Le lendemain, un break attelé de deux chevaux, retenu spécialement pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon père surveilla lui- même l'embarquement qu'il précipita, car on le réclamait de tous les côtés à la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficulté, on le cherchait immédiatement et ce n'était qu'une voix pour appeler:Monsieur Michel?où estMonsieur Michel?Maintenant, dans la ville entière, le cri de ralliement était:Monsieur Rambertou, plus brièvement, ledocteurou lemaire.
—Oh! oh! persiflait grand-père, il a de quoi commander.
Grand-père se hissa le premier dans le véhicule, avec ses instruments qui ne le quittaient pas, bien que la caisse à violon fût encombrante. Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaieté de collégien en vacances. Jamais il n'avait témoigné un si vif attrait pour l'Alpette. Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait, manifestaient une émotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles s'accrochaient à mes parents et versaient des larmes, comme s'il s'agissait d'une absence prolongée.
—Allons, mes petites, dit mon père, dépêchez-vous et soyez sans crainte.
Les adieux que je lui fis moi-même, à cause de la scène de la veille, furent empreints de froideur. Il m'avait contraint à l'obéissance et froissé dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma dignité m'obligeait à prendre un air offensé.
Les moindres détails de ce départ, sur lequel devait tant s'exercer ma mémoire pour chercher vainement à en amoindrir l'amertume, m'apparaissent avec une netteté que le temps n'a pu obscurcir. Tout le monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux à cause des mouches qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se bêtes, grand-père et Jacquot dans leur hâte de goûter le plaisir de la course, Louise et Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle redoutait le fracas de sa sensibilité, moi pour en finir avec le malaise que j'éprouvais. Ma mère tâchait de conserver son calme. Seul, mon père y réussissait naturellement. Quand je montai à mon tour, le dernier, il eut un court moment d'hésitation comme s'il voulait me retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le révéla, mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie irraisonnée de redescendre. Etait-ce un désir instinctif de réconciliation? Combien j'aimerais en être assuré; mais ce fut trop vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installé sur la même banquette que grand-père, je traduisis mon sentiment intime par un geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse à violon qui me heurtait les genoux et la déposai brusquement dans le fond de la voiture.
—C'est délicat, observa grand-père en manière de protestation.
Je me souviens encore de la vibration de la lumière dans l'air et de l'éclat de la route sous le soleil.
—Ça y est-il? s'informa le cocher grimpé sur son siège.
—En avant! ordonna mon père.
Et ma mère ajouta le voeu qu'elle formulait à chaque séparation:
—Que Dieu vous garde!
Déjà notre lourd véhicule s'ébranlait et ce furent les dernières paroles que nous entendîmes.En avantetQue Dieu vous garde: elles se confondent, elles se mêlent, elles s'accompagnent toujours l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de me mettre en route, il me semble que je les entends.
Au tournant, là-bas, devant la grille du portail, je revois les trois ombres qui se détachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu massive; celle, plus fine, de ma mère et la grande ombre fière de mon père qui redresse la tête. Pourquoi n'ai-je pas appelé? D'un seul mot : «Père», il se fut contenté, et il eût compris. Sa silhouette révélait tant de force, une si riche vitalité, et l'autorité d'un tel chef, qu'il était sans doute bien inutile de songer à s'humilier pour lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le désirais: plus tard, plus tard.
Grand-père fourrageait mes jambes pour remettre à flot sa caisse à violon, et je dus l'y aider. Nous passâmes sous le châtaignier qui avait abrité —un instant —Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en montrant ses dents. Et la maison se perdit en arrière de nous.
Je ne tardai pas à oublier ce mauvais départ dans l'enchantement de ma vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la première fois j'étais le maître absolu de mes jours. Grand-père n'exerçait aucune surveillance. Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la façade la mieux exposée, à se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se promenait plus que dans le voisinage immédiat et gagnait péniblement sa sapinière, car ses jambes étaient devenues molles et ne pouvaient le transporter bien loin. Là, il se livrait à son goût favori qui n'avait pas changé et qui était la chasse aux champignons. Il poursuivait spécialement non sans succès, le bolet tête de nègre à qui l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inséparable Nicole l'accompagnaient et se baissaient à sa place pour ramasser le gibier qu'il leur désignait. Il préférait leur enfance à ma jeunesse et je n'en étais pas jaloux. Notre intimité de jadis, il ne cherchait pas à la recréer avec eux. Il évitait toute fatigue, toute conversation qui eût nécessité des raisonnements, des explications. Il se contentait des petits faits évidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je préférais ma solitude.
Soit qu'elle eût reçu des instructions à cet égard, soit par affection fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'à l'obsession: elle aurait voulu se partager pour être à la fois avec moi et avec les deux petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et banale des propos que tenait grand-père, elle se tourna vers moi davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi un peu d'empire. Elle n'était que de deux ans mon aînée. Sa conduite m'émerveillait, car rien, en bas, à la ville, ne la faisait prévoir et l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je le jugeais peu sérieuse et même un brin fantasque, ce qui n'était pas pour me déplaire. Tantôt elle se précipitait sur son piano avec une fureur passionnée, et tantôt elle l'abandonnait pendant des semaines. Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de ses mouvements agiles. «Ce n'est pas elle qui me gênera», pensais-je dans la voiture. Or, voici qu'elle se révélait brusquement pareille à une directrice de communauté ou de pension de famille, prévenante et gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger à l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa responsabilité qui la transformait et lui tarabustait la cervelle? Elle remplaçait mes parents en conscience. Je lui donnai à entendre que les garçons n'obéissent pas aux filles, et que les consignes qu'elle avait reçues ne me concernaient pas: elle insista et nous eûmes presque dès l'arrivée un conflit qui nous mit aux prises.
Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village était distant de deux kilomètres et l'on n'y célébrait qu'une messe, une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment venu de nous y rendre, elle nous invita à nous mettre en route. Grand- père, qui ne fréquentait pas l'église, souleva une objection désintéressée:
—Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde à l'épidémie.
—Dans toute la vallée il n'y pas un seul cas de typhus, affirmaLouise triomphante.
—Bien, dit grand-père.
Et il bourra sa pipe du matin.
Je déclarai alors à ma soeur que j'avais un projet de course et regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, étonnée, si étonnée que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.
—Comment, tu ne viens pas à la messe, François? Il n'y en a qu'une.
—Non, répondis-je de mon air le plus assuré.
—Ce n'est pas possible!
Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanément, et je me rappelai la première messe que j'avais manquée. Mon amour- propre exigeait que je ne cédasse pas, mon amour-propre et aussi la foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures à la main, se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:
—Je t'en prie, viens avec nous.
Si elle avait ajouté:pour me faire plaisir, peut-être aurais-je cédé, tant je la voyais alarmée. Elle eût jugé sans doute cet argument indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.
—Je vais être obligée de l'écrire à maman, invoqua-t-elle en dernière ressource.
—Si tu veux.
Cependant elle ne réalisa pas cette menace. Sa délicatesse l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine bataille contre le fléau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour moi, s'efforçant de me ramener, d'obtenir mon amitié, ma confiance. Avec un art inné, elle s'improvisait mère de famille, cherchait sans cesse à nous réunir, à nous grouper, combattait l'isolement où je me complaisais. Dès qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour nous en donner lecture à haute voix. Nous en recevions de la ville très régulièrement, et l'on nous transmettait celles de Mélanie, vouée dans un hôpital de Londres au service des malades, de Bernard en expédition au Tonkin, d'Etienne qui terminait à Rome ses études de théologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait tenu qu'à elle, nous eussions retrouvé à l'Alpette la même vie qu'à la maison. C'était précisément ce qui me révoltait, et je m'insurgeais contre cette volonté de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une ténacité inattendue.
