Chapter 5

Leur ligne de front était à une quarantaine de pas de nous, et nous pûmes les voir à notre aise.

Il m'a toujours paru plaisant de me rappeler que je m'étais toujours figuré les Français comme des hommes de petite taille.

Or, il n'y en avait pas un seul, dans cette première compagnie, qui ne fût capable de me ramasser comme si j'étais un gamin, et leurs hauts bonnets à poil les faisait paraître plus grands encore.

Cétaient des gaillards endurcis, tannés, nerveux, aux yeux farouches et bridés, aux moustaches hérissées, ces vieux soldats qui n'avaient jamais passé une semaine sans se battre, et pendant bien des années.

Et alors, comme je me tenais prêt, le doigt sur la détente, attendant le commandement de feu, mon regard tomba en plein sur lofficier monté qui portait son chapeau au bout de son épée.

Je le reconnus: c'était Bonaventure de Lissac.

Je le vis. Jim le vit aussi.

J'entendis un grand cri, et je vis Jim courir comme un fou sur la colonne française.

Aussi prompte que la pensée, la brigade entière suivit cette impulsion, les officiers comme les soldats, et se jeta sur le front de la Garde, pendant que nos camarades l'assaillaient par les flancs.

Nous avions attendu l'ordre, mais tout le monde crut qu'il avait été donné: cependant, vous pouvez me croire sur parole, ce fut en réalité Jim Horscroft qui mena cette charge, faite par la brigade sur la vieille Garde.

Dieu sait ce qui se passa pendant ces cinq premières minutes de rage.

Je me rappelle que je mis mon fusil sur un uniforme bleu, que j'appuyai sur la détente, et que l'homme ne tomba pas, parce quil était porté par la foule, mais je vis, sur létoffe, une tache horrible, et un léger tourbillon de fumée, comme si elle avait pris feu. Puis, je me trouvai rejeté contre deux gros Français, et si serré entre eux, qu'il nous était impossible de mouvoir une arme.

L'un d'eux, un gaillard à grand nez, me saisit à la gorge, et je me sentis comme un poulet dans sa poigne.

—Rendez-vous, coquin, dit-il.

Mais, tout à coup, il se ploya en deux en jetant un cri, car quelqu'un venait de lui plonger une baïonnette dans le ventre.

On tira très peu de coups de feu après le premier abordage. On n'entendait plus que le choc des crosses contre les canons, les cris brefs des hommes atteints, et les commandements des officiers.

Alors, tout à coup, les Français commencèrent à céder le terrain, lentement, de mauvaise grâce, pas à pas, mais enfin ils reculaient.

Ah! il valait bien tout ce que nous avions souffert jusque là, le frisson qui nous parcourut le corps quand nous comprîmes qu'ils allaient plier.

J'avais devant moi un Français, un homme aux traits tranchants, aux yeux noirs, qui chargeait, qui tirait, comme s'il avait été à l'exercice.

Il visait avec soin, et regardait d'abord autour de lui pour choisir et abattre un officier.

Je me rappelle qu'il me vint à l'esprit que ce serait faire un bel exploit que de tuer un homme qui montrait un tel sang-froid.

Je me précipitai vers lui et lui passai ma baïonnette au travers du corps.

En recevant ce coup, il fit demi-tour et me lâcha un coup de fusil en pleine figure.

La balle me fit, à travers la joue, une marque qui me restera jusqu'à mon dernier jour.

Quand il tomba, je trébuchai par-dessus son corps. Deux autres hommes tombèrent à leur tour sur moi, et je faillis être étouffé sous cet entassement.

Lorsqu'enfin je me fus dégagé, après m'être frotté les yeux, qui étaient pleins de poudre, je vis que la colonne était définitivement rompue, qu'elle se disloquait en groupes, les uns fuyant à toutes jambes, les autres continuant à combattre, dos à dos, dans un vain effort pour arrêter la brigade, qui balayait tout devant elle.

Il me semblait qu'un fer rouge était appliqué sur ma figure, mais j'avais l'usage de mes membres.

Aussi, j'enjambai d'un bond un amas de cadavres ou d'hommes mutilés, je courus après mon régiment, et allai prendre ma place au flanc droit.

