À la fin de janvier, Pierre arriva à Moscou et s'établit dans une aile de sa maison, qui était restée intacte. Comptant repartir le surlendemain pour Pétersbourg, il alla voir le comte Rostoptchine et quelques-unes de ses anciennes connaissances, qui toutes, dans la jubilation de la victoire définitivement remportée, le reçurent avec joie, et le questionnèrent sur ce qu'il avait vu. Bien qu'on lui témoignât beaucoup de sympathie, il se tenait sur la réserve, et se bornait à répondre vaguement aux questions qu'on lui adressait sur ses projets d'avenir. Il apprit entre autres que les Rostow étaient à Kostroma, mais le souvenir de Natacha n'était plus pour lui qu'une agréable réminiscence d'un passé déjà bien éloigné. Heureux de se sentir indépendant de toutes les obligations de la vie, il l'était aussi de se sentir dégagé de cette influence à laquelle il s'était cependant soumis de son plein gré.
Les Droubetzkoï lui ayant annoncé l'arrivée de la princesse Marie à Moscou, il s'y rendit le même soir. Chemin faisant, il ne cessa de penser au prince André, à ses souffrances, à sa mort, à leur amitié, et surtout à leur dernière rencontre, la veille de Borodino.
«Est-il mort irrité, comme je l'ai vu alors, se disait-il, ou bien l'énigme de la vie ne s'est-elle pas dévoilée à lui au moment de sa mort?»
Il pensa à Karataïew, et établit une comparaison involontaire entre ces deux hommes si différents l'un de l'autre, et pourtant si rapprochés par l'affection qu'il avait eue pour tous les deux.
Pierre était grave et triste en entrant dans la maison Bolkonsky, laquelle, tout en conservant son caractère habituel, portait encore quelques traces de délabrement. Un vieux valet de chambre, au visage sévère, comme pour donner à comprendre que la mort du prince n'avait rien changé aux règles établies, lui dit que la princesse venait de se retirer dans son appartement, et qu'elle ne recevait que le dimanche.
«Annonce-moi, elle me recevra peut-être.
—En ce cas, veuillez entrer dans le salon des portraits.»
Quelques instants après, le valet de chambre revint, accompagné de Dessalles, chargé par la princesse de dire à Pierre qu'elle serait très heureuse de le voir et qu'elle le priait de monter chez elle.
Il la trouva, à l'étage supérieur, dans une petite chambre basse éclairée d'une seule bougie, et habillée de noir. Une autre personne, également en deuil, était auprès d'elle. Pierre supposa au premier abord que c'était une de ces demoiselles de compagnie dont il savait que la princesse aimait à s'entourer, et auxquelles il n'avait jamais fait attention. La princesse se leva vivement, et lui tendit la main. «Oui, lui dit-elle quand il la lui eut baisée, et en remarquant le changement de sa figure, voilà comme on se rencontre. «Il» a beaucoup parlé de vous les derniers temps, —et elle reporta ses yeux sur la dame en noir avec une hésitation qui n'échappa pas à Pierre.
—La nouvelle de votre délivrance m'a fait bien plaisir, c'est la seule joie que nous ayons eue depuis longtemps.—Et de nouveau elle jeta un regard inquiet à sa compagne.
—Figurez-vous que je n'ai rien su de lui, dit Pierre... je le croyais tué, et ce que j'ai appris m'est parvenu indirectement par des tiers. Je sais qu'il a rencontré les Rostow.... Quelle étrange coïncidence!»
Pierre parlait avec vivacité. Il jeta à son tour les yeux sur l'étrangère, et, voyant son regard de curiosité affectueuse, il comprit instinctivement qu'il devait y avoir dans cette dame en grand deuil un être bon et charmant, qui ne gênerait en rien ses épanchements avec la princesse Marie. Celle-ci ne put s'empêcher de laisser percer un grand embarras lorsqu'il fit allusion aux Rostow, et son regard alla de nouveau de Pierre à la dame en noir.
«Vous ne la connaissez donc pas?» dit-elle.
Pierre examina plus attentivement le pâle et fin visage, la bouche étrangement contractée et les grands yeux noirs de l'inconnue, où tout à coup il retrouva ce rayonnement intime, si doux à son cœur, dont il était depuis si longtemps privé. «Non, c'est impossible, se dit-il. Serait-ce elle, cette figure pâle, maigre, vieillie, avec cette expression austère... c'est sans doute une hallucination!» À ce moment la princesse Marie prononça le nom de Natacha, et le pâle et fin visage aux yeux tristes et recueillis fit un mouvement, comme une porte rouillée qui cède à une pression du dehors. La bouche sourit, et il s'échappa de ce sourire un effluve de bonheur qui enveloppa Pierre et le pénétra tout entier. Plus de doute possible devant ce sourire: c'était Natacha, et il l'aimait plus que jamais!
La violence de son impression fut telle, qu'elle révéla à Natacha, à la princesse Marie, et surtout à lui-même, l'existence d'un amour qu'il avait encore de la peine à s'avouer. Son émotion était mêlée de joie et de douleur, et plus il cherchait à la dissimuler, plus elle s'accentuait, sans le secours de paroles précises, par une rougeur indiscrète: «C'est seulement de la surprise,» se dit Pierre; mais, quand il voulut renouer la conversation, il regarda encore une fois Natacha, et son cœur se remplit de bonheur et de crainte. Il s'embrouilla dans sa réponse, et s'arrêta court. Ce n'était pas seulement parce qu'elle était pâlie et amaigrie, qu'il ne l'avait pas reconnue, mais parce que dans ses yeux, où brillait jadis le feu de la vie, il n'y avait plus que sympathie, bonté et inquiète tristesse.
La confusion de Pierre n'eut pas d'écho chez Natacha, et une douce satisfaction éclaira seule son visage.
«Elle est venue passer quelque temps avec moi, lui dit la princesse Marie. Le comte et la comtesse nous rejoindront ces jours-ci.... La pauvre comtesse fait mal à voir.... Natacha elle-même a besoin de consulter un médecin; aussi l'ai-je enlevée de force.
—Hélas! Qui de nous n'a pas éprouvé, répondit Pierre.... Vous savez sans doute que «c'est arrivé» le jour de notre délivrance.... Je l'ai vu, quel charmant garçon c'était!»
Natacha gardait le silence, mais ses yeux s'agrandissaient et brillaient de pleurs contenus.
«Aucune consolation n'est possible, poursuivit Pierre, aucune! Pourquoi, on se le demande, pourquoi est-il mort, ce cher enfant, plein de jeunesse et de vie?
—Oui, oui, c'est ce qui rend la foi doublement nécessaire de nos jours, dit la princesse Marie.
—C'est bien vrai, répondit Pierre.
—Pourquoi? demanda Natacha en le regardant.
—Comment, pourquoi? dit la princesse Marie.... La seule pensée de ce qui attend ceux...
—Parce que, interrompit Pierre, celui qui croit en un Dieu qui nous dirige peut seul supporter une perte semblable à celles que vous avez éprouvées.»
Natacha fit un mouvement pour répondre, mais s'arrêta, pendant que Pierre s'adressait avec empressement à la princesse Marie pour avoir des détails sur les derniers jours de son ami. Son embarras avait disparu, mais avec cet embarras avait aussi disparu le sentiment de son entière liberté; il se disait que maintenant chacune de ses paroles, chacune de ses actions avait un juge dont l'opinion était pour lui ce qu'il y avait de plus précieux au monde. Tout en causant, il s'inquiétait, dans son for intérieur, de l'effet qu'il produisait sur Natacha, et se jugeait à son point de vue à elle. La princesse Marie se décida, à contre-cœur, à donner à Pierre les détails qu'il lui demandait, mais ses questions, l'intérêt dont elles étaient empreintes, sa voix tremblante d'émotion, l'obligèrent à retracer peu à peu ces tableaux qu'elle avait peur d'évoquer pour elle-même.
«Ainsi donc, il s'est calmé, adouci.... Il n'avait jamais eu qu'un but, et il y tendait de toutes les forces de son âme, celui d'être parfaitement bon.... Que pouvait-il alors craindre de la mort? Ses défauts, s'il en a eu, ne peuvent lui être attribués.... Quel bonheur pour lui de vous avoir revue!» continua-t-il en s'adressant à Natacha, les yeux pleins de larmes.
Elle eut un tressaillement et inclina la tête, en se demandant indécise si elle parlerait ou non de lui.
«Oui, dit-elle enfin d'une voix basse et voilée, ça été un grand bonheur, pour moi du moins, et lui,—elle essaya de dominer son émotion,—lui, le désirait aussi, lorsque je suis allée vers lui!»
Sa voix se brisa, elle rougit, serra convulsivement ses mains et tout à coup, relevant la tête avec un visible effort, elle reprit d'une voix émue:
«En quittant Moscou, je ne savais rien, je n'osais pas demander après lui, lorsque Sonia m'a appris qu'il nous suivait. Je ne pouvais ni manger, ni me figurer dans quel état il était; je ne désirais qu'une chose, le voir!»