Pour me soustraire à son influence, je pris l'habitude de quitter notre chalet dès le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les repas. Inquiète, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu'à ma disparition, et à mon retour, bien souvent, je la retrouvais à la même place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition s'étendait jusqu'à mes lectures. La bibliothèque de l'Alpette ne se composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepède dépareillés, unDictionnaire de la conversationen cinquante volumes, unJocelynet je ne sais quoi encore de moins important. LeDictionnairemême ne m'effrayait pas et j'emportais résolument les notices consacrées à la biographie et aux systèmes des philosophes. J'étais à l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus obscures. Je les comprenais avant d'en avoir achevé la démonstration, qu'elles soumissent l'univers aumoiou qu'elles assujettissent l'homme à cet univers livré à lui-même. Cependant j'étais porté à croire que tout dépendait de notre intelligence et qu'elle seule, par sa puissance, insufflait l'être aux choses dont elle fixait les lois. Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilité à me mouvoir dans l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.
Un peu épuisé par ces aventures de métaphysique, je me désaltérais à la poésie deJocelyn. Elle s'harmonisait si parfaitement à la nature environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus à les démêler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je répété ces vers fixés dès lors en mon souvenir:
J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais, Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre âme a de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'écorce.
La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais tant besoin de la sentir éparse autour de moi, dans l'âme des arbres ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'était alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de lumière!…_ par quoi s'exprimait mon exaltation. La sérénité des nuits me parlait depaix, d'amour, d'éternité. J'y rêvais de Laurence et n'avais pas de peine à l'évoquer, tant son portrait me semblait un modèle de précision:_
Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ansN'imprima l'âme humaine en traits plus séduisants…En faut-il davantage pour alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se crée son image à lui- même?_Cependant un autre livre devait pénétrer plus avant dans ma sensibilité et correspondre à cet état d'indépendance et d'affranchissement où je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs apportés par grand-père s'était glissé l'exemplaire desConfessionsqui, déjà, m'avait intrigué tout petit et que j'avais pris pour un manuel de piété. L'innocentMessager boiteuxdeBerne et Veveyconduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler bien avant de le connaître, comme s'il vivait encore et comme si nous pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui, au collège, que de courts fragments dont je n'avais rien tiré de personnel. Je me précipitai sur le récit de cette existence tourmentée, mais ce fut tout d'abord du dégoût. Le vol du ruban chez Mme de Vercellis et la lâche accusation qui le suit, certains détails physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre demamandécerné à Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la forêt ou couché dans l'herbe sur la crête des monts, je sentais, en les écoutant, la rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel résistait, mais par une pente insensible j'en vins à admirer qu'un homme pût s'humilier ainsi par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'éprouvai le vertige de la vérité._
Le volume ne me quittait plus. Louise, inquiète de cette préférence, voulut exercer son contrôle. Un soir, comme je rentrais de contempler les étoiles,—celles du Sud que je déchiffrais mieux,—_je la trouvai qui, sous la lampe, ouvrait lesConfessions. Elle ne me voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et, m'apercevant, laissa éclater son indignation:_
—Tu n'as pas le droit de lire ce livre.
—Je lis ce qui me plaît.
Elle appela à son secours grand-père qui déclina toute responsabilité :—Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincère.
_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait plus chers et plus séduisants, c'étaient ces douces façons de vanter en même temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basilesans même oser toucher à sa robe. Un petit signe du doigt, une main légèrement pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais d'elle, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte en y pensant. Je tâchais de me représenter cet air de douceur des blondes auquel le coeur ne résiste pas et, le croirait-on? je découvrais une application individuelle à cette plainte qui frappait mes dix-huit ans à peine révolus et déjà inquiets:Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse et mourir sans avoir vécu.Quand je montais assez haut pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me répétais le voeu si simple: Il me faut un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait d'ingénuité. J'aurais pleuré d'amour en mangeant des fraises arrosées de crème de lait.
Ainsi la période que je traversais se reliait très exactement à celle de ma convalescence dont elle devenait en quelque manière l'achèvement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites avec grand-père quelques années auparavant. Son ami Jean-Jacques le remplaçait. Ce n'étaient pas les mêmes lieux, mais la nature ne changeait guère. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie, l'émoi de sa végétation que le moindre souffle agite, la fraîcheur des eaux, et même elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des espaces plus étendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une fierté nouvelle. A la montagne les héritages sont sans murs ni portes. Aucune clôture n'enlaidit le sol et la propriété n'est pas apparente, —la propriété qui, je le savais par l'enseignement de grand-père, corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidité, de jalousie, de cupidité. Là-haut, les bois et les prés sont à tout le monde et à personne, comme le soleil et l'air, comme la santé. Les hauts pâturages où le berger, qui d'une phrase m'avait révélé le désir, conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte? L'ascension me communiquait une ardeur de conquête. Et à chaque victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se dérobait sans cesse. De préférence à Nazzarena que j'avais aimée et que mes rêves dédaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutôt encore, celle qui m'était apparue sur le chemin en robe blanche avec un chapeau de cerises et un teint de fleur, celle à qui son ombrelle servait d'auréole et que j'appelais Hélène depuis que je savais que sa beauté était semblable à celle des déesses immortelles.
J'étais seul, délicieusement seul et amoureux sans amour. J'étais parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur Louise dont je méconnaissais l'affection. J'étais libre.
A cause des difficultés de ravitaillement, notre table était la plus frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-père ne cessait de nous vanter l'excellence de ce régime et les bienfaits de l'existence pastorale. Je me persuadais aisément de l'excellence de nos moeurs. De moins en moins je prêtais attention aux nouvelles de la ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en personne. Ainsi nous sûmes, dans notre ermitage, le chiffre des morts et la violence du fléau. Le Pendu, décédé, avait fait une fin des plus édifiantes, et tante Dine l'avait assisté jusqu'au bout. Glus et Mérinos étaient sains et saufs.
—Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-père.
Le fermier hochait la tête, ce qui signifiait que le dernier mot n'était pas prononcé et que l'épidémie continuait ses ravages. De Martinod on ne savait rien, il se tenait caché. Notre ami l'abbé Heurtevent avait résisté, mais il demeurait ébranlé: il gardait assez de vie pour annoncer des catastrophes.
—Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la question nous étonnait, grand-père et moi, car nous étions pas si pressés.
—Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme ça que ce n'était pas le moment.
Un lazaret avait été installé pour les cas douteux, les deux hôpitaux regorgeaient de malades, les entrées et les sorties de la ville étaient surveillées. Une série d'arrêtés avait été rendue par le maire, ordonnant les plus minutieuses précautions.
—C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces détails.
Et grand-père déclarait que nous étions parfaitement bien à l'Alpette, mais Louise se rongeait d'impatience.
Les jours peu à peu raccourcirent. Après le mois d'août qui fut très chaud, septembre, plus ventilé, vint, et septembre passa. Les feuilles des hêtres et des bouleaux, dans la forêt, changeaient de couleur autour des sapins immuables, les premières toutes rouges et les autres dorées. Sur les rochers les touffes d'airelles desséchées prirent une teinte écarlate. Il m'arrivait d'être surpris par la nuit qui montait en courant du creux de la vallée et de quêter, pour me remettre en chemin, l'assistance d'un pâtre dans quelque hameau dont les petites lumières m'avaient guidé.
Puis, nous fûmes informés que le fléau diminuait et que bientôt nous pourrions quitter l'Alpette. J'en reçus la nouvelle sans plaisir. Ces vacances m'avaient enivré de liberté. Cependant on nous accordait un délai de quelques jours.
