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Les obus éclatèrent tout autour du Marsien, et on le vit faire quelques pas encore, chanceler et s’écrouler; tous poussèrent un cri, et avec une hâte frénétique rechargèrent les pièces. Le Marsien renversé fit entendre un ululement prolongé; immédiatement, un second géant étincelant lui répondit et apparut au-dessus des arbres vers le sud. Il est possible qu’une des jambes du tripode ait été brisée par les obus. La seconde volée passa au-dessus du Marsien renversé et, simultanément, ses deux compagnons braquèrent leur Rayon Ardent sur la batterie. Les caissons sautèrent, les sapins tout autour des pièces prirent feu et un ou deux artilleurs seulement, protégés dans leur fuite par la crête de la colline, s’échappèrent.
Après cela, les trois géants durent s’arrêter et tenir conseil; les éclaireurs qui les épiaient rapportent qu’ils restèrent absolument stationnaires pendant la demi-heure suivante. Le Marsien qui était à terre se glissa péniblement hors de son espèce de capuchon, petit être brun rappelant étrangement, dans la distance, quelque tache de rouille et se mit apparemment à réparer sa machine. Vers neuf heures, il eut terminé, car son capuchon reparut par-dessus les arbres.
Quelques minutes après neuf heures, ces trois premiers éclaireurs furent rejoints par quatre autres Marsiens, qui portaient un gros tube noir. Chacun des troisautres fut muni d’un tube similaire, et les sept géants se disposèrent à égales distances en une ligne courbe entre St George’s Hill, Weybridge, et le village de Send, au sud-ouest de Ripley.
Aussitôt qu’ils se furent mis en mouvement, une douzaine de fusées montèrent des collines pour avertir les batteries de Ditton et de Esher. En même temps, quatre des engins de combat, armés de leurs tubes, traversèrent la rivière, et deux d’entre eux, se détachant en noir contre le ciel occidental, nous apparurent, tandis que le vicaire et moi, las et endoloris, nous nous hâtions sur la route qui monte vers le Nord, au sortir d’Halliford. Ils avançaient nous sembla-t-il, sur un nuage, car une brume laiteuse couvrait les champs et s’élevait jusqu’au tiers de leur hauteur.
A cette vue, le vicaire poussa un faible cri rauque et se mit à courir; mais je savais qu’il était inutile de se sauver devant un Marsien, et, me jetant de côté, je me glissai entre des buissons de ronces et d’orties, au fond du grand fossé qui bordait la route. S’étant retourné, le vicaire m’aperçut et vint me rejoindre.
Les deux Marsiens s’arrêtèrent, le plus proche de nous debout, en face de Sunbury; le plus éloigné n’étant qu’une tache grise indistincte du côté de l’étoile du soir, vers Staines.
Les hurlements que poussaient de temps à autre les Marsiens avaient cessé. Dans le plus grand silence, ils prirent position en une vaste courbe sur une ligne de douze milles d’étendue. Jamais, depuis l’invention de la poudre, un commencement de bataille n’avait été aussi paisible. Pour nous, aussi bien que pour quelqu’un qui, de Ripley, aurait pu examiner les choses, les Marsiens faisaient l’effet d’être les maîtres uniques de la nuit ténébreuse, à peine éclairée qu’elle était par un mince croissant de lune, par les étoiles, les lueurs attardées du couchant, et les reflets rougeâtres des incendies de St George’s Hill et des bois en flammes de Painshill.
Mais, faisant partout face à cette ligne d’attaque, à Staines, à Hounslow, à Ditton, à Esher, à Ockham, derrière les collines et les bois au sud du fleuve, au nord dans les grasses prairies basses, partout où un village ou un bouquet d’arbres offrait un suffisant abri, des canons attendaient. Les fusées-signaux éclatèrent, laissèrent pleuvoir leurs étincelles à travers la nuit et s’évanouirent, surexcitant d’une impatience inquiète tous ceux qui servaient ces batteries. Dès que les Marsiens se seraient avancés jusqu’à portée des bouches à feu, immédiatement, ces formes noires d’hommes immobiles seraient secouées par l’ardeur du combat, ces canons, aux reflets sombres dans la nuit tombante, cracheraient un furieux tonnerre.
Sans doute, la pensée qui préoccupait la plupart de ces cerveaux vigilants, de même qu’elle était ma seule perplexité, était cette énigmatique question de savoir ce que les Marsiens comprenaient de nous. Se rendaient-ils compte que nos millions d’individus étaient organisés, disciplinés, unis pour la même œuvre? Ou bien, interprétaient-ils ces jaillissements de flamme, les vols soudains de nos obus,l’investissement régulier de leur campement, comme nous pourrions interpréter, dans une ruche d’abeilles dérangée, un furieux et unanime assaut? (A ce moment personne ne savait quel genre de nourriture il leur fallait.) Cent questions de ce genre se pressaient en mon esprit, tandis que je contemplais ce plan de bataille. Au fond de moi-même, j’avais la sensation rassurante de tout ce qu’il y avait de forces inconnues et cachées derrière nous, vers Londres. Avait-on préparé des fosses et des trappes? Les poudrières de Hounslow allaient-elles servir de piège? Les Londoniens auraient-ils le courage de faire de leur immense province d’édifices un vaste Moscou en flammes?
