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Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle parut en pleine lumière, elle eût des reflets de cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement.(CHAPITRE IV)
Une grosse masse grisâtre et ronde, de la grosseur à peu près d’un ours, s’élevait lentement et péniblement hors du cylindre. Au moment où elle parut en pleine lumière, elle eût des reflets de cuir mouillé. Deux grands yeux sombres me regardaient fixement.
(CHAPITRE IV)
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Après le coup d’œil que j’avais pu jeter sur les Marsiens émergeant du cylindre dans lequel ils étaient venus de leur planète sur la terre, une sorte de fascination paralysa mes actes. Je demeurai là, enfoncé jusqu’aux genoux dans la bruyère, les yeux fixés sur le monticule qui les cachait. En moi la crainte et la curiosité se livraient bataille.
Je n’osais pas retourner directement vers le trou, mais j’avais l’ardent désir de voir ce qui s’y passait. Je m’avançai donc, décrivant une grande courbe, cherchant les points avantageux, observant continuellement les tas de sable qui dérobaient aux regards ces visiteurs inattendus de notre planète. Un instant un fouet de minces lanières noires passa rapidement devant le soleil couchant et disparut aussitôt; ensuite une légère tige éleva l’une après l’autre, ses articulations, au sommet desquelles un disque circulaire se mit à tourner avec un mouvement irrégulier. Que se passait-il donc dans ce trou?
La plupart des spectateurs avaient fini par se rassembler en deux groupes—l’un, une petite troupe du côté de Woking, l’autre, une bande de gens dans la direction de Chobham; évidemment le même conflit mental les agitait. Autour de moi quelques personnes se trouvaient disséminées. Je passai près d’un de mes voisins dont je ne connais pas le nom—et il m’arrêta. Mais ce n’était guère le moment d’engager une conversation bien nette.
—Quelles vilaines brutes! dit-il. Bon Dieu! quelles vilaines brutes!
Il répéta cela à plusieurs reprises.
—Avez-vous vu quelqu’un tomber dans le trou? demandai-je.
Mais il ne me répondit pas; nous restâmes silencieux et attentifs pendant unlong moment, côte à côte, éprouvant, j’imagine, un certain réconfort à notre mutuelle compagnie. Alors, je changeai de place, réinstallant sur un renflement de terrain qui me donnait l’avantage d’un mètre ou deux d’élévation, et quand je cherchai des yeux mon compagnon, je l’aperçus qui retournait à Woking.
Le couchant devint crépuscule avant que rien d’autre ne se fût produit. La foule au loin, sur la gauche vers Woking, semblait s’accroître et j’entendais maintenant son bruit confus. La petite bande de gens vers Chobham se dispersa, mais aucun indice de mouvement ne venait du cylindre.
Ce fut cette circonstance, plus qu’autre chose, qui rendit aux gens du courage; je suppose que les curieux qui arrivaient constamment de Woking contribuèrent aussi à relever la confiance. En tous les cas, comme l’ombre tombait, un mouvement lent et intermittent commença sur la lande, un mouvement qui se précisa à mesure que la tranquillité du soir restait ininterrompue autour du cylindre. De verticales formes noires, par deux et trois, s’avançaient, s’arrêtaient, observaient, avançaient de nouveau, s’étendant de cette façon en un mince croissant irrégulier, qui semblait vouloir cerner le trou en rapprochant ses pointes de mon côté, je commençai aussi à me diriger vers la fosse.
Alors j’aperçus quelques cochers et autres conducteurs d’attelages qui menaient hardiment leurs véhicules à travers les carrières, et j’entendis le bruit des sabots et le grincement des roues. Je vis un gamin emmener la brouette de provisions. Puis, à moins de trente mètres du trou, venant du côté de Horsell, je remarquai une petite troupe d’hommes et celui qui marchait en tête agitait un drapeau blanc.
C’était la députation. On avait hâtivement tenu conseil, et puisque les Marsiens étaient, en dépit de leurs formes répulsives, des créatures intelligentes, on avait résolu de leur montrer, en s’approchant d’eux avec des signaux, que nous aussi nous étions intelligents.
Le drapeau battait au vent, et la troupe s’avança à droite d’abord puis elle tourna à gauche. J’étais trop loin pour reconnaître personne, mais j’appris par la suite qu’Ogilvy, Stent et Henderson avaient tenté avec d’autres cet essai de communication. Dans leur marche, ils avaient rétréci pour ainsi dire la circonférence maintenant à peu près ininterrompue de gens, et un certain nombre de vagues formes noires les suivaient à un intervalle discret.
Tout à coup il y eut un soudain jet de lumière et une fumée grisâtre et lumineuse sortit du trou en trois bouffées distinctes, qui, l’une après l’autre, montèrent se perdre dans l’air tranquille.
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Cette fumée—il serait peut-être plus exact de dire cette flamme—était si brillante que le ciel, d’un bleu profond au-dessus de nos têtes, et que la lande, sombre et brumeuse avec ses bouquets depins du côté de Chertsey, parurent s’obscurcir brusquement quand ces bouffées s’élevèrent, et rester plus sombre après leur disparition. Au même moment, une sorte de bruit pareil à un sifflement devint perceptible.
De l’autre côté de la fosse la petite troupe de gens que précédait le drapeau blanc s’était arrêtée à la vue du phénomène, poignée de petites formes verticales et sombres sur le sol noirâtre. Quand la fumée verte monta, leurs faces s’éclairèrent d’un vert pâle et s’effacèrent à nouveau dès qu’elle se fut évanouie.
