Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler. Pierre regardait à la dérobée le prince André, qui se frottait le front de sa petite main.
«Allons souper,» dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte. Ils entrèrent dans une magnifique salle à manger nouvellement décorée. Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damassé, tout portait l'empreinte de la nouveauté, cette marque distinctive des jeunes ménages. Au milieu du souper, le prince André s'accouda sur la table et se mit à parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais remarquée en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le cœur depuis longtemps et qui se décide enfin à entrer dans la voie des confidences.
«Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu l'auras bien étudiée; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une façon irréparable! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien! Alors tu ne risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon. Oui, tout s'éparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un idiot.... Mais à quoi sert de...?»
Et sa main retomba avec force sur la table.
Pierre ôta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant complètement sa figure, laissait mieux encore voir sa bonté et sa stupéfaction.
«Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre; mais que ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'être pas marié! Tu es le premier et le seul à qui je l'avoue, parce que je t'aime!»
Le prince André, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins à ce prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schérer, fermant à demi les yeux et lançant à demi-voix des phrases en français. Chaque muscle de sa figure sèche et nerveuse avait un tressaillement de fièvre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours éteint, brillaient et rayonnaient avec éclat. On devinait qu'il était d'autant plus violent dans ces courts instants d'irritabilité maladive, qu'il semblait faible et sans vigueur dans son état habituel.
«Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien que Pierre n'en eût pas soufflé mot... mais Bonaparte, lorsqu'il travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat; tout ce que tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et te remplir de regrets. Les commérages de salon, les bals, la vanité, la mesquinerie, voilà le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais à présent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en revanche je suis très aimable, très caustique, et l'on m'écoute chez Mlle Schérer! Et puis cette société stupide dont ma femme ne peut se passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes distinguées et toutes les femmes en général. Mon père a raison! L'égoïsme, la vanité, la sottise, la médiocrité en tout... voilà les femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. À les voir dans le monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non, rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...»
Ce furent les dernières paroles du prince André.
«Ce qui me paraît singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez vous trouver incapable, et croire que vous avez manqué votre vie, quand l'avenir est devant vous et que...»
Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et tout ce qu'il en attendait.
Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince André était le type de toutes les perfections, justement parce qu'il avait en lui la qualité qu'il sentait lui manquer à lui-même, c'est-à-dire la force de volonté. Il avait toujours admiré chez son ami la facilité et l'égalité de ses rapports avec des gens de toute espèce, sa mémoire merveilleuse, ses connaissances variées, car il lisait tout ou prenait un aperçu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail et à l'étude. Si Pierre était frappé de ne point rencontrer chez André de dispositions à la philosophie spéculative, ce qui était son faible à lui, il n'y voyait point un défaut, mais une force de plus.
Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus simples, la flatterie et la louange sont aussi nécessaires que l'huile qui graisse le rouage et le fait marcher.
«Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,» reprit le prince André, après un moment de silence, et en souriant à cette heureuse diversion.
Le visage de Pierre refléta aussitôt ce changement de physionomie.
«De moi? dit-il, et sa bouche s'épanouit en un sourire joyeux et inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien à dire. Que suis-je d'ailleurs? Un bâtard!...—Et il rougit subitement, car il avait fait pour prononcer ce mot un visible effort,—Sans nom, sans fortune, et... en vérité... je suis libre et content, pour le moment, du moins. Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre, et je tenais sérieusement à vous demander conseil là-dessus.»
Le prince André le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience qu'il avait de sa supériorité.
«J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant, dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis à ton goût, le choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu, toute cette débauche, cette vie à la hussarde, cette....
—Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les épaules; les femmes, mon ami, les femmes!
—Je n'admets pas cela, répondit André: les femmes comme il faut, oui, mais pas celles de Kouraguine; celles-là et le vin, je n'admets pas cela.»
Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipée de son fils cadet Anatole, celui-là même qu'on voulait marier à la sœur du prince André pour tâcher de le corriger.
«Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui était venu tout à coup une heureuse inspiration, j'y ai sérieusement réfléchi depuis longtemps! Grâce à ce genre de vie, je ne puis ni me décider, ni penser à rien. J'ai des maux de tête et pas d'argent. Il m'a encore invité pour ce soir, mais je n'irai pas!
—Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.
—Je vous la donne!»
Il était une heure passée lorsque Pierre quitta son ami. C'était par une nuit de juin, une de ces nuits de Pétersbourg, presque sans crépuscule; il monta dans une voiture de louage avec l'intention bien arrêtée de rentrer chez lui. Mais plus il avançait, plus il sentait qu'il lui serait impossible de dormir pendant cette nuit qui ressemblait au matin ou au soir d'un beau jour. Son regard plongeait au loin dans les rues désertes. Chemin faisant, il se rappela que la société habituelle des joueurs devait se trouver réunie chez Anatole Kouraguine; après le jeu, on se mettait à boire, et le tout finissait par un des plaisirs favoris de Pierre.
«Si j'y allais?» se dit-il, et il pensa à la parole qu'il venait de donner au prince André.
Mais en même temps, comme il arrive souvent aux gens sans caractère, il lui prit une si furieuse envie de jouir une fois encore de cette vie de libertinage, qu'il ne connaissait, hélas, que trop bien, qu'il se décida à aller chez Anatole, tout en se disant que son engagement n'avait aucune valeur, puisqu'il avait promis à Anatole avant de promettre au prince André; qu'à tout prendre, ces engagements n'étaient que de pure convention, sans signification précise, et que d'ailleurs personne n'était sûr de son lendemain et ne pouvait savoir s'il n'arriverait pas quelque événement extraordinaire qui emporterait, avec la vie, l'honneur et le déshonneur. Cette façon habituelle de raisonner bouleversait souvent ses décisions en apparence les plus arrêtées. Pierre céda encore et alla chez Kouraguine. Arrivé devant le perron d'une grande maison située à côté des casernes de la garde à cheval, il en gravit les marches éclairées et entra par la porte qu'il trouva toute grande ouverte. Il n'y avait personne dans le vestibule. Ça sentait le vin: des bouteilles vides, des manteaux, des galoches étaient jetés çà et là, et l'on entendait à distance des bruits de voix et des cris.
Le jeu et le souper venaient de finir, mais on ne se séparait pas encore. Après s'être débarrassé de son manteau, Pierre entra dans la première pièce, où l'on voyait les restes du souper et où un laquais, sûr de l'impunité, avalait en cachette le vin oublié au fond des verres. Plus loin, dans le troisième salon, au milieu du tohu-bohu général des rires et des cris, le grognement d'un ours se faisait entendre. Huit jeunes gens se pressaient anxieusement autour d'une fenêtre ouverte; trois d'entre eux jouaient avec un ourson, que l'un d'eux traînait à la chaîne en l'excitant contre son camarade pour lui faire peur.
«Je parie pour Stievens! cria l'un.
—Ne l'aidez pas surtout! cria un second.
—Va pour Dologhow! cria un troisième.
—Kouraguine, sépare-les!
—Voyons, laissez-là Michka, il s'agit d'un pari!
—D'un coup, autrement il a perdu! cria un quatrième.
—Jacques, une bouteille! hurla le maître de la maison, un grand et beau garçon qui se tenait au milieu du groupe, sans habit, sa chemise ouverte sur la poitrine.
—Attendez, Messieurs, voici Pétrouchka, ce cher ami,» dit-il, s'adressant à Pierre.
Un homme de taille moyenne, aux yeux bleus et clairs, dont la voix calme et sobre contrastait singulièrement avec toutes les autres voix avinées, l'appela de la fenêtre:
«Viens ici que je t'explique le pari...»
C'était Dologhow, un officier du régiment de Séménovsky, bretteur et joueur connu, qui demeurait avec Anatole. Pierre souriait et regardait gaiement autour de lui:
«Je n'y comprends rien! de quoi s'agit-il?