Puis, après une interminable attente, nous sembla-t-il, pendant laquelle nous restâmes blottis dans la haie, un son nous parvint, comme la détonation éloignée d’un canon. Un autre se fit entendre plus proche, puis un autre encore. Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde détonation.
Ces décharges successives me firent une telle impression qu’oubliant presque ma sécurité personnelle et mes mains bouillies, je me hissai par-dessus la haie pour voir ce qui se passait du côté de Sunbury. Au même moment, une seconde détonation suivit et un énorme projectile passa en tourbillonnant au-dessus de ma tête, allant vers Hounslow. Je m’attendais à voir au moins des flammes, de la fumée, quelque évidence de l’effet de sa chute. Mais je ne vis autre chose que le ciel bleu et profond, avec une étoile solitaire, et le brouillard blanc s’étendant large et bas à mes pieds. Il n’y avait eu aucun fracas, aucune explosion en réponse. Le silence était revenu. Les minutes se prolongèrent.
—Qu’arrive-t-il? demanda le vicaire qui se dressa debout à côté de moi.
—Dieu le sait! répondis-je.
Une chauve-souris passa en voltigeant et disparut. Un lointain tumulte de cris monta et cessa. Je me tournai à nouveau du côté du Marsien et je le vis qui se dirigeait à droite, au long de la rivière, de son allure rotative si rapide.
A chaque instant, je m’attendais à entendre s’ouvrir contre lui le feu de quelque batterie cachée; mais rien ne troubla le calme du soir. La silhouette du Marsien diminuait dans l’éloignement, et bientôt la brume et la nuit l’eurent englouti. D’une même impulsion, nous grimpâmes un peu plus haut. Vers Sunbury se trouvait une forme sombre, comme si une colline conique s’était soudain dressée, cachant à nos regards la contrée d’au delà; puis, plus loin, sur l’autre rive au-dessus de Walton, nous aperçûmes un autre de ces sommets. Pendant que nous les examinions, ces formes coniques s’abaissèrent et s’élargirent.
Mû par une pensée soudaine, je portai mes regards vers le nord, où je vis que trois de ces nuages noirs s’élevaient.
Une tranquillité soudaine se fit. Loin vers le sud-est, faisant mieux ressortir lecalme silence, nous entendions les Marsiens s’entr’ appeler avec de longs ululements; puis l’air fut ébranlé de nouveau par les explosions éloignées de leurs tubes. Mais l’artillerie terrestre ne leur répliquait pas.
Il nous était impossible, alors, de comprendre ces choses, mais je devais, plus tard, apprendre la signification de ces sinistres kopjes qui s’amoncelaient dans le crépuscule. Chacun des Marsiens, placé ainsi que je l’ai indiqué et obéissant à quelque signal inconnu, avait déchargé, au moyen du tube en forme de canon qu’il portait, une sorte d’immense obus sur tout taillis, coteau ou groupe de maisons, sur tout autre possible abri à canons, qui se trouvait en face de lui. Quelques-uns ne tirèrent qu’un seul de ces projectiles, d’autres, deux, comme dans le cas de celui que nous avions vu; celui de Ripley n’en déchargea, prétendit-on, pas moins de cinq, coup sur coup. Ces projectiles se brisaient en touchant le sol—sans faire explosion—et immédiatement dégageaient un énorme volume d’une vapeur lourde et noire, se déroulant et se répandant vers le ciel, en un immense nuage sombre, une colline gazeuse qui s’écroulait et s’étendait d’elle-même sur la contrée environnante. Le contact de cette vapeur et l’inspiration de ses âcres nuages étaient la mort pour tout ce qui respire.
Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, si bien qu’après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait dans les couches d’air inférieures et retombait sur le sol d’une façon plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les collines, pénétrant dans les vallées, les fossés, au long des cours d’eau, ainsi que fait, dit-on, le gaz acide carbonique s’échappant des fissures des roches volcaniques. Partout où elle venait en contact avec l’eau, quelque action chimique se produisait; la surface se couvrait instantanément d’une sorte de lie poudreuse qui s’enfonçait lentement, laissant se former d’autres couches. Cette espèce d’écume était absolument insoluble, et il est étrange que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire sans danger l’eau dont on l’avait extraite. La vapeur ne se diffusait pas comme le font ordinairement les gaz. Elle flottait par nuages compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au vent; elle se combinait très lentement avec la brume et l’humidité de l’air, et tombait sur le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un élément inconnu, donnant un groupe de quatre lignes dans le bleu du spectre, on ignore encore entièrement la nature de cette substance.
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Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion était terminé, la fumée noire se tassait tout contre le sol, avant même sa précipitation en poussière, si bien qu’à cinquante pieds en l’air, sur les toits, aux étages supérieurs des hautes maisons et sur les grands arbres, il y avait quelque chance d’échapper à l’empoisonnement, comme les faits le prouvèrent ce soir-là à Street Cobham et à Ditton.
L’homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit un étonnant récit de l’étrangeté de ces volutes et de ces replis; il raconta comment, du haut du clocher de l’église, il vit les maisons du village ressurgir peu à peu, hors de ce néant noirâtre, ainsi que des fantômes. Il resta là pendant un jour et demi, épuisé, mourant de faim et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds la terre sous le ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue recouverte comme d’un velours noir, avec des toits rouges, des arbres verts, puis, plus tard, des haies, des buissons, des granges, des remises, des murs voilés de noir, se dressant ici et là dans le soleil.
