LOTUS-D'OR,très douce à Porte-Flèche dont elle s'est tout de suite approchée.
Seigneur, voulez-vous mourir?... Et aussitôt après vous, je viderai moi aussi la coupe.... Voulez-vous mourir, seigneur?
PORTE-FLÈCHE,après un silence, et comme en extase.
Non, ma belle fleur tremblante, ma belle fleur des lacs!... Avant que vous soyez venue là, je le voulais.... A présent, je ne le veux plus.... Laissez-moi rester un peu encore parmi les vivants, pour m'enivrer de cette parole d'amour que vous venez de dire.... Secourez ceux qui souffrent plus que moi, sans une amie ... et puis vous reviendrez, j'appuierai ma tête sur vos genoux, avant de m'en aller chez les Ombres....
LOTUS-D'OR
Qu'il soit fait tout ce que vous commanderez, cher seigneur.... Près de vous, oui, je vais revenir....
Elle va se pencher sur d'autres blessés, suivie des yeux par le mourant. Les soldats, au fond, agrandissent le bûcher, apportant des poutres, des fagots, des branches. Une rumeur à droite, dans la coulisse, par où de nouveaux soldats arrivent.
Elle va se pencher sur d'autres blessés, suivie des yeux par le mourant. Les soldats, au fond, agrandissent le bûcher, apportant des poutres, des fagots, des branches. Une rumeur à droite, dans la coulisse, par où de nouveaux soldats arrivent.
L'IMPÉRATRICE
Qu'est-ce, là-bas?
LE CHEF DES SOLDATS
C'est notre envoyé Ouan-Tsi, qui a pu se rapprocher de nos murs, et nous rapportera les nouvelles du dehors.... Nous lui avons jeté les cordes, et le voici de retour.
L'IMPÉRATRICE
Ah!... Qu'il vienne!... (Aux soldats qui, derrière elle, chargent toujours le bûcher.) Reposez-vous, mes amis!... C'est bien plus qu'il ne faut, allez, pour consumer mon corps.... Pourquoi donc faire le bûcher si grand?
LE CHEF DES SOLDATS
Pourquoi nous voulons tant de flamme.... Le Prince-Fidèle vous le dira, Majesté, en vous présentant notre requête suprême.
LES MÊMES, L'ENVOYÉOUAN-TSI,qui s'approche de l'Impératrice. Ses souliers, le bas de sa robe sont pleins de sang. Il se prosterne.
L'IMPÉRATRICE,à Ouan Tsi prosterné.
Relève-toi, va!... Plus de prosternements. Nous voici tous égaux. Il n'y a plus qu'une seule et même grandeur, celle que nous donne, pareillement et à tous, la noblesse du sacrifice.... (Ouan-Tsi se relève.) Maintenant, parle.... N'atténue rien.... D'ailleurs, je devine....
OUAN-TSI
Eh bien! oui, c'est fini, ô ma souveraine!... Votre palais seul tient encore.
L'IMPÉRATRICE
Oh! pas pour longtemps ...
OUAN-TSI
Les abords de vos murailles sont évacués.... Jusqu'à la fin de la nuit peut-être, ils nous laisseront vivre....
L'IMPÉRATRICE
Le reste de la ville, les citadelles de l'Ouest?...
OUAN-TSI
Aux mains des Tartares, tout!... Cette défroque d'un ennemi, seule, m'a sauvé.... Dans les rues, on brûle, on pille, on égorge.... Quelques milliers de femmes ont réussi à se jeter dans le fleuve.... Les autres, on les viole, en même temps qu'on les étrangle.... Le sang coule sur les pavés, autant que l'eau du ciel après l'orage.... Chaque ruisseau déverse au fleuve comme un grand éventail rouge.... Tout le long des rues, les morts, les torses encore chauds, se vident de leur sang, par l'entaille du cou tranché.... Bonne souveraine, pour venir, j'ai enjambé mille cadavres.... Mes pieds s'embarrassaient dans les longues chevelures, traînant après elles des têtes coupées.... O Majesté, c'est la fin!... (Il s'agenouille à nouveau.) Et maintenant pardonnez-moi d'être le messager de malheur.
L'IMPÉRATRICE,très calme.
Un brave et fidèle messager, que je remercie.... Relève-toi, t'ai-je dit, et, parmi mes derniers soldats, reprends ton poste suprême.... (Ouan-Tsi se relève et se mêle aux soldats, qui, au fond de la scène, continuent de dresser le bûcher. A Cinnamome, en lui indiquant la buire et la tasse d'or:) Allons, Cinnamome, c'est l'heure.
CINNAMOME
Oh! Majesté, pas encore.
Les autres filles d'honneur, qui étaient disséminées parmi les blessés, ont entendu et reviennent en silence se grouper autour de la souveraine.
Les autres filles d'honneur, qui étaient disséminées parmi les blessés, ont entendu et reviennent en silence se grouper autour de la souveraine.
L'IMPÉRATRICE
Aimes-tu mieux qu'ils me prennent vivante?... L'homme qui était là, tu as entendu ce qu'il vient de dire.
ÉLÉGANCE
Mais le palais tient toujours!
LA PERLE
L'armée du Sud peut venir nous délivrer.
L'IMPÉRATRICE
Nous venger peut-être ... plus tard.... Mais nous délivrer.... Enfant, qui veux-tu qui nous délivre? (A elle-même.) Ah! le secours mystérieux, que si follement j'espérais.... «L'étoile,avait dit le bel espion trompeur,l'étoile qui devait si bien veiller sur moi, quand tout fléchirait devant le triomphe du Dragon.» Enfant, qui veux-tu qui nous délivre?... Plus de poudre, plus de vivres, plus d'eau, plus rien; nous avons jeté les pierres de nos créneaux; les portes cèdent, les murailles croulent.... (A Cinnamome.) Donne, va, c'est l'heure!...
ÉLÉGANCE
Parfois, quand on croit tout perdu, le destin change.
LA PERLE
O notre souveraine bien-aimée, ne hâtez pas l'irréparable.
L'IMPÉRATRICE
L'irréparable serait de trop tarder. (Elle fait un signe impérieux à Cinnamome, qui verse le poison dans la coupe. Mais on entend une rumeur, au faite du rempart où vient de remonter le Prince-Fidèle, au-dessus de la porte barricadée. Le jour continue de baisser.) Qu'est-ce encore?
PRINCE-FIDÈLE
Un petit groupe de Tartares, venus témérairement sans armes, là, jusqu'au pied des murs.... L'un d'eux, l'air tranquille et superbe, se dit envoyé par leur Empereur.... Une communication suprême à Votre Majesté.... Sur un rouleau de soie jaune, à la lueur d'une torche qu'on vient d'allumer, il montre le sceau impérial des Tsin.
L'IMPÉRATRICE
Une communication? De l'Usurpateur à votre souveraine, une communication?... Mais l'idée seule n'en est-elle pas une insulte? Qu'on leur fasse grâce de la vie, à ces audacieux, mais que, sur l'heure, ils se retirent!
Cinnamome insensiblement s'est reculée avec sa coupe de poison.
Cinnamome insensiblement s'est reculée avec sa coupe de poison.
PRINCE-FIDÈLE,qui est redescendu de la muraille et s'approche avec un air de mystère.
Celui qui a si haute mine, il me semble l'avoir déjà vu....
L'IMPÉRATRICE
Déjà vu? Où cela donc?
PRINCE-FIDÈLE,plus près et baissant la voix.
Souveraine, il me semble.... Cet inconnu qui vint le jour du sacre.... J'en suis sûr, c'est lui....
