—Je me félicite vivement, m'écriai-je, de n'être pas un homme de science! Mieux vaut mourir dans une ignorance crasse que de porter une conscience chargée de cruauté. Nous tous ici, nous sommes des chrétiens et nous voyons en chacun de nos semblables l'image de Dieu et non point des moutons ou des bœufs qui doivent être sacrifiés pour que les autres existent. Le plus grand philosophe que vous ayez eu, Emmanuel Kant, a dit admirablement que nous«devions toujours prendre un être humain comme fin et non point comme moyen».
—Ce sont des subtilités de philosophes, des vieilleries métaphysiques, qu'aucun esprit positif ne peut croire de nos jours, répondit-il sans cesser de sourire. Nos actes de cruauté ont été et sont absolument nécessaires comme les termes d'un théorème, et ils ont une explication satisfaisante parce qu'elle est scientifique.
—Vous voulez dire que ce sont des assassinats scientifiques?
Il me jeta un long regard de colère et de mépris, et me tourna le dos.
Je n'en fus pas le moins du monde touché. La seule chose qui m'affligerait, c'est que des hommes honorables et pitoyables me tournassent eux aussi le dos.
De cet entretien, comme d'ailleurs de tout ce que je lis et observe, j'ai tiré laconviction que les Alliés n'obtiendront rien de tels hommes en leur enlevant des canons, s'ils ne leur enlèvent auparavant leurs idées.
L'irréligion de la France est le topique dont ses ennemis ont tiré le plus de profit. Un moine à qui je faisais part en Espagne du grand mouvement religieux qui s'est produit en France, me disait:
—C'est possible: les Français se souviennent de sainte Barbe quand il tonne.
—Est-ce que par hasard les Espagnols se souviendraient d'elle quand le ciel est bleu? répliquai-je. Je crois bien que nous ne pensons presque tous à l'autre monde qu'au moment de prendre congé de celui-ci, à moins que des parentes ou des voisines ne nous aient glissé un prêtre dansnotre chambre et dit avec plus ou moins de ménagements: «Tu vas mourir: prépare-toi!»
—Oh, mais chez nous les églises sont pleines de monde, grâces à Dieu!
—Pleines de femmes, oui. Le matin, à l'église, je n'ai jamais vu qu'un seul homme aller à la sainte table pour trente ou quarante femmes qui y allaient. En Espagne, on dirait que nous chargeons les femmes de notre religion, comme elles sont chargées de notre cuisine et de notre blanchissage.
Il faut reconnaître qu'elles s'acquittent de la première de ces charges avec une diligence et une perfection qu'elles ont peu l'habitude d'apporter dans la seconde. C'est vraiment étonnant que de voir l'ardeur avec laquelle quantité de femmes accourent au temple à toutes heures du jour! J'en suis arrivé à m'imaginer que pour certaines âmes timorées Dieu est unesorte de Louis XIV qui a constamment besoin d'être adulé. Elles courent à la neuvaine et aux quarante heures, comme les courtisans se pressaient à Versailles au «dîner» et au «coucher» du roi. Je connais une dame qui va toujours communier avec trois ou quatre scapulaires pendus au cou. S'il lui arrive d'en oublier un chez elle, ce n'est qu'en tremblant qu'elle s'avance vers la sainte table, craignant que Notre Seigneur ne lui en veuille de ne se point présenter avec toutes ses décorations.
Mais les esprits qui prennent la religion au sérieux observent avec chagrin qu'il y a peu de gens qui ont une foi vraie et claire. Nous avons l'habitude d'attribuer ce fait à la corruption des temps; c'est une erreur. Bien des personnes s'extasient sincèrement en parlant de la ferveur des temps anciens, et pourtant, alors comme aujourd'hui, les âmes soucieuses des choseséternelles étaient en très petit nombre. La dévotion était plus apparente, il y avait plus d'hypocrisie. On aimait plus la terre que le ciel.
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En réalité, que ce soit avant ou après Jésus-Christ, les hommes se sont toujours divisés en païens et en chrétiens. Les premiers supposent que nous avons été mis au monde pour jouir; les seconds croient que nous sommes nés pour travailler et souffrir. Il s'agit là uniquement de la façon dont on conçoit la vie. César Borgia, bien que cardinal de l'Église catholique, était païen et un vrai païen, et son méchant entourage l'était aussi, et aussi toute la Cour du pape Alexandre VI et les cardinaux qui mangèrent cent plateaux de confiseries aux noces de Lucrèce Borgia et dansèrent avec leurs dames et avec celles de la princesse de Squillace, comme le rapporteune lettre récemment découverte par notre savant compatriote le marquis de Laurencin. Mais Socrate, Léonidas, Régulus, Sénèque, les Gracques, Pauline, Térence et tous les martyrs ignorés de l'antiquité, dont les noms ne sont pas arrivés jusqu'à nous, étaient des chrétiens. Il ne faut pas oublier la belle sentence de saint Anselme: «Le Christ étant la vérité et la justice, quiconque meurt pour la justice et la vérité, même s'il ne croit pas au Christ, meurt pour le Christ.»
