Une fois arrivés au corps de garde, l'officier et les soldats qui y avaient amené Pierre le traitèrent assez brutalement, sans doute en souvenir de la lutte qu'ils avaient eue à soutenir contre lui, sans se départir cependant d'un certain respect à son égard. Ils se demandaient avec curiosité s'ils n'avaient pas fait une capture importante, et lorsque le lendemain la garde fut relevée, Pierre s'aperçut que les nouveaux venus n'avaient plus pour lui la même considération. En effet, dans ce gros homme en caftan ils ne voyaient plus celui qui avait pris à partie le maraudeur et les soldats de la patrouille, mais tout simplement le n°17 des prisonniers remis à leur garde par ordre supérieur. Tous ceux qui étaient enfermés avec lui étaient des gens de condition inférieure. Ayant reconnu en Pierre un «monsieur», et l'entendant parler français, ils ne lui épargnèrent pas les plaisanteries. Tous, lui aussi, devaient être jugés comme incendiaires, et le troisième jour on les conduisit dans une maison où siégeaient un général à la moustache blanche, deux colonels et d'autres Français. Il interrogea les prisonniers de cette façon nette et précise qui semble appartenir en propre à un être supérieur aux faiblesses humaines:
«Qui était-il? Où avait-il été? Dans quelle intention?» etc., etc....
Ces questions, en laissant de côté le fond même de l'affaire, et en éloignant par cela même la possibilité de le découvrir, tendaient au but que visent tous les interrogatoires des juges: tracer à l'inculpé la voie qu'il devait suivre pour arriver au résultat désiré, c'est-à-dire à s'accuser lui-même. Pierre, comme tous ceux qui se trouvent dans le même cas, se demandait avec étonnement pourquoi on lui adressait ces questions; car elles n'étaient, après tout, qu'un semblant de bienveillance et de politesse. Il se savait en leur pouvoir, au pouvoir de cette force qui l'avait amené devant eux et leur donnait le droit d'exiger des réponses compromettantes. On lui demanda donc ce qu'il faisait lors de son arrestation; il répondit, d'un air tragique, qu'il cherchait les parents d'un enfant sauvé par lui des flammes.
«Pourquoi s'était-il colleté avec un maraudeur?...
—Parce qu'il défendait, répondit-il, une femme attaquée par ce dernier et que le devoir de tout honnête homme était de...»
On l'interrompit, cette digression était inutile.
«Pourquoi s'était-il trouvé dans la cour de la maison qui brûlait?...
—Parce qu'il était sorti pour voir ce qui se passait en ville.»
On l'interrompit de nouveau: on ne lui demandait pas où il allait, mais pourquoi il se trouvait à l'incendie. Lorsqu'on lui demanda son nom, il refusa de le dire.
«Inscrivez cette réponse, dit le général; ce n'est pas bien, c'est même très mal!...»
Et l'on emmena les accusés.
Le quatrième jour de son arrestation, les incendies atteignirent leur quartier. Pierre et ses treize compagnons furent emmenés ailleurs, et emprisonnés dans la remise d'une maison de marchands. En traversant les rues, il fut suffoqué par la fumée.... Les flammes gagnaient toujours du terrain. Sans comprendre encore l'importance de l'incendie de Moscou, il regardait ce spectacle avec terreur. Durant les quatre jours qu'il resta dans sa nouvelle prison, il y apprit, par des soldats français, qu'on attendait d'un moment à l'autre la décision du maréchal à leur égard. Quel maréchal? Ils ne le savaient pas. Les journées qui s'écoulèrent jusqu'au 8 septembre, date de leur second interrogatoire, furent les plus pénibles pour Pierre.
Le 8 septembre, un officier supérieur, sans doute, un haut personnage, à en juger par les témoignages de respect des sentinelles, vint visiter les prisonniers. Cet officier, qui appartenait évidemment à l'état-major, tenait à la main une liste et fit l'appel des noms qui s'y trouvaient. Pierre y était ainsi inscrit: «Celui qui n'avoue pas son nom.» Après les avoir examinés d'un air indifférent, il ordonna à l'officier de garde de veiller à ce qu'ils fussent convenablement habillés pour paraître devant le maréchal. Une heure plus tard, une compagnie de soldats emmena Pierre et les autres détenus au Diévitchy-Polé (Champ des Vierges). La journée était claire et belle après la pluie, et l'air extraordinairement pur; la fumée ne rampait plus sur la surface de la terre, mais s'élevait en colonnes dans le ciel bleu au-dessus de la ville, et, bien qu'on ne vît pas les flammes, Moscou n'était plus qu'un immense brasier; l'œil n'apercevait que des espaces dévastés, des ruines fumantes et des murailles noircies contre lesquelles les grands poêles et les hautes cheminées étaient encore attachés. Pierre avait beau examiner ces décombres, il ne reconnaissait plus les quartiers de la ville. Par-ci par-là une église se détachait intacte, et le Kremlin, que le feu n'avait pas atteint, blanchissait au loin avec ses tours et son Ivan Véliki. À deux pas brillait gaiement la coupole du monastère de Novo-Diévitchy, où résonnait le carillon sonore qui appelait les fidèles à la messe. Pierre se souvint alors que c'était un dimanche, et le jour de la Nativité de la Vierge; mais qui donc célébrait cette fête au milieu de la ruine et de l'incendie? À peine rencontrait-on, de temps à autre, quelques gens déguenillés, effrayés, qui se dérobaient bien vite à la vue des Français. Il était évident que le nid de la Russie était détruit, mais Pierre sentait confusément que la conséquence de la destruction de ce nid dévasté serait l'établissement d'un nouvel ordre de choses. Tout le lui disait, sans qu'il cherchât à raisonner: la marche gaie et assurée, l'alignement des rangs de l'escorte qui le conduisait, lui et ses compagnons, la présence du fonctionnaire français qui les croisait dans une calèche à deux chevaux avec un soldat pour cocher, au son de la musique de régiment qui arrivait jusqu'à lui à travers la place, et enfin la liste qu'il avait entendu lire le matin. Et maintenant on le menait il ne savait où, mais il lisait sur la figure de ceux qui l'emmenaient que les mesures prises à l'égard des prisonniers seraient exécutées sans merci, et il sentait qu'il n'était plus qu'un fétu de paille tombé dans l'engrenage d'une machine inconnue, mais fonctionnant avec régularité.
Conduit avec ses compagnons non loin du monastère, vers une grande maison blanche qui occupait le côté droit de la place, au milieu d'un vaste jardin, il la reconnut pour celle du prince Stcherbatow, dont il était un des habitués, et où logeait actuellement le maréchal prince d'Eckmühl, ainsi qu'il l'apprit par les propos des soldats. On les introduisit un à un: Pierre était le n° 6. Il traversa une galerie vitrée, un vestibule, et entra enfin dans un cabinet long et bas de plafond, qui lui était familier, et à la porte duquel se tenait un aide de camp. Davout, assis à l'autre bout de la chambre, les lunettes sur le nez, tout occupé à déchiffrer un papier déployé sur une table, ne leva pas les yeux.
«Qui êtes-vous?» demanda-t-il à voix basse en s'adressant à Pierre, qui s'était arrêté tout près de lui.
Celui-ci ne répondit rien; il n'en avait pas la force, car, pour lui, Davout n'était pas simplement un général français, mais un homme dont la cruauté était connue; en regardant cette figure dure et froide, rappelant celle d'un pédagogue sévère qui daigne témoigner quelque patience en attendant la réponse demandée, il comprenait que chaque seconde d'hésitation pouvait lui coûter la vie; mais que dire? Répéter ce qu'il avait répondu au premier interrogatoire lui paraissait inutile; révéler son nom et sa position était dangereux et honteux! Le silence se prolongeait; mais, sans lui donner le temps de le rompre, Davout releva la tête, ôta ses lunettes, fronça les sourcils et le regarda fixement.
«Je connais cet homme,» dit-il d'une voix dont l'accent rude et heurté était calculé pour effrayer l'accusé.
Pierre frissonna.
«Non, général, vous ne pouvez pas me connaître, je ne vous ai jamais vu...
—C'est un espion russe, dit Davout en l'interrompant et en s'adressant à un autre général.
—Non, monseigneur, reprit Pierre avec une soudaine vivacité, en se souvenant que Davout était prince. Non, monseigneur, vous ne pouvez pas me connaître. Je suis officier de la milice et je n'ai pas quitté Moscou.
—Votre nom? reprit le maréchal.
—Besoukhow.
—Qu'est-ce qui me prouvera que vous ne mentez pas?
—Monseigneur!» s'écria Pierre d'une voix plutôt suppliante qu'offensée.
