XIV

Natacha passa une nuit blanche, tourmentée par le problème qu'elle ne parvenait pas à résoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurément, elle aimait le prince André et n'avait point oublié sa vive affection pour lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'était indiscutable: «Autrement cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je répondu l'autre soir par un sourire à son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aimé tout de suite, à première vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, généreux et beau, et que par conséquent je ne pouvais m'empêcher de l'aimer! Qu'y faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,» et elle se répétait cela mille fois, sans trouver une réponse plausible aux questions qui l'épouvantaient!

Le jour ramena les soucis et le remue-ménage habituels: on se leva, on s'habilla, on bavarda, les couturières et les modistes parurent à tour de rôle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se réunit enfin pour le déjeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par l'insomnie, cherchait à arrêter au vol tout regard indiscret, et faisait son possible pour paraître telle que d'habitude.

Après le thé, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela à elle Natacha et le vieux comte:

«Eh bien, mes amis, tout bien pesé, voici mon conseil: hier j'ai vu, comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parlé, et croiriez-vous qu'il a élevé la voix... mais il n'est pas facile de me fermer la bouche, je lui ai défilé tout mon chapelet.

—Qu'a-t-il dit? demanda le comte.

—Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais à quoi bon en parler? Cette fillette en est déjà bien assez tourmentée. Mon conseil est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner à Otradnoë, et d'y attendre....

—Non, non! s'écria Natacha.

—Si, si! répliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton fiancé était ici, une brouille serait inévitable, tandis que, seul avec le vieux, il parviendra à le retourner comme un gant, et il ira te chercher.»

Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir à Moscou, ou aller à Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait à refuser son consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'à Otradnoë.

«C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il, d'avoir mené Natacha chez eux.

—Il n'y a pas à le regretter, il aurait été difficile de ne pas lui donner ce témoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire! Le trousseau est prêt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!» Puis, tirant de son «ridicule» une lettre écrite par la princesse Marie, elle la remit à Natacha:

«C'est pour toi! La pauvrette s'inquiète. Elle craint que tu ne doutes de son affection.

—C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.

—Quelle folie! mais tais-toi donc! s'écria Marie Dmitrievna avec emportement.

—Je ne m'en rapporte à personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas, repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrité et décidé, qui frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fronça les sourcils.

—Tu me feras le plaisir, ma très chère, de ne point me contredire: ce que j'ai dit est vrai... va lui répondre.» Natacha quitta le salon sans répliquer.

La princesse Marie lui dépeignait en quelques lignes tout son chagrin du malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les sentiments de son père, de croire à l'affection qu'elle portait à celle qu'avait choisie son frère, pour qui elle était prête à tout sacrifier: «Ne croyez pas, écrivait-elle, que mon père soit mal disposé envers vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est foncièrement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils heureux.» Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure où elles pourraient se voir.

Natacha s'assit et traça machinalement ces deux mots:

«Chère princesse...» Alors elle déposa la plume. Comment continuer? Qu'avait-elle à lui dire après la soirée de la veille?... «Oui, c'est fini, tout est changé maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais dois-je le faire?... C'est horrible!...» Et, pour ne pas s'abandonner plus longtemps à ces effrayantes pensées, elle rejoignit Sonia, qui était occupée à choisir des dessins de tapisserie. Après dîner, elle reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: «Est-ce vraiment fini? se disait-elle, bien fini?... Ce passé est-il donc véritablement effacé de mon coeur?» Elle ne méconnaissait pas la violence du sentiment qu'elle avait éprouvé pour le prince André, mais aujourd'hui elle aimait Kouraguine, et son imagination lui représentait tour à tour, et le bonheur mille fois caressé dans ses rêves qui devait être son partage, quand elle serait mariée à Bolkonsky, et les moindres incidents de la veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son être: «Pourquoi ne puis-je aimer les deux à la fois? se disait-elle avec égarement: alors seulement j'aurais pu être heureuse; tandis qu'il m'est impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutôt comment le cacher au prince André? Dois-je dire adieu à jamais à son amour qui a si longtemps fait tout mon bonheur?»

«Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystérieux. Un petit homme m'a remis cela pour vous...—et elle lui tendit une lettre:—Seulement, au nom du ciel...» Natacha prit machinalement la lettre, la décacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la lettre était de «lui», de celui qu'elle aimait: «Oui, je l'aime, se dit-elle. S'il en était autrement, garderais-je entre les mains cette lettre brûlante de passion?»

Tremblante d'émotion, elle la dévorait des yeux, et découvrait dans chaque ligne un écho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il l'avouer, avait été composée par Dologhow: elle commençait ainsi:

«Mon sort s'est décidé hier soir: être aimé de vous, ou mourir!... Je n'ai pas d'autre issue!...» Anatole lui disait ensuite que ses parents, à elle, ne consentiraient pas à lui donner sa main, à cause de certaines raisons secrètes, qu'il ne pouvait dévoiler qu'à elle seule, mais que, si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force humaine ne pourrait mettre alors obstacle à leur bonheur.... L'amour triomphe de tout!... Il l'enlèverait et l'emmènerait au bout du monde!

—Oui, je l'aime!» se répéta Natacha en relisant pour la vingtième fois ces phrases brûlantes, et en se pénétrant de plus en plus de l'ardeur dont elles étaient empreintes.

Marie Dmitrievna, qui avait été invitée chez les Arharow, proposa aux jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prétexta une migraine, et se retira chez elle.

Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha, elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canapé, toute habillée. Une lettre décachetée était sur la table à côté d'elle et frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles un regard stupéfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une explication sur ses traits. Son visage était calme et heureux, tandis que Sonia, pâle, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en larmes.

«Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller jusque-là? N'aime-t-elle donc plus son fiancé?... Et ce Kouraguine? Mais c'est un misérable, il la trompe, c'est évident. Que dira Nicolas, ce bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc là ce que cachait le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura décacheté la lettre sans se douter de qui elle lui venait, elle en aura été offensée, bien sûr...» Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une fois, et l'appela doucement.

Natacha se réveilla en sursaut.