Mais il y a de suprêmes instants dans la vie où ces païens peuvent devenir des chrétiens. Nous naissons tous imprégnés de foi. Dès qu'une petite porte s'ouvre dans notre cœur, la religion s'y précipite. C'est pourquoi nous voyons nombre de grands pécheurs se convertir sous le coup de la foi en chrétiens fervents. Cette même Lucrèce Borgia dont nous parlions tout à l'heure menait une vie exemplaireà Ferrare dans les dernières années de sa vie. Elle portait sans cesse un cilice; elle laissa à sa mort la réputation d'une sainte.
Il faut toutefois pour cela que le cerveau n'ait subi aucune diminution. Si singulier que cela paraisse, les blessures du cœur se guérissent plus facilement que celles de la tête. Quand la cervelle se gâte, il n'y a plus de remède pour le malade. Car, aujourd'hui comme toujours, ce sont les idées qui gouvernent le monde. Les idées engendrent les sentiments et les actes, ou, ce qui est la même chose, toute la vie de l'homme. Nous ne sommes pas ce que nous sentons, mais ce que nous pensons; nous sommes toujours proportionnés à nos idées, et notre âme s'abaisse ou s'élève à mesure que s'élève ou s'abaisse notre état mental.
Aussi se trompe-t-on fort quand on pense que les idées n'ont aucune influence sur la conduite de l'homme; mais on setromperait bien plus encore si l'on croyait, comme au moyen âge, qu'elles ne doivent s'inculquer que par le feu et le marteau.
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Telle est, sur ce terrain, la situation qu'occupe la France vis-à-vis de l'Allemagne. Les Français sont des pécheurs: j'ai donné précédemment mes raisons de penser ainsi. Ils avaient dans une certaine mesure le cœur égaré. Les Allemands sont des philosophes: ils ont le cerveau corrompu.
Ce n'est pas parce qu'elle a expulsé les ordres religieux qu'on peut dire de la France qu'elle a perdu sa religion. L'Espagne a-t-elle perdu la sienne quand notre roi catholique, Carlos III, chassa plus cruellement encore la Compagnie de Jésus, et plus tard, quand notre Gouvernement décréta la suppression de tous les moines et que,pénétrant dans les couvents, la populace en égorgea les occupants? Ces décisions n'ont rien à voir avec la religion des pays où elles sont appliquées. Parcourez les départements français, visitez-en les villages et vous y trouverez exactement reproduit le type de notre religiosité espagnole. C'est que le catholicisme, ainsi que son nom l'indique, a eu la vertu d'unifier tous les hommes, de leur mettre son timbre, en les rendant semblables entre eux devant l'autel. Ce sont les mêmes solennités, les mêmes processions, les mêmes Confréries, les mêmes fêtes profanes ne faisant qu'un avec les fêtes religieuses. Les petits enfants suivent le catéchisme, les jeunes filles assistent aux processions avec leur médaille et sous le voile blanc des filles de Marie; les vieilles femmes vont infailliblement aux offices de l'après-midi. La première communion se célèbre en France avec une pompe et une allégresse commeje n'en ai jamais vu en Espagne. Les parents viennent de loin à cette occasion, comme on fait chez nous pour un mariage; la maison se transforme en un temple, la rue est jonchée de fleurs. Au grand ennui des confesseurs, mais à la grande joie des sacristains, le type classique de la bigote est lui aussi représenté à la fête.
D'où vient donc cette haine à mort pour la nation française? Quelle est la folie qui a frappé tant de catholiques et un assez grand nombre de prêtres? J'ai entendu l'un de ces derniers prononcer la phrase suivante: «Si la France se tirait victorieusement de cette guerre, je douterais de l'existence de Dieu.»
Est-ce d'un chrétien? Est-ce même d'un homme?
On lit peu de livres allemands en Espagne; l'allemand est une langue sans grande diffusion chez nous et ses traducteurs sont rares. Il faut avouer d'ailleursqu'en général ces livres sont une nourriture trop forte pour nos estomacs de Latins. Aussi ne sait-on pas bien en Espagne quel est l'état mental de l'Allemagne d'aujourd'hui. Mais il suffit d'avoir suivi avec quelque attention l'histoire de sa philosophie pendant les temps modernes pour voir que la religion de l'Allemagne intellectuelle au cours de ce dernier siècle n'est point le christianisme, mais le panthéisme. Le panthéisme ne saurait fonder la morale: il la nie absolument. Il n'est par conséquent qu'un pont qui conduit au monisme, et il y a beau temps que les intellectuels allemands ont franchi ce pont-là. La théorie du surhomme et de la surnation, théories dominantes aujourd'hui en Allemagne, découlent naturellement de ce matérialisme.