Toute la nuit il avait soufflé un grand vent qui tomba dans la matinée. Octobre qui commençait s'annonçait mal. Après le déjeuner, je sortis pour constater les dégâts de l'orage. L'automne était venu brusquement. Dans les bois les feuilles des bouleaux et des fayards, les feuilles rouges et les feuilles dorées, arrachées des arbres où elles brillaient comme des fleurs, bruissaient sous mes pas, et comme autrefois, quand j'étais petit et que j'allais cueillir des noix en contrebande pour les écraser ensuite sur les chenets, je laissais traîner mes pieds pour mieux entendre ce crissement aigu et plaintif.
A mon retour, le soir, je vis un char arrêté devant la porte du chalet. Son fanal n'était pas allumé et le jour baissait, de sorte que je ne reconnus qu'en m'approchant le véhicule de notre fermier. Le cheval n'était pas dételé, mais personne n'en avait la garde: on avait simplement pris la précaution de lui poser une couverture sur le dos.
—Eh bien! Etienne, dis-je en entrant à la cuisine où le fermier se chauffait, car il faisait déjà froid à la montagne, qu'est-ce qui vous amène?
Nous l'appelions par son prénom, comme il est d'usage chez nous, bien qu'il fût déjà vieux. Il tenait les mains en avant, vers le fourneau, et il tourna vers moi sa figure ridée et rasée qu'éclairait la lampe allumée à l'instant.
Ses yeux trop clairs, décolorés à force de servir par tous les temps, ne semblaient pas me distinguer avec netteté:
—Ah! monsieur François! murmura-t-il presque bas en se levant.
Je ne sais pourquoi, cette exclamation insignifiante me causa une impression désagréable.
—Vous ne venez pas nous chercher? demandai-je.
Il allait me répondre, quand nous fûmes rejoints par ma soeur Louise qu'on avait avertie. Elle le salua amicalement et s'informa des nouvelles qu'il apportait de la ville. Cependant il ne se pressait pas de répondre.
—Il y a, finit-il par dire, que Madame vous réclame.
—Madame? remarqua Louise.
—Bien, fis-je. Et pour quand?
—Ce soir, bien sûr il est trop tard pour vous descendre. Ma bête est fatiguée et la nuit est déjà là. Demain matin, de bon matin.
Pourquoi tant de hâte? A peine aurait-on le loisir de plier les paquets. J'allais protester, mais le fermier se déroba: il fallait rentrer le cheval à l'écurie et le char à la remise. Pendant son absence, je m'élevai contre un délai si court. Au fond, la perspective de quitter ces lieux me remplissait de tristesse et je retrouvais en moi-même cette désolation que j'avais ressentie dans le bois jonché de feuilles mortes. Louise ne m'écoutait pas, et je m'aperçus qu'elle pleurait. Avait-elle tant de chagrin de partir?
—J'ai peur, m'expliqua-t-elle.
Peur de quoi? Grand-père, mis au courant, manifesta comme moi peu d'enthousiasme pour le départ.
—On n'était pas mal ici, déclara-t-il. On faisait ce qu'on voulait.
Comme s'il ne l'avait pas toujours fait! Mais de quoi s'effrayait Louise? Elle nous le confia peu à peu. Pour que le fermier fût venu nous chercher, il fallait qu'il y eût un malade à la maison, un malade gravement atteint. Il avait ditMadame vous demande. Donc, ce n'était pas maman, ce ne pouvait être que mon père. Voilà ce qu'elle imaginait et ce qu'elle nous avoua. Nous essayâmes d'en sourire et la comparâmes à l'abbé Heurtevent qui portait la foudre sur lui et la lançait à tout propos, mais sa peur nous gagnait. Et nous attendîmes, un peu fébrilement, le retour du fermier que nous interrogions. Ce fut Louise qui porta la parole:
—Père est malade, n'est-ce pas Etienne?
—Ah! mademoiselle, c'est un grand malheur.
—Est-ce qu'il a pris le mal?
—Ce n'est pas le mal qu'il a pris, c'est un chaud et froid.
Notre Louise se remit à verser des larmes. Elle appelait mon père comme s'il pouvait lui répondre. Nous dûmes la consoler, non sans blâmer ses excès, et le fermier lui-même s'en mêla.
—La demoiselle a tort. Monsieur Michel est solide. Il y en a d'autres que lui qui ont pris des chauds et froid et qui sont aujourd'hui gras et luisants.
Qu'il y eût un danger véritable, la pensée ne m'en effleurait pas. Mon égoïsme m'empêchait d'y croire. Quel absurde pressentiment tourmentait cette pauvre Louise! Je revoyais mon père, là, devant le portail, avant que la voiture ne s'ébranlât. Son panama, un peu de côté, projetait une ombre sur la moitié du visage. L'autre, en pleine lumière, resplendissait de vie. Il donnait des ordres brefs et hâtait l'aménagement, parce qu'on l'attendait à la mairie. Comme il savait commander et comme on se précipitait pour lui obéir! Moi seul, j'avais résolu de me dérober à son pouvoir, à son ascendant. Il se tenait droit comme un chêne de la forêt, un de ces beaux chênes sains qui ne perdent leurs feuilles qu'à la poussée des feuilles nouvelles et que la tempête ne réussit pas à ébranler: au contraire, il se hérissent et l'on dirait qu'ils se durcissent pour lui résister. J'entendais aussi sa voix qui sonnait, sa voix qui disait:En avant, comme à la bataille. Que cette force fût vaincue, je ne pouvais l'admettre. Sur cette force-là je comptais, j'avais besoin de compter, afin d'avoir le temps plus tard, si je le jugeais bon, et ma liberté conquise, de revenir de mon plein gré en arrière pour témoigner à mon père un peu de tendresse. Pourtant je me souvins du jour où je l'avais entendu formuler, dans la chambre de ma mère, une plainte à mon sujet:Cet enfant n'est plus à nous…Mais je ne m'y attardai pas. Non, non, il ne fallait rien exagérer. Ma mère nous rappelait parce que l'épidémie décroissante n'offrait plus aucun danger, et parce que mon père, malade, serait satisfait de nous revoir: elle nous rappelait pour ces raisons-là, et non pour une autre…
Nous descendîmes le lendemain matin, Louise et moi sur le char du fermier, grand-père et les deux petits, un peu plus tard, par la diligence qui, tout de même, était plus confortable. Je me retournai souvent pour mieux emporter l'image de cette vallée où dans la solitude j'avais rencontré tant d'émotions créées par moi-même et comme une sorte de bonheur où les autres n'avaient point de part. Assise à côté de moi, Louise ne rompait le silence que pour se pencher vers le siège et prier doucement notre vieil Etienne:
—Ne pourriez-vous pas aller un peu plus vite?
—Oui, mademoiselle, répondait-il, on essaiera. La Biquette est comme moi, ça n'est plus bien jeune.
Il montrait sa jument, et du fouet lui enveloppait les flancs sans se décider à la frapper. A mesure que nous approchions de la ville, l'inquiétude de ma soeur augmentait et finissait par me prendre. Elle me répétait son:J'ai peurcontagieux. Le bon soleil d'octobre qui nous chauffait sur notre banc me permettait mieux de lutter contre un pressentiment aussi absurde.
Enfin nous arrivâmes devant la grille. Personne ne nous attendait. Tant de fois, à cette place, j'avais trouvé mon père qui interrogeait le chemin et qui, dès qu'il nous apercevait, nous accueillait de sa parole, de son geste, de toute sa joie paternelle. Je regardai la fenêtre; derrière le rideau, l'ombre habituelle n'apparaissait pas. Alors, pour la première fois, je connus que nous étions tous menacés.