«Ah! te voilà de retour!» dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion; mais, remarquant aussitôt le trouble de son amie, sa figure trahit l'embarras et la défiance: «Sonia, tu as lu la lettre?

—Oui, murmura Sonia.

—Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite âme, nous nous aimons; tu vois, il me l'écrit.»

Sonia n'en pouvait croire ses oreilles.

«Bolkonsky? dit-elle.

—Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse.... Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.

—Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc déjà oublié?» Natacha l'écoutait sans avoir l'air de la comprendre: «Quoi! tu romps avec le prince André?

—Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... écoute-moi, répliqua Natacha avec emportement.

—Non, je ne le croirai jamais, répéta Sonia, et j'avoue que je n'y comprends rien.... Comment! pendant toute une année tu aimes un galant homme, et puis tout à coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! Comment! en trois jours oublier tout?...

—Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime..., que je n'ai jamais aimé que lui. Mets-toi là, et écoute.» Alors elle l'attira à elle, en l'embrassant de force: «J'avais souvent entendu dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne l'avais pas encore éprouvé... il est tout différent de l'autre! À peine l'ai-je entrevu, que j'ai deviné en lui mon maître, je me suis sentie son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma faute!

—Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer ainsi... et cette lettre reçue en cachette? Comment as-tu pu l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir à dissimuler ni sa frayeur ni sa répugnance.

—Je n'ai plus de volonté, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? s'écria Natacha avec une exaltation croissante, où se mêlait cependant une certaine crainte.

—S'il en est ainsi, j'empêcherai cela, je te le jure, je dirai tout.» Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.

—Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous sépare!...»

Sonia eut honte et pitié de sa terreur: «Qu'y a-t-il eu entre vous? Que t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?

—Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans répondre à sa question, ne me tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se mêler de cela, car je me suis confiée à toi.

—Mais pourquoi tous ces mystères? Pourquoi ne demande-t-il pas tout simplement ta main? Le prince André t'a laissée entièrement libre d'en disposer.... As-tu pensé, as-tu cherché à découvrir quelles sont «les raisons secrètes» de sa conduite?»

Natacha, stupéfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se présentait à elle pour la première fois, elle ne savait qu'y répondre:

«Ses raisons secrètes? répéta-t-elle... il y en a, voilà tout!»

Sonia soupira et secoua la tête:

«Si ses raisons étaient bonnes...» dit-elle. Natacha, devinant ce qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.

«Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!

—Est-ce qu'il t'aime?

—S'il m'aime? répliqua Natacha en souriant avec mépris à l'aveuglement de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?...

—Mais si c'est un homme sans honneur?...

—Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas!

—Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec énergie, il doit déclarer ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est moi qui m'en charge: je lui écrirai et je raconterai tout à papa!

—Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'écria Natacha.

—Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense à ton père, à Nicolas!

—Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en, va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel état tu me mets!...» Sonia sortit précipitamment de la chambre; les sanglots l'étouffaient.

Natacha s'approcha de la table, et écrivit sans hésitation à la princesse Marie la réponse que, le matin encore, il lui avait été impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince André lui ayant laissé toute liberté d'action, elle profitait de sa générosité; qu'après y avoir mûrement réfléchi, elle la priait d'oublier le passé, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle, et lui déclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frère. Tout, dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une exécution facile.

Le vendredi suivant fut fixé pour le départ des Rostow, qui retournaient à la campagne, et le mercredi, le comte, accompagné d'un acheteur, se rendit dans son bien près de Moscou.

Ce même jour Sonia et Natacha, invitées à un grand dîner chez les Karaguine, y furent chaperonnées par Marie Dmitrievna. Anatole s'y trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une façon mystérieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dîner. Natacha, à leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:

«Eh bien, Sonia,» commença-t-elle d'une voix insinuante, comme font les enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc que nous nous sommes expliqués tout à l'heure... toi qui disais sur son compte tant d'absurdités.

—Et après, qu'en est-il résulté? Je suis bien aise, Natacha, de voir que tu n'es pas fâchée contre moi! Dis-moi la vérité!»

Natacha se prit à réfléchir:

«Ah! Sonia, si tu pouvais le connaître comme je le connais, moi! Il m'a dit... il m'a demandé de quel genre était mon engagement avec Bolkonsky, et il a été si heureux d'apprendre qu'il dépendait de moi de le rompre!»

Sonia soupira:

«Mais, tu n'as pas encore rompu....

—Et si je l'avais fait, si tout était fini entre Bolkonsky et moi? Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?

—Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends rien....

—Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu verras!»

Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de Natacha; elle devenait au contraire plus sévère et plus sérieuse à mesure que son amie y mettait plus de câlinerie.

«Natacha, dit-elle, tu m'avais priée de ne plus t'en parler, c'est toi qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystères?

—Encore le même soupçon! reprit Natacha.

—J'ai peur pour toi.

—De quoi as-tu peur?

—J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermeté, quoique effrayée elle-même de ses paroles. La figure de Natacha prit une expression méchante.

—Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tôt possible: cela ne vous regarde pas, c'est moi qui en pâtirai, et pas vous, n'est-ce pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te déteste, tu es mon ennemie pour toujours!» Et à ces mots elle quitta la chambre, et évita, le lendemain, avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant à grands pas dans son appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail quelconque: l'émotion qui la travaillait intérieurement se lisait sur ses traits fatigués, et il s'y mêlait un sentiment inavoué de culpabilité.

Malgré tout ce que cette tâche avait de pénible pour elle, Sonia ne la quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprès d'une des fenêtres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, car elle la vit faire un signe à un militaire qui passait en traîneau, et que Sonia supposa devoir être Anatole.

Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutumée de Natacha pendant le dîner et la soirée; visiblement préoccupée, elle répondait de travers à tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les phrases qu'elle avait commencées, et riait sans raison et à tout propos.