Mais, dira-t-on, les intellectuels ne sont pas le pays. Grave erreur. Les intellectuels sont toujours la nation présente oufuture. Les idées sont comme les cours d'eau; elles naissent sur les cimes. Mais elles descendent peu à peu, en suivant le flanc des montagnes, jusqu'aux bas-fonds ou bien s'infiltrent secrètement dans les terrains perméables et vous trempent au moment qu'on s'y attend le moins. Presque personne ne lit Platon et pourtant le plus rustre des hommes de nos jours est imprégné de platonisme. Ainsi en est-il du peuple allemand: il ne lit point Kant, mais il est pénétré jusqu'aux os de son «modeste athéisme», comme disait Coleridge. Les Allemands sont hégeliens sans avoir lu Hegel, car les poètes, les dramaturges, les romanciers, les critiques et les journalistes se sont chargés de leur servir avec d'appétissants assaisonnements le plat du fatalisme panthéiste.
Mais l'Allemagne n'aurait-elle point la foi? Oui, elle a la foi, elle en a mêmebeaucoup. Mais c'est dans la chimie. Dieu y est transformé en machinerie, en charbon, en électricité. Il n'est pas venu au monde pour souffrir et mourir: il y est venu pour vivre et faire souffrir. Soyons puissants, triturons nos voisins, imposons partout notre volonté, et la Divinité paraîtra en nous ce qu'elle est: une force immanente et universelle.
Quelques catholiques espagnols s'attendrissent en lisant à chaque pas le nom de Dieu dans les proclamations du Kaiser et de ses généraux. Ils sont victimes d'une admirable falsification: ce Dieu a lui aussi été extrait du charbon, comme maints autres produits extraordinaires.
Mais le vrai Dieu, le Dieu légitime a une expérience infinie de ces affaires de psychologie et ne se laisse pas tromper par les marques de fabrique allemande. Il voit «made in Germany» sur l'étiquetteet repousse l'article, tout en reconnaissant qu'il est bien présenté.
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L'esprit gaulois n'est pas panthéiste. Du moins ne l'est-il plus depuis le jour lointain où le christianisme tua le druidisme dans les bois de la Gaule. L'idée que les Français se font de la divinité, soit pour l'affirmer, soit pour la nier, est la vraie. Il y a parmi eux un assez grand nombre de sceptiques, Montaignes en miniature; il y a bien plus de Rabelais passionnés de bonne chère et de vin; mais on ne trouverait pas dans toute la France un Frédéric Nietzsche, ou quelqu'un qui fût capable de soutenir le mal par principe.
Dans chaque pays, comme dans chaque homme, la foi et le scepticisme sont des états instables qui se succèdent. Il ne fautpas trop donner d'importance à ces fluctuations. Elle tiennent à l'imperfection même de notre nature et il faut s'y résigner. Les arbres sont tour à tour vêtus de feuilles et tout nus. Qui eût dit qu'après le sceptique dix-huitième siècle dût se lever le spiritualiste dix-neuvième, qu'après Voltaire, Diderot et Helvétius paraîtraient Chateaubriand, Lamartine, de Bonald et de Maistre? Ce qui est très important, c'est la substitution d'une foi à une autre, et c'est ce qui arrive présentement en Allemagne.
Les Français ont commis récemment la même folie que nous avons faite il y a quatre-vingts ans: la suppression des ordres religieux.
Ne parlons pas de la séparation de l'Église et de l'État. Bien des catholiques refusent d'admettre que l'Église soit un organisme de l'État et préfèrent l'indépendance absolue à un protectorat importunet intéressé. Parlons seulement des ordres religieux.
Il est hors de doute que leur expulsion a été un fait arbitraire et scandaleux. En interdisant les Congrégations, la République française commettait une injustice horrible, portait atteinte à la liberté et du coup dénonçait ses propres principes: liberté, égalité, fraternité.
Mais qu'il me soit permis de poser quelques questions aux Congrégations expulsées. Ont-elles toujours examiné leur conscience à fond? L'ont-elles examinée scrupuleusement? N'y ont-elles pas trouvé quelque haine des institutions républicaines? N'ont-elles pas conspiré parfois contre ces institutions?