Davout se reprit à l'examiner; quelques secondes se passèrent ainsi, et ce fut là le salut de Pierre. En dépit de la guerre et de la position où ils se trouvaient l'un à l'égard l'autre, il s'établit entre ces deux hommes des rapports humains. Au premier regard que le maréchal avait jeté sur lui après avoir consulté la liste où les hommes n'étaient pour lui que des numéros et Pierre un incident, il l'aurait tranquillement fait fusiller sans croire commettre une mauvaise action, mais à présent il voyait en lui un homme... ils étaient frères!
«Comment me prouverez-vous la vérité de ce que vous avancez?»
Pierre se souvint de Ramballe, et le nomma, lui, son régiment et la rue où se trouvait la maison.
«Vous n'êtes pas ce que vous dites,» répéta Davout.
Pierre recommença d'une voix émue à donner des preuves de sa véracité. Un aide de camp entra en ce moment, et la figure du maréchal rayonna d'aise aux nouvelles qu'il lui apportait; il se prépara à sortir. Il avait oublié le prisonnier, lorsque l'aide de camp l'en fit souvenir; il donna l'ordre de l'emmener. Mais où? Pierre ne put le deviner. Où allait-on le conduire? À la remise ou à l'endroit du supplice, que ses compagnons lui avaient indiqué en traversant la place?
«Oui, sans doute,» répondit Davout à une question qui lui adressait son subordonné, et que Pierre n'entendit pas.
On le fit enfin sortir.
Jamais il ne put se rappeler pendant combien de temps il avait marché; il avançait machinalement, à l'exemple de ses camarades d'infortune; il ne voyait ni n'entendait rien, et il s'arrêta que parce que les autres s'arrêtèrent. Une seule pensée le tourmentait, celle de découvrir qui l'avait condamné à mort. Ce n'étaient pourtant pas ceux qui l'avaient interrogé: aucun d'eux n'aurait voulu ni même pu le faire. Ce n'était pas Davout, qui l'avait regardé avec tant d'humanité: une minute de plus, et il aurait certainement compris qu'il agissait mal, mais l'aide de camp l'en avait empêché. Qui donc l'avait condamné? Qui donc avait décidé de le tuer, lui plein de souvenirs, d'espérances et de pensées? Qui donc faisait une telle chose? Qui donc en était cause?... Personne! C'était, il le comprenait, la conséquence de l'ordre établi et le résultat fatal des circonstances.
De l'hôtel du prince Stcherbatow, les prisonniers furent conduits, à travers la place, vers un jardin potager un peu à gauche, où se dressait un poteau derrière lequel on avait creusé une grande fosse, entourée de terre fraîchement remuée; une foule, placée en demi-cercle, contemplait cette fosse avec une inquiète curiosité. Elle se composait de Russes et d'un grand nombre de militaires de l'armée française appartenant à différentes nationalités et portant des uniformes différents. À droite et à gauche du poteau se tenaient alignés des soldats en capotes gros-bleu, épaulettes rouges, guêtres et shakos. Les condamnés furent rangés en dedans du cercle par numéros d'ordre. Pierre était le sixième. Un roulement de tambours se fit entendre de deux côtés à la fois: il sentit que son âme se déchirait à ce bruit et qu'il perdait la faculté de penser. Pouvant à peine regarder et entendre, il n'avait plus qu'un désir, celui de voir s'accomplir le plus tôt possible ce quelque chose de terrible et d'inévitable qui le menaçait! Les deux hommes placés au bout de son rang étaient des forçats, dont l'un était grand et maigre; l'autre, au teint noirâtre, au nez écrasé et au corps musculeux, avait à côté de lui le n° 3, un gaillard vigoureux et bien nourri, aux cheveux grisonnants, âgé de ses quarante-cinq ans environ. Le quatrième était un paysan, dont le joli visage, aux yeux noirs, était encadré d'une belle barbe rousse, et le cinquième, un ouvrier de fabrique, à la figure jaune et blafarde, de dix-huit ans à peu près, et vêtu d'une longue lévite. Pierre comprit que les Français se consultaient, en se demandant s'ils les fusilleraient par groupes ou isolément.
«Par deux!» dit l'officier avec une froide indifférence.
Un mouvement eut lieu dans les rangs: évidemment cette agitation ne provenait pas de l'empressement des soldats à exécuter un ordre ordinaire, mais de leur hâte à terminer une besogne répugnante et incompréhensible. Un fonctionnaire civil, en écharpe, s'approcha des condamnés et leur lut, en russe et en français, leur arrêt, puis quatre soldats s'emparèrent des deux forçats. On les plaça devant le poteau, et pendant qu'on était allé chercher les bandeaux, ils regardaient autour d'eux comme la bête fauve acculée qui voit venir le chasseur; l'un se signait, l'autre se grattait le dos en grimaçant un sourire. Quand on leur eut bandé les yeux et qu'on les eut attachés au poteau, douze soldats sortirent des rangs d'un pas ferme, et se placèrent à huit pas devant eux. Pierre détourna la tête pour ne pas voir ce qui allait se passer. Tout à coup une décharge retentit; elle lui sembla plus formidable qu'un violent coup de tonnerre; Pierre regarda, et il aperçut, au milieu d'un nuage de fumée, les Français pâles et tremblants qui étaient occupés autour de la fosse. On amena deux autres condamnés, dont le regard suppliant semblait demander aide et secours, comme s'ils ne pouvaient admettre qu'on leur enlevât la vie! Pierre détourna encore une fois la tête; un bruit plus assourdissant frappa son oreille. La poitrine oppressée, il jeta un coup d'œil sur ceux qui l'entouraient, et lut sur toutes les figures le même sentiment de stupeur, d'horreur et de révolte, qui bouillonnait dans son cœur.
«Qui donc est cause de tout cela? Ils souffrent tous comme moi! murmurait-il.
—Tirailleurs du 86ème, en avant!» s'écria-t-on.
Le 5ème, son voisin, fut emmené seul. Pierre ne comprit pas, tant sa terreur était profonde, que lui et les autres étaient sauvés, et qu'ils n'avaient été conduits là que pour assister au supplice. Le cinquième, l'ouvrier en lévite, se rejeta violemment en arrière à l'attouchement des soldats et se cramponna à Pierre; Pierre tressaillit et s'arracha à l'étreinte de ce malheureux, qui ne pouvait plus se tenir sur ses jambes: on l'avait saisi par les bras et on le traînait. Il criait à tue-tête, mais, une fois devant le poteau, il se tut, comme s'il comprenait que ses cris étaient inutiles, ou comme s'il espérait qu'on l'épargnerait. La curiosité de Pierre l'emporta sur l'horreur, il ne détourna pas la tête, et ne ferma pas les yeux; l'émotion qu'il éprouvait, et qu'il sentait partagée par la foule, était arrivée à son paroxysme. Le condamné, devenu calme, boutonna sa lévite, frotta ses pieds nus l'un contre l'autre et arrangea lui-même le nœud du bandeau. Puis, lorsqu'on l'eut adossé au poteau sanglant, il se redressa tout droit, se mit d'aplomb sur ses jambes, sans rien perdre de sa tranquillité, Pierre suivait ses moindres mouvements sans pouvoir en détacher les yeux. Il faut supposer qu'il y eut un commandement de donné et qu'à ce commandement répondirent douze coups de fusil, mais il ne put jamais se rappeler plus tard les avoir entendus; il vit tout d'un coup le corps de l'ouvrier s'affaisser, le sang jaillir à deux endroits, les cordes céder sous le poids du cadavre, la tête se pencher, les jambes se replier et donner à l'agonisant une pose étrangement contournée. Personne ne le soutenait, ceux qui l'entouraient avaient subitement pâli, et voyait trembler la lèvre du vieux soldat à moustache blanche qui détachait les cordes; le corps s'affaissa, les soldats s'en emparèrent gauchement, le traînèrent derrière le poteau et le poussèrent brusquement dans la fosse. Ils avaient l'air eux-mêmes de criminels qui se hâtent de cacher les traces de leur crime. Pierre jeta un regard sur cette fosse, et aperçut le cadavre de l'ouvrier, dont les genoux touchaient la tête et dont une épaule dépassait l'autre; cette épaule, secouée par des mouvements convulsifs, se levait et s'abaissait lentement, mais les pelletées de terre tombaient, sans relâche, et s'entassaient en le recouvrant. Un des soldats appela Pierre d'une voix impatiente et irritée, il ne l'écouta pas et resta rivé au sol. Lorsque la fosse fut comblée, on entendit un autre commandement, Pierre fut ramené à sa place, les soldats firent demi-tour à droite et défilèrent au pas devant le poteau. Vingt-quatre soldats, dont les armes étaient déchargées, regagnèrent leur rang à mesure que la compagnie passait devant eux. Tous rentrèrent, à l'exception d'un seul, d'un jeune soldat, pâle comme un mort, qui avec son shako renversé sur la nuque, son fusil abaissé, était resté immobile à côté de la fosse à l'endroit même où il avait tiré; il chancelait comme un homme ivre, et se jetait tantôt en avant et tantôt en arrière pour retrouver son équilibre. Un vieux sous-officier courut à lui, le saisit par l'épaule et l'entraîna dans la compagnie. La foule se dispersait peu à peu, chacun marchait la tête inclinée et en silence.
