Chapter 5

Il me reparla une autre fois de ces mystérieuses journées de Juin où l'on s'était battu pour briser les fers du prolétariat. Le prolétariat ne me représentait pas quelque chose de bien net. Tem Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu étaient-ils des prolétaires? Je les imaginai chargés de chaînes et enfermés dans une cave aux tonneaux vides, parce que, si les tonneaux avaient été pleins, ils n'en seraient pas sortis volontiers. Grand-père s'élançait à leur secours. J'appris de sa propre bouche qu'à Paris il avait pris part à l'insurrection et tenu un fusil.

—Vous avez tiré, grand-père? demandai-je avec surprise et peut-être avec admiration, car je ne l'aurais pas cru capable d'un geste aussi vif.

Il m'expliqua modestement qu'il n'en avait pas eu l'occasion.

Tante Dine m'avait montré, dans une armoire, le sabre qui avait servi à mon père pendant la guerre. Pourquoi ne m'avait-on jamais parlé de ce fusil? N'était-ce pas aussi un trophée de famille? Et grand-père termina son récit un peu vague par cette réflexion familière:

—C'est papa qui n'était pas content.

Il me semblait si vieux, que je n'aurais jamais eu l'idée de songer à ses parents qui n'étaient plus au salon que de la peinture. Et voici qu'il disaitpapacomme le petit Jacquot, pas mêmepère, comme mes frères aînés et moi. Amusé, je m'écriai:

—Votre papa, grand-père?

—Mais oui, l'homme des roses et des lois, le magistrat, le pépiniériste.

Il le traitait sans aucun respect, et cette audace que j'estimais inouïe m'attirait bien plus qu'elle ne me déconcertait. L'irrévérence me semblait une chose prodigieuse qui suffisait à supprimer les rangs. Avec elle, on se plaçait immédiatement au-dessus des autres hommes, avec elle on pouvait se moquer de tout impunément. Je me promis d'être irrespectueux pour montrer mon esprit.

Grand-père me fournit quelques explications sur le mécontentement de sonpapa:

—Eh! oui! Il prétendait qu'il fallait un roi dans la nation, comme un jardinier dans un jardin. Et toute la mauvaise peinture du salon pareillement.

Toute la famille, quoi! Grand-père se mettait délibérément en dehors des ancêtres. Il prétendait faire bande à part, marcher tout seul, hors des routes, comme dans nos promenades. A quoi bon être une grande personne, s'il faut encore dépendre d'autrui, ne pas agir à sa guise, écouter les conseils et les remontrances? Il avait joliment bien fait de prendre un fusil, puisque c'était pour la liberté.

Et, de son fameux rire impertinent, il cassa l'opinion paternelle en invoquant la nature:

—C'est absurde. Comme s'il fallait tailler les arbres et les plantes ! Regarde s'ils savent pousser tout seuls, et si ça n'enfonce pas tous les jardins du monde.

Nous arrivions devant un bois de fayards, de trembles, d'autres essences encore. Les petites feuilles de printemps, d'un vert tendre, ne suffisaient pas à recouvrir l'essor des branches. Avant ma convalescence, j'aurais donné tort à grand-père. La transformation de notre jardin, depuis que mon père avait pris les rênes du gouvernement, l'arrangement des pelouses, le jet d'eau, le dessin des parterres, la forme des bosquets, tout cet ordre harmonieux me satisfaisait pleinement. Nos randonnées dans la campagne, peu à peu, m'avaient ouvert les yeux à des beautés plus sauvages. Un fouillis de fougères et de ronces, l'enchevêtrement des lianes aux buissons, des rochers couronnés de bruyères roses, et les retraites les plus perdues avaient mes préférences. De sorte que j'approuvai cet argument sans hésitation. Mais je découvrais avec une sorte de stupeur qu'on pouvait ne tenir aucun compte de l'avis de ses parents, et même les juger, comme ça, avec tranquillité. Grand-père ne craignait pas de condamner son père devant moi. C'était la plus forte leçon d'indépendance que j'eusse reçue, et cette découverte, loin de m'enivrer, m'inspirait de la crainte, et comme un retour de l'impression sacrilège qui m'était venue de la mort. L'irrévérence n'était pas la liberté. On pouvait se moquer et se soumettre ensemble. Tandis qu'on avait véritablement le droit d'être libre, de ne pas accepter les idées de son père, de ne pas obéir à ses ordres.

Je n'aurais pas osé formuler ces pensées qui m'assaillaient et je revins à la politique:

—Alors, demandai-je, il n'y aura plus de rois?

—A mesure que les peuples se civilisent, les rois disparaîtront.

—Et le comte de Chambord?

—Oh! celui-là, il peut bien se tailler une chemise de nuit dans son drapeau blanc.

Le comte de Chambord ainsi traité! Avant de me divertir, cette plaisanterie me suffoqua. Le comte de Chambord était pour moi un personnage de légende, aussi lointain et prestigieux que les chevaliers de ces ballades qui avaient exalté ma convalescence. Sans doute il n'avait pas soustrait à Titania, la blonde reine des elfes, la coupe du bonheur; il ne rendait pas visite, sur un cheval rouan, à la jeune fille de la romance du nid de cygne; mais je savais qu'il vivait en exil, qu'il portait l'auréole des martyrs et qu'on l'attendait. Tante Dine ne l'appelait jamais que:notre prince, et hochait la tête avec orgueil dès qu'on prononçait son nom, comme s'il lui appartenait. De temps à autre se tenaient au salon des conciliabules où l'on s'entretenait de son prochain retour. Et il ne rentrerait pas seul: Dieu l'accompagnerait, et il ramènerait le drapeau blanc. Mon imagination l'évoquait sans peine à la tête d'une foule qui brandissait des bannières, et je ne distinguais pas très bien s'il conduisait une armée ou une procession.

A ces confrères prenaient part Mlle Tapinois qui ressemblait à la vieille colombe de mon livre d'images, M. de Hurtin, vieux gentilhomme pareil au faucon que les révolutions avaient ruiné, divers autres personnages tirés, eux aussi, desScènes de la vie des animaux, et que je confonds un peu dans ma mémoire, et certain prêtre fougueux, l'abbé Heurtevent, qui portait le nez en bataille, et dont les yeux ronds et sortant de la tête ne voyaient que de loin, car il se heurtait à tous les meubles, et, toujours en mouvement, menait la guerre contre les vases et les potiches. Renversait-il un bibelot? il ne s'excusait point:

—Un de moins, déclarait-il simplement.

Ces menus et frivoles objets le contrariaient dans ses gestes, et il les détestait. Tante Dine lui pardonnait jusqu'à ses dégâts, à cause de son éloquence. Sa tête se trouvait si haut perchée, quand il restait debout, que je la cherchais comme une cime. Assis, au contraire, il disparaissait presque dans les fauteuils, et ses genoux pointaient sur le même plan que le menton: on l'eût dit replié en trois morceaux de longueurs égales. Sa maigreur était d'un ascète. Quoi d'étonnant? Il se nourrissait de racines, et c'était lui qui, pendant la saison des cryptogames, vivait de bolets Satan. Il les digérait, mais cela ne l'engraissait point. Cette alimentation intéressait grand-père, qui le considérait comme un phénomène et pour ses excentricités supportait ses opinions. Il ne l'appelait jamais que : Nostradamus. Mon père, bien au contraire, ne se souciait que médiocrement d'un tel allié et ne prisait pas beaucoup ces assemblées quasi mystiques.

—Notre brave abbé, assurait-il, ne regarde qu'en l'air. Il interroge le ciel et ne sait plus ce qui se passe.

Qu'avait-il besoin de le savoir, puisqu'il connaissait l'avenir? Il collectionnait, en effet, toutes les prédictions qui se rapportaient à la restauration monarchique et il en citait par coeur les passages essentiels. A force de les avoir entendus, je les ai retenus assez bien. La plus célèbre de ces prophéties était celle de l'abbaye d'Orval. Elle avait annoncé la chute de Napoléon, le retour des Bourbons et même le règne de Louis-Philippe et la guerre. Son authenticité était ainsi garantie par tout un siècle. Comment, dès lors, aurait-elle menti dans cette apostrophe que notre abbé Heurtevent susurrait d'une voix mouillée et qui arrachait des larmes aux dames:Venez, jeune prince, quittez l'île de la captivité… joignez le lion à la fleur blanche. On parvenait subtilement à expliquer l'île de la captivité et le lion qui, à la première investigation, demeuraient obscurs. Cependant, je n'étais pas pressé de voir le jeune prince obéir à cette injonction, à cause des événements qui devaient suivre, à savoir la conversion de l'Angleterre, celle des juifs et, pour finir, l'Antéchrist. L'Antéchrist m'épouvantait: lui aussi, comme la Mort de ma Bible, devait monter un cheval pâle.