Le vieux major Elliott était là, boitant un peu, car son cheval avait été tué, mais lui, il ne s'en trouvait pas plus mal.

Il me vit venir et me fit un signe de tête, mais on avait trop de besogne pour avoir le temps de causer.

La brigade avançait toujours, mais le général passa à cheval devant moi, baissant la tête, et regardant les positions anglaises:

— Il n'y a pas de terrain gagné, dit-il, mais je ne recule pas.

— Le duc de Wellington a remporté une grande victoire, proclama l'aide de camp d'une voix solennelle.

Et alors, cédant soudain à ses sentiments, il ajouta:

— Si ce maudit animal voulait seulement se lancer en avant.

Ce qui fit rire tous les hommes de la compagnie de flanc.

Mais à ce moment-là, le premier venu pouvait se rendre compte que l'armée française se disloquait.

Les colonnes et les escadrons, qui avaient tenu bon si carrément pendant tout le jour, offraient maintenant des vides sur les bords.

Au lieu d'avoir, en avant, une forte ligne de tirailleurs, elles avaient, à l'arrière, un éparpillement de traînards.

La Garde s'éclaircissait, devant nous, à mesure que nous poussions en avant, et nous nous trouvâmes face à face avec douze canons, mais, au bout d'un moment, ils furent à nous, et je vis notre plus jeune sous-officier, après celui qui avait été tué par le lancier, griffonner à la craie sur l'un d'eux, en gros chiffres, le numéro 72, en vrai écolier qu'il était.

Ce fut alors que nous entendîmes, derrière nous, un hourra d'encouragement, et que nous vîmes l'armée anglaise tout entière déborder par-dessus la crête des hauteurs et se répandre dans la vallée pour fondre sur ce qui restait de l'ennemi.

Les canons arrivèrent aussi en bondissant, à grand bruit, et notre cavalerie légère, le peu qui en restait, rivalisa sur la droite avec notre brigade.

Après cela, il n'y avait plus de bataille.

L'on marcha en avant sans rencontrer de résistance, et notre armée finit de se former en ligne sur le terrain même que les Français occupaient le matin.

Leurs canons étaient à nous; leur infanterie réduite à une cohue qui s'éparpillait par tout le pays; leur brave cavalerie se montra seule capable de conserver un peu d'ordre, et de quitter le champ de bataille sans se rompre.

Enfin, au moment même où la nuit venait, nos hommes, épuisés et affamés, purent remettre la besogne aux Prussiens, et former les faisceaux sur le terrain qu'ils avaient conquis.

Voilà tout ce que je vis et tout ce que je puis dire sur la bataille de Waterloo.

J'ajouterai seulement que j'avalai, le soir, une galette d'avoine de deux livres, pour mon souper, et une bonne cruche de vin rouge.

Il me fallut donc percer un autre trou à mon ceinturon, qui me serra alors comme un cercle autour d'un baril.

Après cela, je me couchai dans la paille, où se vautrait le reste de la compagnie.

Moins d'une minute après, je m'endormais d'un sommeil de plomb.

Le jour pointait, et les premières lueurs grises venaient de se montrer furtivement à travers les longues et minces fentes des murs de notre grange, lorsqu'on me secoua forcement par l'épaule.

Je me levai d'un bond.

Dans mon cerveau, hébété par le sommeil, je m'étais figuré que les cuirassiers arrivaient sur nous, et j'empoignai une hallebarde posée contre le mur, mais en voyant les longues files de dormeurs, je me rappelai où j'étais.

Mais je puis vous dire que je fus bien étonné en m'apercevant que c'était le major Elliott lui-même, qui m'avait réveillé.

Il avait l'air très grave et, derrière lui, venaient deux sergents, tenant de longues bandes de papier et un crayon.

— Réveillez-vous, mon garçon, dit le major, retrouvant sa bonhomie comme si nous étions de nouveau à Corriemuir.

— Oui, major, balbutiai-je.

— Je vous prie de venir avec moi. Je sens que je vous dois quelque chose à tous deux, car c'est moi qui vous ai fait quitter vos foyers. Jim Horscroft est manquant.

