En même temps, d’un mouvement aussi vif que celui de son mari, elle ôtait son voile sibyllin, et, tournée en pleine lumière, offrait son ravissant minois au jugement du jour et des hommes.
Mais le seul spectateur qui pût donner son avis, réellement frappé de stupeur, reprenait en écho, indifférent à ce qu’il voyait:
—Rouges aujourd’hui?... C’est de moi que vous voulez parler?... C’est pour mes cheveux que vous dites ça?...
Un des inimitables gestes d’Anne avait riposté clairement:
—Dame! si vous en doutez!...
Mais le jeune homme, tout à la méditation ahurie et consciencieuse de ce qui lui arrivait là, continuait sans rien voir:
—Mais pourquoi «rouges aujourd’hui»?... Je les ai toujours eus comme ça!...
—Et pensez-vous que moi, je les aie toujours «vus» comme ça?...
—Comment serait-ce possible autrement?...
—Quand on a pris ses précautions!...
—Anne, vous ne voulez pas dire, je pense, qu’il y ait eu là une supercherie de ma part?...
—Si vous appelez «supercherie» une teinture dans un petit pot, non, je ne dis pas cela!
—Qu’est-ce que vous voulez dire alors?
—Ce que je veux dire!—cria-t-elle, au comble de l’exaspération;—je veux dire qu’on m’a présenté, il y a un mois, un monsieur fait d’une façon, dont les cheveux étaient châtains, et la moustache brun doré; que, pendant quatre semaines, il est venu dîner chaque soir, et me faire sa cour après, toujours semblable à ce qu’il était le premier jour; et que le matin de mon mariage,—le matin, entendez-vous!—j’en ai vu arriver un autre, qui était le même pourtant... enfin, vous, comme vous voilà! et dont l’entrée m’a atterrée!... Des cheveux roux! tout ce que je déteste, et la mairie deux heures après!... Et ça changeait votre regard, vos yeux, votre sourire: tout!... Vos dents ne brillaient plus!... Elles avaient l’air de mordre, avant... maintenant, c’étaient des dents tranquilles!
Elle se montait en parlant, devenait dure au récit de son étrange déception, tandis que Michel, humble et désolé sous la constatation de cette disgrâce évidente, baissait la tête sans rien dire...
—Mais, comment n’avais-je rien vu?... Avais-je été aveugle un mois, ou si j’étais folle tout à coup?... L’idée me vint presque, un moment, d’aller vous le demander, à vous... Puis, dès que je fus rentrée dans ma chambre, Madeleine m’expliqua tout d’un mot. Comme je tombais dans ses bras, elle s’écria: «Nous ne l’avions vu qu’aux lumières!... C’est le coup de ton manteau beige!...»
Malgré son douloureux hébétement, Michel répéta comme une question:
—Le coup de votre manteau beige?...
—Un manteau que je portais cet été, qui avait fait beaucoup parler, et perdre bien des paris!...
Et développant, elle ajouta, avec aisance:
—Jaunasse le jour, d’un vilain jaune; terne, poudreux, sans éclat; quand venait le soleil couchant, il s’éclairait par degrés. On aurait dit que le jour entrait en lui en s’en allant... Il devenait rose, puis rouge brun; puis restait, quand on allumait, à ce brun-là, chaud et brillant... Vous n’avez rien vu de plus drôle!...
Un court silence, un peu gêné, avait suivi cetapologue, puis la jeune femme, qui s’énervait, reprit encore plus vite:
—C’était ça, évidemment! Mais qu’est-ce que j’allais faire, moi?... Il me fallait, en deux heures, me redécider, comme si tout recommençait!... «Réfléchis, tu peux refuser! m’avait tout de suite dit Madeleine... Il est encore temps de dire non!...»
Du fond de son cœur, férocement, Michel envoyait à la bienveillante médiatrice les malédictions les plus sinistres qu’inventait son esprit agité.
—Mais vous voyez le tapage!... Ce qu’on dirait à la maison!... Et puis vous... et puis moi aussi!... Quand je fermais les yeux, un moment, ou quand je restais la tête enfoncée dans un coussin, je vous revoyais comme avant!... «Tu ne le regarderas que le soir», disait Madeleine, toujours prompte à se décider... Ou bien: «Il sera chauve très jeune!...» Ou: «Tu t’habitueras peut-être?...» Nous discutions encore quand l’heure de la mairie est venue... Il fallait bien aller là-bas; il fallait bien répondre,surtout... J’ai serré les yeux bien fort, et j’ai dit «oui» pendant ce temps-là!
** *
—Ai-je donc si peu su vous inspirer de vraie tendresse?...
Il avait murmuré cela si mélancoliquement, le pauvre Michel, sans bouger, rompant un nouveau silence encore plus lourd que les autres! Un petit frisson désagréable avait crispé le cœur d’Anne. Puis, tout de suite, le sentiment de ses griefs lui était revenu à l’esprit, et, avec un dédain immense:
—Qu’est-ce que la tendresse peut faire là? Êtes-vous bien sûr, vous qui parlez—ceci répondait à un geste de Michel qui essayait de protester contre cette apostrophe audacieuse—êtes-vous bien sûr que vous auriez beaucoup aimé, un jour, en arrivant, trouver mon nez autrement fait que vous ne l’aviez quitté la veille?... ou de travers?... ou retroussé?... ou tout courbé?...
Avec la plus déplorable dextérité, elle opérait, du bout de son doigt, à mesure qu’elle les énumérait, chacun de ces changements improbables: tordant, retroussant, courbant,—toujours avec son air de sérieux courroucé, et pour la seconde fois, en cette heure critique, Michel avait failli sourire.
Mais avant qu’elle eût soupçonné cette irrévérence, il était déjà auprès d’elle, protestant de son amour le plus fidèle pour tous les traits de cette mignonne figure, quelque dommage qu’il pût leur advenir, et s’efforçant de secouer sa stupeur pour plaider son étrange cause.
Du fait positif qui lui était reproché, rien, hélas! qu’il pût nier ni atténuer; mais comment cette lamentable surprise avait pu se produire, Anne le savait aussi bien que lui... Son récit même de tout à l’heure en faisait foi: la volonté de Michel était innocente dans ce malheur.
C’était la fatalité de ses heures de service, du train qu’il prenait là-bas, pour venir la retrouver, et qui l’amenait toujours à la nuit, sans qu’il eût même remarqué la persistance de la chose... Leur première rencontre; leur présentation au théâtre...Tout un concours de circonstances, vraiment rare et fâcheux; mais ce n’était bien que cela.
