On pourrait, à notre avis, diviser en deux catégories bien distinctes les divers modes, si variés et si multiples, de la vie: la première se composerait de ceux où la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au contraire, de ceux où le fond domine la forme. Comparons, par exemple, la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou même à celle de Pétersbourg, à celle du salon surtout, invariablement la même partout et toujours.
Depuis 1805, nous avions passé notre temps à nous quereller et à nous réconcilier avec Bonaparte, à faire et à défaire des constitutions, pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hélène étaient restés immuables et avaient gardé le même ton et la même allure que par le passé. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la même stupeur sur les succès de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des souverains de l'Europe entière qu'un complot haineux dont le seul but était de troubler et d'inquiéter le cercle de la Cour, dont Mlle Schérer se considérait comme le représentant incontestable. Chez Hélène, que Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le même enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y déplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se terminer autrement que par une paix prochaine.
Une agitation inusitée se manifesta dans ces réunions rivales lorsque l'Empereur revint de l'armée; quelques démonstrations hostiles furent même tentées de salon à salon, mais chacun conserva strictement sa nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Français que quelques légitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait à l'index le théâtre français, dont l'entretien, disait-elle, coûtait «ce que coûte un corps d'armée». On y suivait avec un intérêt extrême les opérations militaires, on y répandait sur nos troupes les bruits les plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hélène, où les Français étaient en majorité, on prenait note des tentatives faites par Napoléon en faveur de la paix, on niait la vérité des rapports sur la cruauté de l'ennemi, et l'on critiquait à outrance les conseils prématurés de ceux qui parlaient de la nécessité de se transporter à Kazan et d'y installer la cour et les Instituts. La guerre n'avait à leurs yeux qu'un caractère purement démonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils répétaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitué de la maison d'Hélène (car tout homme intelligent devait l'être ou l'avoir été), que «les questions épineuses ne se tranchaient point par la poudre, mais par ceux qui l'avaient inventée». On s'y moquait avec esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation moscovite, arrivée à son apogée durant la visite de l'Empereur à l'ancienne capitale.
Chez Mlle Schérer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une admiration fanatique, semblable à celle de Plutarque pour ses héros! Le prince Basile, qui continuait à occuper les mêmes postes importants, était le chaînon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il fréquentait à la fois «ma bonne amie Anna Pavlovna» et «le salon diplomatique de ma fille»: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp à l'autre, de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la première les opinions en honneur chez la seconde, et réciproquement. Un jour, peu de temps après le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'était mis à censurer avec sévérité chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay de Tolly, finit par avouer qu'il aurait été très embarrassé, dans le moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de général en chef. Un des habitués du salon, connu sous le sobriquet d'un «homme de beaucoup de mérite», raconta qu'il avait vu le matin même le commandant de la milice de Pétersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et se permit d'avancer que c'était peut-être l'homme destiné à satisfaire toutes les exigences.
Anna Pavlovna sourit mélancoliquement, en déclarant que Koutouzow ne faisait que créer des ennuis à l'Empereur.
«Oui, je l'ai dit à l'assemblée de la noblesse, reprit le prince Basile; je leur ai dit que son élection aux fonctions de commandant de la milice ne plairait pas à Sa Majesté; mais ils ne m'ont pas écouté; ils ont la manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons à singer l'absurde enthousiasme des Moscovites,» ajouta-t-il, en oubliant que ce propos, qui aurait été goûté dans le salon de sa fille, ne pouvait l'être dans celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitôt et essaya de réparer sa maladresse.
«Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus vieux des généraux russes, siège là-bas en personne? Il en sera pour sa peine.... Et, franchement, peut-on nommer général en chef un homme de mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir à cheval, et qui s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est distingué à Bucharest? Je ne parle pas de ses qualités comme militaire, il y aurait trop à dire là-dessus; mais comment serait-il possible de choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit goutte? Quel commandant sera-ce là? Il serait bon tout au plus pour jouer à colin-maillard, car il est complètement aveugle!»
Personne ne répliqua à cette violente sortie, à laquelle le prince Basile se livrait le 21 juillet, et qui, à cette date, était parfaitement fondée; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow reçut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-être, à la rigueur, le désir qu'on éprouvait, en haut lieu, de s'en débarrasser, n'inquiéta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre plus prudent dans ses critiques. Le 8 août, un conseil composé du feld-maréchal Soltykow, d'Araktchéïew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et de Kotchoubey, fut réuni pour discuter la marche générale de la campagne. Le conseil décida que l'insuccès devait être attribué à la division du pouvoir, et proposa, après une courte délibération, et malgré le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'élever ce dernier au poste de général en chef et de commandant de tout le rayon occupé par les troupes; la proposition fut acceptée, et la nomination annoncée le soir même.
Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec l'»homme de beaucoup de mérite», qui lui faisait une cour assidue afin d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles. Le prince Basile fit son entrée dans ce salon en véritable triomphateur, et comme si le succès avait couronné ses plus chères espérances: «Eh bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est maréchal, tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voilà un homme!» ajouta-t-il en lançant un regard sévère sur son auditoire. L'»homme de beaucoup de mérite» ne put s'empêcher, quoiqu'il fût candidat à une place, de rappeler à l'orateur le jugement qu'il avait porté lui-même peu de jours auparavant. C'était une double faute contre la bienséance, car Anna Pavlovna avait également reçu la nouvelle avec de grandes démonstrations de joie.
«Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les paroles du prince Basile, on le dit aveugle!
—Allons donc, il y voit assez clair, répondit le prince en parlant rapidement de sa voix de basse éraillée, et en toussant à plusieurs reprises (c'était son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il se trouvait embarrassé). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me réjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donné, sur les troupes et sur le pays, un pouvoir que jamais aucun général en chef n'a eu jusqu'ici. C'est un second autocrate!
—Dieu le veuille!» dit en soupirant Anna Pavlovna.
