CABINET DE TOILETTE

STRASMarchand Joyalier du Roy, demeurant à Paris, quay des Orfèvres, au Duc de Bourgogne. Avertit Messieurs les Metteurs en œuvre de tout Pays, Provinces et Nations qu'il possède dans la dernière perfection le secret de bien faire les Feuilles blanches, comme aussi celles de toutes autres couleurs. Peint toutes sortes de pierres très avantageusement égales à celles d'Orient. Vend de la Poudre d'or parfaite, et enverra à condition à quiconque souhaitera Diamans et autres Pierreries précieuses, en œuvre et hors d'œuvre, en gros et en détail. Le tout à très juste prix.

STRAS

Marchand Joyalier du Roy, demeurant à Paris, quay des Orfèvres, au Duc de Bourgogne. Avertit Messieurs les Metteurs en œuvre de tout Pays, Provinces et Nations qu'il possède dans la dernière perfection le secret de bien faire les Feuilles blanches, comme aussi celles de toutes autres couleurs. Peint toutes sortes de pierres très avantageusement égales à celles d'Orient. Vend de la Poudre d'or parfaite, et enverra à condition à quiconque souhaitera Diamans et autres Pierreries précieuses, en œuvre et hors d'œuvre, en gros et en détail. Le tout à très juste prix.

Eisen a sa belle et grande adresse du SrMagny,Ingénieur pour l'Horlogerie, les Instruments de Mathématiques et de Physique, ainsi qu'en Mécanique, une adresse foisonnante d'amours, jouant avec des montres, des thermomètres, des astrolabes. Moreau, lui, a jeté le nom deLa Ville, Entrepreneur de bâtiments, au milieu de lourds camions, de musculeux limousins, et de crics montant d'énormes pierres. Boquet, le dessinateur des Menus-Plaisirs, s'est chargé, avec le concours de Le Bas, de l'adresse deNoverre,le distillateur du Roy, demeurant dans l'abbaye Saint-Germain, Cour des Moines, et qui «vend toutes sortes de liqueurs et d'eaux de senteurs»: une adresse, à l'entourage composé de Chinoises dansantau son du tam-tam, des clochettes, des triangles, et que surplombe, dans le paysage carillonnant, un poussah grotesque. L'adresse dePerier, marchand quincaillier du quai de la Mégisserie:A la Teste noire, et qui montre au comptoir un gentilhomme marchandant, tout en courtisant la femme du quincaillier, est une des plus introuvables eaux-fortes de Gabriel de Saint-Aubin. De son frère Augustin, je possède l'adresse gravée par lui-même, avec un amour perdu dans les in-folio, deJacques-François-Guillaume, libraire, rue Christine, quiVend, Loue et Achète des livres tant anciens que nouveaux sur toutes sortes de matières; et encore l'adresse deCousineau, luthier, demeurant rue des Poulies:A la Victoire, où, d'un adroit groupement d'instruments de musique, s'envole dans le ciel une coquette Renommée, tenant dans une main des palmes, dans l'autre des couronnes. A ces deux adresses d'Augustin de Saint-Aubin succède une adresse de Choffard, l'ornemaniste par excellence de ces sortes dejolités, qui des tortils et des chutes d'une simple guirlande de lauriers, surmontée d'une tête d'Apollon rayonnante, façonne le plus gracieux encadrement à la carte de l'orfèvreVallayer, «Breveté du Roy exclusivement pour la fabrication générale de toutes les croix de l'Ordre Royal de Saint-Louis et de celles du Mérite militaire.»

Et combien en ce temps d'adresses, de charmantes adresses qui ne sont pas signées par un nom connu, qui sont même anonymes!

Et la curieuse adresse se développant au milieud'une dégringolade de masques tragiques et comiques, d'où s'élèvent les torses nus de deux sirènes soutenant une banderole, sur laquelle est écrit:A la Folie; cette adresse deHallé,ditMercier, «Peintre et Modeleur, successeur du SrBignon, Mdfabricant de casques et de masques des Menus-Plaisirs du Roi, de l'Opéra, et des autres spectacles, tient toutes sortes de casques, grecs, romains, et dans tous les genres, et autres accessoires pour le théâtre, comme cabochons de toutes formes et de toutes grandeurs pour faire des coiffures. Frontons de diables pour furies, Mascarons de Lyon, Épaulettes, Caducées, Marottes, Carquois d'amours et de sauvages, Flambeaux d'amours et de furies, Serpents de toutes grosseurs, Têtes d'animaux en tous genres pour les pantomimes, Boucliers de toutes formes et trophées, et tout ce qui peut servir au spectacle. De plus, entreprend les décors en carton pour théâtre, appartements et boudoirs, comme figures, chapiteaux, corniches, cariatides et autres. L'on trouve aussi dans son magasin toutes sortes de masques fins de Venise de la première qualité, tant doublés en soie qu'en batiste, pour les bals, toutes sortes de masques pour le théâtre. Masques de velours pour les traîneaux, pour les chymistes, et pour poudrer d'un nouveau genre. Fait des envois en province. Rue de l'Arbre-sec, no19, au troisième.»

Et l'aimable adresse, surmontée des deux têtes accolées de Louis XVI et de Marie-Antoinette, finement retouchées au crayon par le dessinateur inconnu: cette adresse duDépôt de Lyon,Magasin d'étoffes de soye or et argent en tous genres. A la Bienfaisance,rue Saint-Honoré, près celle des Bourdonnais. Et l'amusante adresse où l'on voit l'exercice commandé à un bataillon de petits amours nus, armés de mousquets, par un guerrier romain assis sur un canon: cette adresse deSergent,l'Imprimeur en taille douce de la Guerre et des fortifications de Sa Majesté. Et l'adresse, si gentiment enrubannée et fleurie, deLoraux, à l'enseigne deSainte Geneviève, tenant magasin de toutes sortes de Dentelles, Toiles, Mousselines, Linge de table et généralement tout ce qui concerne la Lingerie. Et la renseignante adresse où, dans une salle d'armes, un élève fait assaut devant une compagnie, dont se détache un académicien de l'endroit, plastronné d'un plastron au cœur rouge, avec la rue regardant par les baies de la salle; cette adresse au bas de laquelle on lit dans un cartouche:Académie pour les Armes, tenue par le sieur Motet, rue de Seine.

En ces jours, les plus humbles professions, les plus misérables industries se saignent pour avoir, près des yeux du public, une recommandation d'art, et je me rappelle une adresse qui m'a échappé, une adresse de marchande de vieux habits de la place de Grève, qui était un chef-d'œuvre de dessin et de gravure.

Des adresses, j'en rencontre toujours dans mon carton: adresse deHenry,Maître tailleur de leurs Altesses Sérénissimes Messeigneurs les ducs de Valois et de Montpensier, s'annonçant sur le flottement d'une draperie surmontée de l'écusson barré des d'Orléans;adresse du perruquier Bouchot, dont unAvis pour les personnes qui portent perruque, groupe autour d'un piédestal portant une tête antique, deux amours râblés à la Boucher, dont l'un sonne de la trompette, dont l'autre prend, avec un compas courbe, la mesure d'une perruque sur la tête de plâtre; adresse de l'hôtel de l'Empereur Joseph II, rue de Tournon, où descendaient tous les princes, et où les romans du dix-huitième siècle logent les gros milords bardés de guinées. Pauvre grand hôtel, qui donne une idée assez mesquine des grands hôtels d'alors, par cette réclame rédigée en trois langues:

Tout près du Luxembourg et de la Comédie-Française, très beaux appartements meublés et ornés, grande cour, remise pour sept voitures, écurie pour douze chevaux. Les étrangers trouveront dans cet hôtel toutes les commodités convenables. On y parle allemand, anglais et italien.Le traiteur et le café dépendent du même hôtel dans lequel ils ont une entrée. On peut s'y procurer aussi les Papiers anglais.

Tout près du Luxembourg et de la Comédie-Française, très beaux appartements meublés et ornés, grande cour, remise pour sept voitures, écurie pour douze chevaux. Les étrangers trouveront dans cet hôtel toutes les commodités convenables. On y parle allemand, anglais et italien.

Le traiteur et le café dépendent du même hôtel dans lequel ils ont une entrée. On peut s'y procurer aussi les Papiers anglais.

Et les serpentements et les contournements du dessin des adresses, chez les pharmaciens et les apothicaires très enamourés de rocaille, descendent à enguirlander les étiquettes.Cassaigne,apothicaire du Roy, commande à Choffard, pour ses cérats et ses onguents, seize modèles d'une fantaisie adorable;Le Lièvre,distillateur ordinaire du Roy, fait faire, pour ses juleps et ses sirops, les cartouches les plus rocailleux; enfin le célèbreCadetdélivre ses produits, avec des formules enfermées en des enroulementsde serpents d'Épidaure, dans des avalanches de fleurs.

