Retenu par un service de chaque heure auprès de son maître malade, ignorant tout de la ville, jusqu’au nom de ses places et de ses rues, n’y connaissant pas une âme en dehors des domestiques et des soldats logés chez Mmed’Aronville, Nicolas se désolait de son inaction. Cette inaction, il s’y était condamné en s’attachant à M. d’Oultry, mais ç’avait été d’une volonté réfléchie, car il avait vite compris que les faibles ne peuvent rien ou presque sans protecteurs.
Exagérant toutefois cette prudence timide qui était le fond de son caractère, Nicolas ne pouvait cependant se décider à parler. Il ne voulait pas importuner inutilement M. d’Oultry, non plus que Mmed’Aronville. « Quand j’aurai retrouvé la demoiselle, se disait-il, il sera toujours temps de leur demander aide et secours s’il y a du danger. Quelque chose me dit que je la retrouverai ! »
Et pourtant, bien qu’il ne se passât pas un moment de sa vie où il ne songeât à la demoiselle, de sa pauvre cervelle ne sortait pas une idée pour le lancer sur une voie. Depuis des jours il était sans nouvelles de Monette. En aurait-il jamais plus ?
Où, d’ailleurs, Nicolas en aurait-il pu trouver ? A mesure que M. d’Oultry se rétablissait, le petit valet jouissait certes d’une liberté plus grande. Il put aller et venir par les rues. D’Amiens il connut bientôt tous les quartiers. Sa figure et sa mise honnêtes, et qui n’étaient en rien celles de ces valets effrontés dont l’insolence et l’audace n’avaient d’égale que la couardise, prévenaient en sa faveur. Sa politesse et son désir d’obliger lui créèrent vite un peu partout des amis. Encore tout cela n’aidait-il en rien Nicolas dans ses recherches.
Il s’y livrait sans découragement ni espoir. Rien ne lui donnait à croire que Monette fût entrée dans Amiens. Les paysans réfugiés n’étaient point de la région de Bézons. S’il en interrogeait quelqu’un au hasard, il n’obtenait que des réponses sans suite, tant ces infortunées victimes de la guerre demeuraient plongées dans une morne et défiante stupidité. Et puis on n’en voyait plus guère dans les rues. La plupart des fugitifs avaient pu se procurer un abri, ou bien, pris à nouveau de panique, ils avaient tiré vers Compiègne.
Or, il advint un jour que le chien Miraut, attaché aux talons de son maître, s’en éloigna, contre son ordinaire. Trottant en avant, il enfila la rue de l’Hôpital et, sourd aux appels de Nicolas, continua de courir. Quêtant, jappant, il allait reniflant les bornes, les murs, le pavé, tournait, s’arrêtait, les oreilles droites, puis, les pointant en avant, il repartait. Enfin, quand il vit que Nicolas le suivait d’un bon pas, la bête, cessant de se retourner, entra délibérément dans une venelle qui côtoyait un jardin.
Miraut s’arrêta devant une petite porte, s’assit sur son derrière, et, tirant un pied de langue, commença de gémir joyeusement, selon la coutume des chiens de son espèce, dont les cris d’allégresse gardent toujours quelque chose d’une plainte.
Nicolas, dont le cœur battait plus vite et fort qu’un mouvement d’horloge, examina la porte, puis le mur assez haut, avec des pointes de fer fichées dans le mortier de son chaperon. Levant plus haut les yeux, il vit qu’un corps de bâtiment donnait sur un jardin qui le séparait, par un espace qu’il estima de quinze pas, du mur extérieur. Au second étage, entre les volets écartés d’une fenêtre, une jeune fille se montrait, occupée à coudre.
Et Nicolas, pantelant, hors de lui, pensa tomber de son haut, car à cette fenêtre il avait cru reconnaître la demoiselle. Assise sur la banquette de l’appui, elle lui tournait le dos, ou à peu près. Une corbeille de linge était posée près d’elle, et, au mouvement que la jeune fille faisait pour tirer une pièce de toile, son profil se détachait nettement sur le fond bleu d’un rideau.
Oui, c’était bien elle ! Et les gémissements, les jappements de joie étouffés de Miraut prouvaient qu’il reconnaissait sa maîtresse. Mais Monette ne regardait pas du côté de la ruelle. Tout entière à sa besogne, elle ne levait point les yeux. Alors Nicolas poussa un appel discret, une note longuement modulée qui lui servait à correspondre naguère avec son amie, quand ils étaient chacun sur le bord opposé d’un étang dont les hauts roseaux les cachaient entièrement l’un à l’autre.
Monette tressaillit, tourna la tête, poussa un cri, et Miraut aboya fortement.