Était-il possible, même, qu’Anne eût soupçonné autre chose?... Ça, du moins, elle ne le croyait plus?...
Et il continuait, malgré l’immobilité parfaite de la jeune femme; ardent à se disculper de toute intention perfide, et ne s’avisant pas que ce n’était nullement d’avoir raison qu’il s’agissait alors, mais bien de considérer sa mésaventure comme le plus détestable forfait, et de s’excuser en conséquence.
Aussi quand, laissant le passé, dont les événements lui paraissaient jugés et définitifs, il osa revenir au présent et demander avec une tendre gaieté, bien timide sous sa forme plaisante, lequel des multiples conseils de Madeleine elle comptait suivre pour s’habituer au nouvel aspect de son mari, reçut-il cette réponse d’un ton à glacer le feu:
—Le regarder le moins possible!...
Plan sévère, suivi rigoureusement depuis Paris, et que la jeune femme allait reprendre, évidemment, son voile et son petit chapeau déjà ressaisis d’une main ferme.
Que le hasard eût contribué pour une bonne part à son malheur, Anne, au fond d’elle-même, en convenait, sans doute; mais, où il y avait une victime, il lui fallait un coupable, et, personne ne pouvant lui refuser le premier titre, Michel avait forcément l’autre... Elle jugeait son enjouement cynique, et l’indignation qu’elle éprouvait déjà s’en trouvait redoublée!
Qu’avait-elle espéré, qu’avait-elle attendu? elle n’aurait pu le dire au juste: une explosion de désespoir... des regrets... des excuses... l’assurance qu’elle avait mal vu, que c’était un méchant songe, et que la surprise inverse allait se produire. Un miracle.
Des folies, évidemment!...
—Et quand il fera noir, noir... A la jolie heure du soir où vous retrouverez votre ami?...
—Non! laissez-moi!... Il ferait nuit que je ne pourrais pas davantage, parce que j’y penserai tout le temps... Je croirais les voir flamboyer!...
«Flamboyer!...» L’épée de l’archange, alors,—fermant le Paradis perdu,—qu’il portait sur lui-même et qui lui défendrait toutes les félicités promises!...
Et il se voyait ravageant même la douce nuit de cette lueur funeste. Gêné, horripilé, avec la sensation, au-dessus de son front, d’une forêt dont les racines se multipliaient et le brûlaient vif, raidissant tous ses gestes et le rendant gauche jusqu’à l’extrémité de ses doigts:
—Et... vous me trouvez vraiment laid?...
—Je vous trouve... comme vous êtes!...
Une horrible vexation, qu’il dissimulait de son mieux, lui avait arraché cette question suprême. Après la réponse, qui sonna durement, le silence régna de nouveau,—Anne rentrée dans son voile et sa songerie, Michel tourné vers la campagne, qu’il regardait furieusement.
** *
L’imprévu et la singularité de sa disgrâce avaient occupé le jeune homme tout d’abord, enmême temps que les élancements inavoués, mais douloureux, de l’amour-propre l’entretenaient en ébullition. Mais voici qu’une mélancolie affreuse l’envahissait, l’emportait à l’excès contraire du doute, à l’horreur de lui-même.
Il n’y avait jamais songé; mais, s’il était ridicule vraiment!... Combien cette jeune femme n’allait-elle pas en souffrir?... Pour retrouver sur sa tête ces mèches brunies que les jeux de la lumière lui avaient prêtées pendant un mois, il eût donné, sans marchander, tout ce que valait son être moral. L’idée d’une répulsion physique le troublait jusqu’à la douleur. Que répondre et que faire à cela? C’est chose qui ne se discute pas...
Désormais le moindre geste arrêterait et couperait l’élan le plus sincère. Il aurait peur de ses regards!... Et que de tendresses il avait au fond du cœur, jalousement gardées pour elle,—pour lui être dites enfin, dans cette première heure de solitude, comme il voulait pouvoir les dire!...
Machinalement, il suivait l’idée que la fantaisie d’Anne avait éveillée tout à l’heure, et, pour sefigurer ce qu’elle pouvait bien ressentir à cette heure, il la regardait, se représentant ce qu’elle serait avec tous les changements dont est susceptible un corps humain: et ce n’était jamais, quoi qu’il fît, que prétexte à la trouver plus charmante.
Ces yeux étincelants, cette bouche fraîche, la courbe de cette taille exquise, la grâce molle de son abandon sur les coussins, la pose lassée, et câline en dépit d’elle-même, de sa petite tête fatiguée,—quoi! tout cela était à lui, et le plus sot des contretemps viendrait arrêter son amour!...
«Une heure de causerie, avait demandé jadis Gringoire, et je ferai oublier ma laideur à cette jolie fille que voilà...»
Et la poésie avait obtenu le miracle; et l’amour serait moins puissant!
—Une heure à moi celle que j’aime, et j’obtiendrai plus que l’oubli! se répétait maintenant Michel.
Et, dans ce train qui les emportait comme un dragon de contes de fées, abolissant pour eux le temps, les gens, les choses, il l’avait là, près de lui,et c’était de récriminations et de regrets qu’ils s’occupaient tous les deux!
Il ne voulait rien de l’avenir, rien que l’habitude fît pour lui: il fallait qu’Anne l’aimât tout de suite, tel qu’il était, comme on avait aimé Gringoire, ou bien tout son bonheur en resterait empoisonné...
** *
La nuit venait tout à coup; et, avec elle, cette impression de froid matériel et d’isolement mélancolique particulière au voyage.
Cette fuite éperdue, à travers ces choses stables qu’on entrevoit une seconde, et qu’on sent, la seconde d’après, irrémédiablement éloignées, cette machine hurlante qui vous tire, dans la paix de la campagne endormie, tout ce contraste violent provoque, ne fût-ce qu’une minute, la nostalgie intense, ou la pensée très vive, au moins, du «chez soi».
Nulle part la lampe aperçue derrière un rideau ne donne avec cette force la sensation du bien-être et du recueillement; et la douceur du foyerse prouverait assez par l’émotion de ceux qui passent devant cette petite lueur immobile.
A l’excès d’une fatigue aussi près, chez elle, de se traduire en larmes qu’en sourires, et qui le laissait, lui, à la merci du moindre choc achevant son trouble en attendrissement, tout cela s’ajoutait; et soudain Michel s’était levé, il était venu auprès d’Anne.