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Ceci se passait à Street Cobham, où la fumée noire resta jusqu’à ce qu’elle se fût absorbée d’elle-même dans le sol. Ordinairement, dès qu’elle avait rempli son objet, les Marsiens en débarrassaient l’atmosphère au moyen de jets de vapeur.
C’est ce qu’ils firent avec les couches qui s’étaient déroulées auprès de nous, comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les fenêtres d’une maison déserte d’Upper Halliford, où nous étions retournés. De là, aussi, nous apercevions les feux électriques des collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit en tout sens; puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les détonations des grosses pièces de siège qu’on avait mises en batterie sur ces hauteurs. La canonnade continua par intervalles réguliers, pendant l’espace d’un quart d’heure, envoyant au hasard des projectiles contre les Marsiens invincibles, à Hampton et à Ditton; puis les rayons pâles des feux électriques s’évanouirent et furent remplacés par de vifs reflets rouges.
Alors le quatrième cylindre—météore d’un vert brillant—tomba dans Bushey Park, ainsi que je l’appris plus tard. Avant que l’artillerie des collines deRichmond et de Kingston n’ait ouvert le feu, une violente canonnade se fit entendre au lointain, vers le sud-ouest, due, je pense, à des batteries qui tiraient à l’aventure, avant que la fumée noire ne submergeât les canonniers.
Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer un nid de guêpes, les Marsiens recouvraient toute la contrée, vers Londres, de cette étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne s’étendait lentement et elle atteignit bientôt, d’un côté, Hanwell et de l’autre Coombe et Malden. Toute la nuit, leurs tubes destructeurs furent à l’œuvre. Pas une seule fois, après que le Marsien de St George’s Hill eut été abattu, ils ne s’approchèrent à portée de l’artillerie. Partout où ils supposaient que pouvaient être dissimulés des canons, ils envoyaient un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les batteries étaient en vue, ils pointaient simplement le Rayon Ardent.
Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et les incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui cachait toute la vallée de la Tamise et s’étendait aussi loin que l’œil pouvait voir. A travers cette confusion, s’avançaient deux Marsiens qui dirigeaient en tous sens leurs bruyants jets de vapeur.
Les Marsiens, cette nuit-là, semblaient ménager le Rayon Ardent, soit qu’ils n’eussent qu’une provision limitée de matière nécessaire à sa production, soit qu’ils aient voulu ne pas détruire entièrement le pays, mais seulement terrifier et anéantir l’opposition qu’ils avaient soulevée. Ils obtinrent assurément ce dernier résultat. La nuit du dimanche fut la fin de toute résistance organisée contre leurs mouvements. Après cela, aucune troupe d’hommes n’osa les affronter, si désespérée eût été l’entreprise. Même les équipages des torpilleurs et des cuirassés, qui avaient remonté la Tamise avec leurs canons à tir rapide, refusèrent de s’arrêter, se mutinèrent et regagnèrent la mer. La seule opération offensive que les hommes aient tentée cette nuit-là fut la préparation de mines et de fosses, avec une énergie frénétique et spasmodique.
Peut-on s’imaginer le sort de ces batteries d’Esher épiant anxieusement le crépuscule? Aucun des hommes qui les servaient ne survécut. On se représente les dispositions réglementaires, les officiers alertes et attentifs, les pièces prêtes, les munitions empilées à portée, les avant-trains attelés, les groupes de spectateurs civils observant la manœuvre d’aussi près qu’il leur était permis, tout cela, dans la grande tranquillité du soir; plus loin, les ambulances, avec les blessés et les brûlés de Weybridge; enfin la sourde détonation du tube des Marsiens, et le bizarre projectile tourbillonnant par-dessus les arbres et les maisons, et s’écrasant au milieu des champs environnants.
On peut se représenter aussi, le soudain redoublement d’attention, les volutes et les replis épais de ces ténèbres qui s’avançaient contre le sol, s’élevaient vers le ciel et faisaient du crépuscule une obscurité palpable; cet étrange et horrible antagoniste enveloppant ses victimes; les hommes et les chevaux à peine distincts, courant et fuyant, criant et hennissant, tombant à terre; les hurlements de terreur;
Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde détonation.(CHAPITRE XV)
Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde détonation.
(CHAPITRE XV)
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les canons soudain abandonnés; les hommes suffoquant et se tordant sur le sol, et la rapide dégringolade du cône opaque de fumée. Puis, l’obscurité sombre et impénétrable—rien qu’une masse silencieuse de vapeur compacte cachant ses morts.
Un peu avant l’aube, la vapeur noire se répandit dans les rues de Richmond, et, en un dernier effort, le gouvernement, affolé et désorganisé, prévenait la population de Londres de la nécessité de fuir.
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Ainsi s’explique l’affolement qui, comme une vague mugissante, passa sur la plus grande cité du monde, à l’aube du lundi matin—les flots de gens fuyant, grossissant peu à peu comme un torrent et venant se heurter, en un tumulte bouillonnant, autour des grandes gares, s’encaissant sur les bords de la Tamise, en une lutte épouvantable pour trouver place sur les bateaux, et s’échappant par toutes les voies, vers le Nord et vers l’Est. A dix heures, la police était en désarroi, et aux environs de midi, les administrations des chemins de fer, complètement bouleversées, perdirent tout pouvoir et toute efficacité, leur organisation compliquée sombrant dans le soudain écroulement du corps social.