Si elles ne se tirent pas de cet examen complètement exemptes de péché, elles ne doivent pas s'étonner de la pénitence. Qui sème la haine ne peut recueillir l'amour. L'abeille se nourrit de miel, la nature luien donne; la puce vit de sang, la nature lui fournit le moyen d'en avoir. La nature nous pourvoit généreusement de ce que nous lui demandons. C'est une loi, et une loi consolante.
Si les religieux français avaient accepté loyalement les institutions républicaines, la République ne leur eût pas mis la main dessus. «Si tu veux que les femmes te suivent, disait notre Quevedo, marche devant elles.» Pourquoi ne pas accepter franchement la République? Le pape Léon XIII, d'inoubliable mémoire, ne l'avait-il pas fait? Marcher devant les hommes, voilà le secret de les guider.
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Le Français n'est pas un impie-né, comme on le propage en Espagne, par ignorance ou dans d'ignobles desseins. Comme tous ceux qui sont nés et ont étéélevés dans la foi du Christ, les Français gardent leur religion dans l'âme comme un fonds de réserve. Quand ils sont heureux, ils délaissent les pratiques religieuses; ils y recourent dans le malheur et y puisent leur consolation. En Espagne, nous faisons exactement la même chose. Sans douleur, point de religion.
J'ai vu s'emplir de monde certaines nuits une petite église de village. De pauvres femmes en deuil y accouraient, tirant par la main des enfants également en deuil. Des vieillards, le visage pâle et le regard triste, les suivaient d'un pas chancelant. Et dans le silence auguste du temple, tandis que les cœurs demandaient au Très-Haut sa miséricorde, de temps à autre éclatait un sanglot dont j'avais les entrailles remuées.
A Paris, cette foule élégante qui en d'autres temps courait les lieux de plaisir envahit aujourd'hui les églises. J'ai eupeine à trouver place à Saint-Sulpice, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à la Trinité, à Notre-Dame-des-Victoires. Et vous n'y voyez pas que des femmes comme à Madrid: il y a là des hommes, et qui prient avec autant de ferveur qu'elles. Celui qui ne se sent pas pénétré de respect devant cette humble foule affligée, qui à genoux aux pieds de la Vierge demande le soulagement de ses peines, celui-là pourra se dire chrétien; mais qu'il est loin d'en mériter le nom!
Et là-bas, au front, sur la ligne de feu?
Ah, là-bas, ce sont les scènes mêmes des Croisades qui se reproduisent! Une compagnie de soldats attendant l'ordre de sortir s'est massée au fond d'une tranchée. Les grenades tombent, éclatent avec un bruit épouvantable; la terre se lève et se meut comme une mer en courroux; et voici qu'arrivent les lignes serrées de l'infanterie allemande, poussant devant elles lesmitrailleuses, moissonneuses d'hommes. L'heure de s'élancer à travers cet enfer a sonné. Les cœurs battent, les mains tremblent, les gorges se nouent. Alors, à cette minute suprême, la voix d'un pauvre soldat s'élève avec autorité: «Ceux qui croient en Jésus crucifié, à genoux! Que chacun se repente de ses fautes; je vais donner l'absolution.» Et tous tombent à genoux, et, levant son bras, le prêtre-soldat les absout.
—Jamais je n'oublierai cet instant, me disait le blessé qui me rapportait ce trait.
—Et vous aurez raison, lui répondis-je. Un pareil instant suffit à ennoblir toute une vie.
Une autre fois, dans une reconnaissance, un soldat de la patrouille tombe blessé. Un de ses camarades se précipite à son secours et essaie de s'en charger pour le transporter à l'ambulance.
—Ne t'occupe pas de moi, dit le blessé. Je suis perdu. Je vais seulement te demander une chose. Je suis prêtre et je te prie instamment, à la première occasion, de recevoir pour moi la communion. Je n'aurai pas le temps d'avoir la consolation de recevoir mon Dieu.
Le camarade, confus, honteux, garde le silence un instant. C'était un garçon riche, dissipé et qui depuis des années s'était tenu loin de la religion. Il dit enfin:
—Je ne me suis pas confessé depuis mon enfance, mais je ferai ce que tu me demandes. Dieu m'a touché par ce que tu viens de me dire. Dans une minute une balle me tuera peut-être moi aussi. Tu es prêtre, confesse-moi.
Il fit ainsi l'aveu de ses fautes et son camarade moribond lui donna l'absolution.
Quel tableau! On le dirait tiré deLa légende doréeet tracé sur un de cesmanuscrits du moyen âge qu'illustrait la main pieuse des moines.
Ah, défaisons-nous des préventions injustes! Ne nous flattons plus tant, nous Espagnols, d'être seuls religieux; ne critiquons pas trop le voisin. Demandons plutôt au Ciel que quand viendra pour nous le jour de la grande épreuve, nous sachions nous aussi montrer la même foi et le même courage que la France.
