Après avoir endossé l'uniforme français, et s'être coiffés du shako, Pétia et Dologhow se rendirent à cheval jusqu'à la clairière d'où Denissow avait examiné le camp; arrivés là, ils descendirent dans le ravin, où Dologhow ordonna aux cosaques qui les accompagnaient de les attendre sans bouger, et s'élança ensuite avec Pétia sur la route qui conduisait au pont. La nuit était des plus sombres.
«Ils ne m'attraperont pas vivant, je vous jure, et s'ils m'attrapent, j'ai un pistolet, murmura Pétia.
—Tais-toi, ne parle pas russe,» répliqua vivement Dologhow.
Au même moment, un «qui vive?» nettement accentué, suivi du bruit sec d'un fusil qu'on armait, se fit entendre à quelques pas.
«Lanciers au 6ème!» s'écria Dologhow, sans rien changer à l'allure de son cheval.
La noire silhouette de la sentinelle apparaissait au milieu du pont.
«Le mot d'ordre?» Dologhow retint son cheval et avança au pas.
«Dites donc, le colonel Gérard est-il ici?
—Le mot d'ordre? répéta la sentinelle sans répondre, et en lui barrant le chemin.
—Quand un officier fait sa ronde, on ne lui demande pas le mot d'ordre.... J'ai besoin de savoir si le colonel est ici... entendez-vous, imbécile!» Et, poussant de côté la sentinelle avec le poitrail de son cheval, il continua sa route.
Apercevant une ombre noire un peu en avant de lui, il alla droit à elle: c'était un soldat portant un sac sur ses épaules, et il lui répéta sa question. Le soldat s'approcha sans défiance, caressa de la main le cou du cheval, et répondit naïvement que le commandant et les officiers étaient plus haut dans une ferme, ainsi qu'il appelait la maison du propriétaire.
Le bivouac était établi des deux côtés de la route que longeait Dologhow; sans faire la moindre attention aux cris et aux rires des soldats, il arriva devant la grande porte cochère, entra dans la cour, descendit de cheval, et s'approcha d'un grand feu qui flambait au beau milieu, et autour duquel étaient assis quelques hommes causant à haute voix. Dans une petite marmite placée sur le feu mijotait un morceau de viande qu'un soldat, en bonnet de police et en capote gros-bleu, tournait avec la baguette de son fusil.
«Oh! c'est un dur à cuire, disait un des officiers assis dans l'ombre, de l'autre côté.
—Il les fera marcher, les lapins! répondit un autre en riant, mais tous deux se turent, en plongeant les yeux dans l'obscurité, au bruit des pas de Dologhow et de Pétia, qui s'approchaient de leur groupe.
—Bonjour, messieurs,» dit Dologhow à haute voix.
Des ombres s'agitèrent autour du foyer: un officier de haute taille en fit le tour et s'approcha des nouveaux venus.
«C'est vous, Clément? D'où diable...?» Mais il n'acheva pas.
Reconnaissant son erreur, il fronça légèrement les sourcils, salua Dologhow comme on salue un inconnu, et lui demanda ce qui l'amenait. Celui-ci lui expliqua que son compagnon et lui rejoignaient leur régiment, et le pria de lui dire s'il ne savait pas où se trouvait le 6èmelanciers. Il l'ignorait complètement, et il sembla à Pétia que les officiers les examinaient d'un air défiant. Le silence dura quelques secondes.
«Si vous comptez sur la soupe du soir, vous venez trop tard,» dit d'un ton gouailleur une voix derrière le brasier.
Dologhow répliqua qu'ils avaient mangé et qu'ils allaient continuer leur chemin. Jetant la bride de son cheval au soldat qui surveillait la marmite, il s'assit sur ses talons à côté de l'officier qui lui avait parlé. Ce dernier ne le quittait pas des yeux et lui demanda nouveau quel était son régiment. Dologhow fit semblant de ne pas l'entendre, préoccupé en apparence d'allumer sa pipe, de questionner à son tour les officiers sur le plus ou moins de sécurité des routes, et de s'informer auprès d'eux s'il ne risquait pas de rencontrer des cosaques.
«Ces brigands sont partout,» répondit l'un d'eux; à quoi Dologhow répliqua que les cosaques n'étaient à redouter que pour des traînards isolés comme lui et son compagnon, mais qu'assurément ils n'oseraient pas attaquer des détachements considérables.
Personne ne releva l'observation. «Quand donc partira-t-il?» se disait Pétia, qui était resté debout. Mais Dologhow reprit de plus belle sa conversation, et leur demanda hardiment combien ils avaient d'hommes par bataillon, combien de bataillons et combien de prisonniers.
«L'ennuyeuse affaire que de traîner ces cadavres après soi.... Mieux vaudrait fusiller toute cette canaille!» ajouta-t-il en éclatant de rire, et ce rire étrange fit craindre à Pétia que les Français ne s'aperçussent de la ruse.
Le rire de Dologhow ne trouva pas d'écho, et un des officiers français, invisible dans l'ombre où il était étendu, couvert de son manteau, s'approcha et glissa quelques mots à l'oreille de son voisin. Dologhow se leva au même moment et demanda ses chevaux. «Nous les donnera-t-on, oui ou non?» pensa Pétia en se rapprochant involontairement de son compagnon. On amena les chevaux.
«Bonsoir, messieurs,» dit Dologhow. Pétia essaya d'en dire autant, mais il ne put prononcer un mot. Les officiers continuaient à chuchoter. Dologhow fut longtemps à se mettre en selle, car le cheval ne se tenait pas tranquille. Enfin il partit au pas, franchit la porte cochère, suivi de Pétia, qui aurait bien voulu se retourner pour voir si on les poursuivait, mais qui n'osait pas.
Au lieu de reprendre le même chemin, ils traversèrent le village, où ils s'arrêtèrent un instant et prêtèrent l'oreille.
«Entends-tu?» dit Dologhow, et Pétia reconnut la voix des prisonniers russes, groupés autour d'un feu.
De là ils descendirent vers le pont, croisèrent la sentinelle, qui les laissa passer sans mot dire, et s'engagèrent dans le ravin, où les attendaient les cosaques.
«Eh bien, adieu! Tu diras à Denissow que c'est pour la pointe du jour, au premier coup de fusil,» dit Dologhow en s'éloignant, mais Pétia le saisit par la main en lui disant:
«Oh! quel héros vous faites! Comme c'était beau! Comme je vous aime!
—C'est bien, c'est bien!» répliqua Dologhow; mais, Pétia continuant à ne pas le lâcher, il devina que le jeune garçon se penchait vers lui pour l'embrasser; il se laissa faire en riant, tourna bride et disparut dans la nuit.
En revenant à la maison du garde, Pétia trouva Denissow qui l'attendait dans la première pièce avec une vive inquiétude, et se reprochait de l'avoir laissé aller.
«Dieu merci, s'écria-t-il, Dieu merci!... Mais que le diable t'emporte! s'écria-t-il en interrompant le récit exalté de Pétia. Grâce à toi, je n'ai pas dormi; va-t'en te coucher, nous aurons encore le temps de faire un somme.
—Je n'ai pas envie de dormir, répondit Pétia; je me connais: si je m'endors, je ne pourrai plus me réveiller, et puis, je n'ai pas l'habitude de dormir avant la bataille.»
Il resta donc quelque temps dans la cabane à repasser les détails de sa course aventureuse et à rêver au lendemain, et, quand il vit Denissow endormi, il sortit pour prendre l'air.
Il faisait nuit au dehors: quelques rares gouttes de pluie tombaient encore: on entrevoyait çà et là les silhouettes des tentes des cosaques et de leurs chevaux attachés au piquet; un peu plus loin se dessinait indistinctement le contour de deux fourgons attelés, et tout au fond du ravin un feu s'éteignait lentement. Parmi les cosaques et les hussards, plusieurs ne dormaient pas; on distinguait le murmure de leurs voix et le bruit que faisaient les chevaux en mangeant. Pétia se dirigea vers les fourgons, près desquels se trouvaient les chevaux sellés. Il reconnut le sien, un bon petit cheval de Petite-Russie.
«Eh bien, Karabach, mon ami, dit-il en lui passant la main sur les naseaux et en l'embrassant.... Eh bien, nous ferons de la besogne demain.
—Eh quoi, bârine, vous ne dormez pas? dit un cosaque qui était assis près des fourgons.
—Non, Likhatchow; c'est ton nom, n'est-ce pas? Je viens de rentrer: nous sommes allés faire une visite aux Français.»
Pétia lui raconta en détail non seulement son expédition, mais encore pourquoi il y avait pris part, et comment, à son avis, il valait mieux risquer sa vie que de laisser aller les autres à l'aventure.
«Mais dormez donc un peu, lui dit le cosaque.
—Non, je n'en ai pas l'habitude... À propos, vos pierres à fusil sont-elles en bon état? J'en ai apporté avec moi, si tu en as besoin, tu peux en prendre.»