Tout l'imprimé, et l'imprimé destiné aux usages les plus vulgaires, semble avoir horreur d'une marge blanche, et qui le croirait! la pancarte desCoches d'eaufaisant le service de Choisy, sous le règne de Mmede Pompadour, donne ses heures de départ et d'arrivée dans un entourage de Babel, où des plantes d'eau, entremêlées de congélations, se nouent autour de quatre rames, dignes d'être les rames d'une galère de Cléopâtre.

Mais peut-être la merveille de ce papiervignettiséest une facture, une simple facture, la facture d'un marchand d'instruments de musique, à l'enseigne duRoy David, qui figure, dans un médaillon au-dessus d'un entablement aux rinceaux superbes, le roi-musicien jouant de la harpe, et dont les commandes ont leur place dans des compartiments de lignes de fleurettes, qui ressemblent à de brins de lierre pendillant au milieu des rigoureuses et prosaïques additions[34].

Les grâces du dessin, l'esprit et le brillant de la gravure, ce n'est pas cependant le papier du commerce seul qui les réclame; ce sont, en ces années, tous les actes de la vie civile, religieuse, mondaine.Des lettres de faire part de mariage nous présentent le fiancé et la fiancée, en tunique, des bandelettes à leurs jambes nues, allumant leurs deux flambeaux à la torche du Génie de l'Hyménée; d'autres lettres ont pour en-tête l'agenouillement du jeune mari et de sa jeune femme, toujours en costumes mythologiques, au pied d'un autel de l'Amour, dans une composition qui rappelle une scène érotique de Fragonard. Des convocations à la bénédiction nuptiale ont suspendu, au-dessus de l'italique de l'imprimé, un médaillon où se becquètent des colombes. Dans une lettre, qui annoncel'heureux accouchement de mon épouse, on voit un petit enfant nu, dans une corbeille de fleurs, au milieu d'un paysage illuminé par un soleil qui émerge de la mer. Et qu'elles sont nombreuses, les illustrations des évènements de la vie mondaine, et des morceaux de papier qui servent à ses plaisirs! Voici, de Cochin, la carte d'entrée dubal paréà Versaillespour le mariage de Monseigneur le Dauphin, le mercredi 24 février 1745. Voici, de Moreau, la carte d'entréepour la Fête de M. l'Ambassadeur de France qui se donnera le....Voici, pour un monde plus bourgeois, des invitations à dîner, qui peuplent une galerie de nombreux invités, et font manœuvrer, sous un Bacchus tenant dans le ciel une coupe pleine, un essaim d'amours-marmitons débouchant des bouteilles, et montant le dessert sur le buffet de l'office. Voici des invitations de bal, et parmi celles-ci une invitation pour le monde des impures.

MADEMOISELLE ROEELLEst priée de faire l'honneur aux Dames Directrices de la Redoute et aux Messieurs de la souscription des Bals de venir danserà la Redoute, mardy 22 février.A 5 heures.

MADEMOISELLE ROEELL

Est priée de faire l'honneur aux Dames Directrices de la Redoute et aux Messieurs de la souscription des Bals de venir danserà la Redoute, mardy 22 février.

A 5 heures.

Cette invitation est une ravissante petite carte, au haut de laquelle danse un couple, aux sons d'un orchestre mêlé au monde d'un salon, éclairéà giorno. Et tire-t-on un feu d'artifice, place de Grève? voici un billet dans la valve godronnée et festonnée d'une coquille, dessinée et gravée par Laurent Cars, le billet d'une place à l'Hôtel de Ville,en la Chambre de MM. les Conseillers de Ville pour le feu qui se tirera le....Et un ballon s'enlève-t-il? voilà, de Moreau, la carte de l'admission dans l'enceinte, au milieu d'un entourage de nuages où se perd une montgolfière, qui a une nacelle ressemblant à un char d'Opéra, et au bas duquel on lit:Expérience du Globe aérostatique de MM. Charles et Robert, 1783.

Ce rehaussement de l'imprimerie par l'imagerie, vous le trouverez sur toutes les lettres de convocation, et aussi bien sur les lettres de convocation pour des choses sérieuses. Vous le trouverez sur cette convocation de l'académie de Saint-Lucpour assister aux premières vespres qui se diront en la chapelle Saint-Luc, à quatre heures du soir, une lettre tout entourée de torses et de têtes antiques que dessinent des amours, et que domine, en haut d'unchevalet, la tête penchée d'un bœuf sur la peau duquel est écrite la convocation. Vous le trouverez même sur des lettres de francs-maçons, sur la lettre qui invite «Joseph Rulliez à se trouver à dix heures précises, le 8 du mois d'avril 1773,rue des Cultures Saint-Gervais, au-dessus de l'égoût de la vieille rue du Temple, entre un marchand de tabac et le menuisier, en la L. D.l'Amitié, une lettre où, sous un triangle rayonnant au fond d'un temple, Marillier a représenté une vestale, agréablement décolletée, près de la flamme d'un autel.

Enfin le siècle a l'ambition dujolitellement en tout, que j'ai là, sous la main, un passeport délivré au nom de Louis-Marie-Gabriel-César, baron de Choiseul, qui commande, au milieu d'une page pareille à la page d'un livre illustré,de laisser passer librement M***, sans donner ni souffrir qu'il soit donné aucun trouble, ni empêchement, mais au contraire toute l'aide et toute l'assistance dont il aura besoin.

De ces bouts de papier rarissimes, et échappés, par quelque heureux hasard, à la mort des riens de la vie journalière, et que froisse et que rejette et détruit la main de l'homme, sans y faire attention, je finirai la nomenclature par deux billets de théâtre, un billet pour la Comédie-Française, un billet pour la Comédie-Italienne;—de billet pour l'Opéra, jusqu'à présent, on n'en connaît pas. Celui de la Comédie-Italienne, gravé par Augustin de Saint-Aubin, en 1788, et qui porte pour exergue:Sublato jure nocendi, castigat ridendo mores, donne à voirsous son écusson fleurdelysé deux groupes d'amoureux, l'un sous le fantaisiste costume à la Henri IV du temps, l'autre sous les jolis habits du jour[35].

Le billet de la Comédie-Française, d'une vingtaine d'années antérieur, et dont l'invention et le burinage appartiennent à Lemire, et qu'on prendrait pour le plus délicieux des Cochin, montre sous un héros casqué de tragédie, et sous une Muse, la flamme au front, de petits amours en tricornes de marquis, de petits amours, la seringue de la cérémonie du «Malade imaginaire» en main, de petits amours, la calotte ecclésiastique au-dessus de leurs cheveux bouclés, et le manteau d'abbé flottant sur leurs épaules nues. Au milieu du billet-image on lit:

Comédie-Françoisedeux placesà l'Amphithéâtre.Ce17

Comédie-Françoise

deux places

à l'Amphithéâtre.

Moi! c'est particulier à ma nature, quand je me peigne ou que je me brosse les dents, j'aime à avoir au mur, pendant ces opérations ennuyeuses, un morceau de papier colorié ou un tesson de poterie, qui chatoie, qui éclaire, qui reflète de la lumière dans des couleurs de fleurs.—Et voilà pourquoi mon cabinet de toilette est littéralement couvert de porcelaines et de dessins à la gouache.

D'abord, au plafond, c'est une copie agrandie d'une page de l'album japonais qui a pour titre:les Oiseaux et les Fleurs des quatre saisons, de l'illustre Takeoka, une copie exécutée à l'huile par mon «Anatole» deManette Salomon. Car Anatole Bazoche n'a pas terminé son existence au Jardin des Plantes, ainsi qu'il finit dans le roman. Il est, je crois, bien vivant encore, et même le malheureux, après la Commune, sans qu'il eût rien fait pour cela, a passé, sur les pontons, un temps assez long, pour, au jour de sa délivrance, avoir eu, à son premier repas à terre, un moment d'hésitation devant une fourchette et l'usage qu'on en fait.

Les murs disparaissent sous des nattes tendues dans des compartiments de bambous, et les portes, la fenêtre et la glace sont laquées en rouge, comme on fabrique ici le laque rouge, et de ce vermillon triste qui ressemble un peu au montant d'une guillotine. Bref, en Europe, il faut se contenter de cela!

Les dessus de portes sont faits d'académies de femmes couchées de Boucher, et sur chaque porte pend, frissonnant sous les courants d'air, unkakemono: l'un, qui est comme une fusée de coquelicots, de pavots, de roses trémières dans un tendre feuillage aux nervures d'or; l'autre, montrant un coq, la queue en faucille, le plumage effarouché, et semblable à un fantastique paraphe de calligraphe, lavé d'une encre de Chine qui rappelle les bistres noyés de Fragonard.

