive présente plus d'espoir d'une rapide extermination de l'ennemi; mais la guerre défensive est plus sûre et présente moins de dangers. En conséquence, nous recueillerons les voix suivant l'ordre légal, c'est-à-dire en consultant d'abord les plus jeunes par le rang. Monsieur l'enseigne, continua-t-il en s'adressant à moi, daignez nous énoncer votre opinion.»

Je me levai et, après avoir dépeint en peu de mots Pougatcheff et sa troupe, j'affirmai que l'usurpateur n'était pas en état de résister à des forces disciplinées.

Mon opinion fut accueillie par les employés civils avec un visible mécontentement. Ils y voyaient l'impertinence étourdie d'un jeune homme. Un murmure s'éleva, et j'entendis distinctement le motsuceur de lait53prononcé à demi-voix. Le général se tourna de mon côté et me dit en souriant:

«Monsieur l'enseigne, les premières voix dans les conseils de guerre se donnent ordinairement aux mesures offensives. Maintenant nous allons continuer à recueillir les votes. Monsieur le conseiller de collège, dites-nous votre opinion.»

Le petit vieillard en habit d'étoffe moirée se hâta d'avaler sa troisième tasse de thé, qu'il avait mélangé d'une forte dose de rhum.

«Je crois, Votre Excellence, dit-il, qu'il ne faut agir ni offensivement ni défensivement.

--Comment cela, monsieur le conseiller de collège? repartit le général stupéfait. La tactique ne présente pas d'autres moyens; il faut agir offensivement ou défensivement.

--Votre Excellence, agissez subornativement54.

--Eh! eh! votre opinion est très judicieuse; les actions subornatives sont admises aussi par la tactique, et nous profiterons de votre conseil. On pourra offrir pour la tête du coquin soixante-dix ou même cent roubles à prendre sur les fonds secrets.

--Et alors, interrompit le directeur des douanes, que je sois un bélier kirghise au lieu d'être un conseiller de collège, si ces voleurs ne nous livrent leuratamanenchaîné par les pieds et les mains.

--Nous y réfléchirons et nous en parlerons encore, reprit le général. Cependant, pour tous les cas, il faut prendre aussi des mesures militaires. Messieurs, donnez vos voix dans l'ordre légal.»

Toutes les opinions furent contraires à la mienne. Les assistants parlèrent à l'envi du peu de confiance qu'inspiraient les troupes, de l'incertitude du succès, de la nécessité de la prudence, et ainsi de suite. Tous étaient d'avis qu'il valait mieux rester derrière une forte muraille en pierre, sous la protection du canon, que de tenter la fortune des armes en rase campagne. Enfin, quand toutes les opinions se furent manifestées, le général secoua la cendre de sa pipe, et prononça le discours suivant:

«Messieurs, je dois vous déclarer que, pour ma part, je suis entièrement de l'avis de M. l'enseigne; car cette opinion est fondée sur les préceptes de la saine tactique, qui préfère presque toujours les mouvements offensifs aux mouvements défensifs.»

Il s'arrêta un instant, et bourra sa pipe. Je triomphais dans mon amour-propre. Je jetai un coup d'oeil fier sur les employés civils, qui chuchotaient entre eux d'un air d'inquiétude et de mécontentement.

«Mais, messieurs, continua le général en lâchant avec un soupir une longue bouffée de tabac, je n'ose pas prendre sur moi une si grande responsabilité, quand il s'agit de la sûreté des provinces confiées à mes soins par Sa Majesté Impériale, ma gracieuse souveraine. C'est pour cela que je me vois contraint de me ranger à l'avis de la majorité, laquelle a décidé que la prudence ainsi que la raison veulent que nous attendions dans la ville le siège qui nous menace, et que nous repoussions les attaques de l'ennemi par la force de l'artillerie, et, si la possibilité s'en fait voir, par des sorties bien dirigées.»

Ce fut le tour des employés de me regarder d'un air moqueur. Le conseil se sépara. Je ne pus m'empêcher de déplorer la faiblesse du respectable soldat qui, contrairement à sa propre conviction, s'était décidé à suivre l'opinion d'ignorants sans expérience.

Plusieurs jours après ce fameux conseil de guerre, Pougatcheff, fidèle à sa promesse, s'approcha d'Orenbourg. Du haut des murailles de la ville, je pris connaissance de l'armée des rebelles. Il me sembla que leur nombre avait décuplé depuis le dernier assaut dont j'avais été témoin. Ils avaient aussi de l'artillerie enlevée dans les petites forteresses conquises par Pougatcheff. En me rappelant la décision du conseil, je prévis une longue captivité dans les murs d'Orenbourg, et j'étais prêt à pleurer de dépit.