Le cosaque sortit sa tête de dessous le fourgon pour examiner Pétia de plus près.
«Je te le propose parce que je suis habitué à tout faire avec exactitude, poursuivit celui-ci. Les autres font tout à la diable, ne préparent rien et le regrettent ensuite; je n'aime pas cela, moi!
—C'est vrai, murmura le cosaque.
—Et puis, je t'en prie, mon ami, repasse-moi un peu mon sabre, il est émou.... Pétia s'arrêta au moment où il allait dire un mensonge, car le sabre n'avait jamais été aiguisé. Peux-tu me le repasser?
—Pourquoi pas? On peut.»
Likhatchow se leva, fouilla dans les bâts; et Pétia grimpa sur le fourgon pour mieux suivre le travail du cosaque. «Est-ce qu'ils dorment, les camarades? lui demanda-t-il.
—Les uns dorment, les autres non.
—Et le gamin où est-il?
—Vessennï. Il s'est jeté dans un coin à l'entrée de la cabane et s'est endormi de peur.»
Pétia garda longtemps le silence, en prêtant l'oreille à tous les bruits; des pas se firent tout à coup entendre, et une ombre se dressa devant lui.
«Qu'est-ce que tu aiguises donc là, toi? demanda le nouveau venu.
—Mais voilà, j'aiguise un sabre pour le bârine.
—Bonne idée, dit l'homme, qui était un hussard.... Dis donc, n'est-il pas resté une écuelle ici chez vous?
—Elle est là près de la roue.
—Il va faire bientôt jour,» ajouta le hussard, et, prenant l'écuelle, il s'éloigna en s'étirant.
Les rêveries de Pétia l'avaient, en attendant, transporté dans un monde féerique où rien ne rappelait la réalité. Cette grande tache noire, qu'il voyait à quelques pas, était-elle véritablement la maison du garde, ou bien n'était-ce pas une caverne conduisant dans les entrailles de la terre... et cette lueur rougeâtre, l'œil unique d'un monstre géant, fixé sur lui?... Était-ce bien aussi un fourgon sur lequel il était assis, ou plutôt une haute tour, de laquelle, s'il venait à tomber, il prendrait son vol pendant un jour, un mois peut-être, sans atteindre le sol. Il regarda le ciel; l'aspect en était aussi féerique que celui de la terre: les nuages, emportés par le vent, couraient au-dessus de la cime des arbres, et laissaient à découvert des myriades d'étoiles dans cet infini sans fond, qui tantôt semblait s'élever, à perte de vue, au-dessus de sa tête, et tantôt s'abaisser jusqu'à portée de la main. Il ferma involontairement les yeux, et, cédant au sommeil, il vacilla de droite et de gauche. La pluie tombait toujours, les ronflements des soldats endormis se mêlaient aux hennissements des chevaux et au bruit du sabre sur la pierre. Pétia entendit tout à coup un admirable orchestre qui jouait un hymne inconnu, d'une beauté et d'une douceur ineffables. Musicien à l'égal de Natacha, et bien plus que Nicolas, il n'avait cependant jamais appris une seule note et n'y avait même jamais songé. Aussi ces mystérieux motifs, en envahissant soudain son cerveau et son âme, lui parurent-ils pleins de charme et d'enivrante poésie. La musique devenait de plus en plus distincte. C'était ce que les spécialistes auraient appelé «une fugue», Pétia n'avait pas la moindre idée de ce que c'est qu'une fugue. La mélodie, reprise tantôt par un violon, tantôt par un cor aux sons plaintifs et séraphiques se perdait, inachevée, dans le chœur, d'où elle s'élançait de nouveau pour se fondre dans un merveilleux ensemble, en un chant grave et solennel, ou triomphant et victorieux.... «Mais je rêve! se dit Pétia en perdant presque l'équilibre; ce sont sans doute mes oreilles qui tintent... ou peut-être ne suis-je pas le maître de cet orchestre invisible?... Oh! reviens, reviens, chante encore!...» Il referma les yeux, et les sons de l'hymne, qui se rapprochaient et s'éloignaient tour à tour, vibrèrent de nouveau à ses oreilles.... «Dieu, que c'est beau!» se disait Pétia en essayant de diriger le céleste orchestre.... «Doucement, plus doucement à présent!...» et les sons lui obéissaient.... «Et maintenant, plus vite, plus gaiement, avec ensemble!...» et les sons, grandissant en puissance, semblaient surgir des profondeurs de l'espace.... «À vous, les voix!» ordonna Pétia, et des voix d'hommes et de femmes, d'abord presque insaisissables, s'élevèrent graduellement avec une imposante énergie. À cette marche triomphale s'unissaient le chant des instruments, le bruit de la goutte d'eau qui tombait, le grincement du sabre, les hennissements des chevaux, sans que ce merveilleux et gigantesque ensemble en fût un moment troublé. Pétia en écoutait, avec un ravissement mêlé de terreur, les sublimes harmonies, et il ne sut jamais combien de temps elles durèrent! Il était encore sous le charme, et regrettait de n'avoir auprès de lui personne à qui faire partager son bonheur, lorsque la voix de Likhatchow le réveilla brusquement.
«C'est prêt, Votre Noblesse; vous pourrez maintenant fendre avec, au moins deux Français!»
Pétia secoua sa torpeur. Un jour grisâtre perçait à travers les branches dénudées, et les chevaux, invisibles jusque-là, émergeaient peu à peu de la brume. Pétia, sautant à bas du fourgon, tira de sa poche un rouble, qu'il donna au cosaque, examina son sabre et le glissa dans le fourreau. Les hommes détachèrent les chevaux et en arrangèrent les sangles.
«Voilà le commandant,» dit Likhatchow à la vue de Denissow, qui appelait Pétia du seuil de l'isba et donnait ordre de se préparer.
Les chevaux furent sellés en un tour de main, et chacun se mit en place. Denissow donna ses dernières instructions au détachement d'infanterie qui servait d'avant-garde, et qui disparut bientôt derrière les arbres, en pataugeant dans la boue, et en s'enfonçant dans le brouillard du matin. Pétia tenant son cheval par la bride, attendait impatiemment l'ordre du départ; ses ablutions du matin l'avaient singulièrement rafraîchi, mais ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, pendant que le frisson de la fièvre l'agitait de plus en plus.
«Eh bien, est-ce prêt?» demanda Denissow.
On lui amena les chevaux, et, après avoir gourmandé son cosaque pour n'avoir pas assez serré les sangles, il se mit en selle. Pétia posa le pied sur l'étrier, tandis que son cheval tentait, comme toujours, de lui attraper la jambe, et, s'élançant sur sa monture, léger comme un oiseau, il se retourna pour voir s'ébranler la file des hussards.
«Vassili Fédorovitch, dit-il en se rapprochant de Denissow, vous me confierez un petit commandement, n'est-ce pas?»
Denissow, qui avait presque oublié l'existence de Pétia, le regarda avec surprise:
«Je ne te demande qu'une chose, lui dit-il sévèrement: c'est de m'obéir et de ne pas te fourrer là où tu n'as que faire!...» Et pendant toute la marche il ne lui dit plus un mot.
Lorsqu'ils arrivèrent à la lisière du bois, la plaine commençait déjà à s'éclairer, et Denissow donna alors un ordre à l'essaoul; ses cosaques défilèrent un à un devant eux, et il descendit la montagne à leur suite. Glissant et se retenant sur leurs pieds de derrière, les chevaux avec leurs cavaliers arrivèrent bientôt dans le ravin. Pétia, dont le frisson augmentait, avançait de front avec son chef. Le jour blanchissait, et les vapeurs du brouillard dérobaient seules à la vue les objets éloignés. Rejoignant ses hommes, Denissow se tourna vers son cosaque, lui fit un signe de tête et lui dit tout bas:
«Le signal!»
Le cosaque leva la main, un coup de feu retentit, et au même instant les chevaux partirent au galop, pendant que d'autres coups de feu éclataient de tous côtés. Pétia fouetta son cheval en lui rendant la main, et s'élança en avant sans écouter Denissow qui l'appelait. Il lui avait semblé qu'au moment du signal la lumière avait paru et qu'il faisait jour comme en plein midi. Il atteignit le pont que les cosaques avaient dépassé, bouscula un traînard, et continua son galop effréné. Devant lui, des hommes, des Français, sans doute, traversaient la route de droite à gauche; l'un d'eux glissa et tomba sous les pieds de son cheval. Plus loin, un groupe de cosaques s'était arrêté devant une isba, et un cri effroyable de détresse s'en échappa. Pétia s'approcha, et ses yeux tombèrent sur la figure pâle d'un Français effaré qui serrait convulsivement le bois de la lance dirigée contre lui.
«Hourra! mes enfants!» s'écria Pétia, et, talonnant son cheval couvert d'écume, il enfila la rue du village.