Tremblante et haletante, elle raconta, sans se laisser interrompre, ce qu'elle n'avait encore raconté à personne, tout ce qu'elle avait souffert pendant ces trois semaines de voyage et de séjour à Yaroslaw. Pierre, en l'écoutant, ne pensait ni au prince André ni à la mort, ni à ce qu'elle disait. Il ne ressentait qu'une vive compassion de la peine qu'elle devait éprouver à évoquer ainsi ce triste passé; mais, en faisant ce récit douloureux, Natacha semblait obéir à une impulsion irrésistible. Elle mêlait les détails les plus puérils aux pensées les plus intimes, revenait plusieurs fois sur les mêmes scènes, et semblait ne pouvoir plus s'arrêter. À ce moment, Dessalles demanda, de l'autre chambre, si son élève pouvait entrer.
«Et c'est tout, c'est tout!...» s'écria Natacha en se levant vivement, et, en s'élançant par la porte, dont le petit Nicolas venait de soulever la lourde portière, elle se heurta la tête contre un des battants, et disparut en poussant un gémissement de douleur: était-ce un gémissement de douleur physique ou de douleur morale?
Pierre, qui ne l'avait pas quittée des yeux, sentit, quand elle ne fut plus là, qu'il était de nouveau seul en ce monde.
La princesse Marie le tira de sa rêverie en appelant son attention sur l'enfant qui venait d'entrer. La ressemblance du petit Nicolas avec son père le troubla si vivement, dans la disposition attendrie où il se trouvait, que, l'ayant embrassé, il se leva et se détourna en passant son mouchoir sur ses yeux. Il allait prendre congé de la princesse Marie, quand elle le retint.
«Restez, je vous en prie. Natacha et moi veillons souvent jusqu'à trois heures, le souper doit être prêt, descendez: nous viendrons vous rejoindre à l'instant.... C'est la première fois, savez-vous, ajouta-t-elle, qu'elle a parlé ainsi à cœur ouvert!»
Quelques secondes plus tard, la princesse Marie et sa compagne rejoignirent Pierre dans la grande salle à manger. Les traits de Natacha, redevenue calme, avaient une expression de gravité qu'il ne lui avait jamais connue. Tous les trois éprouvaient le malaise qui suit ordinairement un épanchement sérieux et intime. Ils s'assirent sans rien dire autour de la table; Pierre déplia sa serviette, et, décidé à rompre un silence qui, en se prolongeant plus longtemps, pouvait devenir pénible pour tout le monde, il regarda les deux femmes, qui allaient en faire autant de leur côté. Dans leurs yeux brillaient la satisfaction de vivre et l'aveu inconscient que la douleur n'est pas éternelle et laisse encore de la place à la joie.
«Voulez-vous une goutte d'eau-de-vie, comte? dit la princesse Marie, et ces simples paroles suffirent pour dissiper les ombres du passé.
—Racontez-nous comment vous avez vécu, c'est toute une légende, à ce qu'on nous a dit?
—Oui, oui, répondit-il avec un air de douce raillerie, on a inventé sur moi des choses que je n'ai pas vues même en rêve. J'en suis encore tout ébahi. Je suis devenu un homme intéressant, et cela ne me donne aucun mal.... C'est à qui m'engagera et me racontera en détail ma captivité fantastique.
—On nous a dit que l'incendie de Moscou vous avait coûté deux millions: est-ce vrai?
—Peut-être, mais je suis devenu trois fois plus riche qu'auparavant, répondit Pierre, qui ne cessait de le répéter à qui voulait l'entendre, malgré la diminution que devait apporter à ses revenus sa résolution de payer les dettes de sa femme et de reconstruire ses hôtels. Ce que j'ai infailliblement recouvré, c'est ma liberté,—mais il s'arrêta, ne voulant pas s'appesantir sur un ordre d'idées qui lui était tout personnel.
—Est-il vrai que vous comptiez rebâtir?
—Oui, c'est le désir de Savélitch.
—Où avez-vous appris la mort de la comtesse? Étiez-vous encore à Moscou?»
La princesse Marie rougit aussitôt, craignant que Pierre ne donnât une fausse interprétation à ces paroles qui soulignaient ce qu'il avait dit de sa liberté recouvrée.
«Non, j'en ai reçu la nouvelle à Orel; vous pouvez vous figurer combien j'en ai été surpris. Nous n'étions pas des époux modèles, dit-il en regardant Natacha et en devinant qu'elle était curieuse d'entendre de quelle façon il s'exprimerait à ce sujet; mais sa mort m'a frappé de stupeur. Lorsque deux personnes vivent mal ensemble, toutes les deux ont tort généralement, et l'on se sent doublement coupable envers celle qui n'est plus.... Puis, elle est morte sans amis, sans consolations. Aussi ai-je ressenti une grande pitié pour elle,—et il cessa de parler, heureux de sentir qu'il avait l'approbation de Natacha.
—Vous voilà donc redevenu un célibataire et un parti?» dit la princesse Marie.
Pierre devint écarlate et baissa les yeux. Les relevant, après un long silence, sur Natacha, il lui sembla que l'expression de son visage était froide, réservée, presque dédaigneuse.
«Avez-vous réellement vu Napoléon, comme on le raconte? lui demanda la princesse Marié.
—Jamais, dit Pierre en éclatant de rire.... Il leur semble en vérité à tous que prisonnier et hôte de Napoléon sont synonymes. Je n'en ai même pas entendu parler; le milieu dans lequel je vivais était trop obscur pour cela.
—Avouez maintenant, lui dit Natacha, que vous étiez resté à Moscou pour le tuer? Je l'avais bien deviné lorsque nous vous avons rencontré.»
Pierre répondit que c'était en effet son intention, et, se laissant entraîner par leurs nombreuses questions, il leur fit un récit détaillé de toutes ses aventures. Il en parla tout d'abord avec cette indulgente ironie qu'il apportait dans ses jugements sur autrui et sur lui-même, mais peu à peu le souvenir, si vivant encore, des souffrances qu'il avait endurées et des horreurs auxquelles il avait assisté, donna à ses paroles cette émotion vraie et contenue de l'homme qui repasse dans sa mémoire les scènes poignantes auxquelles il a été mêlé.
La princesse Marie examinait tour à tour Natacha et Pierre, dont cette narration faisait surtout ressortir l'inaltérable bonté. Natacha, accoudée et le menton sur sa main, en suivait, avec sa physionomie mobile, tous les incidents. Son regard, ses exclamations, ses questions brèves, prouvaient qu'elle saisissait le sens réel de ce qu'il voulait leur faire comprendre, et, mieux que cela, le sens intime de ce qu'il ne pouvait exprimer en paroles. L'épisode de l'enfant et de la femme dont il avait pris la défense et qui avaient été la cause son arrestation, fut raconté par lui en ces termes:
«Le spectacle était horrible, des enfants abandonnés, d'autres oubliés dans les flammes.... On en retira un devant mes yeux... puis des femmes, dont on arrachait les vêtements et les boucles d'oreilles...» Pierre rougit et s'arrêta en hésitant.
«Une patrouille survint à ce moment et arrêta les paysans et tous ceux qui ne pillaient pas, moi avec.
—Vous ne racontez pas tout, dit Natacha en l'interrompant, vous aurez sûrement fait... une bonne action?»
Pierre continua; arrivé à la scène de l'exécution de ses compagnons, il voulut lui épargner ces effroyables détails, mais elle exigea qu'il ne passât rien. Puis vint l'épisode de Karataïew. Ils se levèrent de table et il se mit à marcher de long en large, pendant que Natacha le suivait des yeux.
«Vous ne pourrez jamais comprendre ce que m'a appris cet homme, cet innocent, qui ne savait ni lire ni écrire...
—Qu'est-il devenu? demanda Natacha.
—On l'a tué presque sous mes yeux!» Et sa voix tremblait d'émotion pendant qu'il leur racontait la maladie de ce pauvre malheureux et sa mort.
Jamais il ne s'était représenté ses aventures comme elles lui apparaissaient aujourd'hui. Il y découvrait une nouvelle signification, et éprouvait, en les racontant à Natacha, la rare jouissance que vous procure, non pas la femme d'esprit dont le seul but est de s'assimiler ce qu'elle entend, pour enrichir son répertoire et faire parade à l'occasion des trésors de sa petite cervelle, mais la vraie femme, celle qui a la faculté de faire jaillir et d'absorber ce que l'homme a de meilleur. Natacha, sans s'en rendre compte, était tout attention. Pas un mot, pas une intonation, un regard, un tressaillement, un geste, ne lui échappaient; elle attrapait au vol la parole à peine prononcée, la recueillait dans son cœur, et devinait le mystérieux travail qui s'était accompli dans l'âme de Pierre.
La princesse Marie s'intéressait à tout ce qu'il racontait, mais elle était absorbée par une autre pensée: elle venait de comprendre que Natacha et lui pouvaient s'aimer et être heureux, et elle en ressentit une profonde joie.
Il était trois heures du matin: les domestiques, la figure allongée, entrèrent pour remplacer les bougies, mais personne n'y fit attention. Pierre termina son récit. Sa sincère émotion, empreinte d'un certain embarras, répondait au regard de Natacha, qui semblait vouloir pénétrer même son silence, et, sans songer que l'heure était aussi avancée, il cherchait un autre thème de conversation.