Loin de moi l'intention de décrire le siège d'Orenbourg, qui appartient à l'histoire et non à des mémoires de famille. Je dirai donc en peu de mots que, par suite des mauvaises dispositions de l'autorité, ce siège fut désastreux pour les habitants, qui eurent à souffrir la faim et les privations de tous genres. La vie à Orenbourg devenait insupportable; chacun attendait avec angoisse la décision de la destinée. Tous se plaignaient de la disette, qui était affreuse. Les habitants finirent par s'habituer aux bombes qui tombaient sur leurs maisons. Les assauts mêmes de Pougatcheff n'excitaient plus une grande émotion. Je mourais d'ennui. Le temps passait lentement. Je ne pouvais recevoir aucune lettre de Bélogorsk, car toutes les routes étaient coupées, et la séparation d'avec Marie me devenait insupportable. Mon seul passe-temps consistait à faire des promenades militaires.

Grâce à Pougatcheff, j'avais un assez bon cheval, avec lequel je partageais ma maigre pitance. Je sortais tous les jours hors du rempart, et j'allais tirailler contre les éclaireurs de Pougatcheff. Dans ces espèces d'escarmouches, l'avantage restait d'ordinaire aux rebelles, qui avaient de quoi vivre abondamment, et d'excellentes montures. Notre maigre cavalerie n'était pas en état de leur tenir tête. Quelquefois notre infanterie affamée se mettait aussi en campagne; mais la profondeur de la neige l'empêchait d'agir avec succès contre la cavalerie volante de l'ennemi. L'artillerie tonnait vainement du haut des remparts, et, dans la campagne, elle ne pouvait avancer à cause de la faiblesse des chevaux exténués. Voilà quelle était notre façon de faire la guerre, et voilà ce que les employés d'Orenbourg appelaient prudence et prévoyance.

Un jour que nous avions réussi à dissiper et à chasser devant nous une troupe assez nombreuse, j'atteignis un Cosaque resté en arrière, et j'allais le frapper de mon sabre turc, lorsqu'il ôta son bonnet, et s'écria:

«Bonjour, Piôtr Andréitch; comment va votre santé?»

J'ALLAIS LE FRAPPER DE MON SABRE.

Je reconnus notreouriadnik. Je ne saurais dire combien je fus content de le voir.

«Bonjour, Maximitch, lui dis-je; y a-t-il longtemps que tu as quitté Bélogorsk?

--Il n'y a pas longtemps, mon petit père Piôtr Andréitch; je ne suis revenu qu'hier. J'ai une lettre pour vous.

--Où est-elle? m'écriai-je tout transporté.

--Avec moi, répondit Maximitch en mettant la main dans son sein. J'ai promis à Palachka de tâcher de vous la remettre.»

Il me présenta un papier plié, et partit aussitôt au galop. Je l'ouvris, et lus avec agitation les lignes suivantes:

«Dieu a voulu me priver tout à coup de mon père et de ma mère. Je n'ai plus sur la terre ni parents ni protecteurs. J'ai recours à vous, parce que je sais que vous m'avez toujours voulu du bien, et que vous êtes toujours prêt à secourir ceux qui souffrent. Je prie Dieu que cette lettre puisse parvenir jusqu'à vous. Maximitch m'a promis de vous la faire parvenir. Palachka a ouï dire aussi à Maximitch qu'il vous voit souvent de loin dans les sorties, et que vous ne vous ménagez pas, sans penser à ceux qui prient Dieu pour vous avec des larmes. Je suis restée longtemps malade, et lorsque enfin j'ai été guérie, Alexéi Ivanitch, qui commande ici à la place de feu mon père, a forcé le père Garasim de me remettre entre ses mains, en lui faisant peur de Pougatcheff. Je vis sous sa garde dans notre maison. Alexéi Ivanitch me force à l'épouser. Il dit qu'il m'a sauvé la vie en ne découvrant pas la ruse d'Akoulina Pamphilovna quand elle m'a fait passer près des brigands pour sa nièce; mais il me serait plus facile de mourir que de devenir la femme d'un homme comme Chvabrine. Il me traite avec beaucoup de cruauté, et menace, si je ne change pas d'avis, si je ne consens pas à ses propositions, de me conduire dans le camp du bandit, où j'aurai le sort d'Élisabeth Kharloff55. J'ai prié Alexéi Ivanitch de me donner quelque temps pour réfléchir. Il m'a accordé trois jours; si, après trois jours, je ne deviens pas sa femme, je n'aurai plus de ménagement à attendre. Ô mon père Piôtr Andréitch, vous êtes mon seul protecteur. Défendez-moi, pauvre fille. Suppliez le général et tous vos chefs de nous envoyer du secours aussitôt que possible, et venez vous-même si vous le pouvez. Je reste votre orpheline soumise,

«MARIE MIRONOFF.»

