VII

Je reculai, — c’est la vérité et je suis trop vieux pour mentir, — je reculai de deux pas. Aussitôt, commandant à ma lâche carcasse, je la reportai en avant de trois pas et demeurai immobile sans perdre de vue la bête formidable dont j’allais prévenir le choc. Mais, chose extraordinaire, ce tigre ne faisait nullement attention à moi. Immobile, couché sur le ventre, sa tête monstrueuse que cerclait une triple collerette de soies, reposant sur ses pattes de devant, sa queue annelée de jaune et de brun ramenée en crochet le long du flanc, il respirait doucement, et ses paupières étaient à demi closes.

Entre le bloc où s’étalait en bas-relief l’idole noire à six bras que j’avais déjà vue dans le temple et la paroi opposée, un passage large de quatre pieds, long de quinze peut-être, menait à un espace découvert. J’aurais dû dire que le tigre était enchaîné par le cou, mais je l’ai oublié et m’en excuse. A mon âge, il est permis d’avoir une distraction. Ce qui pendait de la chaîne, scellée dans le cube de granit, me permit de la mesurer à peu près exactement. La bête pouvait atteindre le mur en faisant décrire à cette chaîne un demi-cercle de deux toises de rayon ou un peu plus. Je me trouvais donc, quant à présent, hors de son atteinte.

Assuré de ce côté, je me retournai pour voir ce qu’étaient devenues mes compagnes. Je les vis qui se hâtaient vers moi et aussi le rocher qui les suivait comme s’il eût marché. Craignant d’être victime d’une illusion de mes sens au milieu de tous ces artifices du démon, je regardai encore le rocher placé derrière moi et ceux qui me flanquaient. Non, je ne me trompais point. La paroi progressait lentement sous l’effort d’une puissance mystérieuse. Dans moins d’un quart d’heure, nous serions poussés nous-mêmes jusque sous la griffe du tigre. Et c’est pourquoi la bête ne se dérangeait pas. Accoutumée à sa souricière colossale, elle attendait les proies sans inutilement se hâter.

Cette nouvelle diablerie ne laissa pas de me troubler tout d’abord. Mais, rassemblant mes esprits, je me résolus à périr d’une mort honorable en chargeant le tigre avec mon épée et ma rondache. J’allais dégainer, quand Souriadévi, touchant mon épaule, me murmura à l’oreille :

— Par tout ce qui t’est sacré, n’avance pas et ne te sers pas de tes armes ! Mais cache-toi, pour un instant, derrière cette saillie de rocher. Lorsque je te crierai : « Viens ! », marche alors hardiment et accomplis ce que je te commanderai, moi, ta servante. De la princesse ne t’occupe non plus que de moi !

Et, frappant dans ses mains, elle appela par trois fois : « Outanka ! Outanka ! Outanka ! »

Le tigre bâilla sans même ouvrir les yeux. Un autre bâillement s’éleva alors et aussi le sourd grognement d’un homme que l’on éveillerait en sursaut. Souriadévi renouvela son appel. L’homme parut alors, vêtu d’une seule ceinture de chanvre croisée et qui retombait en manière de queue. Il tenait un bâton dans sa main et était si noir que je mourrai convaincu que l’enfer ne possède rien qui imite aussi parfaitement la couleur de l’encre. Sous son turban sordide luisaient les cornes blanches et rouges, peintes sur son front et qui symbolisent le mystère païen des origines de la vie. — Entre nous, c’est une fameuse sottise, et l’Église ne nous charge pas de ces ridicules peintures pour nous apprendre comment se conduisirent Adam et Ève dans le paradis !

Pour le reste, cet Indien était une pauvre créature dont les os perçaient la peau. Il aurait pu servir, dans les cérémonies des idolâtres, à figurer la famine. Au nom d’Outanka, il sortit de derrière le bloc, ce disgracieux misérable, et le tigre ne remua non plus que si un cloporte se fût promené sous ses griffes. Toisant Souriadévi avec insolence, le squelette ambulant ricana :

— Ah ! c’est toi !… Te voici donc enfin prise dans tes propres filets, prostituée à la langue de serpent, plus perverse que toutes les Parachis vomies par l’enfer pour tenter les solitaires ! Livré à mes pieuses pensées, je crache sur toi qui rampes pareille au vil scorpion des décombres !… Mais ton heure est venue ! Qu’il te souvienne du proverbe : « Qui sème le millet récoltera le millet ; qui sème le mal récoltera le mal ! »

Souriadévi lui répondit, la lèvre gonflée d’orgueil :

— Tchandala misérable, qui cherches ta vie parmi les cadavres ! Outanka, dont la vue seule imprime une irréparable flétrissure, sache, citateur inexact et imbécile, que le saint Pantchatantra nous dit : « On peut tomber du haut d’une montagne, plonger dans l’Océan, se jeter dans les flammes, manier les serpents, on ne meurt pas avant son heure. »

Outanka tressaillit, serra son poing osseux et reprit aigrement :