—Oh! le jeune prince! ricanait grand-père quand je lui racontais ces merveilles, car il refusait d'assister aux assemblées que présidait l'abbé Nostradamus, jeune prince de soixante printemps!

Il y avait aussi les visions de certaine soeur Rose Colombe, religieuse dominicaine décédée sur la côte d'Italie. Une grande révolution éclaterait en Europe, les Russes et les Prussiens changeraient les églises en écuries, et la paix ne renaîtrait que lorsqu'on verrait les lis, descendants de saint Louis, fleurir à nouveau le trône de France, ce qui arrivera.Ce qui arriveraterminait le paragraphe, avertissait que ce n'était pas là une simple hypothèse, comme les savants en peuvent construire, mais une vérité incontestable prouvée par des extases.

—Oui, les lis refleuriront! aimait à répéter tante Dine, qui attribuait un crédit particulier aux paroles de la soeur Rose Colombe.

Avec cette certitude, elle se précipitait plus superbement dans l'escalier dès qu'elle pouvait supposer qu'on avait besoin de ses services. Elle avait l'habitude d'accompagner d'interjections et d'exclamations les innombrables travaux auxquels elle se livrait sans répit. On l'entendait qui psalmodiait en balayant ou frottant, car elle mettait la main à tout:

—Ils refleuriront pour le salut de la religion et de la France.

L'abbé ne se contentait pas des prédictions qui rétablissaient les monarques chez nous. Sa sollicitude s'étendait jusqu'à la malheureuse Pologne, et un soir, triomphalement, il apporta un journal de Rome où se trouvait consignée l'apparition du bienheureux André Bobola, qui informait un moine de la restauration de ce royaume après une guerre qui mettrait aux prises toutes les nations.

—La Pologne, cette fois, est sauvée, conclut-il, satisfait.

—Pauvre Pologne, il était grand temps! appuya tante Dine qui compatissait à toutes les infortunes.

Il n'en fallait pas moins passer par des catastrophes avant de parvenir à ces miraculeuses renaissances. Notre abbé incendiait bravement l'Europe et consentait à la noyer dans un fleuve de sang, pourvu que les lis refleurissent.

Les dames se plaisaient à l'entendre vaticiner. Ses narines se gonflaient comme des voiles sous les vents favorables, et ses yeux ronds se projetaient hors de la tête avec tant d'ardeur que l'on pouvait craindre de les recevoir tout brûlants. Il rompait aussi des lances avec un parti qui admettait l'évasion de Louis XVII détenu à la prison du Temple et l'authenticité de Naundorff. Mlle Tapinois, notamment, prêchait le naundorffisme, ce qui lui valut de vertes algarades. Elle avait failli entraîner tante Dine qu'un regard de l'abbé Heurtevent suffit à maintenir dans la bonne cause. N'invoquait- elle pas la Providence dont chacun savait qu'elle était le bras droit, et qu'elle déclarait, on ne savait pourquoi hostile au retour du comte de Chambord? Afin d'éclipser son adversaire, elle raconta que Jules Favre, avocat de son Naundorff, avait reçu de lui, en témoignage de gratitude, le cachet des Bourbons et que, n'en portant pas d'autre ce jour-là, ce jour historique, il avait apposé le sceau royal sur le traité de Paris après la signature du comte de Bismarck, comme s'il n'agissait que par délégation de son prince? Cette anecdote ayant obtenu un succès de curiosité, malgré cette remarque de mon père: « Aucun Bourbon n'aurait eu à signer un traité pareil', l'abbé Heurtevent, écoeuré d'être interrompu dans ses prédictions pour l'audition de telles balivernes, haussa les épaules en signe d'incrédulité, et du coin où je brouillais un jeu de cartes, je l'entendis qui marmonnait:

—Quand l'âne de Balaam parla, le prophète se tut.

Je connaissais, par une gravure de ma Bible, l'aventure de Balaam. Mais notre abbé eut aussi la sienne et il en fut pour sa courte honte. Le vieux M. de Hurtin, dont le profil d'oiseau de proie servait à abuser sur l'opiniâtreté de son caractère, ébranlé par les récits et les affirmations de Mlle Tapinois, commença, lui aussi, de soulever des objections contre Monseigneur, car on ne manquait point, fût-ce pour le combattre, de lui donner son titre. Il alla jusqu'à lui reprocher de ne pas avoir d'enfants.

—On lui en fera un, déclara M. Heurtevent dans une subite illumination.

Cette réponse, lancée avec une grande force, souleva untollégénéral. Ces dames manifestèrent leur indignation par toutes sortes de petits cris, et Mlle Tapinois, se voilant la face, protesta contre le scandale qu'un homme de Dieu ne craignait pas de provoquer dans un milieu honnête et respectable, et devant des enfants. L'abbé, tout rouge et tout penaud, et plus accoutumé à infliger des semonces qu'à en recevoir, levait les mains en l'air pendant cette harangue pour avertir qu'il désirait s'expliquer. On ne le lui permit pas immédiatement, et il dut patienter jusqu'à ce que l'émeute se calmât. Il avait simplement voulu dire qu'on assurerait la continuité de la dynastie et que la race royale n'était pas près de s'éteindre. Un successeur légitime tient lieu d'enfant pour un roi. Ces explications furent assez mal accueillies, et Mlle Tapinois, qui était ma voisine, se tourna vers M. de Hurtin qu'elle catéchisait pour constater que le prophète était bien mal embouché. Elle se vengeait de l'âne de Balaam qui n'avait pas échappé à la finesse de son oreille.

Cet incident que j'ai retenu sans l'avoir bien compris, ainsi qu'il arrive parfois dans les souvenirs, avait mis une sourdine aux réunions royalistes quand la proximité des élections les vint ranimer.

—Je ne crois pas au salut par les élections, objecta mon père.Cependant il ne faut rien négliger pour le service du pays.

On s'entretenait couramment d'un assaut à livrer à la mairie qui était indignement occupée. Mais qui mènerait la bataille? Il faudrait un homme de lutte, habile et décidé. Je ne passe plus devant le bâtiment municipal en me rendant au collège, sans y chercher, dans une grande confusion de tous les sièges de l'histoire, des mâchicoulis ou des canons.

A tout instant on sonnait à la grille et ce n'était pas au médecin qu'on en voulait. Des messieurs bien mis et qui se glissaient plutôt à la tombée de la nuit, avec les ombres, des paysans, des ouvriers envahissaient la maison, et les mêmes paroles revenaient sans cesse:

—Ne vous présenterez-vous pas, docteur?

—Monsieur le docteur, il faut marcher.

Et des vieux des faubourgs disaient plus familièrement:

—En route, monsieur Michel.

Les ouvriers et les paysans, je le remarquai, le sollicitaient avec plus d'entrain et de conviction. Plus discrets, mieux élevés, les messieurs bien mis n'insistaient pas, et l'un d'entre eux, gros et digne, poussa le dévouement jusqu'à se proposer:

—Evidemment, nous comprenons vos scrupules, vos hésitations. C'est une lourde charge, et très coûteuse. S'il le faut, j'accepterai la candidature à votre place. Ce sera pour vous être agréable.

—Pas vous, prononça avec autorité un grand barbu qui portait une blouse bleue. Vous n'auriez pas quatre voix. M. Michel, c'est autre chose.

Le monsieur, ainsi brusquement éconduit, boutonna sa redingote avec majesté.

Et quand ces intrus s'étaient retirés, la discussion reprenait, paisible, grave, confiante, entre mon père et ma mère. Ils s'y absorbaient au point de ne pas s'apercevoir que nous étions là.

—Tu ne peux pas, disait ma mère doucement en se servant presque des mêmes mots que le gros monsieur. Compte les charges que nous supportons. Tu as dû racheter le domaine pour épargner à ton père des ennuis et je t'y encouragé, rappelle-toi. Dans les familles on est solidaire les uns des autres. Les grandes Ecoles sont très coûteuses, car nous n'obtiendrons pas de bourses bien que nous ayons sept enfants. Tu es noté comme hostile aux institutions qui nous régissent. D'ici quelques années, il nous faudra établir Louise, si Mélanie n'a besoin que d'une toute petite dot. Et puis, songe à toi-même. Tu travailles déjà trop, et tes malades absorbent tes forces. J'ai peur que tu ne te fatigues. Nous ne sommes plus de la première jeunesse, mon ami. La famille nous suffit, la famille est notre premier devoir.

