Chapter 2

Le frisson qui m'agita à cette minute avait secoué toute la foule. C'était un des de ces frissons collectifs qui révèlent à un peuple sa foi commune.

Quand je rentrai dans mon uniforme de collégien, j'étais encore tout vibrant. Ma mère m'attendait. Elle comprit ce que je venais d'éprouver, et je vis ses yeux se remplir de larmes tandis qu'elle m'embrassait avec orgueil. Elle-même, se sacrifiant, n'avait pas suivi la cérémonie, parce qu'il fallait garder la maison et la préparer pour les invités que nous devions recevoir ce jour-là. Mais elle était allée s'agenouiller devant le portail, cachée par les sapins, quand la procession avait passé. A travers les branches je l'avais bien vue. Elle avait joint, pour un court moment, la part de Marie à celle de Marthe.

A son tour mon père revint. Il avait chaud, il était fatigué, car on lui avait fait l'honneur de lui offrir un des cordons du dais, et bien qu'il fût chauve, il était resté découvert, au risque d'une insolation.

—Chère femme! dit-il simplement.

Et il serra ma mère sur son coeur. Jamais, devant moi, il n'avait montré sa tendresse, et c'est pourquoi j'en ai gardé mémoire. Lui aussi, un grand enthousiasme l'animait.

Puis ce fut grand-père, tout souriant, tout pimpant, se redingote boutonnée de travers et son chapeau noir un peu de côté, mais, à part ces détails, d'un correction de tenue presque irréprochable.

—Eh bien! lui demanda ma mère avec une douceur triomphante, cette fois vous y avez assisté?

Il paraît que les autres années il s'en allait et ne reparaissait que le soir. Je comprenais à mille nuances que sur le terrain religieux il n'y avait pas, chez moi, une entente absolue et que d'ordinaire on évitait ce sujet de discussion. Mon grand-père ne put retenir son petit rire impertinent que d'habitude il épargnait à ma mère:

—Superbe, superbe! On se serait cru à la fête du soleil. Les païens n'auraient pas fait mieux.

Le visage de ma mère s'empourpra. Elle se pencha vers moi et m'envoya au dehors sous un prétexte de commission. Au moment de sortir, j'entendis la voix nette de mon père:

—Je vous en prie, ne plaisantez pas sur ce chapitre devant les enfants.

Et l'ironique voix répondit:

—Mais je ne plaisante pas.

Dans la rue le reposoir le plus voisin gisait déjà comme une carcasse de feu d'artifice après qu'on l'a tiré. Il n'en restait que les échafaudages. En hâte on avait remisé la croix de fleurs, la mousse, les candélabres, par crainte de la pluie, car le ciel se couvrait brusquement, et aussi pour s'en aller dîner. Mon enthousiasme était pareillement tombé sous une parole de doute.

A la fête de l'Epiphanie, chacun doit imiter les gestes du roi d'occasion que la fève a désigné. S'il boit, on crie: «Le roi boit! » et l'on se précipite sur son verre. Et si le roi se met à rire, tout le monde rit aux éclats. Un roi ne doit-il pas savoir quand il faut rire et quand il faut garder son sérieux?

Ce soir-là, c'était un samedi…

Je ne saurais fixer la date exacte, mais ce ne pouvait être qu'un samedi, puisque je rencontrai devant le portail, en rentrant, Oui-oui qui hochait la tête et la Zize Million qui vérifiait sur sa paume ouverte le chiffre de sa rente.

Le samedi était le jour des pauvres. D'habitude nous regardions, l'abri d'une vitre, leur défilé, car tante Dine, qui tenait pour la différence des classes, nous mettait prudemment à l'écart de leur vermineux contact. La Zize ou la Louise était une folle à qui l'on versait régulièrement chaque semaine un modeste subside de cinquante centimes qu'elle appelait sa rente. Sa folie ne diminuait pas ses exigences: une nouvelle servante, mal informée, lui ayant fait grief en ne lui octroyant que deux sous, reçut dans la figure cette monnaie insuffisante. La tête lui avait tourné en attendant un gros lot. Elle ne parlait que de millions et le nom lui en était resté.

Quant à Oui-oui, il devait ce sobriquet à son chef branlant dont il soutenait le poids assez mal et qui remuait sans cesse de haut en bas à la façon de ces animaux articulés qui sont l'ornement des bazars et dont un marchand astucieux vante le mouvement pour augmenter leur prix. Nous avions encouru sa colère, ma soeur Mélanie et moi, dans une circonstance mémorable. Mélanie, ayant lu dans l'Evangile qu'un verre d'eau donné à un pauvre nous serait rendu au centuple, s'avisa d'en offrir un à Oui-oui. Elle voulut même, dans sa bonté, que je participasse à son aumône. Je portais la carafe, prêt à proposer une seconde tournée. Mais il considéra notre présent comme une injure. Grand-père, quand il connut cette malheureuse tentative, acheva notre déroute:

—Offrir de l'eau à cet ivrogne! Plutôt que d'en toucher, il préfère ne pas se laver.

Et, devant nous, il tendit à Oui-oui un verre de vin rouge qui fut englouti d'un trait, puis un second, puis un troisième. Toute la bouteille y passa. Grand-père, s'il recevait cent fois son offrande, serait copieusement abreuvé dans le royaume céleste.

Grand-père, quand il croisait des mendiants au moment de sa promenade quotidienne, réclamait qu'on leur distribuât du pain et non pas de l'argent.

—L'argent est immoral, déclarait-il. Partageons nos miches avec ces braves gens.

Je ne comprenais pas pourquoi l'argent était immoral. Cependant on retrouvait, émietté, devant la grille, au pied des colonnes de pierre, tout le pain qu'on avait donné et que les pauvres avaient méprisé.

Ce devait être un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien qu'il fût plus de sept heures du soir quand je rentrai à la maison, et au bord du jardin s'élevait une motte de foin que Tem Bossette avait dû faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un:Bonjour Oui-oui, bonjour la Zize, sans même attendre la réponse. Je ne refermai pas le portail qu'ils avaient laissé ouvert, et je me glissai dans le corridor qui conduisait à la cuisine, car je m'étais attardé, au retour du collège, jouer avec des camarades dans un petit chemin qu'on appelaitderrière les murs, parce qu'il longeait des propriétés fermées comme des forteresses. Je ne blâmais pas cette farouche façon de se clore, bien que j'esse préféré ces barrières ou ces haies qui permettent de satisfaire la curiosité et n'arrêtent pas brusquement le regard; mais grand-père, quand il passait par là, ne cachait pas son dégoût:

—La terre est à tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait se sauver!

Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous, j'aurais bien admis que rien ne fût clos. La terre ne m'appartenait- elle pas?

Derrière les murs, nous organisions de grandes parties de billes au beau milieu de la route, certains de n'être pas dérangés. Si quelque char s'y engageait, le conducteur, arrêté par nos protestations, attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois même s'intéressait aux péripéties du jeu, après quoi il continuait son chemin. Personne, alors, n'était pressé. Aujourd'hui, c'est le boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je ne sais où s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.