— Tais-toi, magasin des péchés, champ de défiances, demeure de l’effronterie, ou je donne le signal de Yama à Kali qui déchirera ta chair impure sous mes yeux ! Allons, trêve de sottises ! Dévêts-toi, que je te voie sans voiles et juge de ta beauté certainement surfaite ! Remets-moi ces pagnes de soie, ces ceintures et ces anneaux, et je t’arracherai le cordon brahmanique ! Tu prieras ensuite les dieux qu’ils te pardonnent, et, nue ainsi qu’au jour de ta naissance, tu retourneras à la pourriture d’où tu sortis…

Souriadévi, sans se troubler, flétrit l’indignité du gardien :

— Outanka, pareil au chacal qui hurle sans oser attaquer, toi qui ne connais pas le livre, sache encore qu’on y lit cette sentence : « A l’homme sans force, la colère cause son malheur. Un pot chauffé outre mesure brûle ses parois… » Entends-tu, ridicule esclave, qui n’oses pas même lever les yeux sur moi !

Exaspéré par l’outrage, le noir, qui jusque-là avait tenu les paupières baissées, dirigea son regard sur la mine enflammée de l’Indienne. Il ne put plus l’en détourner. Souriadévi, le fascinant de ses prunelles qui brillaient d’un éclat plus vif que les bijoux convoités par le sinistre belluaire, le menaçant de sa droite levée, l’obligea d’avancer. Il obéissait, tel un corps mort qui eût conservé le mouvement. Il marchait sur elle, cependant qu’à reculons la prêtresse s’en allait vers moi. Ainsi, par une diablerie qu’on ne saurait expliquer mais qu’excusait le péril de notre vie, Souriadévi me livra cet homme endormi, stupide, et dont les yeux s’ouvraient sans voir.

— Tu le frapperas de ton poignard quand nous aurons franchi le passage, car il ne doit plus parler à un vivant. Tu le jetteras à la bête, après lui avoir coupé le bras droit avec ton épée. Tiens-le par sa ceinture et attends ! — Et toi, Outanka, brute immonde, si tu ne prononces pas à mon ordre le mot auquel obéit Kali en se retirant dans sa caverne, je te voue à la Déesse Noire, et rien, tu le sais, ne résiste à mes conjurations !

Elle toucha l’homme au front et il balbutia d’une voix mourante :

— Épargne-moi la conjuration terrible et ne me ferme pas le chemin du ciel, ne m’interdis pas le Kailasa, paradis de Çiva que m’ont acquis mes mortifications ! Kali n’obéit qu’à moi seul, à mon nom seul elle obéit, et à ma voix…

Il essaya de résister, puis, vaincu par le regard obstiné, il cria d’un accent lamentable :

— Outanka, Kali ! Outanka ! Douriodhana, fuis-t’en à mon ordre !

A cette exclamation, — que je ne crains pas de qualifier de magique, — un miaulement plaintif et lugubre répondit, qui me glaça jusqu’aux os… Je crois l’entendre encore !… Le tigre s’étira, se dressa à moitié, assis sur son derrière. Il battit ses flancs roux et noirs, frisés de blanc, de sa queue flexible. Sur une nouvelle injonction de Souriadévi, Outanka cria encore :

— Outanka, Kali ! Outanka ! Douriodhana, Outanka te l’ordonne ! Douriodhana, retire-toi !

Le tigre, lourdement, se mit sur ses quatre pieds, tourna et disparut, avec la chaîne qui tintait, dans la caverne sombre.

Souriadévi prit la princesse, à demi pâmée de terreur, entre ses bras. Et nous passâmes, moi le dernier, poussant Outanka raide et muet qui marchait à la façon d’un automate, sans cesser de gémir. Derrière nous, le rocher continuait de progresser en glissant. Quelques secondes encore, et il s’appliquait d’un côté contre le bloc, de l’autre contre la saillie qui m’avait servi de retraite.

Quand nous eûmes franchi le col où régnait le tigre, je frappai le gardien, entre les épaules, de ma dague, sans pitié. Son ignoble dureté envers ma belle amoureuse m’avait cuirassé contre la miséricorde. Le misérable tomba sans proférer une plainte, sans perdre une goutte de sang, tant le coup avait été sévèrement fourni. Ensuite, avec mon épée, je détachai le bras droit, je le donnai à Souriadévi qui le prit ainsi que le bâton du belluaire. Et je lançai le corps dans l’espace où le tigre pouvait s’ébattre. Souriadévi poussa alors un cri strident, qu’elle répéta trois fois : « Yama ! Yama ! Yama ! Voici pour toi, Douriodhana ! »

Je n’eus que bien juste le temps de bondir en arrière. La bête terrible avait volé dans le couloir. Je crus entendre ses griffes ouvertes siffler à hauteur de mon crâne. Mais je m’étais trompé, et de beaucoup. Ceux qui ont combattu ces monstres face à face comprendront ce que ce mouvement eut de naturel et partant d’excusable. D’Outanka la personne émaciée et pantelante s’allongeait sous le tigre ou la tigresse Douriodhana. Ménageant son plaisir, le monstre humait le sang qui jaillissait du tronc mutilé. J’ai dit tigre ou tigresse, car, en de telles affaires, on n’a guère de loisir de s’attacher à d’aussi mesquins détails.


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