Alors, lentement, le sifflement devint un bourdonnement, un interminable bruit retentissant et monotone. Lentement, un objet de forme bossue s’éleva hors du trou et une sorte de rayon lumineux s’élança en tremblotant.
Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et momentanément changé en flamme.
A la clarté de leur propre destruction, je les vis chanceler et s’affaisser et ceux qui les suivaient s’enfuirent en courant.
Je demeurai stupéfait, ne comprenant pas encore que c’était la mort qui sautait d’un homme à un autre dans cette petite troupe éloignée. J’avais seulement l’impression que c’était quelque chose d’étrange, un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd. Dans le lointain, vers Knaphill, j’apercevais les lueurs soudaines d’arbres, de haies et de chalets de bois qui prenaient feu.
Rapidement et régulièrement, cette mort flamboyante, cette invisible, inévitable épée de flamme, décrivait sa courbe. Je m’aperçus qu’elle venait vers moi aux buissons enflammés qu’elle touchait, et j’étais trop effrayé et stupéfié pour bouger. J’entendis les crépitements du feu dans les carrières et le soudain hennissement de douleur d’un cheval qui fut immobilisé aussitôt. Il semblait qu’un doigt invisible et pourtant intensément brûlant était tendu à travers la bruyère entre les Marsiens et moi, et tout au long d’une ligne courbe, au-delà des carrières, le sol sombre fumait et craquait. Quelque chose tomba avec fracas, au loin sur la gauche, où la route qui va à la gare de Woking entre sur la lande. Presque aussitôt le sifflement et le bourdonnement cessèrent et l’objet noir en forme de dôme s’enfonça lentement dans le trou où il disparut.
Tout ceci s’était produit avec une telle rapidité que je restais là immobile, abasourdi et ébloui par les jets de lumière. Si cette mort avait décrit un cercle entier, j’aurais été certainement tué par surprise. Mais elle s’arrêta et m’épargna, laissant tomber sur moi la nuit soudainement sombre et hostile.
La lande ondulée semblait maintenant obscurcie jusqu’aux pires ténèbres, excepté aux endroits où les routes qui la parcouraient s’étendaient grises et pâles sous le ciel bleu-foncé de la nuit. Tout était noir et désert. Au-dessus de ma tête, une àune les étoiles s’assemblaient et dans l’ouest le ciel brillait encore, pâle et presque verdâtre. Les cimes des pins et les toits de Horsell se découpaient nets et noirs contre l’arrière-clarté occidentale.
Les Marsiens et leur matériel étaient complètement invisibles, excepté la tige mince sur laquelle leur miroir s’agitait incessamment en un mouvement irrégulier. Des taillis de buissons et d’arbres isolés fumaient et brûlaient encore, ici et là, et les maisons, du côté de la gare de Woking, envoyaient des spirales de flamme dans la tranquillité de l’air nocturne.
A part cela et ma terrible stupéfaction, rien d’autre n’était changé. Le petit groupe de taches noires qui suivaient le drapeau blanc avait été simplement supprimé de l’existence et le calme du soir, me semblait-il, avait à peine été troublé.
Je m’aperçus que j’étais là, sur cette lande obscure, sans aide, sans secours et seul. Soudain, comme quelque chose qui tombe sur vous à l’improviste, la peur me prit.
Avec un effort je me retournai et m’élançai, en une course trébuchante, à travers la bruyère.
La peur que j’avais n’était pas une crainte rationnelle—mais une terreur panique, non seulement des Marsiens, mais de l’obscurité et du silence qui m’entouraient. Elle produisit sur moi un si extraordinaire effet d’abattement qu’en courant je pleurais silencieusement, comme un enfant. Maintenant que j’avais tourné le dos, je n’osais plus regarder en arrière.
Je me souviens d’avoir eu la singulière impression que l’on se jouait de moi et qu’au moment où j’atteindrais la limite du danger, cette mort mystérieuse—aussi soudaine que l’éclair—allait surgir du cylindre et me frapper.
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Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et momentanément changé en flamme.(CHAPITRE V)
Aussitôt des jets de réelle flamme, des lueurs brillantes sautant de l’un à l’autre, jaillirent du groupe d’hommes dispersés. On eût dit que quelque invisible jet se heurtait contre eux et que du choc naissait une flamme blanche. Il semblait que chacun d’eux fût soudain et momentanément changé en flamme.
(CHAPITRE V)
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La façon dont les Marsiens peuvent si rapidement et silencieusement donner la mort est encore un sujet d’étonnement. Certains pensent qu’ils parviennent, d’une manière quelconque, à produire une chaleur intense dans une chambre de non-conductivité pratiquement absolue. Cette chaleur intense, ils la projettent en un rayon parallèle, contre tels objets qu’ils veulent, au moyen d’un miroir parabolique d’une composition inconnue—à peu près comme le miroir parabolique d’un phare projette un rayon de lumière. Mais personne n’a pu prouver ces détails d’une façon irréfutable. De quelque façon qu’il soit produit, il est certain qu’un rayon de chaleur est l’essence de la chose—une chaleur invisible au lieu d’une lumière visible. Tout ce qui est combustible s’enflamme à son contact, le plomb coule comme de l’eau, le fer s’amollit, le verre craque et fond, et l’eau se change immédiatement en vapeur.
Cette nuit-là, sous les étoiles, près de quarante personnes gisaient autour du trou, carbonisées, défigurées, méconnaissables, et jusqu’au matin la lande, de Horsell jusqu’à Maybury, resta déserte et en feu.