«On parle de souffrances et de malheurs, dit-il, et cependant si l'on venait me demander: «Veux-tu revenir à ce que tu étais avant ta captivité, ou repasser par tout ce que tu as souffert?» je répondrais: «Plutôt cent fois la captivité et la viande de cheval?» On s'imagine presque toujours que tout est perdu lorsqu'on est jeté hors du chemin battu; c'est seulement alors qu'apparaissent le Vrai et le Bon. Tant que dure la vie, le bonheur existe. Nous pouvons encore en espérer beaucoup, et c'est surtout pour vous que je le dis, ajouta-t-il en s'adressant à Natacha.
—C'est vrai! dit-elle en répondant à une autre pensée qui venait de lui traverser l'esprit: moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux que de recommencer ma vie!»
Pierre la regarda avec attention.
«Oui, je n'aurais rien désiré de plus!
—Est-ce bien possible? s'écria Pierre. Suis-je donc coupable de vivre et de vouloir vivre, et vous aussi?»
Natacha inclina sa tête dans ses mains et fondit en larmes.
«Qu'as-tu, Natacha?
—Rien, rien! murmura-t-elle, et elle sourit à Pierre à travers ses pleurs.
—Adieu! Il est temps de dormir...»
Pierre se leva et prit congé d'elles.
La princesse Marie et Natacha causèrent encore dans leur chambre, mais ni l'une ni l'autre ne prononça le nom de Pierre.
«Sais-tu, Marie, que j'ai souvent peur qu'en ne parlant pas de «lui», dans la crainte de profaner nos sentiments, nous ne finissions par l'oublier?»
Un soupir de la princesse Marie confirma la justesse de cette observation qu'elle n'aurait jamais osé faire de vive voix.
«Crois-tu qu'on puisse oublier? dit-elle. Quel bien cela m'a fait de tout raconter aujourd'hui, et pourtant comme c'était à la fois doux et pénible! Je sentais qu'il l'avait aimé sincèrement, c'est pourquoi.... Ai-je eu tort? dit elle en rougissant.
—De parler de «lui» à Pierre? Oh non! Il est si bon!
—As-tu remarqué, Marie, dit tout à coup Natacha avec un sourire espiègle qu'elle n'avait pas eu depuis longtemps, as-tu remarqué comme il est bien tenu maintenant, comme il est frais et rose? On dirait qu'il sort d'un bain moral, je veux dire... tu me comprends, n'est-ce pas?
—Oui, il a beaucoup changé à son avantage. C'est pour cela que «lui» l'a tant aimé, répondit la princesse Marie.
—Oui, et cependant ils ne se ressemblaient guère. On assure du reste que les amitiés des hommes naissent des contrastes; ce doit être sans doute ainsi...! Adieu! Adieu!» dit Natacha, et le sourire espiègle qui avait accompagné ses premières paroles sembla s'effacer à regret de son visage redevenu joyeux.
Pierre fut longtemps avant de s'endormir. Marchant à grands pas dans sa chambre d'un air soucieux, tantôt il haussait les épaules, tantôt il tressaillait, et ses lèvres s'entr'ouvraient comme pour murmurer un aveu. Lorsque six heures du matin sonnèrent, il pensait toujours au prince André, à Natacha, à leur amour, qui le rendait jaloux encore aujourd'hui. Il se coucha heureux et ému, et décidé à faire tout ce qui lui serait humainement possible pour l'épouser.
Il avait fixé son départ pour Pétersbourg au vendredi suivant, et le lendemain Savélitch vint lui demander ses ordres au sujet du voyage.
«Comment? Je vais à Pétersbourg? Pourquoi à Pétersbourg? se demanda-t-il tout surpris. Ah oui! c'est vrai, je l'avais décidé il y a longtemps déjà, avant que «cela» fût arrivé; au fait, j'irai peut-être.... Quelle bonne figure que celle du vieux Savélitch! se dit-il en le regardant.... Eh bien, Savélitch, tu ne veux donc pas de ta liberté?
—Qu'en ferais-je, Excellence? Nous avons vécu du temps du vieux comte, le bon Dieu ait son âme!... et maintenant nous vivons auprès de vous, sans avoir à nous plaindre.
—Et tes enfants?
—Et mes enfants feront comme moi, Excellence; avec des maîtres comme vous, on n'a rien à craindre.
—Eh bien, et mes héritiers? demanda Pierre. Si je me mariais, par exemple? Cela peut arriver, n'est-ce pas? ajouta-t-il avec un sourire involontaire.
—Ce serait très bien, si j'ose le dire à Votre Excellence.
—Comme il traite cela légèrement, se dit Pierre. Il ne sait pas combien c'est grave et effrayant.... C'est ou trop tôt ou trop tard!
—Quels sont vos ordres, Excellence? partirez-vous demain?
—Non, dans quelques jours, je t'en préviendrai. Pardonne-moi tout l'embarras que je te donne. C'est étrange, se dit-il, qu'il n'ait pas deviné que je n'ai rien à faire à Pétersbourg, et qu'avant tout il faut que «cela» se décide. Je suis sûr, du reste, qu'il le sait et qu'il fait semblant de l'ignorer.... Lui en parlerai-je? Non, ce sera pour une autre fois.»
À déjeuner, Pierre raconta à sa cousine qu'il avait été la veille chez la princesse Marie, et qu'à sa grande surprise il y avait vu Natacha Rostow. La princesse Catherine parut trouver la chose toute simple.
«La connaissez-vous? lui demanda Pierre.
—Je l'ai vue une fois, et l'on parlait de son mariage avec le jeune Rostow; c'eût été très bien pour eux, puisqu'ils sont ruinés.
—Ce n'est pas de la princesse Marie que je vous parle, mais de Natacha.
—Ah oui! je connais son histoire, c'est fort triste.
—Décidément, se dit Pierre, elle ne me comprend pas, ou elle ne veut pas me comprendre... il vaut mieux ne lui rien dire.»
Il alla dîner chez la princesse Marie. En parcourant les rues, où se voyaient encore les restes des maisons incendiées, il ne put s'empêcher de les admirer. Les hautes cheminées qui s'élançaient du milieu des décombres lui rappelaient les ruines poétiques des bords du Rhin et du Colysée. Les isvostchiks et les cavaliers, les charpentiers qui équarrissaient leurs poutres, les marchands, les boutiquiers, tous ceux qui le rencontraient, semblaient le regarder avec des visages rayonnants et se dire:
«Ah! le voilà revenu, voyons un peu ce qu'il va en advenir!»
En arrivant chez la princesse Marie, il lui sembla qu'il avait été le jouet d'un songe, qu'il avait vu Natacha en rêve; mais, à peine fut-il entré, qu'il sentit, à la vibration de tout son être, l'influence de sa présence. Vêtue de noir, comme la veille, et coiffée de même, sa physionomie était pourtant tout autre et il l'aurait infailliblement reconnue la première fois si alors il l'avait vue ainsi: elle avait sa figure d'enfant, sa figure de fiancée. Ses yeux brillaient d'un éclat interrogateur, et une expression mutine et singulièrement affectueuse se jouait sur ses lèvres.
Pierre dîna chez la princesse et y aurait passé toute la soirée, si ces dames n'étaient allées aux vêpres, où il les accompagna.
Le lendemain, il revint de nouveau, et resta si tard, que, malgré le plaisir qu'elles éprouvaient à le voir et malgré l'intérêt absorbant qui l'attachait à leurs côtés, la conversation s'épuisa et finit par tomber sur les sujets les plus insignifiants. Pierre n'avait cependant pas le courage de s'en aller, bien qu'il sentît qu'elles attendaient son départ avec impatience. La princesse Marie, ne prévoyant pas de terme à cette situation, se leva la première, et lui fit ses adieux, sous prétexte d'une migraine.
«Ainsi donc, vous partez demain pour Pétersbourg?
—Non, je ne pars pas, répondit Pierre vivement.... Du reste oui, peut-être.... En tout cas, je passerai demain vous demander vos commissions.» Et il se tenait debout, très embarrassé.
Natacha lui tendit la main et sortit. Alors la princesse Marie, au lieu de la suivre, se laissa tomber dans un fauteuil, et, fixant sur lui son regard lumineux, l'observa avec une profonde attention. La fatigue dont elle s'était plainte s'était subitement évanouie, et l'on voyait qu'elle se préparait à avoir avec lui un long tête-à-tête.
L'embarras et le malaise de Pierre disparurent comme par enchantement à la sortie de Natacha. Avançant brusquement un fauteuil, il s'assit à côté de la princesse Marie.
«J'ai à vous faire une confidence, dit-il avec une émotion contenue, venez à mon aide, princesse, que dois-je faire, que puis-je espérer? Je sais, je sais parfaitement que je ne la vaux pas, et que l'heure est mal choisie pour lui parler. Mais ne pourrais-je être son frère?... Non, non, ajouta-t-il vivement, je ne le veux, ni ne le puis.... J'ignore, reprit-il après un moment de silence et en s'efforçant de parler avec suite, j'ignore depuis quand je l'aime, mais je n'ai jamais aimé qu'elle, et je ne puis me représenter l'existence sans elle. Sans doute, il est difficile de lui demander à présent sa main, mais la pensée qu'elle pourrait me l'accorder et que j'en laisserais échapper l'occasion est horrible pour moi. Dites, chère princesse, puis-je espérer?