—Un moment, il n'est pas gris! Vite une bouteille, dit Anatole, et, saisissant un verre sur la table, il s'approcha de lui:
—Avant tout, il faut boire!» Pierre se mit à avaler verre sur verre; cela ne l'empêchait pas de suivre la conversation et d'examiner de côté tous les convives qui étaient ivres et qui s'étaient de nouveau groupés près de la croisée. Anatole lui versait du vin, et lui racontait le pari de Dologhow avec l'Anglais Stievens, un marin. Le premier s'était engagé à boire une bouteille de rhum, assis sur une fenêtre du troisième étage, les jambes pendantes en dehors.
«Voyons, achève-la, répondit Anatole, en offrant à Pierre le dernier verre: je ne te lâche pas auparavant!
—Non, je n'en veux plus,» dit Pierre, repoussant son ami et s'approchant de la fenêtre.
Dologhow tenait l'Anglais par le bras, et lui répétait d'une façon nette et précise les conditions du pari, tout en s'adressant de préférence à Pierre ou à Anatole.
Dologhow, de taille moyenne, avait les cheveux crépus, les yeux bleus et vingt-cinq ans environ. Comme tous les officiers d'infanterie de cette époque, il ne portait pas de moustaches, et sa bouche, qui était le trait saillant de sa figure, se montrait tout entière. Les lignes en étaient remarquablement fines et bien dessinées; la lèvre supérieure s'avançait virilement au-dessus de la lèvre inférieure, qui était un peu forte; aux deux coins de sa bouche se jouait constamment un sourire: on aurait même pu dire deux sourires, dont l'un faisait pendant à l'autre; cet ensemble, joint à son regard ferme, assuré et intelligent, forçait l'attention. Sans fortune, il n'avait pas de relations, demeurait avec Anatole, dépensait des milliers de roubles, et s'était posé malgré cela de façon à inspirer à ceux qui le connaissaient plus de respect qu'ils n'en avaient pour Anatole. Il jouait à tous les jeux, gagnait toujours et buvait énormément, sans jamais perdre sa liberté d'esprit. Kouraguine et lui étaient alors des célébrités dans le monde des mauvais sujets et des viveurs de Pétersbourg.
On apporta une bouteille de rhum; deux laquais, visiblement ahuris par les cris et les ordres qu'on ne cessait de leur donner, se dépêchaient à démolir le châssis qui empêchait de s'asseoir sur le rebord extérieur de la croisée.
Anatole s'en approcha avec son air conquérant. Il avait envie de casser quelque chose, et, repoussant les domestiques, il tira à lui le châssis, qui résista; les carreaux se brisèrent.
«Voyons, à ton tour, Hercule, dit-il à Pierre. Pierre saisit l'encadrement, l'arracha et en détacha avec fracas le châssis en bois de chêne.
—Enlevez-le en entier, on pourrait croire que je m'y suis cramponné, dit Dologhow.
—L'Anglais se vante, je crois? dit Anatole.
—C'est bien, répéta Pierre, en suivant des yeux Dologhow, qui, ayant pris une bouteille de rhum, s'approchait de la fenêtre ouverte sur le ciel, où la lumière du soir et celle du matin se confondaient. Il sauta sur la croisée, tenant la bouteille d'une main:
«Écoutez, s'écria-t-il, debout dans l'embrasure, le visage tourné vers l'intérieur de la chambre. Chacun se tut.
«Je parie (il parlait le français pour se bien faire comprendre de l'Anglais, et il le parlait même assez mal), je parie cinquante impériales, voulez-vous cent?
—Non, cinquante!
—Bien, c'est dit: je parie cinquante impériales que je boirai toute cette bouteille de rhum, sans ôter le goulot de ma bouche, que je la boirai là, assis, en dehors de la fenêtre,—et il se pencha pour indiquer le rebord incliné de la muraille,—là-dessus et sans me tenir à rien. Est-ce cela?
—Parfaitement,» dit l'Anglais.
Anatole, saisissant ce dernier par un des boutons de son habit et le regardant de haut, car Stievens était petit, lui répéta en anglais les conditions du pari.
«Ce n'est pas tout, s'écria Dologhow, en frappant avec la bouteille sur l'entablement de la fenêtre, afin de se faire écouter.... Ce n'est pas tout, Kouraguine, attention! Si quelqu'un fait la même chose, je lui payerai cent impériales. Est-ce compris?»
L'Anglais inclina la tête, sans laisser deviner s'il avait l'intention d'accepter ou de refuser ce nouveau pari. Anatole le tenait toujours, et lui traduisait les paroles de Dologhow, malgré ses gestes affirmatifs réitérés. Un jeune hussard de la garde, qui avait été en déveine toute la soirée, grimpa sur la fenêtre et se pencha pour regarder en bas:
«Oh! oh! murmura-t-il, en jetant les yeux jusque sur les dalles du trottoir.
—Silence!» cria Dologhow, et il tira en arrière l'officier, qui, embarrassé par ses éperons, sauta gauchement dans la chambre.
La bouteille une fois placée à sa portée, Dologhow enjamba la fenêtre avec lenteur et précaution, en abaissant ses jambes; alors, s'appuyant des deux mains aux deux côtés de la fenêtre il en mesura de l'œil la largeur. Puis il s'assit doucement, laissa aller ses mains, se pencha un peu à gauche, puis à droite, et saisit la bouteille.
Anatole apporta deux bougies et les plaça dans l'embrasure. Il faisait pourtant grand jour. Le dos et la tête crépue de Dologhow en chemise étaient éclairés des deux côtés. Tous se serrèrent autour de la fenêtre, l'Anglais en avant des autres. Pierre souriait en silence. Tout à coup un des assistants, terrifié et mécontent, se glissa au premier rang, avec l'intention de saisir Dologhow par sa chemise.
«Messieurs, ce sont des folies, il se blessera mortellement,» s'écria cet homme sage, plus sage assurément que ses camarades.
Anatole l'arrêta.
«Ne le touche pas, tu vas l'effrayer et il se tuera, et alors quoi? hein!»
Dologhow, s'appuyant sur ses mains et cherchant à se mettre d'aplomb, se retourna:
«Si quelqu'un essaye encore de s'en mêler, je le ferai descendre par là à la minute. Voilà!» dit-il, laissant lentement tomber ces mots à travers ses lèvres minces et serrées.... Puis ayant prononcé: Voilà! il se retourna, porta la bouteille à sa bouche, rejeta sa tête en arrière et leva le bras qu'il avait encore de libre, afin de s'assurer un contrepoids. Un des domestiques, en train de rassembler les verres sur la table, s'arrêta immobile, à demi penché, et ne quitta plus des yeux la fenêtre et la tête de Dologhow.
L'Anglais, les lèvres fortement pincées, regardait de côté. Celui qui avait essayé, mais en vain, d'empêcher cette folie, s'était précipité dans un coin de la chambre sur un canapé, la figure tournée vers la muraille. Pierre se couvrit les yeux, et un faible sourire passa sur sa figure, qui exprimait l'épouvante et l'horreur. Il se fit un grand silence.
Pierre ouvrit les yeux et vit Dologhow assis dans la même position; seulement sa tête penchait si fortement en arrière, que ses cheveux crépus touchaient le col de sa chemise, tandis que le bras qui tenait la bouteille s'élevait de plus en plus, vacillant un peu sous l'effort. La bouteille se vidait à vue d'œil. «Comme c'est long!» pensait Pierre. Il lui semblait qu'il s'était écoulé plus d'une demi-heure.... Dologhow fit tout à coup un mouvement de recul, et son bras trembla plus fort. Assis comme il l'était, sur un rebord incliné, ce mouvement nerveux pouvait le faire glisser dans le vide. Il se déplaça tout d'une pièce, et son bras et sa tête vacillèrent davantage; instinctivement il leva une main comme pour se cramponner à l'entablement de la croisée, mais l'abaissa aussitôt. Pierre referma les yeux, en se promettant de ne plus les rouvrir; mais au mouvement général qui se produisit une seconde après il regarda et vit Dologhow qui se tenait debout dans l'embrasure, pâle mais joyeux.
