On va publier les lettres de Verlaine à un de ses amis. Elles s’étendent sur un grand espace de temps, une trentaine d’années. Si elles sont très intéressantes, je ne les ai pas feuilletées assez longtemps pour m’en rendre bien compte, mais elles sont des lettres de Verlaine et cela suffit. Il n’avait pas toujours beaucoup de distinction dans sa prose et il y en a moins que jamais dans ces lettres à un camarade ; l’on y verra du moins la preuve qu’il est quelquefois bon de séparer l’homme de l’écrivain et d’en faire l’objet de deux jugements séparés, si l’on tient à juger. Mais, et c’est là ce que je voulais dire, le ton lâché d’une correspondance peut venir aussi de la qualité du correspondant et du genre d’amitié qu’il inspire. C’est pourquoi on regrettera toujours de ne pas posséder les correspondances complètes, les lettres des deux parties. Je ne connais que peu de recueils de ce genre, en dehors de la correspondance de Gœthe et de Schiller, de Flaubert et de George Sand, où les épistoliers parurent à un moment à peu près sur le même plan. Quand l’un des correspondants est inconnu ou sans grande réputation, on supprime généralement ses lettres, sans se douter qu’on supprime ainsi une partie de l’intérêt que présentent celles que l’on a conservées. De la sorte, la plupart des correspondances ressemblent à des dialogues où l’on aurait effacé les répliques d’un des discoureurs, à une scène de comédie réduite à un seul rôle. Mais qui voudrait qu’un Verlaine eût conservé les lettres qu’on lui adressait ? Ce ne serait plus le poète errant et malade, ce ne serait plus Verlaine. Félicitons-nous plutôt qu’un de ses amis eût songé à garder dès 1868 la plupart (car il en manque certainement) des lettres qu’il en recevait. Cet homme était-il un homme d’ordre ? Avait-il prévu la fortune singulière de son ami ? Peu importe. J’en ai tenu un instant le manuscrit autographe. Il est, matériellement, bien curieux.
Je vois sur le prospectus d’une « Université » mondaine l’indication d’un cours de frivolités ! Il y a là un double signe de décadence si marqué que je lui dois bien quelques réflexions. C’est d’abord le mot Université tombé à rien, à qualifier un endroit où l’on donne des leçons de piano, où l’on conte ces anecdotes historiques qui prennent le titre d’histoire, où des tableaux pittoresques de Paris, quasi cinématographiques, s’appellent sociologie, où cent choses de jeu sont qualifiées d’enseignement, où l’enseignement vrai se dérobe sous la fanfreluche. Rien de plus gentil et qui mérite mieux d’être fréquenté par les jeunes filles et qui peut-être soit mieux à leur mesure, mais rien qui déconsidère plus sûrement le vieux mot d’Université, jadis si grave et si riche. Cette Université enrubannée et les universités populaires, qui n’y ressemblent guère, mais étaient aussi des sortes de parodies, tout cela montre que le vieux nom d’Université n’est plus guère pris au sérieux et c’est assez juste, car on a fini par s’apercevoir que la scission est à peu près absolue entre l’âme française et l’âme universitaire. Chacune chante de son côté. Bien peu d’écrivains d’aujourd’hui et même de philosophes qui aient une culture universitaire. On voit même parmi eux des sortes d’illettrés qui font fort bonne figure dans la corporation. La culture littéraire de la France s’élabore plus que jamais en dehors de l’Université. Et finalement je trouve charmant que ce nom et ce titre soient usurpés par un institut de frivolités. La vieille Université ne peut qu’y gagner : est-ce que d’éminents professeurs ne professent pas aux deux sièges ? On s’y méprend. Est-ce la coupe qu’ils enseignent à la Sorbonne, la danse ou l’aquarelle ? On le croit quelquefois. Et pour bien des raisons cela n’a aucune importance.
Hier, entre quelques amis, nous passions en revue la qualité de pensée de tels ou tels écrivains momentanément célèbres — tout n’est-il pas momentané, même la gloire ? — et nous étions un peu étonnés qu’elle fût aussi légère. Je disais peu de chose, soit que je sois devenu plus indulgent, soit que je recherche dorénavant dans les œuvres littéraires des qualités différentes de celles qui enthousiasmaient ma jeunesse. Au fond, je crois que c’est l’indulgence qui dominait. Je l’avoue, tous les livres nouveaux me paraissent égaux ou à peu près. Il en est peu de complètement nuls. Il en est encore moins de tout à fait satisfaisants. Qui n’est pas décidé à l’indulgence ne devrait en ouvrir aucun. Le goût se blase. Il est un moment où toutes les femmes semblent pareilles. De même pour les livres. Et comme on donne la préférence à la femme qui pousse le plus loin l’art de plaire, on choisirait le livre le mieux rempli de bonnes intentions. C’est généralement celui d’un jeune homme. Il est plein des illusions qu’on a connues. Cela attire notre sympathie. Mais les livres de ces gens d’expérience et qui n’ont pas même la valeur de l’expérience, de ces hommes qui ont traversé la plus grande partie de la vie et sur lesquels la vie n’a laissé aucune empreinte, il faut beaucoup de complaisance pour faire semblant de ne pas les mépriser tout à fait. De la complaisance ou de la résignation. Ces remarques n’auraient tout leur sel que si on pouvait y mettre des noms propres, mais nos mœurs s’y opposent. En avouant mon indulgence, j’avoue donc que je participe à la politesse universelle qui est la marque de la lassitude ou de la lâcheté de notre époque. Quand je pense à cela, je me sens plein d’estime pour Boileau Despréaux, mais il faut bien que je me dise que si un Boileau surgissait aujourd’hui, il serait mis au ban de la société littéraire. J’entends un vrai Boileau, non un insulteur sans solidité, un homme qui saurait motiver ses jugements. Que cela nous ferait de bien !