Sonia aperçut après le thé du soir une femme de chambre qui entrait chez Natacha d'un air mystérieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait de lui être remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet inavouable, décidée à l'exécuter peut-être dans quelques heures, elle frappa violemment à la porte, mais n'obtint aucune réponse: «Elle va fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec désespoir. Elle était triste aujourd'hui, mais résolue, et l'autre jour elle a pleuré en prenant congé de son père.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais que dois-je faire?... Le comte est absent!... Écrire à Kouraguine, lui demander une explication, mais pourquoi me répondrait-il? Écrire à Pierre, comme l'avait demandé le prince André en cas de malheur, mais n'a-t-elle pas déjà rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoyé sa réponse à la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler à Marie Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entière, ce serait une délation!... Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'agir, se disait-elle en poursuivant ces réflexions dans le sombre couloir, c'est à moi de prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comblée, et mon affection pour Nicolas.... Dussé-je ne pas bouger de trois nuits, je ne dormirai pas, je l'empêcherai de force de sortir, je ne laisserai pas le déshonneur et la honte entrer dans la famille!»

Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de l'enlèvement de Natacha avait été combiné par ce dernier, et devait s'exécuter le jour même où Sonia faisait serment de ne pas la perdre de vue. Natacha, de son côté, avait promis de se trouver à dix heures du soir à la porte de l'escalier dérobé, afin de rejoindre Kouraguine, qui l'y attendrait, pour l'emmener dans une troïka, à soixante verstes de Moscou, au village de Kamenka. Là un prêtre interdit devait les marier; après cette cérémonie dérisoire, un second relais de chevaux les conduirait plus loin sur la route de Varsovie, où ils espéraient prendre la poste à la première station, et passer ensuite la frontière.

Anatole s'était muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de vingt mille roubles, que lui avaient procurés Dologhow et sa soeur.

Les deux témoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine, hussard en retraite, sans volonté aucune, mais complètement dévoués à Kouraguine, prenaient le thé dans la première pièce, pendant que dans le grand cabinet voisin, dont les murs étaient recouverts de haut en bas de tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le maître du logis, vêtu d'un «bechmel[16]«de voyage, les pieds chaussés de bottes montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures, comptait les assignats alignés en paquets, et inscrivait des chiffres sur une feuille volante:

«Il faudra bien donner deux mille roubles à Gvostikow?

—Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pièce du fond, où un valet de chambre français emballait leurs effets.

—Quant à Makarka (c'était le petit nom donné à Makarine), il est désintéressé, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini, les comptes sont réglés... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui tendant la feuille.

—Mais sans doute, c'est bien cela,» répliqua Anatole, qui ne l'avait pas écouté, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien voir.

Dologhow referma le bureau:

«Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce à tout cela; il en est temps encore.

—Imbécile! repartit Anatole, ne dis donc pas de bêtises; si tu savais..., mais le diable seul sait ce qui en est.

—Vrai, n'y pense plus, je te parle sérieusement... ce n'est pas une plaisanterie que tu entames là!

—Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...—et Anatole fronça le sourcil:—Je n'ai plus le temps d'écouter tes sornettes.»

Dologhow le regarda d'un air hautain:

«Voyons, je ne plaisante pas... écoute!»

Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prêter attention, et par égard pour son ami, dont il subissait malgré lui l'influence.

«Écoute-moi, je t'en prie, pour la dernière fois. Pourquoi plaisanterais-je? T'ai-je mis des bâtons dans les roues? N'est-ce pas moi, au contraire, qui t'ai arrangé tout cela, qui t'ai déniché le prêtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouvé de l'argent?

—Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas reconnaissant?» Et il embrassa Dologhow.

—Je t'ai aidé, mais je te dois la vérité: l'entreprise est dangereuse, et, en y réfléchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlèveras? à merveille. Après? Le secret transpirera, on apprendra que tu es marié, et tu seras poursuivi au criminel!

—Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqué,» reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornées mettent à revenir sur leurs arguments, il lui répéta pour la centième fois toutes les raisons qu'il lui avait déjà débitées: «Ne t'ai-je pas dit: premièrement, que si le mariage est illégal, ce n'est pas moi qui en répondrai; et secondement, que s'il est légal, c'est bien indifférent, puisque personne à l'étranger n'en saura rien.... N'est-ce pas cela? Et maintenant, plus un mot là-dessus!

—Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et....

—Au diable! s'écria Anatole en se prenant la tête à deux mains. Vois un peu comme il bat!» Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua sur son coeur: «Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie déesse!»

Les yeux effrontés et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:

«Et lorsque l'argent sera épuisé, alors....

—Alors, répéta Anatole légèrement interdit par cette perspective inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez causé! Il est l'heure!» ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pièce voisine. «En aurez-vous bientôt fini?» dit-il en s'adressant avec colère aux domestiques.

Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de servir n'importe quoi avant le départ, et alla ensuite rejoindre Makarine et Gvostikow, en laissant là Anatole, qui, étendu sur le divan de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des paroles sans suite.

«Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.

—Je n'ai besoin de rien, répondit Anatole.

—Viens, Balaga est arrivé!»

Anatole se leva et entra dans la salle à manger. Balaga était un cocher de troïka, très réputé dans son métier, et qui leur avait constamment fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que de fois ne l'avait-il pas mené au petit jour de Tver à Moscou et ramené de Moscou à Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y était en garnison! Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de bohémiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crevé à leur service de chevaux de prix, et écrasé de passants et d'izvotchiks? Ses maîtres, comme il les appelait, le délivraient toujours des griffes de la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient des nuits entières à la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche, parfois aussi ils lui versaient à flots du champagne et du madère, son vin favori. Il était dans leurs secrets et connaissait sur leur compte bien des histoires qui eussent valu la Sibérie à tout autre qu'eux.... Aussi, que de milliers de roubles lui avaient passé par les mains? Il les aimait à sa façon; il aimait surtout avec frénésie cette course vertigineuse de dix-huit verstes à l'heure. Il aimait à culbuter les izvotchiks, à acculer les piétons dans le fossé, à lancer un coup de fouet en passant à un paysan qui se rejetait de côté plus mort que vif, à parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevêtrées de Moscou, et enfin à s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs voix enrouées et avinées: «Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont là de véritables seigneurs!»

Anatole et Dologhow, de leur côté, faisaient grand cas de son talent de cocher, et ils l'aimaient par conformité de goûts. Balaga marchandait toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-même, et se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses «maîtres» il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement, lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait à la maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, après les avoir salués jusqu'à terre, les suppliait de le tirer d'embarras en lui avançant un ou deux milliers de roubles, jusqu'à ce qu'un beau jour on eût fait droit à sa requête.

Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au menton, il portait un caftan en drap gros-bleu très fin, doublé de soie, et par-dessus, un vêtement fourré.

Il se signa en entrant, le visage tourné vers l'angle de droite, il tendit ensuite à Dologhow sa main hâlée:

«Salut à Fédor Ivanovitch, lui dit-il.

—Bonjour, mon ami.

—Salut à Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant à Anatole et en lui tendant aussi la main.

—Écoute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?—dit ce dernier en lui tapant sur l'épaule.—Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec quels chevaux es-tu venu, dis?...

—J'ai fait ce que vous m'avez ordonné: j'ai attelé les vôtres, les furieux!

—C'est bon, et tu n'hésiterais pas à les crever, pourvu qu'ils franchissent la distance en trois heures?

—Mais si je les crève, comment marcherons-nous? répondit Balaga en souriant de son mot.

—Je te casserai la mâchoire, tu entends... pas de plaisanteries! s'écria Anatole en roulant de gros yeux.

—Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme à me ménager pour «mes maîtres»... On les lancera à fond de train, voilà tout!

—Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!

—Assieds-toi donc, répéta Dologhow.

—Je resterai debout, Fédor Ivanovitch.

—Assieds-toi, et pas de bêtises,» reprit Anatole en lui versant un grand verre de madère. Les yeux de Balaga brillèrent à la vue de son vin bien-aimé. Après l'avoir d'abord refusé par politesse, il finit par l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie rouge chiffonné qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet fourré.

«Quand partons-nous, Excellence?

—Mais...,—Anatole regarda à sa montre—tout à l'heure! Fais attention, Balaga, au moins pas de retard!

—Tout dépendra du départ, petit père; s'il se fait heureusement, alors.... Ne vous ai-je pas mené une fois, en sept heures, de Tver ici? Tu ne l'as pas oublié, Excellence?

—Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course, et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre vénération.... Figure-toi qu'il m'a mené, un jour de Noël, de Tver ici avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voilà-t-il pas que nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les deux derniers!

—Mais aussi quels chevaux! J'avais attelé ensemble deux jeunes timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fédor Ivanovitch, poursuivit Balaga, ces fous furieux ont volé pendant soixante verstes à travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient de froid.... Je jette les rênes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je crie, et je culbute dans le traîneau!... Il n'y avait plus qu'à les laisser faire et à nous cramponner de notre mieux..., et nous volâmes ainsi trois heures durant. Le cheval de volée de gauche seul en est crevé!»

Anatole sortit un moment, et revint bientôt, vêtu d'une petite pelisse retenue à la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en argent, et coiffé d'un bonnet garni de zibeline, posé de côté d'un air crâne, qui seyait à merveille à sa belle figure. Il se regarda dans la glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:

«Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!»

Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous à l'accompagner, mais il tenait à rendre cette scène attendrissante et solennelle. Il parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balançait sur une jambe:

«Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma jeunesse, nous avons vécu, nous nous sommes amusés, nous avons fait des folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais à l'étranger. Adieu, mes enfants... À votre santé, hourra!...» Et, avalant d'un trait le contenu de son verre, il le jeta à terre, où il se brisa en mille morceaux.

«À votre santé!» dit Balaga en vidant le sien à son tour et en essuyant sa barbiche avec son mouchoir.

Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:

«Ah! prince, quel chagrin de nous séparer, murmurait-il, quel chagrin!

—En route, en route! s'écria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et asseyons-nous[17].» On les ferma et l'on s'assit.... «Voilà qui est fait, et maintenant, mes enfants, en route!» répéta-t-il en se levant.

Joseph, le domestique, lui présenta sa sacoche et son sabre, et tous passèrent dans le vestibule.

«Où est la pelisse? demanda Dologhow. Hé, Ignatka! va demander à Matrena Matféïevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus morte que vive sans rien mettre sur ses épaules, et, si tu t'attardes, il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi, prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traîneau.»

Le domestique revint avec une pelisse doublée de renard ordinaire.

«Imbécile! je t'ai dit celle de zibeline! Hé, Matrëchka,» s'écria-t-il avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.

Une jolie bohémienne, maigre et pâle, avec des yeux d'un noir de jais, des cheveux bouclés à reflets aile de corbeau, enveloppée d'un châle rouge, se précipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de zibeline.

«Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas,» dit-elle d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle était intimidée à la vue de son maître.

Dologhow lui jeta sur les épaules la pelisse de renard et l'en enveloppa:

«Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tête, de façon à ne laisser qu'un peu de sa figure à découvert... et enfin comme cela!...» Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les lèvres.

«Adieu, Matrëchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe, adieu, et souhaite-moi bonne chance!

—Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,» répondit-elle avec son accent bohémien.

Deux troïkas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la maison: Balaga monta dans le premier traîneau, leva haut les bras, et se mit, sans se hâter, à rassembler les rênes. Anatole et Dologhow s'assirent derrière lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent place dans le second.

«Est-ce prêt? demanda Balaga.... Laissez aller!» cria-t-il en enroulant les rênes autour de sa main, et les troïkas partirent, en les emportant à fond de train le long du boulevard Nikitski.

«Hé, gare, gare!» criaient les cochers à pleins poumons. Sur la place Arbatskaïa, une des troïkas accrocha une voiture: il y eut un craquement suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrénée, jusqu'au moment où Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrêta tout court les chevaux, au carrefour des Vieilles-Écuries.

Anatole et Dologhow mirent pied à terre sur le trottoir et s'approchèrent d'une grande porte cochère. Ce dernier siffla, on lui répondit, et une fille de service accourut à sa rencontre.

«Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!» lui dit-elle. Dologhow s'arrêta devant la porte cochère, pendant qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de Marie Dmitrievna se dressa tout à coup devant lui.

«Ma maîtresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.

—Qui? ta maîtresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.

—Venez, elle m'a donné l'ordre de vous amener près d'elle.

—Kouraguine, filons!... nous sommes trahis!» lui cria Dologhow, qui luttait corps à corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforçait de fermer la petite porte. Se dégageant enfin de son étreinte, et saisissant le bras d'Anatole, qui revenait à lui en courant, il l'entraîna au dehors, et s'élança avec lui dans la direction de leurs traîneaux.

Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en larmes, l'avait confessée, et était allée aussitôt trouver Natacha en tenant à la main la réponse qu'elle avait adressée à Anatole, et qu'elle venait d'intercepter:

«Vilaine créature!... créature sans vergogne! pas un mot, je ne veux rien entendre!...» Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma à double tour. Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la cour les personnes qui se présenteraient dans la soirée, de fermer derrière elles les issues, et de les lui amener au salon.

Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'étaient enfuis, elle se leva, les sourcils froncés, et se mit à arpenter la chambre, les mains croisées derrière le dos, et réfléchissant à ce qui lui restait à faire. Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprès de Natacha; Sonia sanglotait à la même place:

«Marie Dmitrievna, de grâce, laissez-moi entrer chez elle!»

Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui répondre et entra d'un pas résolu.

Sonia la suivit.

«C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai pitié de son père, et je ne dirai rien,» se disait-elle en s'approchant de Natacha, qui était couchée sur le canapé, comme elle l'avait laissée. Natacha ne se retourna pas: ses sanglots étouffés trahissaient seuls l'émotion qui secouait tout son être.

«C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous à son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernière des filles, et si je m'écoutais..., mais je veux ménager ton père, je ne lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais je saurai le découvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu m'entends?...» Et, s'asseyant à côté de Natacha, elle passa sa large main sous la tête de la jeune fille, et la força à se retourner de son côté. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies à la vue de son visage: ses yeux étaient secs et brillants, ses lèvres serrées, ses joues creuses.

«Laissez-moi, tout m'est égal, je mourrai!...» Et, se dégageant avec une violence sauvage, elle reprit sa première position.

«Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste couchée, reste ainsi, si cela te plaît: je ne te toucherai pas, mais écoute...: je ne te redirai pas à quel point je te trouve coupable, tu le sais, mais que dirai-je à ton père, qui sera ici demain?»

Natacha ne répondit que par un sanglot.

«Il l'apprendra, bien sûr, ainsi que ton frère et ton fiancé!

—Je n'ai plus de fiancé, je l'ai refusé! s'écria Natacha avec colère.

—Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais ton père... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?

—Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout dérangé, pourquoi? Qui vous en avait priée?» Et Natacha, élevant la voix, se souleva en jetant un regard farouche à Marie Dmitrievna.

«Mais où donc en voulais-tu venir? répliqua celle-ci, qui ne se contenait plus.... T'enfermait-on à triple tour? Qui l'empêchait, lui, de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohémienne? Tu crois donc qu'on ne t'aurait pas rattrapée?... Quant à lui, c'est un vaurien, un scélérat!

—Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empêchée.... Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!» Et elle pleurait avec ce désespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux qui sentent qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur.

Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout à coup et retombant sur le canapé, s'écria: «Sortez, sortez, vous me méprisez, vous me détestez!»

Marie Dmitrievna tint bon, et continua à la sermonner et à lui répéter combien il était urgent de cacher ce déplorable scandale à son père, et que personne n'en saurait rien si elle consentait à ne pas se trahir. Natacha ne disait mot, ses larmes cessèrent, et le frisson et le tremblement de la fièvre s'emparèrent d'elle. Marie Dmitrievna lui glissa un oreiller sous la tête, la couvrit de deux couvertures bien chaudes, et la quitta, persuadée qu'elle finirait par s'endormir. Mais le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restèrent grands ouverts et fixes, son visage conserva une pâleur mate, elle ne versa plus une larme, et Sonia, qui s'approcha d'elle à plusieurs reprises pendant cette longue nuit, ne put en tirer un seul mot.

Le comte revint le lendemain pour l'heure du déjeuner. Il était de très belle humeur: sa vente ayant été heureusement terminée, rien ne le retenait plus à Moscou, et il avait hâte d'aller retrouver la comtesse, qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonça que, sa fille s'étant trouvée sérieusement malade la veille, elle avait fait venir un médecin, et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait la chambre: assise à la croisée, les lèvres serrées, les yeux secs et fiévreux, elle suivait des yeux, avec une curiosité inquiète, les voitures et les piétons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un entrait chez elle. Elle attendait évidemment des nouvelles d'Anatole, elle espérait le voir arriver ou en recevoir un mot!

Le bruit des pas de son père la fit tressaillir, mais, à sa vue, l'expression de sa figure, un moment émue, redevint froide et irritée: elle ne se leva même pas.

«Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.

—Oui,» répondit-elle après quelques instants de silence. Ses questions furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement n'avait pas pour cause quelque pénible différend survenu entre elle et son fiancé: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en préoccuper. Marie Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, ni de la prétendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'était opéré en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de Sonia: il devina qu'un grave événement avait dû se passer en son absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'était pas à l'honneur de sa fille, et de compromettre son insouciante gaieté, l'empêcha de questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait là rien d'important, et se borna à regretter qu'une raison de santé retardât de quelques jours leur départ pour la campagne.

Pierre, depuis l'arrivée de sa femme à Moscou, projetait de s'en absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le même toit qu'elle; la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers temps, contribua également à précipiter l'exécution de son projet. Il alla à Tver rendre visite à la veuve de Bazdéïew, qui lui avait promis de lui donner certains mémoires du défunt.

On lui remit à son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait à passer chez elle au plus tôt pour se concerter sur un sujet des plus graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait évité depuis quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait entraîné par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double qualité d'homme marié et d'ami de son fiancé; mais, en dépit de ses résolutions, il plaisait, à ce qu'il paraît, au hasard de les réunir: «Que s'est-il donc passé? Qu'ai-je à y voir? pensait-il en s'habillant. Pourvu qu'André arrive et que le mariage se fasse!»

Au moment où il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:

«Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?»

Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attelés à un traîneau de maître, emportaient dans une direction contraire, au milieu d'un nuage de neige, Anatole et son éternel compagnon Makarine. Le premier, dont le visage frais et coloré était à moitié caché par son collet de castor, se tenait droit et cambré dans la pose classique des élégants, et son tricorne à panache blanc, mis de côté sur sa tête légèrement inclinée en avant, laissait à découvert ses cheveux frisés et pommadés, que la fine poussière de la neige couvrait d'un reflet d'argent.