«Elle est vide!»
Il lança sa bouteille à l'Anglais, qui l'attrapa à la volée. Dologhow sauta dans la chambre: il exhalait une forte odeur de rhum.
«Admirable! bravo! Voilà un pari! Que le diable vous emporte tous!» criait-on de tous côtés à la fois.
L'Anglais avait tiré sa bourse et faisait ses comptes avec Dologhow, devenu silencieux et maussade. Pierre s'élança sur la fenêtre.
«Messieurs! qui veut parier avec moi que je ferai la même chose, et même sans pari? Vite une bouteille, je le ferai! Vite!...
—Va, va, dit Dologhow en souriant.
—Es-tu devenu fou, voyons! Qu'est-ce qui te prend? On te le défend, entends-tu bien, à toi dont la tête tourne sur un escalier, s'écrièrent plusieurs voix.
—Je boirai; vite une bouteille! cria Pierre en frappant avec force sur la table d'un geste d'ivrogne, et il enjamba l'appui de la fenêtre. Un des jeunes gens se jeta sur ses mains, mais il était si fort, qu'il le repoussa bien loin.
—Non, vous n'en viendrez pas à bout comme cela, dit Anatole; attendez, je vais l'attraper.
—Écoute! je tiens le pari, mais pas avant demain; maintenant allons tous à....
—Allons! s'écria Pierre, allons, et en avant Michka!» Il saisit l'ourson, l'entoura de ses bras, le souleva de terre et se mit à valser avec lui tout autour de la chambre.
Le prince Basile n'avait point oublié la promesse qu'il avait faite à la princesse Droubetzkoï à la soirée de Mlle Schérer. La requête avait été présentée à l'Empereur, et le fils de la princesse passa, par exception, en qualité de sous-lieutenant dans la garde, au régiment Séménovsky; mais cependant, malgré tous les efforts de sa mère, Boris ne fut pas nommé aide de camp de Koutouzow. Quelque temps après la soirée, la princesse retourna à Moscou auprès des Rostow, ses riches parents, chez qui elle s'arrêtait toujours; c'est là que son petit Boris adoré avait passé la plus grande partie de son enfance. La garde avait quitté Pétersbourg le 10 du mois d'août, et le jeune homme, retenu à Moscou par la nécessité de s'occuper de son équipement, devait la rejoindre à Radzivilow.
C'était jour de fête chez les Rostow. La mère et la fille cadette s'appelaient Natalie, et on les fêtait toutes les deux. Une longue suite de voitures n'avaient cessé dès le matin de déposer à l'hôtel Rostow, rue Povarskaïa, une foule de visiteurs qui apportaient leurs félicitations. La comtesse et sa fille aînée, une belle personne, les recevaient au salon, où ils se succédaient sans relâche.
La mère était une femme de quarante-cinq ans, avec un type oriental, un visage amaigri, et visiblement épuisée par les douze enfants qu'elle avait donnés à son mari. La lenteur de ses mouvements et de son parler, qui provenait de sa faiblesse, lui donnait un air imposant qui inspirait le respect. La princesse Droubetzkoï était avec elle, et, comme elle faisait partie de la famille, elle aidait de son mieux à recevoir les visiteurs et à soutenir la conversation.
Les jeunes gens, qui ne se souciaient pas de prendre part à la réception, se tenaient dans des chambres intérieures. Le comte allait à la rencontre des arrivants, et en les reconduisant les engageait tous à dîner.
«Je vous suis bien sincèrement obligé, mon cher, ou ma chère, disait-il indifféremment à chacun, aux inférieurs aussi bien qu'aux supérieurs. Merci pour celle dont nous célébrons la fête. Vous viendrez dîner sans faute, n'est-ce pas? Autrement, mon cher, vous m'offenseriez. Je vous supplie de venir avec toute votre famille, ma chère...» Il répétait exactement les mêmes paroles à tous les invités, et les accompagnait exactement de la même expression de figure, puis venait un serrement de main avec saluts réitérés. Après avoir reconduit les partants, il revenait auprès de ceux qui n'avaient pas encore fait leurs adieux, s'avançait à lui-même un fauteuil et, après avoir posé avec complaisance ses pieds à terre et ses mains sur ses genoux, il se balançait de droite et de gauche, émettant, en homme qui croit savoir vivre, des réflexions sur le temps, sur la santé, tantôt en russe, tantôt en français, bien qu'il parlât fort mal le français, mais toujours avec le même aplomb. Malgré sa fatigue, il se levait de nouveau pour reconduire les partants, comme un homme bien décidé à remplir ses devoirs jusqu'au bout, et renouvelait ses invitations, tout cela en ramenant sur son crâne chauve quelques cheveux gris et rares.
Parfois, en revenant, il traversait le vestibule et la serre et entrait dans une grande salle avec des murs de stuc, où l'on dressait les tables pour un dîner de quatre-vingts couverts. Après avoir regardé les domestiques qui portaient les porcelaines, l'argenterie, et déployaient les nappes damassées, il appelait un certain Dmitri Vassiliévitch, noble de naissance, qui dirigeait ses affaires, et lui disait:
«Écoute, Mitenka, tâche que tout soit bien; oui, c'est bien, c'est bien!...»
Et en examinant avec satisfaction une énorme table qui venait de recevoir une rallonge, il ajoutait:
«Le principal, c'est le service, c'est le service, entends-tu bien,» et là-dessus il rentrait enchanté dans le salon.
«Marie Lvovna Karaguine!» annonça d'une voix de basse le valet de pied de la comtesse en se montrant à la porte.
La comtesse réfléchit un instant, en savourant une prise de tabac qu'elle prenait dans une tabatière en or ornée du portrait de son mari.
«Dieu! que ces visites m'ont exténuée! Allons, encore cette dernière... elle est si bégueule!... Priez-la de monter,» répondit-elle tristement au laquais, comme si elle voulait dire: «Oh! celle-là va m'achever!»
Une dame, grande, forte, à l'air hautain, suivie d'une jeune fille au visage rond et souriant, entra au salon; elles étaient précédées toutes deux du frou-frou de leurs robes traînantes.
«Chère comtesse... il y a si longtemps... elle a été alitée, la pauvre enfant... au bal des Razoumosky et de la comtesse Apraxine.... J'ai été si heureuse!»
Ces civilités à bâtons rompus se confondaient avec le frôlement des robes et le déplacement des chaises. Puis la conversation s'engageait tant bien que mal jusqu'au moment où, grâce à une première pause, on pouvait décemment se permettre de lever la séance, tout en faisant ses adieux, et, après avoir recommencé les: «Je suis bien charmée... la santé de maman.... La comtesse Apraxine...» passer dans l'antichambre, mettre sa pelisse et son manteau et partir.
La maladie du vieux comte Besoukhow, l'un des plus beaux hommes du temps de Catherine, qui était en ce moment la nouvelle du jour, fit naturellement les frais de la conversation, et il fut même question de son fils naturel, Pierre, celui-là même qui avait été si peu convenable à la soirée de Mlle Schérer.
«Je plains bien sincèrement le pauvre comte, dit Mme Karaguine. Sa santé est si mauvaise, et avoir un fils qui lui cause un pareil chagrin!
—Mais quel est donc le chagrin qu'il a pu lui causer?» demanda la comtesse en feignant d'ignorer l'histoire, tandis qu'elle l'avait déjà entendu conter au moins une quinzaine de fois.
«Voilà le fruit de l'éducation actuelle! Ce jeune homme s'est trouvé livré à lui-même lorsqu'il était à l'étranger, et maintenant on raconte qu'il a fait à Pétersbourg des choses si épouvantables, qu'on a dû le faire partir, par ordre de la police.