En lisant ces jours-ci que la corporation des midinettes allait offrir à M. Charpentier, élu à l’Institut, son épée d’académicien, je n’ai pu m’empêcher de rire, une fois de plus, tant le contraste est comique entre l’idée d’académicien et l’idée d’épée à rigole pour le sang. Je ne sais d’ailleurs pas s’il est des épées sans rigoles ? ni si les épées ordinaires des académiciens sont autre chose qu’un fourreau. On leur offre parfois des épées damasquinées, des épées qui traverseraient leur homme de part en part, comme celle de d’Artagnan, mais peut-être que la prudence leur conseille de les déposer dans un placard, pour éviter l’aventure d’Ampère, déjà de l’Institut mais non encore passé à l’état d’unité électrique. Ampère, assistant en uniforme à une soirée, s’était bientôt senti fort embarrassé de cette épée qui lui battait les jambes et il la détacha subrepticement, la posa dans le creux d’un canapé. Cependant tout le monde s’en allait, il ne restait plus qu’Ampère et la maîtresse de maison qui s’était précisément assise sur le canapé où gisait l’épée. Ampère, fort timide, n’osait pas la déranger et la dame soutenait comme elle pouvait une conversation désespérée, luttant entre sa politesse et le désir de mettre à la porte l’Académicien qui, l’œil fixé sur le creux où son épée s’était enfoncée, avait l’air le plus embarrassé et le plus ridicule. Enfin, elle s’endormit et Ampère avança la main. Il sentait l’épée, il allait la récupérer. Encore un effort et il la tenait ! Mais l’épée vint toute seule, laissant le fourreau, la dame se réveilla soudain, poussa un cri et des domestiques accourus la trouvèrent épouvantée devant un Académicien, l’épée nue à la main ! Cependant, pourquoi une épée aux académiciens ? C’est tout simplement que, lorsque les Académies furent fondées, tout le monde, jusqu’aux laquais, portait une épée. A leur réorganisation, comme on repêchait les traditions, on repêcha l’épée. Ce n’était pas encore ridicule, l’uniforme militaire était partout. Aujourd’hui, cela n’a aucun sens, pas même symbolique.
Hier, j’ouvris par hasard un tome de la « Chronique scandaleuse » (qui ne l’est pas plus que les autres mémoires secrets du dix-huitième siècle) et, en ayant parcouru quelques pages, j’y retrouvai quelques-unes des histoires gaies qui ont fait la réputation de tels de nos contemporains, celle-ci, par exemple : « Un officier municipal, chargé de surveiller les concerts, fait un jour venir un musicien et le reprend sur sa négligence : « Vous vous reposez trop souvent, pendant que les autres jouent. Il y a longtemps que je vous observe. — Mais… — Ne faites pas l’insolent. Je vous ai encore vu hier les bras croisés. — Mais je comptais mes pauses… — Qu’est-ce que c’est que ça, compter des pauses, des gaudrioles, peut-être ? — Mais enfin… — Ah ! taisez-vous et sachez qu’on ne vous paie pas pour ne rien faire. » Ou encore : « Les capitouls ont interdit un opéra-comique, comme trop libre. Sur cela, la troupe afficheBeverley, pièce en vers libres, de Saurin. — Comment, encore des vers libres, vous vous moquez. » Et ils font fermer le théâtre pour huit jours. Les municipalités de province n’avaient pas une très bonne réputation d’esprit à Paris. On y trouve aussi l’histoire du médecin qui compte à un client les visites amicales qu’il lui a faites, les dîners chez lui, les promenades en sa compagnie, et, ce qu’il y a de curieux, c’est qu’une aventure pareille a été jugée récemment et qu’on disait à ce propos : « Voyez à quoi en sont réduits pour vivre les médecins d’aujourd’hui. » Erreur, c’est une vieille anecdote. Ainsi les hommes n’inventent rien, non seulement dans leurs propos, mais dans leurs vies. Ils sont toujours forcés de lire la même chose, de faire les mêmes choses et il se trouve toujours à point un moraliste pour lever les bras au ciel et trouver là un signe des temps. La bêtise elle-même est imitée. Ah ! c’est bien humiliant !
Molière a été presque tendre pour les médecins du grand siècle. Il les a flattés. On s’en aperçoit tous les jours, car il n’en est presque pas où l’on ne découvre, dans quelques archives, de nouvelles preuves de leur malfaisance. Voilà-t-il pas que M. Jovy (le plus intrépide des pascalisants) croit avoir trouvé la preuve qu’ils ont empoisonné Pascal ! Il a eu le courage de dépouiller l’amas de papiers inédits de toute nature que l’on appelle le portefeuille de Vallant. Ce Vallant, fort à la mode en ces temps, fut le médecin de Mmede Sévigné, de plusieurs autres grandes dames et aussi celui de Messieurs de Port-Royal. De là à Pascal il n’y a qu’un pas. Vallant a soigné Pascal et de quelle manière ! Il s’adjoignit un jour Guénault, et voici le début de l’ordonnance qui en résulta : « M. Pascal souffre d’un embarras d’entrailles qui provient d’une humeur mélancolique ; cette humeur, tandis qu’elle fermente, émet des vapeurs qui produisent des symptômes différents suivant la diversité des parties qu’elles atteignent ; elles fermentent parce qu’elles bouillent et cette ébullition provient de la chaleur… » D’où saignées aux quatre membres,ensuita purgareavec force séné, crème de tartre et pommes acides. D’autres fois, ce fut du vin émétique et de l’antimoine et c’est l’antimoine que l’on accuse. Déjà au dix-septième siècle, il était fort soupçonné. C’est un problème, dit Boileau, de savoir « combien en un printemps — Guénault et l’antimoine ont fait périr de gens ». Pauvre Pascal ! L’âme empoisonnée par Port-Royal, le corps empoisonné par Guénault, on s’étonne qu’il lui soit resté quelques lueurs de génie. Les dévôts affolaient son esprit, les médecins torturaient ses entrailles, faisaient de ses membres des fontaines de sang ! Quand la mort le délivra de ses bourreaux, son intelligence vacillait, son corps était une loque. Quelle destinée !
