XI

—Où allez-vous donc?

—Je me rends chez l'Empereur.

—Oh! oh! Alors au revoir, Bolkonsky!

—Au revoir, prince; revenez dîner avec nous, nous nous chargerons de vous.

—Écoutez, lui dit Bilibine, en le reconduisant dans l'antichambre, vous ferez bien, dans votre entrevue avec l'Empereur, de donner des éloges à l'intendance, pour sa manière de distribuer les vivres et de désigner les étapes.

—Quand même je le voudrais, je ne le pourrais pas, répondit Bolkonsky.

—Eh bien! parlez pour deux, car il a la passion des audiences sans jamais trouver un mot à dire, comme vous le verrez.»

Le prince André, placé sur le passage de l'Empereur, dans le groupe des officiers autrichiens, eut l'honneur d'attirer son regard et de recevoir un salut de sa longue tête. La cérémonie achevée, l'aide de camp de la veille vint poliment transmettre à Bolkonsky le désir de Sa Majesté de lui donner audience. L'empereur François le reçut debout au milieu de son cabinet, et le prince André fut frappé de son embarras: il rougissait à tout propos et semblait ne savoir comment s'exprimer:

«Dites-moi à quel moment a commencé la bataille?» demanda-t-il avec précipitation.

Le prince André, l'ayant satisfait sur ce point, se vit bientôt obligé de répondre à d'autres demandes tout aussi naïves.

«Comment se porte Koutouzow? Quand a-t-il quitté Krems?...» etc....

L'Empereur paraissait n'avoir qu'un but: poser un certain nombre de questions; quant aux réponses, elles ne l'intéressaient guère.

«À quelle heure la bataille a-t-elle commencé?

—Je ne saurais préciser à Votre Majesté l'heure à laquelle la bataille s'est engagée sur le front des troupes, car à Diernstein, où je me trouvais, la première attaque a eu lieu à six heures du soir,» reprit vivement Bolkonsky.

Il comptait présenter à l'Empereur une description exacte, qu'il tenait toute prête, de ce qu'il avait vu et appris.

L'Empereur lui coupa la parole, puis lui demanda en souriant:

«Combien de milles?

—D'où et jusqu'où, sire?

—De Diernstein à Krems?

—Trois milles et demi, sire.

—Les Français ont-ils quitté la rive gauche?

—D'après les derniers rapports de nos espions, les derniers Français ont traversé la rivière la même nuit sur des radeaux.

—Y a-t-il assez de fourrages à Krems?

—Pas en quantité suffisante.»

L'Empereur l'interrompit de nouveau:

«À quelle heure a été tué le général Schmidt?

—À sept heures, je crois.

—À sept heures?... c'est bien triste, bien triste!»

Là-dessus, l'ayant remercié, il le congédia. Le prince André sortit et se vit aussitôt entouré d'un grand nombre de courtisans; il n'y avait plus pour lui que phrases flatteuses et regards bienveillants, jusqu'à l'aide de camp, qui lui fit des reproches de ne pas s'être logé au palais et lui offrit même sa maison. Le ministre de la guerre le félicita pour la décoration de l'ordre de Marie-Thérèse de 3èmeclasse que l'Empereur venait de lui conférer; le chambellan de l'Impératrice l'engagea à passer chez Sa Majesté; l'archiduchesse désirait également le voir. Il ne savait à qui répondre et cherchait à rassembler ses idées, lorsque l'ambassadeur de Russie, lui touchant l'épaule, l'entraîna dans l'embrasure d'une fenêtre pour causer avec lui.

En dépit des prévisions de Bilibine, la nouvelle qu'il avait apportée avait été reçue avec joie, et unTe Deumavait été commandé. Koutouzow venait d'être nommé grand-croix de Marie-Thérèse, et toute l'armée recevait des récompenses. Grâce aux invitations qui pleuvaient sur lui de tous côtés, le prince André fut obligé de consacrer toute sa matinée à des visites chez les hauts dignitaires autrichiens. Après les avoir terminées, vers cinq heures du soir, il retournait chez Bilibine, et composait, chemin faisant, la lettre qu'il voulait écrire à son père et dans laquelle il lui décrivait sa course à Brünn, lorsque devant le perron il aperçut une britchka plus d'à moitié remplie d'objets emballés, et Franz, le domestique de Bilibine, y introduisant avec effort une nouvelle malle.

Le prince André, qui s'était arrêté en route chez un libraire pour y prendre quelques livres, s'était attardé.

«Qu'est-ce que cela veut dire?

—Ah! Excellence! s'écria Franz, nous allons plus loin: le scélérat est de nouveau sur nos talons.

—Mais que se passe-t-il donc? demanda le prince André au moment où Bilibine, dont le visage toujours calme trahissait cependant une certaine émotion, venait à sa rencontre.

—Avouez que c'est charmant cette histoire du pont de Thabor!... Ils l'ont passé sans coup férir!»

Le prince André écoutait sans comprendre.

«Mais d'où venez-vous donc, pour ignorer ce que savent tous les cochers de fiacre?

—Je viens de chez l'archiduc, et je n'y ai rien appris.

—Et vous n'avez pas remarqué que chacun fait ses paquets?

—Je n'ai rien vu! Mais enfin qu'y a-t-il donc? reprit-il avec impatience.

—Ce qu'il y a? Il y a que les Français ont passé le pont défendu par d'Auersperg, qui ne l'a pas fait sauter, que Murat arrive au grand galop sur la route de Brünn et que, sinon aujourd'hui, du moins demain ils seront ici.

—Comment, ici? mais puisque le pont était miné, pourquoi ne l'avoir pas fait sauter?

—C'est à vous que je le demande, car personne, pas même Bonaparte, ne le saura jamais!»

Bolkonsky haussa les épaules:

«Mais si le pont est franchi, l'armée est perdue, elle sera coupée!

—C'est justement là lehic... Écoutez: Les Français occupent Vienne, comme je vous l'ai déjà dit, tout va très bien. Le lendemain, c'est-à-dire hier au soir, messieurs les maréchaux Murat, Lannes et Belliard[18]montent à cheval et vont examiner le pont; remarquez bien, trois Gascons! Messieurs, dit l'un d'eux, vous savez que le pont de Thabor est miné et contre-miné, qu'il est défendu par cette fameuse tête de pont que vous savez, et quinze mille hommes de troupes qui ont reçu l'ordre de le faire sauter pour nous barrer le passage. Mais comme il serait plus qu'agréable à notre Empereur et maître, Napoléon, de s'en emparer, allons-y tous trois et emparons-nous-en. «Allons,» répondirent les autres. Et les voilà qui partent, qui prennent le pont, le franchissent, et toute l'armée à leur suite passe le Danube, se dirigeant sur nous, sur vous et sur vos communications.

—Trêve de plaisanteries, repartit le prince André, le sujet est grave et triste.»

Et cependant, malgré l'ennui qu'aurait dû lui causer cette fâcheuse nouvelle, il éprouvait une certaine satisfaction. Depuis qu'il avait appris la situation désespérée de l'armée russe, il se croyait destiné à la tirer de ce péril: c'était pour lui le Toulon qui allait le faire sortir de la foule obscure de ses camarades et lui ouvrir le chemin de la gloire. Tout en écoutant Bilibine, il se voyait déjà arrivant au camp, donnant son avis au conseil de guerre, et proposant un plan qui pourrait seul sauver l'armée; naturellement on lui en confiait l'exécution.