Et mon père, comme s'il pesait le pour et le contre, gardait un instant le silence, puis répondait:

—Je n'oublie pas la famille. Ne sois pas inquiète, Valentine, sur ma santé. Je ne me suis jamais senti plus robuste ni plus résistant. Et je ne puis m'empêcher de songer au rôle utile qui m'est offert, car la mairie aujourd'hui, c'est la députation demain: dénoncer au pays la bande qui le trompe et qui le gruge, préparer l'esprit public au retour du roi, à ce retour nécessaire si nous voulons nous relever de la défaite. Tous ces gens du peuple, qui viennent à moi, me touchent et ébranlent ma résolution de me tenir à l'écart de la vie publique. Je n'ai pas d'ambition personnelle. Mais là aussi peut-être, là aussi sans doute, il y a un devoir à remplir.

C'était comme des strophes alternées, où la famille et le pays, tour à tour, adressaient leurs pressants appels.

Le tableau que mon père traçait de la France restaurée ne ressemblait pas tout de suite à celui de l'abbé Heurtevent qui s'en tenait aux miracles: il donnait des détails circonstanciés que je ne suivais pas, et à la fin, sans qu'on sût comment, on avait l'impression que les provinces ressuscitées marchaient au doigt et à l'oeil sous l'autorité du prince qui s'adressait à elles directement, et qui, toutefois, s'en remettait, pour les choses religieuses, au pape de Rome.

A cause de son aptitude à commander, j'eusse trouvé naturel qu'on lui confiât le gouvernement, puisque le royaume de la maison ne lui suffisait pas et qu'il en désirait un autre. Et puis, il n'aurait plus le loisir de surveiller mes études et mes pensées, dont je voyais bien qu'il s'inquiétait le soir avec ma mère.

Plus encore qu'à la maison, où je ne surprenais qu'un faible écho des événements qui se préparaient, la vie était changée au Café des Navigateurs. J'y accompagnai grand-père un jour de congé, sans prévenir personne. Cassenave, seul, prématurément vieilli, continuait de boire pour le plaisir, au milieu de l'inattention générale. Les autres membres du groupe apportaient des préoccupations plus relevées. Là, on ne parlait pas du Roi, mais de la liberté. J'apprenais que l'hydre de la réaction, que l'on avait crue écrasée après le Seize- Mai, commençait de relever la tête. Galurin, c'était son dada, réclamait ouvertement le partage des biens. Glus et Mérinos répudiaient une République bourgeoise et la voulaient à la fois populaire et athénienne, assurant à chacun un salaire minimum pour une besogne indéterminée et, par surcroît, accessible à la beauté et protectrice des arts. D'avance, interrompant leurs oeuvres en cours, ils ébauchaient l'un une symphonie, l'autre un fusain où l'ère nouvelle était symbolisée. Mais je ne reconnaissais plus Martinod. Au lieu de peindre, comme autrefois, à nos yeux éblouis les noces du Peuple et de la Raison, voici qu'il abandonnait ses phrases aux deux artistes. Avec une précision imprévue, il énumérait des réformes urgentes, la diminution du service militaire en attendant sa suppression, l'indépendance des syndicats, le monopole de l'Etat en matière d'enseignement, sans compter la révision de la Constitution sur quoi tout le monde était d'accord. L'indépendance des syndicats me frappait tout spécialement, parce que mon voisin avait beau m'expliquer en quoi elle consistait, je n'y comprenais goutte, de sorte que j'y attachais un prix exceptionnel. Et même, lâchant ces réformes malgré leur urgence, Martinod, qui amenait des recrues et les abreuvait en les enseignant, s'exaltait sur un but plus rapproché qui était la mairie. Décidément j'étais fixé: la bataille se livrerait là et non ailleurs.

Bientôt il ne fut plus question que de noms propres. On oublia la république populaire et athénienne, on oublia les réformes, et l'on cita des individus dont un très petit nombre trouva grâce devant la compagnie. La plupart furent considérés comme suspects: on ne les estimait pas assez purs et l'on relevait contre eux toutes sortes de tares accablantes, et notamment leur fréquentation des curés et l'éducation cléricale de leurs enfants. Puis on s'entretint à mi-voix —et je vis bien que Martinod coulait des regards furtifs tantôt dans la direction de grand-père et tantôt dans la mienne, ce qui me flatta, car d'habitude je n'existais guère pour un homme aussi considérable, - - d'un chef redoutable qui serait le pire adversaire et qu'on ne réduirait pas facilement.

—Il n'y a que lui, conclut Martinod. Les autres, tous des jean- foutre ou des fesse-mathieu.

—Il n'y a que lui, approuva le choeur.

Cependant on évitait de le nommer. Je n'eus pas de peine, néanmoins, à me le figurer énigmatique et formidable, conduisant ses troupes avec la certitude de la victoire. Grand-père, distrait, écoutait le dialogue de Cassenave avec son double. Martinod, qui l'observait depuis une minute ou deux, tantôt à la dérobée et tantôt bien en face, se pencha tout à coup vers lui et lui dit brusquement:

—Savez-vous une chose, père Rambert? C'est vous qui devriez nous mener au combat.

—Moi! fit grand-père renversé. Oh! oh!

Et il se gargarisa de son petit rire. On le laissa se divertir tout à son aise, après quoi Martinod reprit son offre.

—Sans doute, vous. Qui le mérite davantage? En quarante-huit, vous avez failli mourir pour la liberté.

—Mais pas du tout, je n'ai pas failli mourir.

On n'insista pas davantage sur cette proposition. Et comme nous rentrions ensemble à l'heure du dîner, il s'arrêta pour me dire:

—Il en a de bonnes, Martinod! Moi, leur candidat, c'est insensé!

Et il rit encore tout son saoul. Un peu plus loin, il répéta:

—Leur candidat, moi!

Et cette fois, il ne rit plus. Je compris que tout de même il n'était pas fâché de l'invitation de Martinod.

De ces préparatifs électoraux j'étais distrait par le cirque installé sur la place du Marché. Son immense tente blanche, fixée enfin par de solides piquets, portait, au-dessus de la toile qu'on soulevait pour entrer, cette inscription en lettres d'or sur fond bleu: Cirque Marinetti. Un tambour agitait frénétiquement ses baguettes pour attirer l'attention du public, et de temps à autre, écartant la portière, une princesse à la robe éclatante et aux bas roses surgissait comme une apparition. Je passais par là en revenant du collège, rien que pour entendre cet invariable tambour et apercevoir cette dame qui tantôt était vieille et tantôt adolescente. Combien j'aurais voulu pénétrer là dedans! J'entretenais du moins mon désir de ce paradis défendu et vite je m'enfuyais au pas de course pour ne pas me mettre en retard.

Une fois j'entrepris le tour extérieur de la tente, et ce fut la découverte des coulisses. En arrière, les roulottes étaient rassemblées. De leurs minces cheminées sortait une fumée épaisse: on y devait brûler du bois vert. A en juger par l'odeur, il se préparait d'inquiétantes ratatouilles. Des chevaux étiques se traînaient en liberté, comme s'ils n'avaient pas la force d'aller bien loin, sous le regard des chiens indulgents dont la paresse me rassura. Un perroquet voletait d'un toit à l'autre. Assise sur un escalier, une femme vêtue de haillons dont les larges trous révélaient sans pudeur la peau ambrée, se peignait au soleil, et sa chevelure noire qu'elle ramenait en avant répandait de l'ombre sur tout son visage dont je ne pus rien savoir et qui, seul, m'intéressait. Un vieux bonhomme bronzé fumait sa pipe avec une majesté comparable à celle du vieux pâtre au manteau couleur de chaume qui marchait devant ses moutons et les emmenait à une allure régulière vers la montagne. Des enfants demi-nus, bruns et frisés, grouillaient entre les voitures, se bousculaient, échangeaient des horions, quand tout à coup une porte s'ouvrait, d'où bondissait une mégère, tenant une casserole de la main gauche: la droit lui suffisait pour ramener la paix au moyen de quelques bonnes claques.