Ma mère, dès qu'elle fut informée de notre retour, descendit pour nous recevoir. Louise, sans un mot, se jeta dans ses bras. Par une intuition parallèle, bien naturelle à des âmes qui se ressemblent, elles s'étaient comprises. Je demeurai à l'écart, ne voulant pas comprendre, me refusant à admettre la possibilité même d'un désastre qui ne me laisserait pas le temps de jouer, au jour de ma convenance, le rôle de l'enfant prodigue. Ma mère vint à moi:
—Il parle surtout de toi, me dit-elle. Dans son délire il t'appelait.
De cette prérogative je fus atterré. Pourquoi parlait-il surtout de moi? Pourquoi étais-je sa préoccupation principale et —j'allai d'un coup jusque-là, bouleversé de ma sacrilège audace —peut-être sa dernière préoccupation?
—Maman, criai-je enfin, ce n'est pas possible!
Mais je regrettai aussitôt cet élan involontaire. Ma mère était la vivante preuve que le danger n'existait pas, ou du moins pas encore. Sans doute je remarquais ses yeux cernés et ses joues blanches. Elle portait la trace des nuits de veille. Mais cette fatigue, dont elle livrait le détail par chacun de ses traits, était néanmoins comme inexistante: on sentait qu'une volonté supérieure la réduisait à rien ou l'utiliserait tant qu'il serait nécessaire. Et par un phénomène étrange, il y avait maintenant, dans sa façon de parler et de nous conduire, quelque chose, —je ne saurais préciser davantage, mais j'en suis certain, —quelque chose de l'autorité de mon père. Visiblement, sans le savoir, elle le remplaçait. Or, s'il y avait eu un danger, elle aurait montré sa faiblesse de femme, elle qui s'inquiétait si vite et parfois pour des riens, elle si prompte à écouter le bruit de l'orage pour allumer la chandelle bénite afin de nous préserver. Je ne voyais même pas la sainte lumière qui dans son regard veillait, comme la petite lampe d'autel dans le sanctuaire que la nuit envahit. Non, non, s'il y avait eu un danger, elle aurait demandé notre secours et de ma jeunesse je l'aurais soutenue.
—Quoi donc? répondit-elle à ma question, ce qui acheva de me redresser.
Elle n'y répondit pas autrement, comme si elle l'avait mal entendue, et d'une voix toute simple, d'une voix douce qui cherchait à ne pas causer de la peine, elle nous résuma ce qui s'était passé pendant notre longue absence:
—Il repose en ce moment. Votre tante Bernardine le garde: elle m'a beaucoup aidée à le soigner. Tout à l'heure je vous mènerai dans sa chambre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effort qu'ont exigé de lui ces derniers mois. C'est de cela qu'il est tombé malade, quand il a été le maître du mal, quand sa tâche a été accomplie. Jusque-là je n'ai pu obtenir de lui qu'il se ménageât. Le jour, la nuit, on venait le chercher, on s'adressait à lui, comme s'il n'y avait que lui. Toute la ville attendait ses ordres, quêtait son assistance. On ne se fiait qu'à ses commandements, mais on exigeait de lui plus que ne le permettent les forces humaines, et il est allé au delà en effet. On ne lui a pas laissé un instant de répit. On le croyait plus dur que les pierres qui portent la maison; mais les pierres mêmes se brisent sous un poids trop lourd. Un soir, il y aura six jours ce soir, il est rentré avec un grand frisson.
Et presque tout de suite la fièvre s'est déclarée. Ah! s'il ne s'était pas autant surmené…
Elle s'arrêta, sans achever sa pensée; mais n'était-ce pas la suivre que d'ajouter après s'être recueillie:
—J'ai prévenu Etienne à Rome. Hier soir il m'a télégraphié qu'il partait. Je suis contente que son supérieur lui ait permis de partir. Le voyage est bien long: il faut compter presque vingt-quatre heures. A Bernard qui est si loin j'écris tous les jours. Et Mélanie prie pour nous.
Ainsi rassemblait-elle la famille dispersée autour de son chef. Je demandai:
—Pourquoi Mélanie ne vient-elle pas?
—Les Filles de la Charité ne rentrent jamais chez elles.
—Elles soignent les étrangers et ne pourraient pas soigner leur père !
—C'est la règle, François.
Du moment que c'était la règle elle ne récriminait pas, elle s'inclinait, elle acceptait, et moi, du moment que c'était la règle, mon premier mouvement était de m'insurger. Sa timorée quand il était là, voici qu'avec une présence d'esprit inaltérable, elle préparait ce qu'il fallait en cas de malheur et ne cessait pas de tendre toutes ses énergies devant ce malheur. Je connus la honte de n'avoir pas partagé ses angoisses et d'avoir prétendu me soustraire à la solidarité de la peine.
—La fièvre a diminué, reprit-elle, recherchant pour nous et pour elle tous les symptômes rassurants. Les premiers jours il a beaucoup déliré. Depuis hier, il est plus calme. Il suit lui-même la marche de son mal, je le vois et il n'en dit rien. Ce matin, il a demandé un prêtre. Notre ami, l'abbé Heurtevent qu'il a guéri, est venu.
Il suit lui-même la marche de son mal et il a demandé un prêtre: la pauvre femme ne liait pas ces deux phrases, tant elle estimait naturel le secours que l'on réclamait de Dieu. Mais moi, comment ne les aurais-je pas rapprochées? Et pour la troisième fois, je sentis la menace distinctement.
Nous entendîmes, sur le palier, le pas devenu pesant de tante Dine. Elle appela:Valentine, à mi-voix, et nous nous précipitâmes dans l'escalier.
—Oh! il va bien, expliqua-t-elle. Il est réveillé et te demande toujours dès que tu n'as pas là.
—Tu peux m'accompagner, dit ma mère à Louise.
Et se tournant vers moi, elle ajouta qu'elle me ferait prévenir à mont tour: il ne convenait pas d'entrer dans la chambre en trop grand nombre, à cause de l'agitation que nos présences risquaient de causer au malade.
Tante Dine, qui devait prendre beaucoup sur elle pendant ses gardes, explosa quand nous fûmes seuls:
—Ah! mon petit, si tu savais!Ilsnous l'ont tué,ilsnous l'ont tué sans pitié. Toute la ville était pestiférée et ne mettait plus son espoir qu'en lui. J'en ai vu, moi qui te parle, de ces gens- là avec leurs sales boutons sur tout le corps. Ils criaient comme des perdus, et quand ton père apparaissait à l'hôpital, ils se taisaient, parce qu'il l'exigeait, mais ils lui tendaient les bras. Ce qu'il en a guéri! C'est lui qui les a tous sauvés, lui et pas un autre. Et les fontaines fermées, et l'eau analysée, et les vêtements des morts brûlés, et le lazaret installé: un tas de mesures d'hygiène, quoi, tout ce qu'il y a de mieux. Il fallait voir comme il commandait tout ça! «Monsieur le maire, c'est impossible. —Demain, il faut que cela soit.» Sans lui, il n'y aurait plus personne aujourd'hui par les rues. Et maintenant, maintenant, c'est tout juste si l'on vient réclamer de ses nouvelles. Le bruit a couru qu'il avait attrapé le typhus, le dernier. Ils ont peur, et les voilà partis. Ah! les misérables!
Ainsi me traça-t-elle le tableau de la lâcheté et de l'ingratitude générales. Sur cette foule en désordre se détachait mon père. Déjà tante Dine entreprenait un autre sujet:
—Ta mère est admirable. Elle ne s'est pas couchée depuis le commencement du mal. Et elle reste calme. Tu as vu comme elle reste calme. Moi, je ne peux pas la comprendre.
Je voulus, puisqu'elle sortait de la chambre, là-haut saisir toute la vérité:
—Enfin, ma tante, est-ce que…
Mais je n'achevai pas, et déjà elle se jetait sur mon interrogation dont l'impiété m'avait brûlé la bouche, comme sur une injure adressée à l'arche sainte:
—Oh! non, non, non. Dieu nous protégera. Qu'est-ce que nous deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un homme comme il n'y a pas deux sur la terre.
Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la figure bouleversée. Mon père m'attendait.
Je m'arrêtai à la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette oppression je ne pouvais douter que du drame intérieur de mon enfance et de mon adolescence, de ma courte vie déjà si importante, il était l'acteur essentiel. J'avais par lui vécu, mais je vivais contre lui. Du jour où je m'étais dérobé à son influence, à travers l'exaltation qui me transportait et me laissait néanmoins dans un état de malaise, je me sentais libre mais hors cadre. Dans quel état m'apparaîtrait-il ? J'en avais peur, et c'est pourquoi je demeurai un temps avant d'ouvrir. A mon départ, après l'avoir vu acclamé par toute une ville, j'emportais l'image de mon père appuyé à la maison, vainqueur certain du fléau comme il l'avait été jadis des fameuses courtilières, portant allègrement le poids de la cité en détresse, comptant sur l'avenir comme sur le passé, immortel en un mot, et que l'on pouvait ainsi tourmenter dans son autorité sans scrupules, et j'allais, dans une seconde, le retrouver comment? Il était là, derrière cette porte, immobile, cloué, humilié, ne conduisant plus les autres comme une troupe, se débattant pour son propre compte contre le mal sournois qui le consumait. De ce contraste certain j'éprouvais une sorte d'épouvante où il y avait, je dois le confesser, de l'horreur personnelle pour le spectacle d'un abaissement.
Or, il n'y avait ni abaissement, ni contraste. J'entrai et je le vis. Etendu dans ce lit de toute sa longueur, il semblait plus grand encore que debout: c'était incontestable. Du visage renversé en arrière sur le traversin, je découvrais surtout le front, le front immense, le front lumineux dans le jour que tamisaient les rideaux. La maigreur subite ne faisait qu'accentuer la fierté des traits. Rien ne trahissait l'angoisse ni la crainte, et pour la douleur, si sa marque y était, elle n'avait pas apporté avec elle une diminution. Il tenait les yeux clos, et parfois les ouvrait tout grands, d'une façon presque terrifiante. Quand donc les avais-je ainsi vus prendre l'empreinte des objets qu'ils regardaient? Avant les définitifs adieux de Mélanie, ils se fixaient sur ma soeur de cette manière, sur ma soeur qui s'en allait pour toujours et qu'ils ne reverraient plus.
Toute l'attitude, toute l'expression se ramassaient ou plutôt se raidissaient en un caractère suprême: il ne cessait pas de commander. Et ma première parole, ma parole unique fut une adhésion à son commandement.
—Père, dis-je au bord de son lit.
Je ne prononçai pas ce nom dans un sens de piété, mais parce que son ascendant me subjuguait, s'imposait à moi. Qui, dans cette chambre mal éclairée, envahie par une lourde odeur de remèdes, de sueur et de fièvre, par cette odeur complexe qui est déjà comme un signe avant- coureur d'agonie, je rentrais machinalement dans l'ordre, comme un soldat, prêt à déserter, reprend sa place dans le rang sous l'oeil de son chef. J'assistais à mon propre changement. Ce mysticisme où je m'étais complu et qui m'isolait dans l'univers se désagrégeait comme ces nuées que dissipent les premiers rayons de l'aube. J'apercevais ma dépendance, et toute la vérité de mes idées enfantines quand elles commençaient par faire le tour de la maison, et l'ancienneté, et la justice du pouvoir qu'exerçaient encore ces mains défaillantes dont les doigts pâles, rigides sur la couverture, serraient un petit crucifix que je n'avais pas remarqué tout d'abord.
J'avais cru parler haut, mais il n'avait pas dû m'entendre: il ne se retourna pas de mon côté. J'entendais sa voix basse —sa voix si sonore dans ma mémoire —qui chuchotait comme s'il récitait des litanies.
—Que dit-il? demandai-je tout bas à ma mère qui s'approcha.
—Vos noms, murmura-t-elle. Ecoute.
En effet, les uns après les autres, il nous énumérait. Déjà les noms des trois aînés avaient dû franchir ses lèvres: il prononça celui de Louise. C'était mon tour: il le passa et ce fut Nicole, puis Jacques. Cette omission me fut cruelle: à peine l'avais-je remarquée que mon nom vint, le dernier, détaché et mis à part. Alors je me souvins des odieuses insinuations de Martinod sur la préférence accordée à l'un de mes frères: je compris que nul de nous n'était le préféré, mais que pour l'inquiétude que j'avais causée, j'avais été l'objet d'une attention particulière. Et j'éprouvai l'envie irrésistible de lui révéler d'un seul coup le travail qui s'accomplissait en moi soudainement. Il se préoccupait avec tant de souci et même de respect de notre vocation. Il présumait qu'elle serait la base de notre vie tout entière. J'avais écarté systématiquement la mienne, pour attester ma liberté. Voici que je la retrouvais avec certitude. Et m'avançant un peu, je dis résolument:
—Père, je suis là. C'est moi. Là-haut j'ai réfléchi. Vous ne savez pas? je veux être médecin comme vous.
Là-haut? c'était inexact: par pitié ne fallait-il pas lui cacher la cause de mon revirement? Il ne me témoigna pas la joie que j'en attendais, et peut-être ne pouvait-il plus témoigner aucune joie. Peut-être un autre travail, le dernier, celui du détachement, s'accomplissait-il en lui. Il leva sur moi ses yeux un peu effrayants :
—François, répéta-t-il.
Et il tâcha de lever la main pour me la poser sur la tête. Bien que je me fusse penché, il ne put achever le geste et le bras retomba. Je m'agenouillai pour lui permettre de m'atteindre avec moins d'effort, mais il ne l'essaya même plus comme je l'eusse souhaité, et de cette voix basse qui m'avait tant frappé tandis qu'il nous appelait tour à tour, il articula distinctement:
—Ton tour est venu.
Ma mère qui se trouvait un peu en arrière se rapprocha pour me poser la question même que je lui avais posée:
—Que dit-il?
Instinctivement j'esquissai un mouvement, comme pour lui expliquer que je ne savais pas au juste. Cependant j'avais bien entendu, et après un instant d'hésitation le sens de cette phrase cessa de me paraître mystérieux. Je pouvais y voir un témoignage de confiance dans le passé : mon père n'avait pas admis ma trahison, mon affranchissement, il était sûr que je lui reviendrais, il comptait sur moi. Mais dans sa forme d'outre-tombe elle signifiait bien autre chose dont je fus bouleversé: c'était la couronne royale de la famille que mon père tendait à ma faiblesse en m'invitant à la porter après lui, puisque je serais sur place son continuateur, son héritier. A cela je n'avais point pensé.
Ma mère comprit-elle l'émotion qui me courbait les épaules et me brisait? Elle m'assura que j'avais besoin d'une collation après ma longue course au grand air et m'accompagne jusqu'au seuil.
—Valentine, murmura le malade.
—Mon ami, je ne te quitte pas.
Et elle m'abandonna pour aller à lui.
Mais je ne sortis pas de la chambre, et j'assistai à un drame quasi muet, obscur en apparence et dont l'éloignement n'a fait qu'augmenter la clarté pour moi.
Mon père commença par cette invitation:
—Ecoute.
Il ne regardait personne à ce moment-là; ses yeux se fixaient au- dessus de lui, au plafond. Cependant il ne se pressait pas de parler: il se recueillait. J'étais dans une angoisse sans nom. Je devinais que ma présence l'avait ébranlé et qu'il rassemblait ses idées sur la destinée de la famille. Ce qu'il allait dire à ma mère, ce seraient ses dernières volontés sans nul doute. N'avais-je pas le droit de les entendre, puisquemon tour était venu?