«Je ne plaisante pas, continua Bilibine, rien de plus vrai, rien de plus triste! Ces messieurs arrivent seuls sur le pont et agitent leurs mouchoirs blancs, ils assurent qu'il y a un armistice et qu'eux, maréchaux, vont conférer avec le prince Auersperg; l'officier de garde les laisse entrer dans la tête du pont. Ils lui racontent un tas de gasconnades: que la guerre est finie, que l'empereur François va recevoir Bonaparte, que, quant à eux, ils vont chez le prince Auersperg... et mille autres contes bleus. L'officier envoie chercher Auersperg. Ces messieurs embrassent leurs ennemis, plaisantent avec eux, enfourchent les canons, pendant qu'un bataillon français arrive tout doucement sur le pont et jette à l'eau les sacs de matières inflammables! Enfin paraît le général-lieutenant, notre cher prince Auersperg von Nautern.

«Cher ennemi, fleur des guerriers, autrichiens, héros des campagnes de Turquie, trêve à notre inimitié, nous pouvons nous tendre la main, l'empereur Napoléon brûle du désir de connaître le prince Auersperg!»

«En un mot, ces messieurs, qui n'étaient pas Gascons pour rien, lui jettent tant de poudre aux yeux avec leurs belles phrases, et lui, de son côté, se sent tellement honoré de cette intimité soudaine avec des maréchaux de France, si aveuglé par le manteau et les plumes d'autruche de Murat, qu'il n'y voit que du feu, et oublie celui qu'il devait faire sur l'ennemi!»

Malgré la vivacité de son récit, Bilibine n'oublia pas de s'arrêter pour donner le temps au prince André d'apprécier le mot qu'il venait de lancer.

«Le bataillon français entre dans la tête du pont, encloue les canons, et le pont est à eux! Mais voilà le plus joli, continua-t-il en laissant au plaisir qu'il trouvait à sa narration le soin de calmer son émotion.... Le sergent posté près du canon, au signal duquel on devait mettre le feu à la mine, voyant accourir les Français, était sur le point de tirer, lorsque Lannes lui arrêta le bras. Le sergent, plus fin que son général, s'approcha d'Auersperg et lui dit ceci ou à peu près:

«Prince, on vous trompe et voilà les Français!»

Murat, craignant de voir l'affaire compromise s'il le laissait continuer, s'adresse de son côté, en vrai Gascon, à d'Auersperg avec une feinte surprise:

«Je ne reconnais pas la discipline autrichienne tant vantée; comment, vous permettez à un de vos subalternes de vous parler ainsi!».... Quel trait de génie!...

Le prince Auersperg se pique d'honneur et fait mettre le sergent aux arrêts! Avouez que c'est charmant, toute cette histoire du pont de Thabor!

«Ce n'est ni bêtise, ni lâcheté... c'est trahison peut-être! s'écria le prince André, qui se représentait les capotes grises, les blessés, la fumée de la poudre, la canonnade et la gloire qui l'attendait.

—Nullement, cela met la cour dans de trop mauvais draps; ce n'est ni trahison, ni lâcheté, ni bêtise; c'est comme à Ulm: c'est... cherchant une pointe... c'est du Mack, nous sommes Mackés, dit-il en terminant, tout fier d'avoir trouvé un mot, un mot tout neuf, un de ces mots qui seraient répétés partout, et son front se déplissa en signe de satisfaction, pendant qu'il regardait ses ongles, le sourire sur les lèvres.

—Où allez-vous? dit-il au prince André, qui s'était levé.

—Je pars.

—Pour où?

—Pour l'armée!

—Mais vous pensiez rester encore deux jours?

—C'est impossible, je pars à l'instant.»

Et le prince André, ayant donné ses ordres, rentra dans sa chambre.

«Écoutez, mon cher, lui dit Bilibine en l'y rejoignant, pourquoi partez-vous?»

Le prince André l'interrogea du regard, sans lui répondre.

«Mais oui, pourquoi partez-vous? Je sais bien, vous pensez qu'il est de votre devoir de vous rendre à l'armée, maintenant qu'elle est en danger; je vous comprends, c'est de l'héroïsme!

—Pas le moins du monde.

—Oui, vous êtes philosophe, mais soyez-le complètement! Envisagez les choses d'un autre point de vue, et vous verrez que votre devoir est au contraire de vous garder de tout péril. Que ceux qui ne sont bons qu'à cela s'y jettent; on ne vous a pas donné l'ordre de revenir, et ici on ne vous lâchera pas! Ainsi donc, vous pouvez rester et nous suivre là où nous entraînera notre malheureux sort. On va à Olmütz, dit-on; c'est une fort jolie ville: nous pourrons y arriver dans ma calèche fort agréablement.

—Pour Dieu, cessez vos plaisanteries, Bilibine.

—Je vous parle sérieusement et en ami. Jugez-en: pourquoi partez-vous quand vous pouvez rester ici? De deux choses l'une: ou bien la paix sera conclue avant que vous arriviez à l'armée; ou bien il y aura une débâcle, et vous partagerez la honte de l'armée de Koutouzow...»

Et Bilibine déplissa son front, convaincu que son dilemme était irréfutable.

«Je ne puis pas en juger,» répondit froidement le prince André.

Et au fond de son cœur il pensait:

«Je pars pour sauver l'armée!

—Mon cher, vous êtes un héros!» lui cria Bilibine.

Après avoir pris congé du ministre de la guerre, Bolkonsky partit dans la nuit avec l'intention de rejoindre l'armée, qu'il ne savait plus où trouver, et avec la crainte de tomber entre les mains des Français.

À Brünn, la cour faisait ses préparatifs de départ, et le gros des bagages était déjà expédié sur Olmütz.

En arrivant aux environs d'Etzelsdorf, le prince André se trouva tout à coup sur le passage de l'armée russe, qui se retirait en grande hâte et en désordre, et dont les nombreux chariots qui encombraient la route empêchèrent sa voiture d'avancer. Après avoir demandé au chef des cosaques un cheval et un homme, le prince André, fatigué et mourant de faim, dépassa les fourgons pour s'élancer à la recherche du général en chef. Les bruits les plus tristes arrivaient à ses oreilles tout le long du chemin, et la confusion qu'il voyait autour de lui ne semblait que trop les confirmer.

«Cette armée russe que l'or de l'Angleterre a transportée des extrémités de l'univers, nous allons lui faire éprouver le même sort (le sort d'Ulm),» avait dit Bonaparte dans son ordre du jour, à l'ouverture de la campagne! Ces paroles, subitement revenues à la mémoire du prince André, éveillaient en lui un sentiment d'admiration pour ce grand génie, joint à une impression d'orgueil blessé que traversait l'espoir d'une prochaine revanche:

«Et s'il ne restait plus qu'à mourir? pensait-il; eh bien, on saura mourir, et pas plus mal qu'un autre, s'il le faut.»

Il regardait avec dédain ces files innombrables de charrettes, de parcs d'artillerie, s'enchevêtrant, se confondant l'un dans l'autre, et plus loin encore et toujours des charrettes, des chariots de toute forme se dépassant, se heurtant et s'interceptant le passage, en trois ou quatre rangs serrés, sur la large route boueuse. Devant, derrière, aussi loin que l'on pouvait percevoir un son, on entendait de tous côtés le bruit des roues, des charrettes, des affûts, le piétinement des chevaux, les cris des conducteurs pressant leurs attelages, les jurons des soldats, des domestiques et des officiers. Sur les bords du chemin on voyait à chaque pas des chevaux morts, dont quelques-uns étaient déjà écorchés, des charrettes à moitié brisées, des soldats de toute arme sortant en foule des villages voisins, et traînant à leur suite des moutons, des poules, du foin et de grands sacs pleins jusqu'au bord; aux descentes et aux montées, les groupes devenaient plus compacts, et leurs cris confus se fondaient en une clameur ininterrompue. Quelques soldats enfoncés dans la boue jusqu'aux genoux soutenaient les roues des avant-trains et des fourgons; les fouets sifflaient dans l'air, les chevaux glissaient, les traits se rompaient et les vociférations semblaient faire éclater les poitrines. Les officiers, surveillant la marche, galopaient en avant et en arrière; leurs figures harassées trahissaient leur impuissance à rétablir l'ordre, et leurs commandements se noyaient dans le brouhaha de cette houle humaine.