—Vous avez raison, répondit la princesse Marie, de penser que l'heure serait mal choisie de lui parler de votre...» Elle s'arrêta en réfléchissant que la métamorphose qui s'était opérée chez Natacha rendait son objection invraisemblable, et elle comprit qu'elle ne serait pas offensée de recevoir l'aveu de cet amour, et qu'au fond de son cœur elle le désirait; mais, n'obéissant pas à ce premier mouvement, elle répéta:
«Lui parler à présent est impossible. Fiez-vous à moi, je sais...
—Quoi? dit Pierre d'une voix haletante en l'interrogeant des yeux.
—Je sais qu'elle vous aime..., qu'elle vous aimera!» Elle avait à peine prononcé ces paroles, que Pierre se leva, lui saisit la main et la serra avec force.
«Vous le croyez, dites, vous le croyez?
—Oui, je le crois. Écrivez à ses parents. Quant à moi, je lui en parlerai lorsqu'il en sera temps. Je le désire, et mon cœur me dit que cela sera.
—Ce serait trop de bonheur, trop de bonheur! répondit Pierre en baisant les mains de la princesse Marie.
—Faites votre voyage à Pétersbourg, cela vaudra mieux, et je vous promets de vous écrire.
—Aller à Pétersbourg maintenant? Soit, je vous obéirai. Mais demain, puis-je encore venir vous voir?»
Et Pierre revint le lendemain pour prendre congé.
Natacha était moins animée que les jours précédents, mais lui, en la regardant, ne sentait qu'une impression: celle du bonheur dont il était pénétré et qui augmentait d'intensité à chacune de ses paroles, au moindre mouvement qu'elle faisait. Lorsque la main fine et maigre de Natacha se posa dans la sienne au moment des adieux, il la garda involontairement quelques secondes. «Cette main, ce visage, ce trésor de séductions, sera-t-il véritablement à moi, toujours à moi?»
«Au revoir, comte, lui dit-elle tout haut.... Je vous attendrai avec impatience,» ajouta-t-elle tout bas.
Ces simples paroles, l'expression de physionomie qui les avait accompagnées, furent pour Pierre, pendant les deux mois de son absence, une source inépuisable de souvenirs et d'ineffables rêveries. «Elle m'a dit qu'elle m'attendrait avec impatience.» Et il se répétait à toute heure du jour: «Quel bonheur! quel bonheur!»
Rien de semblable à ce qu'il éprouvait lorsqu'il était fiancé avec Hélène ne se passait aujourd'hui en lui. Il se reprochait alors avec honte les: «Je vous aime» qu'il lui adressait; maintenant, au contraire, c'était avec une jouissance infinie et sans mélange qu'il se retraçait les moindres détails de leur entrevue et qu'il s'en répétait les dernières paroles. Il ne se demandait plus s'il faisait bien ou mal, car l'ombre même d'un doute n'était plus possible. Il ne redoutait qu'une chose: d'avoir été le jouet d'une illusion.... Et puis, n'était-il pas trop présomptueux, n'était-il pas trop sûr de son fait? La princesse Marie ne s'était-elle pas trompée? Natacha ne lui répondrait-elle pas en souriant: «C'est bien étrange.... Comment ne comprend-il pas qu'il n'est qu'un homme comme tous les autres, tandis que moi je suis si au-dessus de lui?»
La folie du bonheur, qu'il se croyait incapable de ressentir désormais, s'empara de lui complètement. Sa vie, le monde entier, se résumaient pour lui dans son amour pour elle et dans l'espoir de s'en faire aimer. Il croyait deviner sur tous les visages une sympathie, que d'autres intérêts empêchaient seuls de se manifester. Il étonnait souvent ceux qui le rencontraient par son regard et son sourire rayonnants de bonheur. Il plaignait ceux qui ne pouvaient le comprendre et éprouvait parfois le besoin de leur expliquer qu'ils perdaient leur temps à de banales futilités. Lorsqu'on lui offrait de prendre du service, lorsqu'on discutait devant lui les questions politiques du moment, en leur attribuant une influence possible sur le bonheur du genre humain, il écoutait avec compassion, et étonnait ses auditeurs par l'étrangeté de ses remarques. Malgré tout, le rayonnement de son âme, en projetant sa clarté sur tous ceux qu'il trouvait sur son chemin, lui faisait instantanément découvrir ce qu'il y avait de bon et de bien dans chacun d'eux. En examinant les papiers laissés par sa femme, aucun autre sentiment que celui d'une profonde pitié ne s'éleva dans son cœur, de même que le prince Basile, très fier d'une nouvelle nomination et d'une nouvelle croix, n'était plus, à ses yeux, qu'un pauvre vieillard qu'il plaignait sincèrement. Néanmoins, les jugements qu'il porta sur les hommes et sur les événements, pendant cette période de sa vie, restèrent toujours pour lui incontestablement vrais, et ils l'aidèrent souvent dans la suite à résoudre ses incertitudes: «J'étais peut-être ridicule et étrange à cette époque, se disait-il alors, mais pas aussi fou que j'en avais l'air. Mon intelligence était plus ouverte et plus pénétrante; je comprenais alors ce qui valait la peine d'être compris dans la vie, parce que... parce que j'étais heureux!»
À dater de la première soirée passée avec Pierre, un grand changement s'était opéré en Natacha. Presque à son insu, la sève de la vie s'était réveillée dans son cœur, et s'était répandue sans lutte dans tout son être. Sa démarche, son visage, son regard, sa voix, tout s'était métamorphosé. Les aspirations au bonheur étaient montées à la surface et demandaient à être satisfaites. À dater de ce jour, Natacha parut avoir oublié tous les événements antérieurs. Aucune plainte ne s'échappa plus de ses lèvres, aucune parole n'effleura plus les ombres évanouies du passé, et parfois même elle souriait à des projets d'avenir. Quoiqu'elle ne prononçât jamais le nom de Pierre, une flamme éteinte depuis longtemps s'allumait dans ses yeux lorsqu'elle entendait parler de lui par la princesse Marie, et ses lèvres réprimaient avec peine un frémissement involontaire.
La princesse Marie, frappée de ce changement dont elle devina facilement la cause, en éprouvait du chagrin. «Aimait-elle donc assez peu mon frère pour l'avoir si vite oublié?» Mais, lorsqu'elle la voyait, elle ne pouvait ni lui en vouloir, ni le lui reprocher. Ce réveil à la vie était si soudain, si irrésistible, si imprévu, pour elle-même, que la princesse Marie ne se reconnaissait plus; le droit de l'accuser même au fond de son cœur, et Natacha s'abandonnait si complètement, si sincèrement à ce nouveau sentiment, qu'elle ne cherchait même pas à cacher que la douleur s'était effacée pour faire place à la joie.
Lorsque la princesse Marie retourna dans sa chambre après son explication avec Pierre, Natacha l'attendait sur le seuil.
«Il a parlé, n'est-ce pas, il a parlé? répétait-elle avec une expression attendrie et joyeuse qui implorait son pardon. J'ai eu envie d'écouter à la porte, mais je savais bien que tu me dirais tout.»
Quelque sincère, quelque touchant que fût son regard, ces paroles ne laissèrent pas de blesser la princesse Marie; elle pensa à son frère. «Qu'y faire? se dit-elle: cela ne peut être autrement...» Et, d'un ton doux et sévère à la fois, elle lui fit part de son entretien avec Pierre. À la nouvelle de son départ pour Pétersbourg, Natacha poussa une exclamation de surprise, mais, devinant aussitôt l'impression pénible qu'elle venait de produire chez son amie:
«Marie, lui dit-elle, enseigne-moi ce que je dois faire, j'ai si grand'peur d'être mauvaise: j'agirai comme tu me le conseilleras.
—Tu l'aimes?
—Oui, murmura-t-elle.
—Pourquoi pleures-tu, alors? J'en suis heureuse, répondit la princesse Marie, sans pouvoir retenir ses larmes.
—Ce ne sera pas de sitôt, Marie.... Pense donc quel bonheur, je deviendrai sa femme, et toi tu épouseras Nicolas.
—Natacha, je t'avais priée de ne jamais m'en parler. Ne parlons que de toi!»
Elles se turent.
«Mais pourquoi va-t-il à Pétersbourg?» demanda tout à coup Natacha, et, répondant aussitôt elle-même à sa question, elle ajouta: «Cela doit être ainsi, c'est sans doute mieux... n'est-ce pas, Marie?»
ÉPILOGUE[39]I Le mariage de Natacha, devenue la femme de Besoukhow en 1813, fut le dernier heureux événement pour nos vieux amis les Rostow. Le comte Ilia Andréïévitch mourut la même année, et, comme il arrive toujours, avec lui s'effondra sa famille, telle que nous l'avons connue. L'incendie de Moscou, la mort du prince André, la douleur de Natacha, la fin prématurée de Pétia, le désespoir de la comtesse, tous ces coups successifs finirent par accabler le pauvre comte.