L'IMPÉRATRICE,se levant égarée.
Pourquoi parler bas?... Prince, vous m'offensez presque, avec ce ton de confidence, lorsqu'il s'agit de cet homme.... Vous voulez dire celui qui se présenta par imposture comme notre vice-roi du Sud ... celui-là, n'est-ce pas?
PRINCE-FIDÈLE
Oui!
L'IMPÉRATRICE
Eh bien, qu'on l'amène alors.... Jetez-lui les cordes nouées, et qu'il comparaisse ici devant moi.... (On jette du haut du mur les échelles de corde.) Cache le poison, Cinnamome, et la buire d'or.... Il n'a pas besoin de savoir, celui qui arrive.... Est-ce que la fumée n'a pas noirci mon visage?...
CINNAMOME
Votre Majesté est pâle et belle.... Et ses yeux en ce moment resplendissent comme des astres....
Les nouveaux venus émergent au-dessus du rempart, l'Empereur tartare d'abord, ensuite Puits-des-Bois et trois autres personnages vêtus comme eux en guerriers tartares, mais sans armes.
Les nouveaux venus émergent au-dessus du rempart, l'Empereur tartare d'abord, ensuite Puits-des-Bois et trois autres personnages vêtus comme eux en guerriers tartares, mais sans armes.
L'EMPEREUR TARTARE, L'IMPÉRATRICE.
L'Empereur s'avance tandis que les quatre guerriers de sa suite restent en arrière. Sur un signe de l'Impératrice, les filles d'honneur et les autres assistants reculent jusqu'au fond de la scène.
L'EMPEREUR,ployant le genou devant elle comme le jour du sacre.
O souveraine, ô guerrière! Puissent, un jour, s'éclaircir pour vous les destins noirs!
Il se relève
Il se relève
L'IMPÉRATRICE,tremblante.
Ah! laissons les formules vaines! Les minutes nous sont avarement comptées.... Bas les masques, et parlons vite: qui êtes-vous? Un Tartare, hélas! n'est-ce pas?... Sans cela, vous n'auriez pu franchir leur cercle de fer.... Un Tartare, dites?
L'EMPEREUR
Oui!
L'IMPÉRATRICE
Un espion, alors, quand vous vîntes le jour du sacre? Rien qu'un espion, hélas!
L'EMPEREUR
Non! Un qui jouait sa vie, ce jour-là, comme à présent, pour sauver la vôtre.
L'IMPÉRATRICE
Ah! ma vie n'importe plus, et le droit de la sauver n'appartient à personne.... Auprès de l'Usurpateur qui règne à Pékin, quel rôle est le vôtre?... Ministre secret pour les aventureuses besognes? Non, grand dignitaire plutôt, dites?
L'EMPEREUR
Oui.
L'IMPÉRATRICE
Et prince?
L'EMPEREUR
Eh! qu'importe qui je suis! C'est de Votre Majesté qu'il s'agit, non de moi-même. Daignez entendre ce que l'Empereur....
L'IMPÉRATRICE,interrompant.
Où est-il votre Empereur? A la tête de ses armées?
L'EMPEREUR,avec embarras.
Mais ... non, dans son palais, là-bas.... Les rites, je ne vous l'apprendrai point, ne lui permettent pas d'en sortir.
Pendant tout ce dialogue, on ne cesse d'entendre, dans les lointains de la ville, le canon de la bataille.
Pendant tout ce dialogue, on ne cesse d'entendre, dans les lointains de la ville, le canon de la bataille.
L'IMPÉRATRICE
Les rites, ah! les rites!... Vous voyez ce que j'en fais, des rites, moi qui suis la fille des Ming, la fille du Ciel et l'Invisible.... Je parais au milieu de mes soldats, je me bats comme eux!... Et c'est lui, votre Empereur-fantôme, qui ose m'envoyer un message?
L'EMPEREUR
Un message de grâce, on ose toujours....
L'IMPÉRATRICE
Dites plutôt qu'un message de grâce, c'est ce que l'on devrait oser le moins, lorsqu'on est lui et qu'il s'agit de moi!... Ah! en effet, ils s'y entendent, les Tartares, à faire grâce!... Vous venez de traverser ma ville de Nang-King, et vous avez vu? C'est beau, n'est-ce pas, leur œuvre?...
L'EMPEREUR
Hélas! J'ai vu, oui, avec horreur ... Mais, je puis l'attester sur ma vie, tels n'étaient pas les ordres qu'il avait donnés, mon souverain....
L'IMPÉRATRICE
Ah!... Un souverain alors qui n'a même pas la force de se faire obéir!... D'autres que vous, en effet, me l'avaient dit.... Je le haïssais déjà, de cette indéracinable haine de race que vous savez; à présent le mépris s'y ajoute. Oh! cet Empereur, qui fume l'opium dans son palais de momie, tandis que ses hordes de soldats vont à leur gré, à travers les provinces, laissant des traînées rouges et des charniers pour les vautours!...
Et si, par impossible, je m'humiliais jusqu'à l'accepter, sa grâce, qui me la garantirait après tout, puisqu'on ne lui obéit pas?... Contre cette armée de bêtes fauves, qui était là tout à l'heure, et va revenir hurler la mort derrière cette muraille, qui donc le ferait respecter, l'ordre de grâce de votre Empereur-fantôme?... Mais qui?
L'EMPEREUR
Moi!
L'IMPÉRATRICE
Vous! (Plus douce et plus troublée.) Vous! Peut-être en effet, car vous ne semblez pas de ceux à qui l'on ose désobéir.... Du reste, votre superbe audace, de reparaître à cette heure!... Mais, si elle ne trompe pas, la loyauté que je lis dans vos yeux, cessez le jeu que vous faites, et, cette fois, répondez: Qui êtes-vous?
L'EMPEREUR
Qui je suis? Jusqu'ici rien; inexistant comme une fumée dans de l'ombre; rien, mais demain tout, peut-être si vous vouliez ... demain tout, et rayonnant à vos côtés comme un soleil dans de l'éther bleu....
L'IMPÉRATRICE,reculant.
Ah! vous vous souvenez trop de mon indulgence, naguère, à tolérer vos énigmes. Dans le parfum de l'encens, dans la pompe et les atours, j'avais la faiblesse d'une femme. Aujourd'hui, non, vous me retrouvez plus haute et plus inaccessible, précisément parce que je suis vaincue et que je vais mourir.
L'EMPEREUR,s'inclinant devant elle.
Oh! souveraine, jamais vous ne me fûtes plus sacrée.... Ne vous offensez pas de mes paroles et pour un temps encore laissez-moi mon masque et mon mystère. Écoutez seulement ceci: échappé de ce même palais où, il y a quinze jours à peine, vous m'étiez apparue dans la splendeur impériale, je courais vers Pékin, pour demander à l'Empereur, que vous haïssez tant, d'arrêter l'horrible guerre. En route, j'ai su qu'elles marchaient comme la foudre, nos armées tartares, et j'ai rebroussé, de toute la vitesse de mon navire et de mes chevaux, pour les donner de moi-même, les ordres d'apaisement et de trêve; j'en avais le droit, tenez: voici le sceau qui m'accorde, au nom des Tsin, les pleins pouvoirs. Vous l'avez dit, je ne suis pas de ceux à qui l'on ose désobéir ... du moins en face, quand c'est moi-même qui parle.... J'ai appris maintenant comment on ordonne et comment on impose.... Daignez seulement permettre aux vôtres de faire les signaux qui demandent grâce ... rien qu'un pavillon hissé là sur une tour ... et pas une de leurs têtes ne tombera, je le jure....