«Ça leur apprendra, à ces gredins d'incendiaires!» dit un Français.
Pierre se retourna pour voir qui venait de parler: c'était un soldat; il essayait de se consoler de ce qu'il avait fait, mais sa phrase resta inachevée et il s'éloigna avec un geste de découragement.
On sépara Pierre de ses compagnons et on le laissa seul dans une petite église dévastée. Vers le soir, le sous-officier de garde et deux soldats vinrent lui annoncer qu'il était gracié, et qu'on allait le réunir aux prisonniers de guerre. Il les suivit sans comprendre; on le conduisit vers des baraques construites en planches, à moitié brûlées, et on l'introduisit dans l'une d'elles. Il y faisait sombre: une vingtaine d'hommes l'entourèrent, sans qu'il pût deviner à qui il avait affaire et ce qu'on lui voulait. Il entendait des mots, il répondait à des questions, il voyait et regardait toutes ces figures..., mais sa pensée ne fonctionnait plus que comme une machine.
Depuis le moment où il avait vu commettre par des exécuteurs aveugles ces terribles assassinats, on aurait dit que le nerf qui donnait le sens et la vie à tout ce qu'il voyait avait été violemment arraché de son cerveau, et que tout s'était écroulé autour de lui! Quoiqu'il ne s'en rendît pas encore compte, cet instant avait suffi pour éteindre dans son cœur la foi dans la perfection de la création, dans l'âme humaine, dans la sienne et dans l'existence de Dieu. Pierre avait déjà passé par un état semblable, mais jamais il n'en avait ressenti aussi vivement les effets. Jadis les doutes qui l'assaillaient prenaient leur source dans ses propres fautes, et alors il cherchait le remède en lui-même, mais, à cette heure, ce n'était plus à lui qu'il pouvait s'en prendre de cet effondrement de ses croyances, qui ne laissait après lui que des ruines et des décombres sans nom, et il ne lui était plus possible désormais de croire à la vie!
On l'installa dans un coin de la baraque, au milieu d'un groupe de gens que sa présence semblait amuser et distraire. Silencieux et immobile, assis sur de la paille, le dos contre la charpente, il ouvrait et refermait les yeux, toujours poursuivi par l'effroyable vision des victimes et de ceux qui avaient été leurs bourreaux malgré eux. Son voisin immédiat était un petit homme plié en deux, dont la présence ne se trahit tout d'abord que par la forte odeur de transpiration qui s'exhalait de sa personne à chacun de ses mouvements. L'obscurité empêchait Pierre de le voir, mais il sentait instinctivement qu'il relevait souvent la tête pour le regarder. Concentrant sur lui toute son attention, il finit par s'apercevoir que cet homme se déchaussait, et la façon dont il s'y prenait l'intéressa. Dénouant l'étroite bande de toile qui enveloppait ses pieds, il la roulait lentement et avec soin, pour recommencer ensuite la même opération avec l'autre pied, tout en regardant Pierre à la dérobée. Ces mouvements tranquilles, se succédant avec régularité, exercèrent une influence calmante sur ses nerfs. Le petit homme, se mettant bien à l'aise dans son coin, lui adressa la parole.
«Avez-vous supporté beaucoup de misère, bârine?» lui dit-il. Il y avait dans sa voix traînante un tel accent de simplicité et d'affectueuse bonté, que Pierre, au moment de lui répondre, sentit les larmes le gagner. Le petit homme le devina, et, pour lui donner le temps de se remettre, il continua: «Eh! mon ami, ne prends donc pas ça à cœur!... On souffre une heure et l'on vit un siècle. Dieu merci, nous ne sommes pas encore morts! Parmi les hommes il y en a de bons et de mauvais!» Et, tout en parlant, il se leva vivement et s'éloigna.
«Ah! coquin, te voilà donc revenu? dit tout à coup cette voix sympathique, à l'autre bout de la baraque. «Ah! ah! tu es revenu, tu as bonne mémoire,» continua l'homme en repoussant de la main un petit chien qui sautait après lui; il revint à sa place, en tenant à la main un paquet enveloppé d'un chiffon.
«Voilà, bârine, vous mangerez, n'est-ce pas? dit-il en défaisant le paquet et en offrant à Pierre des pommes de terre cuites du four. Nous avons eu une soupe à midi, mais ces pommes de terre sont excellentes!»
Rien que l'odeur fit déjà plaisir à Pierre, qui n'avait pas mangé de la journée; il le remercia en acceptant.
«Eh bien, ça va?» dit le petit homme en prenant une pomme de terre à son tour.
Il la coupa en deux, la saupoudra d'un peu de sel pris dans le chiffon et la lui offrit.
«C'est une bonne chose que les pommes de terre. Mangez-en.» Et Pierre crut n'avoir jamais rien mangé de meilleur!
«Tout cela n'est rien, dit-il, mais pourquoi ont-ils fusillé ces malheureux?... le dernier n'avait que vingt ans!
—Chut! chut! murmura le petit homme. Dites donc, bârine, pourquoi êtes-vous resté à Moscou?
—Je ne croyais pas qu'ils viendraient si vite. J'y suis resté par hasard.
—Et comment donc se sont-ils emparés de toi? dans ta maison?
—J'étais allé voir l'incendie, c'est là qu'ils m'ont pris et condamné comme incendiaire.
—L'injustice est là où est la justice, dit le petit homme.
—Et toi, tu es depuis longtemps ici?
—Moi? depuis dimanche; on m'a tiré de l'hôpital.
—Tu es donc soldat?
—Soldat du régiment d'Apchéron. Je me mourais de la fièvre: on ne nous avait rien dit! Nous étions là vingt camarades couchés et ne sachant rien de rien.
—Eh bien, tu t'ennuies ici maintenant?
—Comment ne pas s'ennuyer? On m'appelle Platon Karataïew, dit-il, afin de rendre la conversation plus facile entre Pierre et lui, et les camarades m'ont surnommé «le Petit Faucon».... Comment ne pas être triste? Moscou est la mère de toutes les villes! Mais dites-moi, bârine, vous avez sans doute des terres et une maison, votre verre doit être plein... vous avez aussi une femme peut-être?... Et les vieux parents, sont-ils vivants?»
Quoique Pierre ne le vît pas, il sentait que son interlocuteur lui souriait amicalement, tant il lui parut chagrin en apprenant qu'il n'avait pas de parents, surtout pas de mère!
«La femme pour le bon conseil, la belle-mère pour le bon accueil... mais rien ne remplace la vraie mère! Et des enfants, en as-tu?»
La réponse négative de Pierre lui fit de la peine, et il hâta d'ajouter:
«Vous êtes jeunes tous deux, le bon Dieu vous en donnera, vivez seulement en bonne intelligence.
—Oh! maintenant ça m'est bien indifférent, répondit Pierre malgré lui.
—Eh! mon camarade, on n'échappe ni à la besace ni à la prison! Vois-tu, mon ami, continua-t-il en toussant pour s'éclaircir la voix et mieux se disposer à faire un long récit, le bien du propriétaire était beau, nous avions beaucoup de terres, les paysans étaient à leur aise, et nous-mêmes aussi, grâce à Dieu. Le blé rendait sept pour un, nous vivions comme de bons chrétiens; voilà qu'un jour...» Et Platon Karataïew raconta comme quoi, ayant été attrapé par le garde forestier d'un bois voisin, il avait été fouetté, jugé et enrôlé comme soldat.
«Eh bien, quoi, mon ami! dit-il en souriant: on croyait au malheur, et c'est la joie qui est venue. Si je n'avais pas péché, c'est mon frère qui serait parti, en laissant derrière lui cinq enfants. Quant à moi, je ne laissais qu'une femme.... J'avais bien une petite fille, mais le bon Dieu me l'avait déjà reprise. J'y suis retourné en congé: que te dirai-je? Ils vivent mieux qu'alors, et il y a beaucoup de bouches à nourrir; les femmes étaient à la maison, les deux frères en voyage. Michel, le cadet, était seul resté!... Et le père me dit: «Pour moi, mes enfants sont tous égaux! N'importe quel doigt on mord, la douleur est la même. Si on n'avait pas rasé Platon, c'eût été le tour de Michel.» Alors, croirais-tu, il nous a réunis devant les images: «Michel, me dit-il, viens ici, incline-toi jusqu'à terre devant Lui, et toi, aussi, femme, ainsi que vous, petits enfants...» M'avez-vous compris?... C'est ainsi, mon ami, le hasard fait son choix, et nous jugeons, nous nous plaignons.... Notre bonheur est comme de l'eau dans une nasse: on la traîne, elle est gonflée; on la retire, elle est vide!»