«Voilà la chère armée orthodoxe!» se dit Bolkonsky, en se rappelant les paroles de Bilibine et en s'approchant d'un fourgon pour s'enquérir du général en chef.

Une voiture de forme étrange, traînée par un cheval, tenant le milieu entre la charrette, la calèche et le cabriolet, et dont les matériaux hétérogènes accusaient une fabrication de circonstance, frappa ses regards à quelques pas de lui; un soldat la conduisait, et l'on apercevait, sous la capote et le tablier de cuir, une femme tout enveloppée de châles. Au moment de faire sa question, le prince André en fut détourné par les cris désespérés que poussait cette femme. L'officier placé à la tête de la file battait son conducteur parce qu'il essayait de dépasser les autres, et les coups de fouet cinglaient le tablier de la voiture. À la vue du prince André, la femme avança la tête, et, faisant des signes réitérés de la main, elle l'interpella:

«Monsieur l'aide de camp, monsieur l'aide de camp, pitié, de grâce, défendez-moi! qu'est-ce qui va m'arriver? Je suis la femme du médecin du 7èmechasseurs; on ne nous laisse pas passer, nous sommes restés en arrière, nous avons perdu les nôtres!

—Arrière, ou je t'aplatirai comme une galette, criait l'officier en colère au soldat, arrière avec ta coquine!

—Monsieur l'aide de camp, défendez-moi, que me veut-on?

—Laissez passer cette voiture, ne voyez-vous pas qu'il y a une femme dedans?» dit le prince André, en s'adressant à l'officier.

Celui-ci le regarda sans répondre et, se tournant vers le soldat: «Ah! oui, que je te laisserai passer.... Arrière, animal!

—Laissez-le passer, vous dis-je, reprit le prince André.

—Qui es-tu, toi?» demanda l'officier hors de lui. Et il appuya sur le «toi».

«Es-tu le chef ici? C'est moi qui suis le chef, et pas toi, entends-tu bien?... Et toi, là-bas, arrière, ou je t'aplatis comme une galette! continua-t-il en répétant l'expression, qui lui avait plu sans doute.

—Bien arrangé, le petit aide de camp!» dit une voix dans la foule.

L'officier était arrivé à ce paroxysme de fureur qui enlève aux gens la conscience de leurs actes, et le prince André sentit un moment que son intervention frisait le ridicule, la chose qu'il craignait le plus au monde; mais, son instinct prenant le dessus, il se laissa à son tour emporter par une colère folle, et il s'approcha de l'officier en levant son fouet et en scandant ces mots:

«Veuillez laisser passer!»

L'officier fit un geste de mauvaise humeur et se hâta de s'éloigner:

«C'est toujours leur faute à ceux-là de l'état-major, le désordre et tout le bataclan, grommela-t-il; eh bien, faites comme vous voudrez.»

Le prince André se hâta à son tour et, sans lever les yeux sur la femme du médecin, qui l'appelait son sauveur, repassant dans sa tête les détails de cette scène ridicule, il galopa jusqu'au village, où se trouvait, lui avait-on dit, le général en chef. Arrivé là, il descendit de cheval, dans l'intention de manger un peu, de se reposer un instant et de mettre de l'ordre dans le trouble pénible de ses impressions:

«C'est une troupe de bandits, ce n'est pas une armée,» pensait-il, lorsqu'une voix connue l'appela par son nom.

Il se retourna, et il aperçut à une petite fenêtre Nesvitsky, qui mâchonnait quelque chose et lui faisait de grands gestes.

«Bolkonsky, ne m'entends-tu pas? Viens vite!»

Entré dans la maison, il y trouva Nesvitsky et un autre aide de camp, qui déjeunaient; ils s'empressèrent de lui demander d'un air alarmé s'il apportait quelque nouvelle.

«Où est le général en chef? demanda Bolkonsky.

—Ici, dans cette maison, répondit l'aide de camp.

—Eh bien, est-ce vrai, la paix et la capitulation? demanda Nesvitsky.

—C'est à vous de me le dire, je n'en sais rien, car j'ai eu toutes les peines du monde à vous rejoindre.

—Ah! mon cher, ce qui se passe chez nous est vraiment affreux... je fais mon mea culpa... nous nous sommes moqués de Mack, et notre situation est pire que la sienne; assieds-toi et déjeune, ajouta Nesvitsky.

—Il vous sera impossible, mon prince, de retrouver à présent votre fourgon et vos effets: quant à votre Pierre, Dieu sait où il est.

—Où est donc le quartier général?

—Nous couchons à Znaïm.

—Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?

—Je n'ai rien,» répondit le prince André.

Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin et l'officier du train.

«Que fait ici le général en chef?

—Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky.

—Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est déplorable,» dit le prince André.

Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'œil à l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:

«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le régiment de....

—Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le secrétaire d'un ton de mauvaise humeur.

Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer quelque chose de grave et de malheureux.

Il adressa aussitôt une kyrielle de questions à l'aide de camp.

«À l'instant, mon prince, répondit celui-ci. Bagration est chargé de la disposition des troupes.

—Et la capitulation?

—Il n'y en a pas, on se prépare à une bataille.»

Au moment où le prince André se dirigeait vers la porte de la pièce voisine, Koutouzow, avec son nez aquilin, et sa figure rebondie, parut sur le seuil. Le prince André se trouvait juste en face de lui, mais le général en chef le regardait sans le reconnaître; à l'expression vague de son œil unique on voyait que les soucis et les préoccupations l'absorbaient au point de l'isoler du monde extérieur.

«Est-ce fini? demanda-t-il à Koslovsky.

—À l'instant, Votre Excellence.»

Bagration avait suivi le général en chef: petit de taille, sec, encore jeune, sa figure, d'un type oriental, attirait l'attention par son expression de calme et de fermeté.

«Excellence!...»

Et le prince André tendit une enveloppe à Koutouzow.

«Ah! de Vienne, c'est bien...»

Il sortit de la chambre avec Bagration et ils s'arrêtèrent tous deux sur le perron.

«Ainsi donc, adieu, prince, dit-il à Bagration. Que le Sauveur te garde, je te bénis pour cette grande entreprise!»

Il s'attendrit, et ses yeux s'humectèrent de larmes; l'attirant à lui de son bras gauche, il fit de la main droite sur son front le signe de la croix, geste qui lui était familier, et lui tendit sa joue à baiser, mais Bagration l'embrassa au cou:

«Que Dieu soit avec toi!»

Et il monta en calèche.

«Viens avec moi, dit-il à Bolkonsky.

—Votre Excellence, j'aurais désiré me rendre utile ici.... Si vous vouliez me permettre de rester sous les ordres du prince Bagration?

—Assieds-toi, reprit Koutouzow en voyant l'indécision de Bolkonsky. J'ai moi-même besoin de bons officiers.