Les lignes au nord de la Tamise, et le réseau du Sud-Est, à Cannon-Street, avaient été prévenus dès minuit et les trains s’emplissaient, où la foule, à deux heures, luttait sauvagement, pour trouver place debout dans les wagons. Vers trois heures, à la gare de Bishopsgate, des gens furent renversés, piétinés et écrasés; à plus de deux cents mètres des stations de Liverpool Street, des coups de revolvers furent tirés, des gens furent poignardés et les policemen qui avaient été envoyés pour maintenir l’ordre, épuisés et exaspérés, cassèrent la tête de ceux qu’ils devaient protéger.
A mesure que la journée s’avançait, que les mécaniciens et les chauffeurs refusaient de revenir à Londres, la poussée de la foule entraîna les gens, en une multitude sans cesse croissante, loin des gares, au long des grandes routes qui mènentau nord. Vers midi, on avait aperçu un Marsien à Barnes, et un nuage de vapeur noire qui s’affaissait lentement, suivait le cours de la Tamise et envahissait les prairies de Lambeth, coupant toute retraite par les ponts, dans sa marche lente. Un autre nuage passa sur Ealing et un petit groupe de fuyards se trouva cerné sur Castle-Hill, hors d’atteinte de la vapeur suffocante, mais incapable de s’échapper.
Après une lutte inutile pour trouver place, à Chalk Farm, dans un train du Nord-Ouest—les locomotives, ayant leurs provisions de charbon à la gare des marchandises, labouraient la foule hurlante et une douzaine d’hommes robustes avaient toutes les peines du monde à empêcher la foule d’écraser le mécanicien contre son fourneau—mon frère déboucha dans Chalk Farm Road, s’avança à travers une multitude précipitée de véhicules, et eut le bonheur de se trouver au premier rang lors du pillage d’un magasin de cycles. Le pneu de devant de la machine dont il s’empara fut percé en passant à travers la glace brisée; néanmoins il put s’enfuir, sans autre dommage qu’une coupure au poignet. La montée de Haverstock Hill était impraticable à cause de plusieurs chevaux et véhicules renversés, et mon frère s’engagea dans Belsize Road.
Il échappa ainsi à la débandade, et, contournant la route d’Edgware, il atteignit cette localité vers sept heures, fatigué et mourant de faim, mais avec une bonne avance sur la foule. Au long de la route, des gens curieux et étonnés sortaient sur le pas de leur porte. Il fut dépassé par un certain nombre de cyclistes, quelques cavaliers et deux automobiles.
A environ un mille d’Edgware, la jante de sa roue cassa et la machine fut hors d’usage. Il l’abandonna au bord de la route et gagna le village à pied. Dans la grand’rue, il y avait des boutiques à demi ouvertes et des gens s’assemblaient sur les trottoirs, au seuil des maisons et aux fenêtres, considérant, avec ébahissement, les premières bandes de cette extraordinaire procession de fugitifs. Il réussit à se procurer quelque nourriture à une auberge.
Pendant quelque temps, il demeura dans le village, ne sachant plus quoi faire; le nombre des fuyards augmentait et la plupart d’entre eux semblaient, comme lui, disposés à s’arrêter là. Nul n’apportait de plus récentes nouvelles des Marsiens envahisseurs.
La route se trouvait déjà encombrée, mais pas encore complètement obstruée. Le plus grand nombre des fugitifs étaient à cette heure des cyclistes, mais bientôt passèrent à toute vitesse des automobiles, des cabs et voitures de toute sorte, et la poussière flottait en nuages lourds sur la route qui mène à St Albans.
Ce fut, peut-être, une vague idée d’aller à Chelmsford, où il avait des amis, qui poussa mon frère à s’engager dans une tranquille petite rue se dirigeant vers l’est. Il arriva bientôt à une barrière et, la franchissant, il suivit un sentier qui inclinait au nord-est. Il passa auprès de plusieurs fermes et de quelques petits hameaux dont il ignorait les noms. De ce côté, les fugitifs étaient très peu nombreux et c’est dans un chemin de traverse, aux environs de High Barnet, qu’il fit, parhasard, la rencontre des deux dames dont il fut, dès ce moment, le compagnon de voyage. Il se trouva juste à temps pour les sauver.
Des cris de frayeur, qu’il entendit tout à coup, le firent se hâter. Au détour de la route, deux hommes cherchaient à les arracher de la petite voiture dans laquelle elles se trouvaient, tandis qu’un troisième maintenait avec difficulté le poney effrayé. L’une des dames, de petite taille et habillée de blanc, se contentait de pousser des cris; l’autre, brune et svelte, cinglait, avec un fouet qu’elle serrait dans sa main libre, l’homme qui la tenait par le bras.
Mon frère comprit immédiatement la situation, et, répondant à leurs cris, s’élança sur le lieu de la lutte. L’un des hommes lui fit face; mon frère comprit à l’expression de son antagoniste qu’une bataille était inévitable, et, boxeur expert, il fondit immédiatement sur lui et l’envoya rouler contre la roue de la voiture.
Ce n’était pas l’heure de penser à un pugilat chevaleresque, et, pour le faire tenir tranquille, il lui asséna un solide coup de pied. Au même moment, il saisit à la gorge l’individu qui tenait le bras de la jeune dame. Un bruit de sabot retentit, le fouet le cingla en pleine figure, un troisième antagoniste le frappa entre les yeux, et l’homme qu’il tenait s’arracha de son étreinte et s’enfuit rapidement dans la direction d’où il était venu.
