XXV—LONDRES MORT

... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité.(CHAPITRE XXIV)

... où se pressa bientôt une multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité.

(CHAPITRE XXIV)

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faudrait se laisser attraper, pour mieux les approcher je veux dire. Mais le grand point, c’est de laisser les Marsiens tranquilles; ne jamais rien leur voler même. Si on se trouve sur leur passage, on leur fait place. Il faut montrer que nous n’avons pas de mauvaises intentions. Oui, je sais bien; mais ce sont des êtres intelligents, et s’ils ont tout ce qu’il leur faut, ils ne nous réduiront pas aux abois et se contenteront de nous considérer comme une vermine inoffensive.

L’artilleur s’arrêta et posa sa main bronzée sur mon bras.

—Après tout, continua-t-il, il ne nous reste peut-être pas tellement à apprendre avant de... Imaginez-vous ceci: quatre ou cinq de leurs machines de combat qui se mettent en mouvement tout à coup—les Rayons Ardents dardés en tous sens—et sans que les Marsiens soient dedans. Pas de Marsiens dedans, mais des hommes—des hommes qui auraient appris à les conduire. Ça pourrait être de mon temps, même—ces hommes! Figurez-vous pouvoir manœuvrer l’un de ces charmants objets avec son Rayon Ardent, libre et bien manié, et se promener avec! Qu’importerait de se briser en mille morceaux, au bout du compte, après un exploit comme celui-là? Je réponds bien que les Marsiens en ouvriraient de grands yeux. Les voyez-vous, hein? Les voyez-vous courir, se précipiter, haleter, s’essouffler et hurler, en s’installant dans leurs autres mécaniques? On aurait tout désengrené à l’avance et pif, paf, pan, uitt, uitt, au moment où ils veulent s’installer dedans, le Rayon Ardent passe et l’homme a repris sa place.

L’imagination hardie de l’artilleur et le ton d’assurance et de courage avec lequel il s’exprimait dominèrent complètement mon esprit pendant un certain temps. J’admettais sans hésitation, à la fois ses prévisions quant à la destinée de la race humaine et la possibilité de réaliser ses plans surprenants. Le lecteur qui suit l’exposé de ces faits, l’esprit tranquille et attentif, voudra bien, avant de m’accuser de sottise et de naïveté, considérer que j’étais craintivement blotti dans les buissons, l’esprit plein d’anxiété et d’appréhension. Nous conversâmes de cette façon pendant une bonne partie de la matinée, puis, après nous être glissés hors de notre cachette et avoir scruté l’horizon pour voir si les Marsiens ne revenaient pas dans les environs, nous nous rendîmes, en toute hâte, à la maison de Putney Hill dont il avait fait sa retraite. Il s’était installé dans une des caves à charbon et quand je vis l’ouvrage qu’il avait fait en une semaine—un trou à peine long de dix mètres par lequel il voulait aller rejoindre une importante galerie d’égout—j’eus mon premier indice du gouffre qu’il y avait entre ses rêves et son courage. J’aurais pu en faire autant en une journée, mais j’avais en lui une foi suffisante pour l’aider, toute la matinée et assez tard dans l’après-midi, à creuser son passage souterrain. Nous avions une brouette et nous entassions la terre contre le fourneau de la cuisine. Nous réparâmes nos forces en absorbant le contenu d’une boîte de tête de veau à la tortue et une bouteille de vin. Après la démoralisante étrangeté des événements, j’éprouvais à travailler ainsi un grand soulagement. J’examinais son projet et bientôt des objections et des doutes m’assaillirent, mais je n’en continuais pas moins monlabeur, heureux d’avoir un but vers lequel exercer mon activité. Peu à peu, je commençai à spéculer sur la distance qui nous séparait encore de l’égout et sur les chances que nous avions de ne pas l’atteindre. Ma perplexité actuelle était de savoir pourquoi nous creusions ce long tunnel, alors qu’on pouvait s’introduire facilement dans les égouts par un regard quelconque, et de là, creuser une galerie pour revenir jusqu’à cette maison. Il me semblait aussi que cette retraite était assez mal choisie et qu’il faudrait, pour y revenir, une inutile longueur de tunnel. Au moment même où tout cela m’apparaissait clairement, l’artilleur s’appuya sur sa bêche et me dit:

—Nous faisons là du bon ouvrage. Si nous nous reposions un moment? D’ailleurs, je crois qu’il serait temps d’aller faire une reconnaissance sur le toit de la maison.

J’étais d’avis de continuer notre travail et, après quelque hésitation, il reprit son outil. Alors, une idée soudaine me frappa. Je m’arrêtai, et il s’arrêta aussi immédiatement.

—Pourquoi vous promeniez-vous dans les communaux, ce matin, au lieu d’être ici? demandai-je.

—Je prenais l’air, répondit-il, et je rentrais. On est plus en sécurité, la nuit.

—Mais, votre ouvrage?...

—Oh! on ne peut pas toujours travailler, dit-il.

A cette réponse j’avais jugé mon homme. Il hésita, toujours appuyé sur sa bêche.

—Nous devrions maintenant aller faire une reconnaissance, dit-il, parce que si quelqu’un s’approchait, on entendrait le bruit de nos bêches et on nous surprendrait.

Je n’avais plus envie de discuter. Nous montâmes ensemble et, de l’échelle qui donnait accès sur le toit, nous explorâmes les environs. Nulle part on n’apercevait de Marsiens, et nous nous aventurâmes sur les tuiles, nous laissant glisser jusqu’au parapet qui nous abritait.