Il semblait ne pas avoir la force de comprendre l'étendue de tous ses malheurs, et, inclinant sa vieille tête sous la main de la Providence, il eut l'air d'attendre et d'appeler son dernier moment. Tantôt effaré, éperdu, tantôt en proie à une excitation fébrile, il passait sans transition d'un extrême à l'autre.
Quand vint la noce de sa fille, il ne s'occupa que du côté matériel des arrangements: il commandait les dîners, les soupers, et faisait son possible pour paraître gai: mais sa gaieté n'était plus communicative comme auparavant. Elle faisait naître au contraire un sentiment de compassion chez ceux qui le connaissaient et l'aimaient. Les nouveaux mariés une fois partis, il s'affaissa, se plaignit d'un invincible ennui, tomba malade, et se coucha pour ne plus se relever; malgré les assurances trompeuses des médecins, il avait compris que son heure était arrivée. La comtesse passa quinze jours au chevet du malade sans se déshabiller: chaque fois qu'elle lui présentait une potion, il sanglotait doucement et lui baisait la main en silence.
Le jour même de sa mort, il leur demanda pardon, à elle de vive voix et mentalement à son fils, d'avoir si mal géré leur fortune. Sa fin fut tranquille, et le lendemain ses amis vinrent en foule rendre leurs derniers devoirs au défunt. Mainte et mainte fois ils avaient dansé et dîné chez lui en se moquant de ses manies, et maintenant tous répétaient à l'envi, comme pour leur justification, avec un sincère sentiment de remords et d'attendrissement: «C'était tout de même un bien excellent homme.... On n'en trouve plus de pareils... et d'ailleurs qui n'a pas ses faiblesses?» Lorsque le vieux comte mourut, ses affaires étaient tellement embrouillées, qu'il n'y avait plus aucun moyen de les remettre à flot. Nicolas reçut cette nouvelle à Paris, où il se trouvait avec les armées russes. Demandant aussitôt sa mise à la retraite, il partit en congé, sans même attendre que sa demande lui fût accordée. Leur situation financière fut mise au net un mois après la mort du comte, et chacun fut étonné de l'énormité du chiffre des dettes de toutes sortes, dont on ignorait même l'existence: le passif dévorait l'actif. Amis et parents conseillèrent à Nicolas de refuser la succession, mais, voyant dans cette façon d'agir un blâme pour la mémoire sacrée de son père, il ne voulut pas en entendre parler, et accepta purement et simplement la succession avec la charge de payer les dettes. Les créanciers, que la large et expansive bonté du vieux comte avait tenus longtemps silencieux, commencèrent à faire valoir leurs droits. Mitenka et plusieurs autres, qui avaient reçu des billets à ordre, se montrèrent les plus exigeants, et ne donnaient à Nicolas ni repos ni trêve. Ceux qui avaient patienté du vivant du comte étaient maintenant sans pitié pour le jeune héritier qui avait accepté de plein gré ces onéreux engagements. Aucune des combinaisons projetées par Nicolas ne lui réussit: les terres furent vendues à l'encan à vil prix, et il resta encore à payer la moitié des dettes. Nicolas emprunta à son beau-frère trente mille roubles pour acquitter celles qu'il regardait comme dettes d'honneur, et se vit obligé, pour éviter la prison dont le menaçaient les autres créanciers, de chercher un emploi. Retourner à l'armée, où, à la première vacance, il serait nommé, à coup sûr, chef de régiment, était impossible, car sa mère se cramponnait à lui comme au dernier sourire de la vie. Aussi, malgré le peu de plaisir qu'il éprouvait à rester à Moscou dans le même milieu, malgré l'antipathie que lui inspiraient les fonctions civiles, il finit par y obtenir une place dans l'administration, dit adieu à l'uniforme qu'il aimait tant, et s'établit, avec sa mère et Sonia, dans un modeste logement. Natacha et Pierre, qui habitaient Pétersbourg, ne se doutaient pas des difficultés de sa situation, qu'il leur cachait du reste avec le plus grand soin, et ignoraient que ses 1 200 roubles d'appointements devaient suffire à leur entretien de façon que sa mère ne pût deviner leur pauvreté. La comtesse ne pouvait admettre l'existence en dehors des conditions de luxe auxquelles elle était habituée depuis son enfance, et exigeait à tout instant qu'on satisfît ses moindres désirs, sans soupçonner la gêne qu'ils causaient à son fils. C'était tantôt une voiture dont elle avait besoin pour envoyer chercher une amie, tantôt un mets recherché pour elle, du vin fin pour son fils, ou de l'argent pour des cadeaux à Natacha, à Sonia et à Nicolas lui-même. Sonia menait le ménage, soignait sa tante, lui faisait la lecture, supportait ses caprices, sa secrète inimitié, et aidait Nicolas à lui dissimuler leurs embarras financiers. Il sentait que sa reconnaissance pour elle était une dette dont il ne pourrait jamais s'acquitter; mais, tout en admirant sa patience et son dévouement sans bornes, il évitait toute intimité. Il lui en voulait de n'avoir rien à lui reprocher, et de ce que, réunissant toutes les perfections, il lui manquait ce je ne sais quoi qui l'aurait infailliblement forcé à lui donner son cœur; et plus il l'appréciait, moins il se sentait capable de l'aimer. Il avait accepté avec empressement la parole qu'elle lui avait rendue, et se tenait maintenant à distance, comme pour bien lui faire sentir que le passé ne pouvait plus revenir. Ses embarras d'argent augmentèrent. Non seulement il lui était impossible de rien mettre de côté sur ses appointements, mais, pour obéir, aux exigences de sa mère, il se vit bientôt contraint de contracter de petites dettes. Comment sortirait-il de cette impasse? Il l'ignorait, car la pensée d'épouser une, riche héritière, comme le lui proposaient de vieilles amies de la famille, lui inspirait une répulsion invincible. Dans le fond de son âme, il éprouvait une satisfaction sombre et amère à supporter sans murmurer ce poids accablant. Il évitait toute distraction au dehors, et ne pouvait s'astreindre, dans son intérieur, à d'autre occupation qu'à celle d'aider sa mère à étaler des «patiences» sur la table et à se promener dans sa chambre, en fumant sa pipe en silence. En agissant ainsi, il semblait vouloir préserver de toute atteinte extérieure cette sombre disposition d'esprit, qui seule le rendait capable d'endurer une pareille vie de privations.
Au commencement de l'hiver, la princesse Marie arriva à Moscou: les bruits de ville la mirent au courant de la triste position des Rostow. Le fils, disait-on, se sacrifiait à sa mère. «Je m'y attendais!» se dit la princesse Marie, en voyant dans le dévouement de Nicolas une nouvelle et douce sanction de son amour. Ses rapports intimes, presque de parenté, avec la famille Rostow, lui imposaient le devoir d'aller rendre visite à la comtesse, mais le souvenir du séjour de Nicolas à Voronège lui rendait cette visite pénible. Elle laissa passer quelques semaines avant de la faire. Nicolas fut le premier à la recevoir, car on ne pouvait entrer chez sa mère qu'en traversant sa chambre. À sa vue, le visage de ce dernier exprima, au lieu de la joie qu'elle s'attendait à y lire, une froideur sèche et hautaine. Il s'informa de sa santé, la conduisit près de la comtesse, et les quitta au bout de quelques secondes. La visite terminée, il la reconduisit avec une réserve marquée jusqu'à l'antichambre, et répondit à peine à ses questions sur la santé de sa mère. «Que vous importe? semblait dire son regard, laissez-moi en paix.»
«Je ne puis souffrir ces dames et leurs amabilités, dit-il à Sonia, lorsque la voiture de la princesse se fut éloignée. Qu'ont-elles besoin de venir?
—C'est mal à vous de parler ainsi, Nicolas, répondit Sonia en cachant avec peine sa joie. Elle est si bonne, et maman l'aime tant!» Nicolas garda le silence et aurait voulu oublier cette visite, mais la comtesse y revenait à tout propos; ne tarissant pas en éloges sur le compte de la princesse Marie, elle insistait pour que son fils lui rendît sa politesse, et exprimait le désir de la voir plus souvent. On sentait que le silence de Nicolas à ce sujet l'irritait.
—Il faut que tu y ailles, c'est une charmante fille.... Tu y verras au moins quelqu'un, car tu dois mourir d'ennui avec nous autres.
—Je n'y tiens pas, maman.
—Je ne te comprends pas, mon ami: tantôt tu veux voir du monde, tantôt tu t'y refuses.
—Mais je n'ai jamais dit que je m'ennuyais, repartit Nicolas.
—Comment! N'as-tu pas dit tout à l'heure que tu ne voulais pas la voir? C'est une fille de beaucoup de mérite, tu as toujours eu de la sympathie pour elle, et aujourd'hui, par je ne sais quelle raison... on me cache toujours tout.
—Mais pas le moins du monde, maman.
—Je t'aurais compris si je te demandais de faire une démarche désagréable, mais je ne te demande que de rendre une visite que la politesse exige.... Je ne m'en mêlerai plus, puisque tu as des secrets pour moi.
—J'irai si vous le voulez.
—Cela m'est parfaitement égal, c'est pour toi seul que je le désire.»