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A demi étourdi, il se retrouva en face de l’homme qui avait tenu la tête du cheval, et il aperçut la voiture s’éloignant dans le chemin, secouée de côté et d’autre, tandis que les deux femmes se retournaient. Son adversaire, un solide gaillard, fit mine de le frapper, mais il l’arrêta d’un coup de poing en pleine figure. Alors, comprenant qu’il était abandonné, il prit sa course et descendit le chemin à la poursuite de la voiture, tandis que son adversaire le serrait de près et le fugitif enhardi maintenant, accourait aussi.
Soudain, il trébucha et tomba; l’autre s’étala de tout son long par-dessus lui,et, quand mon frère se fut remis debout, il se retrouva en face des deux assaillants. Il aurait eu peu de chances contre eux si la dame svelte ne fût courageusement revenue à son aide. Elle avait été, pendant tout ce temps, en possession d’un revolver, mais il se trouvait sous le siège quand elle et sa compagne avaient été attaquées. Elle fit feu à six mètres de distance, manquant de peu mon frère. Le moins courageux des assaillants prit la fuite, et son compagnon dut le suivre en l’injuriant pour sa lâcheté. Tous deux s’arrêtèrent au bas du chemin, à l’endroit où leur acolyte gisait inanimé.
—Prenez ceci, dit la jeune dame en tendant son revolver à mon frère.
—Retournez à la voiture, répondit-il en essuyant le sang de sa lèvre fendue.
Sans un mot—ils étaient tous deux haletants—ils revinrent à l’endroit où la dame en blanc tâchait de maintenir le poney.
Les voleurs, évidemment, en avaient eu assez, car jetant un dernier regard vers eux, ils les virent s’éloigner.
—Je vais me mettre là, si vous le permettez, dit mon frère, et il s’installa à la place libre, sur le siège de devant.
La dame l’examina à la dérobée.
—Donnez-moi les guides, dit-elle, et elle caressa du fouet les flancs du poney. Au même moment, un coude de la route cachait à leur vue les trois compères.
Ainsi, d’une façon tout à fait inespérée, mon frère se trouva, haletant, la bouche ensanglantée, une joue meurtrie, les jointures des mains écorchées, parcourant en voiture une route inconnue, en compagnie de ces deux dames. Il apprit que l’une était la femme, et l’autre la jeune sœur d’un médecin de Stanmore qui, revenant au petit matin de voir un client gravement malade, avait appris, à quelque gare sur son chemin, l’invasion des Marsiens. Il était revenu chez lui en toute hâte, avait fait lever les deux femmes—leur servante les avait quittées deux jours auparavant—empaqueté quelques provisions, placé son revolver sous le siège de la voiture (heureusement pour mon frère) et leur avait dit d’aller jusqu’à Edgware, avec l’idée qu’elles y pourraient prendre un train. Il était resté pour prévenir les voisins. Il les rattraperait, avait-il dit, vers quatre heures et demie du matin. Il était maintenant neuf heures, et elles ne l’avaient pas encore vu. N’ayant pu séjourner à Edgware, à cause de l’encombrement sans cesse croissant de l’endroit, elles s’étaient engagées dans ce chemin de traverse. Tel fut le récit qu’elles firent par fragments à mon frère, et bientôt ils s’arrêtèrent de nouveau aux environs de New Barnet. Il leur promit de demeurer avec elles au moins jusqu’à ce qu’elles aient pu décider de ce qu’elles devaient faire ou jusqu’à ce que le docteur arrivât, et afin de leur inspirer confiance il leur affirma qu’il était excellent tireur au revolver—arme qui lui était tout à fait étrangère.
Ils firent une sorte de campement au bord de la route, et le poney fut tout heureux de brouter la haie à son aise. Mon frère raconta aux deux dames de quelle façon il s’était enfui de Londres, et il leur dit tout ce qu’il savait de cesMarsiens et de leurs agissements. Le soleil montait peu à peu dans le ciel; au bout d’un instant leur conversation cessa; une sorte de malaise les envahit et ils furent tourmentés de pressentiments funestes. Plusieurs voyageurs passèrent, desquels mon frère obtint toutes les nouvelles qu’ils purent donner. Les phrases entrecoupées qu’on lui répondait augmentaient son impression d’un grand désastre survenant à l’humanité, et enracinèrent sa conviction de l’immédiate nécessité de poursuivre leur fuite. Il insista vivement auprès de ses compagnes sur cette nécessité.
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—Nous avons de l’argent, commença la jeune femme;—elle s’arrêta court.
Ses yeux rencontrèrent ceux de mon frère et son hésitation cessa.
—J’en ai aussi, ajouta-t-il.
Elles expliquèrent qu’elles possédaient trente souverains d’or, sans compter une banknote de cinq livres, et elles émirent l’idée qu’avec cela on pouvait prendre un train à St Albans ou à New Barnet.
Mon frère leur expliqua que la chose était fort vraisemblablement impossible, parce que les Londoniens avaient déjà envahi tous les trains, et il leur fit part de son idée de s’avancer, à travers le comté d’Essex, du côté d’Harwich, pour, de là, quitter tout à fait le pays.
