Le Miraculeux Serpent de Fondi

A Madame Jean Renouard.

Parmi les religieux du monastère de Fondi, établi, ainsi que chacun sait, par saint Honorat lui-même, il en fut un que personne ne surpassa en mérites non plus qu’en vertus. Or ceci se passait au temps du bienheureux Félix, de l’ordre des Bénédictins. Et Félix vint après Libertin, de glorieuse mémoire, qui vécut à l’époque où Totila, roi des Goths, ravagea l’Italie.

Le religieux de Fondi exerçait en toute humilité les fonctions de jardinier. Chaque jour que Dieu donne, l’on pouvait le voir bêchant, émondant, sarclant ou semant, dans le potager du couvent. Ses salades dépassaient en beauté celles-là mêmes que l’empereur Dioclétien cultiva, jadis, de ses mains, lorsque, dégoûté du pouvoir, il se retira dans son petit bien de Salone pour y faire pousser des laitues.

Que les salades et les légumes du bon moine fussent capables d’exciter la convoitise, c’est ce qui ne surprendra personne. Un audacieux voleur, trouvant ces herbes de défaite, pénétrait fréquemment dans l’enclos, en passant par-dessus la haie. C’était à l’heure de midi, heure où les moines, fatigués par l’extrême ardeur du soleil, se reposaient dans leurs cellules, que ce voleur rustique envahissait le potager sans gardien. Au mépris des plantations chères au père jardinier, il courait par les plates-bandes et les planches, piétinant brutalement, sous les épaisses semelles de ses caliges barbares, ce qu’il ne jugeait pas à propos d’emporter. Puis il s’en retournait, les mains pleines.

Et, lorsque le bon jardinier du monastère, ayant fini sa sieste, rentrait dans l’enclos, il trouvait son œuvre maraîchère détruite et ses meilleurs produits rapinés. Alors une profonde tristesse succédait à la joie innocente qu’il se promettait de son travail, et il murmurait : « Mon Dieu, est-il possible que de pareilles choses se passent sans que votre volonté s’en mêle ? Ou bien est-ce que, dans votre infaillible sagesse, vous avez arrêté qu’il en soit ainsi ? Notre saint prieur me blâmera donc, et seul je supporterai le poids d’une faute qui n’est point mienne, puisqu’il vous plaît, ô mon Dieu ! Je plante beaucoup et je récolte peu, sans doute ; par là, daignez-vous me fournir un frappant exemple des peines que chacun de nous doit se donner pour mériter et acquérir les joies de l’éternité. »

Mais, un matin qu’il se lamentait devant un carré de choux éclairci sans discrétion et foulé d’une façon sauvage, le moine jardinier aperçut un serpent qui se glissait parmi les herbes. C’était un serpent long et sombre, tels ceux que la superstition des païens multipliait encore aux environs des temples d’Esculape, et qui sont le vivant emblème de ce faux dieu de la médecine. N’a-t-on point écrit que le médecin doit être, entre tous, avisé, subtil et prudent ?

Sans s’effrayer de cette rencontre, le moine appela le serpent. Et celui-ci, docile à sa voix, s’arrêta, rampa en arrière et se tint dans une attitude à la fois respectueuse et timide devant le saint homme, qui lui parla en ces termes :

— Serpent, mon ami, tu es, comme moi, un hôte de ce jardin, et je te connais de longue date. Aux yeux prévenus du vulgaire tu apparais comme un être malfaisant et impur et le symbole du Malin. Ceux qui pensent ainsi se trompent ; ils jugent d’après des idées fausses inculquées par des ignorants. Malheureusement le nombre des sots est plus gros que celui des étoiles, et la majorité des hommes se repaît de vains mots. Pour moi, habitué à te voir serpenter avec vélocité, et de-ci et de-là, je ne partage point cette opinion. Le vulgaire veut que, condamné par la malédiction divine, tu rampes sur le sol jusqu’à la consommation des siècles et te nourrisses de terre. En vérité, rien n’est plus faux : c’est là encore une simple figure, et il convient de distinguer. Écoute-moi, serpent ! Tu es une créature de Dieu, qui ne fit rien de mauvais…

Le serpent, charmé par ce discours, se roula sur lui-même, dressa sa poitrine et son cou et honora à sa manière le saint jardinier en le saluant de plusieurs révérences perpendiculaires. Il siffla même très doucement et agita sa langue noire et bifide qui rappelle un des plus affreux attributs du Diable et aussi du démon Virbius qu’adorent les idolâtres.