Nicolas soupirait, mordait sa moustache, étalait les cartes et s'efforçait de distraire l'attention de sa mère, mais, le lendemain et les jours suivants, elle revenait sur le même sujet. La froide réception de Nicolas avait froissé la princesse Marie dans son amour-propre, et elle se disait: «J'avais raison de ne pas vouloir faire cette visite.... Au fond, je n'en attendais pas autre chose.... Après tout, je suis allée voir la pauvre vieille, qui avait toujours été excellente pour moi.» Mais ces réflexions ne parvenaient pas à calmer le regret qu'elle éprouvait en songeant à l'accueil que lui avait fait Nicolas. Malgré sa ferme résolution de ne plus retourner chez les Rostow, et d'oublier ce qui s'était passé, elle se sentait involontairement dans une fausse position, et lorsqu'elle cherchait à s'en rendre compte, elle était forcée de s'avouer à elle-même que ses rapports avec Nicolas y étaient pour beaucoup. Son ton sec et poli n'était pas la véritable expression de ses sentiments: il devait cacher un sous-entendu qu'elle aurait voulu à tout prix éclaircir pour retrouver sa tranquillité. On était en plein hiver, lorsqu'un jour qu'elle assistait à une leçon de son neveu, on vint lui annoncer Rostow. Bien décidée à ne pas trahir son secret et à ne pas laisser apercevoir son embarras, elle pria Mlle Bourrienne de l'accompagner au salon. Au premier regard qu'elle jeta sur Nicolas, elle comprit qu'il était simplement venu remplir un devoir de politesse, et elle se promit de ne pas sortir de la réserve la plus absolue. Aussi, au bout des dix minutes exigées par les convenances, et consacrées aux questions banales sur la santé de la comtesse et sur les dernières nouvelles du jour, Nicolas se leva, et s'apprêta à prendre congé. Grâce à Mlle Bourrienne, la princesse Marie avait jusque-là très bien soutenu la conversation, mais, à ce moment, fatiguée de parler de ce qui l'intéressait si peu, et revenant par un rapide enchaînement d'idées à son isolement et au peu de joies qu'elle avait en ce monde, elle se laissa involontairement aller à une silencieuse rêverie, les yeux fixés devant elle, sans remarquer le mouvement que venait de faire Nicolas. Celui-ci eut tout d'abord l'air de ne pas s'en apercevoir et échangea quelques mots avec Mlle Bourrienne, mais, la princesse continuant à rester immobile et rêveuse, il fut forcé de la regarder et ne put se méprendre sur la douleur qu'exprimaient ses traits délicats.
Il lui sembla entrevoir confusément qu'il en était la cause, et ne sut comment s'y prendre pour lui témoigner un peu d'intérêt.
«Adieu, princesse,» lui dit-il.
Elle sembla se réveiller et soupira en rougissant.
«Pardon, murmura-t-elle, vous partez déjà? Eh bien, adieu!
—Et le coussin que vous avez fait pour la comtesse? Je vais vous l'apporter,» dit Mlle Bourrienne en sortant de la chambre.
Un silence embarrassant s'établit entre eux deux.
«Oui, dit enfin Nicolas avec un sourire de tristesse, ne croirait-on pas, princesse, que notre première rencontre à Bogoutcharovo a eu lieu hier, et cependant que d'événements se sont passés depuis!... Nous nous imaginions être bien malheureux alors; eh bien! je donnerais beaucoup pour en revenir là, mais ce qui est passé ne revient plus.»
La princesse Marie avait fixé sur lui son doux et profond regard en cherchant à pénétrer le sens caché de ces paroles.
«C'est vrai, dit-elle, vous n'avez pourtant rien à regretter dans le passé, et si je comprends votre vie actuelle, elle vous laissera aussi un bon souvenir de dévouement et d'abnégation...
—Je ne saurais accepter vos louanges, dit-il vivement, car je m'adresse constamment des reproches, et.... Pardon, ce sujet ne peut vous intéresser,» continua-t-il en redevenant, à ces mots, froid et calme comme à son entrée.
Mais la princesse Marie ne voyait plus en lui que l'homme qu'elle avait connu et aimé, et c'est avec cet homme qu'elle renoua la conversation.
«J'avais pensé que vous me permettriez de vous exprimer..., dit-elle avec hésitation: mes relations avec vous et les vôtres étaient devenues telles, qu'il me semblait qu'un témoignage de sympathie de ma part ne pouvait vous offenser: il paraît que je me suis trompée, ajouta-t-elle d'une voix tremblante.... Je ne sais pourquoi vous étiez tout autre auparavant, et je...
—Ah! il y a mille raisons à cela, répondit Nicolas en appuyant sur ce dernier mot. Merci, princesse, ajouta-t-il tout bas, croyez-moi, c'est parfois bien lourd à porter!
—C'est donc cela, c'est donc cela, se dit en tressaillant de joie la princesse Marie. Ce n'est donc pas seulement cet honnête et loyal regard, cet extérieur charmant que j'ai aimé en lui, j'avais deviné toute la noblesse de son âme.... C'est donc parce qu'il est pauvre et que je suis riche.... C'est donc cela... car autrement...»
Alors, se souvenant de la tendre sympathie qu'elle lui avait laissé entrevoir, et examinant sa bonne et mélancolique figure, elle comprit à n'en plus douter la raison de son apparente froideur.
«Pourquoi donc, comte, pourquoi? s'écria-t-elle tout à coup en se rapprochant de lui involontairement; pourquoi? vous devez me le dire.»
Il garda le silence.
«Je ne sais pas, comte, je ne connais pas vos raisons, mais je sais que, moi aussi, je souffre et je vous l'avoue... pourquoi me priver alors de votre bonne amitié?»
Et des pleurs brillèrent dans ses yeux.
«J'ai si peu de bonheur dans la vie que toute perte m'est sensible.... Pardonnez-moi, adieu!»
Elle fondit en larmes et fit quelques pas pour sortir.
«Princesse! Au nom du ciel, un instant!» Il l'arrêta. Elle se retourna, leurs regards se rencontrèrent en silence, la glace était rompue, et ce qui leur semblait tout à l'heure encore impossible devint pour eux une réalité prochaine et inévitable.
Nicolas épousa la princesse Marie dans le courant de l'automne de 1813, et alla s'établir avec elle, sa mère et Sonia, à Lissy-Gory. Pendant les quatre années qui suivirent leur mariage, sans vendre la moindre parcelle des biens de sa femme, il paya toutes ses dettes, y compris celle qu'il avait contractée envers Pierre, et en 1820 il avait si bien arrangé ses affaires, qu'il avait ajouté à Lissy-Gory une petite terre, et qu'il était en négociations pour racheter Otradnoë: c'était son rêve favori. Nicolas, forcé de devenir gentilhomme fermier, se passionna pour l'agriculture, et en fit sa principale occupation. Il n'aimait pas les innovations, surtout les innovations anglaises, qui commençaient alors à être de mode. Il se moquait des ouvrages de pure théorie, ne songeait ni à construire des fabriques, ni à ensemencer des blés chers et d'une espèce étrangère au pays. Ne donnant jamais exclusivement ses soins à une branche de son administration au détriment des autres, il avait toujours devant les yeux sa propriété tout entière, et non pas seulement une de ses parties. Pour lui, l'important était, non pas l'oxygène et l'azote contenus dans le sol et dans l'air, non pas la charrue et l'engrais, mais le travailleur qui mettait en œuvre toutes ces forces. Le paysan attira tout d'abord son attention: c'était mieux qu'un instrument pour lui, c'était un juge. Il l'étudia avec soin, chercha à comprendre ses besoins, à se rendre compte de ce qu'il tenait pour bon ou pour mauvais, et les ordres qu'il donnait devenaient pour lui une source de renseignements précieux. Ce ne fut que lorsqu'il eut saisi leurs goûts, leurs désirs, et qu'il eut appris à parler leur langue, qu'il lut dans leur pensée, qu'il se sentit rapproché d'eux, et qu'il put les gouverner d'une main sûre et ferme, c'est-à-dire leur rendre les services qu'ils étaient en droit d'attendre de lui. Son administration ne tarda pas à avoir les résultats les plus brillants. Nicolas, avec une clairvoyance remarquable, nommait dès le début de sa gestion, aux fonctions de bourgmestre, de staroste et de délégué, ceux mêmes que les paysans auraient choisis, s'ils en avaient eu le droit. Au lieu d'analyser la constitution chimique des engrais, au lieu de se lancer dans le «doit et avoir», comme il le disait en plaisantant, il se renseignait sur la quantité de bétail que possédaient les paysans, et s'efforçait, par tous les moyens, de l'augmenter. Il ne permettait pas aux familles de se séparer et tenait à les conserver groupées ensemble. Il était sans pitié pour les paresseux et les dépravés, et les chassait au besoin de la communauté. Pendant les travaux des champs, pendant les semailles, la fenaison et la moisson, il surveillait avec le même soin ses champs et ceux des paysans, et peu de propriétaires pouvaient se vanter d'en avoir en aussi bon état et d'un aussi bon rendement que les siens. Il n'aimait pas à avoir affaire avec les dvorovy[40], qu'il regardait comme des parasites. On l'accusait cependant de ne pas les tenir assez sévèrement; lorsqu'il devait punir l'un d'eux, son indécision était si grande, qu'il consultait toute la maison avant d'en venir là, et il était enchanté de trouver l'occasion de le faire partir comme recrue, à la place d'un paysan. Quant à ces derniers, il était d'avance tellement sûr d'avoir la majorité pour lui, qu'il n'hésitait jamais dans les mesures à prendre en ce qui les concernait. Il ne se permettait pas de les accabler de travail, ou de les châtier, ou de les récompenser pour sa satisfaction personnelle. Peut-être n'aurait-il pas su dire en vertu de quelle règle il agissait ainsi, mais il la sentait dans son âme, ferme et inflexible. Parfois pourtant il lui arrivait de s'écrier avec dépit, à propos d'un désordre ou d'un insuccès: «Que peut-on faire avec notre peuple russe?» et il s'imaginait détester le paysan, mais il aimait de tout son cœur «notre peuple russe» et son génie; c'est pour cela qu'il l'avait si bien compris, et s'était engagé dans la seule voie au bout de laquelle il était sûr de trouver de bons résultats. Ces occupations si absorbantes inspiraient à sa femme une sorte de jalousie: elle regrettait de ne pouvoir y prendre part et de ne pas comprendre les joies et les soucis de ce monde si étranger pour elle: pourquoi cet air de gaieté et de bonheur lorsque, s'étant levé à l'aube, et ayant passé toute la matinée dans les champs ou sur l'aire, il ne rentrait qu'à l'heure du thé? Pourquoi cet enthousiasme lorsqu'il parlait de l'activité d'un riche paysan qui avait passé toute la nuit, avec sa famille, à transporter ses gerbes et à faire ses meules? Pourquoi ce sourire satisfait lorsqu'il voyait tomber une pluie fine et serrée sur les pousses altérées de l'avoine, ou emporter par le vent un nuage menaçant au moment de la fenaison ou de la moisson, et que, hâlé, les cheveux parfumés de menthe et d'absinthe sauvages, il s'écriait en se frottant joyeusement les mains: «Encore un jour comme celui-ci, et notre récolte et celle des paysans seront rentrées»? Elle s'étonnait aussi de ce qu'avec son bon cœur, son empressement à prévenir tous ses désirs, il se désespérait de recevoir, par son entremise, des pétitions de paysans qui demandaient à être affranchis de certains travaux. Il les refusait constamment, et se fâchait tout rouge, en l'engageant à ne pas se mêler dorénavant de ses affaires.