Ce spectacle ne refroidit point ma curiosité. L'envers du théâtre à-t- il jamais ralenti l'empressement des amateurs ou le zèle des comédiens ? Quel ne fut pas mon contentement lorsque grand-père, au retour d'une promenade, me proposa de pénétrer à l'intérieur! Je crois qu'il y allait pour son propre compte et ne soupçonnait pas mes convoitises. Nous y entrâmes. L'orchestre, composé d'un cornet à piston, de deux petites flûtes et d'un clavier qu'on frappait avec deux règles, —le tympanon m'était inconnu, —faisait tant de vacarme qu'on n'entendait plus le fidèle et monotone tambour du dehors. On s'habituait peu à peu et dans tout ce bruit je perçus une sorte d'appel indiciblement triste, doux et autoritaire ensemble, et si insistant qu'on n'y pouvait résister. Plus tard, les danses hongroises m'ont permis de mieux comprendre la nostalgie que j'avais éprouvée. Cela m'évoquait de l'inconnu, des pays lointains, et aussi le plaisir d'une incertaine douleur. J'éprouvais l'envie de tendre les bras en avant pour presser l'avenir. C'était comme une précision nouvelle de la sensation encore trop vague que m'avait apportée, tout petit, la berceuse de tante Dine :

Si Dieu favorise Ma noble entreprise, J'irai-z-à Venise Couler d'heureux jours.

Et je me rendais compte obscurément que jamais la maison ne comblerait mon rêve. On n'y entendait pas de ces musiques-là.

Des clowns enfarinés, avec de petits bonnets pointus et des costumes mi-partie jaune et rouge, se jouèrent des tours qui déterminèrent les rires de la foule et qui me dégoûtèrent. Je n'étais pas venu assister à des pantalonnades et j'attendais, sans trop savoir quoi, une représentation émouvante et noble. Heureusement une danseuse de corde me rasséréna, car elle gardait péniblement son équilibre et semblait se précipiter sur le sol à chaque instant.

Mais le numéro sensationnel fut le trapèze volant des deux frères Marinetti. Plus d'un génial acrobate a sans doute débuté dans un de ces cirques forains. Les deux frères Marinetti sont devenus célèbres: l'un s'est tué à Londres en tombant, et l'autre est aujourd'hui un des premiers mimes du monde. C'étaient alors deux tout jeunes gens, guère plus âgés que moi. On eût dit qu'ils s'amusaient eux-mêmes et ne prenaient aucun souci des spectateurs. Ils s'entr'aidaient avec une sollicitude touchante et convenaient d'un bref signal pour l'exécution de leurs tours d'ensemble, j'allais dire de leur duo, car il y avait tant de rythme dans les souples mouvements de leurs deux corps que, véritablement, cela chantait. Dans toute leur carrière, glorieuse ou tragique, ont-ils jamais rien exécuté de plus hardi que ces vols d'un trapèze à l'autre, sans la sécurité du filet et sous la surveillance de la mort dont ils ne se souciaient pas plus qu'un épervier d'un couteau. Un cri étouffé de femme dans l'assistance me révéla la danger à quoi je ne songeais pas plus qu'eux, et dont j'eus brusquement la perception. Ainsi projetés en l'air, je les admirais et les enviais. Je ne concevais rien de plus héroïque et ma notion du courage se modifiait. Jusqu'alors, à travers les épopées que m'avait racontées mon père, je l'imaginais au service d'une cause. Hector défendait sa ville contre les Grecs, et Roland sa foi contre les Sarrasins. Mais n'était-il pas bien plus beau de jongler avec soi-même, pour rien, pour le plaisir, car le public cessait de compter? Dans ce cirque mal éclairé, au son de cet orchestre bizarre mais exaltant, j'ai pressenti l'attrait du danger qui ne sert à rien.

Les clowns, la danseuse de corde et même les frères Marinetti s'éclipsèrent comme par enchantement de mon imagination, lorsque sur la piste s'élança la petite écuyère, debout sur un cheval noir qui portait une selle large et plate comme une table. Je regardais à terre pendant l'entracte: c'est pourquoi je distinguai le cheval, sans quoi je n'aurais sûrement vu que la cavalière. Elle était vêtue d'une robe d'or. Si les lampes avaient donné moins de fumée et plus de clarté, il est probable que cette robe fripée ne m'eût point communiqué une telle vision de luxe. Les bras étaient nus et les cheveux dénoués. Seule de tous ces artistes basanés, elle était blonde, comme toutes les héroïnes de mes ballades. Ce que nulle femme ne m'avait donné encore, et pas même celle que j'avais rencontrée avec grand-père et que je surnommais la dame du pavillon en attendant de l'appeler Hélène, cette jeune fille me le donna rien qu'en s'élançant: non plus le sens de la beauté auquel j'étais déjà parvenu, mais la peur d'approcher d'elle et de ne la point tenir. Pourtant j'ai beau chercher ses traits dans ma mémoire, je ne les retrouve pas. Je devais la rencontrer souvent, et je me demande à présent si je l'ai jamais regardée, si jamais j'ai osé la regarder vraiment. Je lui attribue des yeux dorés, un teint doré comme à une vierge de vitrail que le soleil traverse. Quel âge avait- elle? Seize ou dix-sept ans, pas davantage, et peut-être pas même autant. Les fruits de son pays n'ont pas besoin de beaucoup de mois pour mûrir. Elle paraissait plus grande qu'elle n'était à cause de sa sveltesse. On ne pouvait la dire maigre sans lui faire injure: mince, oui, mais d'une minceur pleine et musclée, et je m'étonnais des rondeurs naissantes de son torse. Elle sautait dans les cerceaux qu'on lui tendait et à chaque saut je craignais que le cheval ne se dérobât ou qu'elle ne manquait la large selle. De trembler pour elle j'étais content. Rassuré sur son adresse, je suivis le mouvement de ses cheveux qui, chaque fois qu'elle bondissait, se soulevaient et retombaient en cadence sur ses épaules. Si quelques-uns s'échappaient par devant, elle les rejetait d'un geste irrité. Par la gravité de son visage elle attestait qu'elle appartenait à son travail. Parfois elle entr'ouvrait les lèvres et poussait de petits hop, hop, destinés à exciter sa monture qui tournait en rond sans conviction. Quand, pour se reposer, elle s'asseyait en amazone, les jambes pendantes, elle inclinait la tête sous les applaudissements avec indifférence. Sa respiration plus brève relevait et abaissait alors tout à tour la poitrine libre dans la robe qui la moulait. Sa gravité, son indifférence achevaient son isolement. Les jeunes filles que je connaissais, les amies de mes soeurs, parlaient, jacassaient, riaient, jouaient, se prenaient par la taille. Celle-là passait comme une idole.

La représentation se termina par une pantomime que je retins scène par scène. Rentré à la maison, je la reconstituai tant bien que mal en mobilisant ma soeur Nicole et jusqu'à Jacquot pour un rôle subalterne, plus deux petits camarades que j'amenais, et avec cette troupe improvisée j'en voulus offrir le régal à mes parents, pour célébrer la fête de l'un ou de l'autre. On nous interrompit au beau milieu sans aucun respect de l'art dramatique. Seul, grand-père s'amusait bruyamment, de quoi tante Dine le tança. En réfléchissant à cet incident, j'ai compris dans la suite qu'il s'agissait d'un mari qu'on bernait. L'innocente Nicole était chargée de ce soin et sur mes instructions s'en acquittait à merveille. Et le cirque me fut interdit.

La petite reine foraine qui du haut de son cheval n'avait fait qu'un saut dans ma mémoire était sans doute destinée à demeurer pour moi un souvenir magnifique et lointain. Mais grand-père aimait à fréquenter les artistes, les irréguliers. Je le voyais bien au Café des Navigateurs. Avec tout le groupe de Martinod il se rangeait contre les bourgeois. Comme nous passions un jour sur la place du Marché, il contourna la tente pour aller rejoindre les roulottes.

—Où allons-nous, grand-père? murmurai-je, car le coeur me battait.

—Je veux voir ces gens-là de près.

Et il s'arrêta, en effet, pour causer avec les hommes qui fumaient leurs pipes, tandis que les femmes préparaient la soupe ou raccommodaient les habits. Il leur parlait dans une langue inconnue qui devait être l'italien. Sur ses lèvres, cette langue n'était pour moi qu'incompréhensible. Il la prononçait à peu près comme les mots dont nous nous servions. Tout au plus allongeait-il certaines syllabes pour escamoter les suivantes. Tandis que, dans la bouche de ces hommes bronzés, elle prenait un accent étrange, tantôt bas et tantôt aigu, comme une pimpante musique.

Avions-nous affaire aux clowns ou aux acrobates? Les frères Marinetti étaient absents. Les voir là m'eût rempli d'orgueil. Le seul personnage important que je crus reconnaître, ce fut la danseuse de corde. Encore était-elle couronnée de cheveux gris un peu déconcertants. Elle ravaudait avec mélancolie une jupe de gaze bouillonnante et sale. J'ignorais que cela s'appelle un tutu.

