Nicolas, le nez au vent, marchait à travers les herbes. Évitant les chemins battus, scrutant les quatre coins de l’horizon, il se retournait sans cesse pour voir si quelque ennemi n’apparaissait point d’aventure. La solitude l’entourait, il n’entendait pas d’autre bruit que celui des oiseaux d’eau qui se levaient ou plongeaient à son approche. Seuls les feux montant de loin en loin prouvaient que le pays avait été habité, et la brise rabattait jusque parmi les roseaux les lourds nuages de fumée qu’elle déchirait en les chassant vers l’Ouest. Une pluie fine tombait. Sur la terre molle les fers des chevaux avaient laissé des empreintes si nettes que c’était un jeu d’enfant de les suivre.
Au sortir du marais une autre piste se mêlait à ces traces : celle d’un homme lourdement chaussé dont les semelles et les talons se marquaient à partir d’une large foulée où l’herbe aplatie ne s’était pas encore relevée.
Nicolas reconnut la place où le cavalier, atteint la veille par la pierre de la fronde, avait vidé les arçons. A quelques toises plus loin, le chapeau gisait dans la boue. Une déchirure de son bord disait la force du coup. Sans perdre son temps à relever cette épave, le berger continua de marcher. Mais, à un bruit qu’il crut entendre, comme il se retournait, il vit briller sous un rayon de soleil le galon d’or neuf qui cerclait la forme et le bouton d’orfèvrerie qui fixait le plumet à la passe. S’étonnant qu’une aussi belle aigrette blanche surmontât le feutre d’un simple cavalier, Nicolas revint sur ses pas et ramassa le lourd chapeau à vastes ailes dont la garniture de taffetas élimée laissait voir la calotte intérieure d’acier noirci.
« Ce chapeau, se dit-il, est certainement celui du cavalier que je mis hier par terre. Pour un beau coup de fronde, c’était là un beau coup. Mais, hélas ! il n’a servi à rien… Pour le chapeau, il est sans doute meilleur que le mien, et sa défense est plus solide. Si l’homme n’avait pas tenu la tête baissée au moment où ma pierre l’atteignit à la nuque, jamais il n’aurait été blessé, et ce fut là un coup de hasard. Pour moi, il ne me convient point de m’en coiffer, car c’est une coiffure de maître. Ma figure rustique y gagnerait seulement en ridicule. Mais j’en pourrai tirer un bon prix à la première ville où j’entrerai. Rien qu’à Corbie, Taboureau, le fripier, m’en donnerait facilement deux écus… Eh !… Qui va là ?… »
Un homme, l’épée à la main, sortait d’un buisson, sur la droite. Lâcher le chapeau, se relever vivement et se mettre en défense fut pour Nicolas l’affaire d’un instant.
Comme il reculait pour se couvrir d’une haie, en braquant un pistolet sur l’inconnu qui s’avançait lentement, il vit que celui-ci s’aidait de son épée engainée en guise de canne et boitait très bas. La rotonde de linge froissé qui retombait sur le hausse-col était couverte de sang. Du sang caillé avait collé ensemble les cheveux bruns, souillé le collet de buffle et les manches de velours gris tracées d’or. Le haut de chausses grenat apparaissait gris de boue, et la terre encore fraîche qui plâtrait les genoux prouvait que cet homme infirme avait dû se traîner longtemps avant de pouvoir se dresser.
Dans cette misère et ce désordre, la mine du blessé gardait une tranquille noblesse. La grande cadenette liée d’un ruban noir, le collier d’ordre pendu au cou, la ceinture d’épée montée en argent, prouvaient, autant que la fermeté des traits, que le personnage était de ceux avec qui le monde a l’habitude de compter.
