XIV

Un soir, j’appris que mon départ était proche. Souriadévi se présenta devant moi — elle ne le faisait plus sans mon ordre — précédant deux hommes qui me saluèrent en se prosternant jusqu’à terre. Je puis dire, sans exagérer, qu’ils baisèrent le sol entre mes pieds. Quatre esclaves les suivaient, qui portaient un coffre par ses poignées de bronze. Et ce coffre était fort lourd et d’un bois rare odorant, certainement précieux.

— Noble seigneur Gianbattista, dont la face luit ainsi que le soleil et dont la vaillance sert d’exemple…

J’avais reconnu le juif Azer, qui me haranguait dans les formes. Un Indien l’accompagnait, tout en moustaches et coiffé d’une sorte de chapeau plat dans le genre des tourtes.

— Noble seigneur, qui êtes à la fois mon père et ma mère, flambeau du monde, nous voici enfin et tout à vos ordres ! Il y eut de grands retards. Les routes étaient infestées de brigands. Nous avons franchi les montagnes et les fleuves, et nous voilà !… De moi, seigneur, vous connaissez le dévouement aveugle : à quoi bon en parler ? De celui-ci, qui n’est autre que le fameux Kambalassamy, payeur du magnifique rajah de Krichnapouram, les vertus ne se peuvent énumérer en un jour. Souffrez que je les taise. Envoyés par notre puissant maître, nous venons vers vous avec ce bahut. Il est à vous et tout ce qu’il contient. Kambalassamy, ici présent, — que ses Dieux l’assistent ! — vous établira le compte exact de ce qui vous est dû. Chaque pièce d’or, il la fera trébucher et sonner sur l’ongle de son pouce pour vous en prouver l’excellence… Pour moi, protecteur du pauvre, qu’il me soit permis en cette soirée de vous féliciter, de me réjouir en vos mérites et aussi de me rappeler à votre gracieux souvenir pour ces dix mille… »

Azer, à cet endroit, dut interrompre son discours pour se jeter de côté et s’aplatir sur les dalles du péristyle. Et cela parce qu’un pot de cuivre, qui se trouvait sous ma main, vola dans l’air au-dessus de sa tête et retomba, bossué, aux pieds de Kambalassamy impassible, après avoir violemment heurté la gorge d’une statue, gorge moins fière et moins parfaite que celle de la Vasouki qui habitait mes rêves. Sans s’étonner, Azer se releva, congédia les porteurs, ouvrit le coffre. Je crus voir le Pactole, chanté par les anciens, charrier devant moi l’or de ses flots.

Et s’il n’y avait eu que de l’or ! Hélas ! sainte Mère de Dieu, prenez pitié de moi si je me rattache par le souvenir aux biens périssables ! Mais comment ai-je pu perdre d’un cœur léger cet amoncellement d’espèces, de pierreries et de perles ? Sans mentir, j’avance que l’empereur lui-même n’en a jamais autant possédé… Passons ! A me rappeler ces choses mon cœur se fend !… Bref, de ces trésors je fus constitué propriétaire. Dans sa magnificence, le rajah y joignait Souriadévi, dont il me gratifiait à titre de concubine, et encore une commission de capitaine à son service. Trois cents chevaux étaient sous mes ordres, et un détachement, sans préjudice de mes fidèles Musulmans, m’attendait au dehors pour m’escorter, moi et mon coffre. L’éléphant se tenait prêt. A l’heure même, si tel était mon plaisir, je pouvais me mettre en chemin.

Mais un autre dessein plus important s’agitait dans mon cœur. Je ne voulais point quitter Nagapouram sans la prêtresse Vasouki. Pour elle j’aurais donné tous les diamants de Golconde ! Renvoyant donc et Azer le juif et Kambalassamy le payeur et le coffre dont je gardai les clefs, j’annonçai mon intention de partir à la première heure du matin : « Je voulais me reposer encore un peu dans la pagode hospitalière, faire quelques largesses aux dames du lieu, prendre congé des aimables serpents. » Quand je me crus seul, je me hâtai à travers les cours, tendant vers cette porte du sanctuaire par laquelle devait s’en venir, suivant sa coutume, la triomphante Vasouki, chargée de son vase de lait. J’atteignais l’enceinte intérieure, j’apercevais les battants et leurs bossettes brillantes…

Alors quelque chose s’aplatit à mes pieds, et une voix coupée par les larmes me supplia avec des accents si touchants que je m’arrêtai. Sous la lumière d’une lampe accrochée au portique, Souriadévi m’apparaissait secouée par les sanglots qui agitaient tout son corps. Une douleur démesurée, plus qu’humaine, la tordait sur le seuil de pierre. Sa plainte montait, molle, désespérée et douce, pareille au cri d’un oiseau blessé :

— Ne me repousse pas, étranger puissant entre tous, moi qui t’aime ! Ne sois pas sourd à ma voix ! Dès que tu parus, je compris que mon destin était accompli et je devins ta chose. Que suis-je, au regard de toi ? Une pauvre colombe du désert dans les serres de l’aigle Garouda. Étant un roi sur la terre, comment détournerais-tu de ton esclave ta face qui est la clarté de ses nuits ? Aux puissants de ce monde Brahma dicta comme première loi la pitié… Pour me plier à ton désir, point ne te fut besoin de la force… Que dirais-je !… Si Kama, dieu de l’amour, n’avait pas, à cette heure pour moi éternellement précieuse, dompté mon cœur, qu’en eût-il été de toi ? Il me suffisait d’appeler, et tous les serviteurs du temple accourus t’auraient taillé en pièces, quand tu aurais dû en massacrer la moitié !

« Brahmine, j’ai failli entre tes bras. Que m’importe !… Si toutes les eaux du Gange ne peuvent laver mes souillures, rien n’effacera de ma mémoire cet instant béni où tu fis de moi ta proie… Aujourd’hui, ne m’écrase pas sous tes pieds !… Surtout, ne m’inflige pas l’opprobre ! Et, si tu ne m’aimes plus, ordonne ma mort : c’est ton droit, j’obéirai sans murmure. Mais ne cours pas à ta perte en tentant d’outrager ma sœur sous mes yeux !


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