L'IMPÉRATRICE
Pour m'offrir cela, prince, il faut que vous ne soyez pas de sang impérial.... La Fille du Ciel n'accepte point la merci d'un Tartare!..
LES MÊMES,PRINCE-FIDÈLE, UN VEILLEUR,puisLE CHEF DES SOLDATS,etLES SOLDATS.
UN VEILLEUR,criant du haut d'un mirador démantelé qui est au faîte des remparts.
Une armée, là-bas, là-bas!... Ils reviennent, les Tartares! Des milliers, des milliers.... Dans le crépuscule, au loin, c'est, comme une traînée noire....
PRINCE-FIDÈLE
La distance?
LE VEILLEUR
Au tournant du fleuve, leur avant-garde arrive.... Ils remontent par la longue avenue de Sitche-Men.
PRINCE-FIDÈLE
Allons, leur dernier assaut.... Au tournant du fleuve seulement.... Donc, il nous reste une demi-heure....
LE VEILLEUR
Ils allument des torches.... Et maintenant j'entends sonner leurs trompes de guerre.
PRINCE-FIDÈLE
C'est bien!... Nous serons prêts ...
L'EMPEREUR,implorant à mains jointes.
Souveraine!
L'IMPÉRATRICE,comme prête à céder.
Pour moi, non!... J'ai dit ma volonté. Il suffit!... (Désignant les soldats.) Mais tous ces braves-là, qui tombent d'épuisement, de faim et de soif.... (A Prince-Fidèle.) Eh bien! oui, pour eux, qu'on les fasse, les signaux qui demandent grâce.
PRINCE-FIDÈLE,avec stupeur.
Les signaux qui demandent grâce?...
L'IMPÉRATRICE
Oui, j'ai bien dit cela, ô mon noble sujet! Je l'ai bien dit!... Ma mort doit suffire aux vainqueurs. Puisqu'il n'y a plus d'espoir, à quoi bon ce carnage de la fin?... Les signaux, qu'on les fasse.
PRINCE-FIDÈLE
Pas un seul des combattants ne se rendra.
L'IMPÉRATRICE
Cependant, si je l'ordonne!... Ne suis-je déjà plus l'Impératrice?
PRINCE-FIDÈLE
Soumis en toutes choses à votre volonté, à cet ordre-là seulement vos soldats n'obéiront pas.
L'IMPÉRATRICE,aux soldats.
Est-ce vrai?... Est-ce vrai?... Mes amis, à présent, je l'exige, vous m'entendez!... Oh! vous m'épargnerez cet excès d'angoisse, vous, mes chers révoltés!... Vous ne voudrez pas que je sois emportée dans l'autre monde sur les flots de votre sang....
Les soldats baissent la tête et restent immobiles, tenant toujours leurs armes.
Les soldats baissent la tête et restent immobiles, tenant toujours leurs armes.
LE CHEF DES SOLDATS,après un silence.
Majesté, le Prince a déjà répondu pour nous tous! Non, nous ne voulons pas de grâce.
L'IMPÉRATRICE,revenant vers l'Empereur dans une exaltation soudaine de triomphe.
Ah! vous le voyez, me voici comme votre Empereur tartare: on ne m'obéit pas!... Allez le lui dire, à votre maître.... Et en même temps, vous lui conterez comment on sait mourir dans le palais des Ming.... Allez, Seigneur, vous avez votre congé.
L'EMPEREUR,implorant avec plus d'instance.
Souveraine!... Et si c'était moi, à présent, qui l'implorais la grâce ... la grâce de rester ici et de tomber à vos côtés....
L'IMPÉRATRICE
L'honneur de tomber aux côtés de l'Impératrice, je ne l'accorde qu'à ces braves,—qui sont de ma race, entendez-vous,—et qui ont prodigué leur sang pour me défendre. Allez, Seigneur, j'ai dit. (Se rapprochant de lui, parlant très bas et vite, cette fois, comme une affolée.) Un seul mot encore pourtant.... Mon fils, autour de qui l'armée du Sud tient toujours.... Mon fils ... puisque vous semblez tout oser et tout pouvoir ... essaieriez-vous de le délivrer, lui?... Mais non ... quand c'est la mère qui parle en moi, je déraisonne et ne sais plus.... Essayer cela, ce serait trahir le maître que vous devez servir ...
L'EMPEREUR
Je ne sers point de maître, je suis au-dessus des trahisons, libre comme les Dieux et seul devant ma conscience.... J'essaierai.... Je vivrai pour essayer....
L'IMPÉRATRICE
Faites ainsi!... Et, à ce prix-là ... plus tard, dans les nuages où tous les morts se retrouvent et se fondent ... mes Mânes ne seront point hostiles aux vôtres.... Maintenant, allez, Seigneur.... Nos dernières minutes nous sont nécessaires.... (A Prince-Fidèle en lui faisant signe d'emmener l'Empereur tartare.) Prince, l'audience est close.
PRINCE-FIDÈLE,à l'Empereur qui hésite à s'éloigner, comme sur le point de faire quelque révélation décisive.
Venez, Seigneur. Vous avez entendu notre souveraine vous donner congé.
Il veut l'entraîner vers la partie des murailles par où il était descendu.
Il veut l'entraîner vers la partie des murailles par où il était descendu.
L'IMPÉRATRICE,désignant la porte de bronze barricadée par des madriers.
Non, ouvrez cette porte: nous en avons le temps. Une dernière fois, je veux que l'on sorte de mon palais comme si j'avais encore la liberté et la puissance.... Ouvrez! (Des soldats se précipitent, font tomber les madriers et ouvrent à deux battants la porte.) Rendez les honneurs au messager de grâce!...
Les soldats mettent un genou en terre, le gong et les trompettes sonnent.
Les soldats mettent un genou en terre, le gong et les trompettes sonnent.
L'EMPEREUR
Oui, messager de grâce, malgré vous et quand même!... (Se retournant sur le seuil et parlant comme un illuminé.) Du haut des nuées de l'orage sombre, le Dragon saura descendre.... Et dans ses serres, il recueillera doucement, malgré lui, le beau Phénix qui avait voulu mourir....
Il sort suivi des quatre guerriers tartares. Les soldats barricadent à nouveau la porte avec des madriers et des pierres.
Il sort suivi des quatre guerriers tartares. Les soldats barricadent à nouveau la porte avec des madriers et des pierres.
LES MÊMES,moinsL'EMPEREUR.etLES TARTARES.
L'IMPÉRATRICE,tandis que les filles d'honneur reviennent l'entourer.
Quel est cet homme ... qui ressemble à un Dieu?
LA PERLE
En tremblant nous le regardions de loin ...
ÉLÉGANCE
Ses yeux rayonnaient d'amour sublime...!
CINNAMOME
Mais Votre Majesté, si bonne envers tous, semblait hautaine envers lui.
L'IMPÉRATRICE,sans répondre, répétant comme en rêve la phrase du sacre.
«Soyez attentive et anxieuse comme si vous portiez dans vos mains un vase trop rempli d'eau, dont pas une goutte ne doit tomber.»
LE VEILLEUR,criant du haut du donjon qui surmonte la porte.
Les torches de leur avant-garde arrivent au tournant de l'avenue de l'Est.... On commence d'entendre rouler les chariots de leur artillerie....