—Vraiment? dit la comtesse.
—Il a fait de mauvaises connaissances, ajouta la princesse Droubetzkoï, et avec le fils du prince Basile et un certain Dologhow ils ont commis des horreurs.... Ce dernier a été fait soldat et on a renvoyé le fils de Besoukhow à Moscou; quant à Anatole, son père a trouvé le moyen d'étouffer le scandale; on lui a pourtant enjoint de quitter Pétersbourg.
—Mais qu'ont-ils donc fait? demanda la comtesse.
—Ce sont de véritables brigands, Dologhow surtout, reprit Mme Karaguine: il est le fils de Marie Ivanovna Dologhow, une dame si respectable.... Croiriez-vous qu'à eux trois ils se sont emparés, je ne sais où, d'un ourson, qu'ils l'ont fourré avec eux en voiture et mené chez des actrices. La police a voulu les arrêter. Alors... qu'ont-ils imaginé?... Ils ont saisi l'officier de police; et, après l'avoir attaché sur le dos de l'ourson, ils l'ont lâché clans la Moïka, l'ourson nageant avec l'homme de police sur son dos.
—Ah! ma chère, la bonne figure que devait avoir cet homme! s'écria le comte en se tordant de rire.
—Mais, c'est une horreur! Il n'y a pas là, cher comte, de quoi rire,» s'écria Mme Karaguine.
Et, malgré elle, elle pouffait de rire, comme lui.
«On a eu toutes les peines du monde à sauver le malheureux... et quand on pense que c'est le fils du comte Besoukhow qui s'amuse d'une façon aussi insensée! Il passait pourtant pour un garçon intelligent et bien élevé.... Voilà le résultat d'une éducation faite à l'étranger. J'espère au moins que personne ne le recevra, malgré sa fortune. On a voulu me le présenter, mais j'ai immédiatement décliné cet honneur...! J'ai des filles!
—Où avez-vous donc appris qu'il fût si riche, demanda la comtesse en se penchant vers Mme Karaguine et en tournant le dos aux demoiselles, qui feignirent aussitôt de ne rien entendre. Le vieux comte n'a que des enfants naturels, et Pierre est un de ces bâtards, je crois!»
Mme Karaguine fit un geste de la main.
«Ils sont, je crois, une vingtaine.»
La princesse Droubetzkoï, qui brûlait du désir de faire parade de ses relations et de montrer qu'elle connaissait à fond l'existence de chacun dans le détail le plus intime, prit à son tour la parole et dit à voix basse et avec emphase:
«Voici ce que c'est...! La réputation du comte Besoukhow est bien établie: il a tant d'enfants, qu'il en a perdu le compte, mais Pierre est son favori.
—Quel beau vieillard c'était, pas plus tard que l'année dernière, dit la comtesse, je n'ai jamais vu d'homme aussi beau que lui!
—Ah! il a beaucoup changé depuis... À propos, j'allais vous dire que l'héritier direct de toute sa fortune est le prince Basile, du chef de sa femme; mais le vieux, ayant de l'affection pour Pierre, s'est beaucoup occupé de son éducation, et a écrit à l'Empereur à son sujet. Personne ne peut donc savoir lequel des deux héritera de lui à sa mort, qu'on attend d'ailleurs d'un moment à l'autre. Lorrain est même arrivé de Pétersbourg. La fortune est colossale... quarante mille âmes et des millions en capitaux. Je le sais pour sûr, car je le tiens du prince Basile lui-même. Le vieux Besoukhow m'est aussi un peu cousin par sa mère, et il est le parrain de Boris, ajouta-t-elle, en faisant semblant de n'attacher à ce fait aucune importance. Le prince Basile est à Moscou depuis hier soir.
—N'est-il pas chargé de faire une inspection?
—Oui; mais, entre nous soit dit, reprit la princesse, l'inspection n'est qu'un prétexte: il n'est arrivé que pour voir le comte Cyrille Vladimirovitch, quand il a su qu'il était au plus mal.
—Cela n'empêche pas, ma chère, l'histoire d'être excellente, dit le comte, qui, en se voyant peu écouté par les dames, se tourna du côté des demoiselles. Oh! la bonne figure qu'il devait faire l'homme de police!...»
Et il se mit à contrefaire les gestes du policier en éclatant de rire d'une voix de basse-taille. C'était ce rire bruyant et sonore particulier aux gens qui aiment à bien manger et surtout à bien boire; tout son gros corps en trembla.
«Vous revenez dîner, n'est-ce pas, ma chère?» ajouta-t-il.
Il se fit un grand silence. La comtesse regardait Mme Karaguine et souriait agréablement, sans même chercher à déguiser la satisfaction qu'elle éprouverait à la voir partir. La fille de Mme Karaguine arrangeait machinalement sa robe en interrogeant sa mère du regard, lorsqu'on entendit tout à coup comme le bruit de plusieurs personnes qui auraient traversé en courant la pièce voisine, puis la chute d'une chaise, et une fillette de treize ans, retenant d'une main le jupon retroussé de sa petite robe de mousseline dans lequel elle semblait cacher quelque chose, bondit jusqu'au milieu du salon et s'y arrêta tout court. Il était évident qu'une course désordonnée l'avait entraînée plus loin qu'elle ne voulait.
Au même moment se montrèrent à sa suite un étudiant au collet amarante, un officier de la garde, une jeune fille de quinze ans et un petit garçon en jaquette, au teint vif et coloré.
Le comte se leva en se balançant et, entourant la petite fille de ses bras:
«Ah! la voilà, s'écria-t-il, c'est sa fête aujourd'hui; ma chère, c'est sa fête!
—Il y a temps pour tout, ma chérie, dit la comtesse avec une feinte sévérité.... Tu la gâtes toujours, Élie!
—Bonjour, ma chère; je vous souhaite une bonne fête!... La délicieuse enfant!» dit Mme Karaguine en s'adressant à la mère.
La petite fille, avec ses yeux noirs et sa bouche trop grande, semblait plutôt laide que jolie, mais, en revanche, elle était d'une vivacité sans pareille; le mouvement de ses épaules, qui s'agitaient encore dans son corsage décolleté, attestait qu'elle venait de courir; ses cheveux noirs, bouclés, et tout ébouriffés, retombaient en arrière; ses bras nus étaient minces et grêles; elle portait encore des pantalons garnis de dentelle, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers. En un mot, elle était dans cet âge plein d'espérances où la petite fille n'est plus une enfant, mais où l'enfant n'est pas encore une jeune fille. Échappant à son père, elle se jeta sur sa mère, sans prêter la moindre attention à sa réprimande, et, cachant sa figure en feu dans le fouillis de dentelle qui couvrait le mantelet de la comtesse, elle éclata de rire et se mit à conter à bâtons rompus une histoire sur sa poupée, qu'elle tira aussitôt de son jupon.
«Vous voyez bien, c'est une poupée, c'est Mimi, vous voyez!...»
Et Natacha, pouvant à peine parler, glissa sur les genoux de sa mère en riant de si bon cœur, que Mme Karaguine ne put s'empêcher d'en faire autant.
«Voyons, laisse-moi, va-t'en avec ton monstre, disait la comtesse en jouant la colère et en la repoussant doucement.... C'est ma cadette,» dit-elle en s'adressant à Mme Karaguine.
Natacha, relevant sa tête enfouie au milieu des dentelles de sa mère, regarda un moment la dame inconnue à travers les larmes du rire et se cacha de nouveau le visage. Obligée d'admirer ce tableau de famille, Mme Karaguine crut bien faire en y jouant son rôle:
«Dites-moi, ma petite, qui est donc Mimi? C'est votre fille sans doute?»
Natacha, mécontente du ton de condescendance de l'étrangère, ne répondit rien et se borna à la regarder d'un air sérieux.