Des coups de feu s'échangeaient à quelques pas de là. Des cosaques, des hussards, des prisonniers russes déguenillés, couraient en tous sens, en criant à tue-tête. Un jeune Français, la tête découverte, se défendait à la baïonnette contre les hussards: lorsque Pétia arriva, il était déjà à terre. J'ai encore été en retard,» se dit-il en se dirigeant du côté où la fusillade était plus vive; on se battait dans la cour où Dologhow et lui étaient entrés la veille; les Français, retranchés derrière la haie et dans le fouillis de buissons du jardin, tiraient sur les cosaques massés autour de la porte cochère. Il aperçut, à travers la fumée de la poudre, la figure pâle de Dologhow, qui criait à ses hommes:
«Prenez-les à revers et que l'infanterie ne bouge pas!
—Ne pas bouger?... Hourra!» s'écria Pétia, et, sans s'arrêter une seconde, il s'élança au plus épais de la mêlée.
Une décharge fendit l'air, les balles sifflèrent, les cosaques et Dologhow entrèrent à sa suite dans la cour de la maison; au milieu des nuages de fumée, on voyait des Français jeter là leurs armes, ou se précipiter à la rencontre des cosaques, tandis que d'autres dégringolaient de la montagne vers l'étang. Pétia continuait à galoper dans la cour de la maison, mais, au lieu de tenir la bride en main, il gesticulait d'une façon étrange des deux bras à la fois, et se penchait de plus en plus d'un côté de sa selle. Son cheval, venant à se heurter contre les tisons d'un foyer à demi éteint, s'arrêta court, et Pétia tomba lourdement à terre. Ses pieds et ses mains s'agitèrent un moment, tandis que sa tête restait immobile: une balle lui avait traversé le cerveau. Un officier français sortit de la maison avec un mouchoir blanc au bout de son épée, et déclara à Dologhow qu'ils se rendaient. Celui-ci, descendant alors de cheval, s'approcha de Pétia, qui gisait sur le sol, les bras étendus.
«Fini!» dit-il les sourcils froncés, et il alla à la rencontre de Denissow.
«Tué!» s'écria ce dernier en devinant de loin, à cet abandonnement du corps qu'il connaissait si bien, que Pétia était mort.
«Fini!» répéta Dologhow, comme s'il éprouvait un plaisir particulier à prononcer ce mot, et il rejoignit les prisonniers qu'entouraient les cosaques.
«Nous le laisserons là,» cria-t-il à Denissow, qui ne lui répondit rien.
De ses mains tremblantes, celui-ci avait relevé la figure, maculée de boue et de sang, du pauvre Pétia.... «Je suis habitué à manger des douceurs, c'est du raisin sec excellent, prenez-le tout».... Ces paroles lui revinrent involontairement à la mémoire, et les cosaques se regardèrent stupéfaits, en entendant des sons rauques, pareils au jappement d'un chien, qui sortaient de la poitrine oppressée de Denissow. Se retournant tout à coup, il se cramponna convulsivement à la palissade.
Parmi les prisonniers russes qui venaient d'être délivrés, se trouvait Pierre Besoukhow.
Les autorités françaises n'avaient pris aucune nouvelle disposition pour le transport des prisonniers dont Pierre faisait partie. Aussi, à dater du 22 octobre, ne suivaient-ils plus les mêmes troupes qu'à leur sortie de Moscou. Une partie du train de subsistances qui, pendant les premiers jours, formait l'arrière-garde de l'armée, fut enlevée par les cosaques, et le reste les devança. L'artillerie, qui les précédait dans le principe, se trouvait maintenant remplacée par les énormes fourgons de bagages du maréchal Junot, escortés par un détachement de Westphaliens. Les troupes qui, jusqu'à Viazma, marchaient en trois colonnes, avançaient maintenant pêle-mêle, et le désordre, dont Pierre avait aperçu les symptômes à la première étape, était arrivé à son comble. Les deux côtés du chemin étaient jonchés de cadavres de chevaux; des hommes en haillons, des traînards de différentes armes, tantôt se joignaient à eux, tantôt restaient en arrière. De fausses alertes leur avaient plus d'une fois causé des paniques indescriptibles. Les soldats du convoi tiraient au hasard, se jetaient les uns sur les autres, et se bousculaient en s'injuriant, et en s'en prenant à leurs camarades de leurs folles terreurs. Les bagages de la cavalerie et ceux de Junot formaient encore, avec les prisonniers, un certain ensemble; mais cet ensemble fondait rapidement de jour en jour. Les cent vingt charrettes du convoi se réduisaient à une soixantaine; le reste avait été enlevé ou abandonné, et trois des fourgons de Junot avaient été pillés par des hommes du corps de Davout. Pierre avait entendu dire aux Allemands que ce convoi était gardé par un plus grand nombre de sentinelles que celui des prisonniers, et qu'un de leurs compatriotes avait été fusillé sur l'ordre du maréchal lui-même, parce qu'on avait trouvé sur lui une cuiller à ses armes. Le chiffre des prisonniers avait sensiblement diminué: de trois cent trente qu'ils étaient à la sortie de Moscou, on n'en comptait plus que cent, qui, à eux seuls, donnaient plus de soucis aux soldats de l'escorte que les fourgons de cavalerie et ceux de Junot. S'ils comprenaient qu'il fallait veiller sur les voitures de bagages, en revanche, affamés et transis comme ils étaient, il leur paraissait encore plus pénible, et même odieux, de garder à vue des Russes, aussi affamés et aussi transis qu'eux, qui mouraient comme des mouches, et qu'ils avaient ordre de fusiller à la première tentative d'évasion. Dans la crainte de se laisser aller à un sentiment de compassion qui aurait pu empirer leur propre situation, ils les traitaient plus durement encore que de coutume. À Dorogobouge, les soldats de l'escorte enfermèrent les prisonniers dans une écurie pour aller piller leurs propres magasins; quelques-uns des prisonniers tentèrent de s'enfuir par un passage souterrain qu'ils avaient creusé, mais ils furent pris sur le fait et fusillés. L'ordre, établi au début, que les officiers devaient marcher séparés des soldats, n'existait plus; tous les hommes valides formaient un même groupe, et Pierre se trouva ainsi réuni à Karataïew et à son petit chien aux jambes torses; Karataïew fut repris de la fièvre le troisième jour de marche, et, à mesure qu'il s'affaiblissait, Pierre s'en éloignait instinctivement, ou était obligé de faire un effort pour s'en approcher, tant ses gémissements incessants, et l'odeur acre et pénétrante qui s'exhalait de toute sa personne, lui causaient une invincible répulsion.
Pendant qu'il était enfermé dans la baraque, Pierre avait compris par tout ce qui se passait dans son âme, par le genre de vie auquel il était forcément soumis, que l'homme est créé pour le bonheur, que ce bonheur est en lui, dans la satisfaction des exigences quotidiennes de l'existence, et que le malheur est le résultat fatal, non du besoin, mais de l'abondance. Une nouvelle et consolante vérité s'était aussi révélée à lui pendant ces trois dernières semaines: c'est qu'il n'y a rien d'irrémédiable dans ce monde, et que, de même que l'homme n'est jamais complètement heureux et indépendant, de même il n'est jamais complètement malheureux et esclave. Il comprit que la souffrance a ses limites comme la liberté, et que ces limites se touchent: que l'homme couché sur un lit de feuilles de roses, dont une seule est repliée, souffre autant que celui qui, s'endormant sur la terre humide, sent le froid le gagner; que lui-même avait tout autant souffert autrefois avec des souliers de bal trop étroits, qu'aujourd'hui avec les pieds nus et endoloris. Il comprit enfin que, lorsqu'il avait cru épouser sa femme de sa propre volonté, il était aussi peu libre qu'à cette heure, où on l'avait enfermé, pour toute la nuit, dans une écurie!
De toutes les souffrances qui l'accablaient en ce moment, et dont il conserva jusqu'à sa mort le souvenir, la plus insupportable fut celle que lui faisaient éprouver ses pieds. Dès la seconde étape, il s'était dit, en les examinant, qu'il lui serait impossible de marcher le lendemain; mais, quand l'ordre de se mettre en route fut donné, il se traîna d'abord en boitant, puis, les blessures s'échauffant par la marche, la douleur s'apaisa peu à peu. Bien que, chaque soir, ses pieds fussent dans un état effrayant, il finit par ne plus les regarder, et n'y songea plus. Ce fut alors seulement qu'il apprécia à toute sa valeur la force de résistance vitale de l'homme, la bienfaisante influence du changement de lieu, et la distraction qu'il apporte avec lui, semblable à la soupape de sûreté d'une machine à vapeur, qui en laisse échapper le trop-plein lorsque la mesure normale est dépassée. Il n'entendait pas fusiller les prisonniers qui restaient en arrière, bien qu'une centaine au moins eussent déjà péri de cette façon. Il ne pensait plus à Karataïew, qui s'affaiblissait chaque jour davantage, et à qui le même sort était sans doute réservé: encore moins pensait-il à lui-même. Plus sa situation devenait précaire, plus l'avenir était sombre, plus ses réflexions et ses pensées étaient consolantes et douces, et plus son esprit s'isolait de tout ce qui l'entourait et se passait autour de lui!