La nouvelle du massacre parvint probablement en même temps à Chobham, à Woking et à Ottershaw. A Woking, les boutiques étaient fermées quand le tragique événement se produisit et un grand nombre de gens, boutiquiers et autres, attiréspar les histoires qu’ils avaient entendu raconter, avaient traversé le pont de Horsell et s’avançaient sur la route entre les haies qui viennent aboutir à la lande. Vous pouvez vous imaginer les jeunes gens et les jeunes filles, après les travaux de la journée, prenant occasion de cette nouveauté comme de toute autre, pour faire une promenade ensemble et fleureter à loisir. Vous pouvez vous figurer le bourdonnement des voix au long de la route, dans le crépuscule.
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Jusqu’alors sans doute, peu de gens, dans Woking même, savaient que le cylindre était ouvert, bien que le pauvre Henderson eût envoyé un messager porter à bicyclette, au bureau de poste, un télégramme spécial pour un journal du soir.
Les curieux débouchaient par deux et trois, sur la lande, et ils trouvaient de petits groupes de gens causant avec animation, en observant le miroir tournant, au-dessus des carrières de sable, et la même excitation gagnait rapidement les nouveaux venus.
Vers huit heures et demie, quand la députation fut détruite, il pouvait y avoir environ trois cents personnes à cet endroit, sans compter ceux qui avaient quitté la route pour s’approcher plus près des Marsiens. Il y avait aussi trois agents de police, dont l’un était à cheval, faisant de leur mieux, d’après les instructions de Stent, pour maintenir la foule et l’empêcher d’approcher du cylindre, non sans soulever quelques protestations de la part de ces personnes excitables et irréfléchies, pour lesquelles un rassemblement est toujours une occasion de tapage et de brutalités.
Stent et Ogilvy, redoutant les possibilités d’une collision, avaient télégraphié de Horsell aux forces militaires aussitôt que les Marsiens avaient paru, demandant l’aide d’une compagnie de soldats pour protéger, contre toute tentative de violence, les étranges créatures; c’est après cela qu’ils avaient fait leurs si malheureuses avances. La description de leur mort telle que la vit la foule s’accorde de très près avec mes propres impressions: les trois bouffées de fumée verte, le sourd ronflement et les jets de flamme.
Bien plus que moi, cette foule de gens l’échappa belle. Le seul fait qu’un monceau de sable couvert de bruyère intercepta la partie inférieure du rayon les sauva. Si l’élévation du miroir parabolique avait été de quelque mètres plus haute, aucun d’eux n’aurait survécu pour raconter l’événement. Ils virent les jets de lumière, les hommes tomber et une main, invisible pour ainsi dire, allumer les buissons en s’avançant vers eux dans l’ombre qui gagnait. Alors, avec un sifflement qui s’éleva par-dessus le ronflement venant du trou, le rayon oscilla juste au-dessus de leurs têtes, enflammant les cimes des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater les briques, fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant s’écrouler en miettes le pignon d’une maison située au coin de la route.
Dans le crépitement, le sifflement et l’éclat aveuglant des arbres en feu, la foule frappée de terreur sembla hésiter pendant quelques instants. Des étincelles et des brindilles commencèrent à tomber sur la route, avec des feuilles, comme des bouffées de flamme. Les chapeaux et les habits prenaient feu. Puis de la lande vint un appel.
Il y eut des cris et des clameurs et tout à coup l’agent de police à cheval arriva, galopant vers la foule confuse, la main sur sa tête et hurlant de douleur.
—Ils viennent! cria une femme, et immédiatement chacun tourna les talons, et, poussant ceux qui se trouvaient derrière, tâcha de regagner au plus vite la route de Woking. Tous s’enfuirent aussi confusément qu’un troupeau de moutons. A l’endroit où la route était plus étroite et plus obscure entre les talus, la foule s’écrasa et une lutte désespérée s’ensuivit. Tous n’échappèrent pas: trois personnes—deux femmes et un petit garçon—furent renversées, piétinées, et laissées pour mortes dans la terreur et les ténèbres.
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Pour ma part, je ne me rappelle rien de ma fuite, sinon des heurts violents contre des arbres et des culbutes dans la bruyère. Tout autour de moi s’assemblait la terreur invisible des Marsiens. Cette impitoyable épée ardente semblait tournoyer partout, brandie au-dessus de ma tête avant de s’abattre et de me frapper à mort. J’arrivai sur la route entre le carrefour et Horsell et je courus jusqu’au chemin de traverse.
A la fin, il me fut impossible d’avancer; épuisé par la violence de mes émotions et l’élan de ma course, je chancelai et m’affaissai inanimé sur le bord du chemin. C’était au coin du pont qui traverse le canal près de l’usine à gaz.
Je dus rester ainsi quelque temps. Puis je m’assis, étrangement perplexe. Pendant un bon moment je ne pus clairement me rappeler comment j’étais venu là. Ma terreur s’était détachée de moi comme un manteau. J’avais perdu mon chapeau et mon faux-col était déboutonné. Quelques instants plus tôt, il n’y avait eu pour moi que trois choses réelles:—l’immensité de la nuit, de l’espace et de la nature—ma propre faiblesse et mon angoisse—l’approche certaine de la mort. Maintenant, il me semblait que quelque chose s’était retourné, que le point de vue s’était changé brusquement. Il n’y avait eu, d’un état d’esprit à l’autre, aucune transition sensible. J’étais immédiatement redevenu le moi de chaque jour, l’ordinaire et convenable citoyen. La lande silencieuse, le motif de ma fuite, les flammes qui s’élevaient étaient comme un rêve. Je me demandais si toutes ces choses étaient vraiment arrivées. Je n’y pouvais croire.