L'IMPÉRATRICE
Déjà, au tournant de l'avenue de l'Est!... Pour venir à nous, la mort a des ailes.... (Elle prend elle-même la coupe emplie de poison que Cinnamome avait cachée derrière une pierre.) Allons, c'est l'heure!... (Aux filles d'honneur qui l'entourent, désignant le bûcher.) Quand le breuvage aura fait son œuvre, vous m'étendrez ici, et, dès que la flamme montera, bien haute et claire, alors, votre service à jamais terminé auprès de votre souveraine, vous viderez aussi le bol d'or, pour me suivre.... (Elle laisse redescendre le bol de poison qu'elle avait commencé d'élever jusqu'à ses lèvres.) Prince-Fidèle ... j'aurais voulu lui dire adieu.... Qu'il vienne!...
Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle, au fond de la scène, une torche à la main, dirigeait un groupe de soldats armés de leviers et de pioches.
Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle, au fond de la scène, une torche à la main, dirigeait un groupe de soldats armés de leviers et de pioches.
CINNAMOME
Là-bas, n'est-ce pas lui?
Prince-Fidèle fait signe aux soldats de déplacer un rocher, qui démasque une étroite porte de bronze.
Prince-Fidèle fait signe aux soldats de déplacer un rocher, qui démasque une étroite porte de bronze.
L'IMPÉRATRICE
Ah! j'ai compris....
LA PERLE
Que fait-il?...
L'IMPÉRATRICE
Ce qui devrait être fait.... Jugeant, lui aussi, que l'heure est venue pour moi de m'endormir, il préparait ma couche; ces galeries souterraines abritent mon tombeau. (La porte de bronze s'ouvre. La Perle se jette à genoux et cache son visage. Lotus-d'Or, restée un peu en dehors du groupe, s'est agenouillée près de Porte-Flèche et lui parle bas, en lui soutenant le front.) Inutile à présent, ce tombeau orgueilleux, dès longtemps édifié dans le mystère.... Là plutôt, là parmi la belle flamme et la tumultueuse fumée, mon âme s'envolera vers les nuages.... Rien de moi ne restera, que les mains d'un Tartare puissent profaner; ils m'auront cernée vainement, je leur échappe dans l'air....
ÉLÉGANCE,s'agenouillant aussi.
Mais, souveraine, puisqu'il est caché, ce tombeau, puisqu'il est inviolable, laissez au moins vos filles vous ensevelir là, dans la magnificence.... Laissez, de grâce, bien-aimée souveraine!... Cette flamme, pourquoi cette flamme?... Non, c'est trop horrible.
L'IMPÉRATRICE
Enfant, ignores-tu donc l'histoire de notre race?... Mon ancêtre, vaincu ici même, vaincu comme je le suis, et qui s'était donné la mort.... Une heure après, sa tombe violée, son corps dans la rue, jeté en pâture aux chiens et aux vautours.... Allons, j'ai dit ma volonté.... Prince-Fidèle, va l'appeler; il s'épuise à d'inutiles besognes; son sang tiens, coule ... inondant sa robe.... Sa blessure s'est rouverte, il n'y prend pas garde. Au moins qu'il ait le temps de recevoir mon adieu.... Va! je le veux....
Élégance se relève et fait quelques pas vers le Prince. Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle a fait allumer d'autres torches et les soldats qui les portent sont entrés dans le souterrain.
Élégance se relève et fait quelques pas vers le Prince. Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle a fait allumer d'autres torches et les soldats qui les portent sont entrés dans le souterrain.
ÉLÉGANCE,s'avançant vers Prince-Fidèle.
Prince!... L'Impératrice....
Prince-Fidèle s'approche aussitôt de l'Impératrice.
Prince-Fidèle s'approche aussitôt de l'Impératrice.
L'IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, LUMIÈRE-VOILÉE,LE CHEF DES SOLDATS, LE VEILLEUR.
L'IMPÉRATRICE,à Prince-Fidèle.
Prince, je voulais vous dire adieu, et que ma dernière parole fût pour vous, avec mon remerciement suprême.
Sa main élève la coupe empoisonnée.
Sa main élève la coupe empoisonnée.
PRINCE-FIDÈLE,avec un geste comme pour l'arrêter.
Non, ma divine Impératrice, non!... L'heure du repos, hélas! n'est pas venue, ni pour vous, ni pour moi.... Non! votre lourde tâche n'est pas achevée encore!...
L'IMPÉRATRICE
Ma tâche, dites-vous, n'est pas terminée?... Mais le palais n'est plus que ruines, les portes cèdent, les murailles croulent ... Cette fois, nous ne tiendrons pas dix minutes.... C'est la fin!...
PRINCE-FIDÈLE
Eh! je ne le sais que trop, qu'il n'y a plus d'espérance!...
L'IMPÉRATRICE
Alors, laissez!... Puisqu'ils reviennent, les Tartares!... Tenez, je commence à les entendre sonner, moi aussi, leurs trompes de guerre!.. Qu'elle soit prise vivante, votre Impératrice, ou seulement qu'on trouve encore son cadavre pour le jeter aux corbeaux, ce n'est pas ce que vous voulez, je pense?
PRINCE-FIDÈLE
Écoutez, de grâce!... (Il fait signe d'approcher à Lumière-Voilée qui venait d'apparaître au fond de la scène. L'Impératrice a déposé la coupe sur une pierre.) L'héroïque et dernier effort que nous comptions vous demander, nous avions différé de vous le faire connaître.... Souffrez que votre conseiller vous le dise, de notre part à tous.
LUMIÈRE-VOILÉE,après avoir ployé le genou.
O Majesté, deux cent mille soldats sont morts pour vous.... Ces quelques centaines, qui restent ici dans nos murs, tout à l'heure vont encore sacrifier leur vie. Voulez-vous donc qu'ils meurent pour une cause perdue. ... (Il fait signe au chef des soldats de s'approcher.) Daignez permettre à leur chef de vous implorer avec nous.
LE CHEF DES SOLDATS,après s'être agenouillé.
Fièrement et sans regret, nous la donnons, notre vie, pour la souveraine ... qu'Elle fasse aussi ce que nous attendons de son courage, plus grand mille fois que celui de ses humbles défenseurs....
LUMIÈRE-VOILÉE
O Majesté, il faut les envier, ces hommes, qui vont mourir si glorieusement et si vite.... Notre devoir, à nous, est autre; il est plus long, il est plus terrible.
L'IMPÉRATRICE
Notre devoir, plus long et plus terrible?... Alors, qu'attendez-vous de moi?... Dites-le, ce qu'il faut faire; l'Impératrice vous obéira, mais dites-le, je ne comprends plus....
Elle repose la coupe d'or.
Elle repose la coupe d'or.
PRINCE-FIDÈLE
Ce qu'il faut faire, ô ma souveraine bien-aimée, il faut s'enfuir et vivre!...
L'IMPÉRATRICE,avec violence.
Ah! non!... Tout ce que vous me demanderez.... Mais lâchement prendre la fuite, non!
LUMIÈRE-VOILÉE
S'enfuir, hélas! oui.... Échapper à l'ennemi, lui enlever l'enjeu de la guerre.... Et ainsi, la partie qu'il gagne ne lui fait rien gagner; la victoire n'est plus la victoire; bientôt le sang de nos héros enivre d'autres héros; une nouvelle armée se groupe autour de la Fille du Ciel, et la guerre recommence.
L'IMPÉRATRICE
Et le sang coule encore.... Et la Terre désertée peuple le royaume des Ombres.... Non, assez de morts.... J'ai peur, à la fin, peur d'être une souveraine meurtrière et fatale.... Tout ce sang, tout ce sang versé pour moi, il me semble que j'ai les mains rouges....