Ma mère, aussi, l'avait deviné peut-être. Elle se tenait au bord du lit, penchée, et le drap qui pendait, où son genou s'appuyait, remuait un peu. Je suis sûr de l'avoir vu remuer: était-ce ce genou qui tremblait? Et puis, je ne vis plus qu'un visage.
Mon père continuait de se taire. Je percevais la plainte monotone de la fontaine dans la cour. Ma mère, tendrement, le pressa:
—Mon ami, mon cher ami…
Il était en pleine lucidité. Ilavait suivi lui-même la marche de son mal, il savait exactement où il en était.
Alors il parut sortir des pensées où il s'abîmait. Il tourna un peu la tête et regarda ma mère de ce regard un peu terrifiant, qui était trop profond.
—Valentine, répéta-t-il simplement.
—Tu avais quelque chose à me dire?
Avec une infinie douceur il murmura:
—Oh! non, Valentine, je n'ai rien à te dire.
Il avait voulu, j'en suis assuré, lui recommander l'avenir de la maison, et un regard avait suffi à l'en détourner. Rien que par ce regard, il en avait compris l'inutilité. Celle qui était là, près de lui, n'était-elle pas sa chair et son coeur? Tant d'années passées ensemble, jour après jour, sans une contradiction, sans un nuage, ne les liaient-elles pas indissolublement? Qu'est-ce qu'une parole, contre cela, pourrait valoir? Un plus grand témoignage d'amour fut-il jamais rendu à une femme que ce silence, cette confiance, cette paix ?…
Après des minutes si hautes, je connus cette forme de la lâcheté humaine qui nous fait éprouver une sorte de soulagement hors de la présence du malheur. Je sortis de la chambre. Grand-père descendait de la diligence avec Nicole, déjà grandelette et sérieuse, et Jacquot, plus léger de cervelle et dont les douze ans ne s'aggravaient encore d'aucun pressentiment. Il surveilla avec méfiance le transport de sa caisse à violon et de ses almanachs: lui-même ne consentit pas à lâcher sa collection de pipes. Tante Dine voulut s'occuper en personne des gros bagages. Malgré l'âge et un commencement de déclin, elle s'imposait une besogne de servante. L'effort physique, seul, parvenait à la distraire, et le chagrin se traduisait chez elle par un redoublement d'activité.
Une fois dans la maison, grand-père y erra comme une âme en peine. Il tournait autour de la chambre du malade, sans demander à y pénétrer. Il n'osait pas s'informer et, dans son incertitude, il se plaignait à tout le monde:
—Je deviens vieux. Je suis vieux.
Ils se revirent, mais je n'assistai pas à leur entrevue. Est-il nécessaire d'y avoir assisté pour deviner ce qu'elle du être et que le fils, inévitablement, y soutint le père? Si notre vie ne puisse pas dans un coeur religieux la ferveur d'une constante ascension, ne demeure-t-on pas tel qu'on fut? Aux uns le fardeau, aux autres l'assistance. Et le voisinage de la mort même n'intervertit pas les rôles.
Quand le soir vint, grand-père, qui se traînait d'une pièce à l'autre en se lamentant, me proposa timidement de sortir.
—C'est une bonne idée, approuva tante Dine qui le connaissait. Et voici deux ou trois commissions pour la pharmacie et l'épicerie.
Il manifesta une satisfaction enfantine de rendre service et je ne refusai pas de l'accompagner. Après la solitude de la montagne et ce silence qui remplit la nuit, nous retrouvâmes avec un plaisir secret les rues éclairées et le mouvement de la population. L'épidémie était définitivement enrayée: après les mesures sanitaires ordonnées ne subsistait plus aucun péril. Réveillée de son cauchemar, la ville se livrait à des transports de joie qui étaient sa revanche contre la terreur. Je l'avais vue dans l'épouvante chercher en hurlant son salut dans un homme, et je la retrouvais dans une ardeur et une insouciance de fête. Une douceur d'automne flottait comme un parfum. Les boutiques brillaient, les trottoirs regorgeaient de promeneurs et les cafés débordaient jusque sur la chaussée. Les femmes portaient les robes claires qu'elles n'avaient pu montrer de tout l'été et, pimpantes dans leurs toilettes fraîches, transformaient la saison en un tardif printemps. Au sortir de tant de deuil on jouissait de la vie et le convoi des morts courait la poste.
J'étais le fils du sauveur, je m'attendais à la faveur populaire, et l'on évitait notre approche. Je ne tardai pas à le remarquer. La rencontre de ce vieillard et de ce jeune homme contraignait au souvenir du bienfaiteur et, partant, à celui des mauvais jours qu'on avait traversés. Personne ne s'en souciait évidemment. Nous eussions aimé à causer de tant d'infortunes, et nul ne nous en fournissait l'occasion. Enfin quelqu'un nous aborda, et ce fut Martinod, Martinod la bouche en coeur et la barbe lisse, qui, sans me donner le temps de l'écarter, nous parla de mon père avec admiration, avec éloquence, avec enthousiasme. Il lui rendait pleine et entière justice, il célébrait son courage, son talent d'organisation, sa valeur médicale, son art merveilleux de diriger les hommes. Je m'étais résolu, en l'apercevant, à lui tourner le dos avec mépris, et voici que, plein de reconnaissance, je buvais ses paroles et j'oubliais ses calomnies, ses basses manoeuvres, ses menées souterraines qui avaient failli briser l'unité de la famille. J'aurais dû chercher sur son visage la marque imprimée par la main de mon père, et je consentais à écouter ses louanges effrontées. J'étais encore trop ingénu pour deviner ce qu'il préparait.
Glus et Mérinos, toujours inséparables, qui nous croisèrent ensuite, consentirent à nous entretenir d'eux-mêmes et des cruelles épreuves dont ils avaient avantageusement triomphé. Nous essayâmes de citer le pauvre Cassenave et le malheureux Galurin, mais ils glissèrent sur ce sujet de conversation pour nous annoncer qu'ils composaient l'un une Marche funèbre et l'autre une Danse macabre en commémoration de ce typhus historique. Je n'ai jamais appris qu'ils les eussent achevées.
Quand nous rentrâmes, un peu ragaillardis par cette agitation, nous trouvâmes à la porte Mariette, la cuisinière, fort irritée et indignée. Elle nous servait depuis plus de vingt ans et ne se gênait avec personne. Le petit médecin qui, jadis, m'avait visité pendant ma pleurésie, avait tenté de lui mettre un louis dans la main en la priant de donner son nom et son adresse aux malades, aux clients qui continuaient d'affluer à la maison, et d'un geste vif elle lui avait jeté son or à la tête.
—Le vilain individu! certifia tante Dine qui de l'escalier saisit l'aventure. Ah!ilssont bien tous les mêmes!
Et je cessai de nier l'existence de cesilsqui nous entouraient et nous savaient menacés.
Un peu plus tard dans la soirée, et guère avant l'heure du dîner, comme on sonnait, j'allai ouvrir, pensant que peut-être mon frère Etienne, prévenu la veille, nous arriverait de Rome. Je reconnus en face de moi, dans l'ombre, —car la lampe du vestibule n'éclairait que faiblement au dehors, —l'un de nos pauvres habituels, ce Oui- oui, au chef toujours branlant. Je le savais survivant, tandis que la Zize Million avait emporté dans la tombe ses rêves de fortune. Pourquoi venait-il un autre jour que le samedi réservé aux aumônes?
—Attendez, lui dis-je, je vais chercher de la monnaie.
Mais il me retint par le bras presque familièrement.
—Oui, oui, commença-t-il. C'est pas ça.
—Et quoi donc?
—Oui, oui, il m'a guéri, vous comprenez. Alors, c'est pour savoir, oui, pour savoir comment il va.