Il y a vingt manières de mettre un châle à une femme. On le lui pose; on le lui drape; on l’en enveloppe, chaque pli formé si doucement que cela vaut une caresse.
Sans remuer, Anne s’était laissé entourer du plaid que son mari lui apportait; et lui, aussitôt sa tâche finie, avait commencé à parler...
Se savoir aimée peut être un sentiment d’une douceur profonde; mais l’entendre dire, avec la joie des mêmes paroles cent fois répétées, qu’on n’oserait pas redemander et qu’on trouve délicieux d’entendre indéfiniment, c’est le raffinement du bonheur;—à la millième heure de tendresse, aussi bien qu’à la première. Les hommes l’oublientparfois; ils ont bien tort: «Puisque ça est, et qu’elle le sait!...» S’ils savaient, eux, le charme des mots!...
Sans penser à rien d’autre qu’à se faire écouter et croire, Michel en usait, de ce charme infaillible, et Anne, sans songer à se raidir, cédant à son instinct, se laissait pénétrer par cette douceur.
Sons, paroles, images évoquées, chaleur de la voix, autant de puissances distinctes, qui la frappaient différemment, et peu à peu l’ébranlaient toute.
Dehors la nuit était complète. Il n’y avait même plus aux fenêtres ces clartés mélancoliques qu’on envie, et l’idée revenait, très douce, de cet absolu qu’on emporte avec soi quand on aime et qu’on se tient;—et toute la fuite de ce grand train et la vitesse de la vapeur semblaient maintenant une magie au service de leur bonheur.
** *
A genoux, devant la banquette où Anne dormait dans son grand châle, Michel attendait son réveil. Un peu ému, un peu tremblant, avec une petite angoisse qui lui serrait la gorge, mais placé bravement en plein jour!...
Quand elle ouvrit les yeux, elle sourit d’abord, à tout hasard, sans rien voir. Puis, sous la gravité persistante du regard qui l’observait, elle se souvint de la veille, et une rougeur de confusion gagna jusqu’à son front.
Un instant, elle tâcha de soutenir, sans rien répondre, ce regard droit, qui l’interrogeait; puis un de ses mouvements imprévus la mit tout à coup sur pied, et, toujours silencieuse, elle prit une feuille au buvard de voyage oublié la veille, pendant que Michel, stupéfait, la contemplait, les yeux énormes...
Est-ce que tout allait recommencer?
En une seconde, au crayon, elle avait griffonné deux lignes, et, pliant son papier en quatre, elle vint gravement le lui remettre:
—Il faut faire partir ça tout de suite!...
Le billet laconique disait proprement ceci:
«Tu t’étais trompée, Madeleine, et je te l’avais bien dit, moi, Michel est blond!»
Puis, comme il n’en finissait pas de lire et demeurait là, immobile, hochant la tête et souriant, elle lui enleva la feuille, et, la retournant, griffonna de l’autre côté, encore plus vite, un second billet, encore plus court:
«Ma petite Madeleine, je l’adore!»
ON discutait sur le bonheur et la souffrance. Leur inégalité chez tous les êtres. Leurs manifestations apparentes. Leurs orages cachés, bien autrement violents souvent; et chacun, comme il arrive dès qu’on agite les choses de sentiment, s’émouvait de sa propre cause; de pensées, de souvenirs personnels qui lui revenaient en foule, qu’il ne voulait ou ne pouvait dire, et qui eussent été, lui semblait-il, l’argument le plus décisif.
Les femmes surtout étaient vibrantes.
Ce monde des émotions sentimentales ou passionnées, qui est très spécialement le leur, remué à plusieurs, avec tout l’abandon qui se peut, provoquait des demi-confidences, des jugements, des affirmations, des opinions, depuis longtemps souhaitées d’entendre; répondant sans qu’on le sût à quelque doute secret, et apportant, sans autreraison que de toucher un point sensible, blessure ou satisfaction.
Certains, par le regard échangé en parlant, soulignaient la phrase dite pour tous, qui devenait personnelle. D’autres, en les surprenant, concluaient.
C’étaient les êtres, tels qu’ils se laissent voir dans le monde. Demi-sincères, demi-confiants. Encore cachés. Sans fausseté chez les meilleurs, mais déformés, contraints, par l’éternelle obligation des usages et des préjugés, par la pudeur des sentiments. Employant les mêmes mots, discutant des mêmes choses et gardant entre eux cette prodigieuse différence qui existe entre les individus et fait que, le même acte, la même parole, le même geste, n’ont jamais pour personne la même signification. Impulsifs au demeurant, dans l’animation commune de cet instant, avec un courant de sympathie suffisant pour s’attendrir et s’indigner aux mêmes instants, quittes à se reprendre ou se déjuger aussitôt qu’ils seraient seuls.
Sur un point, cependant, il y avait eu concordance absolue de protestations.
Quelqu’un, dans le but optimiste de prouver tout très bien sur terre, avait tenté de démontrer qu’il n’y avait pas, tant que cela, injustices ou privilèges, mais seulement différence de forme.
Heur et malheur. Pour chacun les quantités étaient égales, mais variablement présentées. «Successives ou très tassées.»
Et comme l’individu en question—un heureux à la façon successive évidemment, un peu tous les jours—développait son système, on s’était mis à le huer.
—Oui, oui, disait une femme. La formule pour déshérités ou pour gens trop éprouvés. Je connais. J’ai entendu.
«Les minutes qui comptent double.» «L’intensité de sensations.» «Tout le bonheur d’une vie, résumé en entier, dans les vibrations d’une seconde...»
On espère qu’ils le croiront, que ça compensera les écarts.
Grande fiole, suffisante pour donner à boire toute la vie, ou petit flacon minuscule. Même chose toujours. Extrait simple ou triple essence.
Et comme on riait cette fois:
—Pourtant la souffrance, madame,—interrompit un homme âgé, assis volontairement isolé, et qui avait peu dit jusque-là,—vous ne croyez pas qu’elle ait parfois des heures tellement excessives, que la mesure du temps soit en réalité dépassée? De l’attente, de l’angoisse, des remords. Surexcités, exacerbés, contenus en des jours limités. Vous ne pensez pas que ça puisse devenir d’une horreur, à égaler d’autres faits, ayant rempli des années...
—Et à les expier et les absoudre peut-être?
—Alors, docteur, dites votre histoire.
—Pourquoi mon histoire, madame? Je ne peux pas à moi seul raisonner sagacement, sans tirer ça d’une histoire?...