De là, un bouquet d’arbres nous cachait la plus grande partie de Putney, mais nous pouvions voir, plus bas, le fleuve, le bouillonnement confus de l’Herbe Rouge et les parties basses de Lambeth inondées. La variété grimpante de l’Herbe Rouge avait envahi les arbres qui entourent le vieux palais, et leurs branches s’étendaient mortes et décharnées, garnies parfois encore de feuilles sèches, parmi tout cet enchevêtrement. Il était étrange de constater combien ces deux espèces de végétaux avaient besoin d’eau courante pour se propager. Autour de nous, on n’en voyait pas trace. Des cytises, des épines roses, des boules de neige montaient verts et brillants au milieu de massifs de lauriers et d’hortensias ensoleillés. Au delà de Kensington, une fumée épaisse s’élevait, qui, avec une brune bleuâtre, empêchait d’apercevoir les collines septentrionales.

L’artilleur se mit à parler de l’espèce de monde qui était restée dans Londres.

—Une nuit de la semaine dernière, dit-il, quelques imbéciles réussirent à rétablir la lumière électrique dans Regent Street et Piccadilly, où se pressa bientôtune multitude d’ivrognes en haillons, hommes et femmes, qui dansèrent et hurlèrent jusqu’à l’aurore. Quelqu’un qui s’y trouvait m’a conté la chose. Quand le jour parut, ils aperçurent une machine de combat marsienne qui, toute droite dans l’ombre, les observait avec curiosité. Sans doute elle était là depuis fort longtemps. Elle s’avança alors au milieu d’eux et en captura une centaine trop ivres ou trop effrayés pour s’enfuir.

Incidents burlesques et tragiques d’une époque troublée qu’aucun historien ne pourra relater fidèlement!

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Par une suite de questions, je le ramenai à ses plans grandioses. Son enthousiasme le reprit. Il exposa, avec tant d’éloquence, la possibilité de capturer une machine de combat que cette fois encore je le crus à moitié. Mais je commençais à connaître la qualité de son courage, et je comprenais maintenant pourquoi il attachait tant d’importance à ne rien faire précipitamment. D’ailleurs, il n’était plus du tout question qu’il dût s’emparer personnellement de la grande machine et s’en servir lui-même pour combattre les Marsiens.

Bientôt, nous redescendîmes dans la cave. Nous ne paraissions disposés ni l’un ni l’autre à reprendre notre travail et, quand il proposa de faire la collation, j’acceptai sans hésiter. Il devint soudain très généreux; puis, le repas terminé, il sortit et revint quelques moments après avec d’excellents cigares. Nous en allumâmeschacun un et son optimisme devint éblouissant. Il inclinait à considérer ma venue comme une merveilleuse bonne fortune.

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—Il y a du champagne dans la cave voisine, dit-il.

—Nous travaillerons mieux avec ce bourgogne, répondis-je.

—Non, non, vous êtes mon hôte, aujourd’hui. Bon Dieu! nous avons assez de besogne devant nous. Prenons un peu de repos, pour rassembler nos forces, pendant que c’est possible. Regardez-moi toutes ces ampoules!

Poursuivant son idée de s’accorder un peu de répit, il insista pour que nous fissions une partie de cartes. Il m’enseigna divers jeux et, après nous être partagé Londres, lui s’attribuant la rive droite, et moi gardant la rive gauche, nous prîmes chaque paroisse comme enjeu. Si bêtement ridicule que cela paraisse au lecteur de sens rassis, le fait est absolument exact, et, chose plus surprenante encore, c’est que je trouvai ce jeu, et plusieurs autres que nous jouâmes aussi, extrêmement intéressants.

Quel étrange esprit que celui de l’homme! L’espèce entière était menacée d’extermination ou d’une épouvantable dégradation, nous n’avions devant nous d’autre claire perspective que celle d’une mort horrible, et nous pouvions, tranquillement assis à fumer et à boire, nous intéresser aux chances que représentaient ces bouts de carton peint, et plaisanter avec un réel plaisir. Ensuite il m’enseigna le poker et je lui gagnai tenacement trois longues parties d’échecs. Quand la nuit vint, nous étions si acharnés que nous nous risquâmes d’un commun accord à allumer une lampe.

Après une interminable série de parties, nous soupâmes et l’artilleur acheva le champagne. Nous ne cessions de fumer des cigares, mais rien ne restait de l’énergique régénérateur de la race humaine que j’avais écouté le matin de ce même jour. Il était encore optimiste, mais son optimisme était plus calme et plus réfléchi. Je me souviens qu’il proposa, dans un discours incohérent et peu varié, de boire à ma santé. Je pris un cigare et montai aux étages supérieurs, pour tâcher d’apercevoir les lueurs verdâtres dont il avait parlé.

Tout d’abord, mes regards errèrent à travers la vallée de Londres. Les collines du nord étaient enveloppées de ténèbres; les flammes qui montaient de Kensington rougeoyaient et, de temps à autre, une langue de flamme jaunâtre s’élançait et s’évanouissait dans la profonde nuit bleue. Tout le reste de l’immense ville était obscur. Alors, plus près de moi, j’aperçus une étrange clarté, une sorte de fluorescence, d’un pâle violet pourpre, que la brise nocturne faisait frissonner. Pendant un

Londres mort.(CHAPITRE XXV)

Londres mort.

(CHAPITRE XXV)

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moment, je ne pus comprendre quelle était la cause de cette faible irradiation, depuis je pensai qu’elle était produite par l’Herbe Rouge. Avec cette idée, une curiosité qui n’était qu’assoupie s’éveilla en moi avec le sens de la proportion des choses. Mes yeux, alors, cherchèrent dans le ciel la planète Mars, qui resplendissait rouge et claire à l’ouest, puis, longuement et fixement mes regards s’attachèrent aux ténèbres qui s’étendaient sur Hampstead et Highgate.