Cependant je cherchais des yeux, craintivement, la petite écuyère. J'eusse préféré qu'elle ne fût pas la. Je la cherchais trop loin: elle était à côté de moi. Elle épluchait des pommes de terre avec un couteau ébréché. Au lieu de sa tunique d'or, elle portait de mauvaises hardes bariolées. Ses pieds nus, ses pieds dorés, baignaient dans une couche de poussière. Ainsi humiliée, je la trouvais aussi belle que dans sa gloire, sur le piédestal de sa large selle, franchissant les cerceaux et saluée des acclamations de la foule. Déjà l'illusion m'illuminait. Je la trouvais aussi belle, et pourtant mon premier geste fut de m'écarter, par timidité évidemment, et aussi, je le confesse, parce que tante Dine m'avait communiqué, vis-à-vis des bohémiens et des mendiants, sa peur de la vermine, qui, assurait-elle, se ramasse si vite.

Explique qui pourra ces contradictions. Je reconnus en moi un obscur sentiment nouveau rien qu'à la honte que me donna ce recul instinctif, et, dans mon ardeur à mériter mon propre pardon, j'eusse immédiatement partagé avec elle jusqu'à ses insectes.

J'admirais avec quelle noblesse elle pelait ses pommes et aussi avec quelle habileté, ne se reprenant point dans son opération et se contentant, chaque fois, d'une seule épluchure. Elle condescendait sans impatience à cette infime besogne, et je lui étais reconnaissant de s'abaisser. Comme là-bas, sur la piste, dans ses exercices hippiques, elle demeurait sérieuse et impassible, toute à son travail. Remarqua-t-elle néanmoins mes yeux écarquillés? Elle daigna me parler la première:

—C'est long à peler, fit-elle.

—Oh! oui, répondis-je au comble du bonheur, c'est long à peler.

—J'aurais voulu, j'aurais dû l'aider, mais je n'osais pas. Un scrupule pharisaïque me retenait. Dans mon zèle, je pouvais bien aller jusqu'à la vermine qui se prend sans que personne le remarque, tandis qu'éplucher des pommes de terre sur la place publique, devant des roulottes, c'était un scandale extérieur qui m'épouvantait.

Nous ne dépassâmes pas ces confidences. Une voix gutturale appela tout à coup:

—Nazzarena.

Elle abandonna ses légumes et partit sans me dire adieu. J'en fus très affecté; du moins je savais son nom. Je revins à la maison au galop, laissant derrière moi grand-père qui agitait les bras et qui criait:

—Holà! doucement!

Je ne pouvais pas ne pas courir. Des ailes m'avaient poussé aux épaules, et pendant cette course affolée tout mon être chantait comme la boîte à musique lorsqu'on a déclanché le ressort. Je pénétrai au jardin en bousculant Tem Bossette qui ne s'était pas rangé assez tôt et qui vociféra:

—Qu'est-ce que vous avez, monsieur François?

Et je répliquai en riant, mais sans m'arrêter:

—Mais rien du tout. Je n'ai rien du tout.

Je bondis par-dessus les cannas, et comme un poulain échappé, j'arrivai dans le verger. Au bout de souffle, j'allai m'appuyer brusquement contre un jeune pommier. Les arbres fleurissaient alors: c'était le printemps. Sous le choc les branches tremblèrent, et je fus aspergé d'une pluie de pétales roses.

Je ne soupçonnais pas que je cueillais pareillement l'amour en fleur, l'amour qui ne mûrira pas.

Au collège le cirque Marinetti était devenu l'objet de nos préoccupations et conversations. Les grands s'entretenaient dans la cour, entre deux parties de barres, tantôt du trapèze volant qui éblouissait les amateurs de sports, et tantôt de l'écuyère que préférait le clan des philosophes. Je saisissais au passage quelques fragments de ces appréciations et je brûlais d'étonner mes aînés en leur montrant la supériorité que j'avais acquise sur eux tous. Ainsi j'étais partagé entre mon secret et ma vanité. Ce fut celle-ci qui l'emporta, et je convins un jour, avec une feinte modestie, que je lui avais parlé. Mon but fut immédiatement atteint et même dépassé: on m'entoura, on me congratula, on me pressa de questions. Je dus broder un peu afin de satisfaire tant de curiosité.

—Tu as de la chance, m'assura Fernand de Montraut que je devinai jaloux.

Fernand de Montraut était la parure de la rhétorique en même temps que le dernier de la classe. Il passait pour le plus élégant du collège à cause de ses cravates, et l'on s'inclinait devant sa compétence sur tout ce qui touchait au domaine du sentiment, car il se vantait de l'amitié de plusieurs jeunes filles. Malheureusement, il ajouta:

—Alors, tu es amoureux?

Ne sachant pas jusqu'alors ce que c'était que d'être amoureux, je l'appris immédiatement par cette phrase et me livrai à une tristesse que j'estimai plus convenable.

Grand-père s'étant lié avec les roulants qu'il fournissait de tabac, je fus remis en présence de Nazzarena. J'étais tourmenté du désir de lui donner quelque chose, d'autant plus que Fernand de Montraut, juge autorisé, m'avait affirmé qu'on fait toujours des cadeaux aux dames. Le choix seul m'embarrassait. Or, je cachais dans un tiroir une collection de billes en cornaline auxquelles j'étais attaché comme à des bijoux. Il y en avait de rouges tachetées et de noires avec des cercles blancs. Je ne possédais rien qui me fût plus cher. Un instant, j'hésitai devant un sacrifice aussi considérable et pensai du moins y soustraire cette agate couleur de feu où la lumière transparaissait et qui était ma favorite. Il m'apparut que si je conservais celle-là mon offrande ne valait plus rien. D'un geste plus résigné qu'enthousiaste, je pris le lot tout entier et courus le remettre gauchement à ma nouvelle amie sans un mot d'explication. Elle fut un peu surprise, et cependant n'hésita point à l'accepter:

—C'est zoli, me dit-elle. Vous êtes zentil.

Elle se servait de mots usuels, que j'entendais prononcer d'habitude sans prendre garde à leur son, et c'était comme si elle les transformait en un autre langage, tout fleuri et chantant. Je m'enhardis jusqu'à lui parler à mon tour, poussé peut-être par une idée de justice: je me privais de mes billes, une compensation m'était due.

—Je sais, déclarai-je avec un peu d'emphase, que vous vous appelezNazzarena.

Aussitôt elle se réjouit de ma science:

—Ah! ah! il sait mon nom. Mais ce n'est pas Nazzarena, c'est Nazarre- na. Répétez.

Je dus apprendre son accent. Après quoi elle m'interrogea:

—Et vous?

—François.

—Comme le saint d'Assise. Et d'où êtes-vous?

—Oh! d'ici, voyons.

Comment aurais-je pu être d'ailleurs? On habitait sa ville et sa maison. Comprit-elle sa bévue? Elle ne me demanda plus rien, et c'est moi qui repris, non sans timidité:

—Et vous?

—Je ne sais pas.

Quelle drôle de réponse! On sait toujours d'où l'on est. Enfin!

—Alors, vous n'avez pas de maison à vous?

—C'est ça, notre maison.

Elle me désigna de la main une des roulottes dont la devanture était peinte en vert. Je ne pus me méprendre à sa moue de mépris. Bien vite, elle se détourna pour regarder sur la place les bonnes grosses bâtisses en pierre de taille qui la bordaient de tous les côtés: ma ville est ancienne et rude, et l'on y construisait pour les siècles. Elle mesurait peut-être la solidité de la vie sédentaire, j'imaginais l'attrait de la vie nomade que je résumai ainsi:

—Ce doit être bien amusant.

—Quoi donc?

—De changer tout le temps de localité.

Le terme de localité était employé à dessein, pour lui donner de moi une haute opinion.

—C'est selon, répliqua-t-elle. Il y a des endroits où la recette est mauvaise. Une fois, nous avons fait sept francs cinquante.

Je ne m'arrêtai pas à ces détails et je conclus par l'aveu d'une tendresse sans bornes pour ce genre d'existence. A cette déclaration, elle ouvrit de grands yeux, bien étonnée sans doute qu'on pût l'envier quand on habitait un de ces immeubles capables de braver toutes les intempéries:

—Tout de même vous ne viendriez pas avec nous.

Cette hypothèse suffit à la réjouir: elle l'écarta sans retard comme une extravagance:

—D'ailleurs, vous ne devez pas savoir grand'chose. Mais vous êtes zentil.