PRINCE-FIDÈLE
Il est inépuisable, le sang de vos sujets ... et leur dévouement est sans limite....
L'IMPÉRATRICE,tout à coup très douce, et comme implorant.
Mais mon courage est à bout.... (Désignant les soldats, qui entassent toujours le bois du bûcher.) Prince, j'aimerais mourir avec ceux-ci....
PRINCE-FIDÈLE
Vivez, pour que leur mort ne soit point stérile.... Vivez pour ramener notre jeune Empereur, que l'armée du Sud nous garde; vivez pour nous tous et pour lui....
L'IMPÉRATRICE
Mon fils!... Ah! ne prononcez pas ce nom-là.... Pour m'entraîner, n'essayez pas de faire jouer cette corde, c'est la seule que je vous défends de toucher. A l'instant précis où vous me l'avez arraché, j'ai eu la certitude que je ne reverrais jamais, jamais le cher petit visage, jamais les chers yeux.... Je trouve la force de tout entendre, excepté si l'on me parle de lui..., car, alors, voyez-vous, je redeviens une mère, rien qu'une mère, comme les autres femmes ... et je ne peux plus, je ne peux plus.... (Elle détourne la tête, et sa phrase finit par des sanglots.) Oh! ne pas s'appartenir, ne pouvoir même pas laisser sur le chemin le fardeau de sa vie!... Être l'idole impersonnelle, dont tout un peuple dispose à son gré; être le triste fétiche que chacun veille des yeux comme les tablettes de ses ancêtres sur l'autel familial!...
PRINCE-FIDÈLE
Vous êtes la bannière étincelante, la déesse toujours radieuse, vers qui nous tournons les yeux dans la détresse suprême.... Et vous ferez ce que des millions de sujets vous demandent, par la bouche de ces quelques braves qui vont mourir.
LE VEILLEUR,criant du haut du donjon.
Il se jette contre leur avant-garde, l'homme qui était ici tout à l'heure, le messager de grâce.... Avec les trois autres qui l'accompagnaient, il se jette contre leur avant-garde, comme pour les arrêter!... Oui ... il veut les arrêter, c'est bien cela. Et il semble commander en maître, et semer parmi eux l'épouvante....
L'IMPÉRATRICE,au veilleur.
Bien!... Qu'on ne me parle plus de cet homme. Et toi, tu pourras bientôt descendre, pauvre veilleur dont la tâche est finie, et te joindre à tes frères d'armes pour mourir. Que nous importe à présent ce qu'ils font, les Tartares?... Nous ne sommes déjà plus de ce monde.... (A Prince-Fidèle.) Mais encore faut-il que ce soit possible, ce que vous demandez!... De toutes parts investis!... Fuir par où, fuir comment?... Où se cacher? Où?
Les soldats qui ont descellé le rocher sont restés devant la porte de bronze, tenant toujours les pioches et les leviers, et ils ont l'air d'attendre.
Les soldats qui ont descellé le rocher sont restés devant la porte de bronze, tenant toujours les pioches et les leviers, et ils ont l'air d'attendre.
PRINCE-FIDÈLE
Là, dans ce tombeau!... Et, sur le ciment tout préparé qui scellera les roches, nous jetterons de la poussière ... quand vous serez entrée....
L'IMPÉRATRICE,après un silence, lentement, soumise et morne.
Dans mon tombeau, murée vivante.... Soit! Et après?
PRINCE-FIDÈLE
Il y a ce couloir souterrain qui passe par les caveaux où dorment votre père et votre époux; vous le savez comme moi, il va déboucher parmi les broussailles, dans la campagne, au pied de la colline des Supplices....
L'IMPÉRATRICE,très vite et haletant.
S'il n'est pas obstrué déjà par la terre, oui!... Et, tout autour de la colline des Supplices, les Tartares sont campés.
PRINCE-FIDÈLE
Nous attendrons qu'ils n'y soient plus ...
L'IMPÉRATRICE
Et de l'air pour nos poitrines, de l'air dans ces caveaux des morts, en trouverons-nous?
PRINCE-FIDÈLE
Je le crois, oui.... Mais emportons toujours ce breuvage, que tout à l'heure vous vouliez boire.
L'IMPÉRATRICE,toujours très vite.
Et s'ils nous prennent là, les Tartares, s'il nous prennent comme des bêtes de nuit forcées dans leur terrier?... Rappelez-vous, ils avaient violé la tombe de mon aïeul....
PRINCE-FIDÈLE
Elle n'était pas cachée comme la vôtre.
L'IMPÉRATRICE,toujours très vite.
Et des vêtements ensuite, pour fuir dans la campagne où l'ennemi rôde. (Touchant sa robe de guerrière.) Pas avec ceux-là?
PRINCE-FIDÈLE
Des dépouilles d'ennemis nous serviront à souhait.... La terre doit en être jonchée....
L'IMPÉRATRICE
Pour vêtir votre Impératrice, des loques arrachées à quelque cadavre qui se décompose.... Soit! même à cela je consens.... Mais, pour vivre, dans ces couloirs de tombeau, pour durer, quand on n'est pas encore des ombres, il faut manger, vous savez bien!... Les derniers grains de riz, je les ai partagés ce matin avec vous et mes soldats!... Alors, quoi?...
PRINCE-FIDÈLE,indiquant le tombeau.
Les gâteaux sacrés, là, sur la table des morts.
L'IMPÉRATRICE
Horreur et sacrilège!
LUMIÈRE-VOILÉE
Il n'y a pas de sacrilège, quand il s'agit de sauver la Dynastie Lumineuse.... Les Mânes augustes viendront eux-mêmes vous convier au repas; notre sacrifice nous les rendra indulgents et favorables.
L'IMPÉRATRICE,lente, tout à coup.
Ainsi, je serai celle qui vivra dans les froides ténèbres, avec l'incertitude d'en sortir jamais; je serai celle qui se traînera comme une larve dans les souterrains peuplés de fantômes, mangeant à tâtons les offrandes pieuses qui se dessèchent sur les autels des morts.... Oh! oui, c'est plus épouvantable que de mourir ici.... Alors, j'accepte.... Emmenez-moi, je suis résignée!...
LE VEILLEUR,du haut du mur.
Ils ont arrêté leur marche, les Tartares.... Un petit groupe seul s'avance en courant, sans armes, portant des écriteaux sur des hampes.... Malgré l'obscurité, on dirait les signes qui accordent grâce.
L'IMPÉRATRICE
Ah! la grâce imposée ... serait plus insultante encore.... Dans ma tombe emmurez-moi, prince, avant qu'ils soient ici!...
PRINCE-FIDÈLE,désignant Lumière-Voilée.
Votre conseiller et moi-même, nous vous suivrons dans ces demeures (Désignant les filles d'honneur), et peut-être deux de ces jeunes filles, si elles se sentent assez fortes pour l'épreuve.
LES MÊMES, LES FILLES D'HONNEUR.
L'IMPÉRATRICE
C'est cela ... Ma suite, ma funèbre cour et sans doute mon dernier cortège: quatre personnes.... (Aux filles d'honneur.) Quelles seront les deux d'entre vous, mes filles, qui auront le courage de me suivre dans les noirs sentiers, là-bas?...
LES FILLES D'HONNEUR,s'inclinant.
Toutes, nous sommes prêtes.... Que Votre Majesté daigne prononcer deux noms.
L'IMPÉRATRICE,après un silence.