L'»homme de beaucoup de mérite», très novice encore au langage des cours, s'imaginait flatter la vieille fille en défendant son ancienne opinion; il s'empressa donc d'ajouter:
«On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur! On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle à laquelle on liraitJoconde, en lui disant que le Souverain et la patrie lui décernaient cet honneur.
—Peut-être le coeur n'était-il pas de la partie? fit observer Anna Pavlovna.
—Pas du tout, pas du tout, s'écria avec chaleur le prince Basile, qui ne permettait plus à personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible, car l'Empereur a toujours su apprécier ses hautes qualités.
—Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait véritablement le pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette à personne de lui mettre des bâtons dans les roues,» dit Anna Pavlovna.
Le prince Basile, comprenant aussitôt à qui s'adressait cette allusion, reprit à voix basse:
«Je sais positivement que Koutouzow a posé comme conditionsine qua nonà l'Empereur l'éloignement du césarévitch. Savez-vous ce qu'il lui a dit: «Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le récompenser s'il fait bien.»
—Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.
—On dit même, poursuivit l'»homme de beaucoup de mérite», continuant à faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exigé de l'Empereur de ne pas venir séjourner à l'armée.»
À peine eut-il prononcé ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna, se détournant comme poussés par un même ressort, échangèrent un regard plein de compassion en réponse à cette inconcevable naïveté, et poussèrent un long et profond soupir.
Pendant que ceci se passait à Pétersbourg, les Français, laissant Smolensk derrière eux, avançaient toujours et se rapprochaient de Moscou. M. Thiers, l'historien de Napoléon, cherche, comme les autres, à atténuer les fautes de son héros, en soutenant qu'il avait été amené jusque sous les murs de Moscou contre sa volonté! Ce serait vrai, si l'on pouvait donner comme cause aux événements de ce monde la volonté d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors également raison, en prétendant, de leur côté, que Napoléon a été attiré en avant par l'habileté de nos généraux. En considérant même le passé comme le travail d'incubation des faits qui en sont la conséquence ultérieure, nous en arrivons à découvrir entre eux une certaine connexité qui ne fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'échecs a perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par son fait, il laisse de côté les fautes qu'il a pu commettre pendant le cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au début, et qui, en tournant au profit de son adversaire, a causé sa défaite. Le jeu de la guerre, bien autrement compliqué, est influencé par les conditions du milieu où il s'agite, et, loin d'être dirigé par une volonté unique, il est le produit du frottement et du choc des mille volontés et des mille passions individuelles qui y prennent part.
Napoléon, après avoir quitté Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer bataille d'abord à Dorogobouge sur la Viazma, ensuite à Czarevo-Zaïmichtché; par suite de différentes circonstances, les Russes ne purent l'accepter qu'à Borodino, situé à 112 verstes de Moscou. À Viazma, Napoléon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la capitale asiatique du grand Empire, la ville sacrée des peuples d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables églises semblables à des pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma monté sur son petit cheval isabelle, accompagné de sa garde, de ses aides de camp, et de ses pages; Berthier, le major général, resté en arrière pour faire interroger un prisonnier russe par l'interprète Lelorgne d'Ideville, rejoignit peu après son maître, et, le visage rayonnant de joie, arrêta court son cheval devant lui.
«Qu'y a-t-il? demanda Napoléon.
—Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes commandées par Platow se réunissent au gros de l'armée, et que Koutouzow est nommé général en chef!... Ce gaillard est très bavard et paraît fort intelligent.»
Napoléon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener, pour avoir le plaisir de le questionner lui-même. Quelques aides de camp partirent au galop pour faire exécuter cet ordre, et, un moment après, le serf de Denissow, celui qu'il avait cédé à Rostow, notre ancienne connaissance Lavrouchka, avec sa figure éveillée et légèrement avinée, en veste de domestique militaire, à cheval sur une selle de cavalerie française, s'approcha de Napoléon, qui le fit marcher à ses côtés, pour l'examiner à son aise.
«Vous êtes un cosaque? lui demanda-t-il.
—Oui, Votre Noblesse»
«Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la simplicité de Napoléon n'avait rien qui put révéler à une imagination orientale la présence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrême familiarité des affaires de la guerre actuelle[22]«, dit M. Thiers en racontant cet épisode. Lavrouchka était ivre ou à peu près; n'ayant pas préparé à temps le dîner de son maître le jour précédent, il avait été bel et bien fustigé, et envoyé faire main basse sur la volaille dans un village; là, s'étant laissé entraîner par le charme de la maraude, il avait été enlevé par les français. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de choses dans sa vie, était une de ces natures effrontées, prêtes à toutes les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises pensées de leurs maîtres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de l'étendue de leur mesquine vanité.
Face à face avec Napoléon, qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, il fit tout son possible pour gagner ses bonnes grâces. Sa présence ne l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du maréchal des logis avec les verges à la main, car, du moment qu'il ne possédait rien, que pouvait-on lui prendre?
Il lui rapporta, à peu de choses près, ce qui se disait parmi ses camarades; mais, lorsque Napoléon lui demanda si les Russes croyaient vaincre Bonaparte, il flaira un piège dans cette question, et réfléchit en fronçant les sourcils.
«S'il doit y avoir prochainement une bataille, répondit-il d'un air soupçonneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans qu'il y en ait, cela traînera en longueur.»
Cette phrase sibylline fut ainsi traduite à l'Empereur par Lelorgne d'Ideville: «Si la bataille était donnée avant trois jours, les Français la gagneraient, mais si elle était donnée plus tard, Dieu sait ce qu'il en arriverait.» Napoléon, dont l'humeur était cependant excellente pour le moment, écouta sans sourire cet oracle, et se le fit répéter. Lavrouchka le remarqua, et continua à faire semblant d'ignorer qui il était.