Toujours cette épithète que j'estimais malsonnante pour mon amour- propre. Je ne pouvais demeurer sous le coup d'une si méprisante condamnation et fièrement je répliquai:

—Je sais monter à cheval.

On m'avait hissé quelquefois sur la jument aveugle du fermier, et même j'avais ressenti une inquiétude voisine de la frayeur quand de longs frissons lui parcouraient tout le corps. Mon amie parut enchantée et me promit de me prêter son cheval noir.

Notre coeur change-t-il depuis l'enfance? Je ne songeais nullement à partir, elle ne croyait point à mon départ; je ne possédais aucun talent équestre, elle ne disposait pas de sa monture: sans nous être concertés nous nous leurrions de connivence.

C'était comme un avant-goût délicieux de tout le mensonge qui s'abrite sous les conversations d'amour.

Il me vint alors, comme nous nous taisions tous les deux, un souvenir redoutable et obsédant. Du livre de ballades que j'avais lu et relu pendant ma convalescence au point qu'il continuait de composer avec quelques autres l'atmosphère de mes jours, une phrase, une toute petite phrase se détachait. Je l'entendais en moi, comme si un autre que moi la prononçait. Elle était tirée de la légende du lord de Burleigh. Le lord de Burleigh s'adresse à une paysanne qui est la plus jolie fille du village et la plus modeste, et il lui dit: Il n'est personne au monde que j'aime comme toi. Certes, je n'aurais jamais articulé tout haut cette phrase et même j'aurais plutôt serré les lèvres pour être sûr de ne pas l'articuler. Mais je la sentais vivre et elle m'exaltait. Et voici que j'en découvrais le sens prodigieux. Comment pouvait-on dire une chose pareille à quelqu'un qui n'était pas de sa famille et que l'on connaissait à peine? Personne au monde! Et mon père, et ma mère? J'entrevoyais la puissance sacrilège de l'amour et, pendant que j'étais penché sur cet abîme, Nazzarena, si grave d'habitude, riait et montrait ses dents.

Un des hommes bronzés de la troupe passa devant nous et s'arrêta pour nous dévisager. Puis, brusquement, en manière de jeu, il joignit nos deux têtes en proférant dans son jargon un mot ou deux que je ne saisis pas.

Le contact de cette joue me brûla et, me dégageant avec violence, je me sentis devenir rouge jusqu'à la racine des cheveux. Elle se contenta de rire davantage.

—Qu'a-t-il dit? balbutiai-je, partagé entre la colère et une émotion toute nouvelle.

—Oh! rien, fit-elle. Que vous étiez mon petit amoureux.

—Moi! protestai-je, allons donc!

Je ne voulais pas que ce fût possible. L'amour qu'on exprimait devait perdre toute importance. Et puis quoi? tout serait fini par là. Pour que l'amour fût l'amour, il fallait nécessairement qu'on le gardât en soi en qu'il fît mal…

Comment personne ne s'aperçut-il, quand je rentrai à la maison, que j'avais subitement changé et grandi? J'en fus presque scandalisé.

—Te voilà, toi! constata mon père qui commençait à se méfier de mes absences.

Et tante Dine me poursuivit pour m'obliger à revêtir un autre veston d'un usage plus évident. J'avais enfilé rapidement le plus beau pour ma visite à Nazzarena. C'était peut-être encore le fameux vert olive de ma convalescence, enfin convenable à ma taille après trois ou quatre années d'attente, à moins qu'on ne l'eût mis à la retraite, dans une armoire, sous le camphre et la naphtaline, jusqu'à la croissance de Jacquot. On ne me respectait nullement, alors que tout le monde aurait dû être frappé de ma nouvelle figure. Au lieu de ne penser qu'à mon aventure que, d'ailleurs, je ne parvenais pas à démêler, j'étais vexé de cette familiarité.

Nous nous trouvions réunis dans la chambre de ma mère, à cause de la petite Nicole un peu grippée, qui exigeait une surveillance attentive, étant de santé délicate. Je compris, malgré le secret qui m'absorbait, qu'un événement capital se préparait. On enjoignit à Jacquot, trop turbulent, de se tenir tranquille dans un coin. Mélanie, toujours un peu dans la lune, —elle écoute ses voix comme Jeanne d'Arc, assurait tante Dine, —s'occupa de distraire silencieusement sa soeur malade. Et mon père enfin pu montrer à ma mère la lettre qu'il avait à la main :

—C'est du secrétaire de Monseigneur, déclara-t-il en manière d'avertissement.

Je crus qu'il s'agissait de l'évêque. Une fois l'an, il dînait à la maison. Mais on prononça le nom du comte de Chambord. Quand il eut terminé sa lecture que j'entendis assez mal, mon père ajouta simplement:

—C'est bien, je me présenterai, puisque le prince désire que rien ne soit négligé pour le bien du pays.

—Oh! le prince! murmura grand-père avec un tout petit rire étouffé.

Mon père fixa sur lui son regard droit, impérieux, qu'on soutenait difficilement. Et grand-père, aussitôt, prit son air le plus innocent, celui-là même que je lui avais vu prendre quand nous avions rencontré maman dans la rue et qu'il avait dit: «Nous allons acheter un journal.»

Ce chef mystérieux et terrible, dont Martinod craignait, au café, l'intervention dans l'assaut donné à la mairie, je devinai instantanément que c'était mon père. Ce ne pouvait être que lui, et comment n'aurait-il pas gagné la bataille? Il suffisait de le regarder. La victoire, il la portait sur lui. Les signes de la supériorité, mes yeux d'enfant, encore loyaux et clairs, les voyaient rayonner sur son front. Je ne crois pas les avoir ainsi distingués plus tard chez personne. Et comment me serais-je douté que la supériorité pour le succès ne signifie pas grand'chose, car on forge contre elle dans l'ombre toutes sortes d'armes suspectes? Je pouvais bien me glisser hors de l'influence de mon père, du moins je ne songeais pas à le diminuer.

La surveillance que d'habitude on exerçait sur moi fut ralentie par la maladie de Nicole qui exigeait continuellement la présence maternelle. J'avais remarqué aussi que mon père profitait de ses rares loisirs pour causer avec Mélanie, sortir avec Mélanie, se promener avec Mélanie. Il lui témoignait, plus qu'à l'ordinaire, une affection à la fois attendrie et réservée, presque respectueuse, et il la recouvrait de sa force comme si quelqu'un menaçait sa fille aînée ou prétendait la lui prendre. Quant à tante Dine qui professait un culte pour ses neveux et nièces, chacun pris à part ou tous pris en bloc, elle affirmait à travers les marches de l'escalier que j'étais un enfant modèle et un fils exemplaire, et même attribuait à son frère une portion de cet heureux résultat.

Je profitai de ce relâchement, d'ailleurs relatif, pour retourner au cirque malgré la défense que j'en avais reçue. Avec une hypocrisie déjà perspicace, je m'étais persuadé que je ne désobéissais pas en contournant la tente pour gagner les roulottes. Les coulisses ne sont pas le théâtre. Puis, de raisonnement en raisonnement, je parvins à m'introduire à l'intérieur. N'était-ce pas grand-père qui m'y avait conduit la première fois? Il était le plus âgé, il connaissait, mieux que personne, ce qui devait me convenir. D'ailleurs, on ne le saurait pas: sauf grand-père, mon complice, je ne risquais d'y rencontrer aucun membre de ma famille. Nazzarena monta à cheval pour moi seul, sauta dans les cerceaux pour moi seul, et quand elle saluait par politesse afin de répondre aux applaudissements, c'était encore pour moi seul. Sans peine je supprimais l'existence du public qui m'entourait.

Néanmoins, comme je ne me sentais pas la conscience parfaitement tranquille, je me serrais contre grand-père qui détournerait les soupçons au besoin ou supporterait le poids des responsabilités. Je l'accompagnais même au Café des Navigateurs, bien que j'en eusse épuisé le plaisir et que je préférasse un autre commerce d'amitié. Martinod s'y montra plus empressé que de coutume:

—Père Rambert, quelle joie de vous revoir! Père Rambert, asseyez- vous à côté de moi, à la place d'honneur.