Je sursautai à ces mots, car avec cette attaque furieuse, et la faim, et la fatigue, j'avais complètement oublié mon ami depuis qu'il s'était élancé contre la Garde française, en entraînant tout le régiment.

— Je suis en train de faire le relevé de nos pertes, dit le major, et si vous vouliez bien venir avec moi, vous me feriez grand plaisir.

Nous voilà donc en route, le major, les deux sergents et moi.

Oh! certes, c'était un terrible spectacle, si terrible, que malgré le nombre d'années qui se sont écoulées, je préfère en parler le moins possible.

C'était bien horrible à voir dans la chaleur du combat, mais maintenant, dans l'air froid du matin, alors qu'on n'a pas le tambour ni le clairon pour vous exciter, tout ce qu'il y a de glorieux a disparu, il ne reste plus qu'une vaste boutique de boucher, où de pauvres diables ont été éventrés, écrasés, mis en bouillie, où l'on dirait que l'homme a voulu tourner en dérision l'oeuvre de Dieu.

L'on pouvait lire sur le sol chaque phase du combat de la veille: les fantassins morts, formant encore des carrés, la ligne confuse de cavaliers qui les avaient chargés, et en haut, sur la pente, les artilleurs gisant autour de leur pièce brisée.

La colonne de la Garde avait laissé une bande de morts à travers la campagne.

On eût dit la trace laissée par une limace. En tête, se dressait un amas de morts en uniforme bleu, entassés sur les habits rouges, à l'endroit où avait eu lieu cette étreinte furieuse, lorsqu'ils avaient fait le premier pas en arrière.

Et ce que je vis tout d'abord, en arrivant à cet endroit, ce futJim, lui-même.

Il gisait, de tout son long, étendu sur le dos, la figure tournée vers le ciel.

On eut dit que toute passion, toute souffrance s'étaient évaporées.

Il ressemblait tout à fait à ce Jim d'autrefois, que j'avais vu cent fois dans sa couchette, quand nous étions camarades d'école.

J'avais jeté un cri de douleur en le voyant, mais quand j'en vins à considérer son visage, et que je lui trouvai l'air bien plus heureux, dans la mort, que je n'avais jamais espéré de le voir pendant sa vie, je cessai de me désoler sur lui.

Deux baïonnettes françaises lui avaient traversé la poitrine.

Il était mort sur le champ, sans souffrir, à en croire le sourire qu'il avait sur les lèvres.

Le major et moi, nous lui soulevions la tête, espérant qu'il restait peut-être un souffle de vie, quand j'entendis près de moi une voix bien connue.

C'était de Lissac, dressé sur son coude, au milieu d'un tas de cadavres de soldats de la Garde.

Il avait un grand manteau bleu autour du corps. Son chapeau à grand plumet rouge, gisait à terre, près de lui.

Il était bien pâle. Il avait de grands cercles bistrés sous les yeux, mais, à cela près, il était resté tel qu'il était jadis, avec son grand nez tranchant d'oiseau de proie affamé, sa moustache raide, sa chevelure coupée ras et clairsemée jusqu'à la calvitie, au haut de la tête.

Il avait toujours eu les paupières tombantes, mais maintenant il était presque impossible de retrouver, par-dessous, le scintillement de l'oeil.

— holà, Jock! s'écria-t-il, je ne m'attendais guère à vous voir ici, et pourtant j'aurais pu m'en douter, quand j'ai vu l'ami Jim.

— C'est vous qui nous avez apporté tous ces ennuis, dis-je.

— Ta! Ta! Ta! s'écria-t-il, avec son impatience de jadis. Tout est arrangé pour nous à l'avance. Quand j'étais en Espagne, j'ai appris à croire au Destin. C'est le Destin qui vous a envoyé ici, ce matin.

— C'est sur vous que retombera le sang de cet homme, dis-je, en posant la main sur l'épaule du pauvre Jim.

— Et mon sang sur lui! dit-il. Ainsi, nous sommes quittes.

Il ouvrit alors son manteau et j'aperçus, avec horreur, un gros caillot noir de sang, qui sortait de son flanc.

