III

… Cette femme tenait une lampe, et nos ombres dansaient sur les dalles du couloir où nous courions muets et rapides. Le contact de sa main communiquait à la mienne une délicieuse sensation de fraîcheur. Je m’enivrais du parfum violent qu’elle exhalait au mouvement de ses voiles, et, quoiqu’elle se tînt un peu en avant de moi, je croyais voir briller ses yeux. Mais l’ardeur amoureuse qu’ils allumaient dans mon cœur s’éteignit à ce moment même où l’Indienne disparut. Elle le fit d’une façon si furtive et si douce que je m’aperçus de son absence lorsque je me trouvai seul dans une salle où je continuais machinalement d’avancer. Posée dans une niche où grimaçait un faux dieu à tête d’éléphant, la lampe éclairait mal ce lieu obscur, et le plafond était si bas que je craignais de le voir descendre pour m’écraser sous son poids. De cette lampe en cuivre, abandonnée par l’Indienne, l’huile dégageait les effluves sensuels dont j’avais cru que la porteuse était la dispensatrice. Et j’en conclus que cette fille de pagode appartenait à la plus basse condition.

C’était une salle très vaste, carrée et dont les parois et les mille piliers sculptés ne mesuraient point huit pieds en hauteur. Autour de moi, au halètement de la lampe, les monstres de pierre semblaient danser le long des murs, descendre des fûts et se ruer vers l’obscurité du fond, dans un brouillard bleuâtre qui sentait le sandal, l’aloès et la myrrhe. Un autel se dressait là, avec une idole, et à ses pieds luisait, ainsi qu’un charbon ardent dans les ténèbres, une autre lampe dont j’entrevoyais le cuivre incrusté d’argent.

Debout, près de l’autel, une femme veillait, et ses bras, qu’armaient des épaulières et des spirales d’or, étaient tendus dans un mouvement d’adorante. Elle jeta des aromates sur des braises, et un nuage embaumé s’éleva qui la cacha à mes yeux. Mais avant qu’elle ne s’évanouît, pareille à un fantôme de cauchemar, j’avais aperçu sa tête coiffée d’ornements dorés et couronnée de jasmin, les gemmes étincelant sur sa face, sa taille souple et fière que dégageait la courte brassière de brocart, et ses pagnes plissés qui empruntaient à la lumière rougeâtre leurs reflets couleur de sang. Puis la lampe de l’autel avait cessé de palpiter dans la nuit.

Je la sentis, la magicienne, s’avancer vers moi, sans la voir et sans l’entendre : ses pieds glissaient sans bruit sur le pavé. Je sentis, à travers mon collet de buffle, sa main aux doigts chargés de bagues se poser sur ma poitrine à la place où battait mon cœur, alors que les anneaux d’argent fin de ses chevilles n’avaient pas même sonné. Sûre d’elle-même, elle saisit la monnaie qui pendait au bout de son fil. La lampe se raviva subitement. Une flamme haute de deux pieds peut-être vint lécher les genoux de l’idole, se refléta sur le basalte poli de son corps, illumina d’un coup les joyaux qui de son ventre à la pointe de sa tiare lui formaient un vêtement continu. Et cette image de femme sembla vivre. Je crus voir sa gorge s’enfler plus fière, ses paupières battre, ses narines se gonfler. On eût dit que la Déesse voulait aspirer le parfum des fleurs pâles qui retombaient en guirlandes des deux côtés de son cou.

Et, tandis que la princesse, — car son port me l’avait dénoncée, — attentive à confronter ma moitié de pièce d’or avec celle qui s’attachait à son collier par une courte chaîne, se penchait sans défiance, je l’emprisonnai dans mes bras. Son cri d’angoisse ne monta pas plus haut dans le temple désert que la flamme de la lampe sacrée qui s’en allait mourant. Je pus croire que l’idole se taisait, complice de mon désir amoureux.

Qui ne m’excuserait ! Cette femme de l’Inde était si belle qu’après plus d’un demi-siècle je me trouverais capable d’en retracer le portrait. Mais qu’importe !

Ainsi donc je soumis à ma loi cette créature du Diable, sans songer au calice d’amertume que je me condamnais à épuiser. Mais, si la sagesse intervenait toujours à point pour endiguer nos folies, aucune joie ne serait goûtée en ce monde et mieux vaudrait ne pas naître. Il n’en est pas moins vrai que, lorsque je dus quitter ma victime, — un Français dirait « ma conquête », mais, grâce à Dieu, je suis né à Viterbe et n’ai jamais servi que l’Empereur, — une tristesse immense dissipa toutes les fumées de mon amour. Je ne parle pas naturellement de cette tristesse inhérente à l’homme et qui l’accable sous le remords et le dégoût de sa faute sitôt après qu’il l’a consommée. Cela s’était passé si rapidement que je n’avais pas même pesé les conséquences de ma téméraire et trop heureuse entreprise.

Qu’allais-je devenir ? En ce temple, qui, fatalement, serait mon tombeau, j’avais, avec une douce violence, abusé d’une femme de haute caste, et cela sous les yeux de rubis de son idole ! Ridicule en tout autres temps, le simulacre enguirlandé m’inquiétait à cette heure au delà du possible. Le rire de sa mine impassible avait je ne savais quoi de formidable et de tragiquement mystérieux. M’enfuir ? Il n’y fallait pas songer. Et, de toutes manières, ma mission de sauveur prenait sa fin. Adieu les trésors promis par le rajah ! Hélas ! une fois de plus, mon ardeur amoureuse avait traversé ma cupidité dans ses voies. En cette ville inconnue, loin de tout secours, j’étais condamné à périr obscurément, après avoir senti la fortune perfide me caresser de son aile.

Un instant, ma rage m’inspira cette idée de venger ma mort prochaine par celle de la princesse. Je pensai la percer de mon épée, tandis que, dans le désordre de ses pagnes, elle gisait inanimée sur un banc. D’elle-même, comme si elle m’eût deviné, la dame indienne vint alors s’offrir à mes coups.

— Étranger ! — murmura-t-elle d’une voix plus douce que les frissons de la brise qui soufflait discrètement à travers la colonnade, après avoir rasé la pièce d’eau, dont la nappe argentée se ridait au pied du perron où je me tenais irrésolu et morose. — Étranger au cœur de fer, je te supplierais de m’arracher la vie si un devoir plus haut que la mort ne me commandait de vivre jusqu’à ce que je l’aie accompli ! Contre toi la haine ne trouve point sa place dans mon cœur. Moi seule suis coupable qui ai, en cette nuit, trahi et ma vertu et ma caste et mes Dieux.

Alors je la repris dans mes bras, tentai de la consoler par ces paroles qui n’ont point de sens, mais que les femmes préfèrent aux discours les mieux conduits. Elle se dégagea avec une fermeté molle, secoua la tête, essuya ses larmes qui se mêlaient à ses perles et dit :

— Suis-moi sans crainte. L’heure passe et c’est à peine si le temps nous restera d’emmener la princesse hors de ce temple funeste. Hâtons-nous ! Bientôt les prêtres viendront chercher la Déesse.

Ces paroles me causèrent une désagréable surprise. J’avais cru, d’après la beauté de cette femme et la richesse de sa parure, posséder la princesse elle-même. Et je n’avais imposé mon amour qu’à la gardienne de l’idole. Je commençai de ressentir pour la brahmine une profonde aversion.


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