J'observai que, s'il excellait jadis à passer aux autres ses soucoupes, il soldait maintenant à bourse ouverte, non seulement ses consommations, mais encore celles d'autrui. Glus et Mérinos s'en étaient aperçus avant moi et ne reculaient plus devant aucune commande. Pour ce qui est de Cassenave et de Galurin, ils n'avaient jamais pris garde au règlement. J'avais déjà remarqué auparavant la volte-face de Martinod qui, de plus en plus, renonçait aux effets oratoires et cessait de nous éblouir avec ses descriptions de fêtes où fraternellement on s'embrassait. Il apportait des listes et des chiffres, il énumérait des noms propres, et avec un bout de crayon qu'il mouillait de sa salive il se livrait à des pointages.

Un marchand de journaux ayant déposé sur une table la gazette locale, il la réclama à la servante d'une voix si impérative, que celle-ci en fut bouleversée et faillit renverser un plateau qu'elle portait. A peine eut-il déplié la feuille, qu'il s'écria:

—Ça y est! J'en étais sûr: il se présente.

Il n'avait pas besoin d'être désigné davantage. Tout le café le reconnut sans hésitation, et moi pareillement. Notre groupe, qui, jusqu'alors, n'avait probablement pas la certitude de cette candidature, en parut très impressionné et même démoralisé. Tous, ils allongeaient plus ou moins leurs figures sur leurs verres. Et en les dévisageant un par un, sournoisement, je considérai leur bande, malgré le nombre, comme incapable de lutter contre mon père. J'étais un spectateur impartial.

Martinod laissait les autres, et surtout les néophytes dont il se composait une cour et qu'il abreuvait, se remuer, s'exclamer, toujours sans désigner l'ennemi. Lui, distrait ou méditatif, enveloppait grand- père du regard.

Comme se manège se prolongeait, il me revint à la mémoire un passage de mon histoire naturelle où il était question d'un serpent qui fascinait les oiseaux, et je ris tout seul de cette idée saugrenue. Il garda assez longtemps cette attitude; puis, après avoir commandé de nouvelles consommations pour tout le monde excepté pour moi qu'il oublia, il se pencha et, d'une voix câline, il glissa dans l'oreille de son voisin ces paroles qui me parvinrent:

—Alors, père Rambert, vous n'êtes plus chez vous?

—Comment ça? riposta grand-père indifférent.

—Eh! non! ce beau château que vous habitez n'est plus à vous, maintenant.

Il prononçait château, comme le fermier, sauf qu'il omettait quelques- uns des accents circonflexes. Grand-père le remarqua et s'en divertit :

—Oh! oh! le château! pourquoi pas le palais?

—Ma foi, continua Martinod, appelez-le comme vous voudrez. Toujours est-il que c'est le plus bel immeuble du pays. Et bien placé: à la fois ville et campagne. Tout de même, eh! eh! on vous a joué le tour et vous n'êtes pas maître au logis.

Grand-père se gratta le sourcil, puis se tira la barbe. Il ne parlait jamais à personne de son abdication, pas même à moi dans nos promenades, et j'avais deviné que les allusions à cette histoire déjà si vieille, vieille de plusieurs années, ne l'intéressaient pas. Je savais qu'il méprisait la propriété et la tenait pour nuisible au bien général. Mais n'était-ce pas là un dogme consacré au Café des Navigateurs?

—Eh! oui! déclara-t-il en se décidant à rire, je ne suis plus chez moi: en voilà une découverte! Mon pauvre Martinod, vos retardez. Il y a belle lurette que je ne suis plus chez moi, et vous m'en voyez bien aise. Plus de tracas, plus de soucis. Je ne suis plus le maître, mais je suis mon maître.

Et le dialogue, sur cette réplique, continua sans arrêt, de plus en plus gaiement:

—Ta, ta, ta! à votre âge, on ne s'habitue guère à camper chez autrui.

—A mon âge, on veut la tranquillité.

—Oui, oui, on vous a relégué au bout de la table.

—Je m'y suis bien mis tout seul et l'on y mange aussi bien qu'au milieu.

—Ici, père Rambert, on vous donne la place d'honneur.

—Il n'y a point de place d'honneur au café.

—Et votre chambre? chacun sait qu'on vous a hissé au galetas.

—Chacun sait que j'aime la montagne.

Tout cela se débitait en badinant. Ils s'amusaient à se lancer les questions et les réponses comme nous jouions au collège avec des balles. En les écoutant, je fus un instant distrait du sentiment qui m'occupait, et tout bas je me reprochai cette distraction comme une faute.

Ce fut bientôt un thème de plaisanteries faciles. On parlait couramment, au café, du bout de table du père Rambert, du galetas du père Rambert. Lui-même en haussait les épaules et prenait joyeusement les choses.

—Enfin, tout cela n'est-il pas vrai, père Rambert? insista un jourMartinod.

—Oh! sans doute, cela est vrai dans un sens. C'est vrai si vous y tenez. Mais qu'est-ce qui est vrai?

Comme si l'on ne savait pas ce qui est vrai et ce qui ne l'est point? Grand-père aimait assez à tenir des propos obscurs. Cette même après- midi, nous rentrions ensemble, lui vif et guilleret, moi la mine basse pour n'avoir pas aperçu, fût-ce de loin (ce que je préférais), Nazzarena. Au sommet de l'escalier, nous trouvâmes mon père qui nous attendait et paraissait fort en colère. Sa main froissait un journal et il le tendit sans préambule à grand-père qui ne se souciait point de le prendre.

—Savez-vous, demanda-t-il, qui a écrit ça?

Avec quel mépris il prononçait le mot: ça? Je sentais qu'il se contenait, mais que des événements graves se passaient à la maison.

—Comment le saurais-je? objecta grand-père. Je ne lis jamais les journaux du pays.

—Eh bien! lisez celui-ci.

—Oh! non, merci, je ne m'en soucie pas.

—Alors, c'est moi qui vous le lirai.

—Si tu le veux absolument.

Je le vis entrer tous les deux dans le cabinet de consultation dont la porte demeura ouverte, et je n'eus garde de m'en aller. Grand-père s'assit docilement dans un fauteuil, et mon père commença de suite sa lecture. Je me crus mal récompensé de la curiosité qui me maintenait en place, car je ne compris goutte sur le moment à cet article pâteux, grisâtre et filandreux, pareil à ce fromage râpé qui se détrempe dans la bouillon d'oignon et devient une glu collante dont on ne peut débarrasser ses gencives. Il était question des élections prochaines et d'un personnage omnipotent et despotique, avide de conduire le peuple à la baguette comme il avait conduit sa maison. Après quoi, on parlait d'un grenier plein de rats, exposé à tous vents, assez bon, néanmoins, pour recevoir le vénérable vieillard qui s'y trouvait relégué et à qui l'on faisait expier sa charité sociale en le traitant avec mépris et en lui infligeant le dernier rang dans sa propre demeure. On terminait par un appel généreux à la justice et à la bonté. Pas de nom de personne, pas même de nom de lieu. Comment aurais-je soupçonné des allusions? C'était, pour un enfant, d'une perfidie trop compliquée.

—C'est tout? interrogea grand-père quand la voix irritée se tut.

—Il me semble que c'est assez.

—Oh! il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Ce sont de vagues généralités.

—Ah! c'est votre avis! déclara mon père. Ne sentez-vous pas tout ce qu'il y a là dedans de venimeux et de déshonorant pour moi? N'avez- vous pas toujours été bien traité ici? Qui a voulu prendre le bout de la table? Qui s'est installé, malgré nous, dans la chambre de la tour ? Qui de nous vous a manqué de respect? Quand a-t-on négligé de vous témoigner les soins les plus tendres et les plus déférents? De qui, de quoi vous plaignez-vous? Père, je vous en prie, l'heure est grave: dites-le-moi…

Les adjurations se pressaient, se multipliaient, se précipitaient, et la voix leur communiquait je ne sais quel accent pathétique dont je tressaillis des pieds à la tête. Du coup, cet article obscur s'éclaira pour moi et j'en saisis toute la signification. On accusait mon père de dureté envers mon grand-père. Et je revis la scène de l'abdication et le déménagement où j'avais joué mon rôle en portant la collection du Messager boiteux de Berne et Vevey.

—Je ne me plains de rien, expliquait grand-père, et je ne me suis jamais plaint.

—Et de quoi vous seriez-vous plaint? Cette maison a continué d'être la vôtre. Je ne m'en suis réservé que les charges et la direction qui vous fatiguait. Cependant on n'a pas inventé ces calomnies.

—Oh! mon pauvre Michel, toutes ces histoires m'assomment. Je ne lis pas les journaux et je m'en trouve fort bien. C'est un conseil que je te donne.