Après quelques instants de silence, Platon se leva.
«Tu veux peut-être dormir?» Et il commença à se signer rapidement en marmottant: «Seigneur Jésus-Christ, saint Nicolas, bienheureux Florus et Laure, ayez pitié de nous!» Il toucha la terre du front, se releva, soupira, se recoucha sur la paille et se couvrit de sa capote.
«Quelle est donc cette prière que tu viens de dire?
—Quoi? murmura Platon, déjà à moitié endormi. J'ai prié, voilà tout.... Est-ce que tu ne pries pas?
—Certainement, je prie; mais que disais-tu de Florus et de Laure?
—Comment! ne sont-ils pas les patrons des chevaux? Il ne faut pas oublier les animaux; vois-tu ce coquin, il est venu s'abriter et se réchauffer ici,» ajouta-t-il en passant sa main sur le chien, qui s'était roulé à ses pieds.
Puis il se retourna et s'endormit tout à fait.
Tandis qu'au dehors on entendait des pleurs et des cris dans le lointain, et que, par les fentes des planches mal jointes de la baraque, passait la lueur sinistre de l'incendie, à l'intérieur tout était sombre, calme et tranquille. Pierre fut longtemps à s'endormir: les yeux grands ouverts dans les ténèbres, il écoutait machinalement les ronflements sonores de Platon, et il sentait que le monde de croyances qui s'était écroulé dans son âme renaissait plus beau que jamais en lui et reposait sur les bases désormais inébranlables.
Pierre passa quatre semaines dans cette baraque avec vingt-trois soldats, trois officiers, et deux fonctionnaires, prisonniers comme lui. Ces jours laissèrent à peine une trace dans sa mémoire: seule la figure de Platon y resta comme un de ses plus chers et de ses plus vifs souvenirs, comme la personnification la plus complète de tout ce qui est véritablement russe, bon et honnête.
Platon Karataïew avait environ cinquante ans, à en juger par le nombre des campagnes auxquelles il avait pris part; lui même n'aurait pu dire au juste son âge, et lorsqu'il riait, ce qui lui arrivait du reste souvent, il laissait voir deux rangées de dents blanches et saines; sa barbe et ses cheveux n'avaient pas un poil gris, et son corps portait l'empreinte de l'agilité, de la résolution, et surtout du stoïcisme. Malgré les nombreuses petites rides dont elle était sillonnée, sa figure avait une expression touchante de naïveté, de jeunesse et d'innocence. Quand il parlait de sa voix douce et chantante, ses discours coulaient de source; il ne pensait jamais à ce qu'il avait dit ou à ce qu'il allait dire, et la vivacité et la justesse de ses inflexions leur donnaient une persuasion pénétrante. Soir et matin, en se couchant et en se levant, il disait: «Mon Dieu, fais-moi dormir comme une pierre et fais-moi lever comme un kalatch[26].» Effectivement, à peine couché, il s'endormait d'un sommeil de plomb, et le matin, en se réveillant, il était léger et dispos, et prêt à toute besogne. Il savait tout faire, ni très bien ni très mal: il cuisinait, cousait, rabotait, raccommodait ses bottes, et, toujours occupé à quelque travail, il ne se permettait de causer et de chanter que la nuit. Il ne chantait pas comme le chanteur qui sait qu'on l'écoute, mais comme les oiseaux du bon Dieu, car il en avait besoin comme de s'étendre et de marcher. Son chant était tendre, doux, plaintif, presque féminin, en harmonie enfin avec sa physionomie sérieuse. Lorsque, après quelques semaines de prison, sa barbe eut repoussé, il avait l'air de s'être débarrassé de tout ce qui n'était pas lui, de la figure d'emprunt que lui avait faite sa vie de soldat, et d'être redevenu, comme devant, un paysan et un homme du peuple. «Soldat en congé fait une chemise de son caleçon,» disait-il; il ne parlait pas volontiers de ses années de service et répétait avec orgueil que jamais il n'avait été fouetté. Lorsqu'il contait, c'était le plus souvent quelque épisode, cher à son cœur, de sa vie passée; les proverbes dont il émaillait ses histoires n'étaient ni inconvenants ni hardis, comme ceux de ses camarades; il se servait d'expressions populaires qui, employées isolément, n'ont aucune couleur, et, placées à propos, frappent par leur profonde sagesse; elles prenaient, en passant par sa bouche, une valeur toute nouvelle.
Aux yeux des autres prisonniers, Platon n'était qu'un simple soldat, qu'on plaisantait à l'occasion, qu'on envoyait à tout propos faire des commissions; mais, pour Pierre, il resta à tout jamais le type accompli de l'esprit de simplicité et de vérité, ainsi qu'il l'avait tout d'abord deviné, dès la première nuit passée à ses côtés.
La princesse Marie, ayant appris de Rostow que son frère se trouvait à Yaroslaw avec sa famille, se décida, malgré les représentations de sa tante, à aller le joindre et à emmener son neveu. Les difficultés de la route ne l'arrêtèrent pas un instant. Son devoir était tout tracé: elle avait à soigner son frère malade, mourant peut-être, et à lui amener son fils. Si le prince André ne la demandait pas, c'est que sans doute il en était empêché par son extrême faiblesse ou bien par la crainte que lui inspirait, pour elle et pour son enfant, ce long et pénible voyage. Quelques jours lui suffirent pour terminer ses préparatifs. Ses équipages consistaient en une grande voiture qui lui avait servi à faire le trajet jusqu'à Voronège, une britchka et un fourgon. Sa suite se composait de Mlle Bourrienne, du petit Nicolas et de son gouverneur, de la vieille bonne, de trois femmes de chambre, du vieux Tikhone, d'un jeune laquais et d'un heiduque, que sa tante lui avait prêté pour l'accompagner. Il ne lui était pas possible de prendre le chemin habituel; aussi, en faisant un détour par Lipetsk, Riazan, Vladimir, où elle n'avait même pas l'espoir de trouver des chevaux de poste, elle entreprenait un voyage d'autant plus dangereux que les Français, disait-on, s'étaient montrés aux environs de Riazan. Mlle Bourrienne, Dessalles et les gens de la princesse Marie furent étonnés de sa fermeté et de son activité incessante. Couchée après les autres et levée la première, aucun obstacle ne l'arrêta pendant ce long trajet, et, grâce à cette énergie qui soutenait le moral de chacun, on arriva à Yaroslaw à la fin de la seconde semaine.
Les derniers temps de son séjour à Voronège lui avaient apporté le plus grand bonheur de sa vie: son amour pour Rostow ne la tourmentait plus, mais remplissait toute son âme, dont il semblait faire aujourd'hui partie intégrante. La lutte avait cessé, car, sans se l'avouer à elle-même, elle était sûre, depuis sa dernière entrevue avec Nicolas, d'aimer et d'être aimée. Il n'avait fait aucune allusion au rétablissement des anciennes relations entre Natacha et le prince André s'il venait à guérir, mais la princesse Marie devina qu'il en était profondément préoccupé. Sa manière d'être, tendre, réservée, affectueuse, n'avait pas changé. Il semblait, au contraire, se réjouir de ce que cette parenté éventuelle lui donnait la liberté de témoigner une amitié où la princesse Marie avait bien vite deviné de l'amour. Elle sentait qu'elle aimait pour la première et la dernière fois de sa vie, et, heureuse de se voir aimée, elle jouissait avec sérénité de son bonheur.
Ce calme ne l'empêchait pas d'éprouver un vif chagrin de la triste situation de son frère, et lui permettait, au contraire, de s'y livrer tout entière. La douleur empreinte sur sa figure défaite et désespérée faisait craindre à son entourage qu'elle ne tombât sérieusement malade, mais les difficultés et les soucis de la route doublèrent au contraire ses forces en la distrayant et en la forçant à oublier, momentanément du moins, le but de son voyage. Toutefois, en approchant de la ville, à la pensée que, dans quelques heures à peine, ses craintes allaient être confirmées, son émotion ne connut plus de bornes. L'heiduque fut envoyé en avant pour découvrir le logement des Rostow et s'informer de l'état du prince André. Sa commission une fois faite, il revint sur ses pas et rejoignit la voiture au moment où elle entrait en ville. La pâleur mortelle de la princesse Marie, qui avait passé la tête par la portière, le terrifia.
«J'ai tous les renseignements que vous désirez, Excellence: la famille Rostow demeure, pas loin d'ici, dans la maison du marchand Bronnikow, sur le bord même du Volga.»
La princesse Marie continuait à le regarder fixement, en cherchant avec effroi pourquoi il ne répondait pas à sa principale question: «Et mon frère?» Mlle Bourrienne s'en chargea.