Elégance, Cinnamome.... (Elégance et Cinnamome s'approchent de l'Impératrice.) Toutes, vous m'êtes chères, mais j'ai appelé celles qui, dans l'adversité, m'ont montré un cœur plus viril. (Aux autres.) Et vous, mes fraîches fleurs si tôt fauchées, que l'eau de la Grande Délivrance vous mène hors de ce monde, très doucement, à travers la paix d'un sommeil.
LA PERLE
Aux blessés nous l'avons toute versée.
UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR
Nos buires sont vides.
LA PERLE
Le bûcher nous effraie.... Mais nous savons comment mourir, bonne souveraine.
UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR
Le lac du jardin est profond, au pied de l'île des Jades.
LA PERLE
Quand nous aurons conduit Votre Majesté jusqu'au seuil du sentier noir, en nous donnant la main, nous irons au bord du lac.
UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR
Sur la vase où nous dormirons tranquilles, les lotus nous enlaceront de leurs racines, et nous revivrons dans leurs fleurs....
L'IMPÉRATRICE,à Lotus-d'Or qui est assise un peu à l'écart, tenant toujours sur ses genoux la tête mourante de Porte-Flèche.
Et toi, Lotus-d'Or?
LOTUS-D'OR
O Majesté, acceptez ici même mon suprême salut.... M'éloigner de lui, laisser retomber son front, pardonnez-moi si je n'en ai pas le courage....
On commence d'entendre au dehors les trompes des Tartares, leurs gongs et une clameur qui se rapproche.
On commence d'entendre au dehors les trompes des Tartares, leurs gongs et une clameur qui se rapproche.
L'IMPÉRATRICE,à Porte-Flèche et à Lotus-d'Or.
Tenez, pauvres fiancés sans lendemain, voici le cadeau de noces de votre Impératrice. (Elle verse du breuvage empoisonné plein sa coupe d'or et le leur donne.) Adieu! Soyez unis par delà les nuages.... (A Prince-Fidèle.) Allons, Prince, montrez-moi le chemin.... Me voici tout à fait prête.
LE CHEF DES SOLDATS,s'avançant, à Prince-Fidèle.
Prince, parlez pour nous.
PRINCE-FIDÈLE
Vos soldats, Majesté, implorent une dernière grâce....
L'IMPÉRATRICE
Il est donc encore en mon pouvoir d'accorder une grâce.... Oh! tout, tout ce qu'ils voudront.
PRINCE-FIDÈLE
Vous demandiez pourquoi tant de bois qu'ils accumulaient: c'était pour eux-mêmes. Ils veulent mourir là avant l'entrée des Tartares.... Et cette grâce suprême qu'ils implorent, c'est que vous allumiez vous-même leur bûcher.
Le chef des soldats s'agenouille et tend à l'Impératrice une torche enflammée.
Le chef des soldats s'agenouille et tend à l'Impératrice une torche enflammée.
L'IMPÉRATRICE,aux soldats, acceptant la torche.
O mes bien-aimés soldats! Sachez tous que votre Impératrice vous suivra bientôt dans la mort! Elle n'accepte de vous l'ordre de fuir que pour essayer de vous venger; mais si des temps meilleurs surviennent pour la Dynastie Lumineuse, elle refusera de les vivre; devant vous tous, elle en fait ici le serment: sa tâche implacable une fois terminée, elle se hâtera de vous rejoindre chez les Ombres....
O victimes surhumaines! O vaincus auréolés de gloire! O mon héroïque armée!... Un jour viendra où l'histoire de votre fin sublime sera gravée dans le jade impérial, en lettres d'or, pour que la postérité pleure sur vous. (Elle jette la torche dans le bûcher) et que l'éclat de votre bûcher éblouisse le monde, éternellement!...
Le bûcher prend feu. Les soldats se jettent en chantant dans les flammes.
Le bûcher prend feu. Les soldats se jettent en chantant dans les flammes.
LES SOLDATS,chantant:
Qu'il vive, notre Roi!Qu'il vive heureux et longtemps!
Un nuage de fumée noire commence de les envelopper. On entend se rapprocher un gong qui résonne à coups espacés et la voix d'un héraut tartare.
Un nuage de fumée noire commence de les envelopper. On entend se rapprocher un gong qui résonne à coups espacés et la voix d'un héraut tartare.
LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE,du dehors et de très loin.
Ordre de l'Empereur. Respectez ceci!
PRINCE-FIDÈLE,en hâte, au chef des soldats.
Le rocher, replacé comme nous avons dit! Murez vite! Et beaucoup de terre jetée sur le ciment frais, beaucoup de poussière....
Le chef des soldats va rejoindre les quelques hommes qui attendent devant le tombeau, tenant les pioches et les leviers. L'Impératrice, Prince-Fidèle, Lumière-Voilée, Elégance et Cinnamome se dirigent vers la porte de bronze. Les autres filles d'honneur suivent en se donnant la main, elles s'agenouillent en arrivant près de la porte.
Le chef des soldats va rejoindre les quelques hommes qui attendent devant le tombeau, tenant les pioches et les leviers. L'Impératrice, Prince-Fidèle, Lumière-Voilée, Elégance et Cinnamome se dirigent vers la porte de bronze. Les autres filles d'honneur suivent en se donnant la main, elles s'agenouillent en arrivant près de la porte.
L'IMPÉRATRICE,arrivée à la porte du tombeau, aux quatre personnes qui doivent y entrer avec elle.
Entrez d'abord. Je passe la dernière: ce sont mes funérailles!... Et puis, je veux encore une fois les regarder, mes héros, et là-bas, mon beau palais qui se dessine toujours. (Aux filles d'honneur agenouillées.) Vous, mes filles chéries, relevez-vous, ne vous attardez pas, le lac où vous allez n'est pas proche d'ici....
Les filles d'honneur s'en vont, en se donnant la main, et on entend leurs sanglots. L Impératrice franchit la porte et puis se retourne sur le seuil comme une hallucinée, regardant la flamme du bûcher qui commence de monter, et levant les bras en grands gestes extasiés.
Les filles d'honneur s'en vont, en se donnant la main, et on entend leurs sanglots. L Impératrice franchit la porte et puis se retourne sur le seuil comme une hallucinée, regardant la flamme du bûcher qui commence de monter, et levant les bras en grands gestes extasiés.
Ah! la belle flamme rouge!... Ah! la belle fumée qui tourbillonne!... Il fait clair dans mon palais, pour le dernier soir. Et je les vois, leurs nobles âmes, qui montent, qui montent, dans le tournoiement des spirales brunes!...
LES SOLDATS,chantant dans la flamme.
Dix mille années! Dix mille années!
L'IMPÉRATRICE,aux soldats.
Allez, mes braves!... Montez, montez, volez, vers le ciel des ancêtres, planez là-haut chez le Dieu des nuages!...
LES SOLDATS,plus faiblement.
Dix mille années! Dix mille années!
On entend plus proches les coups de gong des Tartares au dehors.
On entend plus proches les coups de gong des Tartares au dehors.
L'IMPÉRATRICE,aux soldats.
Et moi, je suis une morte comme vous, sachez-le bien! C'est plus tard seulement que je prendrai mon essor; mais déjà je suis une morte,—morte à tout ce qui ne sera pas vengeance, fureur de bataille, haine sans merci!... Et je referme sur moi ma porte de bronze! (Aux soldats proches qui tiennent les leviers.) Scellez-la bien, mes amis, sur votre Impératrice! Roulez le grand rocher!... Murez-la bien dans son tombeau, la morte vivante!...
Elle referme sur elle-même le battant de la petite porte de bronze. Le chef des soldats, avec quelques hommes qui restent, replacent le rocher, jettent en hâte le ciment et la poussière.