Je manquai de devenir fou à la lecture de cette lettre. Je m'élançai vers la ville, en donnant sans pitié de l'éperon à mon pauvre cheval. Pendant la course je roulai dans ma tête mille projets pour délivrer la malheureuse fille, sans pouvoir m'arrêter à aucun. Arrivé dans la ville, j'allai droit chez le général, et j'entrai en courant dans sa chambre.

Il se promenait de long en large, et fumait dans sa pipe d'écume. En me voyant, il s'arrêta; mon aspect sans doute l'avait frappé, car il m'interrogea avec une sorte d'anxiété sur la cause de mon entrée si brusque.

«Votre Excellence, lui dis-je, j'accours auprès de vous comme auprès de mon pauvre père. Ne repoussez pas ma demande; il y va du bonheur de toute ma vie.

--Qu'est-ce que c'est, mon père? demanda le général stupéfait; que puis-je faire pour toi? Parle.

--Votre Excellence, permettez-moi de prendre un bataillon de soldats et un demi-cent de Cosaques pour aller balayer la forteresse de Bélogorsk.»

Le général me regarda fixement, croyant sans doute que j'avais perdu la tête, et il ne se trompait pas beaucoup.

«Comment? comment? balayer la forteresse de Bélogorsk! dit-il enfin.

--Je vous réponds du succès, repris-je avec chaleur; laissez-moi seulement sortir.

--Non, jeune homme, dit-il en hochant la tête. Sur une si grande distance, l'ennemi vous couperait facilement toute communication avec le principal point stratégique, ce qui le mettrait en mesure de remporter sur vous une victoire complète et décisive. Une communication interceptée, voyez-vous...»

Je m'effrayai en le voyant entraîné dans des dissertations militaires, et je me hâtai de l'interrompre.

«La fille du capitaine Mironoff, lui dis-je, vient de m'écrire une lettre; elle demande du secours. Chvabrine la force à devenir sa femme.

--Vraiment! Oh! ce Chvabrine est un grand coquin. S'il me tombe sous la main, je le fais juger dans les vingt-quatre heures, et nous le fusillerons sur les glacis de la forteresse. Mais, en attendant, il faut prendre patience.

--Prendre patience! m'écriai-je hors de moi. Mais d'ici là il fera violence à Marie.

--Oh! répondit le général. Mais cependant ce ne serait pas un grand malheur pour elle. Il lui conviendrait mieux d'être la femme de Chvabrine, qui peut maintenant la protéger. Et quand nous l'aurons fusillé, alors, avec l'aide de Dieu, les fiancés se trouveront. Les jolies petites veuves ne restent pas longtemps filles; je veux dire qu'une veuve trouve plus facilement un mari.

--J'aimerais mieux mourir, dis-je avec fureur, que de la céder à Chvabrine.

--Ah bah! dit le vieillard, je comprends à présent; tu es probablement amoureux de Marie Ivanovna. Alors c'est une autre affaire. Pauvre garçon! Mais cependant il ne m'est pas possible de te donner un bataillon et cinquante Cosaques. Cette expédition est déraisonnable, et je ne puis la prendre sous ma responsabilité.»

Je baissai la tête; le désespoir m'accablait. Tout à coup une idée me traversa l'esprit, et ce qu'elle fut, le lecteur le verra dans le chapitre suivant, comme disaient les vieux romanciers.

Je quittai le général et m'empressai de retourner chez moi. Savéliitch me reçut avec ses remontrances ordinaires.

«Quel plaisir trouves-tu, seigneur, à batailler contre ces brigands ivres? Est-ce l'affaire d'un boyard? Les heures ne sont pas toujours bonnes, et tu te feras tuer pour rien. Encore, si tu faisais la guerre aux Turcs ou aux Suédois! Mais c'est une honte de dire à qui tu la fais.»

J'interrompis son discours:

«Combien ai-je en tout d'argent?

--Tu en as encore assez, me répondit-il d'un air satisfait. Les coquins ont eu beau fouiller partout, j'ai pu le leur souffler.»

En disant cela, il tira de sa poche une longue bourse tricotée, toute remplie de pièces de monnaie d'argent.

«Bien, Savéliitch, lui dis-je; donne-moi la moitié de ce que tu as là, et garde pour toi le reste. Je pars pour la forteresse de Bélogorsk.