Ma hâte ne provenait pas de la crainte d'être grondé pour mon retard. J'étais sûr qu'on n'y songerait même point. Mais rien qu'en approchant de la grille, j'avais retrouvé l'inquiétude particulière qui habitait alors la maison, comme une invitée cérémonieuse dont la présence inspire de la gêne à tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent longtemps à l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une atmosphère pénible, presque irrespirable, des pluies de larmes intermittentes, le murmure lointain des récriminations et des plaintes. Or, il y avait de l'électricité dans l'air. Ma mère, qui ne manquait pas d'allumer sa chandelle bénite dès que le tonnerre commençait de rouler, multipliait ses prières, et je voyais bien qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une fébrile ardeur guerrière. La colère qui l'échauffait lui communiquait des forces invincibles, dont le Pendu s'émerveillait et dont pâtirent des araignées qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que délogea sans pitié la tête de loup vengeresse. Elle adressait des menaces à des ennemis invisibles. Ah! les misérables, ils connaîtraient à qui ils avaient affaire! LesIlsrecevaient d'avance de vigoureuses raclées. Mon père même, d'habitude maître de lui, se montrait absorbé. A table il lui fallait rejeter la tête en arrière pour chasser les préoccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'aperçus qui s'entretenait à voix basse avec ma mère, en lui donnant lecture de papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un événement considérable, peut-être un bulletin de victoire ou quelque malheur, comme il arrive dans un pays quand les armées sont à la frontière.

Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses visibles, mon grand-père gardait la plus parfaite indifférence. Evidemment l'événement qui se préparait ne le concernait pas. Il jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son baromètre, il inspectait le ciel, il prédisait le temps, comme s'il ne pouvait y avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant aux choses de la terre, elles étaient dénuées de gravité. Une fois mon père tenta de lui demander avis ou de lui représenter le péril d'une situation que je ne pouvais guère soupçonner. Son discours fut suppliant, émouvant, pathétique, et plein d'un respect qui ne réussissait pas à en diminuer l'autorité. Etendu sur le plancher, je n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne retenais que des mots qui peu à peu me remplissaient d'épouvante:Gestion irrégulière, responsabilité, hypothèque, condamnation, ruine totale, vente aux enchères. Enfin je reçus cette affreuse conclusion comme un coup de canne sur la tête:

—Alors il nous faudra quitter la maison?

Quitter la maison! Grand-père, je le vois encore, leva un peu le bras d'un geste fatigué, comme s'il écartait une mouche, le laissa retomber le long de son corps et répliqua avec une grande douceur qui, tout d'abord, me trompa sur ses intentions:

—Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ça m'est complètement égal.

Puis, s'accompagnant de son éternel petit rire, il ajouta:

—Eh! eh! quand on est locataire, on réclame des réparations. Chez soi on n'en fait jamais.

Ce fut à ce moment que mon père m'aperçut. Ses yeux étaient si terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se contenta de me dire, sans hausser la voix:

—Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.

Je me sauvai, stupéfait de cette mansuétude qui contrastait si étrangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un témoignage du prodigieux empire qu'il exerçait sur lui-même. Je m'élançai au jardin, emportant, comme une bombe sous le bras, cette déclaration formidable :Qu'on habile une maison ou une autre…L'idée ne m'était jamais venue, ne me serait jamais venue, qu'on pût habiter une autre maison. J'avais l'impression d'avoir assisté à un sacrilège, et en même temps ce sacrilège s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu de sanction immédiate, et qu'il s'était accompli sans aucune solennité comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase eût été prononcée à la cantonade, négligemment et du bout des lèvres? Pour la première fois mes notions de la vie étaient bouleversées. Je fis part de mon désarroi à Tem Bossette qui ruminait appuyé sur sa pioche. Il me prêta une oreille complaisante, mais en profita pour me confier cette histoire personnelle:

—J'avais un fils à l'hôpital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je l'ai plié dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a passé chez nous.

Je ne saisissais pas l'actualité de son récit qu'il me débita fièrement, comme s'il rappelait un trait d'héroïsme. Puis il condescendit à des explications:

—C'est votre procès qui les travaille.

Notre procès? Nous avions un procès? Je ne savais pas ce que c'était, et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le vigneron:

—Qu'est-ce que c'est, un procès?

Il se gratta le nez, sans doute pour chercher une définition:

—C'est une affaire de justice. On gagne, on perd au petit bonheur. Mais pour celui qui perd, c'est très embêtant. A cause des huissiers qui entrent chez vous comme dans un moulin.

Les huissiers entreraient chez nous comme dans un moulin! Aussitôt je les imaginai sous la forme d'insectes géants, d'énormes courtilières qui pénétraient dans le jardin par la brèche du châtaignier et s'avançaient en rangs serrés pour investir la maison. J'avais une peur spéciale des courtilières qui ont un corps long et gluant et deux antennes sur la tête, et qui jouissent dans le monde agricole d'une réputation détestable: on leur attribue toutes sortes de méfaits, elles ravagent des plates-bandes entières. J'en avais vu, précisément, qui franchissaient la brèche et, devant leur invasion, les armes fabriquées par Tem Bossette n'avaient pas suffi à me rassurer: j'avais tourné bride, si je puis dire, sur mon échalas.

—C'est la faute à Monsieur, acheva l'ouvrier qui en avait lourd sur le coeur. Qu'est-ce que vous voulez? Il se fiche de tout, et quand on se fiche de tout, ça n'arrange rien. Heureusement il y a M. Michel.

Ainsi, d'un côté il y avait les courtilières et mon père de l'autre. Un combat terrible allait se livrer dont la maison serait l'enjeu. Et pendant la bataille, grand-père, indifférent, regarderait en l'air, selon son habitude, pour savoir d'où venait le vent. Jusqu'alors je pensais qu'il ne jouait aucun rôle, à la façon des rois fainéants, mais voilà qu'il provoquait des catastrophes. D'un mot il fermait les chapelles, supprimait les portraits des ancêtres, et surtout ça lui était parfaitement égal d'habiter une maison ou une autre. Pourquoi pas une de ces roulottes bourrées de bohémiens bronzés comme j'en avais vu passer devant la grille, à la grande peur de tante Dine, qui nous faisait précipitamment rentrer en recommandant de boucher toutes les issues et de surveiller les légumes et les fruits?

Je revenais tout endolori de cette conversation quand je me heurtai à tante Dine, dont le Pendu quêtait l'assistance pour quelque besogne ardue qui réclamait du nerf et du muscle.

—Le procès? lui criai-je pour me soulager.

Elle s'arrêta net dans sa marche:

—Qui t'a parlé?

—Tem Bossette.

—Il faudra renvoyer cet individu. Béatrix et Pachoux suffiront.

Elle ne se comptait pas elle-même. Seule elle distribuait à Béatrix son véritable nom. Comprit-elle à mon accent ou à ma figure le drame intérieur que je traversais? Elle me secoua en riant:

—Mon petit, quand ton père est là, il n'y a jamais rien à craindre, entends-tu?

Et je fus immédiatement consolé.

Déjà elle emboîtait le pas de l'ouvrier, avec, dans la main, un peloton de ficelle rouge que Mariette, sans doute, avait refusé de confier à celui-ci. En s'éloignant elle agitait la tête avec orgueil comme un cheval qui encense, et je l'entendais quigongonnait:

—Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que ça!