Et de cette guerre incroyable, de cette guerre comme on n'en a jamais vu et comme on n'en reverra jamais plus, que restera-t-il? Tous ces ruisseaux de sang féconderont-ils la terre qui les aura bus? Sècheront-ils au contraire la racine des fleurs, et notre planète ne sera-t-elle plus jamais qu'un sinistre enclos de douleur et d'épouvante?
Je ne suis ni optimiste ni pessimiste. Penser que la guerre est dans l'ordre des choses créées et qu'elle est périodiquement nécessaire pour tempérer les excès de la fécondité, c'est à mon sens un blasphème.Je n'ai jamais cru à l'utilité du mal; je n'ai jamais cru que le mal venait de Dieu. Notre liberté, qui est tout ensemble notre perfection et notre imperfection, engendre toutes les dépravations que nous observons dans le monde. Et Dieu même est impuissant contre notre liberté.
Mais s'imaginer que l'Esprit de Vérité et de Justice qui gouverne le monde va se croiser les bras et ne tirera point parti pour notre bien de nos erreurs et de notre méchanceté, c'est également blâmable.
Dans notre voyage sur terre, nous entassons sous nos pas d'infranchissables obstacles; mais une main divine les éloigne de nous. Nous semons des écueils à l'envi, mais il y a quelqu'un qui prend soin de les retirer.
La présente guerre est un mal dont il naîtra quelque bien. Ne parlons pas de races perdues, anéanties, qui n'ont fait qu'apprêter le terrain pour de nouvellesraces. Ne parlons pas non plus de vieux systèmes qui se défont pour faire place à d'autres plus parfaits.
Ne disons pas que la férocité est nécessaire à l'équilibre de l'existence et que la domination des plus forts est légitime. C'est un langage d'impie, que je ne sais pas balbutier. Pensons plutôt que l'homme n'a pas été fait pour la guerre, mais pour la paix; car il n'est pas la continuation de l'animal, mais un saut hors de lui. Nous sommes composés d'atomes brutaux; nous ne sommes pas un atome brutal. S'il arrive qu'en nous le lion rugisse et que le vautour croasse, n'en soyons pas inquiets: ils y sont comme en cage.
Les nations sont comme les individus: elles ont des accès périodiques de colère. Les physiologues ont défini la colère une courte folie. Cette folie nous laisse toujours quelque chose de mauvais dans l'organisme, trouble l'équilibre de nos humeurs,cause des dommages à la machine corporelle.
Mais ce qui se passe dans l'âme est différent. Quand nous nous rétablissons d'une de ces fièvres mortelles, nous ne manquons jamais d'éprouver quelque confusion, quelque honte. Cette honte, c'est la reconnaissance de notre être spirituel, c'est la voix d'En-haut qui nous montre notre destin. Nous courons à la cage des lions et des tigres, et nous lui donnons un second tour de clef.
C'est la même chose qui arrive aux nations européennes. Après la colère dont elles ont été prises, après cette formidable attaque de nerfs, des jours de détente et de réflexion viendront, et ces nations se sentiront profondément honteuses. Mécontentes d'elles-mêmes, elles fermeront les yeux et méditeront longuement. Une grande réforme morale se prépare. Le Droit international va faire un saut prodigieux.
Mais les villages dévastés?—Ils se repeupleront: le grincement des charrettes et le chant du paysan sonneront de nouveau dans les lieux que remplissent aujourd'hui les cris de bataille et la voix du canon.—Et ces milliers d'êtres mutilés?—Ils penseront, résignés, qu'ils ont livré leurs pieds et leurs mains au fauve pour racheter ceux de leurs frères et qu'ils ont maintenant enchaîné ce fauve pour toujours.—Et ces larmes, tout ce sang répandu?—Les larmes, c'est la rosée des âmes: il faut que nous pleurions pour croître. Quant au sang, il aura été le prix de notre rédemption.
La France a fait une cruelle expérience; mais c'est cette expérience qui la sauvera. Elle vivait dans la langueur d'un bien-être matériel sans exemple dans l'histoire. Son idéal, c'était de jouir. Une sensualité sage et réfléchie régnait dans toutes les villes et se répandait dans les campagnes. Quandcela se produit, quand nous adulons notre corps, l'âme, offensée, nous abandonne et nous nous convertissons en une statue vivante, comme celle dont parlait Condillac. Il n'y avait en cela rien de mauvais, mais seulement de la froideur. Les liens d'homme à homme s'étaient amollis; chacun se regardait le ventre: je te respecte pour que tu me respectes, et rien de plus.