Le 22 octobre, dans la journée, Pierre gravissait une montée par une route boueuse et glissante; ses yeux, fixés sur les inégalités du terrain, se portaient de temps en temps sur ses compagnons d'infortune. Le petit chien aux jambes torses gambadait gaiement le long de la route, en sautant parfois comme d'habitude sur trois pattes, et en s'élançant ensuite, sur les quatre à la fois, à la poursuite de corbeaux installés sur une charogne. On en voyait de tous côtés, de différentes sortes et à différents degrés de décomposition, depuis le cheval jusqu'à l'homme. Les loups, empêchés d'en approcher par le passage continuel des troupes, laissaient «le Gris» se livrer en toute liberté à ses fantaisies vagabondes. La pluie ne cessait de tomber depuis le matin, et si elle s'arrêtait un instant, ce n'était que pour retomber plus dru après chaque éclaircie. La terre, complètement détrempée, ne pouvait plus l'absorber, et elle s'écoulait en mille petits ruisseaux. Pierre comptait ses pas sur ses doigts, et, s'adressant à la pluie, il lui disait mentalement: «Encore, encore, mouille-moi bien!»
Il lui semblait qu'il ne pensait à rien; mais son âme veillait et méditait, et d'un simple récit fait la veille par Karataïew elle tirait un grand enseignement. Karataïew, enveloppé de son manteau, avait en effet raconté aux soldats, de sa voix douce mais affaiblie par la maladie, une histoire que Pierre lui avait souvent entendu répéter. Il était plus de minuit, c'était l'heure où la fièvre le quittait et où il redevenait gai comme d'habitude. À la vue de cette figure pâle et amaigrie, vivement éclairée par le feu du bivouac, Pierre eut un serrement de cœur. Embarrassé de sa compassion pour cet homme, il voulut se retirer, mais, comme il n'y avait point d'autre feu allumé, force lui fut de s'asseoir à côté de lui.
«Eh bien, comment vas-tu? lui demanda-t-il sans le regarder.
—Pleurer sur sa maladie ne fera pas venir la mort,» dit Karataïew en reprenant son récit.
Pierre, comme nous l'avons déjà dit, le connaissait par cœur, le petit soldat le contait toujours avec une satisfaction particulière. Il y prêta néanmoins une attention toute nouvelle. Il s'agissait d'un vieux et honnête marchand, vivant avec sa famille dans la crainte de Dieu, qui un jour se mit en route avec un de ses amis pour aller en pèlerinage. Ils s'arrêtèrent dans une auberge pour y passer la nuit, et le lendemain matin l'ami du marchand fut trouvé assassiné et volé; un couteau ensanglanté, découvert sous l'oreiller du marchand, le fit mettre en jugement: il fut condamné à passer par les verges, à avoir les narines arrachées, et à être envoyé aux travaux forcés, «comme cela se devait,» dit Karataïew.
«Et voilà, mes amis, que, pendant une dizaine d'années plus, le vieillard vit aux galères, ne fait rien de mal et se soumet, comme ce doit être, sans cesser pourtant de demander la mort au bon Dieu. Eh bien! un soir les forçats, réunis comme nous sommes dans ce moment, se mirent à se raconter l'un à l'autre pourquoi ils avaient été condamnés, en quoi ils avaient péché devant Dieu. L'un se confessait d'avoir tué une âme, l'autre deux, celui-ci d'avoir incendié, celui-là d'avoir déserté; on s'adressa au vieillard: «Et toi, grand-père pourquoi souffres-tu?—Moi, mes enfants, répondit-il, c'est pour mes péchés et ceux des autres. Je n'ai ni tué, ni pris le bien d'autrui, je donnais du mien au prochain quand il était pauvre. Je suis, mes petits amis, un marchand, et j'avais de grandes richesses...» Et voilà qu'il leur raconte tout en détail comment la chose s'est passée: «Je ne me plains pas, dit-il, car c'est sans doute Dieu qui m'a envoyé ici; mais c'est ma pauvre femme et mes enfants que je regrette...» Et voilà le vieillard qui se met à pleurer.... Ne voilà-t-il pas que parmi eux se trouve l'assassin du marchand. «Où cela s'est-il passé, grand-père? Quand? Comment?...» Et voilà que l'homme questionne, et son cœur se serre: il s'approche du vieux et se jette à ses pieds: «C'est pour moi, bon vieux, que tu pâtis; c'est la vérité vraie; c'est un innocent, mes enfants, qui est dans la peine, car c'est moi qui ai fait le coup, et qui ai glissé le couteau sous ton oreiller pendant que tu dormais. Pardonne, grand-père, pardonne-moi, au nom du Christ.» Karataïew se tut, en souriant doucement, et, les yeux fixés sur la flamme, il arrangea les tisons.... Et le vieillard lui répond: «Que Dieu te pardonne, nous sommes tous pécheurs devant Lui, c'est pour mes propres péchés que je souffre...» Et il versa des larmes brûlantes.
«Que diras-tu de cela, mon ami? poursuivit Karataïew, dont le sourire illuminait de plus en plus le visage, comme si tout le charme du récit était dans ce qui allait suivre.
L'assassin se dénonça lui-même à l'autorité. «J'ai, dit-il, six âmes sur la conscience (c'était un grand misérable), mais c'est le vieillard qui me fait le plus de peine: je ne veux pas qu'il continue à pleurer à cause de moi.» On écrivit donc ce qu'il disait, et l'on envoya le papier là où il devait aller; c'était loin, et puis le jugement prit du temps, et aussi les papiers à écrire, comme ça se passe toujours avec les autorités; enfin il arriva jusqu'au Tsar, et il y eut un oukase du Tsar: «Délivrer le marchand et lui donner une récompense selon le jugement,» et, l'oukase une fois venu, on chercha le vieux. «Où donc est ce vieux, demandait-on, cet innocent qui souffrait? L'oukase du Tsar est arrivé!».... Et l'on chercha encore.» Ici la voix de Karataïew trembla: «Mais Dieu lui avait déjà pardonné, reprit-il: il était mort! C'est ainsi, mon ami!» Et, retombant dans le silence, il conserva longtemps son sourire.
C'était précisément le sens mystérieux de ce récit, l'exaltation touchante qui rayonnait sur la figure du soldat, qui maintenant remplissaient l'âme de Pierre d'un bonheur confus et indéfinissable.
«À vos places,» dit tout à coup une voix. Une agitation soudaine se produisit aussitôt parmi les soldats de l'escorte et les prisonniers; on aurait dit qu'ils s'attendaient à quelque événement heureux et solennel; des commandements se croisèrent en tous sens, et à la gauche des prisonniers passa un détachement de cavalerie bien monté et bien habillé. Une expression de contrainte, causée par l'approche des chefs supérieurs, passa sur toutes les figures. Le groupe des prisonniers fut rejeté hors de la route, et les soldats de l'escorte s'alignèrent.
L'Empereur! l'Empereur! le maréchal! le duc!... Et à la suite de la cavalerie s'avança rapidement une voiture attelée de chevaux gris. Pierre remarqua la figure belle, blanche, calme et imposante d'un personnage de l'escorte; c'était un des maréchaux, dont le regard s'arrêta un instant sur la taille colossale du prisonnier et s'en détourna aussitôt, mais Pierre crut y surprendre un sentiment de compassion qu'il cherchait à dissimuler. Le général qui conduisait le convoi, effrayé, la figure échauffée, talonnait son cheval efflanqué, et galopait derrière la voiture. Quelques officiers se réunirent, les soldats les entourèrent. «Qu'a-t-il dit? Qu'a-t-il dit?» répétait-on de tous côtés avec une inquiétude marquée.
Pierre aperçut en ce moment Karataïew, qu'il n'avait pas encore vu, adossé à un bouleau. À l'expression attendrie que sa physionomie avait la veille pendant qu'il racontait les souffrances de l'innocent, se joignait aujourd'hui celle d'une gravité douce et sereine. Ses yeux si bons, voilés par les larmes, semblaient appeler Pierre, mais ce dernier, ayant peur pour lui-même, fit mine de ne pas le remarquer et détourna la tête. En reprenant sa marche, il regarda en arrière, et le vit toujours à la même place, au bord du chemin. Deux Français parlaient entre eux à ses côtés. Pierre n'y fit aucune attention, et gravit la montée en boitant; il entendit distinctement deux coups de fusil derrière lui, mais au même moment il se souvint que le passage du maréchal l'avait empêché de finir de calculer ce qui leur restait d'étapes à faire jusqu'à Smolensk, et il se remit à compter. Deux soldats, dont les fusils fumaient encore, le dépassèrent en courant. Tous deux étaient pâles, et l'un jeta à la dérobée un regard sur Pierre, qui le regarda aussi, et se rappela que l'avant-veille ce même soldat avait brûlé sa chemise en voulant la faire sécher, ce qui avait provoqué les rires de toute l'assistance. «Le Gris» hurla à l'endroit où Karataïew était assis: «Qu'a donc cette bête, pourquoi hurle-t-elle, se dit Pierre. Les soldats qui marchaient à côté de lui ne se retournèrent plus, mais une expression sinistre se répandit sur leurs traits.