Un statisticien vient de découvrir qu’il y a plus du tiers des habitants de Paris qui demeurent dans des logements trop étroits, entassés les uns sur les autres, et que cela est très malsain. Les malheureux réduits à vivre dans ces étouffoirs seront les premiers de son avis, mais ils lui feront observer que ce n’est pas tout à fait leur faute et qu’ils préféreraient même posséder un hôtel entre cour et jardin ou même une simple villa dans les environs. Mais au prix où sont les pierres façonnées en maisons, ils sont obligés de se contenter de peu, bien que cela les navre. S’ils sont voués au suicide lent, ils ne l’ont pas choisi. C’est déjà très beau pour un pauvre homme, chargé d’une famille, si peu nombreuse qu’elle soit, d’avoir conquis un tout petit appartement dans une vieille maison et il est de son devoir de s’en consoler en se représentant la vie de ceux qui couchent sous les ponts ou qui sont forcés de s’en remettre aux hospitalités ingénieuses de M. Cochon. Quand on soulève de ces tristes questions, on devrait en tenir la solution dans sa main fermée et l’ouvrir au bon moment, pour en faire jaillir la surprise. Autrement, c’est se jouer de notre sensibilité, car nous n’y pouvons rien. Et même, du train dont montent les loyers, ce ne seront bientôt plus les seuls pauvres qui étoufferont dans des casiers minuscules, ce seront encore les petits employés, les petits retraités, se loger dans un vrai appartement tendant à devenir un luxe qui n’est pas à la portée du premier venu. Je souhaite vivement que les maisons à bon marché dont on parle tant soient un remède à cette misère, mais je n’y compte nullement. Ce sera très beau si les architectes consentent à n’y mettre que tout juste la quantité de faux luxe qui permettra de ne pas y louer plus cher que dans les autres.
Il n’y eut jamais plus de tuberculose sous toutes les formes que depuis qu’on a imaginé de s’en prémunir par tous les moyens possibles. Un médecin, récemment, nous mettait en garde contre chiens et chats qui peuvent fort bien la transmettre, surtout aux enfants qui jouent intimement avec eux. La vérité est que tout est dangereux et qu’il n’y a rien de plus dangereux que l’exercice même de la vie, mais aussi que moins on pense à ces dangers de tous les instants, et mieux cela vaut. Le microbe de la contagion est partout. Il nous guette à chaque mouvement et il n’y a vraiment qu’un moyen de lui échapper, c’est de tâcher de mettre son organisme en état de résistance constante. On a soutenu que la fièvre typhoïde dont l’agent est également répandu partout s’attaquait principalement aux débilités et que la vraie cause de sa fréquence dans les casernes était beaucoup moins l’eau que l’état de fatigue des jeunes soldats. La médecine est orientée à ne considérer que les germes vivants des maladies, mais le terrain où tombent ces germes ne saurait être indifférent. L’hygiène sociale ne doit pas faire oublier l’hygiène individuelle dont le premier commandement est une saine nourriture. Mais comment recommander cela sans ironie à toutes ces pauvres femmes qui travaillent pour un salaire qui leur permet de déjeuner avec quatre sous de charcuterie et deux sous de cerises ? Nous prenons toutes les questions à rebours et nous sommes très surpris de n’arriver à rien. Si un enfant peut attraper la tuberculose en jouant avec un chien, il peut tout aussi bien l’attraper en jouant à l’école avec un camarade ou en ne jouant pas, en s’asseyant seulement à sa place sur son banc. Il faudrait ne pas vivre. C’est bien cela. Ce serait même le seul moyen de ne pas mourir.
J’ai une grande sympathie pour ces gens qui travaillent la nuit, pendant que je me repose, qui peinent pour que j’aie à mon réveil un tas de petites satisfactions quotidiennes, sans lesquelles ma vie serait gâtée, et quand je pense à eux, c’est toujours avec reconnaissance. Le boulanger est au premier rang de ceux-là. Je voudrais que les bourgeois songeassent, comme je le fais, à tous ces malheureux qui passent des nuits blanches sur les chemins ou dans des caves pour augmenter les agréments de leur existence. Le travail de nuit du boulanger est le plus connu, étant le plus sensible et le plus pittoresque. On le voit, par les soupiraux, dès dix heures du soir travailler la pâte et la disposer dans des corbeilles. Il n’est donc pas besoin d’être noctambule pour apprécier son labeur. D’autres métiers sont plus secrets ou ne sont observés que par de rares personnes. La lettre qui vous surprend le matin a voyagé ou a été surveillée toute la nuit. Le journal qu’on vous apporte en même temps a tenu debout jusqu’à l’aurore toutes sortes d’employés et d’ouvriers. Le lait, les légumes que vous allez manger se sont mis en route comme vous vous couchiez, ainsi que les fleurs qui vont vous réjouir, et si ces choses viennent de plus loin que les environs de Paris, assez souvent il faut qu’à leur arrivée très matinale il se trouve des hommes pour les recevoir et les distribuer. Le travail humain le plus essentiel à la vie même se fait en grande partie la nuit. Avouez qu’il devrait être mieux rétribué que le travail de jour qui est plus aisé, plus conforme à la physiologie. Or, c’est souvent le contraire. Et tel est notre égoïsme que nous en jouissons la plupart du temps sans y faire attention. Une grève du pain, et plus complète que celle-ci, serait très salutaire, non seulement pour les mitrons, mais pour toutes les sensibilités endormies.