Ici, au milieu d'un mur, est accrochée la petite polissonnerie à la gouache de Mallet, représentant un peintre du Directoire tenant sur ses genoux son modèle nu, et que surmonte un des plus beaux dessins deDébardeusesde Gavarni, de sa puissante et solide facture de Londres.

Là, sur le mur qui fait face, des deux côtés d'un petit miroir du dix-huitième siècle, à la rocaille finement sculptée, les deux fonds de parcs français à la gouache de Moreau, de la vente Carrier, sous lesquels, contraste bizarre, se voit un panneau japonais, où se détache, sur le laque noir du fond, un poisson séché en nacre, qu'enroule une algue aux boutons de corail.

Au fond, une grande tablette de marbre blanc, portant une toilette de cristal d'Allemagne, où le soleil jette des lueurs de rubis dans des irisations laiteuses.

Et autour de ces objets, du plancher au plafond, sur la natte qui disparaît sous elle, des assiettes, des assiettes, des assiettes mettant à la muraille leurs disques émaillés.

Ce ne sont pas des assiettes auxsept bordures, et qui coûtent à l'heure qu'il est dix-huit cents francs pièce; ce sont tout simplement d'honnêtes assiettes de la Chine, aux émaux un peu brutaux, mais qui font sur le blanc de la porcelaine des taches si gaies, si riantes, si amusantes. Dans le nombre, quelques-unes cependant méritent d'être classées comme des pièces de collection. Il y en a une de la période Yung-tching (1723-1736), aux rinceaux d'une pureté et d'une netteté extraordinaires, une assietterouge de ferglacé, et les céramistes connaissent la difficulté du glaçage du rouge de fer. Il y en a une autre de la Compagnie des Indes, au rebord pourpre brunâtre, dont les arabesques bleu et or fourniraient un original modèle à un fabricant moderne. Il y en a une dernière de fine porcelaine, représentant un moineau posé sur une branche fleurie, au plumage de l'oiseau et au feuillage de l'arbuste bleus, à la fleur déchiquetée couleur de lie de vin: une assiette d'une harmonie adorable. Il y en a deux encore, deux petites assiettes à manger le riz, à la marque du brûle-parfums, et aux riches émaux transparents, dont les iris d'eau et lesfleurs de pêcher sont entremêlés de poésies, dont chaque lettre est tracée sur une pastille d'émail.

L'assiette aux iris d'eau dit:Tourmenté par les effluves du printemps, je ne suis pas encore réveillé de mon ivresse, lorsque le soleil paraît à l'horizon, car je pense à la belle Kiun-Wang, qui passe ses journées, le sourire sur les lèvres, dans son pavillon en bois de cèdre.

L'assiette aux fleurs de pêcher dit:Les fleurs du pêcher se fanent et laissent tomber leurs pétales pour former les fruits. L'arbre tout entier se dépare de ses belles couleurs, les feuilles tombent à leur tour: c'est là l'ordre naturel des choses; n'en accusez pas la brise du matin[36].

Au milieu de ces assiettes est une grande plaque de porcelaine, sans doute un de ces carreaux employés pour la décoration des paravents et des lits, dans le bois desquels on les encastre: une plaque fleurie de larges pivoines échevelées de toutes les couleurs. Et je ne veux pas oublier non plus un petit plateau, dont le fond blanc mat, grummeleux, à dessins vermiculés, et la coloration légère, fouettée, volante des bouquets de fleurs, donnent à croire que cette porcelaine est un plateau de cuivre émaillé.

Et les assiettes de la Chine s'entre-croisent avec des assiettes du Japon, étalant, sur la faïence de Satzuma, des vols de grues, des vols de rouge-gorge, et sur de la grosse porcelaine de Kaga, à l'entour rouge,des grappes de petits fruits mi-violets, mi-dorés, dans un feuillage d'un vert dur.

De toutes ces choses plates se détachent du mur, de distance en distance, placées sur des portoirs, des potiches de la Chine et du Japon et notamment des bouteilles de Kioto, au col élancé de gargoulettes, à la décoration or, bleu, cendre verte, sur le craquelage bis et gris de la couverte, et qui semblent de rudimentaires produits de l'Orient des États barbaresques, toutefois d'un goût plus épuré, plus raffiné, plus Extrême-Orient.

Mais, au milieu de cette poterie de l'Asie, voici quelques porcelaines de l'Europe. Voici ce Saxe, la statuette du petit Chinois, aux pommettes à peine rosées dans sa blanche figure, aux babouches jaunes, à la robe à fleurettes, et auquel un balancier fixé à un collier de bronze doré fabriqué au dix-huitième siècle, fait la tête branlante: joli joujou de ce vieux Saxe aux pâles colorations des chairs, et qui se trouve être le premier bibelot acheté par mon frère[37]. Voici une pipe de Saxe trouvée dans un voyage d'Allemagne, à Nuremberg, et formée par une tête d'homme moitié satyre, moitié hulan, et dont la cadenette poudrée s'entortille autour de la rocaille fourchue de ses oreilles, une merveille de modelage. Voici encore une veilleuse tout enguirlandée d'œillets, de clochettes, devergissmeinnichten relief, et qui éclairait, de sa douce lueur opaline, le sommeilindigestionné du bourgeois, dont la laideur écrouelleuse a été immortalisée par le crayon de Daumier. Oui, cette veilleuse est la veilleuse du docteur Véron!

Sèvres, notre vieille et glorieuse fabrique nationale, figure aussi dans ce petit musée de porcelaines. Parmi les cannes de ce cannier, regardez cette béquille bleu turquoise, toute semée de fleurs de lys d'or: c'est une béquille sur laquelle a dû s'appuyer une vieille main royale. Et regardez encore ces deux pièces de blancpâte tendre, ce compotier «à feuilles de choux», et cette assiette festonnée de Duplessis à la bordure d'or «à dents de loup». Le délicat modeleur que cet ornemaniste, orfèvre de son état et porcelainier par occasion, et les miraculeux bouquets en relief noués d'un ruban dont il relève le marli d'une assiette: légers gaufrages qui semblent repris et parachevés par le ciseau d'acier d'un ciseleur, par la pointe avec laquelle le sculpteurNiniretouchait ses terres cuites.

Pleurons, pleurons cette porcelaine tendre, au charme indicible, à la pâte onctueuse, mélangée de tout, et de je ne sais quoi, et même d'une partie de savon[38], à la couverte faite comme de la glaçure transparente d'une feuille de verre; car elle estmorte, cette porcelainelégendaire, tuée par un savant, par l'illustre Brongniart. Il a voulu, le savant, une porcelaine résistante, inrayable, et dont les pièces fussent toutes uniformément parfaites, en un mot une porcelaine de commerce supérieure. Et tout d'abord pour que la porcelaine dure ne rencontrât plus à l'avenir d'objet de comparaison, le nouveau directeur,—détail inconnu,—faisait, par un coup d'autorité directoriale, enfouir, dans le quinconce de Sèvres, toute l'ancienne provision de pâte tendre. Cela fait, Brongniart se mettait à appliquer à saporcelaine naturellecette couverte dans laquelle on pulvérise du biscuit, cette couverte en vigueur depuis, une couverte exempte detressailluresdans les tournants, mais opaque, et qui empâte et englue le modelage du décor, et qui rend à tout jamais impossible le refaçonnage des assiettes de Duplessis. C'était logique, car il est une loi rigoureuse qui veut que là où le savant entre dans une chose d'art, il fasse de la chose d'art une chose d'industrie. Et savez-vous ce qui est arrivé? C'est que, quoiqu'on ait la recette de l'ancienne pâte tendre, fabriquée à Sèvres, on n'a jamais réussi à la refaire: dans tous les essais de récréation de la pâte, il a toujours manqué un certaintour de maininattrapable[39]? Etavec quoi ont été fabriquées les quelques pièces en pâte tendre du second Empire?—Le public ne s'en doute guère,—avec un barillet de la pâte tendre de la vieille manufacture, échappée à la destruction commandée par Brongniart!

Un lit, un immense lit, un lit prenant toute la chambre, un de ces lits monumentaux dans lesquels le dix-huitième siècle mettait à l'aise et la naissance et la mort de l'homme.