—Parce que, quand vous prenez ce ton-là, que vous gardez les yeux baissés et que vos mains restent immobiles, vous dites peut-être des chosesque vous avez pensées tout seul; mais vous songez certainement à la personne connue qui vous les a fait trouver un jour...
Et comme le docteur souriait, amusé de la remarque, en regardant ses mains inactives, toutes les femmes présentes avaient insisté à la fois.
—Ça ne se rend pas, murmurait-il. Il faudrait, pour bien me comprendre, que vous tiriez de vos propres cœurs toute l’émotion et l’angoisse de la chose que je veux vous dire... Que je parle et que vous sentiez.
Jamais, assurément, milieu n’y était préparé davantage, et, s’en étant rendu compte d’un regard, sans protester davantage, il commença pensivement:
—C’était dans une grande ville de l’Est, un ménage de fonctionnaire.
L’homme très tenu; la femme exquise. La fille, presque jeune fille déjà, pensionnaire dans un couvent, où son éducation s’achevait.
Très gâtée, fort désœuvrée, séduisante, je l’ai dit, la femme avait une liaison. Et ceci, non pointdiscrètement, prudemment, avec le mystère et les précautions que la peur de son mari ou la pensée de sa fille auraient pu lui conseiller. Follement, sans retenue, au su de la moitié de la ville qui le racontait à l’autre, avec le scandale et l’éclat de surprises, de rencontres, de portes qui se fermaient devant elle, en dépit de sa situation. Affolée de sa passion, au point de la risquer cent fois dans des équipées où elle s’exposait à perdre d’un seul coup: elle, son mari et son ami, avec l’audace, l’envolée, le front, la bravoure si l’on veut, d’une femme duXVIIIᵉ siècle.
Épris, autant qu’homme puisse être, le mari ignorait tout, sincèrement, maintenu dans cet état miraculeux par l’affection qu’il inspirait et la nature de ses fonctions.
Il advint un jour, pourtant, que d’autres s’émurent pour lui, résolus à faire finir cette situation déplorable.
Et la ville apprit un matin que le substitut trop aimé s’en allait sans avancement, et que le préfet, désigné pour un nouveau poste dans le Midi, seréjouissait de se retrouver si voisin de sa propriété, qu’il pourrait presque l’habiter.
Un mois ne s’était pas écoulé que, repris effectivement au charme du chez soi, à la douceur du tête-à-tête, il envoyait sa démission, et qu’ils se revoyaient là, seuls, lui et sa femme, comme au lendemain de leur mariage.
Lui, plus mûr; aussi aimant, dans la plénitude mélancolique de ce tournant de la vie, où on tient intactes encore toutes les facultés du bonheur; mais en sentant que désormais chaque jour vous en enlèvera une grâce, une force ou une joie.
Elle, atterrée et farouche, demeurée sous le coup de cet écroulement subit; n’ayant pas achevé de pénétrer, s’il était fortuit ou médité.
Devant ces deux déplacements simultanés, elle n’avait pas pu douter de ce qui était visé chez elle et chez son ami. Mais quelle était la volonté qui avait agi ce jour-là?
Pas celle de son mari, certainement. Il eût fallu pour cela qu’il eût quelques soupçons, et unhomme d’esprit troublé ne se montrerait pas auprès d’elle l’amoureux obstiné qu’il restait.
Le brusque envoi de sa démission réveilla ses doutes un instant.
Que signifiait ce parti extrême? Il savait? Il l’enfermait?
Puis, quand elle comprit le simple et tendre mobile qui le faisait agir de la sorte, estimant tout le reste si peu, à côté de son bonheur intime, qu’il n’y voulait plus rien sacrifier, maintenant qu’il avait rempli sa vie, suffisamment, lui semblait-il; oubliant toute inquiétude, toute modération surtout; une fureur insensée la souleva contre lui.
Quoi! d’un caprice, d’un trait de plume, il la rayait ainsi du nombre des gens qui vont, qui viennent, qui voyagent, qui s’amusent, qui se retrouvent.
Il lui faudrait à présent, pour le moindre déplacement, trouver un prétexte, une raison.
Il n’y avait plus à compter sur un de ces impersonnels décrets, signé par un lointain ministre,inspiré, cette fois encore, mais par une influence meilleure, qui rétablirait dans un temps ce que le premier avait défait.
C’était la séparation, sans limites, sans espoir, pour un avenir d’idylle bourgeoise, où la rage la saisissait à l’idée de jouer son rôle.
Comment osait-on ainsi disposer de sa vie à elle?
Sa colère l’égarait si loin, qu’elle oubliait sincèrement que sa vie «à elle» c’était ça: son mari, sa fille, ce château délicieux, où lui cherchait déjà joyeusement les embellissements à faire. Qu’on ne disposait de rien du tout en l’y laissant, apparemment heureuse et estimée. Qu’elle avait risqué bien plus grave.
Sans frein, sans patience, prête aux coups de tête les plus fous, elle préparait, dix fois dans le jour, un départ qu’elle eût exécuté sur-le-champ, sans balancer, n’était la volonté de son ami, maintenue en sagesse seulement par les lettres impérieuses qu’elle recevait de lui. Si exaspérée parfois, dans sa fureur impuissante, qu’elle courait jusqu’à son mari, mourant de désir de lui crier:
—Vous! Vous vous retirez ici pour vivre doucement avec moi!... Mais vous ne savez donc pas... Mais vous ne voyez donc rien!...
Enragée de lui faire du mal, de troubler sa joie quiète, dont elle jugeait la paix stupide. Méchante, acerbe, ironique.
On peut croire ce que furent les premières semaines de cette existence renouvelée que le pauvre mari avait cru bâtir avec des éléments de paradis!...
Il mit bien successivement l’humeur mauvaise de sa femme sur le compte du temps, du climat, de sa vie mondaine arrêtée, de tout ce que ses nerfs changeants avaient donné jadis à son caractère de mobilité, de grâce, de mélancolie et d’imprévu séduisant, quand elle était toute jeune femme. Puis il rappela sa fille, espérant dans une diversion.
Ils souffrirent deux au lieu d’un, la seule modification apportée par la mère, lors de la venue dela fillette, n’ayant été qu’un redoublement de ses besoins de solitude, devenus presque farouches.
Or, un soir qu’elle avait ainsi cherché très tard et très loin la paix dans les choses, ou peut-être simplement le droit de suivre en liberté sa mauvaise hantise, elle fut prise d’un malaise extrême.