Pendant ce temps, toute la jeunesse, c'est-à-dire Boris, l'officier, fils de la princesse Droubetzkoï, Nicolas, l'étudiant, fils aîné du comte Rostow, Sonia, sa nièce, âgée de quinze ans, et Pétroucha, son fils cadet, s'étaient groupés dans la chambre et faisaient des efforts visibles pour contenir, dans les limites de la bienséance, la vivacité et l'entrain qui perçaient dans chacun de leurs mouvements. Rien qu'à les voir, on comprenait bien vite que, dans les appartements intérieurs d'où ils s'étaient si impétueusement élancés, l'entretien avait été autrement gai qu'au salon, et qu'on y avait parlé d'autre chose que des bruits de la ville, du temps qu'il faisait et de la comtesse Apraxine. Ils échangeaient des regards furtifs et retenaient à grand'peine leur fou rire.
Les deux jeunes gens étaient des amis d'enfance, du même âge, tous deux jolis garçons, mais absolument différents l'un de l'autre. Boris était grand, blond, d'une beauté calme et régulière. Nicolas avait la tête bouclée, il était petit et son visage exprimait la franchise. Sur sa lèvre supérieure s'estompaient légèrement les premiers poils d'une moustache naissante. Tout en lui respirait l'ardeur et l'enthousiasme. Il avait fortement rougi en entrant et avait essayé en vain de dire quelque chose. Boris, au contraire, reprit tout de suite son aplomb, et raconta d'une façon plaisante qu'il avait eu l'honneur de connaître Mlle Mimi dans son adolescence, mais que depuis cinq ans elle avait terriblement vieilli et que sa tête était fendue!
Pendant ce récit il jeta un regard à Natacha, qui reporta aussitôt les yeux sur son petit frère: celui-ci, les paupières à moitié fermées, était comme secoué par un rire convulsif et silencieux; ne pouvant à cette vue se contenir davantage, elle se leva d'un bond et s'enfuit aussi vite que ses petits pieds pouvaient la porter. Boris resta impassible:
«Maman, ne désirez-vous pas sortir et n'avez-vous pas besoin de la voiture? demanda-t-il en souriant.
—Oui, certainement, va la commander,» répondit sa mère.
Boris quitta le salon sans se presser et suivit les traces de Natacha, tandis que le petit bonhomme joufflu s'élançait à leur suite, tout mécontent d'avoir été abandonné par eux.
De toute cette jeunesse il ne restait plus que Nicolas et Sonia, la demoiselle étrangère et la fille aînée de la comtesse, de quatre ans plus âgée que Natacha et qui comptait déjà au nombre des grandes personnes.
Sonia était une petite brune mignonne, avec des yeux doux, ombragés de longs cils. Le ton olivâtre de son visage s'accusait encore plus sur la nuque et sur ses mains fines et gracieuses, et une épaisse natte de cheveux noirs s'enroulait deux fois autour de sa tête. L'harmonie de ses mouvements, la mollesse et la souplesse de ses membres grêles, ses manières un peu réservées la faisaient comparer à un joli petit minet prêt à se métamorphoser en une délicieuse jeune chatte. Elle essayait par un sourire de prendre part à la conversation générale, mais ses yeux, sous leurs cils longs et soyeux, se portaient involontairement sur le cousin qui allait partir pour l'armée: ils exprimaient si visiblement ce sentiment d'adoration particulier aux jeunes filles, que son sourire ne pouvait tromper personne; il était évident que le petit minet ne s'était pelotonné que pour un instant, et qu'une fois hors du salon, à l'exemple de Boris et de Natacha, il sauterait et gambaderait de plus belle avec ce cher petit cousin.
«Oui, ma chère, disait le vieux comte en montrant Nicolas, son ami Boris a été nommé officier et il veut le suivre par amitié pour lui, me quitter, laisser là l'université et se faire militaire.... Et dire, ma chère, que sa place aux Archives était toute prête! C'est ce que j'appelle de l'amitié!
—Mais la guerre est déclarée, dit-on?
—On le dit depuis longtemps, on le redira encore, et puis on n'en parlera plus.... Oui, ma chère, voilà de l'amitié, ou je ne m'y connais pas.... Il entre aux hussards!»
Mme Karaguine, ne sachant que répondre, hocha la tête.
«Ce n'est pas du tout par amitié!» s'écria Nicolas, qui devint pourpre et eut l'air de s'en défendre comme d'une action honteuse.
Il jeta un coup d'œil sur sa cousine et sur Mlle Karaguine, qui semblaient toutes deux l'approuver.
«Nous avons aujourd'hui à dîner le colonel du régiment de Pavlograd; il est ici en congé et il l'emmènera. Que faire? dit le comte en haussant les épaules et en s'efforçant de parler gaiement d'un sujet qui lui avait causé beaucoup de chagrin.
—Je vous ai déjà déclaré, papa, que si vous me défendiez de partir, je resterais. Mais je ne puis être que militaire, je le sais très bien, car, pour devenir diplomate ou fonctionnaire civil, il faut savoir cacher ses sentiments, et je ne le sais pas,» continua-t-il en regardant ces demoiselles avec toute la coquetterie de son âge.
La petite chatte, les yeux attachés sur les siens, semblait guetter la minute favorable pour recommencer ses agaceries et donner un libre cours à sa nature féline.
«C'est bon, c'est bon, dit le comte; il s'enflamme tout de suite. Bonaparte leur a tourné la cervelle à tous, et tous cherchent à savoir comment de simple lieutenant il est devenu Empereur. Après tout, je leur souhaite bonne chance,» ajouta-t-il sans remarquer le sourire moqueur de Mme Karaguine.
On se mit à parler de Napoléon, et Julie, c'était le nom de Mlle Karaguine, s'adressant au jeune Rostow:
«Je regrette, lui dit-elle, que vous n'ayez pas été jeudi chez les Argharow. Je me suis ennuyée sans vous,» murmura-t-elle tendrement.
Le jeune homme, très flatté, se rapprocha d'elle, et il s'ensuivit un aparté plein de coquetterie, qui lui fit oublier la jalousie de Sonia, tandis que la pauvre petite, toute rouge et toute frémissante, s'efforçait de sourire. Au milieu de l'entretien il se tourna vers elle, et Sonia, lui répondant par un regard à la fois passionné et irrité, quitta la chambre, ayant beaucoup de peine à retenir ses larmes.
Toute la vivacité de Nicolas disparut comme par enchantement, et, profitant du premier moment favorable, il s'éloigna à sa recherche, la figure bouleversée.
«Les secrets de cette jeunesse sont cousus de fil blanc,» dit la princesse Droubetzkoï en le suivant des yeux... «cousinage, dangereux voisinage[8]« «Oui,» reprit la comtesse, après l'éclipse de ce rayon de soleil et de vie apporté par toute cette jeunesse....
Et répondant elle-même à une question que personne ne lui avait adressée, mais qui la préoccupait constamment:
«Que de soucis, que de souffrances avant de pouvoir en jouir!... et maintenant je tremble plus que je ne me réjouis. J'ai peur, toujours peur! C'est justement l'âge le plus dangereux pour les filles comme pour les garçons.
—Tout dépend de l'éducation!
—Vous avez parfaitement raison; j'ai été, Dieu merci, l'amie de mes enfants, et ils me donnent jusqu'à présent toute leur confiance,—répondit la comtesse; elle nourrissait à cet égard les illusions de beaucoup de parents qui s'imaginent connaître les secrets de leurs enfants.—Je sais que mes filles n'auront rien de caché pour moi, et que si Nicolas fait des folies,—un garçon y est toujours plus ou moins obligé,—il ne se conduira pas comme ces messieurs de Pétersbourg.
—Ce sont de bons enfants,—dit le comte, dont le grand moyen pour trancher les questions compliquées était de trouver tout parfait.—Que faire? il a voulu être hussard.... Que voulez-vous, ma chère?
—Quelle charmante petite créature que votre cadette, un véritable vif-argent.