De temps en temps, des gens difficiles trouvent que le pain blanc est trop blanc, que c’est mauvais signe, que cette couleur est suspecte et dénote un lymphatisme étrange. Pour un peu, ils voudraient que le pain fût fabriqué avec ce que l’on ôte du blé pour le transformer en blanche farine, avec le son que l’on destine généralement aux cochons. Ah ! si nous étions, disent-ils, nourris comme les petits cochons, nous serions roses comme eux, et forts, et gras, et dispos ! Il y a déjà quelques années qu’on nous chante cette antienne, si bien que l’on vit, durant quelque temps, régner la mode du pain complet. Pour satisfaire leur clientèle, comme on ne trouve pas dans le commerce de « farine complète », les boulangers faisaient de leur mieux pour obtenir du pain gris. Les amateurs ne le trouvaient jamais assez gris : « Ce pain, disaient-ils, est incomplet. » Ah ! comme les têtes tournent ! On peut, en effet, se rappeler avec quel enthousiasme avait été accueilli ce pain ultra-blanc que permettaient les minoteries perfectionnées, les cylindres d’acier ! Et ce pain ultra-blanc était mis à la disposition du peuple, des pauvres même, au même prix que l’ancien pain grisâtre. Quel progrès ! Une ère nouvelle vraiment s’ouvrait pour les hommes ! Puis le vent a viré. Finalement on s’est aperçu que ce progrès trop visible, oui vraiment trop éclatant, était une pure illusion et qu’il n’y a aucun rapport nutritif ni même savoureux, bien au contraire, entre le pain et la blancheur. Le progrès, c’est de revenir au pain d’autrefois, fait avec de la farine sans éclat, mais solide, qui est produite par les vieux moulins dont les roues tournent dans l’eau ou les ailes, dans l’air. Je n’ai mangé de vrai pain que dans les pays qui passaient pour arriérés, la Hague, la Bretagne.
Il y a une revue qui a pour titre « L’Antivivisection ». On m’en a envoyé un fascicule, peut-être pour me faire réfléchir sur ces questions, peut-être au petit bonheur, en espérant trouver un adhérent aux idées représentées par la ligue du même nom et la revue qui semble la représenter. On a réussi dans la première hypothèse, mais moins je lis de bulletins de ce genre, plus je suis disposé à la sympathie pour leur idée totale. J’aime les animaux, je sympathise peut-être plus avec leurs yeux qu’avec les yeux humains ; ils sont plus limpides, plus doux et quelquefois plus intelligents. Je ne me représente pas sans angoisse un chien ou un chat que l’on torture et je n’aime pas à m’arrêter à une telle pensée. Mais si j’ai de la sensibilité, je me crois doué d’assez de raison et je rougirais vraiment de m’indigner de ce que le docteur Carrel a sacrifié quelques animaux à ses expériences de greffe animale. Et ces pauvres singes auxquels on a inoculé la syphilis ? Et ces petits cobayes aux yeux roses auxquels on a fait toutes sortes de misères ? N’a-t-on pas eu la barbarie d’implanter le cancer sur de jolies petites souris ? Si on pouvait trouver à ce prix-là la guérison du cancer de l’homme, celui qui s’opposerait à de telles expériences ne serait-il pas un ennemi de l’humanité ? C’est grâce aux vivisections de Claude Bernard, quoi qu’en dise la revue, qu’on sait ce que c’est que le diabète et qu’on peut le soigner efficacement. Tout ce que l’on doit demander aux opérateurs, c’est de ne pas faire souffrir inutilement, bêtement les animaux qu’ils soumettent à leurs expériences, et je déteste, autant que les rédacteurs même de la revue, les amateurs imbéciles qui ouvrent un animal vivant pour voir ce qu’il y a dedans. Mais je crois aussi que la plupart des vivisecteurs de profession sont des gens qui obéissent à la nécessité de leur métier et qui ne sont curieux qu’au nom de la science et de l’humanité. Les abus, non la pratique de la vivisection, sont condamnables. Il y en a certainement, mais je ne croirai jamais que l’Institut Pasteur coupe des bêtes en morceaux pour rien, pour le plaisir. On voit que je ne touche même pas à la grande question : les animaux ont-ils conscience de leur douleur ? Elle est insoluble. Il faut accepter les apparences.
Une femme guérissait les malades par des moyens innocents et mystiques, l’imposition des mains et de bonnes paroles. Cela ne doit pas réussir avec tout le monde, mais cela peut très bien donner des résultats momentanés quand on a affaire à des êtres nerveux, hystériques, crédules, à des simples un peu détraqués. Quoi qu’il en soit, un syndicat de médecins dénonça cette femme pour exercice illégal de la médecine et après plusieurs jugements favorables ou défavorables, la Cour d’appel vient de l’acquitter définitivement et, par conséquent, lui rendre la liberté d’imposer les mains tant qu’elle voudra. Les magistrats ont jugé que ce n’était pas là proprement l’exercice de la médecine. Notez qu’elle n’ordonne jamais de médicaments, qu’elle ne touche jamais les malades, qu’elle n’agit que par des gestes, d’où elle croit qu’il émane un fluide. Et si le fluide existe, il s’est montré bienfaisant ; s’il n’existe pas, il ne saurait nuire. C’est fort bien jugé. D’ailleurs pour moi, j’irais beaucoup plus loin dans ces principes de liberté et je ne verrais nul inconvénient à ce que fût proclamée la liberté de la médecine. A bien réfléchir, le privilège des médecins est extraordinaire. Il ne se comprendrait pas, la médecine fût-elle une science exacte. S’il a survécu aux autres privilèges abolis par la Révolution, c’est par suite d’un préjugé plus fort que les principes mêmes. La valeur d’un homme dans un métier se juge par les résultats. Le diplôme est une possibilité, non une preuve de capacité. Ce sera, si vous voulez, un commencement de preuve, mais non la preuve définitive, qui est la guérison même. Il se peut que la méthode positive convienne à la majorité des hommes, mais il se peut aussi qu’à certaines natures convienne mieux la méthode mystique. Il y avait dans les temples des dieux guérisseurs en Grèce des montagnes de béquilles ; il y en a dans les mosquées et dans les marabouts. Toute émotion prévue ou imprévue peut guérir certains états nerveux sous la dépendance desquels évoluent certaines maladies ou du moins certains maux. Un médecin guérit ou améliore souvent l’état d’un malade par la confiance qu’il inspire plus que par les remèdes qu’il prescrit. Pourquoi empêcher un malade d’aller vers la source où il a mis sa foi ? Ceci n’attaque pas les diplômes, mais comment un diplômé ose-t-il se plaindre qu’un non-diplômé fasse mieux que lui ?