…Par quels signes, ce samedi soir, fus-je averti que le combat était livré et qu'on en attendait le résultat? Dans la cuisine, Mariette n'était pas à son fourneau. Elle discutait violemment avec Philomène, la femme de chambre, qui portait la soupière au risque d'en répandre le contenu, et avec mon vieil ami Tem, plus rouge encore que de coutume, qui s'efforçait de rassurer l'office en prophétisant:

—Mais non, mais non, ça ira. D'abord, moi, je ne veux pas quitter le jardin.

Dès qu'on m'aperçut, le silence se fit et, reprenant bientôt son sang- froid, Mariette me gourmanda:

—Vous êtes en retard, monsieur François. Le second coup de cloche est sonné. Vous serez grondé.

Et se tournant vers Philomène:

—Pourquoi restes-tu là, plantée comme un poteau?

Nous fûmes ainsi dispersés. Je comptais bien rencontrer, dans le vestibule qui précédait la salle à manger, tante Dine qui arrivait toujours à table la dernière, parce qu'elle découvrait, le long de l'escalier, trente-six opérations à commencer ou terminer qui l'obligeaient à remonter et redescendre indéfiniment. Ma tactique réussit. Afin d'éviter la gêne d'un interrogatoire, je pris l'offensive:

—Et le procès?

—Tais-toi: on attend la nouvelle.

—Quelle nouvelle?

—C'est aujourd'hui qu'on le juge à la Cour.

Elle avait prononcé: la Cour, avec une inconsciente pompe. Et je pensai à la cour de l'empereur Charlemagne que célébrait mon manuel d'histoire. Un grand personnage, un roi avec une couronne d'or sur la tête, et revêtu d'une chasuble d'or comme Mgr l'évêque à la procession, s'occupait de notre affaire. C'était impressionnant, mais flatteur.

Je gagnai rapidement ma place, dans l'ombre de tante Dine. Mes frères et soeurs, par esprit de solidarité, évitèrent de signaler mon arrivée, de sorte que je pus avaler ma soupe sans être remarqué. D'ordinaire, ma mère venait dans la salle à manger avant nous, pour servir le potage. La loquacité de Philomène avait empêché cette opération préliminaire, et j'en bénéficiai. Mes parents, d'ailleurs, ne prenaient pas la moindre attention à ma personne: j'en pouvais conclure qu'il se passait quelque chose. Je mis les bouchées doubles et, mon assiette vide, je jetai sur l'assistance un regard circulaire.

A la place d'honneur, le roi régnant, mon grand-père, se penchait sur la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et cette précaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais rien de lui, et pas davantage de mon père qui, de l'un des angles, commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y lus distinctement la connaissance de ma faute. Après avoir interrogé l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journée, il s'efforça de donner à la conversation un tour général. Mais il parlait presque seul. Son calme, sa bonne humeur même achevèrent de me rendre la confiance que deux ou trois cuillerées bien chaudes avaient déjà commencé de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive pendant les intervalles du service, s'occupait à l'avance de battre la salade dont elle conservait la spécialité, bien qu'il eût été souvent question de lui retirer cet office à cause du vinaigre qu'elle répandait sans ménagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur Louise taquinait Etienne —le petit curé —qui était distrait et à qui on aurait pu repasser indéfiniment le même plat. Cependant Bernard et Mélanie, les deux aînés, levaient souvent les yeux dans la même direction que je suivis. Ils regardaient ma mère, et ma mère regardait mon père. De lui, à cette heure, semblait dépendre notre sécurité.

On avait allumé la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, épaissir leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fenêtres ouvertes, le jardin nous envoyait, pêle-mêle, l'air frais, une odeur de fleurs et des phalènes qui, attirées par la lumière, s'en venaient tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'intéressais à leur course, par instants, plus attentivement qu'à l'expression trop déconcertante des visages.

Le repas touchait à son terme et déjà l'on servait le dessert. J'avais fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se précipita dans la salle à manger, tenant à la main un télégramme. Elle n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait pas remis à la femme de chambre qui était chargée de la table. Tel qu'elle l'avait reçu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans délai en être instruite.

—C'est pour M. Rambert, dit-elle.

Elle dépassa la place de mon grand-père et traversa la pièce dans toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant tendre le papier bleu à mon père qui était du côté des croisées. Mon père le reçut, mais il le tendit au destinataire véritable.

—Le voulez-vous?

—Oh! non, merci, refusa grand-père avec son petit rire. Ouvre-le toi- même.

Néanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au passage, sur le télégramme. Son petit rire me rappela instantanément une crécelle qu'on m'avait retirée parce qu'elle importunait tout le monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel, si complet que j'entendais la déchirure du papier. Comment mon père pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant à sa place crr… crrr… ça y était. Tous nos regards convergeaient sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-père qui, tout aussi paisiblement, débarrassait de sa croûte un morceau de fromage et se complaisait dans cette tâche mesquine. Mon père sentit notre anxiété et voulut sans doute la secouer à tout hasard au lieu de lire, il releva les yeux sur nous:

—Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.

Et se tournant vers la cuisinière qui était restée penchée derrière le dossier de sa chaise en point d'interrogation:

—Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.

Elle s'en fut, vexée, sans rien savoir, mais envoya bien vitePhilomène qui ne devait pas en apprendre davantage.

Mon père lut enfin. Autant il s'était montré lent dans les préliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le texte d'un trait. Déjà il mettait le télégramme dans sa poche sans un mot, sans même un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la table, et sous son regard nous replongeâmes le nez dans notre assiette :

—Allons, allons! les enfants! déclara-t-il presque gaîment. Le jour dure encore. Dépêchez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer au jardin.

Il avait parlé de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait ensemble. C'était si simple que ma mère, un instant, en fut toute réchauffée et illuminée. Je le constatai en relevant la tête, mais ce ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumière sur les cimes après le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le visage maternel, et même je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau qui brillèrent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je compris après elle et par elle. La mystérieuse Cour avait jugé contre nous. Le procès, le terrible procès était perdu. Nous étions tous consternés sans connaître au juste pourquoi, mais nous avions senti passer sur nous le vent de la défaite. Mon père, cependant, ne manifestait aucune gène, aucune tristesse, et mon grand-père, après son gruyère, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait particulièrement à cause de ses dents qui étaient mauvaises. Il semblait n'avoir prêté aucune attention à cette histoire de télégramme. L'assurance de l'un me stupéfiait autant que le détachement de l'autre. Ils atteignaient au même calme par des voies différentes. Quant à tante Dine, elle mordait avec rage dans une pêche qui n'était pas mûre et craquait.

Nous quittâmes la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait à pas de loup. Je tentai de demeurer en arrière, mais je fus entraîné par ma soeur Mélanie; elle devinait que mes parents désiraient causer hors de notre présence. Je ne pouvais prendre goût à aucun jeu et je fis bientôt bande à part. Mon imagination bondissait sur un monceau de ruines.Ilsnous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expulsé Adam et Eve du paradis terrestre.Ilsentraient chez nous comme dans un moulin.Ilsse partageaient nos trésors, comme avaient fait les Grecs avec les dépouilles des Troyens. Qui,ils? LesIlsde tante Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une parole me revenait, incompréhensible, effroyable et cependant obsédante:Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que ça peut bien faire?Ce propos de mon grand-père me révoltait et en même temps me stupéfiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison, sans la défendre jusqu'à la limite de ses forces? Intérieurement je criais aux armes. Et pour réaliser ce qui se passait en moi, je saisis une des épées fabriquées par Tem Bossette, j'enfourchai mon échalas favori et, malgré la brusque venue des ténèbres qui éteignaient les dernières lueurs crépusculaires et que je redoutais beaucoup, je montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de châtaigniers, jusqu'à la brèche. L'ombre de la nuit était déjà entrée par là, et après elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles grimpaient aux arbres, elles se traînaient par les chemins, elles remplissaient les bosquets. Il y en avait une armée. C'étaient les courtilières, les courtilières géantes, c'étaient les ennemis de la maison. J'essayai bien de distribuer à droite et à gauche de grands coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'était pire. Alors, désespérément, je me sauvai. J'étais un vaincu.

Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix de ma mère qui appelait:

—François! François!

Cet appel me sauva l'honneur; mon retour précipité cessait d'être une fuite.

Ma chambre à coucher, dont les vastes proportions m'inquiétaient, mais que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, était voisine de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous la porte de communication, j'apercevais une raie de lumière. Cette lumière dut briller très tard, et j'entendais le son alterné de deux voix assourdies volontairement, celle de mon père et celle de ma mère. Le sort de la famille se débattait à côté de moi avec calme.

Quand on est enfant, on s'imagine que les événements vont se précipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposés dans une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais à des péripéties extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un congé. Sûrement on ne travaillait pas lorsque la maison était menacée. Je fus étonné d'être réveillé à l'heure accoutumée, alors que je pensais rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au collège très régulièrement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupé de ses prières, n'avait rien remarqué. Mais Bernard, l'aîné, me parut manquer de son entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire part de sa tristesse. Et nous n'échangeâmes en chemin aucune confidence tous les trois.

Ce silence était le commencement de l'oubli. Je me remis promptement de l'alerte de la veille, et bientôt, puisque nous continuions d'habiter la maison, je crus à une retraite inopinée de nos ennemis.

—Ilsn'oseront pas, avait déclaré tante Dine.

Cependant, à quelques jours de là, je me trouvais dans la chambre de ma mère quand elle reçut la visite de sa couturière, une demoiselle entre deux âges, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu à personne. Ma mère s'excusa de la déranger pour peu de chose, seulement une réparation et non pas la commande d'une robe neuve.

—Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut être raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.

—Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.

Dans mon coin j'estimais cette protestation déplacée.

Ni l'âge, ni la figure de ma mère n'appartenaient à cette dame aux cheveux acajou, mais bien et dûment à moi et à mes frères et soeurs. Qu'elle fût jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que nous.

—Alors, conclut ma mère, voici une toilette que vous pourriez facilement arranger un peu; vous êtes si adroite.

—Madame l'a déjà beaucoup portée.

—Justement, on s'y attache.

Cette fois, je donnai raison à la couturière qui prit un air pincé pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe dont il s'agissait avait été beaucoup portée.

Sur le moment je n'opérai aucun rapprochement entre cet épisode et notre drame de famille. Ma mère serait toujours assez belle, et les toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient généralement dans le salon octogone, où l'on ne pénétrait qu'en traversant notre chambre à coucher. Il était fort isolé, et l'on pouvait être sûr de n'y pas être dérangé. Nous n'y entrions plus guère que pour nos leçons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire avait été désaffectée.

Là j'avais perdu ma foi au miracle de Noël. Il est vrai que le rire sec de mon grand-père, toutes les fois qu'il était question de la descente du petit Jésus, m'avait préparé l'incrédulité. Le matin de ce jour de fête que tous les enfants appellent et attendent, nous trouvions dans cette pièce un sapin dont les branches pendaient sous le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait vers nous ses petits bras. L'âne et le boeuf n'étaient pas oubliés, mais l'enfant était plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les remettait à leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le mystère, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses fruits étranges qui suffisaient à détourner ma curiosité. Or, un soir du 24 décembre, comme la curiosité me tenait éveillé, je vis passer mon père et ma mère. Ils marchaient sur la pointe des pieds: seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui crient et trahissent la présence. Il leur arrive même de crier quand personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les pas de tous les morts qui les ont foulées. Mes parents étaient chargés de toutes sortes de paquets. Je compris dès lors leur collaboration avec le petit Jésus.

Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu, comme Jésus lui-même, du ciel sur la terre. C'était un miracle d'amour.

Comment faisaient mon père et ma mère pour réaliser à la fois les rêves de nos sept imaginations exaltées, et distribuer à chacun de nous les objets de paradis qu'il avait désirés? Comment, surtout, ont- ils fait pour ne rien diminuer de la générosité divine qu'ils représentaient pendant la période douloureuse que nous devions connaître? Je ne cesse pas de m'émerveiller quand je vois, le jour de Noël, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la vertu du miracle…

Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgré la sonorité merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux interlocuteurs ne haussait la voix; ils étaient toujours d'accord. Cependant je devinais qu'ils parlaient du procès. Quelque chose de grave se tramait dans l'ombre. On se préparait à repousser l'ennemi. Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.

Un matin, —un jeudi matin, —comme nous rentrions, mes frères et moi, pour le déjeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupéfaction, notre horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre où s'encastrait la grille du portail, un écriteau énorme où nous pouvions lire cette inscription scandaleuse:

Nous nous regardâmes, également indignés.

—C'est un affront, déclara Bernard qui avait déjà le sens militaire.

—Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'étonnement était sans bornes.

D'esprit abstrait et distrait, et même un peu mystique, il n'avait pas exercé une minute sa réflexion sur les faits terre à terre que nous avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une crainte sacrée, nous avaient préparés à cette catastrophe.

On nous eût souffletés tous les trois que nous n'eussions pas ressenti plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais elle était solidement fixée et résista. Nous nous précipitâmes, comme une troupe de renfort, dans la maison assiégée que je m'attendais à trouver pleine de courtilières. La première personne que nous rencontrâmes fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre émotion, et sa fureur aussitôt dépassa de beaucoup la nôtre:

—Oui,ilsveulent tout nous prendre.Ilsprétendent emparer de notre propriété. J'aurais dû mourir plutôt que de voir ça.

Le motpropriétéprenait sur ses lèvres une grandeur solennelle. Ainsi donc,ilsavaient passé la brèche; en rangs serrésilsavançaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de tante Dine des explications plus claires.

Grand-père, qui rentrait de sa promenade, fut aussitôt interrogé. Il nous écarta d'un geste de superbe indifférence, et il nous parut planer bien au-dessus de nos inquiétudes. N'avait-il pas déclaré qu'il lui était indifférent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait marché au grand air par cette belle matinée de juillet où tout le pays ensoleillé semblait remuer dans la lumière, il avait bonne mine, il était radieux; comment eût-il toléré que nous lui gâtions son plaisir par quelque fâcheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en communiquer une parcelle.

—J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d'été. Et personne ne peut nous le prendre.

Cette réponse ne pouvait calmer nos alarmes. Dans sa singularité, elle me frappa jusque dans un moment pareil, où nous n'avions pas trop de toutes nos énergies combatives pour résister à la menace qui pesait sur nous, elle attirait notre attention sur un bonheur tout simple qui n'avait pas de propriétaire attitré et qui était hors d'atteinte. C'était une remarque que nous n'avions jamais faite. On ne songe pas, quand on est enfant, qu'on puisse jouir du soleil.