—Si demain la dixième partie de son détachement nous revient, il faudra en remercier Dieu!» ajouta-t-il comme se parlant à lui-même.

Le regard du prince André se fixa involontairement pour une seconde sur l'œil absent et la cicatrice à la tempe de Koutouzow, double souvenir d'une balle turque:

«Oui, se dit-il, il a le droit de parler avec calme de la perte de tant d'hommes.

—C'est pour cela, continua-t-il tout haut, que je vous supplie de m'envoyer là-bas.»

Koutouzow ne répondit rien: plongé dans ses réflexions, il semblait avoir oublié ce qu'il venait de dire. Doucement bercé sur les coussins de sa calèche, il tourna un instant après vers le prince André une figure calme, sur laquelle on aurait vainement cherché la moindre trace d'émotion, et, tout en raillant finement, il se fit raconter par Bolkonsky son entrevue avec l'empereur, les on-dit de la cour sur l'engagement de Krems, et le questionna même au sujet de quelques dames que tous deux connaissaient.

Le 1ernovembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport, marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications, en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant cette dernière alternative.

Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.

À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm.

Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes, déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte. Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la lettre suivante:

Au prince Murat.

«Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du matin.

«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que l'empereur de Russie qui ait ce droit.

«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez, détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage et son artillerie.

«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par un aide de camp de l'Empereur.

«NAPOLÉON.»

L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre. Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur eux.

L'aide de camp de Napoléon n'avait pas encore rejoint Murat, lorsque le prince André, ayant obtenu de Koutouzow l'autorisation désirée, arriva à Grounth, à quatre heures du soir, auprès de Bagration. On y était dans l'ignorance de la marche générale des affaires: on y causait de la paix sans y ajouter foi; on y parlait de la bataille sans la croire prochaine. Bagration reçut l'aide de camp favori de Koutouzow avec une distinction et une bienveillance toutes particulières; il lui annonça qu'ils étaient à la veille d'en venir aux mains avec l'ennemi, lui laissant le choix, ou d'être attaché à sa personne pendant le combat, ou de surveiller la retraite de l'arrière-garde, ce qui était également fort important.

«Du reste, je ne crois pas à un engagement pour aujourd'hui,» ajouta Bagration, comme s'il voulait tranquilliser le prince André, et intérieurement il se dit:

«Si ce n'est qu'un freluquet de l'état-major, envoyé pour recevoir une décoration, il la recevra aussi bien à l'arrière-garde; mais s'il veut rester auprès de moi, tant mieux, un brave officier n'est jamais de trop!»

Le prince André, sans répondre à sa double proposition, demanda au prince s'il voulait lui permettre d'examiner la situation et la dislocation des troupes, pour pouvoir s'orienter, le cas échéant. L'officier de service du détachement, un bel homme, d'une élégance recherchée, portant un solitaire à l'index, parlant mal mais très volontiers le français, se proposa comme guide.

On ne voyait de tous côtés que des officiers trempés jusqu'aux os, à la recherche de quelque chose, et des soldats traînant après eux des portes, des bancs et des palissades.

«Voyez, prince, nous ne parvenons pas à nous débarrasser de ces gens-là, dit l'officier d'état-major, en les désignant du doigt et en indiquant la tente d'une vivandière: les chefs sont trop faibles, ils leur permettent de se rassembler ici... je les ai tous chassés ce matin, et la voilà de nouveau pleine. Permettez, prince, une seconde, que je les chasse encore.

—Allons-y, répondit le prince André, j'y prendrai un morceau de pain et de fromage, car je n'ai pas eu le temps de manger.

—Si vous me l'aviez dit, prince, je vous aurais offert de partager mon pain et mon sel.»

Ils quittèrent leurs chevaux et entrèrent dans la tente; quelques officiers, à la figure fatiguée et enluminée, étaient occupés à boire et à manger.

«Pour Dieu, messieurs, leur dit l'officier d'état-major d'un ton de reproche accentué, qui prouvait que ce n'était pas la première fois qu'il le leur répétait, vous savez bien que le prince a défendu de quitter son poste et de se réunir ici;» et s'adressant à un officier d'artillerie de petite taille, maigre et peu soigné, qui s'était levé à leur entrée avec un sourire contraint, et s'était déchaussé pour donner à la vivandière ses bottes à sécher. «Et vous aussi, capitaine Tonschine! N'avez-vous pas honte? En votre qualité d'artilleur, vous devriez donner l'exemple, et vous voilà sans bottes; si on bat la générale, vous serez gentil, nu-pieds. Vous allez me faire le plaisir, messieurs, de retourner à vos postes, tous,» ajouta-t-il d'un ton de commandement.

Le prince André n'avait pu s'empêcher de sourire en regardant Tonschine, qui, debout, silencieux et souriant, levait tour à tour ses pieds déchaussés, et dont les yeux, bons et intelligents, allaient de l'un à l'autre.

«Les soldats disent qu'il est plus commode d'être déchaussé, répondit humblement le capitaine Tonschine, en cherchant à sortir par une plaisanterie de sa fausse position; mais il se troubla en sentant que sa saillie avait été mal reçue.

—Retournez à vos postes, messieurs,» répéta l'officier d'état-major, qui s'efforçait de garder son sérieux.

Le prince André jeta encore un coup d'œil sur l'artilleur, dont la personnalité comique était un type à part; il n'avait rien de militaire, et cependant il produisait la meilleure impression.

Une fois sortis du village, après avoir dépassé et rencontré à chaque pas des soldats et des officiers de toute arme, ils virent à leur gauche les retranchements en terre glaise rouge qu'on était encore en train d'élever. Quelques bataillons en chemise, malgré la bise froide qui soufflait, y travaillaient comme des fourmis. Les ayant examinés, ils poursuivirent leur route et, s'en éloignant au galop, ils gravirent la montagne opposée.

Du haut de cette éminence ils aperçurent les Français.

«Là-bas est notre batterie, celle de cet original déchaussé; allons-y, mon prince, c'est le point le plus élevé, nous verrons mieux.

—Mille grâces, je trouverai mon chemin tout seul, répondit le prince André, pour se débarrasser de son compagnon; ne vous dérangez pas, je vous en supplie...»

Et ils se séparèrent.

À dix verstes des Français, sur la route de Znaïm, parcourue par le prince André le matin même, régnaient une confusion et un désordre indescriptibles. À Grounth, il avait senti dans l'air une inquiétude et une agitation inusitées; ici, au contraire, en se rapprochant de l'ennemi, il constatait avec joie la bonne tenue et l'air d'assurance des troupes. Les soldats, vêtus de leurs capotes grises, étaient bien alignés devant le sergent-major et le capitaine, qui comptaient leurs hommes en posant le doigt sur la poitrine de chacun d'eux, et en faisant lever le bras au dernier soldat de chaque petit détachement. Quelques-uns apportaient du bois et des broussailles pour se construire des baraques, riaient et causaient entre eux; des groupes s'étaient formés autour des feux; les uns tout habillés, les autres, à moitié nus, séchaient leurs chemises, raccommodaient leurs bottes et leurs capotes, rangés en cercle autour des marmites et des cuisiniers. Dans une des compagnies la soupe était prête, et les soldats impatients suivaient des yeux la vapeur des chaudières, en attendant que le sergent de service eût porté leur soupe à goûter à l'officier, assis sur une poutre devant sa baraque.