Je restai longtemps sur le toit, l’esprit déconcerté par les tribulations de la journée. Je me souvenais de mes divers états d’esprit, depuis le besoin de prier que j’avais éprouvé la nuit précédente jusqu’à cette soirée stupidement passée à jouer aux cartes. Tous mes sentiments se révoltèrent, et je me rappelle avoir jeté au loin mon cigare avec un geste de destruction symbolique. Ma folie m’apparut sous un aspect monstrueusement exagéré. Il me semblait que j’avais trahi ma femme et l’humanité, et je me sentais plein de remords. Je décidai d’abandonner à ses breuvages et à sa gloutonnerie cet étrange et fantaisiste rêveur de grandes choses, et de pénétrer dans Londres. Là, me semblait-il, j’aurais de meilleures chances d’apprendre ce que faisaient les Marsiens et quel était le sort de mes semblables. Quand la lune tardive se leva, j’étais encore sur le toit.

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Lorsque j’eus quitté l’artilleur, je descendis la colline, et, suivant la grand’rue, je traversai le pont qui mène à Lambeth. Les végétations tumultueuses de l’Herbe Rouge le rendaient alors presque impraticable, mais les tiges blanchissaient déjà par endroits, symptômes de la maladie qui se propageait et devait si rapidement détruire cette plante envahissante.

Au coin de la rue qui va vers la gare de Putney Bridge, je trouvai un homme étendu à terre. Il était encore vivant, mais tout couvert de poussière noire, sale comme un ramoneur, et de plus ivre à nepouvoir ni se tenir ni parler. Je ne pus tirer de lui que des injures et des menaces, et s’il n’avait pas eu une physionomie aussi brutale, je serais resté avec lui.

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Au long de la route, à partir du pont, il y avait partout une couche de poussière noire qui, dans Fulham, devenait fort épaisse. Une effrayante tranquillité régnait dans les rues. Dans une boulangerie, je trouvai du pain, suri, dur et moisi, mais encore mangeable. Du côté de Walham Green, la poussière noire avait disparu et je passai devant un groupe de maisons blanches qui brûlaient; le crépitement des flammes me fut un réel soulagement, mais dans Brompton les rues redevinrent silencieuses.

Bientôt, la poussière noire tapissa de nouveau les rues, recouvrant les cadavres épars. J’en vis une douzaine en tout, au long de la grand’rue de Fulham. Ils devaient être là depuis plusieurs jours, de sorte que je ne m’attardai pas auprès d’eux. La poussière noire qui les enveloppait adoucissait leurs contours, mais quelques-uns avaient été dérangés par les chiens.

Dans tous les endroits que n’avait pas envahis la poussière noire, les boutiques closes, les maisons fermées, les jalousies baissées, l’abandon et le silence faisaientpenser à un dimanche dans la Cité. En certains lieux, les pillards avaient laissé des traces, mais rarement ailleurs qu’aux boutiques de victuailles et aux tavernes. Une vitrine de bijoutier avait été brisée, mais le voleur avait dû être dérangé, car quelques chaînes d’or et une montre étaient tombées sur le trottoir. Je ne pris pas la peine d’y toucher. Plus loin, une femme déguenillée était affalée sur un seuil; une de ses mains, qui pendait, était toute tailladée, le sang tachait ses haillons fangeux et une bouteille de champagne brisée avait fait une mare sur le trottoir. Elle paraissait dormir, mais elle était morte.

Plus j’avançais vers l’intérieur de Londres, plus profond devenait le silence. Ce n’était pas tellement le silence de la mort que l’attente de choses prochaines et tenues en suspens. A tout instant, les destructeurs qui avaient déjà dévasté les banlieues nord-ouest de la métropole et anéanti Ealing et Kilburn pouvaient fondre sur ces maisons et les transformer en un monceau de ruines fumantes. C’était une cité condamnée et désertée...

Dans les rues de South Kensington, je ne rencontrai ni cadavres, ni poussière noire. Non loin de là, j’entendis pour la première fois une sorte de hurlement qui, d’abord, parvint d’une façon presque imperceptible à mes oreilles. On eût dit un sanglot alterné sur deux notes: Oul-la, oul-la, oul-la, oul-la, sans la moindre interruption. Quand je passais devant les rues montant au nord, les deux lamentables notes croissaient de volume, puis les maisons et les édifices semblaient de nouveau les amortir et les intercepter. Au bas d’Exhibition Road, je les entendis dans toute leur ampleur. Je m’arrêtai, les yeux tournés vers Kensington Gardens, me demandant quelle pouvait bien être cette étrange et lointaine lamentation. On eût pu croire que ce désert immense d’édifices avait trouvé une voix pour exprimer sa désolation et sa solitude.

—Oulla, oulla, oulla, oulla, gémissait la voix surhumaine, en puissantes vagues sonores qui parcouraient la large rue ensoleillée, entre les hauts édifices. Surpris, je tournai à gauche, me dirigeant vers les grilles de fer de Hyde Park. Il me vint l’idée de m’introduire dans le Muséum d’Histoire Naturelle, et de monter jusqu’au sommet des tours, d’où je pourrais voir ce qui se passait dans le parc. Mais je me décidai à ne pas quitter le sol, où il était possible de se cacher promptement et je m’engageai dans Exhibition Road. Toutes les spacieuses maisons qui bordent cette large voie étaient vides et silencieuses, et l’écho de mes pas se heurtait de façade en façade. Au bout de la rue, près de la grille d’entrée du Parc, un spectacle inattendu frappa mes regards,—un omnibus renversé et un squelette de cheval absolument décharné. Je m’arrêtai un instant, surpris, puis je continuai jusqu’au pont de la Serpentine. La voix devenait de plus en plus forte, bien que je ne pusse voir, par-dessus les maisons, du côté nord du parc, autre chose qu’une brume enfumée.

