XI

Entre les parois rocheuses et abruptes, nous continuâmes d’avancer dans cette vallée sans issue. Nous descendîmes une pente douce qui mourait au bord d’une rivière large et rapide. Les rives coupées à pic la dominaient de toutes parts, et de l’autre côté se dressaient les remparts de la ville. Je les reconnaissais bien, avec leurs créneaux taillés en amande, et aussi la porte avec ses châteaux terrassés, cette même porte que j’avais forcée dans la nuit. Sous cette porte, deux éléphants superbement harnachés recourbaient leur trompe. Un palanquin drapé de damas cramoisi se balançait sur leur dos, et les cornacs, assis entre les oreilles, étaient vêtus, l’un de rouge et de blanc, l’autre de drap d’or et de soie bleu turquin. Des soldats se pressaient sur le pont-levis, les uns à pied, avec des épées, des épieux et des rondelles, les autres à cheval, la lance sur l’étrier et le long cimeterre battant la cuisse. En avant, quelques personnages, à l’ombre d’un parasol, tenaient la main au-dessus des yeux pour voir plus loin et s’abriter du soleil. Tous paraissaient attendre, dans la direction de la rivière, quelque chose d’important. C’était de nous, certainement, qu’on se mettait en peine. Encore quelques instants, et le rajah nous prendrait sous sa protection.

A cet endroit où les rochers ne surplombaient pas l’eau en falaises, une large dalle de marbre formait palier à un bel escalier dont les petites vagues argentées baisaient le pied humide. Une barque se berçait au remous, et un homme, la rame au poing, manœuvrait pour demeurer en place. Ainsi nos tribulations avaient pris leur fin. Il ne nous restait plus qu’à monter dans l’esquif et à passer sur le rivage opposé.

Mais, quand nous fûmes au pied de l’escalier, la barque, à mon grand étonnement, s’éloigna du bord, et le batelier, une fois au milieu de la rivière, engagea avec Souriadévi une conversation dans un dialecte à moi inconnu. Bien qu’ils criassent à tue-tête, il m’était impossible de comprendre un mot. Et pourtant j’entendais et je parlais à merveille le langage des Indiens du Sud, depuis quatre années que je vivais parmi eux. Au ton de colère sur lequel parlait Souriadévi tout d’abord, fit bientôt place celui d’un profond abattement.

— Ce misérable marinier, me dit-elle, prétend n’obéir qu’à l’ordre d’emmener la princesse. Les prêtres du temple lui ont défendu de se charger de nous, car nous leur appartenons, et ils ont le devoir de nous punir… Et, d’ailleurs, les paroles de cet homme sont autant de mensonges. Une fois qu’il aura Mangamalle dans son bateau, il s’empressera de la rendre aux brahmes… Nous ne sortirons jamais de ce lieu maudit, à moins d’un prodige…

J’essayai de lui prouver que les gens du rajah allaient, sans tarder, nous porter secours. Ils nous avaient aperçus, bien sûr, et une barque traverserait l’eau… Souriadévi, haussant les épaules, m’interrompit :

— Ton erreur est profonde, étranger. Tu ne sais pas lire dans le cœur des hommes de ce pays, qui abondent en iniquités et en perfidies. Insensé que j’aime, cesse de te flatter d’illusions puériles ! Aucun d’eux ne se risquerait à passer la rivière sacrée, car il perdrait aussitôt sa caste et serait rejeté dans le peuple des parias !… Si quelque musulman, d’aventure, se trouvait parmi eux, peut-être entreprendrait-il de nous sauver, par amour du lucre !… Mais les autres l’empêcheraient de parvenir jusqu’à nous !…

— Eh bien ! fis-je, nous traverserons l’eau par nos seuls moyens ! Et ce ne seront pas ces peaux noires qui, avec leurs éléphants et leurs parasols, prévaudront contre la vaillance d’un soldat qui combattit sous le roi d’Espagne. Vois, charmante prêtresse, cette chaussée qui court à un pied et demi de profondeur, pas plus ! Je suis convaincu qu’elle relie notre escalier au fossé de la porte. Craindrais-tu de mouiller tes jambes gracieuses ?… Allons, viens ! Je suis fort et résisterai au courant. Soutenir ta marche me sera un jeu, et tu transporteras la princesse entre tes bras… Mais, avant toutes choses, je ne veux pas que ce maudit, qui se réjouit de notre peine, puisse nous troubler dans cette entreprise ! Souriadévi, ma mignonne, passe-moi l’arc et une flèche, sans retard !

Mon geste fut moins rapide que l’élan de la barque. Le trait à plumes de paon ricocha sur la surface bouillonnante, alors que le batelier était déjà à l’abri de la falaise, qui le reçut grâce à quelque merveilleux artifice. Et, au moment où la flèche rebondit, une tête se dressa, énorme, bronzée, écailleuse, avec une garniture de dents plus aiguë et serrée que la scie des charpentiers. Puis une crête dentelée émergea, un dos couvert d’écailles luisantes suivit, et le crocodile, prenant pied sur la chaussée, nous surveilla de son œil vert à pupille fendue, avec une mine tout à la fois avisée et stupide. Si cet habitant des fleuves mesurait moins de cinquante pieds, je consens à ne pas reposer en terre sainte !