Dans une autre compagnie, plus heureuse, car toutes n'avaient pas d'eau-de-vie, les hommes se pressaient autour d'un sergent-major qui avait une figure grêlée et de larges épaules; il leur en versait tour à tour dans le couvercle de leurs bidons, en inclinant son petit tonneau; les soldats la portaient pieusement à leurs lèvres, s'en rinçaient la bouche, essuyaient ensuite leurs lèvres sur leurs manches, et, après avoir recouvert leurs bidons, s'éloignaient gais et dispos. Tous étaient si calmes, qu'on n'aurait pu supposer, à les voir, que l'ennemi fût à deux pas. Ils semblaient plutôt se reposer à une tranquille étape dans leur pays, qu'être à la veille d'un engagement où peut-être la moitié d'entre eux resteraient sur le terrain. Le prince André, après avoir passé devant le régiment de chasseurs, atteignit les rangs serrés des grenadiers de Kiew; tout en conservant leur tournure martiale habituelle, les grenadiers étaient aussi paisiblement occupés que leurs camarades; il aperçut, non loin de la haute baraque du chef du régiment, un peloton de grenadiers devant lequel un homme nu était couché. Deux soldats le tenaient, deux autres frappaient régulièrement sur son dos avec de minces et flexibles baguettes. Le patient criait d'une façon lamentable; un gros major marchait devant le détachement et répétait, sans faire la moindre attention à ses cris:

«Il est honteux pour un soldat de voler, le soldat doit être honnête et brave; s'il a volé son camarade, c'est qu'il n'a pas le sentiment de l'honneur, c'est qu'il est un misérable! Encore! encore!...»

Et les coups tombaient, et les cris continuaient.

Un jeune officier qui venait de s'éloigner du coupable, et dont la figure trahissait une compassion involontaire, regarda avec étonnement l'aide de camp qui passait.

Le prince André, une fois arrivé aux avant-postes, les parcourut en détail. La ligne des tirailleurs ennemis et la nôtre, séparées par une grande distance sur le flanc gauche et sur le flanc droit, se rapprochaient au milieu, à l'endroit même que les parlementaires avaient traversé le matin. Elles étaient si rapprochées, que les soldats pouvaient distinguer les traits les uns des autres et se parler. Beaucoup de curieux, mêlés aux soldats, examinaient cet ennemi inconnu et étrange pour eux, et, quoiqu'on leur intimât sans cesse l'ordre de s'éloigner, ils semblaient cloués sur place. Nos soldats s'étaient bien vite lassés de ce spectacle: ils ne regardaient plus les Français, et passaient le temps de leur faction à échanger entre eux des lazzis sur les nouveaux arrivants.

Le prince André s'arrêta pour considérer l'ennemi.

«Vois donc, vois donc,—disait un soldat à son camarade en lui en désignant un autre qui s'était avancé sur la ligne et avait engagé une conversation vive et animée avec un grenadier français,—vois donc comme il en dégoise, le Français ne peut pas le rattraper.

—Qu'en dis-tu, toi, Siderow?

—Attends, laisse-moi écouter.... Diable! comme il y va,» répondit Siderow, qui passait pour savoir très bien le français.

Ce soldat qu'ils admiraient tant était Dologhow; son capitaine et lui arrivaient du flanc gauche, où était leur régiment.

Encore, encore,—disait le capitaine en se penchant en avant, et en cherchant à ne pas perdre une seule de ces paroles qui étaient complètement inintelligibles pour lui:—Parlez, parlez plus vite!... que veut-il?»

Dologhow, entraîné dans une chaude dispute avec le grenadier, ne lui répondit pas. Ils parlaient de la campagne; le Français, confondant les Autrichiens avec les Russes, soutenait que ces derniers s'étaient rendus et avaient fui à Ulm, tandis que Dologhow cherchait à lui prouver que les Russes avaient battu les Français et ne s'étaient pas rendus:

«Si l'on nous ordonne de vous chasser d'ici, nous vous chasserons, continua-t-il.

—Faites seulement bien attention, répondait le grenadier, qu'on ne vous emmène pas tous avec vos cosaques.»

L'auditoire se mit à rire.

«On vous fera danser comme du temps de Souvorow, reprit Dologhow.

—Qu'est-ce qu'il chante? demanda un Français.

—Bah, de l'histoire ancienne! répondit un autre, comprenant qu'il était question des guerres du temps passé.

—L'Empereur va lui en faire voir à votre Souvara comme aux autres....

—Bonaparte? répliqua Dologhow, qui fut aussitôt interrompu par le Français irrité.

—Il n'y a pas de Bonaparte, il y a l'Empereur, sacré nom!

—Que le diable emporte votre Empereur!...»

Et Dologhow jurant en russe, à la manière des soldats, jeta son fusil sur son épaule et s'éloigna en disant à son capitaine:

«Allons-nous-en, Ivan Loukitch.

—En voilà du français, dirent en riant les soldats; à ton tour, Siderow!...»

Et Siderow, clignant de l'œil et s'adressant aux Français, leur lança coup sur coup une bordée de mots sans suite, sans signification, tels que «cari, mata tafa, safi, muter casca», en tâchant de donner à sa voix des intonations expressives. Un rire homérique éclata parmi les soldats, un rire si franc, si joyeux, qu'il traversa la ligne et se communiqua aux Français; on aurait pu croire qu'il n'y avait plus qu'à décharger les fusils et à rentrer chacun chez soi: mais les fusils restèrent chargés, les meurtrières des maisons et des retranchements conservèrent leur aspect menaçant, et les canons enlevés de leurs avant-trains et braqués sur l'ennemi ne sortirent pas de leur sinistre immobilité.

Après avoir parcouru la ligne des troupes jusqu'au flanc gauche, le prince André monta à la batterie d'où, au dire de l'officier d'état-major, on découvrait tout le terrain. Il descendit de cheval et s'arrêta au bout de la batterie, au quatrième et dernier canon. L'artilleur de garde voulut lui présenter les armes, mais, au signe de l'officier, il reprit sa marche monotone et régulière. Derrière les bouches à feu se trouvaient les avant-trains, et plus loin, les chevaux attachés au piquet et les feux du bivouac des artilleurs. À gauche, non loin du dernier canon, s'élevait une petite hutte formée de branchages entrelacés, de l'intérieur de laquelle partaient les voix animées de plusieurs officiers.