«Comment va le prince? dit-elle.
—Son Excellence est avec la famille.
—Il est donc vivant? se dit la princesse.... Comment va-t-il? continua-t-elle tout haut.
—Les domestiques disent que c'est toujours la même chose,»
Qu'est-ce que cela pouvait signifier? Elle eut peur de le demander, et jeta un coup d'œil sur son neveu, assis en face d'elle: l'enfant était tout joyeux d'arriver dans une grande ville; alors elle baissa la tête et ne la releva plus que lorsque la lourde voiture, se balançant et criant sur ses ressorts, s'arrêta tout à coup. Le marchepied fut abaissé avec bruit, et la portière s'ouvrit. Elle aperçut à gauche une large nappe d'eau, c'était le fleuve; à droite, un perron sur lequel se tenaient plusieurs domestiques et une jeune fille au teint frais et rose, dont la jolie figure, couronnée d'une large tresse de cheveux noirs, semblait sourire à contre-cœur: cette jeune fille était Sonia. La princesse monta vivement les degrés, tandis que Sonia lui disait d'un air embarrassé:
«Par ici, par ici!» Et elle se trouva tout à coup dans le vestibule, en face d'une femme âgée, au type oriental, qui venait avec empressement au devant d'elle.
C'était la comtesse, qui, bouleversée par l'émotion, l'entoura de ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises:
«Mon enfant, je vous aime, je vous connais depuis longtemps!»
La princesse Marie comprit qui elle était et sentit qu'il fallait répondre à son effusion. Ne sachant trop que dire, elle murmura quelques paroles en français et demanda:
«Et lui, comment est-il?
—Le docteur assure qu'il n'y a plus de danger, reprit la comtesse en levant les yeux au ciel, et en poussant un soupir qui contredisait ses paroles.
—Où est-il? Puis-je le voir?
—Certainement, à l'instant, mon amie.... Est-ce son fils? ajouta la comtesse, en voyant entrer Nicolas avec son gouverneur. Quel charmant enfant! La maison est grande, il y aura place pour tout le monde.»
Tout en caressant le petit garçon, la comtesse les emmena dans le salon où Sonia causait avec Mlle Bourrienne. Le comte vint saluer la princesse Marie, qui le trouva très changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Il était alors vif, gai, plein d'assurance; aujourd'hui elle retrouvait un homme brisé, effaré, qui faisait peine à voir. En lui parlant, il jetait sur ceux qui l'entouraient des regards à la dérobée, comme pour juger de l'effet de ses paroles. Après le désastre de Moscou et sa propre ruine, jeté hors du milieu et des habitudes qui faisaient toute son existence, il se sentait désorienté et avait, pour ainsi dire, perdu sa place dans la vie.
Malgré son ardent désir de voir au plus tôt son frère, et le dépit que lui causaient, dans un tel moment, les politesses qu'on lui faisait et les compliments qu'on adressait à son neveu, elle observait ce qui se passait autour d'elle. Elle comprit qu'elle ne pouvait faire moins que de se conformer provisoirement à ce nouvel ordre de choses et d'en accepter, sans amertume, toutes les conséquences.
«C'est ma nièce, dit le comte en lui présentant Sonia. Je crois, princesse, que vous ne la connaissez pas?»
Elle se retourna et embrassa Sonia, en essayant d'étouffer le sentiment d'inimitié instinctive qu'elle avait ressenti à sa vue. En se prolongeant outre mesure, ces cérémonies banales finirent par lui faire éprouver un sentiment pénible, accru encore par le manque d'harmonie entre ses dispositions intimes et celles de cet entourage.
«Où est-il? demanda-t-elle encore une fois en s'adressant à tout le monde.
—Il est en bas; Natacha est auprès de lui, répondit Sonia en rougissant. Vous êtes sans doute fatiguée, princesse?»
Des larmes d'impatience lui montèrent aux yeux; se détournant, elle allait demander à la comtesse la permission de se rendre chez son frère, lorsque des pas légers se firent entendre. C'était Natacha qui accourait, cette Natacha qui lui avait tant déplu lors de leur première entrevue; mais il lui suffit de jeter un coup d'œil sur elle pour sentir que celle-là du moins, sympathisait complètement avec elle, et qu'elle partageait sincèrement sa douleur. Elle se précipita vers elle, l'embrassa et éclata en sanglots sur son épaule. Lorsque Natacha, assise au chevet du prince André, avait été informée de l'arrivée de la princesse, elle avait doucement quitté la chambre pour courir à sa rencontre. Son visage ému n'exprimait qu'un amour sans bornes pour lui, pour elle, pour tous ceux qui tenaient de près à celui qui lui était cher, une compassion infinie pour les autres, et un désir passionné de se sacrifier tout entière pour ceux qui souffraient! La pensée égoïste d'unir à jamais son avenir à celui du prince André n'existait plus dans son cœur. L'instinct si délicat de la princesse Marie le lui fit deviner au premier regard, et cette découverte diminua l'amertume de ses larmes.
«Allons chez lui, Marie,» dit Natacha en l'entraînant dans une autre pièce. La princesse releva la tête et s'essuya les yeux, mais, au moment de lui poser une question, elle s'arrêta. Elle sentait que la parole serait impuissante à l'exprimer ou à y répondre, et qu'elle lirait sur la physionomie et dans les yeux de Natacha tout ce qu'elle désirait apprendre.
De son côté, Natacha était pleine d'anxiété et de doutes: fallait-il ou ne fallait-il pas lui dire ce qu'elle savait? Comment taire la vérité à ces yeux si lumineux qui la pénétraient jusqu'au fond du cœur, et qu'on ne pouvait tromper? Les lèvres de Natacha tremblèrent, sa bouche se contracta, et, éclatant en sanglots, elle se cacha le visage. La princesse Marie avait compris! Néanmoins, se refusant encore à perdre tout espoir, elle lui demanda en quel état se trouvait la plaie et depuis quand l'état général avait empiré.
«Vous... vous le verrez,» dit Natacha en pleurant.
Elles restèrent quelques instants dans la chambre voisine de celle du malade, afin de se remettre de leur émotion.
«Quand est-ce arrivé?» demanda la princesse Marie.
Natacha lui raconta comment, dès le début, la fièvre et les souffrances avaient fait craindre une issue malheureuse; ensuite elles s'étaient calmées, bien que le docteur redoutât toujours la gangrène, mais ce danger avait été également écarté; à leur arrivée à Yaroslaw, la suppuration s'était produite, le docteur avait encore espéré lui voir suivre un cours régulier; puis la fièvre avait repris, sans toutefois provoquer de craintes sérieuses.
«Enfin, depuis deux jours, dit Natacha en retenant ses sanglots, «cela» est survenu tout à coup... je n'en connais pas la raison et vous verrez vous-même.
—La faiblesse est-elle grande? A-t-il beaucoup maigri?
—Non, ce n'est pas tout cela, c'est pire, vous verrez.... Marie, il est trop bon, il est trop bon pour ce monde, il ne peut pas vivre, et alors...»
Lorsque Natacha ouvrit la porte, en laissant passer la princesse Marie devant elle, la princesse, suffoquée par les larmes malgré tous ses efforts pour les maîtriser, pressentit qu'elle n'aurait pas la force de voir son frère sans pleurer. Elle savait bien ce que signifiaient les paroles de Natacha et «ce» qui était survenu à son frère depuis deux jours. Elle avait compris que cette disposition, pleine d'humilité et de tendresse, était l'avant-coureur de la mort. Elle revit, dans son imagination la figure de son petit André telle qu'elle l'avait connue dans son enfance, et dont l'expression douce et affectueuse la touchait si vivement, lorsque plus tard elle la retrouvait encore en lui; elle prévoyait qu'il la recevrait avec des paroles tendres et émues comme celles que son père lui avait adressées à son lit de mort, et que malgré tous ses efforts elle fondrait en larmes; mais enfin il fallait, tôt ou tard, en venir là, et elle entra résolument dans la chambre.
Couché sur un large sofa, soutenu par une pile de coussins, en robe de chambre fourrée de petit-gris, maigre et pâle, tenant son mouchoir dans une de ses mains d'une blancheur diaphane, tandis qu'il passait doucement l'autre sur sa fine et longue moustache, le prince André tourna ses yeux vers celles qui entraient. La princesse Marie ralentit involontairement son pas; quand elle vit l'expression de la physionomie et du regard de son frère, ses sanglots s'arrêtèrent, ses larmes se séchèrent, et elle eut peur, comme une coupable. «Suis-je donc coupable?» se dit-elle. «Tu l'es, parce que tu es pleine de vie et d'avenir, tandis que moi...» lui répondit l'œil froid et sévère du prince André, et dans ce regard profond, qui s'absorbait en lui-même, il y avait quelque chose d'hostile, lorsqu'il le tourna lentement de leur côté.