—Oulla, oulla, oulla, oulla, pleurait la voix qui venait, me semblait-il, des environs de Regent’s Park. Ce cri navrant agit bientôt sur mon esprit et la

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surexcitation qui m’avait soutenu passa; cette lamentation s’empara de tout mon être et je me sentis absolument épuisé, les pieds endoloris, et de nouveau, maintenant, torturé par la faim et la soif.

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Il devait être plus de midi. Pourquoi errais-je seul dans cette cité morte? Pourquoi vivais-je seul quand tout Londres, enveloppé d’un noir suaire, était prêt à être inhumé? Ma solitude me parut intolérable. Des souvenirs me revinrent d’amis que j’avais oubliés depuis des années. Je pensai aux poisons que contenaient les boutiques des pharmaciens et aux liqueurs accumulées dans les caves des marchands. Je me rappelai les deux êtres de désespoir, qui, autant que je le supposais, partageaient la ville avec moi.

J’arrivai dans Oxford Street par Marble Arch; là de nouveau, je trouvai la poussière noire et des cadavres épars; de plus, une odeur mauvaise et de sinistre augure montait des soupiraux des caves de certaines maisons. Pendant cette longue course, la chaleur m’avait grandement altéré et, après beaucoup de peine, je réussis à m’introduire dans une taverne, où je trouvai à boire et à manger. Lorsque j’eus mangé, je me sentis très las et, pénétrant dans un petit salon, derrière la salle commune, je m’étendis sur un sofa de moleskine et m’endormis.

Lorsque je m’éveillai, la lugubre lamentation retentissait encore à mes oreilles. La nuit tombait et, muni de quelques biscuits et de fromage,—il y avait un garde-viande, mais il ne contenait plus que des vers,—je traversai les places silencieuses, bordées de beaux hôtels, jusqu’à Baker Street et je débouchai enfin dans Regent’s Park. De l’extrémité de Baker Street, je vis, par-dessus les arbres dans la sérénité du couchant, le capuchon d’un géant marsien, et de là semblait sortir cette lamentation. Je ne ressentis aucune terreur. Le voir là, me paraissait la chose la plus simple du monde, et pendant un moment je l’observai sans qu’il fît le moindre mouvement. Rigide et droit, il hurlait sans que je pusse voir pour quelle cause.

J’essayai de combiner un plan d’action. Ce bruit perpétuel: Oulla, oulla, oulla, emplissait mon esprit de confusion. Peut-être étais-je trop las pour être vraiment effrayé. A coup sûr, j’éprouvais, plutôt qu’une réelle peur, une grande curiosité-de connaître la raison de ce cri monotone. Voulant contourner le parc, j’avançai au long de Park Road, sous l’abri des terrasses, et j’arrivai bientôt en vue du Marsien stationnaire et hurlant. Tout à coup, j’entendis un chœur d’aboiements furieux, et je vis bientôt accourir vers moi un chien qui avait à la gueule un morceau de viande en putréfaction et que poursuivaient une bande de roquets affamés. Il fit un brusque écart pour m’éviter, comme s’il eût craint que je fusse aussi un nouveau compétiteur. A mesure que les aboiements se perdaient dans la distance, j’entendis derechef le long gémissement.

A mi-chemin de la gare de Saint-John’s Wood, je trouvai soudain les restesd’une Machine à Mains. D’abord, je crus qu’une maison s’était écroulée en travers de la route, et ce ne fut qu’en escaladant les ruines que j’aperçus, avec un sursaut, le monstre mécanique, avec ses tentacules rompus, tordus, faussés, gisant au milieu des dégâts qu’il avait faits. L’avant-corps était fracassé, comme si la machine s’était heurtée en aveugle contre la maison et qu’elle eût été écrasée par sa chute. Il me vint alors à l’idée que le mécanisme avait dû échapper au contrôle du Marsien qui l’habitait. Il y aurait eu quelque danger à grimper sur ces ruines pour l’examiner de près, et le crépuscule était déjà si avancé qu’il me fut difficile même de voir le siège de la machine tout barbouillé de sang et les restes cartilagineux du Marsien que les chiens avaient abandonnés.

Plus surpris que jamais de tous ces spectacles, je continuai mon chemin vers Primrose Hill. Au loin, par une trouée entre les arbres, j’aperçus un second Marsien debout et silencieux, dans le parc, près des Jardins Zoologiques. Un peu au delà des ruines de la Machine à Mains, je tombai de nouveau au milieu de l’Herbe Rouge, et le canal n’était qu’une masse spongieuse de végétaux rouge-sombre.

Soudain, comme je traversais le pont, les lamentables oulla, oulla, cessèrent, coupés, supprimés d’un seul geste pour ainsi dire, et le silence tomba comme un coup de tonnerre.

Les hautes maisons, autour de moi, étaient imprécises et vagues; les arbres du côté du parc s’obscurcissaient. Partout, l’Herbe Rouge envahissait les ruines, se tordant et s’enchevêtrant pour me submerger. La Nuit, mère de la peur et du mystère, m’enveloppait. Tant que j’avais entendu la voix lamentable, la solitude et la désolation avaient été tolérables; à cause d’elle, Londres avait paru vivre encore, et cette illusion de vie m’avait soutenu. Puis, tout à coup, un changement, le passage de je ne sais quoi, et un silence, une mort qu’on pouvait toucher, et rien autre que cette paix mortelle.

Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux. La terreur, l’horreur de ma témérité s’emparèrent de moi. La rue qu’il me fallait suivre devint affreusement noire, comme un flot de goudron, et j’aperçus, au milieu du passage, une forme contorsionnée. Je ne pus me résoudre à m’avancer plus loin. Je tournai par la rue de Saint John’s Wood et, à toutes jambes, je m’enfuis vers Kilburn, loin de cette intolérable tranquillité. Je me cachai, pour échapper à l’obscurité et au silence, jusque bien longtemps après minuit, dans le kiosque d’une station de voitures de Harrow Road. Mais avant l’aube, mon courage me revint, et, les étoiles scintillant encore au ciel, je repris le chemin de Regent’s Park. Je me perdis dans la confusion des rues, mais j’aperçus bientôt, au bout d’une longue avenue, la pente de Primrose Hill. Au sommet de la colline, se dressant jusqu’aux étoiles qui pâlissaient, était un troisième Marsien, debout et immobile comme les autres.

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Une volonté insensée me poussait. Je voulais en finir, dussé-je y rester, et je voulais même m’épargner la peine de me tuer de ma propre main. Je m’avançai insouciant vers le titan; comme j’approchais et que l’aube devenait plus claire, je vis une multitude de corbeaux qui s’attroupaient et volaient en cercles autour du capuchon de la machine. A cette vue, mon cœur bondit et je me mis à courir.

Je traversai précipitamment un fourré d’Herbe Rouge qui obstruait Saint Edmund’s Terrace, barbotai, jusqu’à mi-corps, dans un torrent qui s’échappait des réservoirs de distribution des eaux, et avant que le soleil ne se fût levé, je débouchai sur les pelouses. Au sommet de la colline, d’énormes tas de terre avaient été remués, formant une sorte de formidable redoute: c’était le dernier et le plus grand des camps qu’établirent les Marsiens. De derrière ces retranchements, une mince colonne de fumée montait vers le ciel. Contre l’horizon, un chien avide passa et disparut. La pensée qui m’avait frappé devenait réelle, devenait croyable. Je ne ressentais aucune crainte, mais seulement une folle exultation qui me faisait frissonner, tandis que je gravissais, en courant, la colline vers le monstre immobile. Hors du capuchon, pendaient des lambeaux bruns et flasques que les oiseaux carnassiers déchiraient à coups de bec.

En un instant, j’eus escaladé le rempart de terre, et, debout sur la crête, je pus voir l’intérieur de la redoute; c’était un vaste espace où gisaient, en désordre, des mécanismes gigantesques, des monceaux énormes de matériaux et des abris d’une étrange sorte. Puis, épars çà et là, quelques-uns dans leurs Machines de Guerre renversées ou dans les Machines à Mains, rigides maintenant, et une douzaine d’autres silencieux, roides et alignés, étaient les Marsiens—«morts»—tués par les bacilles des contagions et des putréfactions, contre lesquels leurs systèmes n’étaient pas préparés; tués comme l’était l’Herbe Rouge, tués, après l’échec de tous les moyens humains de défense, par les infimes créatures que la divinité, dans sa sagesse, a placées sur la terre.

Car tel était le résultat, comme j’aurais pu d’ailleurs, ainsi que bien d’autres, le prévoir, si l’épouvante n’avait pas affolé nos esprits. Les germes des maladies ont, depuis le commencement des choses, prélevé leur tribut sur l’humanité—sur nos ancêtres préhistoriques, dès l’apparition de toute vie. Mais, en vertu de la sélection naturelle, notre espèce a depuis lors développé sa force de résistance; nous ne succombons à aucun de ces germes, sans une longue lutte, et contre certains autres—ceux, par exemple, qui amènent la putréfaction des matières mortes—notre carcasse vivante jouit de l’immunité. Mais il n’y a pas, dans la planète Mars, la moindre bactérie, et dès que nos envahisseurs marsiens arrivèrent, aussitôt qu’ils absorbèrent de la nourriture, nos alliés microscopiques se mirent à l’œuvre pour leur ruine. Quand je les avais vus et examinés, ils étaient déjà irrévocablement condamnés, mourant et se corrompant, à mesure qu’ils s’agitaient. C’était inévitable. L’homme a payé, au prix de millions et de millions de morts, sa possession héréditaire du globe terrestre: il lui appartient contre tous les intrus, et il serait

... je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains.(CHAPITRE XXV)

... je trouvai soudain les restes d’une Machine à Mains.

(CHAPITRE XXV)

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encore à lui, même si les Marsiens étaient dix fois plus puissants. Car l’homme ne vit ni ne meurt en vain.

Les Marsiens, une cinquantaine en tout, étaient là, épars, dans l’immense fosse qu’ils avaient creusée, surpris par une mort qui dut leur sembler absolument incompréhensible. Moi-même, alors, je n’en devinais pas la cause. Tout ce que je savais, c’est que ces êtres, qui avaient été vivants et si terribles pour les hommes, étaient morts. Un instant, je m’imaginai que la destruction de Sennachérib s’était reproduite: Dieu s’était repenti, et l’ange de la mort les avait frappés pendant la nuit.