Ma mère tenait mes deux soeurs aînées serrées contre elle. Elle tâchait à les consoler et n'y parvenait pas, car elle partageait leur peine. A ses pieds, les deux derniers, Nicole et Jacquot, trépignaient au hasard. Qu'on juge de l'effet que nous produisit ce groupe de pleureuses! Louise elle-même, la rieuse Louise, s'abandonnait à ses larmes.

—Voici votre père, s'écria maman tout à coup. Ne pleurez plus, je vous en prie. Il a déjà bien assez de mal.

La première elle avait reconnu son pas. L'effet de ce bref discours fut instantané. Chacun de nous se domina rapidement, et nous descendîmes à la salle à manger avec des figures convenables.

A table,le pèrecommença de s'absorber dans ses pensées dont nous suivions le cours. Nous l'appelions entre nous:le père, comme nous disionsla maison. Surprit-il l'angoisse de tous ces visages tendus vers lui? Lut-il dans tous nos yeux l'inscription flétrissante:Villa à vendre?Il nous regarda bien en face tour à tour, et d'un sourire franc il nous rassura. Allons! il gardait son air de chef qui commande. Nous eûmes la sensation qu'il ne pouvait accepter une pareille déchéance. L'appétit et la paix nous revinrent ensemble, et rarement déjeuner fut plus gai que celui-là. Nous goûtions le bien- être de nos nerfs détendus, à l'abri de cette force qui nous protégeait.

Après le repas, tandis que mes frères, dont les études étaient déjà importantes, terminaient un devoir, je courus au jardin: mon après- midi m'appartenait. La silhouette de Tem Bossette émergeait de la vigne. Je m'approchai de lui. Il attachait les sarments trop libres aux échalas avec des liens de paille, mais il ne demandait qu'à interrompre ses travaux qui, si l'on en jugeait par le nombre de ceps déjà noués, n'avançaient guère. A ses pieds, une bouteille vide prouvait la lutte obstinée qu'il soutenait contre la chaleur. Visiblement, il me voyait venir avec satisfaction. J'entendais à distance le son enrhumé de sa voix. Il marronnait dans sa solitude à la façon de tante Dine. Plus tard, j'ai mieux compris le motif secret de son indignation. Il se rendait compte, n'étant pas si sot que le prétendait Mimi Pachoux son rival, que sa fantaisie et son ivrognerie le rendaient partout ailleurs inutilisable; son sort était lié étroitement au sort de la maison. Aussi ne décolérait-il pas et ne cessait-il de se monter la tête, sa bonne grosse tête en forme de courge, contre le roi régnant, dont il déplorait l'inertie, la politique intérieure et extérieure et surtout les finances. Dès que je fus en état de l'écouter, il précisa ses griefs qu'il débattait en lui-même obscurément:

—Vous avez lu l'écriteau, monsieur François?

—Bien sûr, je l'ai lu.

Et par esprit de famille j'ajoutai aigrement:

—Qu'est-ce que ça peut vous faire, à vous?

Cette apostrophe le suffoqua. Les yeux lui sortirent de la tête, et la fureur de la bouche:

—A moi? A moi!

De vieilles habitudes de respect le retinrent, et il se contenta d'étaler mélancoliquement ses mérites.

—Je bûche ici depuis quarante ans (de toutes manières il exagérait).C'est moi qui ai planté cette vigne et ce jardin.

A la vérité, il n'y avait pas de quoi en tirer de l'orgueil. Notre jardin ressemblait tantôt à un pré et tantôt à un bois, et les feuilles prématurément jaunies de la vigne témoignaient d'un état chlorotique dont une médication énergique aurait sans doute eu raison. Mais, d'accord avec son ouvrier, grand-père se méfiait des remèdes, aussi bien pour les plantes que pour les gens.

—Où voulez-vous que j'aille en vous quittant? avoua Tem avec franchise. Autant me jeter à l'eau.

Ce serait la seule occasion qu'il rencontrerait jamais d'en boire un bon coup. Faudrait-il donc le surveiller aussi et n'était-ce pas assez de la fatigante manie du Pendu? Je confesse pourtant que je ne pris pas cette menace au sérieux et que je n'eus pas la peine de représenter à Tem les avantages de la vie. Déjà sa lamentation suivait un autre cours:

—Monsieur (c'était grand-père) avait bien besoin de se lancer dans toutes ces manigances! Et le pavage de la ville, et l'exploitation des ardoises, et le crédit agricole. Le crédit agricole! Comme si l'on payait jamais quand on vous faisait crédit! A quoi ça servirait, alors, le crédit, s'il fallait ensuite payer comme tout le monde? Sans compter d'autres bricoles, ici et là, quand il n'a besoin que du soleil et du grand air. Faut pas se mêler de diriger, quand on se moque du tiers et du quart. On reste tranquille, avec sa rente, dans son coin, et on laisse les autres travailler pour vous. M. Michel, c'est une autre paire de manches. M. Michel, à la bonne heure en voilà un qui s'entend au gouvernement. Avec lui, rien à craindre ça marche comme sur des roulettes. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse quand l'autre ne veut rien savoir?

J'apprenais confusément les entreprises philanthropiques de mon grand- père et les fâcheux effets de son administration qui aboutissait à notre ruine. La longue harangue de Tem, débitée sans interruption, l'avait soulagé et altéré ensemble. Il considéra la bouteille vide qui gisait au pied d'un cep et qui était son unique provision jusqu'au soir. Profitant de ce répit, j'essayai de voir plus clair dans notre déconfiture:

—Mais pourquoi vendre la maison?

—Ben! c'est le procès. Quand on a perdu, on vous prend, on vous saisit, on vous étrangle, on vous met à la porte, on s'installe chez vous, et vous êtes bon à jeter aux chiens.

Ce tableau épouvantable ne devait pas me rassurer. Et loin de nous plaindre, Tem, apercevant mon grand-père qui descendait l'allée majestueusement, la canne à la main, le nez au vent, l'air gaillard, redoubla d'irritation contre celui qui était la enlise de tous ces dégâts:

—C'est bien fait. C'est bien fait. Quand on a mal conduit les affaires, on est poursuivi, pincé, condamné. Faut pas vouloir embrasser tous les hommes comme des frères, quand on a de la bonne terre à garder. Avec de la terre on a déjà suffisamment de tracas: il y a assez de monde pour rôder autour. Non, regardez-le passer. Il ne nous a même pas vus. Ça lui est égal, tout lui est égal.

En temps ordinaire, Tem ne tenait pas à être remarqué. Cette fois, il menait un grand vacarme pour attirer l'attention et n'y réussit point. Cet échec acheva de le dégoûter, et aussi, je pense, la perspective de finir cette après-midi sans boire. Il lâcha délibérément la paille qui servait à ses ligatures et, désertant son poste, il m'abandonna par surcroît.

—Je ne veux pas voir ça! Je ne veux pas voir ça! proférait-il en s'en allant, écoeuré et colérique.

Voir quoi? L'invasion des courtilières? Moi non plus, je ne voulais pas la voir.