Je me levai et gravis d’un pas mal assuré la pente raide du pont. Mon esprit
...un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd.(CHAPITRE V)
...un jet de lumière sans bruit presque et aveuglant, qui faisait s’affaisser, inanimés, tous ceux qu’il atteignait, et de même, quand l’invisible trait ardent passait sur eux, les pins flambaient et tous les buissons de genêts secs s’enflammaient avec un bruit sourd.
(CHAPITRE V)
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était envahi par une morne stupéfaction. Mes muscles et mes nerfs semblaient privés de toute force. Je devais tituber comme un homme ivre. Une tête apparut au-dessus du parapet et un ouvrier portant un panier s’avança. Auprès de lui courait un petit garçon. En passant près de moi il me souhaita le bonsoir. J’eus l’intention de lui causer, sans le faire. Je répondis à son salut par un vague marmottement et traversai le pont.
Sur le viaduc de Maybury, un train, tumulte mouvant de fumée blanche aux reflets de flammes, continuait son vaste élan vers le sud, longue chenille de fenêtres brillantes: fracas, tapage, tintamarre, et il était déjà loin. Un groupe indistinct de gens causait près d’une barrière de la jolie avenue de chalets qu’on appelait “Oriental Terrace”. Tout cela était si réel et si familier! Et ce que je laissais derrière moi était si affolant, si fantastique! De telles choses, me disais-je, étaient impossibles.
Peut-être suis-je un homme d’humeur exceptionnelle. Je ne sais jusqu’à quel point mes expériences sont celles du commun des mortels. Parfois, je souffre d’une fort étrange sensation de détachement de moi-même et du monde qui m’entoure. Il me semble observer tout cela de l’extérieur, de quelque endroit inconcevablement éloigné, hors du temps, hors de l’espace, hors de la vie et de la tragédie de toutes choses. Ce sentiment me possédait fortement cette nuit-là. C’était un autre aspect de mon rêve.
Mais mon inquiétude provenait de l’absurdité déconcertante de cette sécurité, et de la mort rapide qui voltigeait là-bas, à peine à trois kilomètres. Il me vint des bruits de travaux à l’usine à gaz et les lampes électriques étaient toutes allumées. Je m’arrêtai devant le groupe de gens.
—Quelles nouvelles de la lande? demandai-je.
Il y avait contre la barrière deux hommes et une femme.
—Quoi? dit un des hommes en se retournant.
—Quelles nouvelles de la lande? répétai-je.
—Est-ce que vous n’en revenez pas? demandèrent les hommes.
—On dirait que tous ceux qui y vont en reviennent fous, dit la femme en se penchant par-dessus la barrière. Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir?
—Vous ne savez donc rien des hommes de Mars? demandai-je? des créatures tombées de la planète Mars?
—Oh! si, bien assez! Merci! dit la femme, et ils éclatèrent de rire tous les trois.
J’étais ridicule et vexé. Sans y réussir, j’essayai de leur raconter ce que j’avais vu. Ils rirent de plus belle à mes phrases sans suite.
—Vous en saurez bientôt davantage! leur dis-je en me remettant en route.
J’avais l’air si hagard qu’en m’apercevant du seuil ma femme tressaillit. J’entrai dans la salle à manger; je m’assis, bus un verre de vin, et aussitôt que j’eus pu suffisamment rassembler mes esprits, je lui racontai les événements dont j’avais été témoin. Le dîner, un dîner froid, était déjà servi et resta sur la table sans que nous y touchions pendant que je narrai mon histoire.
—Il y a une chose rassurante, dis-je pour pallier les craintes que j’avais fait naître, ce sont les créatures les plus maladroites que j’aie jamais vues grouiller. Elles peuvent s’agiter dans le trou et tuer les gens qui s’approcheront, pourtant elles ne pourront jamais sortir de là... Mais quelles horribles choses!
—Calme-toi, mon ami, dit ma femme en fronçant les sourcils et en posant sa main sur la mienne.
—Ce pauvre Ogilvy! dis-je. Penser qu’il est resté mort, là-bas!
Ma femme, du moins, ne trouva pas mon récit incroyable. Quand je vis combien sa figure était mortellement pâle, je me tus brusquement.
—Ils peuvent venir ici, répétait-elle sans cesse.
J’insistai pour qu’elle bût un peu de vin et j’essayai de la rassurer.
—Mais ils peuvent à peine remuer, dis-je.
Je lui redonnai, ainsi qu’à moi-même, un peu de courage en lui répétant tout ce qu’Ogilvy m’avait dit de l’impossibilité pour les Marsiens de s’établir sur la terre. En particulier, j’insistai sur la difficulté gravitationnelle. A la surface de la terre, la pesanteur est trois fois ce qu’elle est à la surface de Mars. Donc, un Marsien, quand même sa force musculaire resterait la même, pèserait ici trois fois plus que sur Mars, et par conséquent son corps lui serait comme une enveloppe de plomb. Ce fut là réellement l’opinion générale. Le lendemain matin, le “Times” et le “Daily Telegraph” entre autres, attachèrent une grande importance à ce point, sans plus que moi prendre garde à deux influences modificatrices pourtant évidentes.
L’atmosphère de la terre, nous le savons maintenant, contient beaucoup plus d’oxygène ou beaucoup moins d’argone—peu importe la façon dont on l’explique—que celle de Mars. L’influence fortifiante de l’oxygène sur les Marsiens fit indiscutablement beaucoup pour contrebalancer l’accroissement de poids de leur corps. En second lieu, nous ignorions tous ce fait que la puissance mécanique que possédaient les Marsiens était parfaitement capable, au besoin, de compenser la diminution d’activité musculaire.