Que peut bien manger un homme condamné pour quelque temps à éviter tout aliment salé ? Nous cherchions cela l’autre jour et nous ne trouvions rien en dehors du chocolat et des différentes sucreries qui ne peuvent former un menu appétissant que pour les enfants gourmands. Encore qui pourrait affirmer que l’amande du cacaoyer est pure de tout sel ? Y a-t-il des aliments sans sel, même parmi les végétaux ? La vie sans sel est-elle possible ? Il semble que non, et la recherche d’un régime sans sel serait une chimère. Son premier élément est toujours le lait, mais le lait, qui est un produit animal, contient évidemment des traces de sel. Il en est de même des œufs. Les plus fades végétaux doivent contenir du sel, et l’herbe des champs elle-même est assez salée pour transmettre sa salure aux animaux qui ne vivent que d’herbe et dont la chair, pourtant, et le sang ont un degré élevé de concentration saline, et un degré constant d’ailleurs. On se demande donc si les herbivores se contentent de puiser dans les végétaux les traces de sel qu’ils contiennent, ou s’ils ne se trouvent pas, par le fait même qu’ils sont des vertébrés, doués du pouvoir de fabriquer le sel nécessaire à leur vie. Il en résulterait, pour les humains, la parfaite inanité des régimes salés ou dessalés, puisque ce serait l’organisme qui fabriquerait son sel, s’il n’en reçoit pas, de même qu’il le rejette s’il en reçoit trop. Le sang d’un végétarien et le sang d’un marin nourri de viande salée contiendront parfaitement la même teneur en sel, et ceci n’est pas sans faire réfléchir. Pourtant, il est très possible que les régimes viennent précisément au secours de l’organisme en lui épargnant la moitié de la besogne. Puis, dites-vous que vous êtes un sujet d’expérience et que si vous mourez de faim, c’est pour la science. Quel réconfort !
S’étant mise à substituer aveuglément le raisonnement à l’expérience, la médecine moderne décréta contre le vin. Inutilement l’exemple des siècles protestait. De tout temps les races européennes, et surtout depuis l’extension du catholicisme qui en a fait un de ses fondements, ont bu du vin, s’y sont peu à peu habituées, l’ont incorporé à leurs mœurs. Et là où la vigne ne pousse pas, de tout temps aussi les hommes s’étaient créé diverses boissons alcooliques, cidre, bière, d’autres encore, et tout cela était considéré comme un bienfait quotidien. Il semble, si ces boissons furent, à un certain moment, jugées dangereuses par leur abus, qu’on aurait dû tout au moins tenir compte de l’habitude qu’en avaient les hommes. La pratique même de la médecine ne montrait-elle pas qu’il est dangereux de supprimer tout d’un coup une mauvaise habitude, fût-ce l’alcool pur, fût-ce le tabac, et même l’éther ou l’opium ? Les médecins ne comprirent pas ce mécanisme physiologique et persuadèrent à beaucoup de leurs clients de ne boire que de l’eau : les cas d’appendicite se multiplièrent. Ce n’est que tout récemment que l’on découvrit qu’il pouvait y avoir une relation entre ce régime trop bénin et l’extension de ce mal. La médecine commence à céder et n’est pas très éloignée de croire maintenant à l’utilité des boissons alcooliques prises à dose modérée et, par-dessus tout, du vin. Dans quelques siècles, cette campagne contre le vin, partie d’un pays qui est la région par excellence de la vigne, paraîtra inimaginable, mais on en trouvera peut-être la cause dans le phylloxera et les fraudes qui s’ensuivirent. Les ennemis du vin auront confondu avec le jus de la vigne des mixtures horrifiques où il entrait jusqu’à des teintures, jusqu’à de l’acide sulfurique.
Le rhume est un état où on ne peut ni parler, ni lire, ni écrire, ni penser à autre chose qu’au mal ridicule qui nous étreint. La grande distraction de l’homme enrhumé est d’abord de rechercher dans ses souvenirs, épais comme le brouillard, la cause de son rhume. Il ne la trouve jamais avec certitude. Il semble qu’on n’ait rien à se reprocher et pourtant le mal est venu. Il est là. On le sent grandir avec épouvante. Mais les souvenirs s’épaississent encore, et il ne nous reste de conscience que pour courir après une respiration qui menace de s’échapper tout à fait. Le rhume est un mal ridicule, mais aussi un mal affreux. Il est probable que s’il durait plus de vingt-quatre heures à l’état aigu, il serait classé parmi les tortures. Mais si ce n’était pas une torture, ce serait encore une humiliation, car ses manifestations extérieures rendent l’homme grotesque. Le rhume vous retranche de l’humanité. D’ailleurs, maintenant que l’on voit la contagion partout, on s’écarte volontiers de l’homme enrhumé. Mais si le rhume se transmet par contact, rien n’est plus capricieux. S’il y a un microbe de la chose, ce qui est possible après tout, c’est un microbe fantasque, qui se développe dans les courants d’air, dans les souliers humides et de là saute subrepticement dans les fosses nasales. Je ne pense pas que l’on ait même tenté un commencement d’explication de la relation qui existe entre la plante des pieds et le siège du sens olfactif. C’est un des mystères de la physiologie humaine et l’un des plus désagréables. Mon état ne me permet pas de creuser davantage la question, mais il m’impose de la soumettre aux physiologistes. Il me reste tout juste assez de lucidité pour envoyer chercher chez le pharmacien des drogues inutiles, mais dont l’essai me fera toujours passer le temps.