Elle referme sur elle-même le battant de la petite porte de bronze. Le chef des soldats, avec quelques hommes qui restent, replacent le rocher, jettent en hâte le ciment et la poussière.
LA VOIX CHANTANTE DU HÉRAUT TARTARE,
arrivé au pied de la muraille.
arrivé au pied de la muraille.
Ordre de l'Empereur! Respectez ceci: à tous, sans condition, grâce de la vie et de la liberté!...
Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous l'Empereur fait grâce!...
UN DES SOLDATSqui cimentent le rocher.
Trop tard, l'insulte de votre pardon!... Avant que vous ayez enfoncé nos portes, il n'y aura plus ici que des morts!
LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE,chantant au dehors.
Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous, notre Empereur accorde la vie.
UN AUTRE DES SOLDATS
Non, pas même des morts pour la recevoir votre grâce! Plus rien que des cendres.
LE CHEF DES SOLDATS,achevant de cimenter le rocher sur la porte du tombeau impérial.
Et notre beau Phénix, faute de pouvoir déployer ses ailes, se sera dérobé à vous sous la terre!...
LA VOIX DES SOLDATS,s'affaiblissant toujours dans la flamme et la fumée.
Dix mille années à la Dynastie Lumineuse!... Dix mille années!
La flamme et la fumée envahissent tout.
La flamme et la fumée envahissent tout.
Avant le lever du rideau, on a commencé d'entendre les vociférations de la foule, mêlées à des bruits de gongs et de sonnettes.
Le lieu des exécutions au pied des remparts de Pékin. Une colossale muraille grise, à créneaux, occupe tout le fond de la scène, et, vers la gauche, s'en va à perte de vue dans le lointain. Le long de cette muraille, les prisonniers chinois sont attachés à des poteaux, d'autres sont à la cangue, sous un écriteau rouge. Çà et là des têtes coupées et saignantes sont pendues à des clous. Il y a des taches de sang partout sur le sol. Une foule loqueteuse se presse sur le devant de la scène; les gens portent le costume de Pékin de nos jours, longue natte, robe de coton bleu, savon de peau de bique; des femmes tartares, du peuple aussi, sont coiffées de deux cornes de cheveux, avec de grossières fleurs artificielles. En avant et à gauche, la grande tente, largement ouverte, d'un général tartare: elle est en cuir verdâtre, avec toiture jaune, surmontée d'un clocheton d'argent; l'intérieur est tapissé de peaux de bêtes; autour du mât central, une table circulaire: tapis, pliants, petite table, un drapeau carré avec le nom du général. Gardes, soldats, sabre au clair. Des chameaux sont couchés alentour, parmi des ballots et des armes. Voitures, palanquins.
Au lever du rideau, la foule continue de vociférer tumultueusement. Des marchands de boissons chaudes se promènent avec des urnes de cuivre sur le dos; des barbiers agitent des sonnettes; des sorciers aveugles jouent de la flûte; des marchands de bonbons frappent sur des gongs. Des bourreaux, au premier plan, essuient les lames saignantes de leurs sabres.
LES BOURREAUX, LA FOULE.
PREMIER BOURREAU,essuyant son sabre, à deux jeunes femmes qui l'entourent.
C'est que nous avons les bras fatigués, mes petites belles....
UNE DES FEMMES
Ah!... Ils ont pourtant l'air solides, vos bras, monsieur le bourreau.
LE BOURREAU
Solides, je ne dis pas. Mais tout de même....
UN MARCHAND DE FLEURS
Pivoines impériales, lotus variés, toutes les Heurs de la saison!
UN MARCHAND DE FRUITS
Doux comme le miel, le fruit rouge des montagnes!
UN ENFANT TARTARE,s'approchant du bourreau.
Dites, monsieur le bourreau, il faut frapper fort pour couper?
Des hommes, portant un baquet plein d'eau pendu à l'épaule, arrosent le sol avec une grande cuiller de bois.
Des hommes, portant un baquet plein d'eau pendu à l'épaule, arrosent le sol avec une grande cuiller de bois.
LE BOURREAU
C'est de l'adresse, mon petit agnelet ... trouver juste la place ... de l'adresse et de la force aussi, bien entendu... Ah! ça n'est pas en un jour, tu penses, que notre métier s'apprend....
UN MARCHAND DE BONBONS,frappant sur un petit gong.
Elle a le goût de la canne à sucre, la gourmandise que je vends!
UN MARCHAND DE FRUITS
Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon frais!
DES MENDIANTS,jouant de la guitare.
Écoutez la légende du roi des Dragons:
Ils chantent d'une voix suraiguë.
Ils chantent d'une voix suraiguë.
Auprès du lac des bambous,Trois hiboux, hiboux, hiboux!
DEUXIÈME BOURREAU,à d'autres femmes, désignant des gens attachés aux poteaux.
Le deuxième groupe, là?... Tout à l'heure, son tour. Le maître des exécutions nous accorde un temps de repos, et nous l'avons bien gagné, hein?...
Il appelle un marchand de boisson chaude et se fait servir.
Il appelle un marchand de boisson chaude et se fait servir.
UNE MERCIÈRE,frappant sur un timbre.
Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage.... Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!
UNE FEMME TARTARE,à une autre.
Oh! regarder couper les têtes, moi je ne suis pas de celles qui s'y complaisent.... Et puis, n'est-ce pas un spectacle toujours pareil?... Non, mais c'est leur Déesse que j'aurais désiré voir....
DEUXIÈME FEMME TARTARE
Leur Déesse?... Leur Impératrice?... Tiens, et moi de même, et nous toutes aussi; voir leur Déesse, c'est cela qui nous intéresserait le plus!...
TROISIÈME FEMME TARTARE
Et on va te la montrer, comptes-y!
DEUXIÈME FEMME TARTARE
Pourquoi donc pas?... On nous montre bien leurs généraux, et leurs princes, et tous les autres.... Les prisonniers, c'est fait pour être vus, c'est pour ça d'ailleurs qu'on nous les a amenés jusqu'à Pékin.
TROISIÈME FEMME TARTARE
Oh! mais elle.... Il paraît que, pour nous la conduire ici, c'était tout le temps des égards en route comme pour une reine.... Et l'Empereur l'a fait mettre dans la Ville Interdite, vous savez, dans son palais même....
PREMIÈRE FEMME TARTARE
On dit qu'elle a des yeux, des yeux dont les petites gens comme nous ne peuvent pas supporter le regard....
FLEUR-DE-JASMIN
Oh!... Et puis, j'aurais peur, moi!... Une femme qui a été morte ... car elle a été morte la durée d'au moins deux lunes, vous savez!...
DEUXIÈME FEMME TARTARE
D'abord Fleur-de-Jasmin croit tout ce qu'on lui dit.
FLEUR-DE-JASMIN
Dame! chacun le sait bien, qu'elle a été morte.... Deux lunes, je vous dis, elle est restée pendant deux lunes dans son tombeau....
LE MARCHAND DE FRUITS
Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon nouveau!
PREMIÈRE FEMME TARTARE
On sait bien aussi que les balles, la mitraille, tout cela passait au travers d'elle, comme au travers d'une ombre.... (Avisant un chef des soldats qui est là.) Tenez, demandez plutôt à Lee-Phuang, qui était là quand on l'a prise; n'est-ce pas, Lee-Phuang?
LEE-PHUANG
Ah! pour ça oui, et j'en ai été témoin.... Les balles ne l'arrêtaient guère, leur Déesse....