Mais je ne réfléchis pas à ces choses alors; aussi mon raisonnement concluait-il entièrement contre les chances des envahisseurs; le vin et la nourriture, la confiance de l’appétit satisfait et la nécessité de rassurer ma femme me rendirent, par degrés insensibles, mon courage et me firent croire à ma sécurité.
—Ils ont fait là une chose stupide, assurai-je, le verre à la main. Ils sont dangereux, parce que sans aucun doute la peur les affole. Peut-être ne s’attendaient-ils pas à trouver des êtres vivants—et certainement pas des êtres intelligents. Si les choses en viennent au pire, un obus dans le trou, et nous en serons débarrassés.
L’intense surexcitation des événements avait sans aucun doute laissé mes facultés perceptives en état d’éréthisme. Maintenant encore, je me rappelle avec une extraordinaire vivacité ce dîner. La figure douce et anxieuse de ma femme tournée vers moi, sous l’abat-jour rose, la nappe blanche avec l’argenterie et la verrerie—car, ences jours-là, même les écrivains philosophiques se permettaient maints petits luxes—le vin pourpre dans mon verre, tous ces détails sont photographiquement distincts. Au dessert, je m’attardai, combinant le goût des noix à une cigarette, regrettant l’imprudence d’Ogilvy et déplorant la peu clairvoyante pusillanimité des Marsiens.
Ainsi quelque respectable dodo de l’île Maurice aurait pu, de son nid, envisager de cette façon les circonstances et, discutant l’arrivée d’un navire en quête de nourriture animale, aurait dit: Nous les mettrons à mort à coups de bec, demain, ma chère!
Sans le savoir, c’était le dernier dîner civilisé que je devais faire pendant d’étranges et terribles jours.
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De toutes les choses surprenantes et merveilleuses qui arrivèrent ce vendredi-là, la plus étrange à mon esprit fut la combinaison des habitudes ordinaires et banales de notre ordre social avec les premiers débuts de la série d’événements qui devaient jeter à bas ce même ordre social. Si, le vendredi soir, prenant un compas, vous eussiez décrit un cercle d’un rayon de cinq milles autour des carrières de Woking, il est douteux que vous ayez pu trouver, en dehors de cet espace, un seul être humain—à moins que ce ne fût quelque parent de Stent, ou des trois ou quatre cyclistes et des gens venus de Londres dont les cadavres étaient demeurés sur la lande—qui eût été en rien affecté dans ses émotions et ses habitudes par les nouveaux venus. Beaucoup de gens, certes, avaient entendu parler du cylindre, en avaient même causé à leurs moments de loisir, mais cela n’avait certainement pas produit la sensation qu’aurait soulevée un ultimatum à l’Allemagne.
Alors, avec un sifflement le rayon oscilla, enflammant les cimes des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater les briques, fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant s’écrouler en miettes le pignon d’une maison...(CHAPITRE VI)
Alors, avec un sifflement le rayon oscilla, enflammant les cimes des hêtres qui bordaient la route, faisant éclater les briques, fracassant les carreaux, enflammant les boiseries des fenêtres et faisant s’écrouler en miettes le pignon d’une maison...
(CHAPITRE VI)
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A Londres, ce soir-là, le télégramme du malheureux Henderson, décrivant le dévissage graduel du projectile, fut reçu comme un canard et le journal du soir auquel il avait été adressé—ayant, sans obtenir de réponse, télégraphié pour une confirmation de la nouvelle—décida de ne pas lancer d’édition spéciale.
Même dans ce cercle fictif de cinq milles, la majorité des gens restaient indifférents. J’ai déjà décrit la conduite de ceux, hommes et femmes, auxquels je m’étais adressé. Dans tout le district, les gens dînaient et soupaient; les ouvriers jardinaient après les travaux du jour; on couchait les enfants; les jeunes gens erraient amoureusement par les chemins et les savants compulsaient leurs livres.
Peut-être y avait-il dans les rues du village un murmure inaccoutumé; un sujet de causerie nouveau et absorbant, dans les tavernes; ici et là un messager, ou même un témoin des derniers incidents, occasionnait quelque agitation, des cris et des allées et venues. Mais presque partout sans exception, la routine quotidienne: travailler, manger, boire et dormir, continuait ainsi que depuis d’innombrables années—comme si nulle planète Mars n’eût existé dans les deux. Même à Woking, à Horsell et à Chobham, tel était le cas.
A la gare de Woking, jusqu’à une heure tardive, les trains s’arrêtaient et repartaient, d’autres se garaient sur les voies d’évitement, les voyageurs descendaient ou attendaient et toutes choses suivaient leur cours ordinaire. Un gamin de la ville, empiétant sur le monopole des bibliothèques de chemin de fer, vendait sur les quais des journaux renfermant les nouvelles de l’après-midi. Le vacarme des trucks, le sifflet aigu des locomotives, se mêlaient à ses cris de: “l’arrivée des habitants de Mars”. Des groupes agités envahirent la station vers neuf heures, racontant d’incroyables nouvelles et ne causèrent pas plus de trouble que des ivrognes n’auraient pu faire. Les gens en route vers Londres cherchaient, à travers les fenêtres des wagons, à apercevoir quelque chose dans les ténèbres du dehors et voyaient seulement de rares étincelles scintiller et s’élever en dansant dans la direction de Horsell, puis disparaître, une lueur rougeâtre et une mince traînée de fumée se promener contre l’écran du ciel, et ils en concluaient que rien n’arrivait de plus sérieux que quelque incendie dans les bruyères. Ce n’était que sur les confins de la lande qu’on pouvait voir réellement quelque désordre. Là, sur la lisière du côté de Woking, une douzaine de villas étaient en flammes. Des lumières restèrent allumées dans toutes les maisons des trois villages proches de la lande et les gens y veillèrent jusqu’à l’aurore.