«Nous savons bien que vous avez un certain Napoléon qui a déjà battu tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!» dit-il, laissant involontairement échapper cette vanterie patriotique, que l'interprète s'empressa du reste de passer sous silence, en ne traduisant à Sa Majesté que la première partie de la phrase.
«La réponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,» dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napoléon s'adressa à Berthier. Il lui exprima le désir d'éprouver sur cet enfant des steppes du Don l'émotion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec l'Empereur, avec ce même Empereur qui avait écrit sur les Pyramides son nom victorieux!
On avait à peine achevé de le lui dire, que Lavrouchka, devinant à merveille que Napoléon s'attendait à le voir terrifié, joua aussitôt la stupéfaction: il écarquilla les yeux, prit un air hébété, et donna à sa figure l'expression qui lui était habituelle lorsqu'on le menait recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. «À peine l'interprète de Napoléon, dit M. Thiers, avait-il parlé, que le cosaque, saisi d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait pénétré jusqu'à lui à travers les steppes de l'Orient. Toute sa loquacité s'était subitement arrêtée pour faire place à un sentiment d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon, après l'avoir récompensé, lui fit donner la liberté «comme à un oiseau qu'on rend aux champs qui l'ont vu naître[23]«.
Sa Majesté continua donc son chemin, rêvant à ce Moscou qui occupait si fort son imagination, tandis que l'»oiseau rendu aux champs qui l'ont vu naître» retournait aux avant-postes: il songeait au récit fantastique qu'il allait débiter à ses camarades, car il n'était pas homme à leur raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, et à leur dire tout simplement la vérité. Il demanda à des cosaques qu'il rencontra sur sa route où était son régiment, qui faisait partie du détachement de Platow, et le soir même il arriva à Jankow, où était le bivouac des siens, juste au moment où Rostow montait à cheval pour aller avec Iline faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reçut l'ordre de les suivre.
La princesse Marie n'était pas à Moscou, à l'abri de tout danger, comme le pensait le prince André.
Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se réveilla comme d'une léthargie. Il fit rassembler les miliciens, et écrivit au général en chef pour l'informer qu'il était bien décidé à rester à Lissy-Gory et à le défendre jusqu'à la dernière extrémité, en lui laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures nécessaires pour protéger un endroit «où serait fait prisonnier ou tué un des plus anciens généraux russes»! Il annonça ensuite solennellement à toute sa maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant à sa fille, elle devait, disait-il, emmener le petit prince à Bogoutcharovo, et il s'occupa immédiatement de son départ et de celui de Dessalles. La princesse Marie, sérieusement effrayée de l'activité fiévreuse qui succédait chez lui à l'apathie des dernières semaines, ne pouvait se décider à le laisser seul, et se permit de lui désobéir pour la première fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par là à une scène des plus violentes. Son père furieux lui reprocha ses torts imaginaires, l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonné son existence, de l'avoir brouillé avec son fils, d'avoir fait sur son compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon, qu'il ne voulait plus la connaître, et lui défendait de se montrer désormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir été mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve irrécusable de la satisfaction cachée que causait à son père sa résolution de rester auprès de lui. Le lendemain du départ de son petit-fils, le vieux prince revêtit sa grande tenue, et se disposa à aller voir le général en chef. Sa calèche étant avancée, sa fille l'aperçut, tout chamarré de décorations, s'acheminer vers une allée du jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticité qu'il avait armés. Assise à sa fenêtre, elle prêtait une oreille attentive aux ordres qu'il donnait, lorsque tout à coup quelques hommes, la figure bouleversée, se mirent à courir du jardin vers la maison; s'élançant aussitôt au dehors, elle allait s'engager dans l'allée, lorsqu'elle vit venir à elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince en uniforme, soutenu par eux et laissant traîner ses pieds sans force sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumière qui se jouaient sur le groupe, à travers l'épais feuillage des tilleuls, l'empêchèrent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondément saisie: l'expression dure et résolue de sa figure s'était fondue en une expression soumise et humble. À la vue de sa fille, il remua ses lèvres impuissantes, et il s'en échappa quelques sons rauques et inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le déposa sur le divan qui lui avait tout dernièrement encore causé de si folles terreurs.
Le docteur, qu'on alla chercher à la ville voisine, le veilla toute la nuit, et déclara que le côté droit avait été frappé de paralysie. Le séjour à Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la princesse Marie fit transporter le malade à Bogoutcharovo, et envoya son neveu à Moscou sous la garde de Dessalles.
Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils, toujours dans le même état. Il n'avait plus sa tête: étendu sans mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots inarticulés, et l'on ne pouvait parvenir à deviner s'il se rendait compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforçait évidemment d'exprimer un désir que personne n'arrivait à comprendre. Était-ce une fantaisie de malade, ou l'idée d'un cerveau affaibli? Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On l'ignorait.
Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie était sûre du contraire, et l'inquiétude que le vieux prince témoignait, quand elle était en sa présence, la confirmait dans cette supposition.
Il n'y avait plus à espérer de le guérir, et il était impossible de le transporter, car on aurait risqué de le voir mourir pendant le trajet. «La fin, la fin elle-même ne serait-elle pas préférable à cet état?» se disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit, et, faut-il l'avouer? elle épiait ses moindres mouvements, non pour y découvrir un symptôme rassurant, mais souvent au contraire pour y surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui était encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler à elle-même, c'est que, depuis la maladie de son père, toutes ses aspirations intimes, toutes ses espérances, oubliées depuis tant d'années, s'étaient tout à coup réveillées en elle: le rêve d'une vie indépendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la tyrannie paternelle, la possibilité d'aimer et de jouir enfin du bonheur conjugal, se représentaient constamment à son imagination comme autant de tentations du démon. Malgré ses efforts pour les chasser loin d'elle, elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent à rêver et à combiner le plan de sa nouvelle existence, quand «lui» ne serait plus là! Pour repousser la séduction de ces pensées, elle avait recours à la prière: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emportée par un autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en contraste complet avec l'atmosphère morale qui l'avait entourée et emprisonnée jusqu'à ce jour. La prière avait été alors son unique consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicitée par les soucis de la vie matérielle. Il n'était pas non plus sans danger de demeurer plus longtemps à Bogoutcharovo; les Français approchaient, et déjà une propriété voisine venait d'être dévastée par les maraudeurs.