—Oui, elle me ressemble, reprit naïvement le père, et quelle voix! Bien qu'elle soit ma fille, je suis forcé d'être juste; ce sera une véritable cantatrice, une seconde Salomoni! Nous avons pris un Italien pour lui donner des leçons.
—N'est-ce pas trop tôt? À son âge, cela peut lui gâter la voix.
—Mais pourquoi donc serait-ce trop tôt? Nos mères se mariaient bien à douze ou treize ans.
—Savez-vous qu'elle est déjà amoureuse de Boris! Qu'en pensez-vous?» dit la comtesse en souriant et en échangeant un regard avec son amie la princesse A. Mikhaïlovna.
Et comme si elle répondait ensuite à ses propres pensées, elle ajouta:
«Si je la tenais sévèrement, si je lui défendais de le voir, Dieu sait ce qu'il en adviendrait (elle voulait dire sans doute par là qu'ils s'embrasseraient en cachette): tandis que maintenant je sais tout ce qu'ils se disent; elle vient elle-même me le conter tous les soirs. Je la gâte, c'est possible, mais cela vaut mieux, croyez-moi.... Quant à ma fille aînée, elle a été élevée très sévèrement.
—Ah! c'est bien vrai, j'ai été élevée tout autrement,» dit la jeune comtesse Véra en souriant.
Mais par malheur son sourire ne l'embellissait pas, car, au contraire de ce qui a lieu d'habitude, il donnait à sa figure une expression désagréable et affectée. Cependant elle était plutôt belle, assez intelligente, instruite, elle avait la voix agréable, et ce qu'elle venait de dire était parfaitement juste; pourtant, chose étrange, tous se regardèrent, étonnés et embarrassés.
«On tâche toujours de mieux réussir avec les aînés et d'en faire quelque chose d'extraordinaire, dit Mme Karaguine.
—Il faut avouer, reprit le comte, que la comtesse a voulu atteindre l'impossible avec Véra; mais, après tout, elle a réussi, et parfaitement réussi,» ajouta-t-il, en lançant à sa fille un coup d'œil approbateur.
Mme Karaguine se décida enfin à faire ses adieux, en promettant de revenir dîner.
«Quelle sotte! s'écria la comtesse après l'avoir reconduite, je croyais qu'elle ne s'en irait jamais!»
Natacha s'était arrêtée, dans sa fuite, à l'entrée de la serre; là elle attendit Boris, tout en prêtant l'oreille à la conversation du salon. À la fin, perdant patience et frappant du pied, elle était sur le point de pleurer, lorsqu'elle entendit le jeune homme, qui arrivait sans se presser le moins du monde. Elle n'eut que le temps de se jeter derrière les caisses d'arbustes. Une fois dans la serre, Boris regarda autour de lui et, secouant un léger grain de poussière de dessus sa manche, il s'approcha de la glace pour y mirer sa jolie figure. Natacha suivait avec curiosité tous ses mouvements: elle le vit sourire et se diriger vers la porte opposée; alors elle eut la pensée de l'appeler:
«Non, se dit-elle, qu'il me cherche!»
À peine avait-il disparu, que Sonia, tout en pleurs et les joues en feu, se précipita dans la serre. Natacha allait s'élancer vers elle, mais le plaisir de rester invisible et d'observer, ce qui se passait, comme dans les contes de fées, la retint immobile. Sonia se parlait à elle-même tout bas, les yeux fixés sur la porte du salon. Nicolas entra.
«Sonia, qu'as-tu? Est-ce possible? lui cria-t-il en courant à elle.
—Rien, je n'ai rien, laissez-moi!...»
Et elle fondit en larmes.
«Mais non, je sais ce que c'est!
—Eh bien! si vous le savez, tant mieux pour vous, allez la rejoindre.
—Sonia, un mot! Peut-on se tourmenter ainsi et me tourmenter moi, pour une chimère,» lui dit-il en lui prenant la main.
Sonia pleurait sans retirer sa main. Natacha, clouée à sa place, retenait sa respiration; ses yeux brillaient.
«Qu'est-ce qui va se passer? pensa-t-elle.
—Sonia, le monde entier n'est rien pour moi: toi seule tu es tout, et je te le prouverai!
—Je n'aime pas que tu parles à... dit Sonia.
—Eh bien! je ne le ferai plus, pardonne-moi!...»
Et, l'attirant à lui, il l'embrassa.
«Ah! voilà qui est bien!» se dit Natacha.
Nicolas et Sonia quittèrent la serre; elle les suivit à distance jusqu'à la porte et appela Boris.
«Boris, venez ici, dit-elle d'un air important et mystérieux. J'ai à vous dire quelque chose. Ici, ici!...»
Et elle l'amena jusqu'à sa cachette entre les fleurs. Boris obéissait en souriant:
«Qu'avez-vous à me dire?»
Elle se troubla, regarda autour d'elle, et, ayant aperçu sa poupée qui gisait abandonnée sur une des caisses, elle s'en empara et la lui présenta:
«Embrassez ma poupée!»
Boris ne bougeait pas et regardait sa petite figure animée et souriante.
«Vous ne le voulez pas? Eh bien, venez, par ici...»
Et, l'entraînant tout au milieu des arbres, elle jeta sa poupée.
«Plus près, plus près!» dit-elle en saisissant tout à coup le jeune homme par son uniforme.
Et, rougissante d'émotion et prête à pleurer, elle murmura:
«Et moi, m'embrasserez-vous?»
Boris devint pourpre.
«Comme vous êtes étrange!» lui dit-il.
Et il se penchait indécis au-dessus d'elle.
S'élançant d'un bond sur une des caisses, elle entoura de ses deux petits bras nus et grêles le cou de son compagnon, et, rejetant ses cheveux en arrière, elle lui appliqua un baiser sur les lèvres; puis, s'échappant aussitôt et se glissant rapidement à travers les plantes, elle s'arrêta de l'autre côté, la tête penchée.
«Natacha, je vous aime, vous le savez bien, mais....
—Êtes-vous amoureux de moi?
—Oui, je le suis. Mais, je vous en prie, ne recommençons plus..., ce que nous venons de faire.... Encore quatre ans... alors je demanderai votre main...»
Natacha se mit à réfléchir.
«Treize, quatorze, quinze, seize, dit-elle en comptant sur ses doigts. Bien, c'est convenu!...»
Et un sourire de confiance et de satisfaction éclaira son petit visage.
«C'est convenu! reprit Boris.
—Pour toujours, à la vie à la mort!» s'écria la fillette en lui prenant le bras et en l'emmenant, heureuse et tranquille, dans le grand salon.
La comtesse, qui s'était sentie fatiguée, avait fait fermer sa porte et donné ordre au suisse d'inviter à dîner tous ceux qui viendraient apporter leurs félicitations. Elle désirait aussi causer en tête-à-tête avec son amie d'enfance, la princesse Droubetzkoï, qui était revenue depuis peu de Pétersbourg.
«Je serai franche avec toi, lui dit-elle en rapprochant son fauteuil de celui de la comtesse: il nous reste, hélas! si peu de vieux amis, que ton amitié m'est doublement précieuse.»
Et, jetant un regard sur Véra, elle se tut.
La comtesse lui serra tendrement la main.
«Véra, vous ne comprenez donc rien?»
Elle aimait peu sa fille, et c'était facile à voir.
«Tu ne comprends donc pas que tu es de trop ici. Va rejoindre tes sœurs.
—Si vous me l'aviez dit plus tôt, maman,—répondit la belle Véra avec un certain dédain, mais sans paraître toutefois offensée,—je serais déjà partie...»
Et elle passa dans la grande salle, où elle aperçut deux couples assis, chacun devant une fenêtre et qui semblaient se faire pendants l'un à l'autre.