Une foule curieuse s’attardait, incessamment renouvelée, à la fois sur le pont de Chobham et sur celui de Horsell. Une ou deux âmes aventureuses—ainsi qu’on s’en aperçut après—s’avancèrent à la faveur des ténèbres et se faufilèrent jusqu’auprès des Marsiens. Mais elles ne revinrent pas, car de temps en temps un rayon de lumière, semblable aux feux électriques d’un vaisseau de guerre, balayait la lande et le rayon brûlant le suivait immédiatement. A part cela, l’immense étendue demeura silencieuse et désolée, et les corps carbonisés y restèrent épars toute la nuit sous les étoiles et tout lejour suivant. Un bruit de métal qu’on martèle venait du cylindre et fut entendu par beaucoup de gens.
Tel était l’état des choses ce vendredi soir. Au centre, enfoncé dans la peau de notre vieille planète comme une écharde empoisonnée, était ce cylindre. Mais le poison avait à peine commencé son œuvre. Autour de lui s’étendait la lande silencieuse, mal éteinte par places, avec quelques objets sombres, à peine visibles, gisant en attitudes contorsionnées ici et là. De distance en distance un arbre ou un buisson brûlait encore. Plus loin, c’était comme une frontière d’activité au delà de laquelle les flammes n’étaient pas encore parvenues. Dans le reste du monde, le cours de la vie allait son train comme depuis d’immémoriales années. La fièvre de la lutte, qui allait bientôt venir obstruer les veines et les artères, user les nerfs et détruire les cerveaux, était latente encore.
Tout au long de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils apprêtaient, et de temps en temps une bouffée de fumée grisâtre tourbillonnait vers le ciel étoile.
Vers onze heures une compagnie d’infanterie traversa Horsell et se déploya en cordon à la lisière de la lande. Plus tard une seconde compagnie vint par Chobham occuper le côté nord. Plusieurs officiers des baraquements voisins étaient venus dans la journée examiner les lieux et l’un d’entre eux, disait-on, le major Eden, manquait. Le colonel du régiment s’avança jusqu’au pont de Chobham vers minuit et questionna minutieusement la foule. Les autorités militaires se rendaient certainement compte du sérieux de l’affaire. A la même heure, ainsi que l’indiquèrent les journaux du lendemain, un escadron de hussards, deux Maxims et environ quatre cents hommes du régiment de Cardigan quittaient le camp d’Aldershot.
Quelques secondes après minuit, la foule qui encombrait la route de Chertsey à Woking vit une étoile tomber du ciel dans un bois de sapins vers le nord-ouest. Une lumière verdâtre et des lueurs soudaines comme les éclairs des nuits d’été accompagnaient le météore. C’était un second cylindre.
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La journée du samedi est restée dans ma mémoire comme un jour de répit. Ce fut aussi un jour de lassitude, lourd et étouffant, avec, m’a-t-on dit, de rapides fluctuations du baromètre. J’avais peu dormi, encore que ma femme eût réussi à le faire, et je me levai de bonne heure. Avant le déjeuner, je descendis dans le jardin et j’écoutai: mais rien autre que le chant d’une alouette ne venait de la lande.
Le laitier passa comme d’habitude. J’entendis le bruit de son chariot et j’allai jusqu’à la barrière pour avoir de lui les dernières nouvelles. Il me dit que pendant la nuit les Marsiens avaient été cernés par des troupes et qu’on attendait des canons. Alors, comme une note familière et rassurante, j’entendis un train qui traversait Woking.
—On tâchera de ne pas les tuer, dit le laitier, si on peut l’éviter sans trop de difficultés.
J’aperçus mon voisin qui jardinait et je devisai un instant avec lui, avant de rentrer pour déjeuner. C’était une matinée des plus ordinaires. Mon voisin émit l’opinion que les troupes pourraient, ce jour-là, détruire ou capturer les Marsiens.
—Quel malheur qu’ils se rendent si peu approchables, dit-il. Il serait curieux de savoir comment on vit sur une autre planète; on pourrait en apprendre quelque chose.
Il vint jusqu’à la haie et m’offrit une poignée de fraises, car il était aussi généreux que fier des produits de son jardin. En même temps, il me parla de l’incendie des bois de pins, au delà des prairies de Byfleet.
—On prétend, dit-il, qu’il est tombé par là une autre de ces satanées choses—le numéro deux. Mais il y en a assez d’une, à coup sûr. Cette affaire-là va coûter une jolie somme aux compagnies d’assurances, avant que tout soit remis en place.
En disant cela, il riait avec un air de parfaite bonne humeur. Les bois brûlaient encore, me dit-il en indiquant un nuage de fumée.
—Ça couvera longtemps sous les pieds à cause de l’épaisseur des herbes et des aiguilles de pins.
Puis avec gravité, il ajouta diverses réflexions au sujet du “pauvre Ogilvy”.