Les prisonniers, les bagages du maréchal et ceux de la cavalerie s'arrêtèrent dans le village de Schamschew. On s'établit autour du feu de la marmite, et Pierre, après avoir mangé un morceau de viande de cheval, se coucha le dos au feu et s'endormit immédiatement du même sommeil qui s'était emparé de lui à Mojaïsk, après Borodino. La réalité se confondit avec le rêve, et une voix, était-ce la sienne ou celle d'un autre? lui répéta les mêmes pensées qu'il avait alors si clairement entendues. «La vie est tout; la vie est Dieu. Tout se meut, et ce mouvement c'est Dieu. Tant qu'il y a la vie, il y a la jouissance de reconnaître l'existence de la divinité. Aimer la vie, c'est aimer Dieu. Le plus difficile et le plus méritoire est d'aimer la vie dans ses souffrances imméritées».... «Karataïew!» se dit tout à coup Pierre en lui appliquant ces pensées. Il vit ensuite dans son rêve un petit vieillard, oublié depuis longtemps, qui lui avait donné des leçons de géographie lors de son séjour en Suisse: «Attends!» lui disait ce dernier, et il lui présenta un globe. Ce globe, animé, frémissant, n'avait pas de contours nettement indiqués: sa surface se composait de gouttes d'eau serrées l'une contre l'autre en masse compacte, et ces gouttes glissaient en tous sens, se confondant en une seule, ou bien se divisant à l'infini; et, tout en cherchant à occuper le plus d'espace possible, elles se refoulaient et s'absorbaient mutuellement. «C'est l'image de la vie,» lui disait le vieux professeur.... «Comme c'est simple et comme c'est clair! se dit Pierre, et comment ne l'ai-je pas compris plus tôt?... Dieu est au milieu, et chacune de ces gouttes essaye de s'étendre pour mieux Le refléter.... Elle grandit, elle se resserre, elle disparaît, pour revenir de nouveau à la surface.... Voilà! c'est ainsi que Karataïew a disparu!».... «Avez-vous compris, mon enfant?» répéta le professeur.... «Avez-vous compris, sacré nom?» s'écria une voix tonnante... et Pierre se réveilla. Quand il se souleva sur son séant, il vit, à deux pas de lui, un soldat français qui venait de bousculer un Russe et s'occupait à faire griller un morceau de viande enfilé dans une baguette. Les mains musculeuses de ce dernier, aux doigts poilus et courts, tournaient et retournaient la viande avec adresse. La lueur des tisons éclairait sa figure bistrée et ses sourcils épais: «Cela lui est bien égal, à ce brigand! murmurait le prisonnier, assis à deux pas de là, en caressant le petit «Gris», qui remuait gaiement la queue: «Il nous a suivis, se dit Pierre, et Platon...» Il n'acheva pas, car, au même moment, son imagination lui représenta le pauvre Platon assis sous l'arbre, les deux coups de fusil qui avaient retenti au même endroit, le hurlement du chien, l'air coupable et craintif des deux soldats qui l'avaient dépassé avec leurs fusils encore fumants, l'absence de Karataïew à l'étape du soir. Il était enfin sur le point de comprendre que Karataïew avait été tué, lorsque, sans savoir pourquoi ni comment, il revit le balcon de sa maison de Kiew, où il avait passé une soirée d'été avec une belle Polonaise. Sans essayer de rattacher l'un à l'autre ces tableaux d'une nature si différente, Pierre referma les yeux, et ce souvenir, en se confondant dans son imagination avec le globe vacillant et liquide du vieux professeur, lui causa une telle impression de bien-être et de fraîcheur, qu'il crut se sentir glisser doucement dans une eau profonde, dont les flots, clairs comme le cristal, se réunissaient sans bruit au-dessus de sa tête!
Une vive fusillade et de grands cris le réveillèrent bien avant le lever du soleil.
«Les cosaques!» s'écria un Français qui s'enfuyait, et, une minute plus tard, Pierre se trouva entouré de compatriotes.
Il fut longtemps à comprendre ce qui se passait. De toutes parts s'élevaient des exclamations de joie:
«Frères! amis! camarades!» répétaient les vieux soldats en pleurant et en embrassant les cosaques et les hussards, qui, de leur côté, entouraient les prisonniers et leur offraient, qui un vêtement, qui des bottes, qui du pain!
Pierre sanglotait, et comme il ne pouvait, dans son émotion, prononcer un mot, il sauta au cou du premier soldat venu.
Dologhow, debout à l'entrée de la maison en ruines, assistait au défilé des Français désarmés, en donnant de légers coups de cravache sur la pointe de ses bottes. Sous l'impression, toute chaude encore, de leur mésaventure, ils parlaient haut entre eux, mais, en passant devant lui, et en sentant peser sur eux son regard glacial et pénétrant, qui ne leur promettait rien de bon, ils sentaient expirer la parole sur leurs lèvres. À deux pas de lui, un cosaque comptait les prisonniers, et marquait les centaines d'un trait de craie sur le battant de la porte cochère.
«Combien? demanda Dologhow.
—La seconde centaine, répondit le cosaque.
—Filez, filez!» disait Dologhow, qui avait emprunté cette expression aux Français, et un éclair de cruauté jaillissait de ses yeux lorsqu'ils se croisaient avec ceux des prisonniers.
Denissow, la tête découverte, suivait d'un air sombre et accablé les cosaques qui portaient le corps de Pétia, pour le déposer dans la fosse qu'ils avaient creusée au fond du jardin.
À partir du 28 octobre, lorsque les froids commencèrent, la retraite des Français prit un caractère plus tragique. Le nombre des hommes gelés ou se chauffant à en mourir aux feux des bivouacs augmenta de jour en jour.
De Moscou à Viazma, on ne comptait plus que 36 000 hommes des 73 000, non compris la garde, qui pendant toute la guerre n'avaient fait que piller. La suite devait correspondre mathématiquement à ce commencement: l'armée française diminuait dans la même proportion de Viazma à Smolensk, de Smolensk à la Bérésina et de la Bérésina à Vilna, indépendamment de l'intensité du froid, de la poursuite des Russes, des obstacles imprévus, ou de toute autre circonstance prise isolément. À partir de Viazma, les trois colonnes se fondirent en une masse confuse qui marcha ainsi jusqu'à la fin. Berthier écrivait à son souverain ce qui suit (et l'on sait à quel point les chefs se permettent de s'écarter de la vérité lorsqu'ils décrivent la situation d'une armée):
«Je crois devoir faire connaître à Votre Majesté l'état de ses troupes dans les différents corps d'armée que j'ai été à même d'observer depuis deux ou trois jours dans différents passages. Elles sont presque débandées. Le nombre des soldats qui suivent les drapeaux est en proportion du quart au plus dans presque tous les régiments; les autres suivent isolément différentes directions, chacun pour son compte, dans l'espérance de trouver des subsistances et pour se débarrasser de la discipline. En général ils regardent Smolensk comme le point où ils doivent se refaire. Ces derniers jours on a remarqué que beaucoup de soldats jettent leurs cartouches et leurs armes. Dans cet état de choses, l'intérêt du service de Votre Majesté exige, quelles que soient ses vues ultérieures, qu'on rallie l'armée à Smolensk, en commençant à la débarrasser des non-combattants, tels que les hommes démontés, et des bagages inutiles et du matériel de l'artillerie, qui n'est plus en proportion avec les forces actuelles. En outre, deux jours de repos, des subsistances sont nécessaires aux soldats, qui sont exténués par la faim et la fatigue; beaucoup sont morts ces derniers jours sur la route et dans les bivouacs. Cet état de choses va toujours en s'aggravant, et donne lieu de craindre que, si l'on n'y apporte un prompt remède, on ne soit plus maître des troupes dans un combat.—Le 9 novembre, à trente verstes de Smolensk[37].
En entrant dans Smolensk, qui était pour eux la terre promise, les Français s'entretuent pour s'arracher les vivres, pillent leurs propres magasins, et, cette dévastation une fois accomplie, ils reprennent leur retraite sans même savoir où elle s'arrêtera, et pourquoi ils la reprennent. Napoléon, ce génie, qui ne se connaissait pas de maître, ne le savait pas davantage. Malgré tout, son entourage et lui-même continuaient à observer l'étiquette usitée en écrivant des lettres, des rapports, des ordres du jour. On s'appelait: «Sire, mon cousin, prince d'Eckmühl, ou roi de Naples».... Mais ces rapports et ces ordres du jour étaient lettres mortes. Personne ne les exécutait, parce qu'ils étaient inexécutables, et, malgré les titres pompeux dont ils faisaient parade, chacun d'eux sentait qu'il avait beaucoup à se reprocher et que le moment de l'expiation était venu. Aussi, en dépit des soins qu'ils semblaient accorder à l'armée, chacun en réalité ne pensait qu'à soi, à fuir au plus vite, et à se sauver, si c'était possible.