Reconnaissant, il accourait aux nouvelles. Je me radoucis pour lui répliquer:
—Toujours la même chose, mon ami.
—Ah! ah! oui, oui, tant pis.
Pourquoi ne s'en allait-il pas? Espérait-il par surcroît un peu d'argent? Tout à coup, à la façon d'un bègue qui a réussi à s'emparer d'une phrase et la brandit, il me déclara presque sous le nez:
—Celui-là, c'était un homme. Oui, oui.
Et il se perdit très vite dans l'obscurité. Je regardai l'ombre où il s'était engouffré et brusquement je fermai la porte, trop tard, car j'avais l'impression que quelqu'un était entré, quelqu'un d'invisible, qui prenait le chemin de l'escalier, du corridor, de la chambre. Je voulus crier et aucun son ne me sortit de la bouche. Et je pensais que, si j'avais crié, on m'aurait cru fou. Je restai là, paralysé, sachant qu'on m'avait précédé à l'intérieur de la maison et que je ne pouvais pas chasser celle qui était là, devant moi, celle qui ne sortirait plus, celle qui montait sans bruit et dont personne ne soupçonnait la présence réelle.
Ce que j'avais entrevu sans l'admettre encore, voici que j'en comprenais le sens véridique, l'irréparable. Ce vieux pauvre bégayant avait dit:c'était un homme. Il parlait de mon père au passé, il parlait de mon père comme si mon père n'était plus. Et cette présence invisible qui avait profité de la porte ouverte, c'était donc la mort. Pour la première fois elle m'apparaissait agissante, pour la première fois —il n'y a pas d'autre mot —elle m'apparaissait vivante. Jusqu'alors je n'avais pas attaché d'importance à ses actes. Et, dans mon horreur et mon impuissance, je laissai pendre mes bras inutilement le long de mon corps. Autrefois, quand nous étions menacés de perdre la maison, j'étais né au sentiment inconnu de la douleur, je naissais maintenant au sentiment de la mort. Et la cruauté de la séparation, je l'éprouvais avant qu'elle ne s'accomplît.
Comme autrefois, je m'enfuis dans le jardin où la nuit m'avait précédé et je me couchai sur la pelouse. La terre était froide et semblait me repousser. Le vent, qui s'était levé, tordait les branches des châtaigniers. Elles craquaient en poussant des plaintes. Un des arbres surtout, celui de la brèche, ne cessait pas de gémir et je m'attendais à le voir tomber. Je me rappelais ceux que j'avais vus après un orage, dans la forêt de l'Alpette, étendus sur le gazon, et si longs que de leurs racines à leur cime l'oeil s'étonnait de les mesurer. Et je me rappelais encore cette gravure de ma Bible qui représentait les hauts cèdres du Liban, gisant sur le sol: ils étaient destinés à servir à la construction du temple de Jérusalem.
Et après les arbres, comme les poutres de la toiture grinçaient, ce fut l'écroulement de la maison que j'attendis. Qu'y avait-il d'étonnant à ce qu'elle s'écroulât, puisque mon père mourait?…
Ces douleurs-là ont leur pudeur, et je jetterai sur la mienne un voile…
Je reprends donc ce récit au moment où la vie ordinaire recommence. Le premier repas de famille en consacre la continuation, après qu'ont cessé les allées et venues de parents et d'étrangers, et tout le désordre apparent qui accompagne les deuils. Mon frère Etienne, accouru de Rome, est reparti pour y achever ses études théologiques. Mélanie, en se penchant davantage sur toutes les misères de l'hôpital où elle sert, épuise sans doute son propre chagrin, et Bernard, à distance, a, d'un bref câblogramme où nous avons pu mesurer son attachement, accusé le coup. Nous autres, les restants, nous pouvons nous compter comme des blessés après la défaite.
La cloche a sonné et il nous faut gagner la salle à manger. Voici grand-père qui rentre de sa promenade: il s'est courbé et cassé, il s'appuie sur sa canne, et il se plaint, sans que je puisse en savoir la cause. Quelque chose lui manque, qu'il s'explique mal à lui-même:
—Ah! soupire-t-il, essoufflé, j'ai cru que je n'arriverais jamais jusqu'à la maison.
Il s'exprime comme nous nous exprimions quand nous étions petits. Mais avons-nous cessé de dire: la maison? Je le vois si faible et si vieux, et ne me souviens plus que jadis il m'emmenait dans les bois et sur le lac, du temps où nous allions bien tranquillement tous les deux à la conquête de la liberté. Dépassant la mesure dans ma transformation, voici que je l'observe, avec une commisération excessive qui est presque du mépris.
Oui, quand les soldats sont aux remparts, la ville, n'est-ce pas? argumente et discute; elle discute et argumente sur l'utilité des fortifications et des armes, et leur destruction lui paraît un jeu. Mais s'il n'y a plus de troupes et si l'ennemi est aux portes? Ainsi pouvions-nous parler de nos désirs et de nos rêves, et de la cité future, et surtout de notre chère liberté. Nous le pouvions, et maintenant nous ne le pouvons plus, parce que personne ne nous défend et que nous sommes face à face avec la vie, avec notre propre destinée. Il n'est plus, grand-père, celui qui pour toute la famille montait la garde aux remparts.
Tante Dine achève de mettre le couvert. Elle est bien âgée pour s'imposer tant de tracas, du matin au soir, et jamais elle n'a de repos.
—Laissez donc, ma tante, ce n'est pas votre affaire.
Mais elle proteste etgongonne, et se met à pleurer tout fort:
—Il ne faut pas me priver de m'occuper. J'ai moins de peine quand je travaille.
Est-ce que j'ignore, d'ailleurs, qu'on ne maintiendra à l'office que Mariette, parce que notre situation est changée? Chacun de nous devra y mettre du sien, et tante Dine, à son habitude, prend de l'avance.
Louise n'a plus sa gaieté. Elle entre, en tenant par la main sa soeur Nicole qu'elle protège. Pourquoi donc est-ce que je regarde leurs cheveux blonds avec plus de tendresse? Songerais-je déjà à leur avenir plus incertain? Jacquot, peu surveillé ces derniers temps, n'a pas été sage, mais voilà ma mère qui le gronde. Il ne croyait plus sans doute qu'elle penserait à le gronder. Il s'étonne, il obéit. Et maintenant il faut s'asseoir autour de la table.
Ma mère a pris sa place du milieu. C'est vrai qu'elle porte maintenant dans sa démarche, dans sa voix toujours aussi douce, je ne sais quelle nouvelle autorité, inexplicable et cependant sensible. Elle se tourne vers grand-père qui la suit:
—C'est à vous deleremplacer.
Et elle désigne, en face d'elle, la chaise de mon père.
—Oh! pas moi, refuse grand-père en s'agitant. Valentine, je n'irai pas là. Moi, je ne suis rien qu'une vieille bête.
Elle insiste, mais vainement; rien ne le fera céder. Alors ma mère lève sur moi ce regard calme et effrayé ensemble qu'elle a depuis… depuis qu'elle est veuve:
—Ce sera toi, dit-elle.
Sans un mot je m'assis à la place de mon père, et de quelques instants il me fut impossible de parler. Pourquoi ce recueillement pour une chose si simple et si naturelle? Si simple en effet et si naturelle était la transmission du pouvoir.
J'ai comparé la maison à un royaume, et la suite des chefs de famille à une dynastie. Voici que cette dynastie aboutissait à moi-même. Ma mère exerçait la régence et je portais la couronne. Et cette couronne, voici que j'en connaissais à la fois le poids et l'honneur. Comme j'étais né précédemment à la douleur et à la mort, je naissais au sentiment de ma responsabilité dans la vie. Je ne sais, en vérité, si je puis comparer à ce sentiment qui m'envahissait aucune autre émotion. Il me perçait le coeur de cette flèche aiguë et cruelle que l'on attribue généralement à l'amour. Et de ma blessure jaillissait, comme un sang rouge et abondant, l'exaltation qui devait teindre mes jours. Ce sang-là, loin de diminuer les forces de la vie, se répandrait pour la défense éternelle de la race.