Or, ces règlements de Police ne suffisent pas à l'âme. Les salles du Commissariat et de la Préfecture sont trop froides pour elle. Nous ne sommes pas nés, nous les hommes, que pour échanger des coups de chapeaux. Il a fallu cette grande catastrophe pour que les Français fissent quelques pas en arrière et corrigeassent la direction de leur marche. Quand le malheur entre dans une maison, les frères qui vivaient loin les uns des autres, se voyaient à peine, s'embrassent en pleurant. La fraternité, qui s'était fort relâchée en Francedans ces dernières années, fleurit de nouveau et exhale d'exquis parfums. Il faut signaler cet événement: c'est ce que la terrible inondation laissera de plus heureux derrière elle.
Une autre chose encore lui sera profitable: le culte de l'austérité. On commence à en voir maints témoignages. Les français n'ont jamais été des viveurs dissipés: ce sont des viveurs ordonnés. Je veux dire qu'ils se sont toujours accordé le plus de plaisirs possible, mais que ce n'était jamais sans calcul. Aujourd'hui ils renoncent résolument aux plaisirs. Vous les verrez le lendemain de la paix déployer une activité fiévreuse pour cicatriser les blessures de la guerre, pour recouvrer leur ancienne prospérité: ainsi les fourmis d'une fourmilière bouleversée.
La politique s'assainira aussi. Oui, la politique avait besoin de se refaire. On se rappelle qu'il y a deux ans, se prévalantde la haute position politique de son mari, une femme assassinait un journaliste connu. Quand on apprit que cette femme venait d'être acquittée par un jury libre, tous les hommes qui en Europe ont quelque sens moral s'écrièrent: «Il y a quelque chose de pourri!» Tous nous vîmes voltiger les corbeaux sur la chair en putréfaction. Il était temps d'arrêter la gangrène par le bistouri et le cautère, et ce sont les Allemands que la Providence chargea de l'opération. Ils se chargèrent aussi de battre la cataracte de ces partisans aveugles qui ignorent la tolérance et la justice. «Que les Barbares sont longs à venir! Que fait donc Attila?» s'écriait un jour Ernest Hello, en contemplant la corruption du second Empire. Et Attila vint en effet peu de temps après. Le voici maintenant revenu. Ce n'est plus cette fois pour châtier la luxure, mais le mensonge. Si la République Française ne faitpas honneur à sa devise «Liberté, Égalité, Fraternité», à quoi sert-elle?
Mais la Providence divine a beaucoup plus à faire en Allemagne. Le grand péché des Germains, c'est l'orgueil. Et l'orgueil est le plus grand péché de l'humanité; c'est celui qui fait vraiment de nous des bêtes.
Dans sa superbe, le roi Nabuchodonosor mangea du foin comme un bœuf. Ne tombons-nous pas tous à quatre pattes dès que la fumée nous monte à la tête?
D'où vient aux Allemands leur orgueil? Il leur vient surtout des excès de leur industrialisme. En voyant qu'ils peuvent jouer avec les atomes, les escamoter, transformer les gaz en solides et soumettre les forces naturelles à toutes sortes de services, les hommes s'enflent extraordinairement. Les Allemands, dans cet ordre de choses, avaient fait plus de progrès qu'aucun peuple; ils en furent pleinsd'eux-mêmes, et ils se mirent à considérer avec mépris ceux qui ne savaient pas faire du pain de bois et à se croire les élus de Dieu.
Mais Dieu n'a pas besoin de boulangers. Quand les mages de Pharaon eurent converti les verges en serpents, celle d'Aaron avala toutes les autres. Pour beaucoup de gens la fin et le résumé de toute la civilisation, ce sont les cornues, les alambics et les gaz inflammables. Il en est qui tremblent d'émoi, font les yeux blancs, quand on leur parle des tours de danse que les Allemands font exécuter à la matière. Je leur répondrais que même si je les voyais transformer un palais en un immense feuilleté, je n'en continuerais pas moins à admirer davantage un dialogue de Platon ou un drame de Shakespeare.
Au temps où se réunissaient à Weimar des hommes comme Gœthe, Schiller,Herder, Wieland, Kotzebue, des musiciens inspirés, des grands peintres, des architectes, des savants, des acteurs, les Allemands étaient bien plus admirables qu'aujourd'hui avec tous leurs canons et leurs zeppelins. Mais ce n'est pas une chose à dire au vulgaire: il ne se prosterne que devant les œuvres tangibles, comme si le monde moral n'avait point le pas sur le monde matériel et l'invisible sur le visible.