Et la merveille de sculpture que ce lit, avec son ample impériale surmontée d'une couronne de roses, avec ses dossiers du chevet et du pied aux nœuds de rubans faisant onduler leur léger chiffonnage à travers une avalanche de lilas, de volubilis, de marguerites aux pétales mous et fripés, avec son bateau sur l'enchevêtrement strié duquel se détache au milieu un listel enfermant un bouquet-miniature si bien fouillé! Et le joli plafond ovale du couronnement dont les baguettes enrubannées courent à travers l'étoffe, faisant les plus heureux compartiments sur les plans en retraite du ciel de lit! Et le goût de l'architecture générale du meuble, et les ingénieuses combinaisons des oves, des perles, des raies de cœur, des modillons, des palmettes, des cannelures, et l'habile mariage des lignes droites avec les lignes courbes, et la savante opposition desparties plates et tranquilles, où la sculpture n'est pour ainsi dire qu'à l'état de gravure auprès des parties chargées et détachées en plein relief! Dans cette mise en œuvre de la richesse et de la sobriété du décor sculptural, et qui sort ce meuble du dessin du mobilier banal et courant du temps, vous reconnaissez le caractère du lit de grande maison du dix-huitième siècle, du lit tout simplement peint en blanc, et dont toute la dorure était la discrète feuille d'or, appliquée sur les boulons de fer. Ce lit, provenant du château de Rambouillet, passait pour le lit où couchait la princesse de Lamballe, pendant ses séjours chez son beau-père.

Les tentures du lit, d'un satin bleu pâle aux dessins brochés en blanc, représentaient des branchages auxquels étaient suspendus des lambrequins retroussés par des glands, avec, de distance en distance, un vase Louis XVI, où se dressaient trois tulipes, et autour de la draperie flottait une grande frange de cannetille parsemée de petits glands en forme de fleurs de fuchsia. Mais malheureusement les soieries étaient en trop mauvais état, et elles n'ont pu resservir.

Deux fauteuils en tapisserie, une console Louis XVI d'une forme rare, une commode-tombeau dont le sombre bois sanguin disparaît sous les dorures des ferrures, des poignées, des coins, des sabots; c'est, avec le lit, tout le mobilier de la chambre, où l'heure sonne à une petite pendule du temps, entre deux flambeaux-carquois, ciselés par un ciseaudigne de Gouthière, et dorés comme des louis.

J'oublie une cassette en marqueterie, fabriquée de ces beaux bois ondés et satinés des îles, recherchés par le siècle dernier. C'est la cassette où mon élégante grand'mère enfermait ses plus beaux cachemires, car elle en avait tant et tant... que je me rappelle, lors de sa mort, mon étonnement d'enfant à entendre, dans l'escalier de la maison, les marchandes à la toilette appeler la vente: la vente de l'Indienne. Aujourd'hui, de ma grand'mère, tout ce qu'il reste dans la cassette, est un curieux carnet de comptes sous le Directoire, au moment de la dépréciation des assignats, en des mois où un dindon coûtait 600 livres; et ce carnet se trouve au milieu de traités littéraires, de titres de valeurs, de factures de bibelots, de papiers de famille, de tout le fouillis des sérieuses archives de l'individu vivant, mêlées aux reliques qu'il garde de ceux qui ne sont plus, et où parfois mes doigts touchent la croix d'officier de mon père, l'anneau de mariage de ma mère, une blonde boucle de cheveux de ma petite sœurLili, tuée par le foudroyant choléra de 1832, morte sur nos genoux dans un compartiment de diligence, en l'affreuse incertitude de ne pas savoir si nous devions descendre dans les villages que nous traversions, ou s'il ne valait pas mieux attendre notre arrivée dans une grande ville.

Et quoi encore dans la chambre? Quatre grands rouleaux de la porcelaine céladon, collectionnée par Mmede Pompadour, se dressant aux deux extrémitésde la cheminée, aux deux côtés de la commode, et, posée sur la console, une glacière de Saxe, aux six coquilles, mouchetées de bouquets de petites fleurs. Un ensemble d'objets qui, le matin, lorsque j'ouvre les yeux, me donne l'impression de me réveiller, non dans mon temps que je n'aime pas, mais bien dans le temps qui a été l'objet des études et des amours de ma vie: en quelque chambre d'un château d'uneBelle au Bois dormantdu temps de Louis XV, épargnée par la Révolution et la mode de l'acajou.

Mais ce qui complète l'illusion, ce qui fait de cette chambre une chambre du siècle passé, c'est l'enfermement de ce lit, de ces meubles, de ces bronzes, de ces porcelaines entre quatre murs de tapisserie à fond blanc.

Au bout de rubans bleus, aux gros choux frisés, des médaillons à personnages, sous lesquels sont suspendues des corbeilles de fleurs, remplissent la claire tenture de notes gaies et pimpantes, éclatant comme dans une poussière de pastel. Les Fables et les Contes de La Fontaine ont fourni à la fois les sujets des médaillons: on y voit Perrette pleurant échevelée sur son pot au lait cassé, avec des douleurs de chanteuse d'opéra comique, et une femme renversée par un galant sur un cuveau, dans le fond duquel travaille son mari, vous donne une mise en scène fragonardesque duCuvier. Ces scènes sont alternées de trophées, où sur des arcs et des carquois de Cythère, dans l'enroulement de trompes de chasse,se becquètent des colombes roucoulantes, au-dessus de l'épanouissement de gerbes de pavots, de roses trémières, de soleils, d'immenses fleurs déchiquetées que viennent rejoindre des chutes de fleurettes serpentant par tout le fond. Les personnages sont assez médiocres, et les bergères ont parfois les yeux trop rapprochés des oreilles; mais les trophées sont si charmants, et la flore de ce vieil Aubusson offre une séduction si grande: la séduction d'une esquisse de peintre largement brossée, exécutée et tissée dans de la laine.

Le charme qu'ont dans la chambre où l'on couche des murs de tapisseries! le joli éveil de l'aube sur le velouté de ces couleurs, qu'on dirait des couleurs de fleurs légèrement malades, et le doux et imperceptible allumement, dans la blancheur gorge de pigeon de la trame, des tendres nuances, des tons coquets; et comme, dans le premier rayon de soleil, ce qui n'était tout à l'heure que taches diffuses et riantes, se profile en des corps élancés de chasseurs à l'habit rouge et culottés de jaune, en des silhouettes de bergères poudrées, au corsage bleu de ciel, assises sur des tertres, dans de la verdure blonde.

Toutefois, la vraie, la bonne, et, le dirai-je? la mystérieuse représentation donnée par des tapisseries, c'est celle de la nuit, sous la danse tremblotante des lueurs d'un feu qui meurt dans la cheminée. Pourquoi la peinture est-elle une création sans magie, une figuration d'êtres, auxquels l'imaginationde l'enfance ne prête jamais, sous leur vernis, une existence extra-naturelle, tandis qu'elle est disposée à nourrir un commerce de curiosité, de foi, d'affection avec les personnages de tapisserie au milieu desquels s'endort son sommeil?—Et d'où viennent parfois, à de certaines heures, et sous de bizarres éclairages, les sillonnements de vie humaine qui semblent parcourir et gonfler l'immobilité de ces plates créatures de soie et de laine?

Mais la voici éteinte, la lampe!... et tout d'un coup le détail et le dessin du mobilier de la chambre, noyés dans de transparentes ténèbres, où le bleu et le rouge des tapisseries au milieu de la pâleur dorée du fond, ressemblent, au bout de quelques instants, aux coquelicots et aux bleuets d'un champ de blé mûr, enseveli dans l'épaisseur d'un brouillard. En les profondeurs livides de la glace obscure, en son luisant de perle noire, au-dessous du baldaquin blanc et de son bouquet à jour, le portrait de Jules se reflète,—tout lointain. Des filets de clarté lignent la boiserie, des scintillements dorés courent sur les baguettes de la corniche, jouent autour des poignées de bronze de la commode ventrue, pendant que le ruban sculpté du pied de mon lit se colore, en son découpage intérieur, d'une espèce de vernis de feu, d'un reflet brûlant de la braise du foyer assoupi.

Peu à peu l'obscurité se fait plus profonde, l'ombre remuante du dessus de la cheminée grandit gigantesque au plafond, et les colorations de la tapisserie,comme retournées contre le mur, semblent montrer l'écheveau brouillé de leur envers. A ce moment du foyer qui crépite, s'échappe un éclair qui parcourt la pièce d'une raie flamboyante, semblable au tortil colère de la mèche d'un coup de fouet, un second dans lequel s'entrevoit, un instant parmi l'invisible, une corbeille de fleurs, un troisième qui montre une jupe de femme se dessinant comme sous un courant de vaguettes roses, et d'autres éclairs encore, qui jettent, en une langue de flammes, sur le torse svelte ou le jarret nerveux d'une figure d'ombre, la lumière allongée et la tromperie d'un mouvement de danse ou de marche qui commence... C'est alors, coup sur coup, une succession de fulgurations, des tressaillements et des battements de lueurs ignées, des évanouissements et des rallumements d'incendies, untremolosaccadé sur la muraille, de nuit et de jour, et où, dans l'éternel tressautement lumineux, pareil à une agonie de lumignons, la pastorale galante, avec ses visages de femmes, couleur de pêches vertes, semble s'animer d'une trépidation humaine dans du fantomatique souriant,—et que vos yeux regardent avec un peu un rêve qu'ils ont déjà sous leurs paupières demi-fermées. Puis, un silence dans la cheminée, et une grande ombre tranquille qui monte dans la pièce, et qui a l'air de recouvrir d'une housse grise les tapisseries, et leur vie de minuit... et après quelques minutes, en l'effacement général de tout, revient doucement un ton argenté dans le ciel des médaillons,avec le dessin,—le dessin qu'y voit votre mémoire.