—Parce que vous n'y êtes pas attaqué. Parce que je ne permettrai à personne de vous y attaquer. Pour moi, le coup est parti du Café des Navigateurs. Vous le fréquentez encore, j'en suis sûr. Je vous ai pourtant informé que c'était le rendez-vous de nos ennemis. Mais vous mettez dans ces gens-là toute la confiance que vous me refusez.

—Oh! je vais où je veux et je vois qui me plaît.

—Vous êtes libre, père, sans aucun doute. Mais, dans une famille, tous les membres sont solidaires. Celui qui vous vise m'atteint. Celui qui me diffame vous insulte.

—Je n'ai pas de la famille cette idée étroite. Je ne t'ai jamais contrarié: fais-en autant.

A ce moment précis, mon père m'aperçut dans l'embrasure de la porte et un soupçon dut lui traverser l'esprit, car il coupa net la discussion en me montrant du doigt:

—J'espère que vous n'y conduisez pas cet enfant.

—Où donc?

—Au Café des Navigateurs.

Et se tournant vers moi, de ce ton qui ne supportait pas de réplique, mon père ajouta:

—Va-t'en.

De sorte que je n'entendis pas la réponse. Je n'ai rien perdu de toute la scène. Je suis certain de la reconstituer dans son intégrité, et sinon dans les mêmes termes, du moins en termes équivalents. Comme j'étais né successivement au mystérieux désir sur un mot du pâtre qui conduisait ses moutons à la montagne, à la liberté pour m'être promené dans les bois sauvages avec grand-père, à la beauté pour avoir rencontré la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena m'avait appris en riant que j'étais son petit amoureux, je naissais à la méchanceté humaine qui, de toute mon enfance, avait été absente. Les fameux ils de tante Dine, dont je me moquais après les avoir vainement cherchés autour de moi, existaient donc, et Martinod en était, et le doux et gai Cassenave que mon père avait soigné, et l'ancien photographe Galurin, et les deux artistes. Cette révélation inattendue me renversait.

On allait au café pour s'amuser et non pour comploter. On y buvait des consommations multicolores en tenant des propos comiques. Non, ce n'était pas possible. Et il me vint un doute à cause du calme de grand-père et aussi parce que le va-t'en qui me congédiait avait été un peu brusque et me prédisposait à la contradiction. Peut-être ce morceau de papier ne méritait-il pas la lecture.

Le lendemain, j'étais dans la chambre de ma mère quand mon père y entra, la canne à la main, le chapeau sur la tête, revenant tout droit du dehors sans s'être arrêté dans le vestibule. Il se découvrit rapidement, et nous vîmes mieux son visage qui était coloré et rayonnant. Il avait son grand air de bataille, il était content, il riait:

—J'ai souffleté Martinod, dit-il avec simplicité, comme il aurait annoncé: j'ai visité tel malade.

—O mon Dieu, murmura ma mère, que va-t-il inventer contre toi!

Et j'entendis le pas de tante Dine accourant, qui ébranlait le corridor. Elle arriva en ouragan. La voix sonore de mon père l'avait renseignée à distance.

—Bravo, Michel, bravo! s'écria-t-elle essoufflée. Ils sont battus: c'est bien fait.

En voilà une qui ne barguignait pas sur la défense de la maison!

De cet insolite brouhaha je profitai sans retard pour m'éclipser. Que Martinod fût giflé, je n'y voyais pas d'inconvénient, pourvu que j'en profitasse en quelque manière. Je me sentais surveillé davantage et les occasions de sortir devenaient rares. A toutes jambes je gagnai la rue et m'élançai du côté de la ville. Mais, dès que j'atteignis la place du Marché, je me remis au pas et même je m'efforçai de prendre un air dégagé, indifférent, de flâneur qui n'a pas de but de promenade et ne sait pas au juste où il va. Ainsi je m'acheminai vers le cirque dont j'entrepris le tour en ayant soin de lever le nez en l'air pour bien montrer que je marchais au hasard. Personne ne pouvait s'y tromper. Que de fois j'avais exécuté ce petit manège que le succès ne couronnait pas régulièrement! Si Nazzarena était là, occupée à quelque besogne de ménage, ce n'était pas une raison pour que je m'approchasse d'elle, ni même pour la saluer. La plupart du temps, je défilais sans lui parler, raide comme un piquet. Notre première conversation avait épuisé tout mon courage, et d'ailleurs je n'aurais pas su comment la reprendre. Tantôt elle me regardait passer en se moquant, car pour jouer avec moi ou de moi elle abandonnait sa gravité professionnelle d'écuyère; tantôt elle m'appelait. Je me rendais à son appel, mais, pour rien au monde, je ne l'eusse abordée.

Ce jour-là, elle menait boire son cheval à la fontaine publique, et ce cheval, privé de son harnachement et de l'éclat des torches qui éclairaient pendant les représentations l'intérieur de la tente, me parut singulièrement pareil à la rosse aveugle de notre fermier qui j'avais enfourchée quelquefois: c'était une longue bête osseuse, qui remuait aussi la peau d'un bout à l'autre du corps afin de chasser les mouches. Aussitôt je chassai de mon côté une si pénible vision pour lui substituer le coursier rouan de la romance du Nid de cygne qui, dans mon livre de ballades, conduit le chevalier auprès de la jeune fille assise dans l'herbe au bord de la rivière où baignent ses pieds nus.

Mon amie était absorbée dans son travail ou faisait semblant. Elle ne daignait pas remarquer ma présence. J'étais forcé de continuer mon chemin puisqu'elle ne regardait pas dans ma direction. Et ce cheval qui n'en finissait pas de boire, qui était bien capable d'absorber toute l'eau du bassin! Il y avait de quoi se désespérer. Enfin elle se retourna. Elle riait, la mauvaise: donc, elle m'avait vu. Et de sa voix la plus naturelle, comme si elle me découvrait tout à coup, elle me souhaita le bonjour.

Ne m'y attendant plus, je ne trouvai rien à dire. Ma figure déconfite la renseigna sans doute sur mes sentiments, car elle ne se fâcha point de mon silence et même elle le souligna:

—Alors, vous êtes muet, aujourd'hui?

Et, riant plus fort, elle ajouta:

—Eh! eh! est-ce que vous n'êtes plus mon amoureux?

Je baissai la tête pour cacher ma honte. Si je ne l'aimais plus? J'estimai sa question insensée parce qu'on ne pouvait qu'aimer toujours. Et ce toujours qui ne me serait jamais venu aux lèvres faisait en moi une musique étrange, si douce que rien ne devait être plus doux sur la terre.

Tranquillement rassurée sur mon sort et sans doute sur l'effet qu'elle me produisait, elle tira sur la corde de son cheval qui ne buvait plus et dont les naseaux humides laissaient retomber des gouttes d'eau sur le bassin.

Les jours qui suivirent, à cause de ce toujours qui chantait dans ma poitrine, furent à la fois délicieux et acides comme ces fruits que je cueillais trop tôt dans le jardin. J'étais sûr de l'avenir et même de l'éternité. Je goûtais la plénitude de la tendresse qui ne cherche rien encore au delà d'elle-même. Car le trouble léger que j'avais ressenti au contact de la joue de Nazzarena poussée contre la mienne en manière de jeu s'était bientôt dissipé. Il ne manquait véritablement à mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos rencontres commençait mon embarras. Si du moins je n'avais pas été forcé de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de l'embrasser et jamais je ne lui ai touché la main. Chacun de nous — j'y pense maintenant —croyait peut-être à la supériorité de l'autre, elle pour la solidité de la maison, et moi pour son cheval, sa robe d'or, son talent d'écuyère, sa vie nomade et je ne sais quoi encore qui lui venait de l'amour. Bientôt elle admit que la partie n'était pas égale: elle paraissait en public et recevait les applaudissements, je n'étais qu'un spectateur.

Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il lui arrivait de me réclamer de menus services, tels que lui acheter en ville un dé à coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa toilette de cérémonie, et je rougissais dans les magasins en demandant ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garçons. S'il fallait fournir des explications complémentaires, je ne savais où me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et jouit de ma gêne, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du côté de la place et m'enlevant du coup tout le bénéfice de mon héroïsme:

—Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.

Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du collège par cette place du Marché qu'elle habitait. A quelles ruses avais-je recours pour dépister les soupçons? Quelquefois mes parents venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'étant pas long, de faire quelques pas à ma rencontre. Comment ai-je réussi à ne pas leur donner l'éveil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant surpris mon manège, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand de Montraut m'évita le désagrément des brimades. Comme on lui objectait que je refusais de parler de la petite écuyère, il déclara mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autorisé m'inspira beaucoup d'orgueil.


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