— Holà, camarade ! dit-il à Nicolas. Baisse-moi ce pistolet et rends-moi ce chapeau qui est mon bien et que je cherche depuis des heures. Si tu peux m’aider à rejoindre ma troupe, je te récompenserai honnêtement… plus tard. Ma bourse est vide pour l’heure, et je meurs de faim. Un morceau de pain serait pour moi mieux venu qu’un boisseau d’or. De même pour un pot de vin. Quant à l’eau, il n’est pas besoin de chercher longtemps dans ce pays à grenouilles pour en trouver. Cependant, je suis si faible depuis ce maudit coup qui m’a fêlé le crâne, que je n’ai pu atteindre l’étang.
Nicolas ne fut pas long à tirer de son sac un vieux quignon de pain, assez dur pour devenir un dangereux projectile dans une fronde.
— Excusez, mon gentilhomme, il est un peu sec, mais, trempé dans l’eau, il ne sera pas plus mauvais qu’un autre. Et voici pour l’aider à passer.
Et il offrit un morceau de bœuf grillé, puis alla remplir son chapeau à un ruisseau qui filait sous les herbes.
— Cette eau sera meilleure pour vous que celle du marais. Mangez tranquillement ce pauvre repas. Je vous l’offre de bon cœur. Ensuite, je panserai votre plaie, si vous le voulez bien. J’ai, Dieu merci, quelque expérience de ces choses. Et puis, quand vous serez rafraîchi, vous me ferez cet honneur de prendre mon épaule pour appui, et je vous conduirai jusqu’à Corbie, ou plus loin, à votre volonté.
Le blessé remercia Nicolas et mordit à belles dents dans la viande carbonisée qui noircissait sa moustache grise.
— Je te rends grâces, mon garçon. Tu m’as l’air franc et déterminé. Soldat, sans doute ?… Ou plutôt un valet de la compagnie d’Aronville qui me servait d’arrière-garde ?… Où diable est-elle passée ?… Détruite par les Croates qui m’ont régalé d’un coup de carabine ! Pour moi, je suis ou j’étais capitaine en second à la compagnie des carabins d’Halzèmes, au Catelet. Nous avons dû céder la place aux Espagnols et marcher plus vite que le pas… Enfin !… Si, par la suite, je puis t’être bon à quelque chose, rappelle-toi mon nom : Maximilien, comte d’Oultry… Une casaque de cavalier dans ma compagnie, quelques écus et mon amitié, voilà ce que je suis capable de t’offrir.
— Eh ! monsieur, répondit Nicolas, ce n’est pas de refus. Mais je serais un pauvre cavalier. Ayant tout perdu, je cherche un maître. Je n’en voudrais pas d’autre que vous, tant vous me semblez brave et bien disant. Qu’il vous plaise, monsieur, de me prendre à votre service, et jamais meilleur maître n’aura plus fidèle valet !
Et, sans se vanter de son adresse à la fronde, Nicolas raconta à celui-là même qu’il avait mis la veille dans ce fâcheux état une histoire assez bien inventée pour un petit berger étranger aux choses de la guerre : la compagnie d’Aronville avait été mise en pièces par les Croates, dans une ferme ; lui seul, Nicolas, avait pu s’échapper à grand’peine, emportant la cadenette et les papiers de l’officier.
— Tenez, monsieur, je les ai là, sous ma casaque.
— Tu as bien fait, mon garçon, de te charger de ces souvenirs ; et Mmed’Aronville, la mère, que je connais, t’en saura récompenser, sois-en sûr. Tu pourrais même, vienne la paix, entrer à son service sur mon avis, car cette dame a un train de maison tel que dix grands laquais sont moins pour elle qu’un seul petit pour moi… Allons !… Depuis que tu m’as noué ce bandage, ma tête me paraît de moitié plus légère, et elle portera facilement ce chapeau. Tu m’as coupé là un bon bâton, et il m’aidera utilement pour la route. Visite exactement les amorces de tes pistolets ; aie, comme moi, ton épée d’un demi-pied hors de la gaine, et tiens l’œil ouvert. Car nous avons autant à craindre les maraudeurs français que les Croates.