— C'est ma treizième blessure, et ma dernière, dit-il, avec un sourire. On dit que le nombre treize porte malheur. Pourriez-vous me donner à boire, si vous disposez de quelques gouttes?

Le major avait du brandy étendu d'eau.

De Lissac en but avidement.

Ses yeux se ranimèrent, et une petite tache rouge reparut à ses joues livides.

— C'est Jim qui a fait cela, dit-il. J'ai entendu quelqu'un m'appeler par mon nom, et aussitôt son fusil s'est posé sur ma tunique. Deux de mes hommes l'ont écharpé au moment même où il a fait feu. Bon, bon! Edie valait bien cela. Vous serez à Paris dans moins d'un mois, Jock, et vous la verrez. Vous la trouverez au numéro 11 de la rue de Miromesnil, qui est près de la Madeleine. Annoncez-lui la nouvelle avec ménagement, Jock, car vous ne pouvez pas vous figurer à quel point elle m'aimait. Dites-lui que tout ce que je possède se trouve dans les deux malles noires et qu'Antoine en a les clefs. Vous n'oublierez pas?

— Je me souviendrai.

— Et Madame votre mère? J'espère que vous l'avez laissée en bonne santé? Ah! Et Monsieur votre père aussi. Présentez-lui mes plus grands respects.

À ce moment même, où il allait mourir, il fit la révérence d'autrefois et son geste de la main, en adressant ses salutations à ma mère.

— Assurément, dis-je, votre blessure pourrait être moins grave que vous ne le croyez. Je pourrais vous amener le chirurgien de notre régiment.

— Mon cher Jock, je n'ai pas passé ces quinze ans à faire et recevoir des blessures, sans savoir reconnaître celle qui compte. Mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, car je sais que tout est fini pour mon petit homme, et j'aime mieux m'en aller avec mes Voltigeurs, que de rester pour vivre en exilé et en mendiant. En outre, il est absolument certain que les Alliés m'auraient fusillé. Ainsi, je me suis épargné une humiliation.

— Les Alliés, monsieur, dit le major avec une certaine chaleur, ne se rendraient jamais coupables d'un acte aussi barbare.

— Vous n'en savez rien, major, dit-il. Supposez vous donc que j'aurais fui en Écosse et changé de nom, si je n'avais eu rien de plus à craindre que mes camarades restés à Paris? Je tenais à la vie, car je savais que mon petit homme reviendrait. Maintenant, je n'ai plus qu'à mourir, car il ne se trouvera plus jamais à la tête d'une armée. Mais j'ai fait des choses qui ne peuvent pas se pardonner. C'est moi qui commandais le détachement qui a fusillé le duc d'Enghien; c'est moi qui… Ah! Mon Dieu! Edie! Edie, ma chérie!

Il leva les deux mains, dont les doigts s'agitèrent, et tremblèrent comme s'il tâtonnait.

Puis il les laissa retomber lourdement devant lui, et sa tête se pencha sur sa poitrine.

Un de nos sergents le recoucha doucement. Lautre étendit sur lui le grand manteau bleu. Nous laissâmes ainsi là ces deux hommes, que le Destin avait si étrangement mis en rapport.

L'Écossais et le Français gisaient silencieux, paisibles, si rapprochés que la main de l'un eût pu toucher celle de l'autre, sur cette pente imbibée de sang, dans le voisinage de Hougoumont.

Maintenant, me voici bien près de la fin de tout cela, et je suis fort content d'y être arrivé, car j'ai commencé ce récit d'autrefois, le coeur léger, en me disant que cela me donnerait quelque occupation pendant les longs soirs d'été. Mais, chemin faisant, j'ai réveillé mille peines qui dormaient, mille chagrins à demi oubliés, si bien que j'ai à présent l'âme à vif, comme la peau d'un mouton mal tondu.

Si je m'en tire à bon port, je jure bien de ne jamais reprendre la plume; car, en commençant, cela va tout seul, comme quand on descend dans un ruisseau dont la rive est en pente douce. Puis, avant que vous puissiez vous en apercevoir, vous mettez le pied dans un trou et vous y restez, et c'est à vous de vous en tirer à force de vous débattre.