De loin j'accompagnai le fuyard jusqu'à la grille où je relus trois ou quatre fois l'écriteau pour mieux me pénétrer de l'étendue de notre désastre. Puis, je revins lentement en arrière. Qu'allais-je devenir? Mes chevaux, —les échalas, —mes épées de bois, mes jeux ne m'étaient plus rien. Je laissais, pour la première fois de ma vie peut-être, mes bras pendre inutilement le long de mon corps. Par ce sentiment de la vanité universelle, je naissais à la douleur. J'apprenais à me séparer de quelque chose. La cruauté des séparations, je l'ai toujours ressentie depuis lors à l'instant où je les entrevoyais et bien avant qu'elles ne s'accomplissent.

J'allai me coucher dans les hautes herbes du jardin que Tem avait négligé de faucher et, le visage rapproché de la terre, je demeurai là un temps que je ne puis évaluer. Tout le jardin m'enveloppait d'odeurs et je respirais le jardin. La maison, de ses fenêtres ouvertes, me regardait par-dessus les herbes, et je pleurais la maison. La force de mon amour pour elle m'était inconnue comme mon coeur. C'était une chaude et calme après-midi d'été, pleine de bourdonnements d'insectes dans la lumière. Peu à peu, je me trouvai baigné dans une douceur molle, comme une mouche s'englue dans le miel. Et peu à peu, je devenais heureux malgré ma peine. J'ai connu aussi, plus tard, cette injurieuse consolation qui nous vient de la beauté des jours quand la mort a passé.

Je m'endormis comme un bébé dans ses larmes. Lorsque je me réveillai, le soir était entré dans le jardin sans bruît et se tenait caché sous les arbres. Je me levai et j'allai à sa poursuite dans la châtaigneraie. On sonna la cloche du dîner, et je revins en arrière.

Je remarquais un tas de détails auxquels je n'avais jamais pris garde encore: le son de la cloche, la couleur rose du ciel entre les branches, la guirlande de clématites qui pendait au balcon, le manque de symétrie des fenêtres et jusqu'au grincement de la porte que je poussai et qui avait toujours dû grincer pareillement. Je découvrais avec une ardeur sauvage tout ce que j'allais perdre…

Nous ne pûmes jamais nous habituer à retrouver sans révolte, quand nous rentrions du collège, la néfaste inscription qui déshonorait le portail. Tem Bossette n'avait pas reparu: nous apprîmes qu'il se grisait dans tous les cabarets. Mimi Pachoux opérait ailleurs: le navire prenait l'eau de toutes parts, l'équipage se sauvait. Seule, la longue figure malchanceuse du Pendu se montrait parfois, ici ou là, comme un signal de détresse ou comme le symbole agaçant de la malchance qui nous poursuivait.

—Il est fidèle, déclarait tante Dine qui le couvrait de sa protection et lui facilitait la besogne.

Plus fidèle encore et faisant bonne garde autour du foyer menacé, elle vint un jour à notre rencontre jusqu'à la grille dans un état d'agitation anormale.

—Je vous guette, mes petits1 nous dit-elle, pour vous avertir.

Que se passait-il encore? Nous ne l'ignorâmes pas longtemps.

—Il est venu un misérable, un misérable de Paris (c'était une circonstance aggravante, car il ne pouvait rien venir de fameux de cette Babylone corrompue et bonne à brûler), qui se permet de visiter la maison de fond en comble, du grenier à la cave. Votre père l'accompagne. Je ne sais pas comment il ne l'a pas encore précipité par une fenêtre. Il faut qu'il ait une patience dont je suis bien incapable.

Nous étions atterrés. Un inconnu osait pénétrer chez nous! Et notre père —le père —consentait à lui servir de guide! Tante Dine avait raison de s'épouvanter: les lois de l'univers étaient renversées. Comme nous entrions piteusement à notre tour, la tète basse et le feu de la honte aux joues, nous croisâmes ce visiteur qui redescendait et prétendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des plans, évaluait les dimensions des chambres, tout en multipliant les gestes comme s'il construisait déjà de ses propres mains un édifice sur les ruines du nôtre.

—L'escalier est trop étroit. La cuisine est hors de proportions avec les autres pièces: je la transformerai en salon.

Mon père le conduisait sans empressement, mais avec politesse. Il avait son air calme et distant, et la loquacité de l'autre s'en ressentit quand il voulut se tourner de son côté pour mieux lui expliquer ses projets. Nous montâmes tout droit à la chambre de ma mère, comme à notre refuge naturel. Ma mère, qui était agenouillée sur son prie-Dieu, se leva en nous entendant. Son émotion transparaissait sur son visage:

—Dieu nous protégera, dit-elle.

Quand elle prononçait le nom de Dieu, elle en était comme illuminée. Je connus à cet instant la haine de l'étranger, de l'envahisseur. La subordination de mon père, les larmes maternelles et la maison piétinée, jugée, évaluée en argent, ce sont là des spectacles que je ne puis oublier. Plus tard, dans mon histoire de France, quand j'ai lu que les alliés avaient envahi les frontières en 1814 et en 1815 et avaient pu venir cantonner dans notre capitale, quand j'ai su que les Prussiens nous avaient arraché, comme un quartier de notre chair, la Lorraine et l'Alsace, je n'ai pas eu de peine à donner à ces douleurs passées une représentation matérielle: j'ai revu très nettement ce monsieur qui se promenait chez nous du haut en bas de la maison, comme s'il était chez lui.

—Pourquoi l'as-tu salué? demanda tante Dine à grand-père qui revenait de son pas lent et nonchalant.

—Je suis poli avec tout le monde.

—On ne pactise pas avec l'ennemi.

Gomment mon père, qui ne passait pas pour commode, avait-il supporté sans broncher cet outrage? Il avait la charge de notre sécurité, et l'exercice du pouvoir impose des obligations que les irresponsables négligent volontiers. Sa bonne humeur nous stupéfia même dans une autre circonstance. Un jour, à table, il dit tout à coup à maman:

—Sais-tu la grande nouvelle qui se colporte en ville?

—Je n'ai vu personne.

—On annonce notre départ. La maison vendue, nous filons. Notre orgueil bien connu n'accepterait pas une diminution de façade. Et qui a répandu ce bruit? je te le donne en mille. Mais non, tu ne devineras jamais, tu as trop d'illusions sur la bonté humaine. Mes chers confrères. Ils ont découvert ce moyen pratique de se partager ma clientèle. Tour à tour mes malades m'en informent:

—Est-ce vrai que vous partez? Restez avec nous. Qu'allons-nous devenir?…

C'est très touchant. Mais je les ai rassurés.

Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutumé à la bataille. Nous étions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mépris et de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers scandalisés dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs et susceptibles, protestèrent avec véhémence contre une si odieuse manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas conviés à donner leur avis. Ma mère, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et qu'elle n'eût pas imaginé en effet. Quant à tante Dine, elle montrait le poing à cesilsenfin découverts:

—Ah! les monstres! ça ne m'étonne pas. Ils mériteraient qu'on leur introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.

Souhait qui suscita l'hilarité de grand-père, jusque-là impassible, mais trop ennemi des médecins pour ne pas savourer la formule de vengeance employée par sa soeur.

Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la délivrance. Comme une sentinelle avancée, elle s'était portée en dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels nous ne pouvions rien entendre et que nous interprétâmes de plus près dans un sens défavorable. Sûrement l'envahisseur s'était emparé de la place, la maison était vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous abriter. Selon la prophétie de Tem, nous étions bons à jeter aux chiens.

Lorsque nous fûmes à portée, elle nous héla:

—Venez vite, venez vite. La maison est à nous. La maison est à nous.