Les mouvements des armées russe et française, pendant cette retraite de Moscou au Niémen, rappellent le jeu de colin-maillard lorsqu'on bande les yeux à deux des joueurs, et que l'un deux fait tinter sa clochette pour avertir celui qui doit l'attraper. Tout d'abord, il sonne sans craindre l'ennemi, mais, à mesure que la partie s'engage, il tâche de s'éloigner sans bruit, et le plus souvent, en cherchant à l'éviter, tombe entre les mains de son adversaire. C'est ainsi que pendant la première période de la retraite des troupes françaises sur la route de Kalouga, on savait encore où les trouver, mais, lorsqu'elles furent sur celle de Smolensk, elles prirent leur course en arrêtant le battant de la clochette et, sans s'en douter, allèrent se heurter plus d'une fois contre les Russes. Une armée fuyait, l'autre la poursuivait. En quittant Smolensk, les Français avaient le choix entre plusieurs routes: on aurait donc pu supposer qu'après y avoir séjourné quatre jours, ils auraient dû connaître l'approche de l'ennemi et combiner une attaque avantageuse, mais leur foule débandée s'élança en désordre, sans plan, sans direction précise, sur le plus périlleux des chemins, celui de Krasnoé à Orcha, en reprenant ainsi leur ancienne voie. Croyant avoir l'ennemi derrière et non devant eux, ils s'échelonnaient à de telles distances, que souvent ils se trouvaient à vingt-quatre heures les uns des autres. Napoléon fuyait en tête, puis les rois et les ducs. L'armée russe, pensant que Napoléon prendrait à droite au delà du Dnièpre, qui était, du reste, la seule manœuvre sensée à exécuter, suivit cette même direction, et déboucha sur la grand'route de Krasnoé. Alors, toujours comme au jeu du colin-maillard, les français se trouvèrent en face de notre avant-garde. Après le premier moment de panique causée par cette apparition inattendue, ils s'arrêtèrent, puis reprirent leur course affolée en abandonnant les blessés et les traînards. C'est ainsi que, pendant trois jours, les corps du vice-roi, de Davout et de Ney défilèrent, par détachements isolés, devant les troupes russes. Personne ne s'inquiétait des autres, et chacun, se débarrassant de son artillerie, de ses bagages, de la moitié de ses hommes, ne pensait qu'à échapper aux Russes, en les tournant pendant la nuit par leur droite. Ney, qui s'était attardé à l'inutile besogne de faire sauter les murs de Smolensk, comme l'enfant qui s'en prend au plancher sur lequel il vient de faire une chute, marchait en dernier. Il rejoignit Napoléon à Orcha, avec les 1 000 hommes qui lui restaient sur les 10 000 qu'il commandait dans le principe, et qu'il avait semés tout le long de la route, avec ses canons et ses bagages, obligé de se frayer pendant la nuit un chemin à travers les bois pour gagner le Dnièpre. D'Orcha à Vilna, ce fut le même jeu de fuite et de poursuite. Les bords de la Bérésina furent témoins d'une épouvantable confusion: beaucoup d'hommes s'y noyèrent, un grand nombre se rendirent et ceux qui eurent la chance de la traverser recommencèrent, à travers champs, leur course désespérée. Quant au chef suprême, il endossa une fourrure, se mit en traîneau, et partit, laissant derrière lui ses compagnons d'infortune, dont les uns suivirent son exemple, tandis que les autres se laissaient prendre, ou allaient augmenter le chiffre des morts!
Quand on voit les Français, pendant tout le cours de cette campagne, courir à leur perte inévitable, en ne subordonnant à aucune combinaison stratégique l'ensemble de leurs opérations ou les détails de leur marche, on ne peut se figurer que les historiens, à propos de cette retraite, reproduisent leur théorie de la mise en mouvement des masses par la volonté d'un seul. Cependant ils ont écrit des volumes pour énumérer les remarquables dispositions prises par Napoléon pour guider ses troupes, et vanter le talent militaire déployé à cette occasion par ses maréchaux. Ils ont recours aux arguments les plus spécieux, afin de nous expliquer les motifs qui l'engagèrent à choisir, pour battre en retraite, la route dévastée qu'il avait prise en marchant sur Moscou, au lieu de profiter de celle qui traversait des gouvernements abondamment approvisionnés. Ils exaltent son héroïsme au moment où, se préparant à livrer bataille à Krasnoé et à commander en personne, il dit à, son entourage: «J'ai assez fait l'Empereur, il est temps de faire le général!» Et pourtant, malgré ces nobles paroles, il fuit plus loin, abandonnant toute son armée à son malheureux sort! Ils nous dépeignent ensuite la bravoure des maréchaux, celle de Ney en particulier, qui se borne, après un détour dans la forêt, à passer de nuit le Dnièpre, et à arriver à Orcha, sans drapeaux, sans artillerie, après avoir perdu les neuf dixièmes de ses hommes! Enfin ils nous décrivent complaisamment dans tous ses détails le départ de l'Empereur, de l'Empereur laissant là sa grande et héroïque armée!
Ce fait, qui, en langue vulgaire, serait tout simplement taxé de lâcheté, et qu'on apprend aux enfants à mépriser, est représenté par les historiens comme quelque chose de grand et de marqué au coin du génie. Et quand ils sont à bout d'arguments pour justifier une action contraire à tout ce que l'humanité reconnaît de bon et de juste, ils évoquent solennellement la notion de la grandeur, comme si elle pouvait exclure la notion du bien et du mal. S'il était possible de partager leur manière de voir, il n'y aurait donc rien de mal pour celui qui est «grand», et aucune atrocité ne pourrait lui être reprochée. «C'est grand!» disent les historiens, et cela leur suffit. Le bien et le mal n'existent pas pour eux, il n'y a que «ce qui est grand et ce qui ne l'est pas», et «le grand» est pour eux la marque essentielle de certains personnages qu'ils décorent du nom de héros! Quant à Napoléon, qui s'enveloppe de sa fourrure et s'éloigne à fond de train de tous ceux qu'il a emmenés avec lui, et dont la perte est en train de se consommer, il se dit, lui aussi, en toute tranquillité, que «c'est grand!» Et parmi tous ceux qui depuis cinquante ans l'appellent: Napoléon «le Grand», il n'y en a pas un qui comprenne qu'admettre «la grandeur» en dehors des lois éternelles du bien et du mal équivaut à reconnaître son infériorité et sa petitesse morale! À notre avis, la mesure du bien et du mal, donnée par le Christ, doit s'appliquer à toutes les actions humaines, et il ne saurait y avoir de «grandeur» là où il n'y a ni simplicité, ni bonté, ni vérité!