--Ô mon père Piôtr Andréitch, dit mon bon menin d'une voix tremblante, est-ce que tu ne crains pas Dieu? Comment veux-tu te mettre en route maintenant que tous les passages sont coupés par les voleurs? Prends du moins pitié de tes parents, si tu n'as pas pitié de toi-même. Où veux-tu aller? Pourquoi? Attends un peu. Les troupes viendront et prendront tous les brigands. Alors tu pourras aller des quatre côtés.»

Mais ma résolution était inébranlable.

«Il est trop tard pour réfléchir, dis-je au vieillard, je dois partir, je ne puis pas ne pas partir. Ne te chagrine pas, Savéliitch, Dieu est plein de miséricorde; nous nous reverrons peut-être. Je te recommande bien de n'avoir aucune honte de dépenser mon argent, ne fais pas l'avare; achète tout ce qui t'est nécessaire, même en payant les choses trois fois leur valeur. Je te fais cadeau de cet argent, si je ne reviens pas dans trois jours...

--Que dis-tu là, seigneur? interrompit Savéliitch; que je te laisse aller seul! mais ne pense pas même à m'en prier. Si tu as résolu de partir, j'irai avec toi, fût-ce à pied, mais je ne t'abandonnerai pas. Que je reste sans toi blotti derrière une muraille de pierre! mais j'aurais donc perdu l'esprit. Fais ce que tu voudras, seigneur; mais je ne te quitte pas.»

Je savais bien qu'il n'y avait pas à disputer contre Savéliitch, et je lui permis de se préparer pour le départ. Au bout d'une demi-heure, j'étais en selle sur mon cheval, et Savéliitch sur une rosse maigre et boiteuse, qu'un habitant de la ville lui avait donnée pour rien, n'ayant plus de quoi la nourrir. Nous gagnâmes les portes de la ville; les sentinelles nous laissèrent passer, et nous sortîmes enfin d'Orenbourg.

Il commençait à faire nuit. La route que j'avais à suivre passait devant la bourgade de Berd, repaire de Pougatcheff. Cette route était encombrée et cachée par la neige; mais à travers la steppe se voyaient des traces de chevaux chaque jour renouvelées. J'allais au grand trot. Savéliitch avait peine à me suivre, et me criait à chaque instant:

«Pas si vite, seigneur; au nom du ciel! pas si vite. Ma maudite rosse ne peut pas attraper ton diable à longues jambes. Pourquoi te hâtes-tu de la sorte? Est-ce que nous allons à un festin? Nous sommes plutôt sous la hache, Piôtr Andréitch! Ô Seigneur Dieu! cet enfant de boyard périra pour rien.»

Bientôt nous vîmes étinceler les feux de Berd. Nous approchâmes des profonds ravins qui servaient de fortifications naturelles à la bourgade. Savéliitch, sans rester pourtant en arrière, n'interrompait pas ses supplications lamentables. J'espérais passer heureusement devant la place ennemie, lorsque j'aperçus tout à coup dans l'obscurité cinq paysans armés de gros bâtons. C'était une garde avancée du camp de Pougatcheff. On nous cria: «Qui vive?» Ne sachant pas le mot d'ordre, je voulais passer devant eux sans répondre; mais ils m'entourèrent à l'instant même, et l'un d'eux saisit mon cheval par la bride. Je tirai mon sabre, et frappai le paysan sur la tête. Son bonnet lui sauva la vie; cependant il chancela et lâcha la bride. Les autres s'effrayèrent et se jetèrent de côté. Profitant de leur frayeur, je piquai des deux et partis au galop. L'obscurité de la nuit, qui s'assombrissait, aurait pu me sauver de tout encombre, lorsque, regardant en arrière, je vis que Savéliitch n'était plus avec moi. Le pauvre vieillard, avec son cheval boiteux, n'avait pu se débarrasser des brigands. Qu'avais-je à faire? Après avoir attendu quelques instants, et certain qu'on l'avait arrêté, je tournai mon cheval pour aller à son secours.

En approchant du ravin, j'entendis de loin des cris confus et la voix de mon Savéliitch. Hâtant le pas, je me trouvai bientôt à la portée des paysans de la garde avancée qui m'avait arrêté quelques minutes auparavant. Savéliitch était au milieu d'eux. Ils avaient fait descendre le pauvre vieillard de sa rosse, et se préparaient à le garrotter. Ma vue les remplit de joie. Ils se jetèrent sur moi avec de grands cris, et dans un instant je fus à bas de mon cheval. L'un d'eux, leur chef, à ce qu'il paraît, me déclara qu'ils allaient nous conduire devant le tsar. «Et notre père, ajouta-t-il, ordonnera s'il faut vous pendre à l'heure même, ou si l'on doit attendre la lumière de Dieu.» Je ne fis aucune résistance. Savéliitch imita mon exemple, et les sentinelles nous emmenèrent en triomphe.