Elle s'arrêta un moment pour les regarder d'un air moqueur. Nicolas, à côté de Sonia, lui copiait des vers, les premiers de sa composition. Boris et Natacha causaient à voix basse; ils se turent à l'approche de Véra. Les deux petites filles avaient un air joyeux et coupable qui trahissait leur amour; c'était charmant et comique tout à la fois, mais Véra ne trouvait cela ni charmant ni comique.
«Combien de fois ne vous ai-je pas prié de ne jamais toucher aux objets qui m'appartiennent! Vous avez une chambre à vous.»
Et là-dessus elle prit l'encrier des mains de Nicolas.
«Un instant, un instant, dit Nicolas en trempant sa plume dans l'encrier.
—Vous ne faites jamais rien à propos: tout à l'heure, vous êtes entrés comme des fous dans le salon, et vous nous avez tous scandalisés.» En dépit, ou peut-être à cause de la vérité de sa remarque, personne ne souffla mot, mais il y eut entre les quatre coupables un rapide échange de regards. Véra, son encrier à la main, hésitait à s'éloigner.
«Et quels secrets pouvez-vous bien avoir à vos âges? C'est ridicule, et ce ne sont que des folies!
—Mais que t'importe, Véra? dit avec douceur Natacha, qui se sentait ce jour-là meilleure que d'habitude et mieux disposée pour les autres.
—C'est absurde! J'ai honte pour vous! Quels sont vos secrets, je vous prie?
—Chacun a les siens, et nous te laissons en repos, toi et Berg, reprit Natacha en s'échauffant.
—Il est facile de me laisser tranquille, puisque je ne fais rien de blâmable. Mais, quant à toi, je dirai à maman comment tu te conduis avec Boris.
—Natalie Ilinischna se conduit très bien avec moi, je n'ai pas à m'en plaindre.
—Finissez, Boris; vous êtes un vrai diplomate!»
Ce mot «diplomate», très usité parmi ces enfants, avait dans leur argot une signification toute particulière.
«C'est insupportable, dit Natacha, irritée et blessée. Pourquoi s'accroche-t-elle à moi? Tu ne nous comprendras jamais, car tu n'as jamais aimé personne; tu n'as pas de cœur, tu es Mme de Genlis, et voilà tout (ce sobriquet, inventé par Nicolas, passait pour fort injurieux); ton seul plaisir est de causer de l'ennui aux autres: tu n'as qu'à faire la coquette avec Berg tant que tu voudras.
—Ce qui est certain, c'est que je ne cours pas après un jeune homme devant le monde, et....
—Très bien, s'écria Nicolas, tu as atteint ton but, tu nous as dérangés pour nous dire à tous des sottises; allons-nous-en, sauvons-nous dans la chambre d'étude!...»
Aussitôt tous les quatre se levèrent et disparurent comme une nichée d'oiseaux effarouchés.
«C'est à moi au contraire que vous en avez dit,» s'écria Véra, tandis que les quatre voix répétaient gaiement en chœur derrière la porte:
«Mme de Genlis! Mme de Genlis!»
Sans se préoccuper de ce sobriquet, Véra s'approcha de la glace pour arranger son écharpe et sa coiffure, et la vue de son beau visage lui rendit son impassibilité habituelle.
Dans le salon, la conversation était des plus intimes entre les deux amies.
«Ah! chère, disait la comtesse, tout n'est pas rose dans ma vie; je vois très bien, au train dont vont les choses, que nous n'en avons pas pour longtemps; toute notre fortune y passera! À qui la faute? À sa bonté et au club! À la campagne même, il n'a point de repos... toujours des spectacles, des chasses, que sais-je enfin? Mais à quoi sert d'en parler? Raconte-moi plutôt ce que tu as fait. Vraiment, je t'admire: comment peux-tu courir ainsi la poste à ton âge, aller à Moscou, à Pétersbourg, chez tous les ministres, chez tous les gros bonnets et savoir t'y prendre avec chacun? Voyons, comment y es-tu parvenue? C'est merveilleux; quant à moi, je n'y entends rien!
—Ah! ma chère âme, que Dieu te préserve de jamais savoir par expérience ce que c'est que de rester veuve, sans appui, avec un fils qu'on aime à la folie! On se soumet à tout pour lui! Mon procès a été une dure école! Lorsque j'avais besoin de voir un de ces gros bonnets, j'écrivais ceci: «La princesse une telle désire voir un tel,» et j'allais moi-même en voiture de louage une fois, deux fois, quatre fois, jusqu'à ce que j'eusse obtenu ce qu'il me fallait, et ce que l'on pensait de moi m'était complètement indifférent.
—À qui donc t'es-tu adressée pour Boris? Car enfin le voilà officier dans la garde, tandis que Nicolas n'est que «junker». Personne ne s'est remué pour lui. À qui donc t'es-tu adressée?
—Au prince Basile, et il a été très aimable. Il a tout de suite promis d'en parler à l'Empereur, ajouta vivement la princesse, oubliant les récentes humiliations qu'elle avait dû subir.
—A-t-il beaucoup vieilli, le prince Basile? Je ne l'ai pas rencontré depuis l'époque de nos comédies chez les Roumianzow; il m'aura oubliée, et pourtant à cette époque-là il me faisait la cour!
—Il est toujours le même, aimable et galant; les grandeurs ne lui ont pas tourné la tête! «Je regrette, chère princesse, m'a-t-il dit, de ne pas avoir à me donner plus de peine; vous n'avez qu'à ordonner.» C'est vraiment un brave homme et un bon parent. Tu sais, Nathalie, l'amour que je porte à mon fils; il n'y a rien que je ne sois prête à faire pour son bonheur. Mais ma position est si difficile, si pénible, et elle a encore empiré, dit-elle tristement à voix basse. Mon malheureux procès n'avance guère et me ruine. Je n'ai pas dix kopeks dans ma poche, le croirais-tu? Et je ne sais comment équiper Boris.»
Et, tirant son mouchoir, elle se mit à pleurer:
«J'ai besoin de cinq cents roubles, et je n'ai qu'un seul billet de vingt-cinq roubles. Ma situation est épouvantable: je n'ai plus d'espoir que dans le comte Besoukhow. S'il ne consent pas à venir en aide à son filleul Boris et à lui faire une pension, toutes mes peines sont perdues.»
Les yeux de la comtesse étaient devenus humides, et elle paraissait absorbée dans ses réflexions.
«Il m'arrive souvent de penser à l'existence solitaire du comte Besoukhow, reprit la princesse, à sa fortune colossale, et de me demander—c'est peut-être un péché—pourquoi vit-il? La vie lui est à charge, tandis que Boris est jeune....
—Il lui laissera assurément quelque chose, dit la comtesse.
—J'en doute, chère amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si égoïstes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant, et vous dînez à quatre... j'aurai le temps.»
La princesse envoya chercher son fils:
«Au revoir, mon amie, dit-elle à la comtesse, qui la reconduisit jusqu'à l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.
—Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chère, lui cria le comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez Pierre à dîner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donné un dîner pareil à celui qu'il nous prépare.»
«Mon cher Boris, dit la princesse à son fils, pendant que la voiture mise à sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchée de paille et entrait dans la grande cour de l'hôtel Besoukhow, mon cher Boris, répéta-t-elle en dégageant sa main de dessous son vieux manteau et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement à la fois caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et ton avenir dépend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais l'être quand tu veux.
—J'aurais voulu, je l'avoue, être sûr de retirer de tout cela autre chose qu'une humiliation, répondit-il froidement; mais vous avez ma promesse, et je ferai cela pour vous.»
Après avoir refusé de se faire annoncer, la mère et le fils entrèrent dans le vestibule vitré, orné de deux rangées de statues dans des niches. Le suisse les examina des pieds à la tête, ses yeux s'arrêtèrent sur le manteau râpé de la mère; alors il leur demanda s'ils étaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant que c'était pour ce dernier, il s'empressa de leur déclarer, en dépit des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la présence lui donnait un démenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu l'extrême gravité de son état.