Des vertiges, des frissons, une fièvre affreuse. Non plus cette fièvre morale, réelle, déjà cependant qui lui battait aux tempes depuis des semaines. La vraie fièvre, qui chemine seule, qui brûle, accable, anéantit; que nulle détente d’esprit ne saurait plus arrêter, qui ne se dissimule pas, surtout.
Elle l’essaya, bien vainement.
Une heure après son retour, elle était couchée dans son lit, son mari assis auprès d’elle, sa fille debout à son chevet.
Dans la nuit, de vives douleurs se déclarèrent au côté. Le lendemain, elle était fort mal. La congestion du second poumon paraissait presque inévitable, et le médecin gardait peu d’espoir,malgré la promptitude et l’énergie des remèdes appliqués.
—Mais elle était jeune, et si forte!
Il avait dit au mari toute la gravité de l’état, et puis cette pauvre phrase d’espoir, qu’on ajoute après, pour finir, tant par pitié que dans l’ignorance sincère de ce que la nature fera. Et le malheureux homme avait commencé cette cruelle faction de garde-malade, faite d’angoisses et de mensonges, de ruses, d’attente et d’épouvante. Ce guet terrible, la bonne humeur sur le visage et le désespoir dans le cœur, de tels symptômes redoutés, dont on vous a dit le danger, qu’on ose à peine surveiller pour ne pas troubler le malade, dont on s’informe en souriant, sans insister, alors que la réponse attendue est vie ou mort.
Adorablement, la fillette le soutenait, plus forte de son ignorance laissée, du jeune espoir de ses quinze ans, tendre, discrète, avec une compréhension instinctive de la minute où chaque chose plaisait à sa mère ou la lassait. Légère sur ses pieds menus, adroite à manier sur la table, sans rienheurter, la profusion de tasses et de fioles si vite accumulées près des malades. Humble et ardente, touchante aux larmes dans cette passion si peu explicable qu’ont certains enfants mal aimés près de leur mère, même mauvaise.
Pour la patiente personnellement, son état d’âme, moins aisé à définir, s’était modifié assez fréquemment depuis qu’elle s’était étendue là, pour l’avoir menée fort loin de l’humeur où elle s’y était mise.
Son esprit, resté très lucide, avait subi la maladie, d’abord avec la révolte qui marquait désormais presque chaque heure de sa vie.
Cette inertie physique qui la remettait, plus que jamais, aux mains de ceux qui l’entouraient, lui avait semblé insupportable, comme une brutalité humaine que quelqu’un aurait eue contre elle, et elle l’avait manifesté par un repliement taciturne que n’entamait nulle prévenance.
Après quoi, l’autre sentiment que produit parfois l’anéantissement du corps, lui était revenu ensuite.
Dans des crises morales intenses, être jeté violemment hors de la lutte et de l’action, même sans que rien soit terminé, semble quelquefois un bienfait.
Plus de décisions à prendre. Plus de coups nouveaux à attendre; rien qu’à souffrir passivement d’un mal que, cette fois, chacun, ému de pitié et d’intérêt, fait tout ce qu’il peut pour soulager.
Et elle s’était reposée, réellement, appréciant ce temps.
Puis, si bien qu’elle y fût faite, ces deux affections troublées qui veillaient près d’elle en tremblant, l’émouvaient parfois d’un remords.
Elle y parait avec un sourire, des grâces délicieuses et reconnaissantes, disparues depuis si longtemps; et rendues par sa faiblesse, si tristement alanguies, que son mari, le cœur brisé, redemandait au sort, en pleurant, les brusqueries de naguère.
Pas un instant elle ne douta de sa guérison d’abord.
Non qu’elle la souhaitât avidement. Il y avait eu déjà trop d’extrêmes atteints par elle, pour que l’idée du dernier de tous la bouleversât complètement. Mais elle n’y avait pas songé.
Il fallut le hasard cruel d’une porte mal fermée, derrière laquelle son mari et le docteur échangeaient hâtivement les mots sincères qu’on se dit, après la malade quittée, en même temps que tombe l’expression confiante des figures composées, pour qu’elle apprît tout en une seconde.
«La marche se ralentit... Elle peut durer cinq ou six jours... Je n’ai plus rien à essayer; mais elle finira sans souffrances. Nous l’endormirons de piqûres.»
Les pas et les voix éloignés, sa fille revenue en même temps, de la chambre voisine, où elle demeurait, le cœur battant, pendant la durée des visites, la pauvre femme s’était mise à réfléchir.
Le visage tourné vers le mur, feignant un sommeil bien absent, elle repassait les mots surpris.
C’était net et précis comme la sentence d’untribunal, et sans même qu’on lui laissât, comme on fait pour les condamnés ordinaires, le leurre d’une grâce possible.
Elle aurait pu, de sa jeunesse, des miracles de la nature, tirer un espoir analogue. Mais aux mots irrévocables, entrés dans son esprit, il répondait, dans son être physique, une telle fatigue, de si vives douleurs; une sorte d’abandon surtout, de désagrément matériel, commencé déjà, lui semblait-il, par la défaillance de sa volonté, que l’accord entre ces symptômes et les paroles de mort, lui parut irrécusable.
«Cinq jours, avait dit cet homme, six peut-être»; et tout ce qui était réel ou imaginable finirait pour elle. L’inconnu commencerait.
Chez cette créature troublée, ce qui dominait, je l’ai dit, n’était pas cette naturelle horreur de la mort, pas même le regret de ne plus vivre, si l’on peut distinguer ces deux angoisses. Plutôt l’étouffement et l’épouvante de toutes ces choses contraires à sa volonté, qui la meurtrissaient depuis quelque temps, et allaient l’étreindre définitivement.
Avec une âpre douleur, sa pensée fuyait vers l’ami absent. Elle mourrait donc sans le revoir. Elle ne le verrait «plus» surtout—plus jamais—dans la réalité de ce mot implacable.
Elle songeait aux joies disparues. A ces dernières semaines aussi, à ce qu’elle y avait subi. Et l’excès même de sa passion, restant sincère jusqu’au bout, la séparation totale, irrémédiable, lui semblait préférable à l’autre, ne voyant, dans la fin de tout, que son apaisement à elle, sans y rien considérer d’autre.
Un léger mouvement de son lit lui fit entr’ouvrir les paupières, sans modifier son attitude.
C’était la main de sa fille, qui avait touché le pied du lit, si doucement qu’elle s’y fût prise en écartant les rideaux.
Ses grands yeux, baignés de tendresse, fixaient la malade tristement avec une expression mélangée de l’effroi de l’enfant et de la compréhension de la jeune fille.