Nous traversâmes le ravin pour entrer dans la bourgade. Toutes les maisons de paysans étaient éclairées. On entendait partout des cris et du tapage. Je rencontrai une foule de gens dans la rue, mais personne ne fit attention à nous et ne reconnut en moi un officier d'Orenbourg. On nous conduisit à uneisbaqui faisait l'angle de deux rues. Près de la porte se trouvaient quelques tonneaux de vin et deux pièces de canon. «Voilà le palais, dit l'un des paysans; nous allons vous annoncer.» Il entra dans l'isba. Je jetai un coup d'oeil sur Savéliitch; le vieillard faisait des signes de croix en marmottant ses prières. Nous attendîmes longtemps. Enfin le paysan reparut et me dit: «Viens, notre père a ordonné de faire entrer l'officier».

J'entrai dans l'isba, ou dans le palais, comme l'appelait le paysan. Elle était éclairée par deux chandelles en suif, et les murs étaient tendus de papier d'or. Du reste, tous les meubles, les bancs, la table, le petit pot à laver les mains suspendu à une corde, l'essuie-main accroché à un clou, la fourche à enfourner dressée dans un coin, le rayon en bois chargé de pots en terre, tout était comme dans une autreisba. Pougatcheff se tenait assis sous les saintes images, en cafetan rouge et en haut bonnet, la main sur la hanche. Autour de lui étaient rangés plusieurs de ses principaux chefs avec une expression forcée de soumission et de respect. On voyait bien que la nouvelle de l'arrivée d'un officier d'Orenbourg avait éveillé une grande curiosité chez les rebelles, et qu'ils s'étaient préparés à me recevoir avec pompe. Pougatcheff me reconnut au premier coup d'oeil. Sa feinte gravité disparut tout à coup.

«Ah! c'est Votre Seigneurie! me dit-il avec vivacité. Comment te portes-tu? pourquoi Dieu t'amène-t-il ici?»

Je répondis que je m'étais mis en voyage pour mes propres affaires, et que ses gens m'avaient arrêté.

«Et pour quelles affaires?» demanda-t-il.

Je ne savais que répondre. Pougatcheff, s'imaginant que je ne voulais pas m'expliquer devant témoins, fit signe à ses camarades de sortir. Tous obéirent, à l'exception de deux qui ne bougèrent pas de leur place. «Parle hardiment devant eux, dit Pougatcheff, ne leur cache rien.»

Je jetai un regard de travers sur ces deux confidents de l'usurpateur. L'un d'eux, petit vieillard chétif et courbé, avec une maigre barbe grise, n'avait rien de remarquable qu'un large ruban bleu passé en sautoir sur son cafetan de gros drap gris. Mais je n'oublierai jamais son compagnon. Il était de haute taille, de puissante carrure, et semblait avoir quarante-cinq ans. Une épaisse barbe rousse, des yeux gris et perçants, un nez sans narines et des marques de fer rouge sur le front et sur les joues donnaient à son large visage couturé de petite vérole une étrange et indéfinissable expression. Il avait une chemise rouge, une robe kirghise et de larges pantalons cosaques. Le premier, comme je le sus plus tard, était le caporal déserteur Béloborodoff. L'autre, Athanase Sokoloff, surnommé Khlopoucha56, était un criminel condamné aux mines de Sibérie, d'où il s'était évadé trois fois. Malgré les sentiments qui m'agitaient alors sans partage, cette société où j'étais jeté d'une manière si inattendue fit sur moi une profonde impression. Mais Pougatcheff me rappela bien vite à moi-même par ses questions.

«Parle; pour quelles affaires as-tu quitté Orenbourg?»

Une idée singulière me vint à l'esprit. Il me sembla que la Providence, en m'amenant une seconde fois devant Pougatcheff, me donnait par là l'occasion d'exécuter mon projet. Je me décidai à la saisir, et sans réfléchir longtemps au parti que je prenais, je répondis à Pougatcheff:

«J'allais à la forteresse de Bélogorsk pour y délivrer une orpheline qu'on opprime.»

Les yeux de Pougatcheff s'allumèrent.

«Qui de mes gens oserait offenser une orpheline? s'écria-t-il. Eût-il un front de sept pieds, il n'échapperait point à ma sentence. Parle, quel est le coupable?

--Chvabrine, répondis-je; il tient en esclavage la même jeune fille que tu as vue chez la femme du prêtre, et il veut la contraindre à devenir sa femme.