Avant que j'eusse atteint l'âge d'homme, le grand combat qui se livre immanquablement dans toute existence humaine entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices exigés pour durer, s'était livré en moi par anticipation. Un précepteur aimable et dangereux m'avait révélé à l'avance le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil même qui croit nous soumettre la terre, et ce charme trop doux et trop énervant ne me retiendrait jamais plus tout à fait. Ma vie était fixée désormais à un anneau de fer: elle ne dépendrait plus de ma fantaisie. Je ne tendrais plus vers les mirages du bonheur que des mains enchaînées. Mais ces chaînes-là, tout homme les reçoit un jour, qu'il monte effectivement sur le trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou d'un nom. Comme un roi, j'étais responsable de la décadence ou de la prospérité du royaume, de la maison.
A quelques jours de là, puisque je commençais mes études de médecine, je dus partir, moi aussi, momentanément. Cet éloignement me déchirait : dans le zèle de mon rôle nouveau, je voulais croire ma présence indispensable à ma mère. N'était-elle pas toute brisée par la perte de celui qui était sa vie? Son calme, pourtant, m'étonnait, et aussi la clarté de son jugement, et cette mystérieuse autorité nouvelle que chacun sentait. Aux obsèques, Martinod avait sollicité l'honneur de prononcer un discours pour rappeler aux assistants le dévouement de mon père, et elle s'y était refusée. Pourquoi décourager cet adversaire repentant? J'aurais volontiers émis un avis contraire. Et peu après nous apprîmes que Martinod, songeant à reconquérir la mairie, avait compté pour sa popularité sur cette exploitation de la mort. Lesilsde tante Dine ne désarmaient pas. Ils ne désarmaient jamais. Le foyer avait ses vigilantes gardiennes qui ne se laissaient ni duper ni endormir.
Cependant elles seraient bien seules toutes les deux, avec Nicole et Jacquot. Grand-père ne pouvait plus compter. Il déclinait maintenant de jour en jour. Lui qui avait affiché tant d'horreur pour les clôtures, s'informait presque chaque soir si les portes étaient bien fermées au verrou. Que craignait-il? Une fois, comme il sortait d'un demi-sommeil, il réclama son père avec insistance. Tante Dine l'en reprit un peu rudement:
—Tu sais bien qu'il est mort depuis trente années.
A notre stupéfaction, il répliqua aussitôt:
—Mais non, pas celui-là, l'autre.
—L'autre? que veux-tu dire?
—Celui qui était là tout à l'heure.
Et il montrait la direction du cabinet de consultation.
Nous comprîmes alors que son cerveau commençait de brouiller les générations. Il sentait bien qu'un appui lui manquait, et mon père, tout naturellement, était devenu son père.
Très troublé par cette confusion, je me montrai plus juste envers lui.Nous avions perdu ensemble l'empire de la liberté.
La veille de mon départ, j'avais rejoint ma mère dans sa chambre. Je désirais de lui apporter du courage pour notre séparation, et j'étais plus troublé et plus faible qu'elle.
—Je reviendrai, disais-je, définitivement. Et je tâcherai delecontinuer.
Nous ne le désignions pas davantage entre nous.
—Oui, me répondit-elle,ton tour est venu.
Elle avait donc entendu et compris. Et comme, la tête appuyée à son épaule, je lui exprimais ma tristesse de la laisser dans la peine, elle me rassura:
—Ecoute: il ne faut pas être triste.
Etait-ce elle qui parlait ainsi? Surpris, je me redressai et la regardai: son visage consumé par l'épreuve, ciselé par la douleur du plus profond amour, était presque décoloré. Toute son expression lui venait des yeux, si doux, si purs, si limpides. Elle avait changé et vieilli. Et cependant il y avait en elle cette fermeté insaisissable qu'elle communiquait à son entourage sans qu'on sût comment.
—Ne t'étonne pas, reprit-elle. Je me suis sentie si désespérée la première nuit que j'ai supplié Dieu de me prendre. J'ai crié vers Lui, et Il m'a entendue. Il m'a soutenue, mais autrement. Je ne croyais pas encore assez. Maintenant je crois comme il faut croire. Nous ne sommes pas séparés, vois-tu, nous marchons vers la réunion.
Sur la table à ouvrage, à côté d'elle, était posé un livre d'heures. Je le pris machinalement et de lui-même il s'ouvrit à une page qu'elle avait dû bien souvent relire.
—Lis à haute voix, m'invita-t-elle.
C'était la prière des agonisants, qui se récite pendant qu'entre la mort:
« Partez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu, le Père tout- puissant qui vous a créée; au nom de Jésus-Christ, Fils du Dieu vivant qui a souffert pour vous; au nom des Anges et des Archanges, au nom des Trônes et des Dominations; au nom des Principautés et des Puissances, au nom des Chérubins et Séraphins, au nom des Patriarches et des Prophètes, au nom des saints Apôtres et Evangélistes, au nom des saints Martyrs et Confesseurs, au nom des saints Moines et Solitaires, au nom des saintes Vierges, au nom de tous les Saints et de toutes les Saintes de Dieu. Que votre demeure soit aujourd'hui dans la paix, et votre habitation dans le saint Lieu!…»
Tout le ciel est convié pour recevoir l'âme à qui s'ouvre la porte de la vie.
Nous ne sommes pas séparés, nous marchons vers la réunion: je compris le sens de ces paroles.
Dans le silence qui suivit ma lecture, je perçus de nouveau la plainte régulière de la fontaine dans la cour, et je me souvins de la confiance de mon père quand, prêt à parler, cette confiance lui avait fermé la bouche. Qu'aurait-il dit à ma mère qu'elle eût ignoré de lui ? Elle achèverait son oeuvre, puis elle irait le retrouver. C'était si simple, et c'est pourquoi elle était paisible.
Son calme gagnait tante Dine toujours au travail et qui même recherchait les plus humiliantes besognes, telles que frotter les parquets ou cirer les souliers, comme si elle voulait se punir d'avoir survécu à son neveu. Et quand ma mère la reprenait doucement sur cet excès de zèle, elle protestait avec des larmes comme pour réclamer une faveur.
Comme on voit le soir, peu à peu, sur les pentes, s'allumer les feux des villages, voici que je voyais les feux de la maison s'allumer par delà notre horizon même, et jusqu'au bout du monde, et jusque par delà le monde. Ils brillaient pour les absents comme pour les présents, pour Mélanie au chevet des pauvres, pour Etienne à Rome, et pour Bernard, soldat d'avant-postes, dans sa lointaine colonie. Et plus haut ils brillaient encore.
Et il me sembla que les murs dont j'avais déploré l'étroitesse pendant mes années d'adolescence, pendant ma course à la liberté, s'ouvraient d'eux-mêmes pour me livrer passage. Ils ne me retenaient plus prisonnier. Et pourquoi m'eussent-ils retenu prisonnier? Partout où j'irais maintenant, j'emportais de quoi les reconstruire avec mes souvenirs d'enfance, avec le passé, avec ma douleur, avec ma dynastie. Partout où j'irais, j'emporterais un morceau de la terre, un morceau de ma terre, comme si j'avais été pétri avec son limon ainsi que Dieu fit du premier homme.
Ce soir-là, veille de mon départ, ma foi dans la maison fut la foi dans la Maison Eternelle où revivent les morts dans la paix…
Avril 1908 —Décembre 1912.