Le docteur insistait pour que l'on transportât le malade; le maréchal de noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie à partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la présence des troupes françaises à quarante verstes: «les villages avaient déjà reçu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne répondait de rien si elle ne partait immédiatement.»
Elle s'y décida enfin, et fixa son départ au 15 septembre; les préparatifs et les ordres à donner l'occupèrent toute la journée du 14, mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se déshabiller, dans la chambre contiguë à celle de son père. Ne pouvant dormir, elle s'approcha plus d'une fois de la porte pour écouter, et elle l'entendait souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu entrer chez lui, mais la crainte l'en empêchait; elle savait par expérience combien tout signe de terreur était désagréable à son père, qui se détournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effaré involontairement fixé sur lui; elle savait que son apparition, la nuit, à une heure inusitée, lui causerait une violente irritation!... Et jamais cependant il ne lui avait inspiré autant de compassion. Un revirement s'était opéré en elle: elle redoutait maintenant de le perdre, et, en repassant dans sa mémoire les longues années de leur vie commune, elle découvrait dans chacun de ses actes une preuve de son affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se glissait au milieu de son attendrissement rétrospectif, elle la chassait bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin, n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, épuisée, vers le matin, et ne se réveilla que fort tard.
La netteté de perception qui accompagne habituellement le réveil lui démontra clairement alors quelle était sa préoccupation constante, et, prêtant l'oreille et n'entendant derrière la porte que le même murmure, elle se dit avec un soupir de fatigue:
«C'est donc toujours la même chose!... Mais qu'est-ce donc que je désire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?» s'écria-t-elle avec dégoût à cette pensée involontaire. Se levant à la hâte, elle s'habilla, fit sa prière et sortit sur le perron: on mettait les chevaux à la voiture, et l'on y emballait les derniers effets.
Le temps était doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.
«Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est possible de le comprendre un peu, il a la tête assez fraîche. Venez, il vous demande.»
Elle pâlit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur battit avec violence; rien qu'à l'idée de le voir, de lui parler, lorsque son âme était remplie de pensées coupables, elle éprouvait une joie mêlée de douleur et d'angoisse.
«Allons,» répéta le docteur.
Elle le suivit et s'approcha du lit de son père. Le malade était couché sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et osseuses, couvertes d'un réseau de veines bleuâtres et noueuses, étaient posées devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit tiré et hagard, les lèvres et les sourcils immobiles, il avait la figure singulièrement ridée, et son apparence desséchée et malingre inspirait une pitié profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la main; la main gauche de son père serra aussitôt la sienne..., on voyait qu'il l'attendait. Il répéta ce mouvement, tandis que ses sourcils et ses lèvres se contractaient avec impatience.
Elle le regarda effrayée.... Que désirait-il? Elle se plaça de façon qu'il pût l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa aussitôt, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua cette fois, des sons inarticulés se firent entendre, et enfin il prononça quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de n'être pas compris! La difficulté presque comique qu'il éprouvait à parler força la princesse Marie à baisser les yeux pour lui dérober la vue des sanglots qu'elle avait peine à réprimer. Il répéta à différentes reprises les mêmes syllabes, mais elle ne parvenait pas à en saisir le sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait peur, mais à cette supposition, émise à haute voix, le malade secoua négativement la tête.
«Il veut dire que c'est son âme qui souffre!» s'écria la princesse Marie, et son père, répondant à ce cri par un signe affirmatif, lui serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine à différents endroits, comme s'il cherchait une meilleure place.
—Je pense toujours à toi,» dit-il presque distinctement, satisfait d'avoir été compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa fille, qui inclina la tête afin de lui cacher ses larmes: «Je t'ai appelée toute la nuit, murmura-t-il.
—Si j'avais su, répondit-elle.... Je craignais de venir.»
Il lui serra la main.
«Tu ne dormais donc pas?
—Non,» répondit-elle en faisant un signe de tête négatif. Subissant malgré elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et paraissait éprouver la même difficulté à exprimer sa pensée.
—Ma petite âme, murmura-t-il, ou ma petite amie!» La princesse Marie ne put saisir au juste l'expression dont il s'était servi, mais son regard lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. «Pourquoi n'es-tu pas venue?
—Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille.
—Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci!» Et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.... «Appelez Andrioucha! dit-il tout à coup d'un air égaré....
—J'ai reçu une lettre de lui,» répondit la princesse Marie.
Il la regarda avec surprise.
«Où donc est-il?
—À l'armée, mon père, à Smolensk!»
Longtemps il garda le silence, les paupières closes, puis il les releva et fit un signe affirmatif, comme pour dire à sa fille qu'il avait enfin retrouvé la mémoire, et qu'il se souvenait de tout.
«Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont perdue!» Et il sanglota.
S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un léger mouvement dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il prononçait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie, de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire. Une heureuse inspiration éclaira Tikhone: il avait deviné!
«Va mettre ta robe blanche, je l'aime....
—C'est cela!» dit-il en se tournant vers la princesse Marie. À ces paroles, elle se prit à pleurer avec une telle violence, que le docteur l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le temps de maîtriser son émotion et de terminer ses préparatifs de départ. Le vieux prince continua à parler de son fils, de la guerre, de l'Empereur, et, fronçant les sourcils d'un air irrité, il élevait de plus en plus sa voix enrouée, lorsque soudain il fut frappé d'un second et dernier coup de paralysie.