Quel est celui de nous autres Russes qui, en lisant la description de la dernière partie de la campagne de 1812, n'a pas éprouvé un sentiment de pénible et vague dépit? Qui ne s'est demandé comment notre armée, après avoir accepté la bataille de Borodino, lorsqu'elle était inférieure en nombre à celle des Français, n'avait pas pu, après les avoir cernés de trois côtés à la fois, leur couper la retraite et les faire tous prisonniers; car, mourant de froid et de faim, ils se rendaient par détachements entiers? L'histoire (du moins celle qui s'accorde ce titre) nous répond qu'il faut en rendre responsables Koutouzow, Tormassow, et autres, qui n'ont pas su, en temps utile, prendre certaines dispositions; mais alors pourquoi ne pas les avoir jugés et condamnés? Même en leur imputant ce prétendu oubli de leur devoir, il est difficile en effet de comprendre, eu égard aux conditions dans lesquelles se trouvait l'armée russe à Krasnoé et à la Bérésina, comment elle ne s'est pas emparée de toute l'armée française, avec ses maréchaux, ses rois et son empereur, surtout si, comme on l'assure, c'était là le dessein arrêté en haut lieu! Expliquer cet étrange phénomène, en disant que Koutouzow a entravé la réussite, c'est complètement inadmissible, puisque nous savons tous, aujourd'hui, que, malgré sa volonté bien arrêtée de ne pas prendre l'offensive, il n'avait pas pu s'opposer au désir manifesté par ses troupes à Viazma et à Taroutino. Si, comme on le prétend, le projet des Russes était de couper la retraite à l'armée française et de la faire prisonnière en masse, et que leurs tentatives en ce sens n'aient abouti qu'à des échecs, il s'ensuit naturellement que les Français doivent considérer cette dernière période de la campagne comme une série de victoires pour leurs armes, et que les historiens militaires russes ont tort d'y voir une marche triomphale pour nos soldats. Car, s'ils veulent être logiques, malgré leur enthousiasme lyrique et patriotique, ils sont bien obligés de reconnaître que la retraite des Français, depuis Moscou, a été une suite ininterrompue de succès pour Napoléon et de défaites pour Koutouzow. Mais, en mettant de côté pour un moment tout amour-propre national, on sent qu'il y a évidemment dans cette conclusion une contradiction flagrante, puisqu'en définitive les victoires successives de l'ennemi ont abouti à son anéantissement, tandis que les défaites russes ont eu pour résultat la libération de la patrie. La cause réelle de cette contradiction gît dans le fait que les historiens, en se bornant à étudier les événements dans la correspondance des Empereurs et des généraux, dans les récits et dans les rapports officiels, ont faussement supposé que le plan était de couper la retraite à Napoléon et à ses maréchaux, et de les faire prisonniers. Ce plan n'a jamais existé et ne pouvait exister, car il n'avait aucune raison d'être. De plus, il était impossible de l'exécuter, car l'armée de Napoléon s'enfuyait avec une précipitation qui tenait du vertige, hâtant ainsi elle-même le dénoûment désiré. Il aurait donc été absurde d'entreprendre des opérations habilement combinées contre des fuyards, dont la plus grande partie mourait en route, et dont la capture, même celle de leur Empereur et de leurs généraux, n'aurait fait qu'embarrasser l'action des poursuivants. L'idée de couper la retraite à Napoléon était aussi peu sensée qu'impraticable, car l'expérience nous prouve que jamais un mouvement de colonne exécuté pendant une bataille, à cinq verstes de distance, ne concorde, à point nommé, avec le plan primitif. On a beau s'imaginer bénévolement que Tchitchagow, Koutouzow et Wittgenstein se rencontreraient à l'heure dite, à l'endroit désigné par avance, c'était en réalité aussi invraisemblable qu'impossible; Koutouzow le sentait bien, lorsque, en recevant le plan qu'on lui envoyait de Saint-Pétersbourg, il disait que les dispositions faites à distance n'avaient jamais le résultat qu'on en attendait. Quant à l'expression militaire de «couper une retraite», c'est également un non-sens, et rien de plus: on coupe un morceau de pain, on ne coupe pas une armée. Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, on ne peut ni couper une armée, ni lui barrer le chemin, car il y a toujours moyen de faire un détour, et messieurs les tacticiens devraient savoir, par l'exemple de Krasnoé et de la Bérésina, combien la nuit est favorable aux mouvements imprévus. Quant aux prisonniers, on ne prend que ceux qui le veulent bien, comme l'hirondelle qui ne se laisse attraper que lorsqu'elle se pose sur la main, ou comme les Allemands qui se rendent méthodiquement, selon toutes les règles de la stratégie et de la tactique. Quant aux Français, ils pensaient avec raison qu'il n'y avait pas plus d'avantage pour eux d'un côté que de l'autre, car, prisonniers ou fuyards, ils n'avaient d'autre perspective que de mourir de froid ou de faim. Dans sa marche de Taroutino à Krasnoé, l'armée russe, sans livrer un seul combat, perdit 50 000 hommes en malades et traînards. Pendant cette période de la campagne, nos troupes, manquant de vivres, de chaussures, de vêtements, bivouaquaient des mois entiers dans la neige, par quinze degrés de froid; les jours n'avaient que sept ou huit heures de durée, les nuits étaient sans fin, il n'y avait plus, par conséquent, de discipline, puisqu'elles luttaient à tout instant contre la mort et les souffrances. Là-dessus les historiens se contentent de vous dire que Miloradovitch aurait dû exécuter une marche de flanc pendant que Tormassow en aurait fait une autre de son côté, et que Tchitchagow se serait avancé (ayant de la neige au-dessus des genoux) pour refouler et culbuter l'ennemi. Que ne nous disent-ils plutôt que ceux qui mouraient ainsi de froid et de faim ont fait tout ce qui était possible et indispensable pour l'honneur de la nation. Ce n'est pas leur faute si, pendant ce temps, d'autres Russes, confortablement assis dans des chambres bien closes, s'amusaient à combiner des plans irréalisables! Cette étrange et inconcevable contradiction du fait réel et de la description officielle provient de ce que les historiens s'attachent à nous décrire les sentiments sublimes et à non répéter les paroles mémorables de certains généraux, au lieu de dépeindre prosaïquement les événements. Les grandes phrases de Miloradovitch, les récompenses reçues par tel ou tel militaire pour ses profondes combinaisons stratégiques ont seules le don de les intéresser, mais les 50 000 hommes disséminés dans les hôpitaux et dans les cimetières n'attirent pas leur attention, comme s'ils étaient indignes de leurs savantes recherches.... Et cependant ne suffit-il pas de laisser de côté l'étude des rapports et des plans de bataille, et de pénétrer dans le mouvement intime de ces centaines de milliers d'individus qui prennent une part immédiate aux événements pour donner à des questions jusque-là insolubles en apparence une solution claire comme le jour?
Lorsqu'un homme voit mourir un animal quelconque, il est pris d'un sentiment involontaire de terreur, car il assiste à l'anéantissement d'une fraction de cette nature animale à laquelle il appartient; mais, lorsqu'il s'agit d'un être aimé, on ressent, en dehors de la terreur causée par le spectacle de la destruction, un déchirement intérieur, et cette blessure de l'âme tue ou se cicatrise, comme une blessure ordinaire; mais elle reste toujours sensible, et frissonne au moindre attouchement.
La princesse Marie et Natacha en firent l'une et l'autre la triste expérience après la mort du prince André. Moralement courbées et affaissées sous l'influence du nuage menaçant de la mort qu'elles avaient vue si longtemps planer sur leurs têtes, elles n'osaient plus regarder la vie en face, et elles ne retrouvaient un peu de force que pour protéger leur plaie, toujours saignante, contre les douloureuses impressions du dehors. Tout, jusqu'au roulement de la voiture dans la rue, l'annonce du dîner, la question de la femme de chambre au sujet de la robe qu'il fallait mettre, ou, ce qui était pis encore, un mot banal, un intérêt trop faiblement exprimé, irritait leur blessure, car tout cela les empêchait de plonger leurs regards dans ce lointain mystérieux qu'elles avaient entrevu pendant quelques secondes. Tout cela semblait insulter à ce calme profond qui leur était si nécessaire à toutes deux, pour se reprendre à écouter les chants de ce chœur solennel et terrible qui n'avaient pas encore cessé de vibrer dans leur imagination. Elles échangeaient peu de paroles, mais elles éprouvaient une véritable consolation à se trouver ensemble; elles évitaient même toute allusion à l'avenir, à leur tristesse, au défunt, car en parler n'était-ce pas porter atteinte à la grandeur et à la sainteté du mystère qui s'était accompli sous leurs yeux? Cette réserve qu'elles s'imposaient ne faisait qu'aiguillonner leur chagrin, mais la douleur aussi bien que la joie ne peut être éternelle et sans alliage.
La princesse Marie, la première, par sa position personnelle et indépendante, par les obligations que lui imposait la tutelle de son neveu, fut attirée hors de la sphère de deuil dans laquelle elle avait vécu pendant près de deux semaines. Une lettre reçue exigeait une réponse, la chambre du petit Nicolas était humide, il avait attrapé un rhume; Alpatitch, arrivé de Yaroslaw, lui présentait le compte rendu des affaires, etc. Il fallut discuter avec lui à propos du conseil qu'il lui donnait de retourner à Moscou et de s'établir à nouveau dans leur hôtel; car l'hôtel était resté intact, et n'exigeait que quelques réparations insignifiantes. La vie habituelle suivait donc son cours, sans qu'il fût possible de l'arrêter, et, quelque pénible qu'il fût pour la princesse Marie de sortir de sa solitude contemplative, quoiqu'elle se fît de vifs scrupules de quitter Natacha, en la laissant seule en proie à tous ses regrets, les soucis de l'existence la réclamaient. Elle y reprit, à son cœur défendant, sa part d'activité; elle revit les comptes avec Alpatitch, prit conseil de Dessalles au sujet de son neveu, et s'occupa des préparatifs de son retour à Moscou.
Natacha, livrée à un isolement plus complet, s'éloigna insensiblement de la princesse Marie, dès que son départ fut décidé. Cette dernière proposa à la comtesse de l'emmener avec elle. Son père et sa mère y consentirent avec empressement, car, s'apercevant que leur fille s'affaiblissait de plus en plus, ils espéraient que le changement d'air et les soins des médecins de Moscou contribueraient à la rétablir!
«Je n'irai nulle part, répondit Natacha, je ne demande qu'une chose: c'est qu'on me laisse en paix!» Et elle sortit précipitamment, en retenant à grand'peine des larmes de colère plutôt que de douleur.
Blessée de l'abandon de la princesse Marie, elle passait la plus grande partie de son temps seule dans sa chambre, enfoncée dans un coin du divan, agitant machinalement, sans s'en apercevoir, ce qui lui tombait sous la main, pendant que ses yeux immobiles regardaient, sans voir, dans l'espace. Cette solitude la fatiguait, l'épuisait, mais elle lui était nécessaire. Dès que quelqu'un entrait chez elle, elle se levait brusquement, changeait de position, d'expression de physionomie, saisissait un livre ou un ouvrage quelconque, et attendait avec une visible impatience qu'on la laissât à elle-même. Il lui semblait toujours qu'elle était sur le point de pénétrer et de résoudre l'effrayant problème sur lequel se concentraient toutes les forces de son âme.