DEUX SOUS-OFFICIERS,amenant au supplice un nouveau groupe de prisonniers chinois, les mains liées de cordes, parmi lesquels, et fermant la marche, Prince-Fidèle, en vêtements souillés et déchirés.
Place!... Faites place!...
Les prisonniers passent pour aller rejoindre les autres, qui attendent déjà leur tour d'exécution au pied de la muraille.
Les prisonniers passent pour aller rejoindre les autres, qui attendent déjà leur tour d'exécution au pied de la muraille.
LEE-PHUANG,aux femmes qui l'avaient interpellé.
Le dernier qui arrive là! Regardez! regardez!... Celui qui marche la tête si fière: le plus grand chef des rebelles de Nang-King. Il se nomme Prince-Fidèle, c'était le bras droit de la Déesse; au milieu de la bataille, tout le temps à ses côtés....
LA MERCIÈRE,frappant sur son timbre.
Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage! Voyez, jeunes femmes voyez, jeunes filles!...
PRINCE-FIDÈLE, LE GÉNÉRAL TARTARE
LE GÉNÉRAL TARTARE,sortant de sa tente et saluant Prince-Fidèle, qui passe et ferme la marche du dernier groupe des condamnés.
Entrez ici, noble vaincu. Ne regardez pas là-bas. Chaque homme ne doit mourir qu'une fois, et vous, vous mourrez à chaque tête qui tombera. Ce supplice ne vous suffit donc pas, de devoir être la dernière victime?...
PRINCE-FIDÈLE
Ma présence, peut-être, les soutient, mes pauvres soldats, si simplement héroïques.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Plutôt votre souffrance s'ajoute à leur peine.... Accordez l'honneur à un loyal ennemi de passer sous sa tente les dernières minutes de votre vie glorieuse.... Vous êtes déjà au-dessus des petitesses du monde et des rancunes implacables.
PRINCE-FIDÈLE
Le glaive n'est pas responsable, ni même bourreau.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Pas même le général.
On attache les nouveaux prisonniers à des poteaux.
On attache les nouveaux prisonniers à des poteaux.
PRINCE-FIDÈLE
Je n'ai pas de rancune....
Il entre sous la tente avec le général tartare.
Il entre sous la tente avec le général tartare.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Et moi, je n'ai pas d'orgueil. Je sais que les sages réprouvent la guerre et estiment que l'œuvre du vainqueur se résout en la poussière de dix mille squelettes....
PRINCE-FIDÈLE
Et qu'on ne doit, aux triomphateurs, que des honneurs funèbres.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Oui, la gloire des armes n'est, vraiment, que la fumée d'un incendie....
Ils se sont assis sur des pliants, et on leur sert du vin de riz. Pendant le dialogue suivant, les exécutions recommencent au fond de la scène, au milieu d'un remous de la foule. A chaque minute, on voit le sabre d'un bourreau décrire une courbe en l'air, et aussitôt après une nouvelle tête coupée, saignante, est accrochée à la grande muraille de Pékin qui ferme le tableau. Cris et tumulte, un peu assourdis, pendant la conversation des deux hommes sous la tente.
Ils se sont assis sur des pliants, et on leur sert du vin de riz. Pendant le dialogue suivant, les exécutions recommencent au fond de la scène, au milieu d'un remous de la foule. A chaque minute, on voit le sabre d'un bourreau décrire une courbe en l'air, et aussitôt après une nouvelle tête coupée, saignante, est accrochée à la grande muraille de Pékin qui ferme le tableau. Cris et tumulte, un peu assourdis, pendant la conversation des deux hommes sous la tente.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Avant de quitter ce monde, n'avez-vous pas quelque mission, envers vos proches, qu'il vous serait précieux de voir accomplir?... Je m'en chargerais avec respect.
PRINCE-FIDÈLE
Ils ont péri, sans nul doute, tous ceux qui m'étaient chers. Je vous remercie de votre offre bienveillante.
LE GÉNÉRAL TARTARE
N'avez-vous pas quelque désir?...
PRINCE-FIDÈLE
Un seul: celui de connaître le sort de notre Impératrice. Dans cette bataille funeste où j'ai été fait prisonnier, elle combattait aussi. Est-elle vivante ou morte, libre ou captive?...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Elle est vivante, captive depuis une demi-lune seulement et, depuis hier, gardée à Pékin, non loin d'ici, dans la Ville Interdite.
PRINCE-FIDÈLE
Non loin d'ici, ma souveraine!... Ah! si les Dieux, las de nous frapper, pouvaient permettre.... Savoir qu'elle est là tout près!...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Sur la fin de ce combat, qui fit tant d'honneur aux vaincus, elle a pu s'échapper avec un millier de soldats. Mais la retraite était coupée et depuis longtemps l'impériale guerrière aurait été prise, si des ordres contradictoires, entravant nos mouvements comme à plaisir, ne lui avaient donné la faculté de retarder de jour en jour sa captivité. On eût dit que quelqu'un de puissant veillait sur elle avec une singulière sollicitude, l'avertissait des dangers ou s'efforçait de les écarter de sa route.
PRINCE-FIDÈLE
Que celui-là vive de longs jours heureux et que sa renommée soit impérissable!...
LE GÉNÉRAL TARTARE
Ah! quand donc finira cette guerre toujours renaissante qui imprègne le sol de la patrie du sang de ses fils?
PRINCE-FIDÈLE
Elle ne finira, je le crains bien, que par l'extermination d'une des deux races.... Pourtant la haine serait moins farouche peut-être, si les vainqueurs, après la victoire, traitaient les vaincus avec plus de clémence.... Pas tant d'exécutions! Pas tant de sang!... Tout soldat qui ne peut plus défendre sa vie devrait être sacré.
LE GÉNÉRAL TARTARE
On offre aux vôtres la vie sauve, s'ils se soumettent; tous refusent.
PRINCE-FIDÈLE
Leur héroïsme devrait être une raison de plus de les épargner.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Que faire?... Notre devoir est d'obéir.
PRINCE-FIDÈLE
Pas jusqu'au crime. Une petite pierre peut quelquefois enrayer un lourd chariot. Nous, les chefs, en sacrifiant seulement notre vie, nous pouvons sauver des foules.
LE GÉNÉRAL TARTARE
Comment cela?...
PRINCE-FIDÈLE
En résistant à l'iniquité.... Vous souvenez-vous?... Une autre guerre, toute pareille à celle-ci, le sac d'une ville, l'ordre au bourreau de faucher toutes les têtes comme à présent; alors, un jeune chef, fou de douleur à l'idée d'un pareil carnage, trouve de tels accents pour supplier le général de faire grâce, ou tout au moins de restreindre les exécutions, que celui-ci consent à limiter la tuerie au temps que pourra mettre à se consumer une baguette de parfum. Le parfum s'allume, la première tête va tomber; mais le jeune chef, frémissant d'horreur, saisit la baguette, la réduit en poussière, et court au bourreau en criant: «C'est fini! c'est fini! on fait grâce!» Puis, comme il a désobéi, il va se briser la tête contre un rocher.... A ce héros, le peuple éleva un temple, qui se dresse aujourd'hui encore sur une haute colline et dont les marches, depuis des siècles, n'ont cessé d'être jonchées de fleurs fraîches.
LE GÉNÉRAL TARTARE,rêveur.
A ce héros, le peuple éleva un temple!...
LES MÊMES, LA FOULE,puisUN OFFICIER.
Depuis quelques instants, la foule, plus turbulente, commence à murmurer contre le carnage. Devant une nouvelle troupe de condamnés que l'on amène, des cris éclatent.