Le temps s'était éclairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur, mais la princesse Marie, arrêtée sur le balcon, ne se rendait compte de rien, ne pensait à rien et n'éprouvait qu'une chose, un redoublement de tendresse pour son père, elle ne l'avait jamais autant aimé qu'en ce moment-là. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers l'étang, en passant par l'allée de tilleuls nouvellement plantée par son frère.
«Oui, j'ai souhaité sa mort, disait-elle tout haut dans son émotion. J'ai désiré voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais à quoi me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus?» Elle fit le tour du jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir à elle, en compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait déclaré ne pas vouloir quitter Bogoutcharovo. C'était le maréchal de la noblesse du district, qui arrivait tout exprès pour représenter à la princesse Marie l'urgence du départ. Elle l'écouta sans l'entendre, l'invita à la suivre dans la salle à manger, lui proposa de déjeuner et le fit asseoir à côté d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agitée et inquiète, s'excusa auprès de son hôte et se dirigea vers l'appartement de son père; le docteur parut sur le seuil de la porte.
«Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez!» lui dit-il avec autorité.
Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord même de l'étang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne sut combien de temps elle y était restée. Tout à coup, un bruit de pas qui couraient sur le chemin sablé la tira brusquement de sa rêverie: c'était Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoyée à sa recherche, et qui s'arrêta, effarée, à sa vue.
«Venez, princesse!... le prince....
—J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le temps d'achever sa phrase, courut vers la maison.
—Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait à l'entrée, la volonté de Dieu s'est accomplie!... Résignez-vous!
—Ce n'est pas vrai, laissez-moi!» s'écria-t-elle avec une poignante angoisse.
Le docteur chercha à la retenir, mais elle le repoussa et passa outre.
«Pourquoi m'arrêtent-ils tous, pourquoi ces figures terrifiées? se disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils là?»
Elle ouvrit la porte de la chambre de son père; la lumière y entrait maintenant à flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une demi-obscurité; elle éprouva une terreur indicible. La vieille bonne et quelques femmes entouraient le lit; elles reculèrent à sa vue, et lui laissèrent voir, en s'écartant, la figure sévère mais calme du mort.... Elle resta clouée sur le seuil.
«Non, il n'est pas mort, c'est impossible!» se dit-elle.
Dominant sa terreur, elle approcha de la couche funèbre, et posa ses lèvres sur la joue de son père; mais à ce contact elle tressaillit et se rejeta en arrière: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir s'évanouit pour faire place à un sentiment d'horreur et de crainte causé par ce qu'elle voyait devant elle.
«Il n'est plus, il n'est plus, et à sa place quelque chose d'horrible, un mystère effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba évanouie dans les bras du docteur qui l'avait suivie.
Les femmes s'acquittèrent, en présence de Tikhone et du docteur, du soin de laver le corps; elles lui bandèrent la mâchoire, pour l'empêcher, en se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attachèrent les pieds, pour les empêcher de s'écarter. Ensuite, elles le revêtirent de son uniforme orné de décorations, et le couchèrent sur une petite table. Tout fut exécuté selon l'usage, le cercueil se trouva prêt le soir comme par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent placés autour, on éparpilla du genièvre sur le plancher, et le lecteur commença à psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localité, des étrangers même, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui frémissent et se cabrent à la vue d'un cheval mort,—car eux aussi avaient peur,—le maréchal de noblesse, le starosta du village, les femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixés sur le corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la main froide et raidie du vieux prince.
Bogoutcharovo n'avait jamais été dans les bonnes grâces de son vieux maître; les paysans de cette terre différaient de ceux de Lissy-Gory par leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de la steppe. Le prince rendait justice à leur assiduité au travail, et les faisait souvent venir à Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un étang ou un fossé; mais il ne les aimait pas, à cause de leur sauvagerie.
Le séjour du prince André parmi eux, ses réformes, ses hôpitaux, ses écoles, la réduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maître appelait le trait saillant de leur caractère, la sauvagerie. Les bruits les plus étranges trouvaient toujours créance parmi eux: tantôt on y racontait que toute leur population allait être inscrite dans les rangs des cosaques, qu'on allait la faire passer à une nouvelle religion; tantôt, revenant sur le serment prêté à Paul Ier en 1797, on y parlait de la liberté qu'il leur aurait donnée, et que les seigneurs avaient reprise, ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait régner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait permis et tellement simplifié qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'étaient-elles alliées dans leur imagination à leurs vagues et confuses notions sur l'Antéchrist, sur la fin du monde et sur la liberté sans entraves.
Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages appartenant à des particuliers et à la couronne, mais les particuliers vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de domestiques serfs (dvorovoï) et de gens sachant lire et écrire, de sorte que parmi ces paysans les courants mystérieux de la vie nationale et populaire, dont les sources restent si souvent des mystères pour les contemporains, prenaient une force et une intensité particulières. Ainsi, par exemple, une vingtaine d'années auparavant, les paysans de Bogoutcharovo, entraînés par ceux des districts voisins, avaient émigré en masse, comme un véritable passage d'oiseaux, allant du côté du Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on, étaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce qu'elles possédaient et quittèrent leurs foyers en caravanes; les uns se rachetèrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces malheureux furent sévèrement punis et envoyés en Sibérie, d'autres périrent de faim et de froid en route, le reste revint à Bogoutcharovo, et le mouvement se calma peu à peu, de même qu'il avait commencé sans cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idées analogue continuait à sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on fût en relations journalières avec le peuple, il était facile de constater en 1812 qu'il était profondément travaillé par ces influences mystérieuses, et qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, qu'une occasion favorable.