Un jour, à la fin de décembre, les cheveux négligemment noués sur le sommet de la tête, habillée d'une robe de laine noire, pâle, amaigrie, elle était à moitié étendue comme d'habitude dans l'angle du divan et chiffonnait machinalement le bout de sa ceinture. Ses yeux fixés sur la porte semblaient regarder du côté par où il avait disparu; alors cette rive inconnue de la vie, où jamais jusque-là elle n'avait fixé sa pensée, cette rive qui lui avait, toujours paru si lointaine et si problématique, se rapprochait d'elle; elle devenait visible et presque palpable, tandis que celle où elle était restée lui apparaissait déserte, désolée, pleine de souffrances et de larmes. Le cherchant là où elle savait qu'il devait être, elle ne pouvait néanmoins se le représenter autrement qu'elle ne l'avait vu dans ces derniers temps: elle voyait, sa figure, elle entendait sa voix, elle se répétait ses paroles, y ajoutant de nouvelles paroles qu'elle s'imaginait avoir entendues.... Le voilà!... Il est tendu dans son fauteuil, avec son vêtement de velours fourré, la tête appuyée sur sa main maigre et diaphane; sa poitrine est enfoncée, ses épaules relevées, ses lèvres serrées, ses yeux brillants, et des plis se creusent et se détendent sur son front pâle. Une de ses jambes tremble imperceptiblement, et Natacha devine qu'il lutte contre une poignante douleur.... «Quelle est cette douleur? Que sent-il?» se demande-t-elle.... Mais il a remarqué son attention; il la regarde et lui dit sans sourire: «Se lier pour la vie à un homme qui souffre est une chose horrible, c'est un tourment éternel...» Et il essaye de pénétrer sa pensée.... Natacha répond alors comme elle répondait toujours: «Cela ne durera pas, vous vous remettrez!...» Mais son regard sévère et scrutateur lui adresse un reproche plein de désespoir.... «Je lui avais dit, pensait Natacha, que rester ainsi malade serait en effet terrible, mais il a donné un autre sens à mes paroles: je le disais pour lui, et il a cru que je parlais de moi, car alors il tenait encore à la vie et il craignait la mort!... J'ai parlé sans réfléchir, autrement je lui aurais dit que j'aurais été heureuse de le voir toujours mourant plutôt que d'éprouver ce que j'éprouve aujourd'hui!... C'est inutile maintenant de chercher à réparer ma faute, il ne le saura jamais!... Son imagination se complaisant à recommencer la même scène, elle modifiait sa réponse et lui disait: «Oui, c'eût été affreux pour vous, mais pas pour moi, car vous savez que vous êtes tout pour moi: souffrir avec vous est encore un bonheur!» Alors elle sentait le serrement de sa main, elle entendait sa propre voix lui répéter des paroles de tendresse et d'amour qu'elle n'avait pas dites alors, mais qu'elle disait aujourd'hui: «Je t'aime, je t'aime!» répétait-elle en joignant convulsivement les mains, et sa douleur devenait moins amère et ses yeux se remplissaient de larmes... puis tout à coup elle se demandait avec terreur à qui elle parlait ainsi.... «Qui était-il? Où était-il à présent?...» Tout se dérobait derrière une appréhension indicible qui arrêtait son effusion, et, se laissant de nouveau aller à ses réflexions, il lui semblait qu'elle allait enfin pénétrer le mystère. Mais, au moment où elle allait saisir l'insaisissable, Douniacha, la fille de chambre, entra vivement, le visage décomposé, et lui dit, sans s'inquiéter de l'effet produit par son apparition:
«Venez vite, mademoiselle, un malheur est arrivé!... Pierre Illitch... une lettre!» dit-elle en sanglotant.
L'aversion que chacun inspirait à Natacha était plus marquée encore envers les membres de sa famille. Son père, sa mère, Sonia, lui étaient si familiers et si proches, que leurs paroles lui paraissaient toujours sonner faux dans ce monde idéal qui l'absorbait complètement. Elle leur témoignait non seulement de l'indifférence, mais même de l'inimitié. Elle écouta la nouvelle apportée par Douniacha sans la comprendre: «De quel malheur parle-t-elle? Qu'est-ce qui peut leur être arrivé, à eux, dont les jours coulent et se succèdent avec la même tranquillité?» Voilà ce qu'elle se demandait.
Lorsqu'elle entra dans le salon, son père sortait de la chambre de la comtesse. Sa figure contractée était couverte de larmes; en apercevant sa fille, il fit un geste désespéré, et éclata en sanglots déchirants, qui bouleversaient sa bonne et placide figure:
«Pétia, Pétia!... Va! Va! Elle t'appelle!» Pleurant à chaudes larmes comme un enfant, et traînant ses jambes affaiblies, il s'affaissa sur une chaise, en couvrant sa figure de ses mains.
On aurait dit qu'un courant électrique enveloppait dans ce moment Natacha de la tête aux pieds, et la frappait douloureusement au cœur; elle sentit quelque chose éclater en elle, elle crut mourir, mais cette horrible angoisse fut instantanément suivie d'une sensation de délivrance. La torpeur qui pesait sur elle s'était évanouie. La vue de son père, les cris de douleur sauvage de sa mère, lui firent oublier sa propre désolation; elle courut à son père, mais celui-ci, d'un geste qui trahissait sa faiblesse, lui indiqua la porte de la chambre de la comtesse, sur le seuil de laquelle la princesse Marie venait d'apparaître, pâle et tremblante. Saisissant Natacha par la main, elle murmura quelques mots, mais celle-ci, incapable de la voir et de l'entendre, la repoussa, se précipita vers sa mère, et s'arrêta une seconde devant elle, comme si elle luttait contre elle-même. La comtesse, à moitié couchée dans un fauteuil, en proie à des mouvements nerveux qui agitaient tout son corps, se frappait la tête contre la muraille. Sonia et les femmes de chambre tenaient ses mains étroitement serrées.
«Natacha, criait la comtesse, ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, il ment?... Natacha! poursuivait-elle, en repoussant ceux qui entouraient, dis-moi que ce n'est pas vrai!»
Natacha s'agenouilla sur le fauteuil, se pencha au-dessus de sa mère, releva sa tête affaissée, et colla sa figure contre la sienne.
«Maman, ma chérie!... Je suis là, maman! murmurait-elle sans interruption, et, la prenant dans ses bras, elle luttait tendrement avec elle en la faisant entourer d'oreillers, en la forçant à boire un peu d'eau, en dégrafant sa robe.
«Je suis là, maman, je suis là!» lui disait-elle toujours, en baisant sa tête, son visage, ses mains, et aveuglée par le torrent de larmes qui coulait le long de ses joues.
La comtesse serra la main de sa fille, ferma les yeux et se calma un moment. Tout à coup, se soulevant avec un violent effort, elle promena autour d'elle un regard terne, et, apercevant sa fille, elle lui prit la tête à deux mains et la serra de toutes ses forces, puis, fixant ses yeux sur son visage, qu'elle pressait à lui faire mal, elle la regarda longtemps d'un air égaré.
«Natacha, tu m'aimes? lui dit-elle tout bas d'une voix confiante.... Tu ne me tromperas pas, tu me diras la vérité?»
Les yeux de Natacha, voilés de larmes, semblaient implorer son pardon.
«Mère chérie!» dit-elle en employant tout son amour filial à soulager sa mère d'une part de son terrible malheur, pendant que celle-ci, impuissante à conjurer l'horrible réalité, s'obstinait à repousser l'idée qu'elle pouvait encore vivre, lorsque son fils bien-aimé venait d'être tué à la fleur de l'âge, et elle retombait dans le monde du délire pour fuir la fatale vérité.
Natacha n'aurait pu dire comment se passèrent cette première nuit et la journée qui suivit. Elle ne dormit pas, et ne quitta pas sa mère d'une minute. Son affection, tenace et patiente, ne cherchait ni à consoler ni à expliquer, mais enveloppait la pauvre affligée d'effluves de tendresse qui étaient comme un appel à la vie. La troisième nuit, profitant d'un moment d'assoupissement de sa mère, elle venait de fermer les yeux en appuyant sa tête sur le bras du fauteuil, lorsque, à un craquement du lit, elle les rouvrit tout à coup, et vit la malade, assise sur son séant, parlant tout bas:
«Comme je suis heureuse de ton retour!... Tu es fatigué?... veux-tu du thé?»
Natacha s'approcha.
«Comme te voilà grand et beau!» poursuivit la comtesse en prenant la main de sa fille...
—Maman, à qui parlez-vous?
—Natacha, il est mort, mort!... Je ne le verrai plus!» Alors, se jetant au cou de sa fille, elle fondit en larmes pour la première fois.