Je restais là debout, contemplant le gouffre. Soudain le soleil levant enflamma le monde de ses rayons étincelants, et mon cœur bondit de joie. La fosse était encore obscure; les formidables engins, d’une puissance et d’une complexité si grandes et si surprenantes, si peu terrestres par leurs formes tortueuses et bizarres, montaient, sinistres, étranges et vagues, hors des ténèbres, vers la lumière. J’entendais une multitude de chiens qui se battaient autour des cadavres, gisant dans l’ombre, au fond de la cavité. Sur l’autre bord, plate, vaste et insolite, était la grande machine volante qu’ils expérimentaient dans notre atmosphère plus dense, quand la maladie et la mort les avaient arrêtés. Et cette mort ne venait pas trop tôt. Un croassement me fit lever la tête, et mes regards rencontrèrent l’immense machine de guerre, qui ne combattrait plus jamais, et les lambeaux de chair rougeâtre qui pendaient des sièges des machines renversées, sur le sommet de Primrose Hill.

Me tournant vers le bas de la pente, j’aperçus, auréolés de vols de corbeaux, les deux autres géants que j’avais vus la veille, et tels encore que la mort les avait surpris. Celui dont j’avais entendu les cris et les appels était mort. Peut-être fut-il le dernier à mourir, et son gémissement s’était continué sans interruption jusqu’à l’épuisement de la force qui activait sa machine. Maintenant, tripodes inoffensifs de métal brillant, ils étincelaient dans la gloire du soleil levant.

Tout autour de cette fosse, sauvée comme par miracle d’une éternelle destruction, s’étendait la grande métropole. Ceux qui n’ont vu Londres que voilé de ses sombres brouillards fumeux peuvent difficilement s’imaginer la clarté et la beauté qu’avait son désert silencieux de maisons.

Vers l’est, au-dessus des ruines noircies d’Albert Terrace et de la flèche rompue de l’église, le soleil scintillait, éblouissant, dans un ciel clair, et ici et là, quelque vitrage, dans l’immensité des toits reflétait ses rayons avec une aveuglante intensité. Il inondait de clarté les quais et les immenses magasins circulaires de la gare de Chalk Farm, les vastes espaces, veinés auparavant de rails noirs et brillants, mais rouges maintenant de la rouille rapide de quinze jours de repos, et il y avait sur tout cela quelque chose du mystère de la beauté.

Au nord, vers l’horizon bleu, Kilburn et Hampstead s’étendaient, avec leurs multitudes de maisons; à l’ouest la grande cité était encore dans l’ombre, et vers le sud, au delà des Marsiens, les prés verts de Regent’s Park, le Langham Hôtel,le dôme de l’Albert Hall, l’Institut Impérial, les maisons géantes de Brompton Road se détachaient avec précision dans le soleil levant tandis que les ruines de Westminster surgissaient d’une légère brume. Plus loin encore, s’élevaient les collines bleues du Surrey et les tours du Palais de Cristal étincelantes comme deux baguettes d’argent. La masse de Saint Paul’s faisait une tache sombre sur le ciel, et sur le côté ouest du dôme, je vis alors un immense trou béant.

En contemplant cette vaste étendue de maisons, de magasins, d’églises, silencieuse et abandonnée, en songeant aux espoirs et aux efforts infinis, aux multitudes innombrables de vies qu’il avait fallu pour édifier ce récif humain, à la soudaine et impitoyable destruction qui avait menacé tout cela, quand je compris nettement que la menace n’avait pas été accomplie, que de nouveau les hommes allaient parcourir ces rues et que cette vaste cité morte, qui m’était si chère, retrouverait sa vie et sa richesse, je ressentis une émotion telle que je me mis à pleurer.

Le supplice avait pris fin. Dès ce jour même, la guérison allait commencer. Tout ce qu’il survivait de gens dans les provinces, sans direction, sans loi, sans vivres, comme des troupeaux sans bergers, et ceux qui avaient fui par mer, allaient revenir; la vie, de plus en plus puissante et active, animerait encore les rues vides, et se répandrait dans les squares déserts. Quoi qu’ait pu faire la destruction, la main du destructeur s’était arrêtée. Tous les décombres géants, les squelettes noircis des maisons, qui paraissaient si lugubres par delà les flancs gazonnés et ensoleillés de la colline, retentiraient bientôt du bruit des marteaux et des truelles. A cette idée, j’étendis les mains vers le ciel, en un élan de gratitude pour la Divinité. Dans un an, pensai-je, dans un an...

Puis, avec une force irrésistible, mes pensées revinrent vers moi, vers ma femme, vers l’ancienne existence d’espoir et de tendresse qui avait cessé pour toujours...

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Voici maintenant la chose la plus étrange de mon récit, bien qu’elle ne soit pas sans doute absolument surprenante. Je me rappelle clairement, froidement, vivement, tout ce que je fis ce jour-là, jusqu’au moment où j’étais debout au sommet de Primrose Hill pleurant et remerciant Dieu. Après cela, je ne sais plus rien...