Après déjeuner, au lieu de me mettre au travail, je décidai de descendre jusqu’à la lande. Sous le pont du chemin de fer, je trouvai un groupe de soldats—du génie, je crois,—avec de petites toques rondes, des jaquettes rouges, sales et déboutonnées, laissant voir leurs chemises bleues, des pantalons de couleur foncée et des bottes montant jusqu’au mollet. Ils me dirent que personne ne devait franchir le canal, et, sur la route au delà du pont, j’aperçus un des hommes du régiment de Cardigan placé là en sentinelle. Pendant un instant, je causai avec ces soldats. Je leur racontai ce que j’avais vu des Marsiens le soir précédent. Aucun d’eux ne les avait vus jusqu’à présent et ils n’avaient à ce sujet que des idées très vagues, en sorte qu’ils m’accablèrent de questions. Ils ne savaient pas, me dirent-ils, le but de ces mouvements de troupes; ils avaient cru d’abord qu’une mutinerie avait éclaté au campement des Horse Guards. Le simple sapeur du génie est en général mieux informé que le troupier ordinaire et ils se mirent à discuter, avec une certaine intelligence, les conditions particulières de la lutte possible. Je leur fis une description du Rayon Ardent et ils commencèrent à argumenter entre eux à ce sujet.
—Se glisser aussi près que possible en restant à l’abri, et se jeter sur eux, voilà ce qu’il faut faire, dit l’un.
—Tais-toi donc, répondit un autre. Qu’est-ce que tu feras avec ton abri contre leur diable de Rayon Ardent? Tu iras te faire cuire! Ce qu’il y a à faire, c’est de s’approcher autant que le terrain le permettra et là creuser une tranchée.
—Un beau moyen, les tranchées! Il ne parle tout le temps que de creuser des tranchées, celui-là. C’est pas un homme, c’est un lapin.
—Alors, ils n’ont pas de cou? me demanda brusquement un troisième, petit homme brun et silencieux, qui fumait sa pipe.
Je répétai ma description.
—Des pieuvres, tout simplement, dit-il. On dit que ça pêche les hommes—maintenant on va se battre avec des poissons.
—Il n’y a pas de crime à massacrer des bêtes comme ça, remarqua le premier qui avait parlé.
—Pourquoi ne pas bombarder tout de suite ces sales animaux et en finir d’un seul coup? dit le petit brun. On ne peut pas savoir ce qu’ils sont capables de faire.
—Où sont tes obus? demanda le premier. Il n’y a pas de temps à perdre. Il faut charger dessus et tout de suite, c’est mon avis.
Ils continuèrent à discuter la chose sur ce ton. Après un certain temps, je les quittai et me dirigeai vers la gare pour y chercher autant de journaux du matin que j’en pourrais trouver.
Tout au long; de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils apprêtaient, et de temps en temps une bouffée grisâtre tourbillonnait vers le ciel étoilé.(CHAPITRE VIII)
Tout au long; de la nuit, les Marsiens s’agitèrent et martelèrent, infatigables et sans sommeil, à l’œuvre après les machines qu’ils apprêtaient, et de temps en temps une bouffée grisâtre tourbillonnait vers le ciel étoilé.
(CHAPITRE VIII)
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Mais je ne fatiguerai pas le lecteur par une description plus détaillée de cette longue matinée et de l’après-midi plus longue encore. Je ne pus parvenir à jeter le moindre coup d’œil sur la lande, car même les clochers des églises de Horsell et de Chobham étaient aux mains des autorités militaires. Les soldats auxquels je m’adressai ne savaient rien; les officiers étaient aussi mystérieux que préoccupés. Je trouvai les gens de la ville en pleine sécurité à cause de la présence des forces militaires et j’appris alors, de la bouche même de Marshall, le marchand de tabac, que son fils était parmi les morts, autour du cylindre. Les soldats avaient obligé les habitants, sur la lisière de Horsell, à fermer et à quitter leurs maisons.
Je revins chez moi, pour déjeuner, vers deux heures, très fatigué, car, ainsi que je l’ai dit, la journée était extrêmement chaude et lourde, et afin de me rafraîchir, je pris un bain froid. Vers quatre heures et demie, je retournai à la gare chercher les journaux du soir, car ceux du matin ne donnaient qu’un récit très inexact de la mort de Stent, d’Henderson, d’Ogilvy et des autres. Mais ils ne renfermaient rien que je ne connusse déjà. Les Marsiens ne laissaient rien voir d’eux-mêmes. Ils semblaient très affairés dans leur trou, d’où sortaient continuellement un bruit de marteaux et une longue traînée de fumée. Apparemment ils activaient leurs préparatifs pour la lutte.
“De nouvelles tentatives pour communiquer avec eux ont été faites sans succès”—tel était le cliché que reproduisaient tous les journaux. Un sapeur me dit que ces tentatives étaient faites par un homme qui d’un fossé agitait un drapeau au bout d’une perche. Les Marsiens accordaient autant d’attention à ces avances que nous en prêterions aux mugissements d’un bœuf.
Je dois avouer que la vue de tout cet armement, de tous ces préparatifs, m’excitait grandement. Mon imagination devint belligérante et infligea aux envahisseurs des défaites remarquables; les rêves de batailles et d’héroïsme de mon enfance me revinrent. A ce moment même, il me semblait que la lutte allait être inégale, tant les Marsiens me paraissaient impuissants dans leur trou.
Vers trois heures, on entendit des coups de canon, à intervalles réguliers, dans la direction de Chertsey ou d’Addlestone. J’appris que le bois de pins incendié, dans lequel était tombé le second cylindre, était canonné dans l’espoir de détruire l’objet avant qu’il ne s’ouvrît. Ce ne fut pas avant cinq heures, cependant, qu’une pièce de campagne arriva à Chobham pour être braquée sur les premiers Marsiens.