Mme Elphinstone—tel était le nom de la dame en blanc—ne voulut pas entendre parler de cela et s’obstina à réclamer son George; mais sa belle-sœur, étonnamment calme et réfléchie, se rangea finalement à l’avis de mon frère. Ils se dirigèrent ainsi vers Barnet, dans l’intention de traverser la grande route du Nord, mon frère conduisant le poney à la main pour le ménager autant que possible.
A mesure que les heures passaient, la chaleur devenait excessive; sous les pieds, un sable épais et blanchâtre brûlait et aveuglait, de sorte qu’ils n’avançaient que très lentement. Les haies étaient grises de poussière et, comme ils approchaient de Barnet, un murmure tumultueux s’entendit de plus en plus distinctement.
Ils commencèrent à rencontrer plus fréquemment des gens qui, pour la plupart, marchaient les yeux fixes, en murmurant de vagues questions, excédés de fatigue et les vêtements sales et en désordre. Un homme en habit de soirée passa près d’eux, à pied, les yeux vers le sol. Ils l’entendirent venir, parlant seul, et, s’étant retournés, ils l’aperçurent, une main crispée dans ses cheveux et l’autre menaçant d’invisibles ennemis. Son accès de fureur passé, il continua sa route sans lever la tête.
Comme la petite troupe que menait mon frère approchait du carrefour avant d’entrer à Barnet, ils virent s’avancer sur la gauche, à travers champs, une femme ayant un enfant sur les bras et deux autres pendus à ses jupes; puis un homme passa, vêtu d’habits noirs et sales, un gros bâton dans une main, une petite malle dans l’autre. Au coin du chemin, à l’endroit où, entre des villas, il rejoignait la grande route, parut une petite voiture traînée par un poney noir écumant, queconduisait un jeune homme blême, coiffé d’un chapeau rond, gris de poussière. Il y avait avec lui, entassés dans la voiture, trois jeunes filles, probablement de petites ouvrières de l’East-End, et une couple d’enfants.
—Est-ce que ça mène à Edgware par là? demanda le jeune homme aux yeux hagards et à la face pâle.
Quand mon frère lui eut répondu qu’il lui fallait tourner à gauche, il enleva son poney d’un coup de fouet, sans même prendre la peine de remercier.
Mon frère remarqua une sorte de fumée ou de brouillard gris pâle, qui montait entre les maisons devant eux et voilait la façade blanche d’une terrasse apparaissant de l’autre côté de la route entre les villas. Mme Elphinstone se mit tout à coup à pousser des cris en apercevant des flammèches rougeâtres qui bondissaient par-dessus les maisons dans le ciel d’un bleu profond. Le bruit tumultueux se fondait maintenant en un mélange désordonné de voix innombrables, de grincements de roues, de craquements de chariots et de piaffements de chevaux. Le chemin tournait brusquement à cinquante mètres à peine du carrefour.
—Dieu du ciel! s’écria Mme Elphinstone, mais où nous menez-vous donc?
Mon frère s’arrêta.
La grand’route était un flot bouillonnant de gens, un torrent d’êtres humains s’élançant vers le nord, pressés les uns contre les autres. Un grand nuage de poussière, blanc et lumineux sous l’éclat ardent du soleil, enveloppait toutes choses d’un voile gris et indistinct, que renouvelait incessamment le piétinement d’une foule dense de chevaux, d’hommes et de femmes à pied et le roulement des véhicules de toute sorte.
D’innombrables voix criaient:
—Avancez! avancez! faites de la place!
Pour gagner le point de rencontre du chemin et de la grand’route, ils crurent avancer dans l’acre fumée d’un incendie; la foule mugissait comme les flammes, et la poussière était chaude et suffocante. A vrai dire, et pour ajouter à la confusion, une villa brûlait à quelque distance de là, envoyant des tourbillons de fumée noire à travers la route.
Deux hommes passèrent auprès d’eux, puis une pauvre femme portant un lourd paquet et pleurant; un épagneul perdu, la langue pendante, tourna, défiant, et s’enfuit, craintif et pitoyable, au geste de menace de mon frère.
Autant qu’il était possible de jeter un regard dans la direction de Londres, entre les maisons de droite, un flot tumultueux de gens était serré contre les murs des villas qui bordaient la route. Les têtes noires, les formes pressées devenaient distinctes en surgissant de derrière le pan de mur, passaient en hâte, et confondaient de nouveau leurs individualités dans la multitude qui s’éloignait, et qu’engloutissait enfin un nuage de poussière.
—Avancez! avancez! criaient les voix. De la place! de la place!
Les mains des uns pressaient le dos des autres; mon frère tenait la tête duponey, et, irrésistiblement attiré, il descendait le chemin lentement et pas à pas.
Edgware n’avait été que confusion et désordre, Chalk Farm un chaos tumultueux, mais ici, c’était toute une population en débandade. Il est difficile de s’imaginer cette multitude. Elle n’avait aucun caractère distinct: les personnages passaient incessamment et s’éloignaient, tournant le dos au groupe arrêté dans le chemin. Sur les bords, s’avançaient ceux qui étaient à pied, menacés par les véhicules, se bousculant et culbutant dans les fossés.
Les chariots et les voitures de tout genre s’entassaient et s’emmêlaient les uns dans les autres, laissant peu de place pour les attelages plus légers et plus impatients qui, de temps en temps, quand la moindre occasion s’offrait, se précipitaient en avant, obligeant les piétons à se serrer contre les clôtures et les barrières des villas.