C’est un jeu auquel on se livre beaucoup en ce moment dans la presse et sans doute dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. En voici le thème, qui a été fourni par une pièce de théâtre : « Si l’on vous annonçait, mais péremptoirement, que vous n’avez plus que cinq ou six ans à vivre, que feriez-vous, comment prendriez-vous la chose ? » N’insistons pas sur ce que la proposition a d’irréel. Il n’est donné à personne d’en condamner une autre à la mort différée. On ne voit ce mot que sur les prospectus des compagnies d’assurances et encore dans un tout autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas fou n’affectera une telle assurance de diagnostic, d’abord parce qu’il ne la possède pas, ensuite parce que, la possédant, il se gardera bien d’en faire usage. Et encore, nul malade ne le croirait, s’il prononçait une telle condamnation. C’est contraire à la psychologie humaine. La vie n’est possible que greffée sur une certaine espérance, si indécise qu’elle soit et si précaire. Le philosophe même, qui ne croit pas à l’avenir et qui se sait parfaitement dans la main du destin, se sentirait mal à l’aise si sa fin, dont il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste, lui était marquée avec tant de certitude. Ceux même qui n’aiment pas les projets et qui sourient à qui leur demande ce qu’ils feront l’an prochain, n’obéissent qu’à un état d’esprit assez vague, à une tendance de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont pas des condamnés. Quant à la fable dramatique, elle n’est pas sensée. Quand la science donne six ans de vie à une jeune tuberculeuse, c’est comme si elle lui donnait l’avenir, car six ans contiennent toutes les possibilités.
Il y a vraiment peu d’esprits capables de pousser jusqu’au bout la logique de leurs déductions, même dans le domaine scientifique. Ainsi je viens de lire un excellent livre sur les « concepts fondamentaux de la science » du philosophe, italien malgré son nom, Federigo Enriques. Tant qu’il reste dans la science pure, ses principes sont solides, mais il a voulu aborder la psychologie et aussitôt le philosophe a déraillé, s’engageant dans une dissertation qui tend à prouver que « la thèse de la liberté de notre volonté ne contredit pas le déterminisme ». Voilà encore un savant qui a été ébloui par la morale et qui s’est demandé avec anxiété ce qu’elle deviendrait si on soumettait la volonté au déterminisme des motifs. Alors il se trouve entraîné par la puissance du préjugé à confondre la liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas, dit-il, en substance, de quel côté la girouette va tourner ; donc elle est libre. Représentons-nous un monsieur jeune, riche, de très bonne santé, devant la carte très variée d’un grand restaurant. Pour lui, pour nous, qui l’observons, il semble libre d’ordonner son menu. Mais dans le fait, cette liberté est strictement commandée par ses goûts, ses curiosités, la capacité de son appétit. Nous sommes dans une situation analogue devant les actes possibles de la vie. Nous croyons les choisir et ils nous sont imposés à notre insu par les actes antérieurs que nous avons accomplis ou dont les conséquences nous ont touché. La seconde avant d’agir, quelquefois nous ne savons pas comment nous allons agir, mais notre inconscient le sait pour nous. La preuve de la non-liberté de la volonté est dans l’existence même des personnalités, des caractères. Si nous étions libres, nous n’aurions ni personnalité, ni caractère, nous tournerions au hasard. Il nous reste cependant une liberté ; nous sommes libres d’inventer des motifs, libres de colorer à notre gré les actes où la nécessité nous incline. Et cela suffit pour nous donner l’illusion de la volonté libre. Mais cela même est une manière de parler qu’il ne faudrait pas analyser de trop près.
On a découvert successivement que l’inventeur de l’Amérique était italien, espagnol. Le voilà maintenant corse, comme Napoléon, et, par la plus étonnante des prestidigitations historiques, français, toujours comme Napoléon. Colomb serait né à Calvi. Or, la ville de Calvi se donna, en 1459, au « Sérénissime Seigneur le Roi de France » : donc, quand il découvrit l’Amérique, il était sujet français. Est-ce la vraie raison ? Admettons que Colomb soit né à Calvi et faisons abstraction de cette donation à la France, qui n’eut pas grande conséquence, il n’en serait pas moins français, puisque la Corse est devenue dans la suite des temps un département français. C’est là le vrai raisonnement, et il me plaît. Grâce à lui, on peut démontrer qu’Homère et Jésus furent des célébrités turques et Bouddha une personnalité anglaise. Au moins c’est amusant. Que ces questions de nationalités sont donc mal comprises ! Cela n’a vraiment de valeur qu’au point de vue de l’impôt et de la judicature. Ce qui importe, c’est la race, qu’un transfert de propriété ne saurait changer. Si l’histoire était une chose sérieuse et scientifiquement comprise, on dirait que Napoléon était corse, et on ne dirait jamais qu’il était français, car la race corse a complètement évolué en dehors de la race française. Il ne serait pas plus légitime de l’appeler italien, car la Corse a de même évolué tout à fait séparément des diverses républiques ou principautés italiennes. Il est certain que cette conception des races, opposée à la conception des nationalités, mettrait beaucoup de trouble dans les esprits et dans les manuels historiques… Mais je m’aperçois que, résumée en trente ou quarante lignes, la question est difficile à faire comprendre. Moins peut-être que « l’origine française » d’un homme né en Corse auXVIesiècle.
Les départements n’ont jamais eu qu’une vie officielle et administrative. Ils ne sont guère entrés dans la conversation, et ce qui a le plus contribué à les maintenir en dehors de l’usage, c’est peut-être que les chemins de fer ont ignoré leur existence. Comme ils s’étendent nécessairement sur tout un groupe de départements, ils ont adopté soit les noms plus vastes des anciennes provinces, soit les noms de régions. L’État, lui-même, est bien obligé de diviser ses lignes en lignes de Normandie, de Bretagne et du Sud-Ouest. Partout, c’est de même : il y a deux voies pour aller dans le Midi, la Bourgogne et le Bourbonnais. L’amour assez nouveau des paysages a également redonné l’existence aux anciennes provinces. Il y a les paysages du Berry et les paysages de Provence, ceux du Dauphiné, de la Champagne ou du Limousin, récemment découverts. Au point de vue esthétique, du moins, le département n’est qu’une petite division du territoire français. Cela tient aussi à ce que beaucoup de noms de départements sont très mauvais : Seine-Inférieure, Tarn-et-Garonne, Haute-Vienne, etc. Puis, franchement, même du point de vue administratif, le département est devenu trop petit. Mais laissons cela. Plusieurs provinces aussi étaient très petites et d’autres, immenses, étaient sans aucune cohésion. Il est certain qu’on ne rétablira jamais les provinces dans leur état ancien. D’ailleurs, qu’était en dernier lieu l’Ile-de-France ? On n’en sait rien. Un nom, peut-être, et moins en usage qu’aujourd’hui. Est-il possible de reconstituer la Normandie ? Il n’y a aucun rapport d’intérêts entre la région de Rouen et la région de Coutances, qui se rattacherait plus volontiers à celle de Rennes. Mais quel inconvénient à ce que les deux catégories de noms soient conservées ? Les uns et les autres répondent à des besoins différents. Si on réforme les divisions préfectorales, les anciennes provinces ne seront certainement pas un modèle à suivre. Ce ne sont plus que des divisions géographiques et esthétiques.