Nous enterrâmes Jim et de Lissac, avec quatre cent trente et un soldats de la Garde impériale et de notre Infanterie légère, rangés dans la même tranchée.

Ah! Si on pouvait semer un homme brave, comme on sème une graine, quelle belle récolte de héros on ferait un jour!

Alors, nous laissâmes pour toujours, derrière nous, ce champ de carnage et nous prîmes, avec notre brigade, la route de la frontière pour marcher sur Paris.

Pendant toutes ces années-là, on m'avait toujours habitué à regarder les Français comme de très méchantes gens, et comme nous n'entendions parler d'eux qu'à l'occasion de batailles, de massacres sur terre et sur mer, il était assez naturel pour moi de les croire vicieux par essence et de compagnie dangereuse.

Après tout, n'avaient-ils pas entendu dire de nous la même chose, ce qui devait certainement nous faire juger par eux de la même manière.

Mais quand nous eûmes à traverser leur pays, quand nous vîmes leurs charmantes petites fermes, et les bonnes gens si tranquillement occupés au travail des champs et les femmes tricotant au bord de la route, la vieille grand-maman, en vaste coiffe blanche, grondant le bébé pour lui apprendre la politesse, tout nous parut si empreint de simplicité domestique, que j'en vins à ne pouvoir comprendre pourquoi nous avions si longtemps haï et redouté ces bonnes gens.

Je suppose que, dans le fond, l'objet réel de notre haine, c'était l'homme qui les gouvernait, et maintenant qu'il était parti et que sa grande ombre avait disparu du pays, tout allait reprendre sa beauté.

Nous fîmes assez joyeusement le trajet, en parcourant le pays le plus charmant que j'eusse jamais vu, et nous arrivâmes ainsi à la grande cité.

Nous nous attendions à y livrer bataille, car elle est si peuplée, qu'en prenant seulement un homme sur vingt, on formerait une belle armée. Mais, cette fois, on avait reconnu combien c'est dommage d'abîmer tout un pays à cause d'un seul homme.

On lui avait donc donné avis qu'il eût à se tirer d'affaire, seul, désormais.

D'après les dernières nouvelles qui nous arrivèrent sur lui, il s'était rendu aux Anglais.

Les portes de Paris nous étaient ouvertes; c'étaient des nouvelles excellentes pour moi, car j'aimais autant m'en tenir à la seule bataille où je me fusse trouvé.

Mais il y avait alors à Paris, une foule de gens attachés à Boney.

C'était tout naturel, quand on songe à la gloire qu'il leur avait acquise, et qu'on se rappelle qu'il n'avait jamais demandé à son armée d'aller dans un endroit où il n'allât pas lui-même.

Ils nous firent assez mauvaise mine à notre entré, je puis vous le dire.

Nous autres, de la brigade d'Adams, nous fûmes les premiers qui mirent le pied dans la ville.

Nous passâmes sur un pont qui s'appelle Neuilly, mot plus facile à écrire qu'à prononcer; de là, on traversa un beau parc, le Bois de Boulogne, puis on alla aux Champs-Élysées, où lon bivouaqua.

Bientôt il y eût, dans les rues, tant de Prussiens et d'Anglais, qu'on se serait cru dans un camp plutôt que dans une ville.

La première fois que je pus sortir, je partis avec Rob Stewart, de ma compagnie, car on ne nous permettait de circuler que par couples, et je me rendis dans la rue de Miromesnil.

Rob attendit dans le vestibule et, dès que je mis le pied sur le paillasson, je me trouvai en présence de ma cousine Edie, qui était toujours restée la même, et qui se mit à me contempler de ce regard sauvage qu'elle a.

Pendant un moment, elle ne me reconnut pas, mais quand elle le fit, elle s'avança de trois pas, courut à moi et me sauta au cou.

— Oh! mon cher vieux Jock, s'écria-t-elle, comme vous êtes beau, sous l'habit rouge!

— Oui, à présent, je suis soldat, Edie, répondis-je d'un ton fort raide, car en voyant sa jolie figure, je crus apercevoir, par derrière elle, l'autre figure qui était tournés vers le ciel, sur le champ de bataille de Belgique.