Puis, en face de ce grand repos, qu’elle se figurait réel, une détente modifia ses traits, illuminantsa jeune figure comme un éclair de soleil, et, appelant son père d’un signe, un doigt en travers de ses lèvres, elle releva encore le rideau.
Mal remis de cet instant d’abandon, où il se donnait le droit d’être vrai, pendant qu’il reconduisait le docteur; lui, refusait, montrant ses traits bouleversés. Mais l’insistance de l’enfant, la confiance de son sourire, ce qu’elle semblait lui promettre, finirent par l’attirer. Il obéit à son geste, et, un genou sur une chaise basse, se mit à regarder avec elle, la tête contre son épaule.
Tout autres que ceux de sa fille: chauds d’amour et de souvenirs, les yeux de l’homme enveloppaient le corps étendu devant lui; rêvant follement que tout fut un songe: le mal, le danger; se rappelant d’autres sommeils, suivis par lui ainsi, songeant à ce que de prochains pourraient être encore... Jusqu’à ce que la réalité présente lui traversa le cœur d’une douleur, tirant sa figure de nouveau, dans son expression de désespoir, et le fit se lever pour s’éloigner.
Mais l’enfant, qui le surveillait, resserrait sonbras sous le sien, lui murmurait des mots confiants, le leurrait du calme menteur de la douce respiration, si égale sous le drap, de ces mains paisibles, étendues; et obtenait qu’il restât.
Il écoutait, vite convaincu; retombait sur sa chaise, et ses yeux reprenaient leur direction, leur ardeur, leurs pensées.
Si accoutumée qu’elle fût à pareille atmosphère d’amour, sous le double regard de ces êtres, la malade s’énervait.
Toute une face de sa vie, non envisagée depuis des années, se rouvrait devant elle.
Qu’était-elle donc pour eux—qu’avait-elle été surtout,—pour qu’ils la pleurassent ainsi? Que perdraient-ils en la perdant?
Rien, en réalité. Quelque chose seulement, par prestige; par ce qu’ils la faisaient dans leur cœur.
Et une joie singulière l’envahissait en pensant qu’elle resterait toujours pour eux, désormais, telle qu’elle était là sur ce lit: jeune, séduisante, adorée, avec cette idéalisation mélancolique des créatures tôt disparue, et ce charme indéfinissablequi tirait les cœurs à elle. Que jamais les yeux de sa fille ne modifieraient, en pensant à elle, ce limpide regard aimant qui l’enveloppait en ce moment.
Dans ces prunelles bleues, elle cherchait la femme prochaine. Elle variait leur expression, de tout ce que la suite de la vie y devait mettre peu à peu, jusqu’à la connaissance de tout. De l’amour, des tentations, de leur fléchissement peut-être, de leur jugement, à coup sûr.
Et un tressaillement victorieux exaltait ses pensées de mort, en songeant à certaines heures que l’avenir aurait pu lui réserver.
C’était fini maintenant; elle en était gardée pour toujours.
Si tant de hasards dangereux et son effroyable insouciance avaient laissé jusque-là son mari dans l’ignorance, qui viendrait l’éclairer à présent? Qui dirait jamais à sa fille quelle mère elle pleurait?
Surexcitée par cette œuvre nouvelle, se créer en un instant la femme qu’elle voulait rester,elle ouvrait les yeux pour sourire, quand une pensée subite lui mit une sueur d’angoisse aux tempes.
Toutes les lettres de son ami, jamais détruites, et quelques-unes écrites par elle, et redemandées par caprice, étaient là, dans son bureau, rangées tendrement par paquets, dans un tiroir, à peine fermé, où elle entassait ses trésors.
La moindre d’elles la perdrait, et il y en avait des liasses; et la première fois que son mari, avide de souvenirs et de reliques, viendrait plus tard s’asseoir là devant, cherchant passionnément sa trace, c’était ça qu’il trouverait. De sorte que, sans méchanceté, sans indiscrétion de personne, il apprendrait tout, d’un seul coup, perdant dix ans de bonheur passés, et elle, pour la seconde fois.
Toujours, elle avait remis à quelque jour de grand courage la totale destruction que la prudence exigeait. Jamais elle n’avait trouvé ce jour.
Il y a dans les plis, l’odeur, les caractères d’une lettre, quelque chose de si sensible, de si réel, que c’est douloureux à sacrifier, comme un peu de l’être aimé.
Surtout, elle se sentait un tel temps pour pourvoir à cette besogne! Des semaines et des semaines devant elle!...
Quelle prévoyance humaine, tenant à la lettre le conseil de l’Écriture: «Le matin, pensez que vous n’atteindrez pas le soir. Le soir, n’osez pas vous promettre de voir le matin», est prête, sinon d’âme, au moins de dispositions et de prudence matérielles, à ne pas rentrer chez elle un jour, et à n’y laisser ni danger, ni héritage douloureux pour ceux qui restent? Et que de peines cependant épargnées par ce soin!
Machinalement, sans pouvoir s’en empêcher, elle cherchait à faire le total des lettres enfermées là-bas, commençant par la pile de gauche, dont elle avait toute la substance.
Ensuite, c’étaient ses lettres à elle, dont elle avait moins la mémoire, qu’elle ne réussissait pas à estimer précisément, et qui l’arrêtaient toujours.
Au milieu de son épouvante, elle s’obstinait à cette tâche puérile, comme si le nombre plus ou moins grand de ces billets révélateurs, pût augmenter ou atténuer le mal qu’ils devaient causer; cherchant; cherchant. Jusqu’à ce que sa tête vague lui refusât tout service, ne fût plus qu’une voûte vide, obscure, sonore; où ses idées tourbillonnaient, avec le vol incertain et peureux d’oiseaux de nuit, tournant en cercles.
Dire qu’il lui aurait suffi d’une heure de sa vie ancienne pour que rien de cette charge terrible n’existât plus aujourd’hui. Qu’il ne lui faudrait, maintenant encore, qu’un instant de solitude assurée; un peu de forces, que sa volonté trouverait quand il faudrait; pour que le feu clair, entretenu nuit et jour dans sa chambre, prît son secret.
Avec un sentiment tout autre, elle se répétait de nouveau les mots surpris fortuitement: «Elle peut durer cinq ou six jours...» De cette échéance si courte, elle prenait le terme le plus proche, et songeait qu’en ces brèves journées, il fallait que la chose fût faite.
Et si cet homme s’était trompé? Si le même soir ou le lendemain, elle disparaissait soudainement?