On apercevait en effet de cette batterie la presque totalité des troupes russes et la plus grande partie de celles de l'ennemi. Sur une colline, juste en face, se dessinait à l'horizon le village de Schöngraben; à droite et à gauche, on distinguait, à trois endroits différents, au milieu de la fumée de leurs feux, les troupes françaises, dont le plus grand nombre était massé dans le village et derrière la montagne. À gauche des maisons, à travers les nuages de fumée, on entrevoyait confusément une masse sombre, qui paraissait être une batterie, mais dont, à l'œil nu, on ne pouvait se rendre compte. Notre flanc droit s'étendait sur une hauteur assez élevée, dominant l'ennemi, et occupée par l'infanterie et par les dragons, qu'on apercevait distinctement sur le bord du plateau. Du centre, où se trouvaient en ce moment la batterie de Tonschine et le prince André, partait un chemin en pente douce, qui remontait directement au ruisseau dont le cours nous séparait de Schöngraben. Sur la gauche, nos troupes occupaient tout l'espace jusqu'aux forêts, dont la lisière était éclairée au loin par les feux qu'y avait allumés notre infanterie. Le développement de la ligne de l'ennemi était plus grand que le nôtre, et il était évident qu'il pouvait nous tourner des deux côtés. Un ravin à pic longeait les derrières de nos positions, et rendait difficile la retraite de la cavalerie et de l'artillerie. Le prince André, appuyé contre un canon, marqua à la hâte, sur une feuille arrachée à son calepin, la position de nos troupes, en y indiquant deux endroits qu'il comptait signaler à l'attention de Bagration, pour lui proposer, d'abord de réunir toute l'artillerie au centre, et en second lieu de faire passer l'infanterie de l'autre côté du ravin. Le prince André, qui avait été, depuis le commencement de la campagne, constamment attaché au général en chef, était habitué à se rendre compte des mouvements des masses et des dispositions générales à prendre. Ayant beaucoup étudié les relations historiques des batailles, il ne saisissait, dans l'engagement qui se préparait, que les traits principaux, et pensait involontairement aux conséquences qu'ils exerceraient sur l'ensemble des opérations. «Si l'ennemi dirige l'attaque sur le flanc droit, se disait-il, les régiments de grenadiers de Kiew et de chasseurs de Podolie devront défendre leurs positions jusqu'au moment d'être renforcés par les réserves du centre, et dans ce cas les dragons peuvent les prendre en travers et les culbuter. Si on attaque le centre, qui est d'ailleurs à couvert de la grande batterie, nous concentrons le flanc gauche sur cette hauteur, et nous nous replions, en nous échelonnant jusqu'au ravin.» Pendant qu'il était absorbé dans ses réflexions, il continuait à entendre, sans prêter toutefois la moindre attention à leurs paroles, les voix des officiers qui étaient dans la hutte. Une d'elles cependant le frappa tout à coup par la sincérité de son accent, et malgré lui il se prit à écouter.

«Non, mon ami, disait cette voix sympathique, qu'il croyait connaître, je dis que, s'il était possible de savoir ce qui nous attend après la mort, personne de nous n'en aurait peur; c'est ainsi, mon ami!

—Qu'on ait peur ou non, reprit une voix plus jeune, cela revient au même, on ne l'évitera pas.

—Oui, mais en attendant on a peur.

—Ah! vous autres savants, s'écria une troisième voix à l'intonation mâle, vous autres artilleurs, vous n'êtes si sûrs de votre fait que parce que vous traînez toujours à votre suite de l'eau-de-vie et de quoi manger.»

C'était probablement une plaisanterie de fantassin.

«Oui, et pourtant on a peur, reprit la première voix, on a peur de l'inconnu, voilà! On a beau vous conter que l'âme s'en va au ciel, ne sait-on pas qu'il n'y a pas de ciel, qu'il n'y a qu'une atmosphère?

—Voyons, Tonschine, faites-nous part de votre absinthe, dit la voix mâle.

—C'est donc le même capitaine qui était sans bottes chez la vivandière, se dit le prince André, en reconnaissant avec plaisir l'organe de celui qui philosophait.

—De l'absinthe, pourquoi pas? répondit Tonschine. Quant à comprendre la vie future...,» il n'acheva pas sa phrase, car au même moment un sifflement fendit l'air, et un boulet, traversant l'espace avec une rapidité vertigineuse, s'enfonça avec fracas dans la terre, qu'il fit rejaillir autour de lui à deux pas de la hutte, le sol trembla sous le coup. Tonschine s'élança hors de la hutte, la pipe à la bouche, sa bonne et intelligente figure un peu pâle; il était suivi de l'officier d'infanterie à la grosse voix, qui boutonna son uniforme, chemin faisant, et qui courut à toutes jambes rejoindre sa compagnie.

Le prince André, arrêté à cheval près de la batterie, parcourait des yeux le vaste horizon pour y découvrir la pièce qui avait lancé le projectile. Il aperçut comme des ondulations dans les masses jusque-là immobiles des Français, et constata la présence de la batterie qu'il avait soupçonnée. Deux cavaliers descendirent au galop la montagne, au pied de laquelle avançait une petite colonne ennemie dans l'intention évidente de renforcer les avant-postes. La fumée du premier coup n'était pas encore dissipée, qu'un second nuage s'éleva, et qu'un second coup partit: la bataille était commencée. Le prince André s'élança à bride abattue dans la direction de Grounth pour y rejoindre le prince Bagration. La canonnade augmentait de violence derrière lui, et l'on y répondait de notre côté. Dans le bas, à l'endroit traversé par les parlementaires, la fusillade s'engageait.

Lemarrois venait de remettre à Murat la lettre fulminante de Napoléon. Murat, honteux de sa déconvenue et désirant se faire pardonner, fit aussitôt marcher ses troupes vers le centre de l'armée russe, pour en tourner en même temps les deux ailes, avec l'espoir d'écraser, avant le soir et avant l'arrivée de l'Empereur, le faible détachement qu'il avait devant lui.

«C'est commencé! se dit le prince André, dont le cœur battit plus vite; mais où trouverai-je mon Toulon?»

En passant au milieu de ces compagnies qui, un quart d'heure avant, mangeaient tranquillement leur soupe, il rencontra partout la même agitation: des soldats saisissaient leurs fusils et s'alignaient en ordre, tandis que leur visage exprimait l'excitation qu'il ressentait lui-même au fond du cœur. Comme lui, ils semblaient dire, avec un mélange de terreur et de joie:

«C'est commencé!»

À peu de distance des retranchements inachevés, il vit venir à lui, dans le crépuscule d'une brumeuse soirée d'automne, plusieurs militaires à cheval. Le premier, qui marchait en avant, revêtu d'une bourka[19], montait un cheval blanc; c'était le prince Bagration, qui, reconnaissant le prince André, le salua d'un signe de tête. Celui-ci s'était arrêté pour l'attendre et le mettre au fait de ce qu'il avait vu.

En l'écoutant, le prince Bagration regardait devant lui, et le prince André se demandait avec une curiosité inquiète, en étudiant les traits fortement accusés de cette figure dont les yeux étaient à moitié fermés, vagues et endormis, quelles pensées, quels sentiments se cachaient derrière ce masque impénétrable?...

«C'est bien, dit-il, en inclinant la tête en signe d'acquiescement et comme si ce qu'il venait d'entendre avait été prévu par lui. Le prince André, encore tout haletant de sa course, parlait avec volubilité, tandis que le prince Bagration accentuait ses mots, à l'orientale, et les laissait tomber lentement de ses lèvres. Il éperonna son cheval, mais sans laisser paraître le moindre signe de précipitation, et se dirigea vers la batterie de Tonschine, accompagné de toute sa suite, composée d'un officier d'état-major, son aide de camp spécial, du prince, de Gerkow, d'une ordonnance, de l'officier de l'état-major de service et d'un fonctionnaire civil, ayant rang d'auditeur, qui par curiosité avait demandé et obtenu la permission d'assister à une bataille. Ce gros et fort pékin, à la figure pleine, secoué par son cheval, assis sur une selle du train des bagages, enveloppé d'un épais manteau de camelot, regardait autour de lui avec un sourire naïf et satisfait, et faisait une étrange figure au milieu des hussards, des cosaques et des aides de camp.

«Et dire qu'il tient à voir une bataille, dit Gerkow à Bolkonsky, en le lui désignant, et il a déjà mal au creux de l'estomac!

—Voyons, épargnez-moi, dit le civil, qui paraissait content de servir de but aux plaisanteries de Gerkow, et cherchait à passer pour plus bête qu'il n'était.

—Très drôle, mon monsieur prince, dit l'officier de service;—il se rappelait qu'en français le titre du prince était toujours précédé d'un autre mot, mais il ne put parvenir à le trouver. Ils approchaient de la batterie de Tonschine, lorsqu'un boulet tomba à quelques pas d'eux.