Lorsque, pour essayer de pénétrer sa pensée, elle lui parlait du bien qu'il faisait à ses serfs, il s'emportait. «C'est bien le dernier de mes soucis, répondait-il, et ce n'est pas à leur bonheur que je travaille; le bonheur du prochain n'est que poésie, et conte de femmelette. Je tiens à ce que nos enfants ne soient pas des mendiants, et à ce que notre fortune s'arrondisse de mon vivant; je n'ai pas d'autre but, et pour l'atteindre il faut l'ordre, la sévérité et la justice, ajoutait-il, car si le paysan est nu et affamé, s'il n'a qu'un cheval, il ne travaillera ni pour lui, ni pour moi.»
Était-ce vraiment d'une manière aussi inconsciente que Nicolas faisait du bien aux autres et que tout fructifiait ainsi entre ses mains? Le fait est que sa fortune augmentait à vue d'œil; les paysans du voisinage venaient à tout moment lui demander de les acheter, et longtemps après sa mort la population conserva le souvenir de sa gestion: «Il s'y entendait, disait-elle: il pensait d'abord à l'avoir du paysan et puis au sien: il ne nous gâtait pas, en un mot c'était un bon administrateur!»
Ce qui parfois ne laissait pas de causer du souci à Nicolas, c'était son emportement et son habitude de hussard d'avoir la main leste. Dans les premiers temps de son mariage, il n'y avait rien vu de répréhensible, mais, la seconde année, un certain incident le fit subitement changer de manière de voir à ce sujet. Il avait fait venir un jour le successeur du défunt Drône, le staroste de Bogoutcharovo, qui était accusé de malversations. Nicolas le reçut sur le perron, et, aux premiers mots du prévenu, lui répondit par une grêle d'injures et de coups. Rentrant un moment après pour déjeuner, il s'approcha de sa femme, qui travaillait, la tête inclinée sur son métier, et lui raconta, comme de coutume, tout ce qu'il avait fait dans la matinée, et entre autres l'affaire du staroste.
La comtesse Marie, rougissant et pâlissant tour à tour, ne releva pas la tête et garda le silence.
«Quel impudent coquin! s'écria-t-il en s'échauffant à ce souvenir, s'il avait au moins avoué qu'il était ivre, mais.... Qu'as-tu donc, Marie?»
Celle-ci leva les yeux sur lui, essaya en vain de dire un mot et baissa de nouveau la tête.... «Qu'as-tu, mon amie?» Les pleurs embellissaient toujours la comtesse Marie, car, ne pleurant jamais que de chagrin ou de pitié, et non de colère ou de souffrance physique, ses yeux lumineux et profonds avaient alors un charme irrésistible. À cette question de son mari, elle fondit en larmes.
«Nicolas, j'ai tout vu.... Il est coupable, je le sais.... Mais pourquoi l'as-tu...?» Et elle se voila la figure de ses mains.
Nicolas ne répondit rien, rougit fortement, et s'éloigna d'elle en faisant quelques pas dans la chambre. Il devinait la cause de ses larmes, mais, ne trouvant rien de blâmable dans une habitude qui remontait pour lui à tant d'années, il lui donna tort, et se dit: «Ce sont des petites faiblesses de femme... ou plutôt n'aurait-elle pas vraiment raison?» Dans son irrésolution, il jeta un regard sur ce visage aimé qui souffrait pour lui, et comprit qu'elle avait dit juste, et qu'il était coupable envers lui-même.
«Marie, lui dit-il tout doucement, cela n'arrivera plus, je te le jure.... Jamais!» reprit-il d'une voix émue, comme un enfant qui demande pardon.
Les larmes jaillirent plus abondantes des yeux de la comtesse. Elle saisit la main de son mari et la porta à ses lèvres.
«Quand as-tu brisé ton camée? lui dit-elle pour changer de sujet de conversation, en examinant une bague qu'il portait toujours au doigt et qui représentait la tête de Laocoon.
—Ce matin, Marie, et que cette bague brisée me rappelle à l'avenir la parole que je viens de te donner!»
Depuis lors, quand il sentait la colère le gagner et ses poings se fermer, il tournait rapidement sa bague et baissait les yeux devant celui à qui il avait affaire. Cependant il lui arrivait, de temps à autre, de s'oublier, et alors, en s'en confessant à sa femme, il lui renouvelait sa promesse.
«Tu dois sûrement me mépriser, Marie? disait-il.
—Mais pourquoi ne t'en vas-tu pas, lui répondait-elle pour le consoler, lorsque tu ne te sens plus la force de te maîtriser?»
Dans la noblesse du gouvernement, Nicolas était estimé, mais pas aimé; les intérêts de la noblesse l'occupaient peu: aussi passait-il pour fier aux yeux des uns, ou pour peu intelligent aux yeux des autres. Tant que durait l'été, il consacrait tout son temps à l'administration de ses biens. Quand venait l'automne, il chassait du matin au soir, et passait régulièrement l'hiver à inspecter les villages éloignés et surtout à lire des livres d'histoire, dont il achetait chaque année une certaine quantité. Il se composait de la sorte une bibliothèque sérieuse, et se posait comme règle de lire d'un bout à l'autre tout ce qu'il achetait. Ce fut d'abord une tâche ennuyeuse à remplir, mais qui devint peu à peu pour lui une occupation habituelle, à laquelle il finit par prendre un vif intérêt. Comme il restait l'hiver presque toujours à la maison, il entrait dans les moindres détails de la vie de famille, et, son union avec sa femme devenant de plus en plus intime, il découvrait tous les jours en elle, de nouveaux trésors de tendresse et d'intelligence. Avant leur mariage, Nicolas, s'accusant lui-même et rendant justice à la conduite de Sonia, avait tout raconté à la princesse Marie, en la priant d'être bonne et affectueuse pour sa cousine. La femme comprit la faute de son mari, s'imagina que sa fortune avait influencé son choix, se sentit mal à l'aise devant Sonia et, ne pouvant rien lui reprocher, fit tout son possible pour l'aimer; mais elle ne put y parvenir, et parfois elle se sentait animée de mauvais sentiments à son égard. Elle en fit un jour la confession à Natacha, en se reprochant son injustice.
«Te souviens-tu, lui dit celle-ci, d'un certain passage de l'Évangile qui se rapporte si complètement à la position de Sonia?
—Lequel? demanda la comtesse Marie, étonnée.
—Celui-ci: «On donnera à celui qui est riche, mais pour celui qui est pauvre, on lui ôtera même ce qu'il a.» Elle est celle qui est pauvre, et à laquelle on a tout ôté. Pourquoi? Je n'en sais rien: peut-être parce qu'elle n'a pas l'ombre d'égoïsme.... Mais le fait est qu'on lui a tout pris.... Elle me fait, te l'avouerai-je, une peine terrible. J'ai vivement désiré jadis lui voir épouser Nicolas, et cependant je pressentais que cela n'aurait jamais lieu. Elle est la «fleur stérile» de l'Écriture, mais parfois il me semble qu'elle ne sent pas comme nous deux nous aurions senti.»