Son front se serrait à cette idée; son cœur battait, à l’étouffer; un cri lui venait dans la gorge, qu’elle n’arrêtait pas tout entier, qui finissait en gémissement; pendant qu’un grand frisson la secouait, de ses talons jusqu’à sa nuque, ranimant l’inquiétude dans les yeux qui l’observaient, en dépit de l’immobilité qu’elle affectait de conserver.
Dès lors, commença pour elle le plus terrible des supplices, sans trêve d’une minute, sans que rien la fît se relâcher de sa surveillance attentive, elle guettait le moment propice.
Elle luttait contre le sommeil, en le feignant presque constamment; contre la soif, contre ses malaises; contre les vifs désirs de ces mille petites choses, que les malades, incessamment, réclament et veulent essayer.
Il lui semblait qu’à force de rester, sans parler et sans remuer, on finirait par l’oublier. Qu’en se voyant auprès d’elle si peu occupé; devenu vraiment inutile, son mari, après sa fille, céderait à sa grande fatigue, et s’en irait dormir un instant, comme elle, la malade, le faisait obstinément.
Mais, dans son fauteuil, tout proche, il ne fermait pas même les yeux, et l’immobilité qu’elle s’imposait, ne servait qu’à la briser de courbatures et de douleurs.
Ce moyen tenté sans succès, elle essaya de toutes les ruses que peut un esprit féminin, harcelé par la terreur. Patiente et ingénieuse comme un prisonnier dans sa cellule, qui sonde chaque pierre, reconnaît chaque issue; même celles manifestement impraticables, pour ne rien laisser au hasard.
Puis un caprice furieux, éclatant comme ceux de jadis, exila de sa chambre son mari, sa fille, dont les mouvements, la respiration, les regards, l’épuisaient, prétendait-elle.
Elle y gagna que, retirés dans la chambre voisine, et séparés par une portière, ils suivirent, avec une anxiété décuplée par la distance, chacun de ses mouvements; paraissant sur le seuil au moindre bruit.
Découragée, elle les laissa reprendre leur place, sans rien dire, épeurée parfois de sa solitude; mieux défendue, lui semblait-il, de la terriblevisiteuse qu’elle attendait, quand ils la gardaient tous les deux.
Ses heures affreuses étaient les heures de la nuit.
L’enfant partie, après avoir pris son baiser du soir sur le bout des doigts de sa mère, ou le bord de sa couverture; la femme de chambre étendue, sur un lit dans la pièce voisine, elle restait avec son mari, et un tête-à-tête commençait, qui redoublait, s’il était possible, l’horreur de ses angoisses. Soit qu’il essayât de courtes et ardentes tendresses, soit qu’il restât immobile, à la regarder sans rien dire.
Il semblait à la pauvre femme que son front usé, par la maladie et la peur, laissait fuir son secret; qu’elle le voyait glisser; ou que s’il ne sortait pas par là, elle allait le crier, malgré elle, avouant tout, sans savoir pourquoi, et provoquant la scène terrible, qu’elle se représentait sans relâche, et qui allait éclater tout de suite, sans attendre qu’elle fût morte—son mari ouvrant le tiroir.
Même, une fois, l’abominable obsession prit une réalité si forte, qu’elle se leva droite dans sonlit, prête à courir jusqu’au meuble pour y arriver avant lui, et mit son pied sur le tapis.
Debout en même temps, son mari la recoucha plein de terreur, la croyant prise de délire, et elle se laissa faire avec docilité, heureuse de l’intervention matérielle, qui la délivrait de son cauchemar.
Puis le tête-à-tête recommença, douloureux, formidable, chacun cachant à l’autre la pensée qui le meurtrissait, appelant le jour de ses vœux pour clore ces nuits d’épouvante d’où la malade sortait brisée et blême, les cheveux mouillés, les mains tremblantes.
A lui, comme à elle, il semblait, sans qu’il sût pourquoi, que le premier rayon de jour atteint, leur assurait ce jour tout entier; et ils soupiraient de délivrance à la première roseur de l’aurore.
Au quatrième de ces jours, pourtant, l’agitation de la pauvre femme redoubla, devint horrible.
Si le médecin avait bien prédit, il lui restaitalors tout juste douze heures pour accomplir sa besogne.
Comment trouverait-elle, pendant leur courte durée, l’occasion mille fois provoquée depuis qu’avait commencé cette double et tragique agonie?
Tenir sa vie dans ses mains! La pouvoir refaire d’un coup, puisqu’il suffisait ici qu’on «sût» ou qu’on ne «sût» pas, pour qu’elle fût et restât toujours innocente ou coupable.
Alternative terrible, dont la solution, à mesure que le terme se rapprochait, l’étreignait d’une frayeur grandissante qu’elle ne pouvait plus cacher.
Hanté de sa pensée unique, son mari interprétait cette émotion croissante comme l’horreur de la lutte finale qu’elle devinait instinctivement, et son cœur saignait de pitié en face de cette révolte si bien compréhensible à ses regrets, sans qu’il osât risquer pourtant un mot d’abandon ou de franchise par crainte de s’être abusé et de lui révéler trop de choses en s’attendrissant avec elle.
Quand vint midi de ce jour-là, la fièvre, qu’il ne semblait plus possible de voir augmenter, monta.
Le corps entier de la malade brûlait la main en le touchant.
Ses lèvres, incessamment mouillées, se séchaient dès que s’écartait le mouchoir trempé d’eau avec quoi on les humectait.
Sans voix. Peut-être sans pensée, tout l’affolement de son pauvre être s’était réfugié dans l’observation d’une horloge dont le mouvement uniforme la tenait hypnotisée.
Haletante de peur à chaque sonnerie, à chaque glissement de l’aiguille, elle sentait les battements réguliers frapper un à un sur sa chair, comme si la tige d’acier y fût entrée réellement à chacun de ses va-et-vient, par une piqûre aiguë.
L’influence douloureuse de ce bruit répété était si manifeste sur elle qu’on tenta de l’arrêter, espérant la délivrer de cette fièvre communicative. Mais elle réclama son supplice, la voix brève et l’œil impérieux, tremblant d’impatience jusqu’àce que le battement monotone recommença de lui hacher la vie et le cœur par secondes.
La nuit qui suivit fut meilleure.
Fataliste dans l’acceptation du délai qu’on lui avait marqué, la malade se disait que ce jour cruel passé, lui assurait un lendemain, et elle voulait rassembler ses forces pour une suprême tentative qu’elle avait résolu de faire.