—Qu'est-ce qui est tombé? demanda l'auditeur.

—C'est une galette française, répondit Gerkow.

—Comment, c'est cela qui tue? reprit le premier. Dieu! que c'est effrayant!» continua-t-il tout radieux.

À peine avait-il achevé, qu'un sifflement terrible, épouvantable, se fit entendre. Un cosaque glissa de son cheval et tomba un peu à la droite de l'auditeur. Gerkow et l'officier de service se penchèrent, en tirant leurs chevaux du côté opposé. L'auditeur, arrêté devant le cosaque, le considérait avec curiosité: le cosaque était mort, tandis que le cheval se débattait encore.

Le prince Bagration regarda par-dessus son épaule. Devinant le motif de cette confusion, il se détourna avec tranquillité, en ayant l'air de dire:

«Ce n'est pas la peine de s'occuper de ces bagatelles.»

Il arrêta son cheval et, en bon cavalier qu'il était, se pencha en avant, et dégagea son épée, accrochée à sa bourka. C'était une épée ancienne, différente de celles qu'on portait habituellement, et dont Souvorow lui avait fait cadeau en Italie. Le prince André, se souvenant alors de ce détail, y vit un heureux présage. Arrivé à la batterie placée sur la hauteur, le prince Bagration demanda au canonnier de garde près des caissons:

«Quelle compagnie?...»

Et il avait plutôt l'air de lui demander:

«N'auriez-vous pas peur, par hasard?»

Le canonnier le comprit ainsi.

«C'est la compagnie du capitaine Tonschine, Excellence, répondit joyeusement l'artilleur, qui avait les cheveux roux.

—C'est bien, c'est bien, dit Bagration, et il longeait les avant-trains pour arriver au dernier canon, lorsque le coup assourdissant de cette bouche à feu résonna dans l'espace, et, au milieu de la fumée qui l'enveloppait, il vit les servants s'agiter tout autour et la remettre avec effort en place. Le soldat n° 1, de haute taille et de large carrure, qui tenait le refouloir, recula vers la roue; le soldat n° 2 mettait, d'une main tremblante, la charge dans la bouche du canon. Tonschine, petit et trapu, trébuchant sur l'affût, regardait au loin, en abritant ses yeux de sa main, sans voir le général.

—Ajoutez encore deux lignes, et ce sera bien! s'écria-t-il d'une voix flûtée, à laquelle il tâchait de donner une inflexion martiale peu en rapport avec sa personne—N° 2, feu!...»

Bagration appela Tonschine, qui s'approcha à l'instant de lui, en portant timidement et gauchement les trois doigts à sa visière, plutôt comme un prêtre qui bénit que comme un militaire qui salue. Au lieu de balayer la plaine, comme elles y étaient destinées, les pièces de la batterie envoyaient des bombes incendiaires dans le village de Schöngraben, devant lequel fourmillaient les masses ennemies.

Personne n'avait indiqué à Tonschine où et avec quoi il devait tirer; mais, après avoir pris conseil de son sergent-major, Zakartchenko, qu'il tenait en haute estime, ils avaient décidé d'un commun accord qu'ils devaient chercher à incendier le village:

«C'est bien», dit Bagration, qui écouta le rapport de l'officier et examina à son tour le champ de bataille.

Du bas de la hauteur, où se trouvait le régiment de Kiew, montait le grondement prolongé et crépitant d'une fusillade; plus loin à droite, derrière les dragons, on apercevait une colonne ennemie qui tournait notre flanc; à gauche, l'horizon était limité par une forêt.

Le prince Bagration ordonna à deux bataillons du centre d'aller renforcer l'aile droite: l'officier d'état-major se permit de faire remarquer au prince que dans ce cas les pièces resteraient à découvert. Le prince le regarda sans rien dire, de ses yeux vagues. La réflexion était juste, il n'y avait rien à y répondre. À ce moment arriva au galop un aide de camp envoyé par le chef du régiment qui se battait sur les bords de la rivière. Il apportait la nouvelle que des masses énormes de Français s'avançaient par la plaine, que le régiment était dispersé et qu'il se repliait pour se joindre aux grenadiers de Kiew. Le prince Bagration fit un signe d'assentiment et d'approbation. Il s'éloigna au pas vers la droite, en envoyant aux dragons l'ordre d'attaquer. Une demi-heure plus tard, le porteur du message revint annoncer que les dragons s'étaient déjà retirés de l'autre côté du ravin pour se mettre à l'abri du terrible feu de l'ennemi, éviter une inutile perte d'hommes et envoyer des tirailleurs sous bois.

«C'est bien», dit de nouveau Bagration en quittant la batterie. On entendait la fusillade dans la forêt; le flanc gauche étant trop éloigné pour que le général en chef pût y arriver à temps, il y dépêcha Gerkow pour dire au général commandant, celui-là même que nous avons vu à Braunau présenter son régiment à Koutouzow, de se retirer au plus vite derrière le ravin, parce que le flanc droit ne serait pas en état de tenir longtemps contre l'ennemi; de sorte que Tonschine fut oublié et resta sans bataillons pour couvrir sa batterie.

Le prince André écoutait avec attention les observations échangées entre le prince Bagration et les différents chefs et les ordres qui s'ensuivaient.

Il fut très surpris de voir qu'en réalité le prince Bagration ne donnait aucun ordre, et cherchait tout bonnement à faire croire que ses intentions personnelles étaient en parfait accord avec ce qui était en réalité le simple effet de la force des circonstances, de la volonté de ses subordonnés, et des caprices du hasard. Et cependant, malgré la tournure que les événements prenaient en dehors de ses prévisions, le prince André s'avouait que sa conduite pleine de tact donnait à sa présence une grande valeur. Rien qu'à le voir, ceux qui l'approchaient avec des figures décomposées, sentaient le calme leur revenir; officiers et soldats le saluaient gaiement et, s'excitant les uns les autres, faisaient montre devant lui de leur courage.

Le prince Bagration atteignit le point culminant de notre aile droite et redescendit vers la plaine, où continuait le bruit de la fusillade et où l'action se dérobait derrière l'épaisse fumée qui l'enveloppait, lui et sa suite. Ils ne voyaient rien encore distinctement, mais à chaque pas en avant ils sentaient de plus en plus vivement que la vraie bataille était proche. Ils se croisaient avec des blessés; l'un d'eux, sans shako, la tête ensanglantée, soutenu sous les bras par deux soldats, rendait du sang à flots et râlait: la balle lui était sans doute entrée dans la bouche ou dans le gosier. Un autre, sans fusil, avec un air plus effaré que souffrant, marchait résolument et agitait, sous l'impression encore toute fraîche de la douleur, sa main mutilée d'où le sang coulait à flots sur sa capote. Après avoir traversé la grande route, ils descendirent une pente escarpée sur laquelle gisaient quelques hommes; un peu plus loin, des soldats valides montaient vers eux en criant et en gesticulant, malgré la présence du général. À quelques pas de là on distinguait déjà dans la fumée les lignes des capotes grises, et un officier, apercevant Bagration, courut aux hommes qui le suivaient en leur ordonnant de retourner sur leurs pas.

Le général en chef s'approcha des rangs d'où partaient à chaque instant des coups secs qui étouffaient le bourdonnement des voix et les cris des commandements; les figures animées des soldats étaient noires de poudre: les uns enfonçaient la baguette dans le fusil, les autres versaient la poudre dans le bassinet et tiraient les cartouches de leur giberne, les derniers tiraient au hasard, à travers le nuage de fumée épais et immobile dont l'atmosphère était imprégnée; à des intervalles rapprochés, des sons et des sifflements aigus, d'une nature particulière, chatouillaient désagréablement l'oreille: «Qu'est-ce donc? se dit le prince André en approchant de cette cohue.... Ce ne sont pas des tirailleurs, car ils sont en masse; ce n'est pas une attaque, puisqu'ils ne bougent pas, et ils ne forment pas non plus le carré?»