--Je vais lui donner une leçon, à Chvabrine, s'écria Pougatcheff d'un air farouche. Il apprendra ce que c'est que de faire chez moi à sa tête et d'opprimer mon peuple. Je le ferai pendre.

--Ordonne-moi de dire un mot, interrompit Khlopoucha d'une voix enrouée. Tu t'es trop hâté de donner à Chvabrine le commandement de la forteresse, et maintenant tu te hâtes trop de le pendre. Tu as déjà offensé les Cosaques en leur imposant un gentilhomme pour chef; ne va donc pas offenser à présent les gentilshommes en les suppliciant à la première accusation.

--Il n'y a ni à les combler de grâces ni à les prendre en pitié, dit à son tour le petit vieillard au ruban bleu; il n'y a pas de mal de faire pendre Chvabrine; mais il n'y aurait pas de mal de bien questionner M. l'officier. Pourquoi a-t-il daigné nous rendre visite? S'il ne te reconnaît pas pour tsar, il n'a pas à te demander justice; et s'il te reconnaît, pourquoi est-il resté jusqu'à présent à Orenbourg au milieu de tes ennemis? N'ordonnerais-tu pas de le faire conduire au greffe, et d'y allumer un peu de feu57? Il me semble que Sa Grâce nous est envoyée par les généraux d'Orenbourg.»

La logique du vieux scélérat me sembla plausible à moi-même. Un frisson involontaire me parcourut tout le corps quand je me rappelai en quelles mains je me trouvais. Pougatcheff aperçut mon trouble.

«Eh! eh! Votre Seigneurie, dit-il en clignant de l'oeil, il me semble que mon feld-maréchal a raison. Qu'en penses-tu?»

Le persiflage de Pougatcheff me rendit ma résolution. Je lui répondis avec calme que j'étais en sa puissance, et qu'il pouvait faire de moi ce qu'il voulait.

«Bien, dit Pougatcheff; dis-moi maintenant dans quel état est votre ville.

--Grâce à Dieu, répondis-je, tout y est en bon ordre.

--En bon ordre! répéta Pougatcheff, et le peuple y meurt de faim.»

L'usurpateur disait la vérité; mais d'après le devoir que m'imposait mon serment, je l'assurai que c'était un faux bruit, et que la place d'Orenbourg était suffisamment approvisionnée.

«Tu vois, s'écria le petit vieillard, qu'il te trompe avec impudence. Tous les fuyards déclarent unanimement que la famine et la peste sont à Orenbourg, qu'on y mange de la charogne, et encore comme un mets d'honneur. Et Sa Grâce nous assure que tout est en abondance. Si tu veux pendre Chvabrine, fais pendre au même gibet ce jeune garçon, pour qu'ils n'aient rien à se reprocher.»

Les paroles du maudit vieillard semblaient avoir ébranlé Pougatcheff. Par bonheur Khlopoucha se mit à contredire son camarade.

«Tais-toi, Naoumitch, lui dit-il, tu ne penses qu'à pendre et à étrangler. Il te va bien de faire le héros. À te voir, on ne sait où ton âme se tient; tu regardes déjà dans la fosse, et tu veux faire mourir les autres. Est-ce que tu n'as pas assez de sang sur la conscience?

--Mais quel saint es-tu toi-même? repartit Béloborodoff; d'où te vient cette pitié?

--Sans doute, répondit Khlopoucha, moi aussi je suis un pécheur, et cette main... (il ferma son poing osseux, et, retroussant sa manche, il montra son bras velu), et cette main est coupable d'avoir versé du sang chrétien. Mais j'ai tué mon ennemi, et non pas mon hôte, sur le grand chemin libre et dans le bois obscur, mais non à la maison et derrière le poêle, avec la hache et la massue, et non pas avec des commérages de vieille femme.»

Le vieillard détourna la tête, et grommela entre ses dents: «Narines arrachées!

--Que murmures-tu là, vieux hibou? reprit Khlopoucha; je t'en donnerai, des narines arrachées; attends un peu, ton temps viendra aussi. J'espère en Dieu que tu flaireras aussi les pincettes un jour, et jusque-là prends garde que je ne t'arrache ta vilaine barbiche.

--Messieurs les généraux, dit Pougatcheff avec dignité, finissez vos querelles. Ce ne serait pas un grand malheur si tous les chiens galeux d'Orenbourg frétillaient des jambes sous la même traverse; mais ce serait un malheur si nos bons chiens à nous se mordaient entre eux.»