Le progrès qui ne consiste qu'à utiliser les forces de la nature pour notre avantage est un progrès chimérique. Si l'homme ne progresse pas moralement, au lieu de se tourner à son avantage ces forces finissent par concourir à sa perte. Et c'est précisément ce qui vient d'arriver. Quand verra-t-on la fin de cette grossière superstition de l'industrialisme? Platon, Épictète, Sophocle, Cicéron étaient des hommes fort civilisés; ils s'éclairaient pourtantà l'huile, et l'apôtre saint Paul, qui n'était pas un sauvage, ignorait le bicarbonate de soude. Le cœur de l'homme sera toujours plus intéressant que la nature. L'acteur importe plus que les coulisses ou le décor qui l'entourent.
Sa superbe en déroute, l'Allemagne redeviendra grande. Quand le vent de la fortune nous souffle dessus, quand nos affaires prospèrent, que nous vivons au milieu des commodités et que nous sommes enfoncés dans la richesse, c'est alors que nous courons le plus grand risque de perdre le bonheur. La sage Providence qui nous garde nous ouvre brusquement les yeux pour nous permettre de redresser nos pas.
Il est inutile que nos viles passions se cachent sous le manteau du patriotisme. Le patriotisme se compose d'un centième d'amour, le reste est fait d'orgueil. De même que la loi divine et humaine nousdonne le droit de défendre notre vie en tant qu'individus, de même nous avons le droit de défendre notre indépendance nationale par la force. Hors de cela, le patriotisme n'est qu'un orgueil collectif.
Ce n'est pas parce qu'ils appartiennent à une grande nation qu'un Allemand ou qu'un Russe sont plus grands, plus savants, ou plus heureux qu'un Suisse ou qu'un Hollandais. La grandeur d'un homme ne se mesure pas au terrain qu'occupent ses pieds, mais à l'horizon que son regard découvre. Un mendiant anglais est comme un mendiant espagnol, et de même un savant.
Les Allemands avaient atteint un degré inouï de prospérité industrielle et commerciale. Je ne sais si les hommes étaient plus heureux pour cela en Allemagne que dans les autres pays. Quoiqu'il en soit, au milieu de leur prospérité, le serpent tentateur leur souffla à l'oreille qu'ils devaientmanger le fruit défendu. Ce fruit, c'était la richesse et l'humiliation de leurs voisins. Ils pensèrent que les lois naturelles étaient inévitables, mais qu'on pouvait se soustraire aux morales: profonde erreur. Chassés de leur paradis (si c'en est un) ils seront demain affligés, défaits, ensanglantés. Il est vrai qu'ils ont fait bien du mal aux autres. Mais y a-t-il un homme au monde qui s'en puisse féliciter? Espérons qu'après une expérience si douloureuse ils iront de nouveau chercher leur ciel non plus à l'usine Krupp, mais où ils l'ont toujours eu: dans la modération, dans la sobriété, dans la vie tranquille de la famille, dans les bibliothèques et dans les salles de concert.
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Et quelles seront, pour l'Angleterre, les conséquences de cette guerre?
Nulles. Les dards les plus acérés s'émoussent sur la peau de l'éléphant. La Grande-Bretagne ouvrira son Grand-Livre, passera au «Doit» les hommes et les bateaux perdus, à l'«Avoir» les colonies allemandes conquises; puis elle le refermera et, le parapluie sous le bras, ira faire sa promenade.
C'est une singulière nation que l'Angleterre. J'ai lu dans mon enfance un roman de Jules Verne où l'on voit un Français obséquieux qui cherche à flatter le capitaine du bateau où il est. Ce capitaine est Anglais et le Français lui dit: «J'admire tellement l'Angleterre que, si je n'étais pas Français, c'est Anglais que je voudrais être.» Le capitaine tire une bouffée de sa pipe et lui répond tranquillement: «Eh bien, moi, si je n'étais pas Anglais, je voudrais le devenir.» Combien d'hommes en Europe pensent de même!
J'admire la littérature, la politique, lesmœurs, les jeux, l'originalité de l'Angleterre. Je lui passe même son orgueil, qui n'a rien d'agressif. Mais ce qui fait surtout que je l'admire, c'est qu'elle est la patrie des hommes libres. Comparés aux siens, les hommes des autres pays ne sont que des esclaves. Que de fois, en constatant l'arbitraire et la violence du pouvoir en Espagne, en entendant parler de l'insolence des militaires allemands, de l'intolérance des jacobins français, de la cruauté des sbires russes, que de fois me suis-je dit: «Prohibez, violentez, maltraitez: tant que l'Angleterre sera là, la liberté du monde ne sera pas près de disparaître! C'est là qu'à la dernière extrémité, nous qui ne sommes pas nés serviles, nous irons chercher un refuge!»