Des trois jours qui suivirent, il ne me reste le moindre souvenir. Depuis lors, j’ai appris que, bien loin d’avoir été le premier à découvrir la destruction des Marsiens, plusieurs autres vagabonds, errant comme moi, avaient déjà fait cette découverte la nuit précédente. Un homme—le premier—avait été à Saint-Martin-le-Grand, et, tandis que j’étais caché dans le kiosque de la station de cabs, il avait trouvé le moyen de télégraphier à Paris. De là, la joyeuse nouvelle avait parcouru le monde entier; mille cités, effarées par d’horribles appréhensions, s’étaient livrées, au milieu d’illuminations folles, à des manifestations frénétiques; on savait la chose à Dublin, à Edimbourg, à Manchester, à Birmingham, pendant que j’étais au bord du talus à examiner la fosse. Déjà, des hommes pleurant de joie, chantant interrompant leur travail pour se serrer les mains et pousser des vivats, formaient des trains qui redescendaient vers Londres. Les cloches, qui s’étaient tues depuis une quinzaine, proclamèrent tout à coup la nouvelle, et ce ne fut, dans toutel’Angleterre, qu’un seul carillon. Des hommes à bicyclette, maigres et débraillés, s’essoufflaient sur toutes les routes, criant partout la délivrance inattendue aux gens désemparés, rôdant à l’aventure, la face décharnée et les yeux effarés. Et les vivres! par la Manche, par la mer d’Islande, par l’Atlantique, le blé, le pain, la viande accouraient à notre aide. Tous les vaisseaux du monde semblaient alors se diriger vers Londres. Mais de tout cela je n’ai gardé le moindre souvenir. J’errais par la ville—en proie à un accès de démence et, revenant à la raison, je me trouvai chez des braves gens qui m’avaient recueilli, alors que, depuis trois jours, je vagabondais, pleurant de rage, à travers les rues de Saint John’s Wood. Ils me racontèrent par la suite que je chantais une sorte de complainte, des phrases incohérentes, telles que: «Le dernier homme vivant! Hurrah! Le dernier homme en vie.» Préoccupés comme ils devaient l’être de leurs propres affaires, ces gens, dont je ne saurais même donner ici le nom, malgré mon vif désir de leur exprimer ma reconnaissance, ces gens s’encombrèrent néanmoins de moi, me donnèrent asile et me protégèrent contre ma propre fureur. Apparemment, j’avais dû, pendant ce laps de temps, leur conter des bribes de mon histoire.

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Quand mon égarement eut cessé, ils m’annoncèrent, avec beaucoup de ménagements, ce qu’ils avaient appris du sort de Leatherhead. Deux jours après mon emprisonnement, la ville, avec tous ses habitants, avait été détruite par un Marsien, qui l’avait saccagée de fond en comble, semblait-il, sans aucune provocation, comme un gamin bouleverserait une fourmilière, pour le simple caprice de faire étalage de sa force.

Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux.(CHAPITRE XXV)

Toute la ville semblait me regarder avec des yeux de spectre. Les fenêtres des maisons blanches étaient des orbites vides dans des crânes, et mon imagination m’entourait de mille ennemis silencieux.

(CHAPITRE XXV)

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Je me trouvais sans famille et sans foyer, et ils furent très bons pour moi. J’étais seul et triste et ils me supportèrent avec indulgence. Je passai avec eux les quatre jours qui suivirent ma guérison. Pendant tout ce temps, je sentis un désir inexplicable et de plus en plus vif de revoir, une fois encore, ce qui restait de ma petite existence passée, qui avait paru si brillante et si heureuse. C’était un désir sans espoir, un besoin de me repaître de ma misère. Ils firent tout ce qu’ils purent pour me dissuader et me distraire de cette pensée morbide. Mais bientôt je ne pus résister plus longtemps à cette impulsion; leur promettant de revenir fidèlement, et, je l’avoue, me séparant de ces amis de quatre jours avec des larmes dans les yeux, je m’aventurai derechef par les rues qui récemment avaient été si sombres, si insolites, si vides.

Déjà, elles étaient emplies de gens qui revenaient; à certains endroits même, des boutiques étaient ouvertes et j’aperçus une fontaine wallace où coulait un filet d’eau.

Je me souviens combien ironiquement brillant le jour semblait, au moment où j’entreprenais ce mélancolique pèlerinage à la petite maison de Woking, combien étaient affairées les rues, et vivante l’animation qui m’entourait.

Partout les gens, innombrables, étaient dehors, empressés à mille occupations, et l’on ne pouvait croire qu’une grande partie de la population avait été massacrée. Mais je remarquai alors combien les faces des gens que je rencontrais étaient jaunes, combien longs et hérissés les cheveux des hommes, combien grands et brillants leurs yeux, tandis que la plupart étaient encore revêtus de leurs habits en haillons. Sur les figures, on ne voyait que deux expressions: une joie et une énergie exultante, ou une farouche résolution. A part l’expression des visages, Londres semblait une ville de mendiants et de chemineaux. En grande confusion, on distribuait partout le pain qu’on nous avait envoyé de France. Les rares chevaux qu’on rencontrait avaient les côtes horriblement apparentes. Des agents, spécialement engagés, l’air hagard, un insigne blanc au bras, se tenaient au coin des rues. Je ne vis pas grand’chose des méfaits des Marsiens avant d’arriver à Wellington Street, où l’Herbe Rouge grimpait par-dessus les piles et les arches du pont de Waterloo.

Au coin du pont, je rencontrai un des contrastes baroques, habituels en ces occasions. Un grand papier, fixé à une tige, s’étalait contre un fourré d’Herbe Rouge. C’était une affiche du premier journal qui ait repris sa publication; j’en payai un exemplaire avec un shilling tout noirci, que je retrouvai dans une poche. La plus grande partie du journal était en blanc, mais le compositeur s’était amusé à remplir la dernière page avec une collection d’annonces fantaisistes. Le reste était une suite d’impressions et d’émotions personnelles rédigées à la hâte; le service des nouvelles n’était pas encore réorganisé. Je n’appris rien de nouveau, sinon qu’en une seule semaine l’examen des mécanismes marsiens avait donné des résultats surprenants. Parmi d’autres choses, on affirmait—ce que je ne pus croire encore qu’on avait découvert le «secret de voler». A la gare de Waterloo, je trouvaides trains qui ramenaient gratis les gens chez eux. Le premier flot s’étant déjà écoulé, il n’y avait heureusement que peu de voyageurs dans le train et je ne me sentais guère disposé à soutenir une conversation occasionnelle. Je m’installai seul dans un compartiment, et, les bras croisés, je contemplai, par la portière ouverte le lamentable spectacle de toute cette dévastation ensoleillée. Au sortir de la gare, le train cahota sur une voie temporaire. De chaque côté les maisons n’étaient que des ruines noircies. A l’embranchement de Clapham, Londres apparut tout barbouillé par la poussière de la Fumée Noire, malgré les deux derniers jours d’orages et de pluies. Là aussi, une partie de la voie avait été détruite, et des centaines d’ouvriers—commis sans emploi et gens de magasins—travaillaient à côté des terrassiers ordinaires, et nous fûmes encore cahotés sur une voie provisoire, hâtivement établie.