Bien que la comtesse Marie objectât à Natacha que ces paroles de l'Évangile avaient une autre signification, elle ne pouvait s'empêcher, en regardant Sonia, de donner raison à sa belle-sœur. Sonia semblait effectivement se résigner à son sort de «fleur stérile», et ne pas se rendre compte de tout ce qu'il y avait de pénible dans sa situation. On aurait dit qu'elle s'était attachée au groupe de la famille plus qu'aux individus, et qu'elle tenait au foyer comme le chat du logis.
Elle soignait la comtesse, caressait les enfants, et se montrait toujours prête à rendre tous les services imaginables, ce qu'on acceptait, il faut bien le dire, comme une chose toute naturelle, et sans grande reconnaissance. La propriété de Lissy-Gory avait été réparée, mais n'était plus tenue sur le même pied que du vivant du vieux prince. Les nouvelles constructions, faites du temps où l'argent manquait encore, étaient des plus simples: bâtie en bois sur les anciens fondements de pierre, la maison d'habitation était d'ailleurs vaste et spacieuse; ses planchers peints, et son modeste mobilier, avec ses divans mal rembourrés, ses fauteuils, ses chaises, et ses tables en bois de bouleau, étaient l'ouvrage des menuisiers indigènes. Les chambres d'amis n'y manquaient pas: aussi toute la parenté des Rostow et des Bolkonsky s'y réunissait-elle souvent. Ils y passaient des mois entiers avec leur famille et leurs nombreux domestiques, et, les jours de naissance et de nom des propriétaires, une centaine d'invités y faisaient leur apparition pour un ou deux jours. Le reste de l'année, la vie calme et régulière de tous les jours s'écoulait doucement au milieu des occupations habituelles, entrecoupées de déjeuners, de dîners et de soupers, dont les produits de Lissy-Gory faisaient tous les frais.
Natacha s'était mariée au printemps de l'année 1813; en 1820, elle avait trois filles, et nourrissait en ce moment un fils, son dernier-né. Elle avait pris de l'embonpoint, et l'on aurait eu de la peine à reconnaître dans cette jeune matrone la Natacha d'autrefois, si souple et si alerte. Ses traits s'étaient formés, avaient pris des contours moelleux et arrondis, mais cette exubérance de vie, dont elle débordait autrefois et qui faisait son plus grand charme, ne reparaissait chez elle qu'à de rares intervalles, sous l'influence de certaines impressions, au retour de son mari par exemple, à la convalescence d'un enfant, ou en causant du prince André avec sa belle-sœur. Ce sujet, elle ne l'abordait jamais avec Pierre, dans la crainte de réveiller une jalousie rétrospective. Elle s'animait encore lorsque, par quelque circonstance devenue bien rare aujourd'hui, elle se laissait aller à chanter. L'ancienne flamme se ravivait alors, et ramenait sur son charmant visage la séduction du passé, en y ajoutant un charme nouveau. Pendant les premiers temps de son mariage elle avait habité successivement Moscou, Pétersbourg et la campagne. La société la voyait peu et ne la goûtait guère; elle n'était ni aimable ni prévenante. Natacha ne savait pas, à vrai dire, si elle aimait la solitude; il lui semblait même qu'elle ne l'aimait pas, mais, absorbée par ses grossesses, ses devoirs de maternité et sa participation aux moindres détails de l'existence de son mari, elle ne pouvait suffire à toutes ces obligations qu'en s'éloignant du monde. Ceux qui l'avaient connue jeune fille s'étonnèrent de ce changement comme d'une chose extraordinaire. Seule la vieille comtesse, dans son instinct maternel, avait compris que cette fougue de Natacha se calmerait dès qu'elle aurait un mari et des enfants à aimer, comme elle l'avait laissé entrevoir, sans en avoir conscience, à Otradnoë. N'avait-elle pas toujours dit que Natacha serait une femme et une mère exemplaires? «Seulement, ajoutait la comtesse, elle pousse son amour jusqu'à l'absurde.» Natacha ne suivait pas cette règle d'or que les gens à vues supérieures, les Français surtout, recommandent aux jeunes filles, et qui consiste à ne pas se négliger lorsqu'elles se marient, à cultiver leurs talents, à soigner leur personne, afin de charmer le mari après le mariage comme avant. Elle avait au contraire complètement renoncé à toutes ses séductions, à son chant, qui était la plus grande. Songer à sa toilette, à ses manières, à parler avec élégance, à prendre devant Pierre des poses qui auraient fait ressortir ses avantages physiques, l'ennuyer en un mot par ses prétentions et ses exigences, lui aurait paru tout aussi ridicule qu'à lui, à qui elle s'était livrée tout entière, sans rien lui cacher de ses pensées les plus intimes. Elle sentait que leur union ne tenait pas à ce charme poétique qui l'avait attiré à elle, mais à quelque chose d'indéfinissable et de ferme, comme le lien qui unissait son âme à son corps. Peut-être aurait-elle eu du plaisir à plaire aux autres, mais elle ne pouvait en faire l'expérience, car c'était tout simplement parce qu'elle n'en avait pas le temps, qu'elle ne s'occupait plus de son chant, de ses phrases et de sa toilette. Les soins à donner à sa famille, son mari qu'il fallait entourer d'une sollicitude constante pour qu'il lui appartînt exclusivement, les enfants qu'il fallait mettre au monde, nourrir et élever, l'absorbaient complètement. Plus elle s'adonnait à ce genre de vie, plus elle y trouvait d'intérêt, et plus elle y appliquait toutes ses forces et toute son énergie. Quoiqu'elle n'aimât pas la société, elle tenait à celle des siens, de sa mère, de son frère et de Sonia, de ceux en un mot chez lesquels elle pouvait courir le matin en robe de chambre, les cheveux ébouriffés, pour leur montrer, toute joyeuse, les langes des enfants, et s'entendre dire que son dernier bébé allait beaucoup mieux. Natacha se négligeait à tel point, que sa façon de s'habiller, de se coiffer, sa jalousie surtout, car elle était jalouse de Sonia, de la gouvernante, de toute femme jolie ou laide, étaient devenues un sujet continuel de plaisanteries pour tous les siens; ils disaient bien haut que Pierre était sous la pantoufle de sa femme. C'était vrai. Dès les premiers jours de son mariage, Natacha lui avait déclaré comment elle comprenait ses droits: chaque minute de son existence devait lui appartenir à elle et à sa famille. Pierre, très surpris à cette déclaration inattendue, en fut néanmoins si flatté qu'il s'y soumit sans la moindre observation. Il lui fut en conséquence interdit, non seulement d'avoir plus ou moins d'attentions pour une autre femme, mais même de causer trop vivement avec elle, d'aller au cercle pour y tuer le temps et y dîner, de dépenser de l'argent pour ses fantaisies, de s'absenter longtemps, sauf toutefois pour ses affaires et ses travaux scientifiques, auxquels elle attribuait une grande importance, sans cependant y rien comprendre. Comme compensation, Pierre avait également le droit de disposer chez lui non seulement de sa personne, mais encore de toute sa famille. Natacha était l'esclave de son mari, et lorsque Pierre écrivait ou lisait, chacun était tenu dans la maison de marcher sur la pointe du pied. Natacha, la première, épiait ses prédilections pour les satisfaire, et allait au-devant de tous ses désirs. Leur genre de vie, leurs relations de société, leurs occupations journalières, l'éducation des enfants, tout se faisait d'après la volonté de Pierre, qu'elle tâchait de découvrir dans ses moindres paroles. Dès qu'elle l'avait devinée, elle s'y conformait sans broncher, et luttait même avec lui, en se servant de ses propres armes, s'il lui prenait fantaisie de revenir sur une première résolution.
C'est ce qui eut lieu après la naissance de son premier enfant, faible et maladif, et pour lequel on fut obligé de changer trois fois de nourrice. Natacha en fut si désolée, qu'elle tomba malade. Pierre lui ayant exposé à cette occasion le système de Rousseau, et lui ayant démontré, avec le philosophe de Genève, dont il approuvait d'ailleurs la doctrine, que l'allaitement par une nourrice étrangère était contre nature et nuisible, il en résulta qu'à la naissance du second, malgré l'opposition de sa mère, des médecins, de son mari lui-même, elle voulut absolument le nourrir, ainsi que tous les suivants. Il arrivait parfois que le mari et la femme n'étaient pas de la même opinion et se querellaient vivement, mais, à la grande surprise de Pierre, longtemps après la querelle il remarquait que sa femme mettait en pratique l'avis qu'elle avait primitivement combattu, tout en le dégageant de l'alliage qu'il y avait apporté dans l'entraînement de la discussion. Après sept ans de mariage, il constatait avec joie que du mélange de bien et de mal qu'il sentait en lui, le bien seul se reflétait purifié dans sa femme, et cette réflexion n'était pas le résultat d'une déduction logique de sa pensée, mais d'un sentiment immédiat et mystérieux.