A ce même moment Nicolas, qui agitait son chapeau, vit une femme toute en taffetas noir, le nez chaussé de lunettes, avec une perruque rousse frisée à menues boucles, se pencher à la croisée. Monette disparut. La fenêtre fut poussée, et Nicolas ne vit plus que les petits vitraux à lentilles verdâtres.
La pauvreté de cet accueil ne réussit pas à l’attrister. De ce simple garçon le bonheur gonflait le cœur à le rendre léger comme la plume. Quand Nicolas se remit à marcher, il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus la terre.
Respirant bruyamment, il se frotta les yeux, puis se pinça le bras afin d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas éveillé. Les caresses de Miraut bondissant autour de lui avec une vivacité folle suffisaient à lui prouver que tout cela était très réel et qu’il ne s’agissait point de quelque vaine apparition. Nicolas reprit vite son sang-froid. Devant cette fenêtre fermée, il ne crut ni utile ni prudent d’insister. Toute démarche inconsidérée pouvait compromettre, et peut-être irrémédiablement, l’avenir.
La demoiselle était retrouvée. Là était le point principal. Pour le reste, lui, Nicolas, s’en remettrait à ses protecteurs. Il essayerait d’abord de rejoindre Monette, au moins de lui parler. S’il ne pouvait y réussir, M. d’Oultry, Mmed’Aronville, sauraient bien y mettre ordre. Pour aller au plus pressé, il fallait apprendre le nom des gens qui occupaient cette maison d’aspect tant inhospitalier et de celle-ci étudier dans le détail les particularités et les approches.
Nicolas, qui avait recommencé de marcher pour ne pas attirer l’attention, eut soin, quand il passa une seconde fois devant la petite porte, de ne pas regarder de ce côté. Mais, tout en s’avançant, le nez en l’air, il distingua très bien deux visages collés contre l’ouverture grillée percée dans le panneau. Il reconnut même le museau de fouine et les besicles de la dame à perruque rousse. La seconde figure montrait un teint olivâtre, un nez crochu, des moustaches noires relevées jusqu’aux yeux.
Tranquillement, Nicolas remontait la ruelle déserte, Miraut folâtrait devant lui, tenant entre ses dents un débris de bois. Commençant entre deux murs, cette ruelle se continuait parmi des haies d’aubépine derrière quoi s’étendaient des vergers et des prairies coupées par un ruisseau bordé de saules, puis elle tournait pour finir en cul de sac par un retour sur sa droite où l’hôpital commençait.
Nicolas reconnut que le verger de gauche semblait prolonger le jardin qui entourait la maison où il avait vu Monette. Une brèche s’ouvrait dans la haie. Il eut bien soin de ne pas se risquer par là. Rappelant Miraut, il passa avec lui par une large trouée de la haie de droite, pénétra dans la prairie. Tout en marchant obliquement, il pouvait, sans trop tourner la tête, voir venir qui le suivrait. Bientôt il fut assuré que quelqu’un marchait derrière lui.
S’assurant que son épée jouait bien dans le fourreau et que la garde n’en était pas embarrassée dans son vêtement, Nicolas se rapprocha du ruisseau et excita Miraut à chercher comme si quelque bête puante se trouvât cachée dans un saule creux.
De ses pattes et de son museau le chien fouillait la terre, et Nicolas, ayant mis par prudence l’épée à la main, fourrageait dans l’herbe, multipliant les encouragements.
— Eh là ! Holà ! Hardi, Miraut ! Au rat ! Au rat !
A ce point que le Quinola Henriquez, qui s’approchait à pas de loup dans l’espoir de surprendre le jeune garçon, en demeura bouche bée. Sans interrompre sa chasse, Nicolas regarda ce grand homme sec, tout de noir vêtu et dont l’épée trop longue, à coquille repercée et ciselée, annonçait la condition et la nation tout ensemble. Car ces rapières, mesurant cinq pieds, n’étaient portées que par les duellistes de profession ou les capitans espagnols. Et, pour compléter cet équipement, une grande dague fine, dont le garde-main ajouré en dentelle était plus vaste qu’une écuelle, barrait les reins du personnage. Un chapeau en pot de chambre, à haut plumet, et qu’il portait sur l’oreille, ajoutait à sa mine altière, autant que ses moustaches de chat.
La lame courte et large de Nicolas se leva à ce moment même où l’écuyer de Mmede Nérissins allongeait sa face sournoise au-dessus de lui :
— Que cherches-tu dans cet arbre ?