Vers six heures du soir, je prenais le thé avec ma femme dans la vérandah, causant avec chaleur de la bataille qui nous menaçait, lorsque j’entendis, venant de la lande, le bruit assourdi d’une détonation, et immédiatement une rafale d’explosions. Aussitôt suivit, tout près de nous, un violent et retentissant fracas qui fit trembler le sol, et, me précipitant au dehors sur la pelouse, je vis les cimes des arbres, autour du Collège Oriental, enveloppées de flammes rougeâtres et de fumée, et le clocher de la chapelle s’écrouler. La tourelle de la mosquée avait disparu et le toit du collège lui-même semblait avoir subi les effets de la chute d’un obus de centtonnes. Une de nos cheminées craqua comme si elle avait été frappée par un boulet; elle vola en éclats et les fragments dégringolèrent le long des tuiles pour venir s’entasser sur le massif de fleurs, près de la fenêtre de mon cabinet de travail.
Ma femme et moi restâmes stupéfaits. Je me rendis compte alors que la crête de la colline de Maybury était à portée du Rayon Ardent des Marsiens, maintenant que le collège avait été débarrassé du chemin comme un obstacle gênant.
Je saisis ma femme par le bras et, sans cérémonie, l’entraînai jusque sur la route. Puis j’allai chercher la servante, en lui disant que j’irais prendre moi-même la malle qu’elle réclamait avec insistance.
—Nous ne pouvons pas rester ici, dis-je.
Au moment même, la canonnade reprit un instant sur la lande.
—Mais où allons-nous aller? demanda ma femme terrifiée.
Je réfléchissais, perplexe. Puis je me souvins de ses cousins à Leatherhead.
—A Leatherhead, criai-je, dans le fracas qui recommençait.
Elle regarda vers le bas de la colline. Les gens surpris sortaient de leurs maisons.
—Mais comment irons-nous jusque-là? s’enquit-elle.
Au bas de la route, j’aperçus un peloton de hussards qui passaient au galop sous le pont du chemin de fer; quelques-uns entrèrent dans la cour du Collège Oriental, les autres mirent pied à terre et commencèrent à courir de maison en maison. Le soleil, brillant à travers la fumée qui montait des cimes des arbres, semblait rouge-sang et jetait sur les choses une clarté lugubre et sinistre.
—Reste ici, tu es en sûreté, dis-je à ma femme, et je me mis à courir vers l’hôtel du Chien-Tigré, car je savais que l’hôtelier avait un cheval et un dogcart. Je courais de toutes mes forces, car je me rendais compte que, dans un moment, tout le monde, sur ce penchant de la colline, serait en mouvement. Je trouvai l’hôtelier derrière son comptoir, absolument ignorant de ce qui se passait derrière sa maison. Un homme qui me tournait le dos lui parlait.
—Ce sera une livre, disait l’hôtelier, et je n’ai personne pour vous le mener.
—J’en donne deux livres, dis-je par dessus l’épaule de l’homme.
—Quoi?...
—... Et je vous le ramène avant minuit, achevai-je.
—Mais, diable, dit l’hôtelier, qu’est-ce qui presse? Je suis en train de vendre un quartier de porc. Deux livres et vous me le rapportez? Qu’est-ce qui se passe donc?
Je lui expliquai rapidement que je devais partir immédiatement de chez moi et je m’assurai ainsi la location du dogcart. A ce moment, il ne me sembla pas le moins du monde urgent pour l’hôtelier qu’il quittât son hôtel. Je m’arrangeai pour avoir la voiture sur-le-champ, la conduisis à la main le long de la route, puis, la laissant à la garde de ma femme et de la servante, me précipitai dans la maison et empaquetai divers objets de valeur, argenterie et autres. Les hêtres du jardin brûlaient pendant ce temps, et, des palissades du bord de la route, s’élevaient des flammes rouges. Tandis que j’étais ainsi occupé, l’un des hussards à pied arriva.Il courait de maison en maison, avertissant les gens du danger et les invitant à sortir. Il passait justement comme je sortais, traînant mes trésors enveloppés dans une nappe. Je lui criai:
—Quelles nouvelles?
Il se retourna, les yeux effarés, brailla quelque chose comme “sortis du trou dans une chose pareille à un couvercle de plat” et se dirigea en courant vers la porte de la maison située au sommet de la montée. Un soudain tourbillon de fumée parcourant la route le cacha pendant un moment. Je courus jusqu’à la porte de mon voisin, frappai par acquit de conscience, car je savais que sa femme et lui étaient partis pour Londres et qu’ils avaient fermé leur maison. J’entrai de nouveau chez moi, car j’avais promis à la servante d’aller chercher sa malle et je la ramenai dehors, la casai auprès d’elle sur l’arrière du dogcart; puis je pris les rênes et sautai sur le siège à côté de ma femme. En un instant nous étions hors de la fumée et du bruit et descendions vivement la pente opposée de la colline de Maybury, vers Old Woking.
Devant nous s’étendait un tranquille paysage ensoleillé, des champs de blé de chaque côté de la route et l’auberge de Maybury avec son enseigne oscillante. J’aperçus la voiture du docteur devant nous. Au pied de la colline, je tournai la tête pour jeter un coup d’œil sur ce que je quittais. D’épais nuages de fumée noire, coupés de longues flammes rouges, s’élevaient dans l’air tranquille et projetaient des ombres obscures sur les cimes vertes des arbres, vers l’est. La fumée s’étendait déjà fort loin, jusqu’aux bois de sapins de Byfleet vers l’est et jusqu’à Woking à l’ouest. La route était pleine de gens accourant vers nous. Très affaibli maintenant, mais très distinct à travers l’air tranquille et lourd, on entendait le bourdonnement d’un canon qui cessa tout d’un coup et les détonations intermittentes des fusils. Apparemment les Marsiens mettaient le feu à tout ce qui se trouvait à portée de leur Rayon Ardent.