Alpatitch, installé à Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la manière d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs frères de Lissy-Gory, dont ils n'étaient cependant séparés que par une distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant à la merci des cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des relations avec les Français, dont certaines proclamations circulaient parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dévoués, qu'un nommé Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de conduire un convoi de la couronne, racontait à ses amis que les cosaques détruisaient les villages désertés par les habitants, mais que les Français les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait apporté du bourg voisin la proclamation d'un général français, où il était dit qu'il ne serait fait aucun mal à quiconque resterait chez lui, qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achèterait; et à l'appui de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats étaient faux.
Enfin, et c'était là le plus important, Alpatitch apprit que, le matin même du jour où il avait ordonné au starosta de réclamer des chevaux et des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les paysans, assemblés en conseil, avaient décidé de ne pas obéir à cet ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de temps à perdre: le maréchal de noblesse, venu tout exprès à Bogoutcharovo, avait insisté sur le départ immédiat de la princesse Marie, en disant qu'il ne répondait plus de sa sécurité au delà du lendemain 16 août, et, malgré sa promesse de revenir assister à l'enterrement du prince, il en fut empêché par suite d'un mouvement subit des Français, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille et ses effets les plus précieux.
Le starosta Drone, que son défunt maître appelait Dronouchka, administrait depuis tantôt trente ans la commune de Bogoutcharovo. C'était un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois hommes faits, vivent jusqu'à soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'étaient à trente.
Drone fut appelé aux fonctions de starosta bourgmestre peu après l'émigration vers les «Eaux chaudes», à laquelle il avait pris part comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une façon, irréprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus que leur maître, qui le respectait et l'appelait en plaisantant «le ministre». Jamais Drone n'avait été ni malade ni ivre; jamais non plus, malgré les travaux les plus pénibles, et les nuits passées quelquefois sans sommeil, il ne paraissait fatigué, et, bien qu'il ne sût ni lire ni écrire, jamais il ne s'était trompé ni dans ses comptes, ni dans le nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'énormes chariots pour les vendre à la ville voisine, ni dans la quantité de gerbes de blé que donnait chacune des dessiatines[24]des champs de Bogoutcharovo. Ce même Drone reçut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les équipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelées pour le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, l'exécution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la moindre difficulté, car on comptait dans le village 230 ménages, pour la plupart fort à leur aise. Drone baissa néanmoins les yeux, sans rien dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compléta, en lui indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des charrettes.
Le starosta lui répondit alors que les chevaux de ces paysans étaient en course. L'intendant en nomma d'autres.
«Ceux-là n'en ont plus, ils sont loués à la couronne, répondit Drone; quant au reste, ils sont épuisés de fatigue, et la mauvaise nourriture en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en réunir un nombre suffisant, non seulement pour les bagages, mais même pour les voitures.»
Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone était un modèle de starosta bourgmestre, de son côté Alpatitch était un régisseur hors ligne; il comprit donc aussitôt que ces réponses n'exprimaient pas les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui subissait l'entraînement d'un nouveau courant d'idées. Il n'ignorait pas non plus que les paysans détestaient Drone le richard et qu'au fond celui-ci hésitait entre les deux camps, le propriétaire et les paysans; il en voyait un signe certain dans l'indécision de son regard. S'approchant avec impatience de son subordonné:
«Écoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ça! Son Excellence le prince André Nicolaïévitch m'a ordonné de vous faire tous partir, afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a même là-dessus un ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traître.... Tu entends?
—J'entends,» repartit Drone sans lever les yeux.
Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse:
«Drone, Drone, ça ira mal! ajouta-t-il en secouant la tête. Crois-moi, ne t'entête pas.... Je vois clair en toi, je vois même, tu le sais, à trois archines de profondeur sous tes pieds!» Alors, tirant sa main de son gilet, il indiqua le plancher d'un geste théâtral. Drone le regarda de côté avec une certaine émotion, mais reporta aussitôt ses yeux sur le plancher. «Laisse là ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient également prêtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas à l'assemblée, tu entends? «Drone se jeta à ses genoux.
«Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!
—Je t'ordonne, reprit sévèrement Alpatitch, de renoncer à ton projet; je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...»
Il savait que son habileté à élever les abeilles, sa connaissance du moment précis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt années, de service auprès du vieux prince, lui avaient acquis la réputation de sorcier.
Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrêta.
«Voyons, que vous a-t-il donc poussé dans la cervelle? Hein? Que vous êtes-vous imaginé?
—Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas raison, je leur ai dit à tous que....
—Boivent-ils? demanda brusquement le régisseur.
—Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont défoncé une seconde tonne.
—Eh bien, écoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire qu'ils ne pensent plus à toutes ces sottises et qu'ils fournissent les charrettes.
—C'est bien!» répondit Drone.
Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverné tout ce monde-là pour ignorer que le meilleur moyen était encore de ne pas admettre la possibilité d'une résistance. Il eut donc l'air de se contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprêta, sans rien dire, à aller requérir la force publique.
Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblée, réunie devant le cabaret du village, avait décidé de n'en pas livrer et d'envoyer tous les chevaux dans la forêt! Alpatitch donna alors l'ordre de décharger les voitures qui avaient amené son bagage de Lissy-Gory, de tenir prêts ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hâte pour rendre compte aux autorités de ce qui se passait.
La princesse Marie, retirée chez elle après l'enterrement de son père, n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui dire, à travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement au départ. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le bourgmestre.) Étendue sur son divan, brisée par la douleur, elle lui répondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter Bogoutcharovo, et qu'elle demandait à être laissée en paix.
Couchée tout de son long, le visage tourné vers la muraille, elle passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa tête, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensées flottantes et confuses revenaient constamment aux mêmes sujets, à la mort, à l'irrévocabilité des décrets de Dieu, à l'iniquité de son âme, à cette iniquité dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son père, et qui l'empêchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.
Sa chambre, orientée vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil couchant. Pénétrant par les fenêtres, ils l'éclairèrent tout à coup, illuminèrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses pensées changèrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa ses cheveux, et s'approcha de la croisée, en aspirant instinctivement la fraîche brise de cette belle soirée.