Khlopoucha et Béloborodoff ne dirent mot, et échangèrent un sombre regard. Je sentis la nécessité de changer le sujet de l'entretien, qui pouvait se terminer pour moi d'une fort désagréable façon. Me tournant vers Pougatcheff, je lui dis d'un air souriant: «Ah! j'avais oublié de te remercier pour ton cheval et tontouloup. Sans toi je ne serais pas arrivé jusqu'à la ville, car je serais mort de froid pendant le trajet.»

Ma ruse réussit. Pougatcheff se mit de bonne humeur. «La beauté de la dette, c'est le payement, me dit-il avec son habituel clignement d'oeil. Conte-moi maintenant l'histoire; qu'as-tu à faire avec cette jeune fille que Chvabrine persécute? n'aurait-elle pas accroché ton jeune coeur, eh?

--Elle est ma fiancée, répondis-je à Pougatcheff en m'apercevant du changement favorable qui s'opérait en lui, et ne voyant aucun risque à lui dire la vérité.

--Ta fiancée! s'écria Pougatcheff; pourquoi ne l'as-tu pas dit plus tôt? Nous te marierons, et nous nous en donnerons à tes noces.»

Puis, se tournant vers Béloborodoff: «Écoute, feld-maréchal, lui dit-il; nous sommes d'anciens amis, Sa Seigneurie et moi, mettons-nous à souper. Demain nous verrons ce qu'il faut faire de lui; le matin est plus sage que le soir.»

J'aurais refusé de bon coeur l'honneur qui m'était proposé; mais je ne pouvais m'en défendre. Deux jeunes filles cosaques, enfants du maître de l'isba, couvrirent la table d'une nappe blanche, apportèrent du pain, de la soupe au poisson et des brocs de vin et de bière. Je me trouvais ainsi pour la seconde fois à la table de Pougatcheff et de ses terribles compagnons.

L'orgie dont je devins le témoin involontaire continua jusque bien avant dans la nuit. Enfin l'ivresse finit par triompher des convives. Pougatcheff s'endormit sur sa place, et ses compagnons se levèrent en me faisant signe de le laisser. Je sortis avec eux. Sur l'ordre de Khlopoucha, la sentinelle me conduisit au greffe, où je trouvai Savéliitch, et l'on me laissa seul avec lui sous clef. Mon menin était si étonné de tout ce qu'il voyait et de tout ce qui se passait autour de lui, qu'il ne me fit pas la moindre question. Il se coucha dans l'obscurité, et je l'entendis longtemps gémir et se plaindre. Enfin il se mit à ronfler, et moi, je m'abandonnai à des réflexions qui ne me laissèrent pas fermer l'oeil un instant de la nuit.

Le lendemain matin on vint m'appeler de la part de Pougatcheff. Je me rendis chez lui. Devant sa porte se tenait unekibitkaattelée de trois chevaux tatars. La foule encombrait la rue. Pougatcheff, que je rencontrai dans l'antichambre, était vêtu d'un habit de voyage, d'une pelisse et d'un bonnet kirghises. Ses convives de la veille l'entouraient, et avaient pris un air de soumission qui contrastait fort avec ce que j'avais vu le soir précédent. Pougatcheff me dit gaiement bonjour, et m'ordonna de m'asseoir à ses côtés dans lakibitka.

Nous prîmes place.

«À la forteresse de Bélogorsk!» dit Pougatcheff au robuste cocher tatar qui, debout, dirigeait l'attelage.

Mon coeur battit violemment. Les chevaux s'élancèrent, la clochette tinta, lakibitkavola sur la neige.

«Arrête! arrête!» s'écria une voix que je ne connaissais que trop; et je vis Savéliitch qui courait à notre rencontre. Pougatcheff fit arrêter.

«Ô mon père Piôtr Andréitch, criait mon menin, ne m'abandonne pas dans mes vieilles années au milieu de ces scél...

--Ah! vieux hibou, dit Pougatcheff, Dieu nous fait encore rencontrer. Voyons, assieds-toi sur le devant.

--Merci, tsar, merci, mon propre père, répondit Savéliitch en prenant place; que Dieu te donne cent années de vie pour avoir rassuré un pauvre vieillard! Je prierai Dieu toute ma vie pour toi, et je ne parlerai jamais dutouloupde lièvre.»

Cetouloupde lièvre pouvait à la fin fâcher sérieusement Pougatcheff. Mais l'usurpateur n'entendit pas ou affecta de ne pas entendre cette mention déplacée. Les chevaux se remirent au galop. Le peuple s'arrêtait dans la rue, et chacun nous saluait en se courbant jusqu'à la ceinture. Pougatcheff distribuait des signes de tête à droite et à gauche. En un instant nous sortîmes de la bourgade et prîmes notre course sur un chemin bien frayé.