— Qui l'aurait cru? s'écria-t-elle. Qu'êtes vous alors, Jock?Général? Capitaine?

— Non, je suis simple soldat.

— Comment, vous nêtes pas, je l'espère, de ces gens du commun qui portant le fusil?

— Si, je porte le fusil.

— Oh! ce n'est pas, à beaucoup près, aussi intéressant, dit-elle en retournant s'asseoir sur le canapé qu'elle avait quitté.

C'était une chambre superbe, toute tendue de soie et de velours, pleine d'objets brillants, et j'étais sur le point de repartir pour donner à mes bottes un nouveau coup de brosse.

Quand Edie s'assit, je vis qu'elle était en grand deuil; cela me prouva qu'elle connaissait la mort de de Lissac.

— Je suis content de voir que vous savez tout, dis-je, car je suis très maladroit pour annoncer avec ménagement les nouvelles. Il a dit que vous pouviez garder tout ce qu'il y avait dans les malles, et qu'Antoine avait les clefs.

— Merci, Jock, merci, dit-elle, vous avez été bien bon de faire cette commission. J'ai appris l'événement il y a environ huit jours. J'en ai été folle quelque temps, tout à fait folle. Je porterai le deuil toute ma vie, quoique cela fasse de moi un véritable épouvantail, comme vous le voyez. Ah! je ne m'en remettrai jamais. Je prendrai le voile et je mourrai au couvent.

— Pardon, Madame, dit une domestique en avançant la tête, le comte de Beton désire vous voir.

— Mon cher Jock, dit Edie en se levant brusquement, voilà qui est très important. Je suis bien fâchée d'abréger notre entretien, mais vous reviendrez me voir, j'en sais sûre, n'est-ce pas? Je suis si désolée? Ah! est-ce qu'il vous serait égal de sortir par la porte de service et non par la grande porte? Je vous remercie, mon cher vieux Jock, vous avez toujours été si bon garçon, et vous faisiez exactement ce qu'on vous disait de faire.

C'était la dernière fois que je devais voir la cousine Edie.

Elle se montrait à la lumière du soleil avec son regard provocateur, de jadis, avec ses dents éclatantes.

Aussi je me la rappellerai toujours, brillante et mobile comme une goutte de mercure.

Lorsque je rejoignis mon camarade en bas dans la rue, je vis à la porte une belle voiture à deux chevaux; je devinai alors qu'elle m'avait prié de m'esquiver furtivement, pour que ses nouveaux amis du grand monde ne vissent jamais les gens du commun avec lesquels elle avait vécu dans son enfance.

Elle n'avait fait aucune question sur Jim, ni sur mon père et ma mère, qui avaient eu tant de bonté pour elle.

Bah! elle était ainsi faite, elle ne pouvait pas plus s'en dispenser qu'un lapin ne peut s'empêcher d'agiter son bout de queue; et pourtant, cette pensée me fit grand-peine.

Neuf mois après, j'appris qu'elle avait épousé ce même comte deBeton, et elle mourut en couches un an ou deux plus tard.

Quant à nous, notre tâche était accomplie.

La grande ombre avait été chassée de dessus l'Europe; elle ne viendrait plus s'allonger d'un bout à l'autre du pays, planant sur les fermes paisibles, les humbles villages, faisant les ténèbres dans des existences qui auraient été si heureuses.

Après avoir acheté ma libération, je revins à Corriemuir, où, après la mort de mon père, je pris la ferme.

J'épousai Lucie Deane, de Berwick, et j'élevai sept enfants, qui tous sont plus grands que leur père, et n'omettent rien pour le lui rappeler.

Mais, dans les jours tranquilles et paisibles qui s'écoulent désormais et qui se ressemblent comme autant de béliers écossais, j'ai peine à convaincre mes jeunes gens que, même ici, nous avons eu notre roman, au temps où Jim et moi nous fîmes notre cour, et où l'homme aux moustaches de chat arriva de l'autre côté de l'eau.

Notes :

[1] « vieil habit » aurait été plus élégant… (Note de léditeur) [2] Il aurait été préférable décrire « puissent » ou « pussent ». (Note de léditeur)


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