Ce fut, au grand siècle, un pays ridicule et, de plus, un lieu d’exil. Un sieur Jannart, ami de Fouquet et parent de La Fontaine, ayant été prié de se retirer à Limoges, le poète l’y suivit. Plusieurs de ses lettres à Mllede La Fontaine sont datées de cette ville ; il en goûte surtout la table et la bonne compagnie, dont il loue les mérites. On y voit cependant que la connaissance du français cessait vers Bellac : plus loin, le paysan ne parle que son patois. On croyait fermement, dans le reste de la France, que le Limousin était un pays de rustres, quasi de sauvages, et ce nom seul suffisait à faire rire. M. de Pourceaugnac est « gentilhomme limosin », et cela tout d’abord égayait le parterre. Molière, ayant à plaire au public, devait feindre de partager ses préjugés. La Fontaine ne les partage point, mais il les connaît : « N’allez pas, dit-il, vous figurer que le reste du diocèse soit malheureux et disgracié du ciel comme on se le figure dans nos provinces. Je vous donne les gens de Limoges pour aussi fins et aussi polis que peuple de France. » Cependant il les trouve un peu complimenteurs et ils ne lui plaisent point. Le préjugé contre cette province et ses habitants dura longtemps. Encore au siècle dernier on ne voulait les connaître que d’après les maçons qui en étaient presque tous originaires. Auvergnats, Savoyards, Bretons et Limousins passèrent longtemps pour des types peu recommandables, gros paysans sales, mangeurs de soupe, avares et retors. Puis on vit peu à peu qu’ils ressemblaient à tous les autres paysans et qu’ils avaient leurs mérites. Comme pays, le Limousin est encore un des moins connus, bien qu’il soit l’un des plus pittoresques. Mais son tour est enfin venu de connaître la mode, de recevoir et peut être de garder les visiteurs. Étant le dernier découvert, il est certainement le moins gâté. Touristes, profitez de cette virginité.
Il est bien curieux, ce nouveau guide en Savoie que vient de publier M. van Gennep, au nom si peu savoyard, mais qui n’en a pas moins de multiples raisons pour aimer ce pays, qu’il connaît mieux que quiconque. Guide n’est pas le mot. C’est plutôt une monographie pittoresque, quoique, si j’allais là-bas, je l’emporterais sans doute avec moi plus volontiers que tels ou tels guides proprement dits, car avec lui, j’emporterais l’âme même de la Savoie. Histoire, géographie, contes, légendes et traditions, il résume tout cela dans une manière sûre et agréable aussi. On y apprend que, comme toutes les autres provinces curieuses de France ou des entours, la Savoie fut découverte par les Anglais. Ce sont eux qui les premiers contemplèrent ses montagnes avec un regard désintéressé, avec l’espoir d’y trouver une émotion. Cela remonte auXVIIesiècle, à l’heure où les Français qui auraient pu partager de tels sentiments se contentaient de voyager de Paris à Fontainebleau, en carrosse mal suspendu. Un Anglais parcourait alors l’Europe « à cheval, en charrette, en bateau, en chaise à porteurs, mais surtout à pieds ». Plus tard il se lança à travers l’Orient mais si c’était encore assez hardi, ce l’était peut-être moins que d’explorer la Savoie. Il faut retenir son nom, c’était un certain Thomas Coryat. Sa relation n’a pas encore été entièrement traduite. Avant lui, le Vénitien Morosini a dit quelque chose de la Savoie, mais Morosini n’a aucun sens du pittoresque. Il l’a beaucoup moins que l’historien latin Ammien Marcellin, qui donne du paysage alpestre un tableau assez saisissant et parle romantiquement de l’horreur des neiges éternelles. Trois Italiens duXVIIesiècle connurent aussi la Savoie, qui les étonna. Après eux, il n’en est plus guère question jusqu’à Jean-Jacques et à son aventure des Charmettes. On sait que la Savoie existe, on la traverse mais on ferme sans doute les yeux à ce moment, on ne la voit pas. Le livre de M. van Gennep me l’a montrée. Avant lui je ne la connaissais guère.
J’espère que les délégués du tourisme, qui vont se réunir, sauront trouver un rôle et une place d’honneur pour notre grand touriste, pour Ardouin-Dumazet, qui a parcouru, et souvent à pied, le bâton à la main, la France entière, et qui a rédigé ses observations en cinquante-cinq ou soixante volumes, car l’œuvre continue. Ayant tout vu, il trouve sans cesse à revoir et peut à peine consentir à se déclarer satisfait d’une œuvre que tout le monde juge admirable et unique. Il avait déjà rédigé un « Voyage en France » fort complet, mais des changements économiques considérables s’étaient produits. Il reprit son bâton et recommença le pélerinage. Il avait réservé cette révision à son fils, mais la mort le lui prit, il y a quelques années, et il se mit seul courageusement à la tâche. Cette œuvre est d’une telle nature, si précise et si pénétrante, qu’elle instruit même les vieux provinciaux, passionnés de leur pays, et qu’elle leur révèle des aspects nouveaux de la région où ils vivent et d’où ils n’ont jamais détourné les yeux. Il sait allier l’exactitude au pittoresque et, véridique comme une enquête économique, il a des enthousiasmes de paysagiste devant les aspects variés qui se sont successivement offerts à ses explorations patientes et réfléchies. Peu de personnes, peut-être, ont lu d’un bout à l’autre ces soixante volumes, mais il n’est, non plus, de curieux qui n’en ait voulu connaître quelques-uns, ceux qui concernent sa province natale, la région de ses souvenirs d’enfance. C’est dire que partout Ardouin-Dumazet a des admirateurs et des fidèles. Les touristes assemblés trouveront certainement moyen, j’en suis sûr, d’honorer ce grand touriste, ce grand découvreur de son pays.