En vain je lui décochai deux traits de qualité supérieure, empennés en spirale, barbelés, acérés, capables de fausser, à deux cents pas, une chemise de mailles ! Le premier se brisa sur l’épaule cuirassée de plaques coriaces et retomba sans force. Le second se planta entre les crocs infâmes, sans produire plus d’effet qu’une aiguille. Le monstre impudent et vorace referma sa gueule, — je jure qu’un veau y serait entré tout entier, — et je pus entendre le bruit du bois de teck qui éclatait. Le crocodile invulnérable demeura sur son banc. En vérité, c’était un fameux gardien. A moins de se suicider, il ne fallait point songer à traverser la rivière. Je compris alors ce que signifiait l’anathème du brahme. Il nous avait dévoués à Ganga. Or, pour les idolâtres des régions orientales, le crocodile personnifie la sainte rivière du Gange, et il est la monture d’un faux dieu pitoyable qui se nomme, je crois, Varouna.

Mais tout cela ne rime à rien. La vérité, c’est que nous demeurâmes bloqués, sans espérance de salut, sur l’escalier de marbre. Pour comble de malheur, les marches supérieures, obéissant à un mécanisme diabolique, étaient rentrées sous terre, et l’eau les remplaçait. Ainsi exposés sur cette île étroite, nous n’avions plus qu’à attendre la mort sous les espèces du crocodile, qui, lorsque la nuit aurait augmenté son courage, nous happerait l’un après l’autre, et suivant son choix… Et, sourds à nos appels hors de la portée de l’arc, les soldats et les porteurs de parasols, les conducteurs des éléphants, regardaient toujours la rivière et semblaient ne pas même avoir conscience de notre présence en ces lieux.

Mourir pour mourir, mieux valait risquer le combat que de succomber d’inanition sous le soleil qui commençait à me brûler. Saint Georges, en somme, a bien vaincu le dragon ! J’invoquai ce saint, mon patron, et la vierge Marie, et, l’épée à la main, je m’avançai sur la chaussée, vers le crocodile. Immobile, il dormait, les narines hors de l’eau, ou, tout au moins, il faisait semblant de sommeiller. Et je me résolus à lui pousser ma rondache dans la gueule et à le percer sous la gorge. Insensible aux prières de Souriadévi, je tirais dans la direction du monstre, quand des cris discordants s’élevèrent du côté de la porte. Les gardes s’éparpillèrent sous une poussée, les éléphants reculèrent. Un cavalier qui essayait de se placer en travers fut désarçonné, et son cheval galopait librement le long du fossé. Des hommes s’élancèrent, et je distinguai leurs voix qui m’appelaient par mon nom. A leur tête, un quidam se hâtait sur le pont. Sa robe jaune flottait derrière lui suivant la rapidité de sa course ; son bonnet pointu, rejeté en arrière, découvrait son front pâle où ondulaient deux mèches circonflexes, à l’image des cornes du bélier… C’était Azer, ou bien j’avais perdu la vue !…

Derrière lui se précipitaient un noir chargé d’une chèvre dont les quatre pattes étaient liées et quelque quinze musulmans coiffés de turbans rouges ou verts, ayant à la ceinture des coutelas argentés. Du coup, je reconnus mes soldats survivants de l’assaut, je reconnus Azer. Dès qu’il eut atteint la berge, le noir délia la chèvre et la poussa devant lui, avec une sorte de pique, sur la chaussée. Le crocodile, dès lors, n’eut plus d’yeux que pour cette proie dont son expérience lui permettait de ne pas redouter la défense. Plongeant plus vivement qu’une grenouille, il disparut pour reparaître à l’endroit où se tenait la chèvre, qui hésitait à se porter en avant. Il l’enleva d’un coup, et dans un tourbillon écumeux tout s’évanouit comme par enchantement. Bondissant avec des cris affreux, battant l’eau de leurs javelines, mes soldats se suivaient sur la voie étroite, et l’eau rejaillissait autour d’eux. Le noir les précédait en dansant, et, quand il me salua, des larmes perlaient à ses yeux. Seulement alors je reconnus l’admirable timbalier Alikhan. Mon lieutenant Scheick-Assem me présenta la garde de son cimeterre en signe d’hommage. Le reste des hommes me jurait obéissance et fidélité.

Ce fut une rentrée triomphale. Ils me rapportèrent en grande allégresse sur leurs épaules. Souriadévi, troussée plus haut que les genoux, mais la face voilée comme toute femme qui se respecte, suivait avec la princesse à cheval sur sa hanche. Prosternés, les gardiens de la porte m’adoraient, et les éléphants, sous le crochet des cornacs, s’agenouillèrent pour me saluer. Les gens aux parasols m’appelaient « Fils de Roi » et chantaient les louanges de ma mère, que ses vertus avaient placée au rang des premières étoiles. Comme je ne l’ai jamais connue, je veux croire que tous les éloges dont on accabla la chère créature en ce jour sont mérités. D’ailleurs, il n’est fils de bonne mère qui ne tienne à ce que l’on honore les auteurs de ses jours.


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