On peut aisément se figurer ce que je ressentais. Dans quelques heures je devais revoir celle que j'avais crue perdue à jamais pour moi. Je me représentais le moment de notre réunion; mais aussi je pensais à l'homme dans les mains duquel se trouvait ma destinée, et qu'un étrange concours de circonstances attachait à moi par un lien mystérieux. Je me rappelais la cruauté brusque, et les habitudes sanguinaires de celui qui se portait le défenseur de ma fiancée. Pougatcheff ne savait pas qu'elle fût la fille du capitaine Mironoff; Chvabrine, poussé à bout, était capable de tout lui révéler, et Pougatcheff pouvait apprendre la vérité par d'autres voies. Alors, que devenait Marie? À cette idée un frisson subit parcourait mon corps, et mes cheveux se dressaient sur ma tête.

Tout à coup Pougatcheff interrompit mes rêveries: «À quoi, Votre Seigneurie, dit-il, daignes-tu penser?

--Comment veux-tu que je ne pense pas? répondis-je; je suis un officier, un gentilhomme; hier encore je te faisais la guerre, et maintenant je voyage avec toi, dans la même voiture, et tout le bonheur de ma vie dépend de toi.

--Quoi donc! dit Pougatcheff, as-tu peur?»

Je répondis qu'ayant déjà reçu de lui grâce de la vie, j'espérais, non seulement en sa bienveillance, mais encore en son aide.

«Et tu as raison, devant Dieu tu as raison, reprit l'usurpateur. Tu as vu que mes gaillards te regardaient de travers; encore aujourd'hui, le petit vieux voulait me prouver à toute force que tu es un espion et qu'il fallait te mettre à la torture, puis te pendre. Mais je n'y ai pas consenti, ajouta-t-il en baissant la voix de peur que Savéliitch et le Tatar ne l'entendissent, parce que je me suis souvenu de ton verre de vin et de tontouloup. Tu vois bien que je ne suis pas un buveur de sang, comme le prétend ta confrérie.»

Me rappelant la prise de la forteresse de Bélogorsk je ne crus pas devoir le contredire, et ne répondis mot.

«Que dit-on de moi à Orenbourg? demanda Pougatcheff après un court silence.

--Mais on dit que tu n'es pas facile à mater. Il faut en convenir, tu nous as donné de la besogne.»

Le visage de l'usurpateur exprima la satisfaction de l'amour-propre. «Oui, me dit-il d'un air glorieux, je suis un grand guerrier. Connaît-on chez vous, à Orenbourg, la bataille de Iouzeïeff58? Quarante généraux ont été tués, quatre armées faites prisonnières. Crois-tu que le roi de Prusse soit de ma force?»

La fanfaronnade du brigand me sembla passablement drôle. «Qu'en penses-tu toi-même? lui dis-je; pourrais-tu battre Frédéric?

--Fédor Fédorovitch59? et pourquoi pas? Je bats bien vos généraux, et vos généraux l'ont battu. Jusqu'à présent mes armes ont été heureuses. Attends, attends, tu en verras bien d'autres quand je marcherai sur Moscou.

--Et tu comptes marcher sur Moscou?»

L'usurpateur se mit à réfléchir; puis il dit à demi-voix: «Dieu sait,... ma rue est étroite,... j'ai peu de volonté,... mes garçons ne m'obéissent pas,... ce sont des pillards,... il me faut dresser l'oreille... Au premier revers ils sauveront leurs cous avec ma tête.

--Eh bien, dis-je à Pougatcheff, ne vaudrait-il pas mieux les abandonner toi-même avant qu'il ne soit trop tard, et avoir recours à la clémence de l'impératrice?»

Pougatcheff sourit amèrement: «Non, dit-il, le temps du repentir est passé; on ne me fera pas grâce; je continuerai comme j'ai commencé. Qui sait?... Peut-être!... Grichka Otrépieff a bien été tsar à Moscou.

--Mais sais-tu comment il a fini? On l'a jeté par une fenêtre, on l'a massacré, on l'a brûlé, on a chargé un canon de sa cendre et on l'a dispersée à tous les vents.»

Le Tatar se mit à fredonner une chanson plaintive; Savéliitch, tout endormi, vacillait de côté et d'autre. Notrekibitkaglissait rapidement sur le chemin d'hiver... Tout à coup j'aperçus un petit village bien connu de mes yeux, avec une palissade et un clocher sur la rive escarpée du Iaïk. Un quart d'heure après, nous entrions dans la forteresse de Bélogorsk.


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