«Bonjour, Marie, comment es-tu arrivée jusqu'ici?» lui demanda-t-il en l'embrassant, et d'une voix qui, comme son regard, semblait ne plus lui appartenir.
Un cri désespéré aurait moins terrifié la princesse Marie que le timbre de cette voix.
«As-tu amené le petit? demanda-t-il avec douceur et en faisant un visible effort de mémoire.
—Comment te sens-tu à présent? demanda la princesse Marie, surprise d'avoir trouvé quelque chose à dire.
—Demande-le au docteur, ma chère,» et, cherchant à être amical, il ajouta, en remuant machinalement les lèvres:
«Merci, chère amie, d'être venue!»
Sa sœur lui serra la main, et cette étreinte lui fit froncer imperceptiblement le sourcil. Il garda le silence, elle ne savait plus que dire. Dans ses paroles, dans sa voix, dans ses yeux surtout, se lisait ce dégagement de la vie, si terrible à constater chez les mourants, quand on jouit soi-même de toute sa santé. Il n'y prenait plus d'intérêt, non parce qu'il ne pouvait la comprendre, mais parce qu'il s'abîmait dans un monde inconnu que les vivants ne pouvaient voir et qui le détachait d'eux.
«Quel étrange jeu de la destinée que notre réunion! dit-il en rompant le silence et en lui montrant Natacha.... Elle me soigne, comme tu vois.»
La princesse Marie l'écoutait avec stupeur. Comment son frère, si délicat dans ses sentiments, avait-il pu parler ainsi en présence de celle qu'il aimait et dont il était aimé? S'il avait cru pouvoir revenir à la vie, il n'aurait pas employé ce ton de blessante froideur. La seule explication plausible, c'est que tout lui devenait indifférent, parce que quelque chose d'autre, et de plus important, se révélait à lui.
La conversation, gênée, tendue, tombait à chaque instant.
«Marie a passé par Riazan,» dit Natacha. Le prince André ne fut pas étonné de ce qu'elle appelait sa sœur par son nom; Natacha s'en aperçut elle-même pour la première fois.
«Eh bien? demanda-t-il.
—On lui a raconté que Moscou est incendié, complètement incendié, et que...» Natacha s'arrêta en voyant qu'il faisait de vains efforts pour écouter.
—Oui, on le dit, murmura-t-il, c'est bien triste!...» et, regardant dans le vague, il tira sa moustache.
«Et toi, Marie, tu as rencontré le comte Nicolas? demanda le prince André.... Il a écrit aux siens que tu lui avais beaucoup plu, poursuivit-il nettement, sans avoir la force de comprendre la portée de cette phrase pour ceux qui vivaient de la vie habituelle. Si lui, de son côté, t'avait plu, ce serait très bien, tu l'épouserais!» La princesse Marie, en entendant ces paroles, comprit quelle distance le séparait déjà de ce monde.
—Pourquoi parler de moi? dit-elle avec calme et en jetant un regard à Natacha, qui ne leva pas les yeux. Le silence continua.
—André, veux-tu... demanda tout à coup la princesse Marie d'une voix tremblante... veux-tu voir l'enfant? Il n'a fait que demander après toi.»
Le prince André eut un sourire imperceptible; sa sœur, qui connaissait si bien chaque expression de son visage, comprit avec terreur qu'il ne souriait ni de joie ni de tendresse, et que c'était plutôt une ironie à son adresse, pour avoir employé un dernier moyen de réveiller le sentiment qui s'éteignait peu à peu en lui. «Oui, je serai bien aise de le voir.... Se porte-t-il bien?»
On amena l'enfant. Effrayé à la vue de son père, qui l'embrassa, il ne savait trop que lui dire, mais il ne pleura pas, parce que personne ne pleurait dans la chambre. Dès qu'il fut sorti, la princesse Marie s'approcha de son frère, et, ne pouvant se contenir plus longtemps, fondit en larmes.
Le prince André la regarda fixement.
«Tu pleures sur lui,» dit-il.
La princesse fit un signe affirmatif.
«Il ne faut pas pleurer ici,» ajouta-t-il sans s'émouvoir.
Il comprenait que sa sœur pleurait sur l'enfant qui allait devenir orphelin, et il essayait de se reprendre à la vie. «Oui, cela doit lui paraître bien triste, et c'est pourtant si simple!» se dit-il à lui-même. «Les oiseaux du ciel ne sèment pas, ne moissonnent pas, mais notre Père céleste les nourrit.» Il voulut d'abord répéter ce verset à sa sœur: «C'est inutile, pensa-t-il, elle le comprendrait autrement; les vivants ne peuvent admettre que tous ces sentiments si chers, que toutes ces pensées qui leur paraissent si importantes, n'importent guère! Oui, nous ne nous comprenons plus.» Et il se tut.
Le fils du prince André avait sept ans; il ne savait rien, pas même ses lettres, et cependant, eût-il été alors un homme fait et en pleine possession de ses facultés, il n'aurait, ni mieux ni plus profondément compris l'importance de la scène à laquelle il venait d'assister entre son père, la princesse Marie et Natacha. Celle-ci l'emmena. Il la suivit sans dire un mot, s'approcha d'elle en levant timidement sur elle ses beaux yeux pensifs, appuya sa tête contre sa poitrine; sa petite lèvre retroussée et vermeille trembla, et il pleura doucement.
À dater de ce jour, il évita Dessalles et la vieille comtesse qui cependant l'accablait de soins; il préférait rester seul, ou avec sa tante et Natacha, qu'il semblait avoir prise particulièrement en affection; il leur prodiguait à toutes deux des caresses silencieuses.
La princesse Marie, en sortant de chez son frère, avait perdu tout espoir; aussi ne reparla-t-elle plus à Natacha de la possibilité d'une guérison. Elles se relayaient auprès du divan du malade; la princesse ne pleurait pas, et elle adressait de ferventes prières à l'Être éternel et insondable, dont la présence se manifeste si vivement au chevet d'un mourant.
Le prince André sentait qu'il se mourait, qu'il était déjà mort à moitié, par la pleine conscience de son détachement de tout intérêt terrestre et par une étrange et radieuse sensation de bien-être dans son âme. Il attendait ce qu'il savait inévitable, sans hâte et sans inquiétude. Ce quelque chose de menaçant, d'éternel, d'inconnu et de lointain, qu'il n'avait jamais cessé de pressentir pendant toute sa vie, était maintenant là, tout près: il le devinait, il le touchait presque.
Jadis il redoutait la mort: deux fois il avait passé par cette douloureuse et terrible agonie de l'angoisse, et maintenant il ne la craignait plus comme il l'avait crainte, alors que ses yeux, captivés par les bois, les prairies, les champs et l'azur du ciel, voyaient venir la mort dans l'obus qui s'avançait en tournoyant. Revenu à lui dans l'ambulance, cette fleur d'amour éternel s'était épanouie au fond de son âme, délivrée pour quelques secondes du joug de la vie; libre et indépendant de la terre, toute crainte de la mort avait disparu en lui. Plus il s'absorbait dans la contemplation de cet avenir mystérieux qui se dévoilait devant lui, plus il se détachait inconsciemment de tout ce qui l'entourait, plus s'abaissait cette barrière qui sépare la vie de la mort et qui n'est terrible que par l'absence de l'amour. Qu'était-ce en effet que d'aimer tout et tous, de se dévouer par amour, si ce n'est de n'aimer personne en particulier et de vivre d'une vie divine et immatérielle? Il voyait venir sa fin avec indifférence et se disait:
«Tant mieux!»
Mais, après cette nuit de délire où celle qu'il désirait retrouver lui était apparue, après qu'elle eut appliqué ses lèvres sur sa main en la couvrant de ses larmes, l'amour pour une femme pénétra de nouveau dans son cœur et le rattacha à l'existence. Des pensées confuses et joyeuses venaient l'assaillir, et en se reportant au moment où, à l'ambulance, il avait aperçu Kouraguine à côté de lui, il se reconnaissait incapable de revenir aux sentiments qui l'avaient alors envahi. Tourmenté dans son délire par le désir de savoir s'il était encore de ce monde, il n'osait cependant le demander à ceux qui l'entouraient.
Sa maladie avait suivi son cours normal, et «ce quelque chose qui lui était survenu depuis deux jours», comme disait Natacha à la princesse Marie, n'était rien autre que la lutte suprême entre la vie et la mort.... C'était la mort qui était la plus forte, et ce renouveau d'amour qu'il ressentait pour Natacha n'était que l'aveu involontaire du prix qu'il attachait à la vie et la dernière révolte de son être contre la terreur de l'inconnu!
Un soir qu'il sommeillait, agité comme il l'était toujours à cette heure par une légère fièvre qui donnait une grande lucidité à ses idées, il éprouva soudain un sentiment de bonheur ineffable.