«Tu peux donc à présent jouir en paix de la beauté du ciel? se dit-elle. «Il» n'est plus, personne ne t'en empêchera désormais!» Et, se laissant tomber sur une chaise, elle posa sa tête sur l'appui de la fenêtre.
Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bordée de pleureuses, qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La princesse Marie se souvint aussitôt de son inimitié passée, de la jalousie qu'elle lui avait inspirée, du changement qui s'était opéré en «lui» dans ces derniers temps où il n'avait plus souffert la présence de la jeune Française.... «N'était-ce pas là une preuve évidente de l'injustice de mes soupçons? Est-ce à moi, à moi qui ai souhaité sa mort, à juger mon prochain?» pensa-t-elle en se retraçant vivement la pénible situation de sa compagne, traitée par elle avec une froideur marquée, dépendante de ses bontés, et obligée de vivre sous un toit étranger. La pitié l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les deux. «L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager avec elle, l'oubli de leurs différends devant ce malheur commun, serait sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et là-haut, «il» rendait sûrement justice à son affection et à sa reconnaissance!» La princesse Marie écoutait avec plaisir le son de sa voix, et la regardait de temps en temps, mais sans prêter grande attention à ses paroles.
«Chère princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous n'ayez pu, et ne puissiez encore songer à vous-même; aussi mon dévouement m'oblige-t-il à le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il parlé de votre départ?»
La princesse Marie ne répondit pas: le vague de ses pensées l'empêchait de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. «Un départ? Pourquoi? Que m'importe à présent?» se disait-elle.
«Vous ne savez peut-être pas, chère Marie, reprit Mlle Bourrienne, que notre situation est dangereuse, que nous sommes entourées par les Français.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrêtées, et Dieu seul sait...» La princesse Marie la regarda stupéfaite.
«Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffèrent.... Je ne m'éloignerai pas de «lui»... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant à moi je ne veux rien.
—Nous en avons causé, il espère pouvoir nous faire partir demain, mais à mon avis il vaudrait mieux rester où nous sommes, tomber entre les mains des soldats ou des paysans révoltés serait affreux! «Et Mlle Bourrienne tira de sa poche une proclamation du général Rameau, qui engageait les habitants à ne pas quitter leurs demeures, et leur promettait dans ce cas la protection des autorités françaises.
«Il serait préférable, je pense, de nous adresser directement à ce général, car il nous témoignera tout le respect possible.»
La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit convulsivement.
«De qui la tenez-vous? dit-elle.
—On aura probablement su que j'étais Française,» reprit Mlle Bourrienne en rougissant.
La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le cabinet de son frère, et y appela Douniacha.
«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir, partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber entre les mains des Français.
Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle, la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau, et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.
Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français. L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre, s'arrêta sur le seuil de la porte.
«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka, aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par l'émotion.
«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir.
—Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne puis pas partir?
—Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!
—On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi, et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou demain au petit jour.»
Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée.
«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch.
—Pourquoi n'y en a-t-il pas?
—C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont été enlevés par les troupes, les autres sont morts, c'est une mauvaise année.... Et ce n'est rien encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruiné!
—Les paysans sont ruinés?... Ils n'ont plus de blé? demanda la princesse Marie, qui l'écoutait avec surprise.
—Il n'y a plus qu'à mourir de faim, reprit Drone: quant à des charrettes, il n'y en a pas.
—Mais pourquoi ne pas m'en avoir prévenue, Dronouchka? Ne peut-on les secourir? Je ferai mon possible...»
Il lui paraissait si étrange de se dire qu'au moment où son coeur débordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches vivant côte à côte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! Elle savait confusément qu'il y avait toujours du blé en réserve, et que l'on distribuait parfois ce blé aux paysans; elle savait aussi que ni son frère ni son père ne l'auraient refusé à leurs serfs, et elle était prête à prendre sur elle la responsabilité de cette décision:
«Nous avons ici, n'est-ce pas, du blé appartenant au maître, à mon frère? poursuivit-elle, désireuse de connaître le véritable état des choses.
—Le blé du maître est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince avait défendu de le vendre.
—Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise au nom de mon frère.» Drone soupira pour toute réponse. «Donne-le-leur tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frère, que ce qui est à nous est à eux. Nous n'épargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.»
Drone l'avait regardée sans mot dire.
«Au nom de Dieu, relève-moi de mon emploi, notre petite mère, s'écria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi honnêtement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en supplie!»
La princesse Marie, étonnée, ne comprenant rien à sa requête, l'assura que jamais elle n'avait douté de sa fidélité, qu'elle ferait tout son possible pour lui et les paysans, et le congédia sur cette promesse.
Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la princesse, attendaient sa venue.
«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite: j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé.
—Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, au nom du ciel!...
—Ils me trompent, dis-tu?
—J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur idée!
—C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.»
Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été rassemblés sur l'ordre de la princesse.
«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une distribution de blé, rien de plus.»
Drone soupira sans répondre.
«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation.
—Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre, aurait fait plus encore à ma place!»
La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés, s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître.... Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation, elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire:
«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou: là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés et nourris!»
La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la foule:
«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître, vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.»
Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole.
«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.
«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix... seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur.
—Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle. Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que possible, murmura:
«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...
—Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et opiniâtre.
—Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi vous ruinera!»
Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.
«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de ton blé, nous le refusons!»
La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.
«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie, recevait ses instructions.
Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle s'absorba dans ses douloureuses pensées.
Elle resta longtemps, cette nuit-là, accoudée à la fenêtre. Un bruit confus de voix montait jusqu'à elle du village en révolte, mais elle ne songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus à deviner quel pouvait être le motif de leur étrange conduite. Les tristes préoccupations du moment effaçaient de son coeur les amers regrets du passé, et, tout entière à sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait à agir par elle-même, à peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. Le vent, qui était tombé au coucher du soleil, laissait la nuit s'étendre, tranquille et fraîche, sur toute la nature. Le bruit des voix s'éteignit peu à peu, le coq chanta, et la pleine lune s'éleva doucement au-dessus des tilleuls du jardin. Les épaisses vapeurs de la rosée enveloppèrent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et dans l'habitation.