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Tout au long de la ligne, l’aspect de la contrée était désolé et bouleversé. Wimbledon avait particulièrement souffert; Walton, grâce à ses bois de sapins qui n’avaient pas été incendiés, parut être la localité la moins endommagée. La Wandle, la Mole, tous les cours d’eaux n’étaient que des masses enchevêtrées d’Herbe Rouge. Les forêts de pins du Surrey étaient des endroits trop secs pour que ces végétations les envahissent. Après la gare de Wimbledon, on voyait des fenêtres du train, dans des pépinières, les masses de terres remuées par la chute du sixième cylindre. Un certain nombre de gens se promenaient là, et des troupes du génietravaillaient alentour. Un pavillon anglais flottait joyeusement à la brise du matin. Les pépinières étaient partout envahies par les végétations écarlates, une immense étendue aux teintes livides, coupée d’ombres pourpres et très pénibles à l’œil. Le regard, avec un infini soulagement, se portait des grès roussâtres et des rouges lugubres du premier plan, vers la douceur verte et bleue des collines de l’est.

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A Woking, la ligne était encore en réparation. Je dus descendre à Byfleet et prendre la route de Maybury, en passant par l’endroit où l’artilleur et moi avions causé aux hussards, et par la lande où un Marsien m’était apparu pendant l’orage. Là, poussé par la curiosité, je fis un détour pour chercher, dans un fouillis d’Herbe Rouge le dogcart renversé et brisé, et les os blanchis du cheval, épars et rongés. Je demeurai là, un instant, à examiner ces vestiges.

Puis, je repris mon chemin à travers le bois de sapins, en certains endroits enfoncé jusqu’au cou dans l’Herbe Rouge; le cadavre de l’hôtelier du Chien-Tigré n’était plus à la place où je l’avais vu, et je pensai qu’il avait déjà dû être enterré; je revins ainsi chez moi en passant par College Arms. Un homme, debout contre la porte ouverte d’un cottage, me salua par mon nom, quand je passai devant lui.

Avec un éclair d’espoir, qui se dissipa immédiatement, je regardai ma maison. La porte avait été forcée; elle ne tenait plus fermée, et, au moment où j’approchai, elle s’ouvrit lentement.

Elle se referma soudain en claquant. Les rideaux de mon cabinet flottaient au courant d’air de la fenêtre ouverte, la fenêtre de laquelle l’artilleur et moi nous avions guetté l’aurore. Depuis lors, personne ne l’avait fermée. Les bouquets d’arbustes écrasés étaient encore tels que je les avais laissés quatre semaines auparavant. Je trébuchai dans le vestibule et la maison sonna le vide. L’escalier était taché et sale à l’endroit où, trempé jusqu’aux os par l’orage, je m’étais laissé tomber, la nuit de la catastrophe. En montant, je trouvai les traces boueuses de nos pas.

Je les suivis jusqu’à mon cabinet; là, sous la sélénite qui me servait de presse-papier, étaient encore les feuilles du manuscrit que j’avais laissé interrompu, l’après-midi où le cylindre s’ouvrit. Je parcourus ma dissertation inachevée. C’était un article sur “le Développement des Idées Morales et les Progrès de la Civilisation”. La dernière phrase commençait prophétiquement ainsi: Nous pouvons espérer que dans deux cents ans... Brusquement, mon travail en restait là; je me rappelai l’incapacité où je m’étais trouvé de fixer mon esprit, ce matin d’il y avait à peine un mois, et avec quel plaisir je m’étais interrompu pour aller recevoir la «Daily Chronicle» des mains du petit porteur de journaux. Je me souvins que j’étais allé au-devant de lui jusqu’à la grille du jardin, et que j’avais écouté avec une surprise incrédule son étrange histoire des «hommes tombés de Mars».

Je redescendis dans la salle à manger, j’y retrouvai, tels que l’artilleur et moi les avions laissés, le gigot et le pain, en fort mauvais état, et une bouteille de bière renversée. Mon foyer était désolé. Je compris combien était fou le faible espoir que j’avais si longtemps caressé. Alors, quelque chose d’étrange se produisit.

—C’est inutile, disait une voix; la maison est vide—depuis plus de dix jours sans doute. Ne restez pas là à vous torturer. Vous seule avez échappé.

J’étais frappé de stupeur. Avais-je pensé tout haut? Je me retournai. Derrière moi, la porte-fenêtre était restée ouverte et, m’approchant, je regardai au dehors.

Là, stupéfaits et effrayés, autant que je l’étais moi-même, je vis mon cousin et ma femme—ma femme livide et les yeux sans larmes. Elle poussa un cri étouffé.

—Je suis venue, dit-elle... Je savais... Je savais bien...

Elle porta la main à sa gorge et chancela. Je fis un pas en avant et la reçus dans mes bras.


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