«Ah! se dit-il, c'est elle qui est entrée!»
C'était en effet Natacha, qui venait, à pas de loup, occuper sa place habituelle à son chevet, et dont il devinait instinctivement l'approche.
Assise de trois quarts dans un grand fauteuil, sa tête interceptait la lumière de la bougie; elle tricotait assidûment un bas, depuis le jour où le prince André lui avait dit que personne ne soigne les malades comme les vieilles femmes qui tricotent. Ce mouvement monotone exerçait, disait-il, une action calmante sur les nerfs. Les doigts agiles de la jeune fille maniaient rapidement les longues aiguilles, et il contemplait avec attendrissement le profil pensif de son visage incliné. Tout à coup le peloton de laine lui échappa. Natacha tressaillit, jeta un regard à la dérobée sur le malade et, étendant la main devant la bougie pour le préserver de la lumière, elle se pencha vivement pour ramasser son peloton, et reprit sa première pose. Il la regarda sans faire un mouvement, et il vit sa poitrine se soulever et s'abaisser tour à tour, pendant qu'elle cherchait tout doucement à reprendre haleine. Les premiers jours de leur réunion, il lui avait avoué que, s'il revenait à la vie, il remercierait éternellement Dieu pour cette blessure qui les avait ainsi réconciliés; mais depuis, il n'en avait plus reparlé.
«Cela peut-il arriver maintenant? pensait-il en prêtant l'oreille au léger bruit des aiguilles.... Pourquoi la destinée nous a-t-elle réunis, si c'est pour me faire mourir?... La vérité de la vie ne se serait-elle donc révélée à moi que pour me laisser dans le mensonge? Je l'aime plus que tout au monde, et puis-je m'empêcher de l'aimer?» se dit-il en poussant un profond gémissement, comme il en avait pris l'habitude pendant ses longues heures de souffrance. À cette plainte, Natacha posa son ouvrage sur la table, se pencha vers lui, et, voyant ses yeux brillants:
«Vous ne dormez pas? lui dit-elle.
—Non, il y a longtemps que je vous regarde; je vous ai sentie entrer. Personne comme vous ne me donne ce calme si doux... cette lumière!... J'aurais presque envie de pleurer de bonheur!»
Natacha se rapprocha encore plus près, et son visage s'illumina de joie et de passion.
«Natacha, je vous aime trop, je vous aime plus que tout au monde.
—Et moi...»
Elle détourna la tête un instant.
«Pourquoi donc trop?
—Pourquoi trop?... Eh bien, dites-moi la vérité, dites-moi ce que vous sentez au fond du cœur.... Vivrai-je? Qu'en pensez-vous?
—J'en suis sûre, j'en suis sûre!» s'écria Natacha en lui saisissant les deux mains avec une exaltation croissante.
Il se tut.
«Comme ce serait bien!» dit-il en lui baisant la main.
Natacha était heureuse; mais, se rappelant aussitôt qu'une émotion trop vive pouvait lui être fatale:
«Vous n'avez pas dormi, dit-elle en se maîtrisant.... Il faut dormir, je vous en prie.»
Il lui serra de nouveau la main, et elle reprit sa place. Deux fois elle se retourna, et, rencontrant chaque fois son regard, elle redoubla d'attention à son ouvrage, afin d'éviter de lever encore les yeux. Bientôt après il s'endormit.
Son sommeil ne fut pas de longue durée. Une sueur froide le réveilla.
Sa pensée recommençait à flotter entre la vie et la mort:
«L'amour, qu'est-ce que l'amour? se disait-il. L'amour est la négation de la mort, l'amour c'est la vie; tout ce que je comprends, je ne le comprends que par l'amour. Tout est là!... L'amour c'est Dieu, et mourir c'est le retour d'une parcelle d'amour, qui est moi, à la source générale et éternelle.»
Ces rêves lui semblaient consolants, mais ce n'étaient que des rêves qui passaient dans son cerveau sans y laisser l'ombre même de la réalité, et il se rendormit, encore en proie à mille idées confuses et agitées.
Il se vit en songe couché dans la chambre qu'il habitait. Il avait recouvré toute sa santé. Une foule de personnes inconnues défilaient devant lui. Il causait et discutait avec elles de choses et d'autres, et se disposait à les suivre il ne savait où, tout en se disant qu'il perdait son temps à des bagatelles, lorsqu'il avait à s'occuper de bien plus graves intérêts; et cependant il continuait à leur parler et à les étonner par de brillantes citations, qui pourtant n'avaient aucun sens.... Peu à peu ces figures s'évanouirent, et toute son attention se concentra sur la porte entr'ouverte de l'isba.... Parviendra-t-il à la fermer assez vite? «tout» dépend de cela. Il se lève, il s'en approche pour tirer le verrou, mais ses jambes fléchissent sous lui, et il sent qu'il n'arrivera pas à temps!... Réunissant toutes ses forces dans un effort suprême, il va se jeter en avant, lorsqu'une angoisse terrible l'étreint.... Cette angoisse, c'est la terreur de la mort.... C'est la mort qui est là, là, derrière la porte, et, au moment où il s'y traîne haletant, l'affreux spectre la pousse, l'enfonce et pénètre dans la chambre!... Cet être innommé, c'est la mort, la mort qui vient à lui, et il faut à tout prix qu'il lui échappe!... Il saisit la porte... la refermer n'est plus possible, mais, en rassemblant ce qui lui reste de forces, peut-être pourra-t-il du moins l'empêcher de passer?... Hélas! ses forces s'épuisent, il s'agite dans le vide, et la porte remue de nouveau!... Il tente une fois encore de résister à la pression du dehors.... Peine inutile!... Le spectre entre, il est entré... et le prince André se sent mourir!
À ce moment il comprit qu'il dormait, et, faisant un violent effort, il se réveilla...
«Oui, c'était bien là la mort!... Mourir et se réveiller! La mort est donc le réveil?»
Cette pensée passa comme un éclair dans son esprit, et un coin du voile qui lui dérobait encore l'inconnu se releva dans son âme! Il sentit son corps délivré des liens qui l'attachaient à la terre, et il éprouva un mystérieux bien-être, qui depuis lors ne le quitta plus!
Réveillé par la sueur froide qui l'inondait, il fit un mouvement. Natacha s'approcha et lui demanda ce qu'il désirait. Il ne comprit pas sa question et fixa sur elle un regard étrange. C'était «cela» dont elle avait parlé à la princesse Marie!... À dater de cette heure, la fièvre prit un caractère pernicieux, et, quoi qu'en pussent dire les médecins, elle ne pouvait plus se méprendre sur les symptômes moraux qui se développaient chez le malade avec une effroyable intensité.
Ses derniers jours et ses dernières heures s'écoulèrent paisibles et sans qu'il se produisît dans son état aucun nouvel incident.
La princesse Marie et Natacha ne le quittaient pas d'une minute, mais elles sentaient que leurs soins s'adressaient uniquement à ce qui ne serait bientôt plus pour elles qu'un cher et lointain souvenir, à son enveloppe matérielle, et que son esprit n'était déjà plus de ce monde. La violence de leurs sensations était telle, que le spectacle terrible de la mort n'avait pas de prise sur leurs âmes. Jugeant inutile d'aviver leur douleur, elles ne pleuraient, ni quand elles étaient à ses côtés, ni hors de sa présence, et, se trouvant impuissantes à exprimer par des paroles ce qu'elles éprouvaient, elles ne s'entretenaient plus de lui. Elles le voyaient s'abîmer lentement, avec calme, dans l'inconnu, et toutes deux savaient que c'était bien et que ce devait être ainsi.
Il se confessa, il communia, et prit congé des siens. Lorsqu'on lui amena son fils, il effleura sa joue de ses lèvres et se tourna, non pas par regret de la vie, mais parce qu'il supposait que c'était tout ce qu'on attendait de lui. On le pria cependant de bénir l'enfant: il le fit et jeta ensuite sur ceux qui l'entouraient un coup d'œil interrogateur. Il semblait leur demander s'il n'y avait pas encore quelque chose à faire; il rendit enfin le dernier soupir entre les bras de la princesse Marie et de Natacha.
«C'est fini!» dit sa sœur quelques secondes après.
Natacha se pencha sur lui, regarda ses yeux sans vie et les ferma.
«Où est-il à présent?» se demanda-t-elle. Lorsqu'il fut couché dans le cercueil, tous s'en approchèrent pour lui dire un dernier adieu. Le cœur de l'enfant était déchiré par une poignante surprise. Tous pleuraient; la comtesse et Sonia sur Natacha et sur celui qui n'était plus, et le vieux comte sur lui-même; il prévoyait qu'il aurait bientôt le même pas à franchir.