Jeune, il est loisible de coucher dans un chenil. Vous avez autour de vous la bonne odeur de votre santé, et l'illumination de votre jeunesse. Mais à l'heure où l'on devient vieux, malingre, souffreteux, il faut songer à meubler pour la maladie un coquet logis, où elle sera moins laide pour les autres et pour soi-même, et se préparer, au milieu d'élégances, à accueillir la Mort en délicat!

Contre la porte, c'est une petite vitrine en bois de poirier noirci, semblable à un grand cadre, et qui contient desnetskés.

Les netskés sont de petites sculptures d'ivoire ou de bois, percées de deux trous, au moyen desquels le Japonais retient par un cordonnet, à sa ceinture, la boîte à médecine, la blague à tabac, l'étui de pipe qu'il porte sur lui.

C'est pour ainsi dire une breloque-bijou, à la confection de laquelle travaille toute une classe de fins et délicats artistes, généralement des spécialistes, qui se consacrent exclusivement à la représentation d'un objet ou d'une créature: ainsi l'on parle d'une famille qui, depuis trois générations, sculpte, au Japon, des souris, rien que des souris. A côté de ces artistes professionnels, dans ce peuple manuellement adroit, il y aurait des sculpteurs de netskés amateurs, s'amusant à sculpter pour eux-mêmes un petit chef-d'œuvre. Un jour, M. Philippe Sichel, s'approchant d'un Japonais qui entaillait, sur le pas de sa porte, un netské déjà très avancé, lui demandaits'il voulait le lui vendre, quand il l'aurait fini. Le Japonais se mettait à rire, et finissait par lui dire qu'il en avait bien encore pour dix-huit mois, en lui en montrant un autre à sa ceinture, qui lui avait coûté plusieurs années de travail. Et la conversation s'engageait entre les deux hommes: l'artiste-amateur avouait à M. Sichel «qu'il ne travaillait pas comme cela tout d'une haleine... qu'il avait besoin d'être en train... que c'était seulement certains jours... des jours où, après avoir fumé une ou deux pipettes, il se sentait dispos, gai»; enfin lui laissait entendre qu'il avait besoin, pour ce travail, d'heures d'inspiration.

A l'époque de la fabrication soignée des netskés, les ivoiriers japonais employaient le plus bel ivoire, cet ivoire laiteusement transparent qui prend avec le temps cette belle patine, ce doux jaunissement, cette chaude pâleur qu'il ne faut pas confondre avec lesaucementdes netskés modernes, fabriqués avec les qualités les plus inférieures de la dent d'éléphant, de la dent de morse, d'os même de poissons,—netskés ayant quelque chose, dans les sébiles où ils sont amoncelés, de vieilles molaires dans un crachoir de dentiste. Même comme l'ivoire fut toujours un objet d'importation au Japon, et par conséquent a été toujours assez cher, la forme bizarre, étrange, extravagante d'un netské ancien vous est expliquée par le désir de l'ivoirier d'utiliser toute sa matière première; mais, il faut le dire, ç'a été souvent pour l'artiste l'occasion de trouver les conceptions lesplus ingénieuses et les combinaisons de lignes les plus imprévues.

Les anciens ivoires sont en général laissés à leur couleur naturelle, sauf une discrète teinte de rouille dans des parties fuyantes; seuls les animaux sont presque toujours teintés du fauve de leurs poils ou de leurs plumes. Chez les personnages, les cheveux, la barbe, les poils, les détails d'armures, de costumes, etc., tout trait d'ombre, enfin, est gravé en noir, les yeux quelquefois sont exécutés en émail, la bouche parfois est colorée en rouge, des barbes blanches aussi sont faites en pierre dure, et il arrive, mais très rarement, que quelque ornement a été fait d'un grain de corail, d'un rien de verre coloré.

Tous les netskés, sauf de bien rares exceptions, sont signés du sculpteur, en quelque coin de l'ivoire ou sur une petite tablette minuscule de burgau, incrustée dans la sculpture.

Essayons le catalogue descriptif de ces petites sculptures, en commençant par les Dieux, les génies, les personnages saints, les personnages héroïques et légendaires.

L'Olympe du Japon, ivoire où sont groupés Benten, Bishamon, Daikoku, Yébisu, Fukuroku-jïu, Hoteï, Juro, les septKamis, objet d'un culte spécial de la part des Japonais: Benten, la déesse des arts et de l'habileté manuelle, la tête ceinte d'une couronne d'or, et qui joue ordinairement dubiwa, de la mandoline à quatre cordes; Bishamon, le dieu et le patron des soldats, cuirassé et casqué, et tenant d'habitude,dans sa main gauche, une petite pagode où sont enfermées les âmes des dévots qu'il a mission de défendre; Daikoku, dieu de la richesse, un maillet à la main, assis sur un sac de riz; Yébisu, dieu de la mer et patron des pêcheurs, reconnaissable à sa ligne où pend unta, le poisson préféré du Japonais; Fukuroku-jïu, dieu de la longévité, vieillard à barbe blanche, au front conique et démesurément élevé par sa méditation continuelle, appuyé sur un bâton de voyage; Hoteï, dieu de l'enfance, portant sur le dos un barillet rempli de friandises pour les enfants qui sont sages, et qui est quelquefois figuré avec des yeux tout autour de la tête, à l'effet de voir les enfants méchants; enfin Juro, dieu de la prospérité, le plus souvent monté sur un cerf, et qui est là sculpté sous un bonnet carré, déroulant un grand rouleau, un édit de bonheur général. Dans cette sculpture, ainsi que dans les nombreuses représentations et images de l'Olympe, l'ironie du peuple japonais, son athéisme instinctif et naturel[40], ridiculisent de la manière la plus irrévérencieuse, ses patrons religieux, les incarnant dans l'humanité la plus triviale. Benten, avec ses airs et ses attitudes de courtisane, n'est au fond qu'une fille deyoshivara. Bishamon, le Mars japonais, offre tous les caractères outrés et grotesquement fanfarons d'un Tranche-Montagne de théâtre. Daikoku et Yébisu présentent l'aspect physique de Sancho Pança. Oncroirait vraiment que l'imagination des artistes japonais prenne un malin plaisir à montrer leurs dieux sous la représentation la moins divine, et à faire voir leur Olympe, dans le gaudissement d'une matérielle santé et de grosses joies[41]. Cet ivoire est signé:Ono-Massa-Tami[42].

Yébisu, le père nourricier du Japon avec les centaines de poissons, de crabes, de mollusques, d'herbes marines comestibles de ses mers et ses vingt-six espèces de moules et coquillages[43]. Jeté à plat ventre sur le dos d'un énorme poisson, il étale le large rire de son visage de polichinelle osque, et le volume de son gros fessier dans un pantalon à damier.

Fuzïn, le dieu des vents. Le vieillard, à la barbe et aux sourcils blancs frisés, est en train de charger sa sacoche d'ouragans, sous le poids de laquelle s'affaisse et fléchit sa robuste échine, et sa terrible musculature toute faite de nodosités, bossuant lamaigreur de son vieux corps. Cet ivoire est signéIdé mitzou.

Une petite figurine de femme assise, les jambes croisées sur un dragon, auquel un Japonais agenouillé offre à manger. La femme est la souveraine de l'île de Liou Gou, une île sous la mer, habitée seulement par des dragons et des femmes. L'homme est le pêcheur Kawara-Toda-Fide-Sato, dont la reine est devenue amoureuse, et a gardé des années près d'elle, et lui a donné, quand il l'a quittée, une grande cloche, encore conservée dans le temple de Isi Yama.

Une petite figurine de femme, jouant d'une grande harpe posée sur les replis d'un dragon, dont la tête se soulève au-dessus du kotô, comme charmé par son harmonie. C'est une seconde représentation de la reine de l'île de Liou Gou.

Uneapsara, une de ces divinités volantes communes à la Perse et au Japon. La figure, avec quelque chose dessus, de la placidité des visages de Boudha, les cheveux ceints d'une guirlande de fleurs et dénoués sur le dos, et tenant contre sa poitrine, de ses deux mains, une tige de lotus, l'apsara flotte dans l'envolement des étoffes, et ses pieds qu'on ne voit pas, se relèvent vers le ciel en le soulèvement d'une jupe, qui se profile comme une queue de carpe.