Dès le matin à son réveil, elle se montra souriante, et par un effort terrible, sans agitation ni souci.
Pour la première fois, depuis la conversation surprise, elle parla de sa guérison; s’inquiéta tendrement de la pâleur de son mari, des joues maigries de sa fille; gronda l’un de ne pas soigner l’autre, chacun d’eux de son entêtement à rester là enfermé, sans respirer l’air du dehors, et, tout courant, dans son discours un peu coupé, dit qu’elle voulait manger et boire, que cela la remettrait, et qu’il fallait lui aller chercher d’un petit vin du pays, célèbre par sa couleur, la chaleur qu’il mettait aux membres, dont elle avait bu autrefoisdans une auberge qu’elle désignait, et dont elle désirait goûter.
Surpris, frémissant d’espoir, radieux d’un désir exprimé, son mari se leva sur-le-champ pour aller donner des ordres, mais elle l’arrêta d’un mot.
Ce n’était pas ça qu’elle voulait. Elle entendait que tout le monde fût guéri en même temps qu’elle, les joues maigries et les yeux battus, et exigeait que son mari, accompagné de sa fille, s’en allât chercher lui-même la chose qu’elle désirait.
A tous les refus qu’il opposait, elle insistait plaisamment, commandant à sa voix pour parler avec naturel, alors qu’elle brûlait d’attente.
«La course n’était pas d’un quart d’heure, avec des chevaux un peu vites. Ils n’avaient qu’à prendre les bais.
«Dans trente minutes, exactement, lui et l’enfant seraient de retour.
«Elle, rose et fouettée par le vent; lui, calmé d’un peu de grand air.»
Puis, comme il résistait encore, elle l’a fait appeléà elle, renvoyant sa fille d’un geste, et la voix et les yeux noyés, elle s’était mise à lui rappeler ce jour de leurs premiers temps de mariage, où, à souper, dans cette auberge, ils avaient bu de ce vin, qu’elle souhaitait ravoir aujourd’hui; mais qu’elle ne voulait que de sa main, pour que l’évocation fût complète.
Les mots lui coûtaient tant à former, que pour être sûre de les prononcer, sans qu’un coup de dents claquant les coupât en deux d’une morsure, elle les préparait à l’avance; les prononçant lentement, enfonçant ses ongles dans sa main, pour passer le mouvement nerveux, qu’elle sentait venir au milieu.
La comédie lui répugnait.
Ces termes d’amour, qu’elle retrouvait péniblement dans sa tête épuisée, la bouleversaient de souvenirs, de regrets, d’horreur, et elle sentait qu’encore un peu, sa volonté défaillirait pendant qu’elle prolongeait son sourire pour remplacer les mots qui manquaient à sa mémoire vidée.
Enfin l’homme se décida.
Il l’étreignit d’une vive caresse, et cédant à la satisfaction complète de sa soudaine fantaisie, il sortit en appelant sa fille.
Pendant le quart d’heure nécessaire pour atteler et s’apprêter, elle était restée sans parler, défendant à son cœur de battre; se fortifiant d’un calme profond, qu’elle buvait comme un cordial.
Le roulement de la voiture, sur le sable de l’allée, la secoua comme le choc d’une machine électrique.
Elle rouvrit ses yeux, qui tant de fois depuis ces six jours avaient erré désespérément autour d’elle, et, avec une âpre ardeur, elle regarda la chambre vide, le feu flambant; et là-bas, le meuble terrible, dont les lignes droites et sobres avaient revêtu pour elle, tant de formes menaçantes, hideuses, fantastiques. Elle fixa la pendule aussi, cette ennemie, cette mangeuse, qui luttait de vitesse avec elle, et lui avait fait depuis une semaine courir une si cruelle course. Puis renvoyant, sans qu’elle pût répliquer, la femme assise près de la croisée, elle l’écouta fermer la porte.
On n’entendait de bruit nulle part, et le froissement de son lit, pendant qu’elle glissait à terre, la fit frissonner d’épouvante.
Sur le tapis ses pieds nus traînaient comme des pas de fantôme.
Maintenant qu’elle était debout, de grandes vagues de sang lui bruissaient dans les oreilles, comme si elle s’enfonçait sous l’eau, et sa marche tremblante la menait d’une façon si incertaine, qu’elle se reconnut près de la fenêtre, quand, après des peines éperdues, elle eut traversé toute la chambre.
Appuyée contre les rideaux, elle reprit haleine un moment, et crut voir, en recommençant sa course, que sa chambre changeait de forme, devenait ronde et tournoyait.
Elle se raisonna là-dessus, s’expliquant son trouble à elle-même, et dans un effort surhumain franchit la distance finale.
Cette fois, elle était bien venue, et se trouva contre le bureau, au moment où sa main tremblante chercha un point où prendre appui.
Quand ses doigts, en s’abattant, reconnurent le bois familier, sa tête se dégagea soudain, et une joie violente et triomphante, faite de ce qu’il y avait de meilleur en elle, l’envahit, et la galvanisant toute, lui rendit ses forces complètes.
La clef, tournée de deux tours, comme elle l’avait laissée, était dure pour elle.
Elle se reprit à plusieurs fois, avant d’arriver à l’ouvrir, puis la sentit céder enfin.
Les paquets noués de leurs rubans apparurent à ses yeux.
La vision de sa fille lui revint; des prunelles bleues, si candides. Elle était sauvée, cette fois, de leur blâme et de leur douleur!
Mais de nouveaux bouillonnements lui troublèrent les yeux et le front. Puis elle eut une douleur au cœur, si atroce, qu’elle comprit ce qu’elle devait signifier, et ramassant sa volonté comme un lutteur qui se sent vaincu, elle tira le tiroir à elle.
Il vint à la secousse, tout entier, et comme elle chancelait en même temps, il acheva de lui faireperdre pied, et tomba sur elle, entièrement, éparpillant tout son contenu sur sa grande robe de nuit, sans que ses mains tenaces eussent lâché le bord qu’elles tenaient.
La congestion, foudroyante, ne lui laissa pas cinq minutes, d’agonie et d’étouffements.
Elle ne se déplaça même pas; et ce fut ainsi, où elle était, que son mari et sa fille la trouvèrent tous deux, en rentrant, sa courte lutte terminée.
—Et sa fille? questionna une femme dans le silence qui persistait, une fois que le conteur se fut tu.
—Elle est rentrée dans son couvent, pour achever son éducation. Elle a voulu y rester; elle y est toujours, je crois.
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