La princesse Marie rêvait toujours: elle rêvait à ce passé encore si proche d'elle, à la maladie, aux derniers moments de son père, en écartant toutefois de sa pensée la scène de sa mort, dont elle ne se sentait pas la force de se retracer les sinistres détails, à cette heure silencieuse et pleine de mystère.
Elle se rappela aussi la nuit qui avait précédé la dernière attaque, cette nuit où, pressentant la catastrophe prochaine, elle était restée fort tard, et malgré lui, auprès du malade. Ne pouvant dormir, elle était descendue sur la pointe des pieds, pour écouter à travers la porte qui donnait dans la serre, où son père couchait cette fois, et elle l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguée. Elle devinait son envie de causer. «Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelée? Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprès de lui, la place de Tikhone? J'aurais dû entrer dans ce moment, car je suis sûre de l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il était triste, abattu, et Tikhone ne pouvait le comprendre!...» Et la pauvre fille, prononçant tout haut les dernières paroles de tendresse qu'il lui avait adressées le jour de sa mort, éclata en sanglots; cette explosion soulagea son coeur oppressé. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel elle s'était penchée, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle avait pu, pour la première fois, compter les rides profondes: «Que voulait-il dire en m'appelant «sa petite âme?» À quoi pense-t-il à présent?» se demanda-t-elle, et elle éprouva une terreur folle, comme lorsque ses lèvres avaient effleuré la joue glacée du mort: elle crut le voir apparaître, tel qu'elle l'avait vu, couché dans son cercueil, la tête bandée, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur évoqué par ce souvenir, envahissaient tout son être. En vain essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, démesurément ouverts, fixés sur le paysage éclairé par la lune, et sur les grandes ombres projetées par ses rayons, s'attendaient à voir surgir tout à coup la funèbre vision. Retenue, enchaînée à sa place par le silence solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme pétrifiée.
«Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!» répéta-t-elle d'une voix rauque, avec un effort désespéré... et, s'arrachant brusquement à sa contemplation, elle s'élança à la rencontre de ses femmes, qui accouraient, effrayées, à son cri d'appel.
Le 17 du mois d'août, Rostow et Iline, accompagnés d'un planton et de Lavrouchka, renvoyé, comme on le sait, par Napoléon, se mirent en selle et quittèrent leur bivouac de Jankovo, situé à 15 verstes de Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et découvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, chacune des deux armées était à une égale distance de Bogoutcharovo; l'avant-garde russe et l'avant-garde française pouvaient donc s'y rencontrer d'un moment à l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de la nourriture de ses hommes, Rostow désirait-il s'emparer le premier des vivres qui devaient probablement s'y trouver.
Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement étaient restées dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient Lavrouchka sur Napoléon, riaient aux éclats de ses récits, et luttaient entre eux de vitesse, afin d'éprouver les mérites de leurs nouvelles acquisitions.
Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la grande rue appartînt à l'ancien fiancé de sa soeur. En le rejoignant, Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distancé.
«Quant à moi, s'écria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrière, car cette «française» (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il était monté) est une merveille!...» Mettant leurs chevaux au pas, ils atteignirent la grange, autour de laquelle était rassemblée une foule de paysans.
Quelques-uns d'entre eux se découvrirent en les apercevant; d'autres se bornèrent à les regarder avec curiosité. Deux grands vieux paysans, dont les visages ridés étaient ornés d'une barbe peu fournie, sortirent à ce moment du cabaret en titubant, et s'approchèrent des officiers, en chantant à tue-tête.
«Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?
—Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.
—La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux vieux, avec un sourire béat.
—Qui êtes-vous? demanda à Rostow un paysan, qui faisait partie du groupe.
—Nous sommes des Français! repartit en riant Iline, et voilà Napoléon en personne! ajouta-t-il en désignant Lavrouchka.
—Laissez donc, vous êtes des Russes, dit leur interlocuteur.
—Êtes-vous en grande force, ici? demanda un second.
—Oui, en très grande force, répliqua Rostow.... Mais que faites-vous donc là tous ensembles? est-ce fête aujourd'hui?
—Les vieux se sont réunis pour les affaires de la commune.» leur répondit le paysan en s'éloignant.
Dans ce moment, deux femmes et un homme coiffé d'un chapeau blanc se dirigeaient vers eux par la grand'route.
«La rose est à moi, gare à qui la touche! s'écria Iline en remarquant que l'une des deux venait hardiment à lui: c'était Douniacha.
—Elle sera à nous! répliqua Lavrouchka, en faisant un signe à Iline.
—Que désirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.
—La princesse voudrait connaître le nom de votre régiment et le vôtre?
—Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant à moi, je suis votre très humble serviteur.
—La cau... au... se... rie,» chantait toujours gaiement le paysan ivre, qui les regardait d'un air abruti. Douniacha était suivie d'Alpatitch, qui s'était déjà découvert respectueusement:
—Oserais-je déranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son gilet avec une politesse où se trahissait néanmoins un léger dédain, provoqué sans doute par la grande jeunesse de l'officier....
—Ma maîtresse, la fille du général en chef prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky, décédé le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, et la faute en est à la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en désignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agréable, je pense, que de...» Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient comme des taons autour des chevaux.
—Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous, excuse-nous,» disaient-ils en continuant à sourire bêtement. Rostow ne put s'empêcher de les regarder en souriant comme eux.
—À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec dignité.
—Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?
—J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!
—Impossible? s'écria Rostow.
—C'est la pure vérité, Excellence!»
Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone, avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant, et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le passé, à la servir et à lui obéir.