Le chasseur Nitau-Nosiro, célébré par le roman et par le théâtre. Monté à califourchon sur le dos d'un sanglier, qui foule et écrase sous ses pieds un de ses compagnons, d'une main il se retient à saqueue, de l'autre il s'apprête à lui enfoncer dans le flanc son court sabre, retroussé derrière lui. Les exploits des princes japonais contre les sangliers sont nombreux, et, dans la Salle des Lions du corps de garde impérial, était conservé un sabre à la poignée garnie de nacre, avec laquelle un djogoun avait fendu un sanglier en deux.

Dans une sorte dedjinriksha, un personnage, tenant, devant sa figure, un éventail de plumes, est traîné par trois farouches guerriers, portant des fauchards, le fer en bas. C'est un sujet légendaire chinois, ainsi qu'il s'en trouve beaucoup dans les sculptures japonaises. Le personnage traîné dans la voiture est le célèbre stratégiste Kô Meï, et les trois guerriers attelés à sa voiture sont les généraux Quan On, Shin So, Tyo hi, qui se rendirent célèbres dans la guerre des Trois Contrées. Cet ivoire est signé:Sakou Eï Saï.

Shiô Gui, accroupi à terre, et occupé à repasser un sabre sur une pierre, sa grande barbe noire répandue autour de lui. Ivoire exprimant supérieurement la calme violence d'une action, où se lit la sauvage concentration d'une vengeance. Cet ivoire est signé:Jugio Joudyo.

Un sennin, un personnage saint, à la grande barbe grise, au haut front semblable au front du dieu de longévité, drapé, encapuchonné, et tenant une lanterne.

Un ascète. Assis à terre, la loque qui l'habille coulée de la courroie l'attachant au-dessus d'une deses épaules, de grandes boucles d'oreilles pendant au bout de ses oreilles avachies, des anneaux serrant ses biceps atrophiés, il tient de la main droite un petit bâton de cèdre, surmonté d'une touffe de rubans de papier, avec lequel les personnages saints et les prêtres font des exorcismes et purifient l'air des influences diaboliques. C'est un triomphe pour les ivoiriers japonais de rendre l'étisie de la sainteté de là-bas, et de reproduire l'émaciement de ces membres et le parcheminage de ces visages. Et vraiment il n'est guère possible de mieux et plus savamment sculpter une ostéologie, recouverte d'une peau desséchée et ridée, que dans cette figurine. Mais l'ivoirier a fait plus, il a donné au visage l'expression morale de l'hébétement sénile; d'un rien même d'émail coulé sous les paupières, il a fait à ce vieillard, je ne sais comment, le regard de la vieillesse avec sa buée. Il n'y a pas à dire, c'est de l'art, s'il n'était pas japonais, que le public français trouverait de l'ordre le plus élevé;—et, chose curieuse, la draperie, avec ses petits plis fripés, n'est pas sans analogie avec les draperies italiennes d'albâtre du quatorzième siècle. Cet ivoire est signé:Shisa-Kazou.

Maintenant des scènes de mœurs et d'intérieur:

Un armurier assis sur une natte, forgeant à grands coups de marteau une lame de sabre posée sur une enclume. Ses bras sortent des amples plis d'une longue robe, et il a sur la tête le bonnet de la noblesse. C'est la mise en scène, dans une amusante sculpture, de l'anecdote donnée par M. Mitford dansses «Tales of OldJapan». L'armurier, échappant au mépris des professions d'art et d'industrie, professé par l'ancienne société féodale, a seul le droit, quand il arrive à l'opération délicate de souder et d'aciérer sa lame, de fermer le devant de sa boutique et de s'affubler d'un costume de cour. Cet ivoire est signé:Shoô wonsaï.

Trois prêtres de la déesse Benten tournoyant dans une danse circulaire, en jouant du tambourin, dont les interminables batteries ont pour but, dit M. Aimé Humbert, d'éloigner les malignes influences des méchants esprits. Cet ivoire est signé:Fô-Mïn.

Un vieux peintre accoudé à une petite table à écrire, où sa main repose sur un rouleau à demi fermé. De son pinceau, il montre derrière lui un écran sur lequel est représentée une tige de prunier sauvage. Et derrière l'écran est gravée la poésie, inspirée par les fleurs du prunier, et dont le sens est à peu près celui-ci:Les fleurs de prunier, amies de la neige, tombent comme la neige.

Un jeune garçon, en costume sacerdotal, un enfant de chœur des sept sages, déroule de ses deux mains, à la hauteur de sa poitrine, un rouleau d'écriture sacrée, semblable à un phylactère. Ivoire aux draperies du plus beau style. Cet ivoire est signé:Shoô ming.

Un jongleur japonais, tout en dansant, fait tomber à terre, d'une gourde tenue au-dessus de sa tête, les grands dés triangulaires d'un jeu de chô-ghi. Cet ivoire est signé:Tomô tada.

Shidouka, maîtresse de Yossi Tsouné, célèbre guerrier, danse devant Yoritomo, frère de Yossi Tsouné. Shidouka mime uneno, une de ces danses de cour tombées en désuétude, une sorte de pantomime aux mouvements lents, cadencés, indolents. Elle est coiffée du bonnet en forme de cône et attaché par de longs cordons, spécial à ces danses, et son corps se perd noyé dans des étoffes, soulevées en de lourdes ondes qui ont une grâce sérieuse, sévère. D'une main elle s'évente, et l'autre, retournée derrière sa tête, disparaît dans l'ampleur d'une manche retombante. Sous les plis de la robe se recroquevillent de petites plantes de pied voluptueuses.

Une Japonaise, tout en mordillant un bout flottant de sonkirimon, de sa robe, se pique une épingle dans les cheveux; un petit Japonais, blotti dans sa jupe, touche avec une palette d'ivoire lesam-sim, la guitare nationale à trois cordes.

Une Japonaise au long profil en lame de couteau, ayant à ses pieds un de ces petits chiens de graisse, truffés de deux ou trois grandes taches noires, tient contre elle son fils, une main sur sa tête, une main enfermant la petite main de l'enfant.

Quelques enfants sont représentés dans l'occupation de leurs jeux[44]. On les voit, ces enfants, avec leurs grosses têtes rasées et rosées, leurs houppettes noires sur le front et les tempes, leurs yeux bridés et brillants, leur nez camus, leurs joues à fossettes,leur menton dessiné par une ride vieillotte, on les voit avec le rire perpétuel de leurs traits grassouillets et boursouflés, en ce pays appelé le Paradis de l'enfance.

Un garçonnet japonais, sautillant, tout en soutenant sur son bras, retourné derrière son dos, un petit frère, moitié sur son épaule, moitié sur sa tête, et qu'il amuse avec une branche de pêcher en fleurs.

Un enfant assis à terre, la figure heureuse du bruit qu'il fait en jouant d'un petit tambour pris entre ses deux pieds. Cet ivoire est signé:Itsko Saï.

Un enfant couché, à plat ventre, sur un cerf volant où est peint un Japonais grotesque, et se grattant la tête de son peloton de ficelle.

Un enfant accroupi près d'une colombe à roulettes, tenant suspendu au-dessus de sa tête juvénile, rieuse,—et prêt à l'en recouvrir,—une effrayante tête en carton attachée à un simulacre de peau de bête, sous laquelle il va courir et imiter la danse du lion de Corée, qu'il a vu exécuter dans la rue par des saltimbanques.

Puis des sujets comiques, érotiques, philosophiques:

Un garçonnet agenouillé un genou en terre, dans un mouvement qui se gracieuse, près d'une fillette debout, la tête prétentieusement penchée, une mainposée sur la poitrine: deux créatures tortillardes et boscotes, deux laiderons du Nipon, faisant des grâces et du dédain, avec de petits gestes maniérés et comiques à mourir de rire. Cet ivoire est signé:Rïu-Sen.

Une Japonaise enveloppée par un poulpe. La bête fluente, à laquelle les ivoiriers japonais donnent une tête de caricature humaine, entoure de ses tentacules et de ses ventouses la femme qui, la résistance lâche, la bouche entr'ouverte, une surprise presque heureuse sur la figure, ne témoigne aucune frayeur. Il semble que dans les nombreuses représentations que j'ai vues de ce motif, l'artiste caresse dans l'ivoire une imagination polissonne. Cet ivoire est signé:Hiro Tada.

Une Japonaise joufflue et mafflue, à la coiffure gigantesque, àl'obi, au nœud de ceinture monstrueux, une petite créature à la tournure falote et bouffe, tient d'une main, le nez de carton d'un masque de théâtre, et la pensée que ce nez amène dans la cervelle de la fillette, lui fait recouvrir la moitié de son visage d'une manche de sa robe,—le symptôme ordinaire de pudeur des dames japonaises,—tandis que ses petits yeux disparaissent dans une hilarité, rien moins qu'innocente.