M. Fallières a innocemment confié à un journaliste, qui l’a répété sans malice : « Au cours de mes voyages présidentiels en chemin de fer, j’ai aperçu la France. Notre pays est si beau qu’il m’a pris un ardent désir de le connaître. Libre, je voyagerai un peu. » Quelle belle occasion de sarcasme pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes. Et l’un d’eux est bien vite allé déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu courtisan : « Le duc d’Orléans connaît l’Europe comme un bourgeois sa ville. » On ne lui reprochera pas de ne pas connaître aussi bien la France, ce n’est pas sa faute, mais cela ne rend pas plus émouvant le mot de M. Jules Lemaître. Connaître un pays en touriste, ou le connaître au point de vue administratif, agricole ou politique, ce n’est pas tout à fait la même chose. On peut fort bien gouverner ou présider un pays dont on connaît médiocrement les beautés naturelles. Quant à moi, j’admire plutôt la verdeur de cet homme qui, à soixante-dix ans passés, semble vouer ses derniers ans au laborieux métier de touriste. Tous les jours, en wagon ou en automobile ; tous les jours, un lit nouveau et une table nouvelle ; tous les jours, des impressions différentes qui, n’ayant pas eu le temps de se classer dans la mémoire, y restent superposées dans une extrême confusion. Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a de si curieux effets de lumière dans les vitraux ? Était-ce dans le Nord ou dans le Midi ? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires, était-ce des hêtres où des chênes ? Et ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées ? On peut dire de la terre, de la France même, ce qu’on a dit de l’art. La France est vaste et la vie est brève. Une province aussi est vaste à qui la veut bien connaître, et une ville aussi et aussi un canton. Qui connaît la propre chambre où il vit ? Goncourt ne trouva-t-il pas muet un monsieur à qui il demanda : « Quelle est la couleur du papier de votre chambre à coucher ? » Mais il est bon de rêver aux choses qu’on ne verra jamais.
Nous sommes habitués maintenant aux feuillages follement agités du cinéma et le feuillage rigide du théâtre nous semble encore moins naturel. Je faisais cette remarque à l’un des décors deFaust, extrêmement agréable, d’une valeur de tableau, mais, comme un tableau, donnant la sensation d’être en dehors du mouvement. Il y a là une contradiction qui nous est plus sensible que jamais entre la nature agitée du premier plan et la nature figée des lointains, pas assez lointains pour qu’il fût admissible d’y voir les choses légères dans une telle immobilité. Mais, il faut en prendre son parti. Tout perfectionnement dans la mise en scène ne fera qu’accentuer son côté artificiel et plus un décor approchera en de certains points de la vérité et de la perspective, plus il s’en éloignera par certains autres. On arrivera sans doute à des concordances précises du cinéma et du phonographe qui donneront des représentations parfaites pour l’ouïe comme pour la vue, mais peut-être que cela ne sera plus de l’art. Les combinaisons mécaniques peuvent devenir d’un réalisme absolu et satisfaire moins le sens esthétique qu’un certain désaccord entre les deux éléments spectaculaire et auditif. D’ailleurs, c’est là un point secondaire. Il était bien plus intéressant pour moi de remarquer combien le côté mélodrame de la vieille tragédie romantique et éternelle empoignait le public, plus sensible, au malheur de Marguerite qu’à la fantasmagorie métaphysique où elle n’est en réalité qu’un accessoire. Il faut convenir qu’il a raison et qu’il n’y a que cela de bon dans le « premierFaust». L’humain ne se démode pas. Il n’en est pas de même du surhumain.
Un jeune écrivain qui connaît à merveille le dix-septième siècle, M. Émile Magne, contestait l’autre jour l’originalité de Le Nôtre. Des gravures du temps de Louis XIII présentent déjà des jardins fort analogues aux siens. C’est bien possible. Il y eut des tragédies avant Racine et avant Corneille, mais personne, ni même M. Magne, ne conteste sans doute le mérite particulier de ces deux poètes. Ils n’inventèrent peut-être rien, mais ils firent mieux que d’inventer. Le génie invente rarement : il perfectionne. C’est du moins ce que l’on ne peut enlever à Le Nôtre. Encore qu’à ses jardins trop bien dessinés je préfère un bois embroussaillé, je reconnais volontiers que les géométriques conceptions de Le Nôtre se marient admirablement avec les majestueuses architectures. Elles les soutiennent, elles les font valoir, leur servent de transition avec la nature. On sait que M. Corpechot appelle cela les jardins de l’intelligence. Le mot est heureux, mais la question est précisément de savoir si le sentiment n’a pas le droit, lui aussi, de prendre ses ébats dans un jardin et d’y venir rêver. Le jardin n’est-il pas plutôt un lieu où l’on se promène, où l’on se repose, qu’un lieu que l’on vienne admirer et dont on veuille comprendre la belle ordonnance. Mais est-il nécessaire, même pour satisfaire l’esprit au détriment des sens, que les charmilles y soient taillées en toupies ou disposées en labyrinthe ? Ces jeux me gâtent, non pas le parc de Versailles qui est vaste et qui contient aussi de vrais arbres, mais l’idée qu’ils m’imposent de Le Nôtre et de ses contemporains. Cette manière de dominer la nature est bien factice et n’a même pas l’excuse de l’utilité que peuvent présenter les espaliers en arête de poisson ou les cordons de pommiers nains. Peut-être que pour comprendre la nature, il faut d’abord en respecter les formes. Mais on a bien le droit de ne pas reprocher à Le Nôtre son mauvais goût, qui, au fond, ne fut peut-être que de la bonhomie.
FIN