Le chef du régiment, vieux militaire à l'extérieur maigre et débile, dont les grandes paupières recouvraient presque entièrement les yeux, s'approcha du prince Bagration, et le reçut avec un sourire bienveillant, comme on reçoit un hôte qui vous est cher. Il lui expliqua que son régiment, attaqué par la cavalerie française, l'avait repoussée, mais en y perdant plus de la moitié de ses hommes. Il avait militairement qualifié d'attaque ce qui venait de se passer, quand, par le fait, il n'aurait pu lui-même se rendre un compte exact de l'état de ses troupes pendant cette dernière demi-heure, et dire positivement si l'attaque avait été repoussée, ou si son régiment avait été enfoncé. Il n'y avait dans tout cela de certain que la grêle de boulets et de grenades qui décimait ses hommes depuis qu'ils avaient commencé à s'engager au cri de: «Voilà la cavalerie!» Ce cri avait été le signal de la mêlée, et ils s'étaient mis à tirer, non plus sur la cavalerie, mais bien sur l'infanterie française qui avait paru dans le vallon.

Le prince Bagration approuva de la tête ce rapport, comme s'il contenait tout ce qu'il pouvait désirer et tout ce qu'il avait prévu, et, se tournant vers son aide de camp, il lui ordonna de faire descendre de la montagne les deux bataillons du 6èmechasseurs, qu'il venait d'y voir en passant.

En ce moment le prince André fut frappé du changement qui s'était produit sur la figure du général en chef: elle exprimait une décision ferme et satisfaite d'elle-même, celle d'un homme qui prend son dernier élan pour se jeter à l'eau par une chaude journée d'été. Ce regard vague et endormi, ce masque affecté des profondes combinaisons avaient disparu; ses yeux d'épervier, ronds et résolus, regardaient devant eux sans se fixer sur rien, avec une certaine exaltation dédaigneuse, tandis que ses mouvements conservaient leur lenteur et leur régularité habituelles.

Le chef de régiment le supplia de se retirer, car l'endroit était périlleux: «Au nom du ciel, Excellence, voyez donc!» et il montrait les balles qui sifflaient et crépitaient autour d'eux.

Il y avait dans sa parole ce ton de persuasion et de remontrance qu'emploierait un charpentier qui, en voyant son seigneur manier la hache, lui dirait:

«Nous y sommes habitués nous autres, mais vous, vous vous ferez venir des durillons aux mains.»

Quant à lui, il semblait convaincu que ces balles le respecteraient, et ce fut en vain que l'officier d'état-major joignit ses instances aux siennes. Sans leur répondre, le prince Bagration ordonna de cesser la fusillade et de former les rangs pour faire place aux deux bataillons qui s'avançaient. Pendant qu'il parlait, on aurait cru qu'une main invisible relevait vers la gauche un coin du rideau de fumée qui masquait le bas-fond, et tous les yeux se dirigèrent vers la montagne, qui se découvrait peu à peu à leurs yeux, et sur le versant de laquelle descendait la colonne ennemie. On pouvait déjà reconnaître les bonnets à poil des grenadiers, distinguer les officiers des soldats, et voir les plis du drapeau s'enrouler autour de la hampe.

«Comme ils marchent bien!» dit une voix dans la suite du prince.

La tête de la colonne avait déjà atteint le bas du ravin, et le choc était imminent de ce côté de la descente.

Les restes du régiment qui avait soutenu l'attaque se reformèrent rapidement et s'éloignèrent sur la droite, tandis que, chassant devant eux les traînards, les deux bataillons du 6èmechasseurs s'avançaient d'un pas pesant, régulier et cadencé. Sur le flanc gauche, du côté de Bagration, marchait le commandant de la compagnie; c'était un homme de belle prestance, dont la large figure avait une expression inintelligente et satisfaite, celui-là même qui s'était précipité hors de la hutte de Tonschine. On voyait qu'il n'avait qu'une idée fixe, passer avec désinvolture devant son chef. Se balançant légèrement sur ses pieds musculeux, il se redressait sans le moindre effort et, tenant à la main sa petite épée nue, à lame fine et recourbée, regardant tantôt son chef, tantôt ceux qui le suivaient, sans jamais perdre le pas, il répétait à chaque enjambée, en tournant avec souplesse son corps vigoureux: «Gauche, gauche, gauche!...» Et la muraille vivante marchait en mesure, et chacune de ces figures, sérieuses et dissemblables, alourdie par le poids de son fusil et de son sac, semblait comme lui n'avoir qu'une seule pensée et répéter avec lui: «Gauche, gauche, gauche!»

Un gros major essoufflé perdait le pas en contournant un buisson de la route; un traînard, effrayé de sa négligence, courait pour rejoindre sa compagnie.

Un boulet passa par-dessus la tête du prince Bagration et de sa suite, s'abattit au milieu de la colonne en accompagnant les mots de: gauche, gauche, gauche! de la cadence de son sifflement.

«Serrez les rangs,» s'écria avec crânerie le chef de la compagnie; les soldats se séparaient à l'endroit où était tombé le boulet, et le vieux sous-officier chevronné, resté en arrière auprès des morts, rejoignit son rang, emboîta vivement le pas en se retournant d'un air soucieux, et le commandement de: gauche, gauche, gauche! rythmant de nouveau le bruit régulier du pas des soldats, semblait encore sortir de la profondeur de ce silence menaçant.

«Vous l'avez passée en braves, mes enfants,» dit le prince Bagration. Un cri de: «Prêts à servir[20], Excellence!» éclata par détachement. Un soldat renfrogné regarda son général comme pour lui dire: «Nous le savons aussi bien que vous!» Un autre, sans se retourner, dans la crainte d'être distrait, ouvrait la bouche toute grande en criant.

On donna l'ordre de s'arrêter et d'ôter les sacs.

Bagration parcourut les rangs qui venaient de défiler devant lui, descendit de cheval, tendit la bride à son cosaque, lui remit sa bourka et étira ses jambes. La tête de la colonne française, officiers en tête, déboucha en ce moment de derrière la montagne.

«En avant, avec l'aide de Dieu!» s'écria Bagration d'une voix claire et ferme, et, se retournant un instant vers le front de la troupe, il s'avança avec effort sur le terrain inégal, du pas incertain d'un cavalier à pied. Le prince André se sentit entraîné par une force irrésistible et en éprouva un grand bonheur[21].

Les Français étaient à une faible distance, et il pouvait apercevoir distinctement leurs figures, les buffleteries, les épaulettes rouges, et un vieil officier qui, les pieds en dehors et des guêtres aux jambes, gravissait avec peine la montagne. Un coup, un second, un troisième partirent, et les lignes ennemies se couvrirent de fumée: la fusillade recommença. Quelques hommes tombèrent de notre côté, entre autres l'officier qui s'était donné tant de mal pour défiler avec avantage devant ses chefs.

Au premier coup de fusil, Bagration avait crié hourra! Un hourra prolongé lui répondit sur toute la ligne, et dépassant leurs chefs, se dépassant l'un l'autre, nos soldats s'élancèrent joyeusement à la poursuite des Français, dont les rangs s'étaient rompus.


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