—En avant! en avant! était l’unique clameur. En avant! ils viennent!
Dans un char-à-bancs se trouvait un aveugle vêtu de l’uniforme de l’armée du Salut, gesticulant avec des mains crochues et braillant à tue-tête ce seul mot: Eternité! Eternité! Sa voix était rauque et puissante, si bien que mon frère put l’entendre longtemps après qu’il l’eut perdu de vue dans le nuage de poussière. Certains de ceux qui étaient dans les voitures fouettaient stupidement leurs chevaux, et se querellaient avec les cochers voisins, d’autres restaient affaissés sur eux-mêmes, les yeux fixes et misérables; quelques-uns, torturés de soif, se rongeaient les poings, ou gisaient prostrés au fond de leurs véhicules; les chevaux avaient les yeux injectés de sang et leur mors était couvert d’écume.
Il y avait, en nombre incalculable, des cabs, des fiacres, des voitures de livraisons, des camions, une voiture des postes, un tombereau de boueux avec la marque de son district, un énorme fardier surchargé de populaire. Un haquet de brasseur passa bruyamment, avec ses deux roues basses éclaboussées de sang tout frais.
—Avancez! faites de la place! hurlaient les voix.
—Eter-nité! Eter-nité! apportait l’écho.
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Des femmes, au visage triste et hagard, piétinaient dans la foule avec des enfants qui criaient et qui trébuchaient; certaines étaient bien mises, leurs robes délicates et jolies toutes couvertes de poussière, et leurs figures lassées étaient sillonnées de larmes. Avec elles, parfois, se trouvaient des hommes, quelques-uns leur venant en aide, d’autres menaçants ou farouches. Luttant côte à côte avec eux, avançaient quelques vagabonds las, vêtus de loques et de haillons, les yeux insolents, le verbe haut, hurlant des injures et des grossièretés. De vigoureux ouvriers, se frayaient un chemin à la force des poings; de pitoyables êtres, aux vêtements en désordre, paraissant être des employés de bureau ou de magasin, se débattaient fébrilement. Puis mon frère remarqua, au passage, un soldat blessé, des hommes vêtus du costume des employés de chemin de fer, et une malheureuse créature qui avait simplement jeté un manteau par-dessus sa chemise de nuit.
Mais malgré sa composition variée, cette multitude avaitdivers traits en commun: la douleur et la consternation se peignaient sur les faces, et l’épouvante semblait être à leurs trousses. Un soudain tumulte, une querelle entre gens voulant grimper dans quelque véhicule leur fit hâter le pas à tous, et même un homme si effaré, si brisé que ses genoux ployaient sous lui, sentit pendant un instant une nouvelle activité l’animer. La chaleur et la poussière avaient déjà travaillé cette multitude; ils avaient la peau sèche, les lèvres noires et gercées; la soif et la fatigue les accablaient et leurs pieds étaient meurtris. Parmi les cris variés, on entendait des disputes, des reproches, des gémissements de gens harassés et à bout de forces, et la plupart des voix étaient rauques et faibles. Par-dessus tout dominait le refrain:
—Avancez! de la place! Les Marsiens viennent!
Aucun des fuyards ne s’arrêtait et ne quittait le flot torrentueux. Le chemin débouchait obliquement sur la grande route par une ouverture étroite, et avait l’apparence illusoire de venir de la direction de Londres. A son entrée, cependant, se pressait le flot de ceux qui, plus faibles, étaient repoussés hors du courant et s’arrêtaient un instant avant de s’y replonger. A peu de distance un homme était étendu à terre avec une jambe nue enveloppée de linges sanglants, et deux compagnons dévoués se penchaient sur lui. Celui-là était heureux d’avoir encore des amis.
Un petit vieillard, la moustache grise et de coupe militaire, vêtu d’une redingote noire crasseuse, arriva en boitant, s’assit, ôta sa botte et sa chaussette ensanglantée, retira un caillou et se remit en marche clopin-clopant; puis une petite fille de huit ou neuf ans, seule, se laissa tomber contre la haie, auprès de mon frère, en pleurant.
—Je ne peux plus marcher! Je ne peux plus marcher!
Mon frère s’éveilla de sa torpeur, la prit dans ses bras et, lui parlant doucement, la porta à Miss Elphinstone. Elle s’était tue, comme effrayée, aussitôt que mon frère l’avait touchée.
—Ellen! cria, dans la foule, une voix de femme éplorée, Ellen! Et l’enfant se sauva précipitamment en répondant: Mère!
—Ils viennent! disait un homme à cheval en passant devant l’entrée du chemin.
—Attention, là! vociférait un cocher haut perché sur son siège, et une voiture fermée s’engagea dans l’étroit chemin. Les gens s’écartèrent, en s’écrasant les uns contre les autres, pour éviter le cheval. Mon frère fit reculer contre la haie le poney et la chaise; la voiture passa et alla s’arrêter plus loin auprès du tournant. C’était une voiture de maître, avec un timon pour deux chevaux, mais il n’y en avait qu’un d’attelé.
Mon frère aperçut vaguement, à travers la poussière, deux hommes qui soulevaient quelque chose sur une civière blanche et déposaient doucement leur fardeau à l’ombre de la haie des troènes.
L’un des hommes revint en courant.