On critique l'orgueil britannique. Et pourtant, partout où il y a quelque chose d'admirable on rencontre un Anglais. Leur orgueil signifie confiance en soi-même,et cela n'est pas pour inspirer de l'aversion mais du respect. Quand éclata cette guerre, l'Europe croyait unanimement que les immenses et lointaines colonies anglaises se lèveraient et secoueraient le joug de leur domination. Les Allemands y comptaient beaucoup aussi. C'est le contraire qui arriva. Les colonies se sentirent blessées dans la métropole comme dans leur propre cœur et s'apprêtèrent à porter secours à la mère-patrie.
On n'a pas assez médité ce fait, qui est unique dans l'histoire. Combien il faut avoir été bon et généreux pour que ceux qui se trouvent dans notre dépendance ne profitent pas des circonstances pour rompre soudain avec nous! Il est possible que des actes de cruauté aient été commis autrefois. Ils n'étaient d'ailleurs ni aussi nombreux ni aussi grands que ceux qu'on reproche aux autres nations. Et puis, à quoi bon parler de ce qui a disparu dansl'abîme des temps? L'histoire du genre humain n'est que l'histoire de la bête humaine. Oublions les morsures que nous nous sommes faites les uns les autres.
Durant leur guerre avec les Boërs de l'Afrique méridionale, les Anglais durent à l'habileté et au courage de ces guerriers improvisés des revers douloureux. Un de ceux qui leur firent le plus de mal est, comme on le sait, le général Dewett. Or, un jour, le portrait de ce chef héroïque parut tout à coup sur l'écran d'un cinématographe à Londres: la salle entière applaudit à l'image du grand ennemi. Je me demande ce qui se serait produit dans la même occurrence en quelque autre pays de l'Europe. Oh, grand et noble peuple anglais, ne crains pas pour ton immense empire! Les anges soutiennent de leurs ailes les puissances qui sont justes!
Du contact intime de la France et de l'Angleterre, pays libres, la Russie sortiraimprégnée de l'esprit de liberté. Chose inouïe, on y voit déjà un despote libérer son peuple. «Vous autres philosophes, disait Catherine II à Diderot qui la poussait à faire des réformes, vous écrivez sur du papier et le papier supporte très bien le frottement de la plume; mais nous, les rois, c'est sur la peau humaine que nous travaillons: elle est beaucoup plus sensible.» Le bon tsar Nicolas a une belle occasion d'éprouver la sentence de son aïeule. Il existe dans son vaste empire un parti réactionnaire qui crie comme nos «chisperos» du siècle dernier: «Vivent les chaînes!» et qui a paralysé sa généreuse initiative. En face de ce parti s'en dresse un autre, intransigeant, féroce et qui prétend faire table rase de la tradition. Avec un diable si déchaîné, il est bien difficile de sortir de l'enfer.
L'Italie gagnera Trieste. L'ombre de Sylvio Pellico, qui erre et gémit encore àtravers l'Italie irrédente, pourra se reposer en paix dans son sépulcre. La Belgique aura bientôt étanché le sang de ses blessures. La Turquie livrera aux chrétiens le tombeau du Christ. Les États balkaniques continueront de se tirer par les cheveux en sourdine jusqu'à ce que l'Europe, comme un maître rigoureux, portant un doigt à ses lèvres et montrant sa férule, leur impose la paix.
Le désarmement s'ensuivra-t-il? Oui, j'espère que le désarmement s'ensuivra. La maladie a produit une crise: le malade en mourra, ou il sera sauvé. Redescendons dans les gouffres de l'animalité ou élevons-nous au-dessus des nuages.
«L'animal prend son point d'appui sur la plante, dit M. Henri Bergson, l'homme chevauche sur l'animalité, et l'humanité entière, dans l'espace et dans le temps, est une immense armée qui galope à côté de chacun de nous, en avant et en arrièrede nous, dans une charge entraînante capable de culbuter toutes les résistances et de franchir bien des obstacles, même peut-être la mort.»
L'obstacle que l'humanité vient de rencontrer est le plus haut sur lequel elle soit tombée dans sa longue carrière. Le tremplin est devant. Si elle recule, nous continuerons de chevaucher, non pas devant, mais à côté même de l'animal. Comme dans le fond de l'océan, c'est la loi du plus fort qui continuera de s'appliquer. L'état de guerre se poursuivra sur notre planète, la haine établira définitivement son empire sur les cœurs; la bête rugira de nouveau par la bouche des canons. Si l'humanité saute, elle tombera sur le doux sein de la loi du Christ, elle acquerra pour toujours conscience de soi-même et poursuivra glorieusement son chemin vers les hauts destins que la Providence lui a réservés.
4254.—Imprimerie spéciale de la librairie BLOUDet GAY.