D'un élan fou, nous accourûmes.

—L'écriteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devançait.

Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.

—Ah! ah! continuait la voix qui éclatait en sonnerie de triomphe.Ilsont cru l'avoir.Ilsne l'auront pas.

Ilsne visait plus les médecins, mais le monsieur de Paris et d'autres acquéreurs qui s'étaient présentés pendant que nous travaillions au collège. De son bras levé, elle nous montrait la fuite de cette troupe dispersée.

Elle nous conduisit, d'un pas rapide malgré l'âge, dans la salle de musique où la famille s'était réunie, sauf grand-père qui sans doute n'avait rien changé à ses habitudes de promenade et qui probablement ignorait notre salut. Mariette nous suivit à une distance respectueuse : son ancienneté lui donnait droit à un rang dans le cortège.

Ma mère, très émue, caressait les cheveux de mes deux soeurs aînées, que la joie, comme le chagrin, faisait pleurer. Mais je n'attachais pas d'importance aux larmes de mes soeurs qui en répandaient pour des riens. Mon père, debout, appuyé au dossier de la chaise où ma mère était assise, souriait. Je ne lui avais jamais vu le visage aussi rayonnant. Et par la fenêtre, en arrière du groupe, le soleil entrait comme un invité de marque.

—L'écriteau n'y est plus, répéta Bernard sans saluer personne.

—Oui, dit mon père, nous gardons la maison.

Et comme notre enthousiasme allait déborder, il ajouta:

—Vous le devez à votre mère, et aussi à votre tante Bernardine.

Celle-ci, dont les joues parcheminées s'empourprèrent rien que parce qu'on avait parlé d'elle quand elle-même ne gardait ni ses pensées ni ses biens et se dépouillait ainsi naturellement tous les jours, refusa l'éloge avec une mâle énergie:

—Quelle plaisanterie, Michel! Pour une signature de rien du tout! Il ne faut pas égarer ces enfants.

Ma mère l'approuva sans retard:

—Elle a raison c'est votre père qui nous a tous sauvés.

Et plus bas, tournée vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:

—Tout ce que j'ai, n'est-ce pas à toi?

Je ne m'arrêtai guère, je l'avoue, à ce débat. Evidemment le salut de la maison ne dépendait que de mon père. En quoi ma mère et tante Dine auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant à Ithaque avait chassé les prétendants. C'était un exercice de force qui ne convenait qu'à un homme. Mes notions de la vie étaient simples: l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses domestiques. Que tante Dine eût sa part, même réduite, dans l'immeuble dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas davantage ce que c'était qu'une dot et comment le consentement de la femme était nécessaire pour que le mari en disposât.

Cependant je me rappelai la scène de la couturière. Ma mère avait sans doute réalisé des économies sur ses toilettes et les avait apportées. Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitôt je m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais à la main la tirelire où l'on m'invitait à placer les petits sous que je recevais. Je m'attendais à une ovation pour la magnanimité de mon sacrifice. Sans un mot, je tendis l'objet à mon père.

—Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa réponse.

Un peu interloqué, mais dévisagé par tous les regards, je déclarai en rougissant:

—C'est pour la maison.

Cette fois, mon père m'attira et me donna publiquement l'accolade avec un ordre du jour reluisant:

—Ce petit sera notre joie.

Ainsi l'Empereur récompensait sur le champ de bataille ses maréchaux: on ne s'étonne plus de rien dans l'histoire quand on a vécu mon enfance.

Comme il rentrait au son de la cloche, grand-père fut informé le dernier de ce qui s'était passé par tante Dine qui le mit au courant dans une harangue enflammée. Il écouta avec intérêt, mais sans passion. Sa sérénité ne fut point troublée. Et quand le récit héroïque fut terminé, il dodelina de la tête et se contenta de cette approbation bien maigre:

—Allons, tant mieux!

Les choses s'arrangeaient sans qu'il s'en mêlât.

Je compris les jours suivants, à toutes sortes de petits signes, sans compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus à grand-père, mais à mes parents, et qu'une simple formalité marquait pour que ce traité fût définitif. Grand-père n'en ayant plus la charge, bien que cette charge ne l'incommodât guère, n'en désirait pas garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon père luit tenir des discours de ce genre:

—Je veux que rien ne soit changé ici. Je veux que tout demeure comme par le passé. Je ne veux vous ôter que les soucis.

—Eh! eh! répliquait grand-père avec son petit rire, tu as bien de la chance de savoir tout ce que tu veux.

Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fûmes bientôt avertis. Quand il avait une idée, on ne pouvait l'en faire démordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout pêle-mêle, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans réplique de mon père, prières de ma mère, avec la même tranquillité d'humeur, et il n'écoutait personne. A son air aimable et détaché on l'aurait cru persuadé aisément, quand le mauvais rire apparaissait et ruinait toutes les espérances.

Nous sûmes un beau matin sa décision d'abandonner la pièce à deux fenêtres qu'il occupait au coeur même de la maison et qui était vaste, confortable et facile à chauffer, pour s'en aller où? Nul ne l'aurait deviné: dans la chambre de la tour. Cette chambre était dès longtemps déserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tôt signifié sa volonté que tout le monde, après d'infructueuses tentatives pour obtenir son désistement, dut courir au plus pressé afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-même, sans plus attendre, prenait déjà l'escalier avec son matériel le plus précieux.

—Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et épousseter, lui notifia tante Dine, armée de la tête de loup.

—Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit très bien avec les araignées et la poussière.

Ce scandale fut évité. On le devança et il dut patienter quelques minutes, ce qu'il n'aimait guère; après quoi, résolument, il s'empara de la rampe, muni de son baromètre, de sa caisse à violon et de ses pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le reste de son déménagement ne l'intéressait pas. Ses vêtements, son linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit bonheur. Il me témoigna sa confiance en m'invitant à porter un traité d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les illustrations en couleur représentant les principales espèces de champignons, et un autre ouvrage que je pris à son titre pour un livre de piété: lesConfessions de Jean-Jacques Rousseau. J'allais oublier lesProphéties de Michel Nostradamuset une collection duVéritable Messager boiteux de Berne et Vevey, almanach fameux et précieux à tous égards, mais principalement pour ses bulletins météorologiques. Or grand-père s'occupait beaucoup de l'état de l'atmosphère. Il le reniflait, pour ainsi dire, à sa fenêtre, le matin et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le mouvement des nuages et l'éclat des étoiles. Volontiers il citait l'autorité d'un certain Mathieu de la Drôme, avec qui il était en correspondance et que nous avions pris l'habitude de considérer comme un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-même faisait des pronostics et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait à prédire. Il ne se trompait guère, soit que la chance le favorisât, soit qu'il eût bien interprété la direction des vents. Et cette petite réputation qui lui était agréable le mêlait aux lois mystérieuses de la nature dont il rendait les oracles.

Dès qu'il eut transporté sa bibliothèque et ses instruments, il se trouva chez lui dans la chambre de la tour et se déclara satisfait. Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre côtés à la fois: le moindre rayon de soleil, d'où qu'il vint, serait capté. Et quant à la direction des vents, elle serait facile à déterminer. Un grand vacarme lui apprit que son mobilier grimpait après lui. Tante Dine présidait en personne à l'emménagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans chaque main un candélabre, elle précédait, en l'animant de la voix, une escouade rangée en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la tête: il avait consenti à une réconciliation scellée par l'octroi d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire portée par quatre jambes qui appartenaient —on le sut plus tard, au sommet des marches —moitié à Pendu, et moitié (la petite moitié) à Mimi Pachoux ramené au logis par la victoire.