«Dieu me pardonne, voilà le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au delà du plaisir présent; rien ne l'inquiète, aussi est-il toujours gai et dispos! Que ne donnerais-je pour être comme lui?»

Le laquais de Marie Dmitrievna lui annonça, en l'aidant à se débarrasser de sa pelisse, que sa maîtresse l'attendait dans sa chambre à coucher.

En arrivant dans la salle, il aperçut Natacha assise près de la fenêtre. Une expression de dureté inusitée était répandue sur ses traits pâles et défaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronçant les sourcils, et sortit sans se départir de sa réserve.

«Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.

—Ah! il se passe de jolies choses! lui répondit-elle. Voilà cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu pareille honte!» Après avoir fait promettre à Pierre de garder le secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole à son fiancé sans en prévenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en était la cause, que sa femme y avait donné les mains et s'était plue à faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tête, Natacha, pendant l'absence du vieux comte, avait consenti à fuir avec Anatole, afin de se marier clandestinement avec lui.»

Pierre écoutait bouche béante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment était-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnément aimée de Bolkonsky, se fût éprise d'un imbécile comme cet Anatole, que lui, Pierre, savait être marié, et cela au point de rompre avec son fiancé et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni l'admettre.

La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec autant d'abjection, de cruauté et de sottise: «Elles sont toutes les mêmes, se dit-il en pensant à sa femme; je ne suis donc pas le seul qui se soit attaché à une vilaine créature!...» Et son coeur saignait pour son ami: «Quel coup, grand Dieu, porté à son orgueil!» Plus il le plaignait, plus il sentait grandir en lui son mépris et son aversion pour Natacha, qui tout à l'heure avait passé devant lui en se drapant dans une dignité glaciale.... Il ne se doutait pas, hélas! que, sous ce masque de froideur hautaine, l'âme de la malheureuse enfant débordait de désespoir, de honte et d'humiliation!

«L'épouser?... mais c'est impossible, il est marié!

—Marié! s'écria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misérable! scélérat! Elle qui l'attend, qui l'espère!... Cette fois du moins elle ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!»

Pierre la mit au courant de tous les détails de cette mystérieuse histoire, et Marie Dmitrievna, après avoir exhalé sa colère dans une bordée d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frère qu'il s'éloignât de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince André, qui était sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite, et, avant tout, elle tenait absolument à la leur cacher à tous deux. Pierre, qui ne s'était pas encore rendu complètement compte des conséquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.

«Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et moi je vais lui parler, à elle. Veux-tu rester à dîner?»

Le comte entra peu après au salon avec un air chagrin et troublé: sa fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:

«Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnées à elles-mêmes, et que leur mère n'est pas là! Je regrette beaucoup, je vous l'avoue, d'être venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais être franc avec vous: elle a rompu avec André, sans prendre conseil de personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le prince soit assurément très bien; mais l'épouser en dépit de son père, cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des partis à revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que leur engagement durait déjà depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas une démarche aussi décisive sans en prévenir son père et sa mère.... Aussi, la voilà malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va de travers quand la mère n'est pas là.» Pierre, le voyant si accablé, essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait obstinément.

«Natacha est un peu souffrante,» dit Sonia, qui entrait à ce moment; alors, s'adressant à Pierre avec une émotion contenue, elle ajouta: «elle désire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est aussi, et elle vous prie d'y passer.

—C'est ça, elle sait que vous êtes lié avec Bolkonsky, et elle tient sûrement à vous charger d'un message, dit le comte:—Mon Dieu, mon Dieu, tout allait si bien; faut-il que...» Et il sortit en pressant de ses mains les rares mèches de cheveux gris qui flottaient sur son front.

Marie Dmitrievna avait appris à Natacha que Kouraguine était marié. Natacha avait refusé de la croire et insistait pour entendre la vérité de la bouche même de Pierre. Elle était pâle et comme pétrifiée; son regard interrogateur se fixa sur lui à son entrée, avec un éclat fiévreux. Sans même le saluer d'un signe de tête, elle ne le quittait pas des yeux, comme si elle cherchait à deviner en lui un ami ou un ennemi de plus pour Anatole, car la personnalité de Pierre n'existait pas évidemment pour elle en ce moment.

«Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si j'ai dit vrai.»

Natacha, semblable au gibier traqué qui voit venir sur lui les chasseurs et les chiens, portait de l'un à l'autre ses regards égarés.

«Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait pris d'une profonde pitié pour elle et d'un invincible dégoût pour la mission qui lui était dévolue,—vrai ou faux, peu importe, car....

—C'est donc faux, il n'est pas marié!

—Non, c'est vrai, il est marié!

—Et marié depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.»

Pierre la lui donna.

«Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccadée.

—Oui, je viens de l'apercevoir.»

Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.

Pierre ne resta pas à dîner, et s'en alla, dès qu'il eut quitté Natacha, à la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son sang à son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les bohémiens, et se rendit enfin au club, où tout marchait comme d'habitude: les membres se réunissaient pour dîner et causaient entre eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui était au courant de ses habitudes, lui annonça que son couvert était mis dans la petite salle à manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la bibliothèque, mais que Paul Timoféitch n'était pas encore là; une de ses connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit pour lui demander s'il était vrai, comme on le racontait en ville, que Kouraguine eût enlevé Mlle Rostow. Pierre répondit en riant que c'était une pure invention, car il sortait à l'instant de chez les Rostow. Il s'enquit, à son tour, d'Anatole. On lui répondit qu'on ne l'avait pas encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule indifférente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait dans son âme, et il se mit à se promener dans les salons, jusqu'au moment où le dîner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna chez lui.

Anatole était resté à dîner chez Dologhow, avec lequel il avait à causer sur le moyen de reprendre l'entreprise manquée et de revoir Natacha. De là il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui ménager encore un rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin à la maison après ses infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince Anatole était chez la comtesse, où il y avait beaucoup de monde.

Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son retour et qui dans ce moment lui inspirait la répulsion la plus profonde, il marcha droit sur Anatole.

«Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre Anatole?...» Elle s'arrêta court, car le visage de son mari, ses yeux brillants et sa démarche décidée laissaient entrevoir la même colère et la même violence qu'elle avait éprouvées à ses dépens à la suite de son duel avec Dologhow.

«Le mal et la dépravation sont toujours à vos côtés, lui dit-il en passant.—Venez, Anatole, j'ai à vous parler.»

Le frère jeta un regard à sa soeur, et se leva sans mot dire; son beau-frère le prit par le bras, et l'entraîna hors du salon.

«Si vous vous permettez chez moi...» lui murmura Hélène à l'oreille, mais Pierre ne daigna pas lui répondre. Bien qu'Anatole le suivît avec sa désinvolture habituelle, sa figure trahissait néanmoins une certaine inquiétude.

Entré dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant vers lui, le regarda en face:

«Vous vous êtes engagé à épouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez donc l'enlever?

—Mon très cher, reprit Anatole en français, il ne me plaît pas de répondre à des questions posées sur ce ton.»

La figure déjà blême de Pierre se décomposa de fureur: empoignant son beau-frère de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le secoua dans tous les sens, jusqu'à ce qu'une terreur indicible se peignît sur les traits de ce dernier:

«Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.

—Mais voyons, est-ce bête tout cela! dit Anatole une fois délivré de son étreinte, et tâtant son collet, qui avait perdu un bouton dans la lutte.

—Vous êtes un misérable, un scélérat!... et je ne sais ce qui m'empêche de vous aplatir le crâne avec cela!» s'écria Pierre avec une violence qu'accentuaient encore les mots français qu'il employait, et en le menaçant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitôt sur son bureau. «Avez-vous promis mariage?... Parlez!

—Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre....

—Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?» s'écria Pierre en l'interrompant et en se rapprochant de lui.

Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira un portefeuille.

Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de côté, se laissa tomber sur le divan:

«Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien,» ajouta-t-il en répondant à un geste terrifié d'Anatole. «Les lettres d'abord! continua Pierre avec une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain même!

—Mais comment pourrais-je...?

—Troisièmement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui s'est passé entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen de vous y contraindre, mais si vous avez conservé un reste d'honnêteté, vous...»

Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis à une table, se mordait les lèvres et fronçait les sourcils.

«Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si cela vous plaît: celles-là, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et avec elles vous êtes dans votre droit: elles ont, pour se défendre, les mêmes armes que vous, l'expérience que donne la corruption! Mais promettre le mariage à une jeune fille, la tromper, lui voler son honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lâche que de frapper un vieillard ou un enfant!...» Pierre se tut et regarda sans colère Anatole d'un air interrogateur.

«Ma foi, je n'en sais rien, répliqua Anatole qui retrouvait son aplomb à mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.»

Pierre le regarda stupéfait, et se demanda où il voulait en venir.

«Bien que vous me les ayez dites en tête-à-tête, je ne puis pas les....

—Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.

—Vous pouvez au moins rétracter vos paroles... si vous tenez à ce que j'agisse comme vous le désirez.... Hein?

—Je les rétracte, je le les rétracte, et vous prie de m'excuser, murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait lissé après lui le bouton qu'il avait arraché. Et je puis même vus offrir de l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?»

Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel à Hélène, l'exaspéra:

«Oh! race infâme et sans coeur!» s'écria-t-il en quittant la chambre.

Le lendemain matin, Anatole était parti pour Pétersbourg.

Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annonça qu'il s'était conformé en tous points à sa volonté, et que Kouraguine n'était plus à Moscou. Il trouva toute la maison bouleversée et consternée. Natacha était très gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la révélation du mariage d'Anatole, elle s'était empoisonnée avec de l'arsenic qu'elle s'était procuré en cachette. Après en avoir avalé une petite dose, la terreur s'était emparée d'elle, et, réveillant Sonia, elle lui avait avoué ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employé à temps les moyens les plus énergiques, tout danger était maintenant conjuré; mais, comme son état de faiblesse s'opposait à un prochain départ, on avait prévenu la comtesse, et on l'attendait bientôt. Pierre rencontra le comte, effaré, abattu, et Sonia qui pleurait à chaudes larmes. Natacha était invisible.

Il dîna ce jour-là au club: chacun y parlait de l'enlèvement manqué, mais il persista à le nier avec opiniâtreté; il se disait qu'il était de son devoir d'étouffer cette triste affaire, et de sauver la réputation de Natacha, et il assurait à qui voulait l'entendre qu'elle avait tout simplement refusé la main de son beau-frère.

Le retour du prince André lui inspirait une vive crainte.

Les bruits de la ville étant parvenus aux oreilles du vieux prince, grâce à Mlle Bourrienne, il avait exigé qu'on lui montrât la lettre de refus envoyée par Natacha à la princesse Marie. Cette lecture l'avait mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse impatience.

Peu de jours après le départ d'Anatole, Pierre reçut enfin un mot du prince André, qui le priait de passer chez lui.

Il était arrivé la veille au soir, et son père, lui remettant aussitôt le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait traîtreusement enlevé à la princesse Marie, s'était plu à lui conter l'enlèvement de sa fiancée, en y ajoutant force détails de son invention.

Pierre, qui s'attendait à le trouver dans un état semblable à celui de Natacha, fut frappé de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre parler très haut et avec vivacité, dans la pièce voisine, d'une récente intrigue dont Spéransky avait été la victime. La princesse Marie vint à sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frère, elle essayait de témoigner de la sympathie à sa douleur, mais Pierre lut sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture, et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.

«Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fierté l'empêche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.

—Est-ce que vraiment la rupture est complète?» demanda Pierre.

La princesse Marie le regarda, étonnée: elle ne comprenait pas qu'on pût encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil, debout en face de son père et du prince Mestchersky, discutait et gesticulait avec chaleur. Sa santé, on le voyait, s'était tout à fait rétablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il parlait de Spéransky, de son exil imprévu, de sa prétendue trahison, dont le bruit venait seulement de parvenir à Moscou.

«Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince André, ceux-là même qui étaient incapables d'apprécier ses desseins, l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de juger un homme en disgrâce et de le rendre responsable des fautes qu'un autre a commises; quant à moi, je soutiens que, s'il a été fait quelque bien sous ce règne, c'est à lui seul qu'on le doit.» Il s'interrompit à la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une violente irritation se peignit sur ses traits: «La postérité lui rendra justice!» ajouta-t-il.

«Ah! te voilà! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?... Il me semble que tu as encore engraissé!» Et il reprit avec vivacité la discussion entamée, pendant que la ride de son front s'accentuait de plus en plus.

«Oui, je vais bien,» répondit-il à une question de Pierre, d'un air qui semblait dire: «Je me porte bien, mais qu'importe ma santé, qui intéresse-t-elle?» Après avoir échangé quelques mots avec lui sur le mauvais état des routes depuis la frontière de Pologne, sur les personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramené pour son fils, il se mêla de nouveau, avec une vivacité toujours croissante, à la conversation qui se continuait entre les deux vieillards.

«S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations secrètes avec Napoléon, et ces preuves seraient livrées à la publicité! Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aimé Spéransky, mais j'aime la justice!» Pierre devina que son ami éprouvait impérieusement le besoin, comme il l'avait si souvent éprouvé lui-même, de s'échauffer, et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'était possible, et de chasser loin de lui des pensées par trop accablantes.

Le prince Mestchersky ne tarda pas à les quitter, et le prince André, prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp venait d'y être déballé, et des caisses, des malles ouvertes gisaient tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette, et y prit un paquet soigneusement enveloppé. Il garda le silence, et ses mouvements étaient brusques et saccadés; se relevant avec vivacité, il hésita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:

«Pardon de te déranger...» dit-il à travers ses lèvres serrées. Pierre, pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; André s'efforçait de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: «J'ai essuyé un refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait été faite par ton beau-frère.... Est-ce vrai?

—C'est vrai, et ce n'est pas vrai, répondit Pierre.

—Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince André en l'interrompant. Rends-les à la comtesse..., si tu la vois.

—Elle est très malade.

—Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.

—Il est parti il y a longtemps: elle a été à toute extrémité!...

—Sa maladie me fait beaucoup de peine...» Et le sourire méchant de son père passa sur ses lèvres serrées: «Monsieur Kouraguine ne l'a donc point honorée de sa main?

—Il ne pouvait l'épouser, étant marié.

—Et puis-je savoir où se trouve à présent Monsieur votre beau-frère?

—Il est allé à Péters... je n'en sais rien au juste.

—Du reste, cela m'est indifférent. Tu diras à la comtesse Rostow qu'elle a toujours été et est encore parfaitement libre, et que je lui souhaite tout le bien possible.»

Pierre prit le paquet de lettres. Le prince André, qui semblait chercher s'il n'avait rien oublié de tout ce qu'il avait à dire, et attendre que Pierre lui fît quelque autre confidence, l'interrogea du regard:

«Écoutez-moi, rappelez-vous notre discussion à Pétersbourg....

—Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner à la femme tombée, mais je ne suis pas allé jusqu'à dire que je le ferais, le cas échéant.... Je ne le puis pas!

—Le cas n'est pas le même,» répliqua Pierre.

Le prince André, sans le laisser achever, s'écria:

«Oui, aller redemander sa main, être généreux, et ainsi de suite.... C'est très noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur les brisées de «Monsieur» Kouraguine. Si tu tiens à rester mon ami, ne me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu.... Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?»

Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle était en ce moment auprès de son vieux père, qui lui parut plus gai que de coutume. Rien qu'à les voir, il comprit tout de suite de quel mépris et de quelle inimitié ils étaient animés contre les Rostow, et qu'il était impossible de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, à tout prendre, trouver facilement un autre parti que le prince André.

Il fut question à table de la guerre qui allait éclater. Le prince André parlait sans discontinuer, se querellant tantôt avec son père, tantôt avec Dessalles, poussé par une excitation fébrile, dont Pierre ne devinait que trop bien la cause.

Pierre retourna chez les Rostow dans la soirée pour remplir sa mission. Natacha était au lit, le comte au club; il remit les lettres à Sonia, et passa chez Marie Dmitrievna, qui était très désireuse de savoir comment le prince André avait supporté sa déception. Sonia entra un instant après:

«Natacha tient à voir le comte, dit-elle.

—Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda Marie Dmitrievna.

—Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia.

Marie Dmitrievna haussa les épaules:

«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi, ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas le coeur de l'accabler.»

Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.

Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était changée!

«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...»

Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches s'envolaient un à un.

«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas.

«Oui, je le lui dirai,» murmura Pierre, ne sachant que lui répondre.

Natacha, effrayée de l'intention qu'il pouvait prêter à ses paroles, reprit vivement:

«Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer, mais je suis tourmentée du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.

—Oui, je lui dirai tout, répondit Pierre avec une profonde émotion, mais j'aurais désiré savoir une chose....

—Laquelle?

—J'aurais voulu savoir si vous avez aimé ce... (il rougit, ne sachant comment qualifier Anatole...) si vous avez aimé ce vilain homme?

—Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!»

Une pitié, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment l'âme de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait couler sous les verres de ses lunettes, et espérait qu'elle ne les remarquerait pas:

«N'en parlons plus, mon enfant,» lui dit-il en se remettant peu à peu. Natacha fut frappée de la douceur et de la sincérité de sa voix. «N'en parlons plus, mon enfant, répéta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins accordez-moi une chose: considérez-moi comme votre ami; si jamais il vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin d'épancher votre coeur dans un autre... pas à présent, mais lorsque vous verrez clair au dedans de vous-même, souvenez-vous de moi!...» Et, lui prenant la main, il la baisa. «Je serais heureux de pouvoir vous être utile....

—Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas!» s'écria Natacha, en se levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque chose à lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'étonna de sa hardiesse:

—C'est à vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car vous avez encore toute une vie devant vous!

—Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'écria-t-elle.

—Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'étais un autre que moi, si j'étais le plus beau, le plus intelligent, le meilleur des hommes, si j'étais libre, je vous aurais demandé, à genoux, à l'instant même, votre main et votre amour!»


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