A cette question, posée d’une voix tout à la fois doucereuse et rauque, Nicolas répondit lentement et avec une feinte candeur :
— Un rat, seigneur espagnol, un rat ! sauf votre respect ! Et il est d’une taille énorme. Le roi des rats, pour tout dire !… Je le poursuis depuis l’entrée de cette ruelle, et, il n’y a pas cinq minutes, je faillis le prendre sous la porte de la maison, là-bas, à gauche… Enfin, vous savez bien, la maison de cette petite bourgeoise…
Don Henriquez, outré de colère, l’interrompit :
— Apprends, monsieur le drôle, que Mmede Nérissins n’est pas une bourgeoise. Attaché à sa personne en qualité d’écuyer meneur, je t’engage, si tu tiens à tes oreilles, à ne plus rôder sous ses fenêtres !
Nicolas n’avait point envoyé sa phrase au hasard. Mais il n’attendait pas de ce petit stratagème un résultat aussi promptement considérable. Exagérant son humilité, il tira son chapeau, salua, se recouvrit et reprit, appuyé sur son épée :
— J’ignorais, n’étant point du pays, que cette dame fût maîtresse de la venelle et des prairies qui la bordent… J’aurais plutôt cru que c’étaient là les terres de l’hôpital ou quelques vaines pâtures et que je ne faisais pas de mal en venant y chasser aux rats… Mais du moment, seigneur espagnol…
Comme Nicolas criait très haut, l’écuyer essaya de lui imposer silence : « Te tairas-tu ! » Et il jetait des regards inquiets de tous côtés.
— Triple sot, ne beugle pas ainsi ! D’abord, je ne suis pas Espagnol… mais… Portugais… un gentilhomme de Lisbonne, banni de la péninsule, Don Henriquez Ferrante Herantello y Lucar !
Nicolas salua très bas :
— Seigneur Herantello, il n’y a pas d’offense !… Voyez-vous, seigneur portugais, nous autres soldats, habitués à faire flèche de tous bois, sommes industrieux de naissance, en quelque sorte. Je me suis dit comme ça : Grégoire, mon camarade, — car je me nomme Grégoire, Grégoire Paulin Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté et tout prêt, comme tel, à vous servir, — en cas de siège, les rats sont une viande assez précieuse. Exerce donc ton chien à les chasser. Ainsi donc, seigneur Herantello, si vous saviez, de hasard, qu’il existât une meilleure place pour en trouver ?… Ne me permettrez-vous pas de marcher un peu avec vous ?…
Mais il y avait beau temps que le Quinola Henriquez s’était esquivé.
Une demi-heure après cette rencontre, Nicolas, assis dans la petite taverne du Roy Doré, dont une fenêtre donnait justement sur la façade principale de l’hôtel de Nérissins, se conciliait les bonnes grâces d’une servante non moins blonde que la bière dont elle apportait un pot :
— Oui, ma mie, mousquetaire à la compagnie de la Ferté, Grégoire Boitillon, et qui vous prie de boire la moitié de ce pichet, pour l’amour de lui !… Ah ! jour de Dieu ! Quelle est cette belle dame dont on ne voit que les cheveux d’or, les yeux luisants et le menton rosé ?
— Comment, soldat de mon cœur, vous ne la connaissez pas ? Mais on n’est pas neuf à ce point ! Eh ! malheureux, c’est la beauté d’Amiens, l’amie de Monseigneur le Duc d’Orléans, frère du Roi, Mmede Nérissins, pas une autre !… Et voici, derrière, sa gouvernante, MlleBrigitte Le Bréhant, une vieille peste !
Nicolas regarda s’éloigner la jeune femme. Assise sur une planchette, en croupe de l’écuyer Henriquez qui chevauchait un genet isabelle, harnaché de bleu, elle portait un masque, un chapeau rond à forme en pain de sucre, et elle disparaissait à demi sous une cape couleur de roi, richement brodée. Deux laquais montés sur des chevaux allemands, ayant l’épée et la dague, venaient ensuite, puis une dame voilée de crêpe portée par une mule grise, enfin un dernier laquais dont la selle laissait pendre une carabine derrière sa jambe droite, sans préjudice d’un coutelas de Turquie retombant à gauche.
— Ne dirait-on pas vraiment qui part pour la guerre ?
Nicolas tarit son pot et répondit à la servante :
— Ma mie, cette dame, pour riche qu’elle paraisse, est certainement moins plaisante que vous.
Il commença de payer, reprit son argent, fit le pressé, enfin se laissa retenir :
— Ne partez donc pas si vite, avait dit la fille : la salle est vide, la patronne dort. Je vais vous raconter sur elle une bonne histoire.
Quand Nicolas sortit de la taverne du Roy Doré, il en savait plus qu’il n’eût osé l’espérer sur Mmede Nérissins, sa maison, sa gouvernante Bréhant, celle-là même qui avait fait retirer Monette de la fenêtre, et sur l’écuyer meneur, le Quinola Henriquez.