Un paysan japonais, joyeux et débraillé, assis, une jambe repliée sous lui, parmi les tortils d'une branche d'arbustes à fleurs. Il tient dans sa main tendue un crapaud avec lequel il semble confabuler. Le crapaud est-il assez souvent là-bas reproduit enivoire, en bronze, en porcelaine? Pourquoi cette affinité de l'homme de l'Extrême-Orient pour le paria des animaux? Pourquoi cette espèce de culte de l'art en faveur de ce disgracié de la nature? Il y a là des choses mystérieuses et secrètes, que les livres ne disent pas. Cet ivoire est signé:Tomo Tada.

Maintenant des figurations de la mort, du squelette.

Un squelette[45]à demi couché à terre, le crâne méditativement appuyé sur les osselets de sa main, et se penchant en avant, pour considérer sous une feuille de lotus, que soulève son autre main, un serpent enroulé. Un des plus beaux et des plus parfaits ivoires japonais, où l'étrange curiosité de la Mort est rendue avec un naturel, une vie, si l'on peut dire, un peu effrayante. Cenetskéservait à la fois d'attache et de cachet. M. Otsouka n'a pu lire l'inscription du cachet, qu'il croit en caractères boudhiques.

Parmi cesnetskés, il existe une assez nombreuse réunion de singes, de ces animaux de grimaces, dont les Japonais ont fait une affectueuse étude anatomique et psychologique.

Un petit singe, grimpé sur le dos d'un gros singe accroupi, tire à lui un crabe au bout d'un cordage.

Un singe, gros comme un grain de riz, et mobile,monte et descend le long d'une tige de bambou. Cet ivoire est signé:Seï shi.

Un singe, à demi soulevé sur une coquille, se frotte le dos, avec un de ces gestes vagues et le regard anxieux des singes qui se grattent.

Un singe,—celui-ci est un chef-d'œuvre—furieux d'avoir mordu en vain dans un coquillage, montre la petite colère animale de sa face, dans l'entre-bâillement de côté de sa gueule, dans l'effacement de son nez plissé, dans l'ouverture et la dilatation de ses yeux, en lesquels, tout en bas, la pupille n'est plus qu'un imperceptible point noir qui louche. Il n'est pas possible, dans une tête de deux centimètres, de rendre un dépit rageur de bête d'une manière plus expressive, plus saisissante, plus comique. Et ce n'est pas seulement la tête qui est une merveille, c'est le corps, et les attaches des épaules, et les rondeurs du dos, et le flottement des reins sous la peau, et l'embryon solide de la queue: toute l'élasticité et la force du quadrumane traitées dans l'infiniment petit, de cette manière large, carrée, rudimentaire, avec laquelle Barrye établissait ses féroces sur leurs jarrets. Cet ivoire est signé:Tada mouné.

Un autre singe est curieux comme parodie et caricature du guerrier japonais. C'est un singe qui a endossé la cotte d'armes, la cuirasse, le pantalon en forme de jupon, les sandales de bois d'un samourai,—et il est en train d'assujettir son casque sur sa tête de filou. Un ivoire d'une grande finessede travail avec toutes les arabesques de la cuirasse délicatement ciselées. Cet ivoire est signé:Shesaï.

D'autres animaux ont pris place sur les tablettes de la vitrine, aux côtés des singes.

Deux poussins se disputant un ver. On ne peut trouver un plus heureux emprunt à la nature, et à la fois une plus jolie imagination décorative, que le groupement autour des tortils du ver vivace, de ces deux petits corps dodus d'oiseaux, qui n'ont encore de plumes qu'aux ailerons des ailes. Cet ivoire est signé:Ran teï.

Un rat cherchant à sortir d'un sac de riz dégonflé, où le retient, par le milieu du corps, une bande de l'étoffe incomplètement rongée.

Un petit chien japonais, au mufle de carlin, le cou serré dans un collier, entouré d'une frange d'étoffe.

Une caille sur une tige de millet, un grain dans le bec.

Un bœuf couché à terre avec l'anneau dans le mufle, et prêt à être attelé à l'épaule, ainsi qu'on les attelle au Japon.

Trois tortues s'escaladant et faisant une de ces petites montagnes que l'on voit dans les parcs de tortues, en un rayon de soleil tombé à terre.

Un tigre sauté sur un tronc de bambou et ramassé dans un souple ramassement. Cet ivoire est signé:Jou Guën.

Un serpent glissé par la déchirure d'une grande feuille de nénuphar et saisissant, sur le bord de lafeuille, une grenouille, au moment où elle saute à l'eau.

Une cigale, grosseur nature, prête à prendre son lourd vol. Travail d'une admirable perfection, où la toile d'araignée membraneuse des ailes, en train de se soulever et de battre, est comme tissée dans la matière solide.

Une grenouille portant sur son dos toute sa petite famille, dans une hotte faite d'une feuille de nénuphar. La hotte est liée par un petit câble de verdure au corps de la grenouille, qui prend son point d'appui sur un bouton de lotus. Petit ivoire spirituel de la série des «Scènes d'animaux» inventées par les Japonais bien avant notre Grandville. Cet ivoire est signé:Guïokou-Sen.

Des animaux fantastiques, quelques créations hybrides, des visions et des cauchemars de la nuit, sont en compagnie des animaux réels.

Il s'y rencontre surtout une série d'êtres embryonnaires, au milieu d'une ornementation faite d'apparences de nuages et de flots, de décors informes et comme fluents, qui nous semble l'ornementation voulue de ce temps, que la Genèse du Japon nous peint dans ces lignes:

«Au commencement il n'y avait ni ciel ni terre.

«Les éléments de toutes choses formaient une masse liquide et trouble, semblable au contenu de l'œuf embryon, où le blanc et le jaune sont encore mêlés, masse liquide et trouble, qui jetait des vagues comme une mer agitée.»

Un monstre en forme de chien, recouvert d'une peau faite de pustules et de verrues.

Un monstre à griffes et à crocs, brisant la coquille d'un œuf dont il sort.

Et encore toutes sortes d'objets divers et hétéroclites, transformés en des motifs d'ornementation et en des agrafes de goût. Je n'en citerai qu'un:

Une cosse de haricot, ployée en deux, sur laquelle une araignée de jardin poursuit une mouche.

A ces petites sculptures en ronde bosse, il faut joindre une série de boutons, où la sculpture est en demi-relief ou en creux, avec des parties qui ne sont guère qu'une gravure.

Un personnage légendaire, assis dans une anfractuosité de roche, la tête et le corps enveloppés d'une peau de loup, et tirant de son fourreau une lame de sabre, sa rouge bouche entr'ouverte par des exclamations de colère. Ivoire de coloriste et d'un beau caractère sauvage.

Un guerrier arc-bouté sur le pied droit, son sabre tiré, tenant en l'air par ses petits pieds un diablotin qu'il s'apprête à tuer. Ivoire d'un grand style et d'une charmante finesse de gravure, se rapportant à une légende chinoise, exécutée sur une garde de sabre, et dont je donne l'explication plus loin. Ce bouton est signé:Souzou ki Kôsaï.

Une Japonaise aux cheveux dénoués sous un chapeau de jonc, les deux mains drapées dans sa robe, et appuyée debout sur un long bâton; à ses pieds deux autres femmes, l'une qui se repose, son chapeaudéposé sur ses genoux, l'autre qui rit derrière ses mains posées sur sa bouche, dans un geste enfantin. Ivoire d'un relief délicat.

Un enfant penché sur une toupie qu'il fouette avec rage. Bouton de forme carrée.

Sept masques d'hommes et de femmes ricanantes, dont les grimaces ressemblent à ces dépressions que les doigts obtiennent en s'enfonçant dans des têtes-joujoux en caoutchouc.

Une abeille butinante sur une tige de chrysanthème, les ailes frémissantes.

Un coq posé sur un treillage, où courent des feuilles de vigne. Ivoire dont le mince relief est peint et laqué en or. Bouton en forme de petite planchette rectangulaire.

Un fabricant de meules, pour réduire le thé en poudre[46], les jambes nues croisées sous lui, lefundoshi, la ceinture qui habille le Japonais à la maison, dénouée autour des reins, son marteau posé sur son enclume qui repose, fume une pipette dont il envoie bienheureusement la fumée au ciel. Petite scène de nature, dont l'entaille profonde, la coupe grasse de l'ivoire, font un morceau d'art, qui ne ressemble en rien à l'art de l'ivoirerie de Dieppe. Ce bouton est signé:Fo jïtson, d'après le dessin de Yeï itcho.

Après lesnetskésen ivoire, lesnetskésen bois, d'un travail peut-être plus précieux, plus caressé queles premiers, et fouillés dans le cœur de ces belles essences ligneuses grenues et serrées que possède le Japon[47]. Parfois ces bois ont des parties exécutées en ivoire, parfois ils sont entièrement laqués.