Natacha et la princesse Marie pleuraient également, non sur leur propre douleur, mais sous l'influence de l'émotion dont leur cœur débordait à la vue du mystère si solennel et si simple de la mort!
La corrélation des causes est incompréhensible pour l'esprit humain, mais le besoin de s'en rendre compte est inné dans le cœur de l'homme. Celui qui n'approfondit pas la raison d'être des événements s'empare de la première coïncidence qui le frappe pour s'écrier: «Voilà la cause!».
Mais lorsqu'on pénètre au fond du moindre fait historique, c'est-à-dire au fond des masses où il s'est produit, on constate que la volonté d'un individu, non seulement ne guide pas ces masses, mais qu'elle-même est constamment dirigée par une force supérieure. Si les événements historiques n'ont en réalité d'autre cause que le principe même de toute cause, ils sont néanmoins dirigés par des lois qui nous sont inconnues, ou que nous entrevoyons à peine et que nous ne saurions découvrir, sinon à la condition de renoncer à en voir le mobile dans la volonté d'un seul homme. C'est ainsi que la connaissance de la loi du mouvement des planètes n'est devenue possible que lorsque l'homme eut répudié l'idée de l'immobilité de la terre.
Après la bataille de Borodino, après que Moscou eût été occupé par l'ennemi et incendié, l'épisode le plus important de la guerre de 1812 serait, au dire des historiens, la marche de l'armée russe quittant la route de Riazan pour prendre celle de Kalouga et aller occuper le camp de Taroutino. Ils attribuent la gloire de cet exploit héroïque à différentes personnes, et les Français eux-mêmes, quand ils parlent de ce mouvement de flanc, vantent le génie dont les généraux russes ont fait preuve en cette occasion. Il est cependant impossible de voir là, avec les historiens, une profonde combinaison trouvée par un seul individu pour sauver la Russie et perdre Napoléon, et de découvrir dans ce fait la moindre trace de génie militaire. Une grande intelligence n'est pas nécessaire en effet pour concevoir que la meilleure position d'une armée non attaquée est de s'établir là où elle est sûre de trouver des approvisionnements. L'enfant le moins intelligent aurait deviné, en 1812, que la route de Kalouga offrait, après la retraite de l'armée, les plus grands avantages. Par quelle filière de déductions Messieurs les historiens arrivent-ils donc à découvrir dans cette manœuvre une combinaison des plus habiles? Où donc voient-ils que le salut de la Russie et la perte de l'ennemi en ont été les résultats? Cette marche de flanc pouvait au contraire, par suite des circonstances qui l'ont précédée, qui l'ont accompagnée et qui en ont été la conséquence, devenir la perte des Russes et le salut des Français; il n'en résulte donc pas que ce mouvement ait eu une influence favorable sur la situation de l'armée. Si cette marche n'avait pas coïncidé avec d'autres circonstances, elle n'aurait produit rien de bon. Que serait-il arrivé si Moscou n'avait pas brûlé, si Murat n'avait pas perdu de vue les Russes, si Napoléon n'était pas resté inactif, si l'armée russe avait livré bataille en quittant Moscou, selon le conseil de Bennigsen et de Barclay, si Napoléon avait, en s'approchant de Taroutino, attaqué les Russes avec le dixième de l'énergie qu'il avait dépensée à Smolensk, si les Français avaient marché sur Pétersbourg?... etc., etc. Dans ces conditions, le salut se serait tourné en désastre. Comment donc se fait-il que ceux qui ont étudié l'histoire ferment les yeux à l'évidence, en attribuant cette marche à la volonté d'un seul homme? car personne n'avait mûri et préparé cette manœuvre à l'avance; et, à l'heure où elle s'est accomplie, elle était tout bonnement le résultat forcé de l'ensemble des circonstances, et l'on ne s'est rendu compte de toutes ses conséquences que lorsqu'elle fut tombée dans le domaine du passé.
Lors du conseil qui se tint à Fili, l'opinion des chefs militaires russes fut en général pour la retraite en ligne droite sur le chemin de Nijni-Novgorod. On trouve des preuves surabondantes de ce fait dans le nombre des voix qui appuyèrent cet avis, et surtout dans la conversation qui eut lieu, après le conseil, entre le commandant en chef et Lanskoï, chef de l'intendance. Lanskoï annonça, dans son rapport, que les vivres pour l'armée étaient réunis principalement le long de l'Oka, dans les gouvernements de Toula et de Kazan; donc, en cas de retraite sur Nijni, le transport des approvisionnements pour l'armée serait intercepté par la rivière qu'on ne pouvait leur faire traverser à l'entrée de l'hiver. Ce fut la première considération qui fit abandonner le plan primitif, en somme le plus naturel. L'armée se tint donc à portée des vivres. Puis l'inaction des Français, qui avaient perdu la trace des Russes, la nécessité de couvrir et de défendre les manufactures d'armes, et surtout l'avantage d'être à portée des vivres, forcèrent l'armée à incliner davantage vers le sud. Après avoir passé sur la route de Toula par un mouvement désespéré, les chefs de l'armée pensaient s'arrêter à Podolsk, mais l'apparition des troupes françaises, d'autres circonstances, et entre autres l'abondance des subsistances à Kalouga, engagèrent l'armée à continuer sa marche vers le sud, et à passer de la route de Toula sur celle de Kalouga, en se dirigeant vers Taroutino. De même qu'il est difficile, sinon impossible, de préciser l'instant où l'abandon de Moscou avait été résolu, de même on ne peut exactement dire avec précision quel est celui qui a décidé la marche sur Taroutino, et pourtant chacun crut s'y être établi en vertu de la volonté et de la décision des chefs.
La route suivie était si bien celle que l'armée devait infailliblement prendre, que les maraudeurs mêmes se répandirent dans cette direction, et Koutouzow s'attira le blâme de l'Empereur pour avoir d'abord conduit l'armée par la route de Riazan, au lieu de se diriger sur Taroutino. L'Empereur lui-même lui avait indiqué ce mouvement dans une lettre que le commandant en chef reçut seulement après y être arrivé.
Le service rendu par Koutouzow ne consistait pas dans une manœuvre de génie, mais bien dans l'intelligence du fait accompli. Lui seul attribuait à l'inaction des Français son importance réelle; lui seul soutenait que la bataille de Borodino avait été une victoire; lui seul, qui, par sa position de commandant en chef, semblait être appelé à prendre l'offensive, faisait tout, au contraire, pour empêcher l'armée russe de dépenser inutilement ses forces dans des combats stériles.
La bête fauve, blessée à mort à Borodino, se trouvait encore là où le chasseur l'avait laissée. Était-elle épuisée? Était-elle encore vivante? Le chasseur l'ignorait. Mais tout à coup elle poussa un gémissement qui trahit sa situation sans issue, et ce cri de désespoir fut l'envoi de Lauriston au camp de Koutouzow. Napoléon, convaincu comme toujours qu'il était impeccable, écrivit à Koutouzow, sous l'impulsion du moment:
«Monsieur le prince Koutouzow, j'envoie près de vous un de mes aides de camp généraux pour vous entretenir de plusieurs objets intéressants. Je désire que votre Altesse ajoute foi à ce qu'il lui dira, surtout lorsqu'il exprimera les sentiments d'estime et de particulière considération que j'ai depuis longtemps pour sa personne. Cette lettre n'étant à autre fin, je prie Dieu, Monsieur le prince Koutouzow, qu'il vous ait en Sa sainte et digne garde.
«Moscou, ce 30 octobre.
«Signé: Napoléon.»
«Je serais maudit par la postérité si l'on me regardait comme le premier moteur d'un accommodement quelconque. Tel est l'esprit actuel de ma nation[27],» répondit Koutouzow, et il continua à faire tout ce qui dépendait de lui pour diriger la retraite de ses troupes.
À la suite d'un mois de pillage par l'armée française et d'un temps équivalent de repos pour les troupes russes, un grand changement était survenu dans les forces des deux belligérants et dans l'esprit qui les animait: la balance penchait en faveur des Russes, et le besoin de prendre l'offensive se manifesta chez eux sur toute la ligne. Cette longue inaction avait éveillé l'impatience et la curiosité de savoir ce qu'étaient devenus les français, qu'on avait perdus de vue depuis tant de semaines. La hardiesse avec laquelle nos avant-postes s'en approchaient chaque jour, la nouvelle de légères victoires de partisans et de paysans sur l'ennemi, faisaient renaître l'envie et les sentiments de vengeance refoulés dans le cœur de chacun pendant le séjour de l'étranger à Moscou; le soldat sentait d'instinct que le rapport de leurs forces respectives n'était plus le même et que la supériorité nous était acquise. De même que le carillon d'une horloge se met en branle et joue son air lorsque l'aiguille achève le tour du cadran, de même, dans les hautes sphères, le contrecoup de cette impression générale se traduisit immédiatement par un redoublement d'activité.