Et le moine continua :

— Oui, serpent, lorsqu’on t’accuse de vivre de la terre, c’est une simple figure. Tu te nourris, en vérité, de petits animaux terrestres, et tu te rends utile, selon ton pouvoir, en dévorant les créatures malfaisantes dont tu purges mon pourpris maraîcher. Quoique sans pieds, tu cours après les rats. Saisis de terreur, ils se précipitent dans ta gueule béante ; ou bien tu les enserres dans tes replis. Tu fascines les oiseaux du ciel, qui, étourdis de vertige, tombent à ta portée. Ou bien encore, capable de grimper sans mains, tu gagnes les branches des arbres, les enlaces, t’élèves jusqu’à leurs fourches, où tu découvres les nids remplis d’œufs. Ainsi tu avales, avant qu’ils n’aient pris forme, les petits de ces passereaux qui mangent mes graines. Ensuite, tu te chauffes paresseusement au soleil, quand tu ne t’offres pas les plaisirs du bain dans ma citerne. Semblable à une galère dénuée de rames, tu y nages. Puis, tu t’enfonces, ne laissant dépasser que le bout de ton museau. Et moi, lorsque je puise de l’eau, je dois user de mille précautions pour ne point heurter ta tête avec mon pot de terre. Un jour, le frère Albin, qui m’aidait à arroser, te remonta dans ce pot. Telle fut sa frayeur que, lâchant la corde, il laissa tout retomber le long des parois, et tu fus précipité dans l’eau avec les tessons. Mais nul n’ignore que le frère Albin est aussi lourd et stupide que tu te montres souple et délié. En vérité, serpent, mon ami, tu es une belle œuvre de Dieu.

Sensible aux éloges du moine, le serpent darda plusieurs fois sa langue fourchue, ce qui, chez ces bêtes terrestres, est signe de grande satisfaction. Ses yeux couleur de topaze luirent d’un feu plus clair, et ses anneaux se recourbèrent harmonieusement jusqu’à dessiner la figure parfaite du chiffre huit, tel que les Arabes ont coutume de le tracer. La tête un peu penchée de côté, comme qui écoute attentivement, il approuva, par quelques sifflements joyeux, le moine jardinier, qui ne s’interrompait point de parler.

— En vérité, serpent, tu es avec moi, et mieux que moi-même, l’incorruptible gardien du potager. Et je t’en remercie grandement. Faut-il donc qu’un vulgaire larron, déjouant ma vigilance, s’introduise ici, pendant le repos commandé, pour dérober le meilleur, gâter ce qu’il ne peut emporter, et détruire jusqu’à l’espoir de mes plants et de mes semailles ? Entends-moi, serpent, j’attends beaucoup de toi !…

Le serpent se rapprocha et parut prêter l’oreille.

— J’attends de toi la punition du voleur. Tu en vois les traces au milieu de cette allée ?… Là ! là ! Les clous de sa chaussure ferrée y ont marqué leur empreinte ! Là ! Et ici encore !… Suis-moi !

Le serpent se mit avec docilité à ramper sur les talons du moine. Bientôt ils atteignirent la trouée de la haie. C’était par là que s’insinuait le maraudeur. Alors le jardinier dit :

— Serpent, de ce potager tu as la garde en mon absence. Tiens-toi donc en travers du chemin devant cette brèche. Au nom du roi Jésus, je te commande d’en surveiller l’entrée et d’empêcher que le larron y passe.

Déroulant aussitôt ses orbes, le serpent s’allongea sur la terre, de telle sorte que personne n’eût pu porter là ses pas sans marcher sur lui. Et le moine regagna son cloître.

Or, il advint que le voleur, fidèle à ses habitudes, grimpa, dès l’heure de midi, le long de la barrière qui prolongeait la haie en cet endroit même où il trouvait sa voie pour descendre. Au moment où il pensait poser son pied sur le carré potager, le serpent siffla. Saisi d’une frayeur subite à la vue de ce reptile menaçant et hideux, le voleur n’osa prendre terre et demeura suspendu à la palissade par les mains. D’un violent effort, il essaya de se porter en arrière. Mais son effroi paralysa sa vigueur. Lâchant mal à propos son appui, le larron chut la tête en avant, cependant qu’une courroie de ses caliges s’embarrassait dans un pieu. Ainsi resta-t-il ignominieusement accroché par un pied, la tête en bas, sans espoir de se dégager. Et, à quelques pouces de son visage, ondulait le serpent superbe, gardien nommé du jardin monastique.

Lorsque le frère jardinier, ayant dormi sa sieste, rentra dans son potager, il découvrit le malfaiteur ainsi arrêté. Alors il loua honnêtement le serpent :

— Serpent, mon ami, rendons grâce à Dieu ! Que cette leçon te profite, à toi et à ta descendance ! Que cela t’enseigne combien il est mauvais d’agir injustement, car tôt ou tard le Ciel nous punit. Va, serpent, je te rends la liberté !

Le serpent s’enfuit aussitôt. Lors le moine admonesta le voleur, tout en le délivrant et en le remettant sur ses pieds.

— Mon ami, pourquoi, docile à la voix du mal, as-tu entrepris de nous priver du fruit de notre travail ? Ces herbes et ces légumes que je cultive, insensible au beau comme au mauvais temps, sont-ils tiens ? Et, s’ils te tentaient, pourquoi ne m’as-tu pas demandé de t’en donner une part ? Prends-en donc à ta suffisance, et, quand tu en éprouveras le besoin, viens à moi sans honte, et tu en recevras toujours, plus ou moins, suivant la saison.

Et le larron, ayant rebouclé sa chaussure, s’en fut grandement mortifié, car pour les âmes viles, il n’est rien de plus pénible à supporter qu’un bienfait.


Back to IndexNext