Un prêtre du culteKami, sous un bonnet de papier laqué noir, en forme d'un immense bonnet de police, et habillé d'une robe semée de branches de pin, dont le derrière, fendu sous les aisselles, se détache de son dos comme une chasuble. Un bouquet d'une main, un éventail de l'autre, il danse, portant attaché sur la figure un vrai masque d'Arlequin: le masque derrière lequel abritent leur incognito ces prêtres sauteurs, dans les pantomimes tirées de la vie d'un héros saint, qu'ils exécutent en plein air. Bois dont les pieds sont en ivoire.

La poétesse mendiante Onono-Komatch, qui est comme la personnification de cette tendre et mélancolique poésie de l'anthologie japonaise, intitulée: «l'Injustice d'ici-bas.»

«Dans ce monde il n'y a point de voie... je songe à me retirer dans la profondeur de la montagne, et là encore, le cerf pleure.»

Elle est en haillons, les cheveux épars, au dos un chapeau de jonc mangé par les rats, et se tientappuyée, sur un bâton de pèlerine, que le caprice du sculpteur a fait d'écaille. A son bras pend un panier d'où s'échappent des écritures mêlées à des herbages. Dans une répétition en ivoire que je possède,on voit Onono-Komatch tendant ses vers aux passants. Dans les deux représentations, c'est la hideuse et macabre figuration de la vieillesse et de la misère de la femme, avec l'édentement de sa bouche, le lacis des rides de sa figure, la dessiccation de son pauvre être, et ses jambes de phtisique. Et cependant cette pauvresse, elle était une noble demoiselle de Kioto, qui, tombée en disgrâce, se mit à vagabonder par l'empire du Lever du Soleil[48], semant ses inspirations poétiques, le long des chemins et des routes, et apprenant, dans un langage lyrique, aux enfants, sur le seuil des temples, les magnificences de la création. Quelquefois, nous apprend M. Aimé Humbert, la vieille poétesse est représentée devant un bassin, au-dessus duquel elle efface, à grande eau, ce qu'elle vient d'écrire,—amoureuse de la perfection littéraire.

Un petit enfant, les jambes allongées de côté à terre, et tout empaqueté et tout encapuchonné, en un mouvement de mignardise frileuse, pareil à ces poses d'amours de notre dix-huitième siècle aux côtés d'une académie mythologique du vieil Hiver. La figure de l'enfant est en ivoire et la houppe de son capuchon est en corail. Ce bois est signé:Tô fu.

Un Japonais prosterné, les mains à plat, sur ses genoux, faisant lekow tow, la révérence où le front touche presque la terre. La tête mobile du vieillard, au moindre remuement, a, au bout de son cou detortue, des branlements ankilosés tout à fait drolatiques.

Deux hommes, une main appuyée sur un long bâton, sont à cheval sur un camarade tombé à terre. L'un d'eux, riant d'un rire qui fait tressauter sa joyeuse bedaine, relève la robe du pauvre diable qu'il chevauche, et montre son derrière au public. C'est la légende chinoise des trois pêcheurs qui ont été à la pêche, et dont un seul a pris un poisson. Alors les deux autres se sont réunis contre lui, lui ont pris son poisson, l'ont bafoué, l'ont frappé. Mais ne voilà-t-il pas, plus tard, le battu qui devient empereur de la Chine, et son premier acte est de nommer ministres ses deux anciens compagnons de pêche. Bois d'une fine et large facture, où règne la jovialité et même un rien du dessin d'un tableau d'Ostade. Cet ivoire est signé:Mitsou masa.

Autour d'une cloche est entortillée une femme au corps de dragon, à la tête de harpie, et sur laquelle deux petites cornes séparent des cheveux, qui s'éparpillent derrière elle en une épaisse et farouche crinière. Une femme, amoureuse d'un prêtre qui l'avait abandonné, dit une légende japonaise, a suivi, jusque dans son temple, le prêtre qui s'est caché dans une cloche, et, ne pouvant le trouver, elle passe sa vie à tourner autour de cette cloche séchant de désespoir. L'allégorie se mêle ici à la légende, et la composition cherche à rendre la laideur physique et morale que produit la jalousie chez une femme. Une femme jalouse, les Japonais l'appellent unehanggia,démon féminin. Rien de plus souple que l'étreinte de ce corps humain de serpent autour de cette cloche, dans ce bois qui ne semble pas un bois, tant la sculpture en estfloue, tant cela ressemble à une maquette de cire pour la fonte d'un petit bronze. Ce bois est signé:Itchi Bou.

Un rat, pelotonné en boule, faisant sa toilette. Une étonnante saisie sur le vif du petit animal dans le frottement de son museau et de son oreille, avec des indications du dessous des pattes de la plus savante myologie, et où se mêle je ne sais quoi d'ornemental, apporté par l'artiste japonais au dessin rigoureux de la nature. Ce bois est signé:Masanawo.

Un marron, oui, un marron! Le dernier mot, de l'imitation d'une chose morte. Un vieux marron ratatiné avec sa partie de bois lisse et sa partie de bois rugueuse, et où deux fausses piqûres de ver font les deux trous, par lesquels passe le cordonnet. Ce bois est signé comme le précédent:Massanawo.

Guën Tokou, échappé de la maison de Li-o-Fou, et galopant à bride abattue dans les flots du fleuve de Tankeï. L'élancement du petit guerrier, une main tenant la bride de son cheval, posée sur la hanche, une autre main ramenant son fouet de tout derrière lui, le flottement et l'envolée des vêtements du cavalier, la rapidité aérienne qui emporte, sur l'écume de la mer, l'homme et la bête soudés l'un à l'autre; toute la perfection des détails et le travail microscopique de la selle, des harnais, des étriers, font de ce bois le plus parfait netské que j'aie vu parmi les netskés venusen France,—une sculpture qui peut tenir à côté de tous les bois sculptés du Musée Sauvageot. Ce bois est signé:Shin Getsu sakau.

Après cette vitrine qui a son pendant à l'autre extrémité, vient une grande armoire vitrée qui prend tout le fond du mur, et qui est presque entièrement remplie de porcelaines de la Chine.

La porcelaine de la Chine! cette porcelaine supérieure à toutes les porcelaines de la terre! cette porcelaine qui a fait depuis des siècles, et sur tout le globe, despassionnésplus fous que dans toutes les autres branches de la curiosité! cette porcelaine dont les Chinois attribuaient la parfaite réussite à un Esprit du fourneau protégeant la cuisson des céramistes qu'il affectionnait! cette porcelaine translucide comparée au jade! cette porcelaine bleue, selon l'expression d'un poète, «bleue comme le ciel, mince comme du papier, brillante comme un miroir!» cette porcelaine blanche deChou, dont un autre poète, Tou-chao-ling, dit que l'éclat surpasse celui de la neige, et dont il vante la sonorité plaintive! ce produit d'un art industriel chanté par la poésie de l'extrême Orient, ainsi qu'on chante chez nous un beau paysage, un morceau de création divine! enfin cette matière terreuse façonnée par des mains d'homme en un objet de lumière, de doux coloris dans un luisant de pierre précieuse!—je ne connais rien de comparable à cela pour mettre sur un mur de l'enchantement pour les yeux d'un coloriste. Etles jolies imaginations de couleurs en cette patrie des délicatesses quintessenciées de la coloration, et des recherches infinies des dégradations de la palette de l'univers! Et où a-t-il régné unempereurassez artiste pour dire, un jour, comme l'a dit l'empereur Chi-tsong: «Qu'à l'avenir les porcelaines pour l'usage du palais soient bleues comme le ciel qu'on aperçoit après la pluie, dans l'intervalle des nuages»? Et où, sur un tel désir et sur une telle commande, s'est-il trouvé un potier pour livrer aussitôt la poterieYu-kouo-thien-tsing(bleu du ciel après la pluie)[49]?

Je catalogue les pièces de la vitrine, en y ajoutant quelques porcelaines répandues dans la maison, et rentrant dans les séries décrites:

Flaconà pans carrés, au goulot et au pied cylindriques. Ce grès à la couverte, couleur mastic, et où il y a des filtrées de bleu, et qu'on appelle en Chineclair de lune, serait un vase de la plus haute antiquité et qu'on trouve dans les sépultures de la dynastie des Thang.

M. Frandin me disait qu'on lui avait demandé à Pékin, d'un vase à peu près pareil, 600 taels (4,800 fr.). M. Bracquemond le croit recouvert d'une couche d'émail stanifère, l'émail des premières faïencesaussi bien de l'Orient que de l'Italie et de Rouen, et reconnaissable aux tressaillures et aux picots qu'il détermine à la cuisson.


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