—Franchement, déclara tante Dine à son frère pendant le défilé de ses troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse chaque chose par cet escalier qui est étroit.

Comme grand-père, indifférent, esquissait un geste vague, elle lui décocha des sarcasmes:

—Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se dérangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a inondé de sa sueur, Monsieur verra venir les événements. Et moi, pendant ce temps-là, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.

L'attaque était directe et rude. Avant d'y répondre, grand-père jeta un coup d'oeil effrayé sur le siège transporté par Tem, à cause de l'inondation annoncée. Quand il le vit intact et sec, il se rasséréna et put riposter en toute tranquillité d'esprit:

—Je ne demande rien à personne.

—Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pâte.

Ils avaient raison tous les deux. Grand-père n'élevait aucune réclamation, mais on s'ingéniait à prévenir ses moindres voeux. Ainsi ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui assiégeaient la tour: le lendemain de son installation, on calfeutrait soigneusement la porte et les fenêtres.

La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment général. Cet exode imprévu, que rien ne motivait, assombrissait mon père et ma mère qui en cherchaient vainement la raison:

—Pourquoi se loger si haut?

Et grand-père d'expliquer avec son mauvais petit rire:

—L'altitude m'a toujours réussi.

J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand- père. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement, son odeur spéciale —on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes qui pendant tout l'hiver y mûrissaient —exerçait dès longtemps sur moi un attrait irrésistible. Puisqu'elle était habitée désormais, je me proposai de lui rendre des visites.

Cet épisode fut bientôt éclipsé par un autre, beaucoup plus grave et qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du collège un matin, je fus avisé par mon informateur habituel, tante Dine, que cette fois c'était définitif. Elle me donnait cette nouvelle en grand mystère, mais le mystère même, chez elle, se manifestait bruyamment. Le motdéfinitifprenait sur ses lèvres une importance formidable. Qu'est-ce qui était définitif?

—L'acte est signé. Tout à l'heure. Je suis bien contente.

Quel acte? Je n'y comprenais goutte.

—Eh bien! nous restons chez nous.Ilsne peuvent plus rien.

Ne savais-je pas déjà qu'ilsétaient en pleine déroute, dispersés, châtiés, vaincus, battus, réduits à néant, comme les Perses de mon histoire ancienne qu'une poignée de Grecs précipita dans la mer? Comment pensait-elle m'éblouir en me communiquant un secret vieux de plusieurs jours, peut-être même de plusieurs semaines, et dont tout le monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le pays des préparations, des lenteurs, des formalités et des paperasses judiciaires. Mais un événement capital allait illustrer la déclaration de tante Dine.

Grand-père était rentré de sa promenade plus tôt qu'à l'ordinaire et, comme l'un de nous remarquait cette ponctualité anormale, il s'était éloigné sans souffler mot. Quand nous pénétrâmes, après le second coup de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle à manger, notre surprise fut grande de l'y trouver déjà, assis devant la table, et non pas à sa place officielle qui était la place d'honneur, au centre, en face de ma mère, ainsi qu'il convient au chef de famille, au roi régnant. Sans prévenir personne de ses intentions, il avait changé les ronds de serviettes et s'était allé mettre au bout, en face de la fenêtre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne place, d'où il pouvait voir les arbres du jardin et même un peu de ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle n'était pas indifférent. Mais tout de même, c'était là une révolution dans la vie de famille et dans toute l'économie domestique. Ou plutôt, je ne m'y trompais pas, c'était une abdication.

Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas dû apprendre dans mon manuel celle des rois fainéants, à qui l'on coupait la chevelure avant de les enfermer dans un cloître, et, malgré moi, je considérai les jolis cheveux blancs de grand-père qui bouclaient légèrement. Surtout, j'avais entendu réciter, par mon frère Bernard, l'histoire de Charles- Quint dont j'avais été fort impressionné. Ce maître du monde, détaché de la grandeur, se retira dans un monastère d'Estramadure dont il réparait les pendules, et pour se donner un avant-goût de la mort, il fit célébrer, vivant, ses funérailles. Des historiens affolés de vérité m'ont affirmé, depuis lors, que ces détails étaient fictifs. Je le regrette, car je ne les ai pas oubliés, tandis qu'une innombrable quantité de faits démontrés me sont sortis de la mémoire. Mais en ce temps-là je croyais, dur comme fer, à la retraite de Charles-Quint, aux obsèques truquées et même aux pendules. Grand-père, lui aussi, s'entendait à raccommoder les horloges et j'opérai aussitôt entre eux un rapprochement.

Tante Dine, par hasard exacte, et ma mère, qui nous suivaient à peu de distance, partagèrent notre étonnement. Puis, tous les regards se fixèrent sur mon père qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la situation, et la décision, chez lui, ne se faisait guère attendre. Il s'avança d'un pas rapide:

—Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit être changé ici.Père, reprenez votre place, je vous en prie.

Certes, aucun de nous n'aurait résisté à cette prière qui ordonnait. Mais la force agissante et organisatrice de mon père se heurtait devant nous à une autre force, dont je ne soupçonnais pas la puissance et qui était l'immobilité. Grand-père ne bougea pas. Il avait résolu de ne pas bouger.

Mon père, n'ayant pas obtenu de réponse, répéta plus doucement sa demande. Je ne puis pas écrire plus humblement, car il gardait en toute occasion, malgré lui, un air de fierté. Il reçut au visage un éclat de l'éternel petit rire et cette phrase par surcroît:

—Oh! oh! que de bruit pour rien!

—Père, donnez-moi cette preuve de votre affection.

—Une place ou une autre, qu'est-ce que ça signifie? Je suis très bien ici, j'y reste.

Et, avec un suprême dédain, grand-père ajouta:

—Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est égal!

Tout lui était égal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une autre, une maison ou une autre. Ces phrases-là, prononcées devant nous, avaient le don d'exaspérer mon père, mais il se contenait.

—Il faut, reprit-il, une hiérarchie dans les familles.

—Bah! nous sommes en République, et je tiens pour la liberté.

Mon père comprit qu'il était parfaitement inutile d'insister. Il se contenta de conclure:

—Alors, vraiment, vous refusez de revenir?

—Je ne bouge plus.

Philomène, la femme de chambre, présentait le plat. Mon père lui fit signe de l'offrir à grand-père, après quoi il dut se soumettre et prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul méritait de l'occuper. Le chef, c'était lui, dès longtemps, et pas un autre. A la moindre difficulté ou contrariété, on s'adressait à lui, on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiété qui pesait sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirigé. Plus de rois fainéants! Les rênes du gouvernement, comme s'exprimait mon manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il était juste que le chef eût les insignes de l'autorité. Un roi ne reste pas au second rang. Mon père, évidemment, ne se fût pas lui-même couronné.

Ainsi, en notre présence, s'opéra la translation des pouvoirs.

Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque subitement. Le gouvernement de grand-père m'avait toujours paru précaire et dérisoire. Dès qu'il eut refusé de l'exercer, j'admirai son désintéressement et je découvris la poésie de l'abdication.


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