A ce moment la petite porte de l’hôtel de Nérissins s’ouvrit, et une jeune femme parut sur les degrés du perron.
Son visage rose et frais, ovale, eût paru d’une grâce timide sans la saillie du menton qui disait la volonté obstinée, tandis que la bouche pincée accusait un esprit dissimulé et calculateur. La dissimulation était aussi dans les yeux bleus que voilaient des lourdes paupières à longs cils, battantes, toujours en mouvement, comme si les prunelles striées de vert eussent craint de laisser lire dans leur profondeur sans fond.
Ce visage, aimable pour qui ne s’arrêtait pas aux détails, s’encadrait dans les boucles tombantes d’une chevelure fauve, qui, taillée court sur le front bombé, poli, étroit, d’une blancheur d’ivoire, y bouffait en frisons crêpelés et couverts de poudre blonde.
Un col évasé en rotonde haussait son auréole de dentelle légère autour de la tête. Les grandes manches à l’espagnole, rattachées aux mancherons par trente aiguillettes ferrées d’or, étaient chargées, sur leur velours pain-bis, de tant d’or en appliques que l’on se demandait comment la dame pouvait lever les bras sous leur poids. Le busc de son corps simulait l’arête d’une cuirasse, et le vertugadin en roue de carrosse, qui tendait ses jupes de satin gris sous sa robe de velours minime, était ample à ce point de permettre bien juste à Mmede Nérissins de passer par la porte bâtarde où elle apparaissait superbe entre les montants de pierre travaillés en vermicelles.
Des laquais, en livrée galonnée sur toutes les tailles, se tenaient de chaque côté des marches. Le Suisse, chamarré de cinq tons, avait sa pertuisane au poing, et un écuyer, vêtu de velours noir, montrait sa mine brune, son nez crochu, ses moustaches de chat et son col en plat à barbe, par-dessus l’épaule de la dame.
N’eût été son air insolent et sa manière de lever le menton pour parler avec une voix de tête, cette petite femme eût passé partout pour charmante. Mais sa réputation valait moins que sa beauté. Dès qu’elle parut, la plupart des bourgeois et des ouvriers tournèrent le dos, abandonnèrent la place. Les plus hardis murmuraient : « Vous verrez que cette sucrée va s’emparer de la malade sous prétexte de bienfaisance. Elle ajoutera ainsi, sans bourse délier, une servante à son domestique. »
Le bruit public était en effet que Mmede Nérissins battait ses gens et ne les payait guère, et encore qu’elle gardait toutes ses filles de service sous clef, cela pour qu’on ne sût pas ce qui se passait chez elle.
— Hélas ! disait l’armurier Jérôme Petitport à son compère Aubin Planturel, le mercier. On ne le sait que trop, ce qui se passe chez la Nérissins ! Chacun y conspire ouvertement contre Monsieur le Cardinal et le bien du royaume.
— Le fait est, répondit Planturel non sans avoir regardé prudemment si on ne l’observait pas, que j’ai vu distribuer autour de sa maison les fameux placards arrivés avant-hier. Vous les avez lus, Petitport, ces libelles que répandent les Espagnols et où l’on voudrait nous prouver que les bons compagnons, loin de venir en conquérants, arrivent ici en libérateurs, en pacificateurs, pour seulement éloigner du Roi tous ses mauvais conseillers.
— Malheureusement, maître Planturel, un autre bruit plus croyable, si l’on s’arrête dans nos rues où campent tant de gens ruinés et battus, serait que les incendies, les pillages, les meurtres et toutes les violences ont été jusqu’ici les seules preuves des bonnes intentions de nos amis les Espagnols. Ils ont plumé la poule à Roye, ils pillent maintenant à Corbie. Que Dieu les écarte de notre ville !
— Heu ! heu ! fit le mercier, je doute fort qu’ils se décident à venir jusqu’ici. Le Roi, si j’en crois la renommée, se prépare à nous défendre avec de bonnes troupes. Demain, au plus tard, Monsieur nous arrive avec l’arrière-ban de l’Orléanais et du Berry. On parle aussi du comte de Soissons, des maréchaux de la Force et de Châtillon, de bien d’autres seigneurs, de plusieurs armées !… Consolez-vous, mon compère. Ce serait jouer de malheur si vous ne trouviez pas à leur vendre avantageusement toutes les vieilleries de votre magasin.
Subitement consolé, Jérôme Petitport souhaita au mercier une pareille aubaine.
— Puissé-je, mon maître, céder en effet mes corselets, mes bourguignotes et mes coutelas au prix que vous vendrez vos bas, vos collets et vos rubans !…
Cependant que les deux notables marchands s’éloignaient, Mmede Nérissins disputait à Mmed’Aronville le soin de recueillir la jeune blessée :
— Eh ! pour l’amour de Dieu, madame, vous me laisserez ce plaisir de la sauver. Si vous vous réservez toute la charité de la ville, quelle sera notre part, à nous, pauvres femmes de bien ?
Mmed’Aronville, tout en répondant avec une froide politesse, pressait ses laquais d’enlever le matelas et la malade. Mais les domestiques de Mmede Nérissins, plus nombreux, forts de leurs épées alors que Magloire et Florimond étaient sortis sans armes, les repoussèrent facilement. Ils portèrent la jeune fille dans l’hôtel, et, avant que la porte se refermât, Mmede Nérissins envoya à sa rivale un dernier compliment :
— Adieu, madame ! Montrez-vous à l’avenir moins pressée à me disputer l’avantage de secourir ceux qui se réfugient à l’abri de ma maison. Et laissez-moi vous donner, en amie, un dernier conseil. S’intéresser aux affaires des autres est bon, meilleur de surveiller les siennes. A force de vous dépouiller au profit d’autrui, il ne vous restera bientôt plus, je le crains, de quoi vous couvrir. Je sais que ce qu’on dit n’est que vanité et que le monde est aussi sot que méchant. Madame, je suis votre humble servante… Don Henriquez, faites la charité à ces pauvres gens !
Et Mmede Nérissins, étalant sa jupe à deux mains dans une belle révérence, tourna le dos en riant. La porte se referma et Mmed’Aronville resta dans la rue avec ses deux valets. Sous la poignée de petite monnaie que l’écuyer de la jeune dame, le Quinola Henriquez, avait libéralement fait pleuvoir, la foule des réfugiés se battait à coups de poing, à coups de griffes, à coups de pied. Les vieilles étaient piétinées, les enfants s’arrachaient les cheveux, les hommes mettaient la main au couteau.
Non sans peine, Mmed’Aronville se tira de cette pitoyable cohue.