«Dans ce cas, partons, dit Boris en français.
—Mon ami,» reprit sa mère d'un ton suppliant, en lui touchant le bras, comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter à volonté.
Boris se tut; sa mère en profita pour s'adresser au suisse d'un ton larmoyant: «Je sais que le comte est très mal, c'est pour cela que je suis venue; je suis sa parente, je ne le dérangerai pas... je veux seulement voir le prince Basile; je sais qu'il est ici; va, je te prie, nous annoncer.»
Le suisse tira avec humeur le cordon de la sonnette.
«La princesse Droubetzkoï se fait annoncer chez le prince Basile,» cria-t-il à un valet de chambre qui avançait sa tête sous la voûte de l'escalier.
La princesse arrangea les plis de sa robe de taffetas teint, en se regardant dans une grande glace de Venise encadrée dans le mur, et posa hardiment sa chaussure usée sur les marches tendues d'un riche tapis.
«Vous me l'avez promis, mon cher,» répéta-t-elle à son fils, en l'effleurant de la main pour l'encourager.
Boris la suivit tranquillement, les yeux baissés, et tous deux entrèrent dans la salle que l'on devait traverser pour arriver chez le prince Basile.
Au moment où ils allaient demander leur chemin à un vieux valet de chambre qui s'était levé à leur approche, une des nombreuses portes qui donnaient dans cette pièce s'ouvrit et laissa passer le prince Basile en douillette de velours fourrée et ornée d'une seule décoration, ce qui était ordinairement chez lui l'indice d'une toilette négligée. Le prince reconduisait un beau garçon à cheveux noirs. C'était le docteur Lorrain.
«Est-ce bien certain?
—Errare humanum est, mon prince, répondit le docteur en grasseyant et en prononçant le latin à la française.
—C'est bien, c'est bien,» dit le prince Basile, qui, ayant remarqué la princesse Droubetzkoï et son fils, congédia le médecin en le saluant de la tête.
Alors il s'approcha d'eux en silence et les interrogea du regard. Boris vit l'expression d'une profonde douleur passer aussitôt dans les yeux de sa mère, et il en sourit à la dérobée.
«Nous nous retrouvons dans de bien tristes circonstances, mon prince.... Comment va le cher malade?» dit-elle, en faisant semblant de ne point remarquer le regard, froid et blessant dirigé sur elle.
Le prince Basile continua à les regarder en silence, elle et son fils Boris, sans chercher même à déguiser son étonnement; sans rendre à ce dernier son salut, il répondit à la princesse par un mouvement de tête et de lèvres qui indiquait que la situation du malade était désespérée.
«C'est donc vrai! s'écria-t-elle. Ah! c'est épouvantable, c'est terrible à penser.... C'est mon fils, ajouta-t-elle; il tenait à vous remercier en personne.» Nouveau salut de Boris. «Soyez persuadé, mon prince, que jamais le cœur d'une mère n'oubliera ce que vous avez fait pour son fils.
—Je suis heureux, chère Anna Mikhaïlovna, d'avoir pu vous être agréable,» dit le prince en chiffonnant son jabot.
Et sa voix et son geste prirent des airs de protection tout autres qu'à Pétersbourg à la soirée de Mlle Schérer.
«Faites votre possible pour servir avec zèle et vous rendre digne de.... Je suis charmé, charmé de... Êtes-vous en congé?»
Tout cela avait été débité avec la plus parfaite indifférence.
«J'attends l'ordre du jour, Excellence, pour me rendre à ma nouvelle destination,» répondit Boris sans se montrer blessé de ce ton sec et sans témoigner le désir de continuer la conversation.
Frappé de son air tranquille et discret, le prince le regarda avec attention:
«Demeurez-vous avec votre mère?
—Je demeure chez la comtesse Rostow, Excellence.
—Chez Élie Rostow, marié à Nathalie Schinchine, dit Anna Mikhaïlovna.
—Je sais, je sais, reprit le prince de sa voix monotone. Je n'ai jamais pu comprendre Nathalie! S'être décidée à épouser cet ours mal léché.... Un personnage stupide, ridicule et, qui plus est, joueur, à ce qu'on dit.
—Oui, mais un très brave homme, mon prince, reprit la princesse en souriant, de manière à faire croire qu'elle partageait son opinion, tout en défendant le pauvre comte.
—Que disent les médecins? demanda-t-elle de nouveau en redonnant à sa figure fatiguée l'expression d'un profond chagrin.
—Il y a peu d'espoir.
—J'aurais tant désiré pouvoir encore une fois remercier mon oncle de toutes ses bontés pour moi et pour Boris. C'est son filleul!» ajouta-t-elle avec importance, comme si cette nouvelle devait produire une impression favorable sur le prince Basile.
Ce dernier se tut et fronça le sourcil.
Comprenant aussitôt qu'il craignait de trouver en elle un compétiteur dangereux à la succession du comte Besoukhow, elle s'empressa de le rassurer:
«Si ce n'était ma sincère affection et mon dévouement à mon oncle...»
Ces deux mots «mon oncle» glissaient de ses lèvres avec un mélange d'assurance et de laisser-aller.
«Je connais son caractère franc et noble!... mais ici il n'a que ses nièces auprès de lui; elles sont jeunes...»
Et elle continua à demi-voix en baissant la tête:
«A-t-il rempli ses derniers devoirs? Ses instants sont précieux! Il ne saurait être plus mal, il serait donc indispensable de le préparer. Nous autres femmes, prince, ajouta-t-elle en souriant avec douceur, nous savons toujours faire accepter ces choses-là. Il faut absolument que je le voie, malgré tout ce qu'une telle entrevue peut avoir de pénible pour moi; mais je suis si habituée à souffrir!»
Le prince avait compris, comme l'autre fois à la soirée de Mlle Schérer, qu'il serait impossible de se débarrasser d'Anna Mikhaïlovna.
«Je craindrais que cette entrevue ne lui fît du mal, chère princesse! Attendons jusqu'au soir: les médecins comptent sur une crise!
—Attendre, mon prince, mais ce sont ses derniers instants, pensez qu'il y va du salut de son âme! Ah! ils sont terribles les devoirs d'un chrétien!»
La porte qui communiquait avec les chambres intérieures s'ouvrit à ce moment, et une des princesses en sortit; sa figure était froide et revêche, et sa taille, d'une longueur démesurée, jurait par sa disproportion avec l'ensemble de sa personne.
«Eh bien, comment est-il? demanda le prince Basile.
—Toujours de même, et cela ne peut être autrement avec ce bruit, répondit la demoiselle, en toisant Anna Mikhaïlovna comme une étrangère.
—Ah! chère, je ne vous reconnaissais pas, s'écria celle-ci avec joie en s'approchant d'elle. Je viens d'arriver, et je suis accourue pour vous aider à soigner mon oncle! Combien vous avez dû souffrir!» ajouta-t-elle en levant les yeux au ciel.
La jeune princesse tourna sur ses talons et sortit sans dire un mot.
Anna Mikhaïlovna ôta ses gants, et, s'établissant dans un fauteuil comme dans un retranchement conquis, elle engagea le prince à s'asseoir à ses côtés.
«Boris, je vais aller chez le comte, chez mon oncle; toi, mon ami, en attendant, va chez Pierre, et fais-lui part de l'invitation des Rostow. Ils l'invitent à dîner, tu sais?... Mais il n'ira pas, je crois, dit-elle en se tournant vers le prince Basile.
—Pourquoi pas? reprit celui-ci avec une mauvaise humeur bien visible; je serai très content que vous me débarrassiez de ce jeune homme. Il s'est installé ici, et le comte n'a pas demandé une seule fois à le voir.»
Il haussa les épaules et sonna. Un valet de chambre parut et fut chargé de conduire Boris chez Pierre Kirilovitch en prenant par un autre escalier.