—Est-ce qu’il y a de l’eau par ici? demanda-t-il. Il a très soif, il est presque moribond. C’est Lord Garrick.
—Lord Garrick! répondit mon frère, le Premier Président à la Cour?
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—De l’eau? répéta l’autre.
—Il y en a peut-être dans une de ces maisons, dit mon frère, mais nous n’en avons pas et je n’ose pas laisser mes gens.
L’homme essaya de se faire un chemin, à travers la foule, jusqu’à la porte de la maison du coin.
—Avancez! disaient les fuyards en le repoussant. Ils viennent! Avancez!
A ce moment, l’attention de mon frère fut attirée par un homme barbu à face d’oiseau de proie, portant avec grand soin un petit sac à main, qui se déchira, au moment même où mon frère l’apercevait et dégorgea une masse de souverains qui s’éparpilla en mille morceaux d’or. Les monnaies roulèrent en tous sens sous les pieds confondus des hommes et des chevaux. Le vieillard s’arrêta, considérant d’un œil stupide son tas d’or et le brancard d’un cab, le frappant à l’épaule, l’envoya rouler à terre. Il poussa un cri, et une roue de camion effleura sa tête.
—En avant! criaient les gens tout autour de lui. Faites de la place!
Aussitôt que le cab fut passé, il se jeta les mains ouvertes sur le tas de pièces d’or et se mit à les ramasser à pleins poings et à en bourrer ses poches. Au moment où il se relevait à demi, un cheval se cabra par-dessus lui et l’abattit sous ses sabots.
—Arrêtez! s’écria mon frère, et, écartant une femme, il essaya d’empoigner la bride du cheval.
Avant qu’il n’ait pu y parvenir, il entendit un cri sous la voiture et vit dans la poussière la roue passer sur le dos du pauvre diable. Le cocher lança un coup de fouet à mon frère qui passa en courant derrière le véhicule. La multitude des cris l’assourdissait. L’homme se tordait dans la poussière sur son or épars, incapable de se relever, car la roue lui avait brisé les reins et ses membres inférieurs étaient insensibles et inanimés. Mon frère se redressa et hurla un ordre au cocher qui suivait; un homme monté sur un cheval noir vint à son secours.
—Enlevez-le de là, dit-il.
L’empoignant de sa main libre par le collet, mon frère voulut traîner l’homme jusqu’au bord. Mais le vieil obstiné ne lâchait pas son or et jetait à son sauveur des regards courroucés, lui martelant le bras de son poing plein de monnaies.
—Avancez! avancez! criaient des voix furieuses derrière eux. En avant! en avant!
Il y eut un soudain craquement, et le brancard d’une voiture heurta le fiacre que le cavalier maintenait arrêté. Mon frère tourna la tête et l’homme aux pièces d’or, se tordant le cou, vint mordre le poignet qui le tenait. Il y eut un choc: le cheval du cavalier fut envoyé de côté, et celui de la voiture fut repoussé avec lui. Un de ses sabots manqua de très près le pied de mon frère. Il lâcha prise et bondit en arrière. La colère se changea en terreur sur la figure du pauvre diableétendu à terre, et mon frère, qui le perdit de vue, fut entraîné dans le courant, au delà de l’entrée du chemin et dut se débattre de toutes ses forces pour revenir. Il vit Miss Elphinstone se couvrant les yeux de sa main, et un enfant, avec tout le manque de sympathie ordinaire à cet âge, contemplant avec des yeux dilatés un objet poussiéreux, noirâtre et immobile, écrasé et broyé sous les roues.
—Allons-nous-en! s’écria-t-il. Nous ne pouvons traverser cet enfer! et il se mit en devoir de faire tourner la voiture. Ils s’éloignèrent d’une centaine de mètres dans la direction d’où ils étaient venus. Au tournant du chemin, dans le fossé, sous les troènes, le moribond gisait affreusement pâle, la figure couverte de sueur, les traits tirés. Les deux femmes restaient silencieuses, blotties sur le siège et frissonnantes. Peu après, mon frère s’arrêta de nouveau. Miss Elphinstone était blême et sa belle-sœur, effondrée, pleurait, dans un état trop pitoyable pour réclamer son George. Mon frère était épouvanté et fort perplexe. A peine avaient-ils commencé leur retraite qu’il se rendit compte combien il était urgent et indispensable de traverser le torrent des fuyards. Soudainement résolu, il se tourna vers Miss Elphinstone.
—Il faut absolument passer par là, dit-il. Et il fit de nouveau retourner le poney.
Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d’un grand courage. Pour s’ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le torrent, maintint en arrière le cheval d’un cab, tandis qu’elle menait le poney par la bride. Un chariot les accrocha un moment, et arracha un long éclat de bois à leur chaise. Au même instant, ils furent pris et entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure et les mains rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit les rênes.
—Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s’il nous presse de trop près—non—sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l’arme à la jeune fille.
Alors il attendit l’occasion de gagner le côté droit de la route. Mais une fois dans le courant, il sembla perdre toute volonté et faire partie de cette cohue poussiéreuse. Pris dans le torrent, ils traversèrent Chipping Barnet et ils firent un mille de l’autre côté de la ville, avant d’avoir pu se frayer un passage jusqu’au bord opposé de la route. C’était un tracas et une contusion indescriptibles. Mais dans la ville et au dehors, la route se bifurquait fréquemment, ce qui, en une certaine mesure, diminua la poussée.