Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dîner habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle Anatole, dit «le Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, votre serviteur.
Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait: «Ah! c'est vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que vous?»
—Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?
Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît derrière une porte, en bousculant la femme de chambre.
Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme toujours?—Non! fait quelqu'un.—Ah!»
La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat:
—Le papa va bien?… passe sa redingote, je pense…
—Mais non, il n'est pas rentré; j'ai même peur que maman ne s'inquiète…
Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre sa mère. Je me trouve nez à nez avec Grésidieux, qui devait être dans un pli de la robe: «Ça va, les affaires?…» Il croit que je fais allusion à son flirt, mal dissimulé, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air chagrin. Je me reprends: «Non, je veux dire les affaires sérieuses.» C'est un pauvre garçon sans position, qui accable Augustin de demandes d'emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur Augustin doit précisément me rapporter une réponse définitive ce soir.»
—Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dîner avant de vous avoir trouvé une situation!…
On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. Anatole profite de son succès pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur élégant, habitant le centre de Paris, traverse la chaussée pour aller dîner en joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, etc. Il est coupé en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la fenêtre du restaurant.
—Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous!
—Ah! écoutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils eussent attendu le malheureux à dîner jusqu'à dix heures!…
Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut à tout prix changer de conversation. Le ménage Bobet s'écrie tout d'une voix:
—Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard!
Madame Augustin a sur les lèvres un sourire un peu forcé.
—Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre si longtemps. Je commence à me demander ce que peut faire mon mari…
—Allons donc!… Allons donc!… Il n'est seulement pas huit heures!
—Pardon! dit Anatole, huit heures quatre…
—La belle affaire!
—Mon mari ne dépasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son bureau à sept heures moins le quart; c'est réglé comme papier à musique: le temps de gagner le Métro.
—Ah! le Métro!… parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre, dans cette invention-là, mais Dieu sait quand et comment on en sort!…
—Anatole, dit madame Augustin, je suis sûre que vous allez nous faire peur.
—Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autorisés à affirmer qu'en définitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu égard à la quantité énorme de véhicules en mouvement, la proportion des victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire insignifiante.
—Ça n'empêche pas que…
—Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs écrabouillements! Qui est-ce qui a eu les jambes cassées par un tramway, ici? Qui est-ce qui a eu l'abdomen crevé par une auto? Personne! Des accidents? parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi d'une belle noyade en Seine par dépit amoureux, à la bonne heure!…
—Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire!
—Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquiète de mon mari? Me prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fâchée qu'il vous fasse attendre… Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sûre que vous avez des crampes d'estomac?
Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille à en avoir les larmes aux yeux.
—On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, à dîner de plus en plus tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la santé…
—Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un petit gâteau sec.
—Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dînerais plus, et alors je souffrirais bien davantage!
—Oh! comme c'est ennuyeux!… Huit heures un quart!
Anatole consulte son chronomètre:
—Huit heures dix-neuf!…
—Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?… Il sait cependant que nous avons des amis à dîner… Voulez-vous que nous nous mettions à table?
—On dit que cela fait venir les retardataires.
—Accordons-lui au moins jusqu'à la demie.
Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du récit d'un curieux choc opératoire dont il fut récemment témoin. Grésidieux est retourné s'acoquiner derrière madame Malat et lui parle tout bas, sur le ton d'une confidence amoureuse.
Huit heures et demie sonnent à la pendule. Tout le monde tourne la tête vers le cadran.
—Bigre, fit le gendre, voilà la demie.
—La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonnée!
—Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre exactitude! réplique le gendre qui commence à devenir nerveux.
Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:
—Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est plus tourmentée qu'elle n'en a l'air…
—Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tâchons plutôt de rassurer ta pauvre mère…
Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre à cet instant au salon, aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune femme.
—Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est passé quelque chose?…
On sent que cela se gâte.
—Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je commander de servir le potage?
Tous se consultent en apparence; chacun est du même avis, qui est de se mettre à table. Et puis on espère gagner plus d'entrain. La conversation devenait difficile.
—Écoutez!… fait madame Augustin.
Elle a entendu une voiture s'arrêter devant la maison.
—C'est lui, dit-elle.
—Vous avez l'ouïe fine! du diable si j'ai entendu un bruit.
Elle s'est précipitée au balcon. Elle crie:
—C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite à table, ça lui apprendra!
—Ah! le gredin, c'est une idée! vite à table! vite à table!
—Vous l'avez vu? interroge le gendre.
—Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le porche, le fiacre qui repartait…
—Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente pas…
Madame Augustin respire, le sang lui remonte à la peau, ses yeux revivent:
—Je vous avoue, dit-elle, que le cœur commençait à me faire toc-toc…
—Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arrivé!
Le silence du potage. Chacun se démène. Déjà plusieurs cuillères reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini, s'arrête tout à coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de nouveau:
—L'escalier est haut! voyons maman.
—Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre étages!…
—Sans compter l'entresol!…
—Et quels étages!…
—Augustin s'essouffle facilement…
—Pensez aussi qu'il est fatigué, qu'il a dû courir…
On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les parcelles du temps n'ont paru si précieuses.
Madame Augustin fait «non, non» de la tête. Elle a entendu, comme nous tous, une porte se refermer à l'étage au-dessous. Ce n'est pas son mari qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller à demi pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la table; et l'on entend, à la faveur du silence général, le petit trémolo de la cuiller d'argent sur la faïence.
—Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque chose…
—Bast! fait Anatole.
—Comment? mais vous-même disiez il n'y a qu'un instant…
—Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il y a retard, retard anormal, allons jusqu'à déclarer tout à fait exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens sensés. De son bureau à la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, métro, fiacres ou même à pied, donnons-lui une heure.
—Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrêté en route…
—Donnons-lui une heure un quart! Soyons généreux, donnons-lui une heure vingt.
—Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'être ici à sept heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin.
—Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur d'admettre un instant mon calcul, mon beau-père aurait du être ici à huit heures cinq, dernier délai.
—Il en est neuf moins dix!
—Moins six, rectifie Anatole.
—Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins six!» nous ne sommes pas en train de jouer des pantalonnades!… Oui, enfin, ça fait quarante-cinq minutes de retard!… Eh bien! voilà!
—Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes! Je vous dis et vous répète qu'il n'est jamais de sa vie arrivé plus tard que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me faites rire avec vos calculs! Ah! si j'étais à votre place, ce n'est pas des calculs que je ferais.
—Vous feriez quoi?
—J'irais le chercher.
—Aller le chercher! reprend le gendre, mais où?
Grésidieux se lève de table:
—J'y cours, madame, vous avez raison…
—Mais où courez-vous? fait le gendre. Où pensez-vous aller, mon pauvre monsieur?
—Je ne sais pas…
—Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous déranger, monsieur Grésidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi.
Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir:
—On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce qu'on sait?
—Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M. Grésidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une démarche pour lui ce soir?
—Ah?
—Ah?
—Ah bah! mais il fallait donc le dire?
—Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait voir, en effet, le chef du contentieux de la Compagnie du gaz…
—Entendez-vous, madame Augustin? voilà l'explication: votre mari devait aller à la Compagnie du gaz pour Grésidieux.
—Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt?
—On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant, avec la santé, les affaires, on n'y attache pas d'importance.
—Mais, dit madame Augustin, monsieur Grésidieux, lui, il me semble, devait bien savoir l'importance…
—Certainement, madame, certainement… aussi me suis-je offert à aller chercher… J'ai déjà donné tant de mal à monsieur Augustin… Je n'osais pas rappeler que j'étais peut-être cause…
—Ah! aussi, vous avez des choses si graves à raconter à ma fille. Vous auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en était…
—Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce qu'il sait, on met toute son application à ne pas faire allusion au retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire franchement: «Vous savez, je me meurs d'inquiétude.» Surtout quand c'est la vérité.
—Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vérité; il n'y a pas lieu de se mourir d'inquiétude, Augustin est à la Compagnie du gaz, c'est simple comme bonjour!
—A la Compagnie du gaz, à neuf heures du soir!… et quand on a du monde à dîner chez soi!… observe tout à coup madame Augustin, mais vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux est comme les autres, il va dîner, je suppose.
Chacun ne demande qu'à déraisonner pour épargner l'inquiétude à madame Augustin; mais elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant la passion de conserver son mari la porte à faire retomber la responsabilité du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument Grésidieux dont elle niait elle-même la valeur.
—Si Dieu veut qu'il soit arrivé un malheur à mon mari, dit-elle, que cela lui serve de leçon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa vie se passe en sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit pour lui-même, ni pour sa famille…
—Le fait est… dit le gendre.
On dînait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps s'écoulait. Les uns, à un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres s'efforçaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'éviter le triste moment de la déconvenue: le taxi ne s'arrête pas, ou bien il s'arrête, ce qui est pis encore.
Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrière lui. Elle revint s'asseoir à sa place. Elle dit à son voisin:
—Il est allé voir.
—Où?
—En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y peut plus tenir, vous comprenez.
—Je consentirais à ouvrir des portières jusqu'à la fin de mes jours, soupirait Grésidieux, plutôt que d'avoir jamais demandé une place à monsieur votre père.
Une demi-heure sonna. On crut reconnaître le son du timbre d'entrée. Tout le monde sursauta. C'était la demie de neuf heures.
Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit:
—A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux pleurer ton père… Il aurait les deux jambes broyées, qu'on l'aurait ramené ici à l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez bien.
—Mais, mort, on l'aurait ramené aussi, pour la même raison!
—Vous croyez?
—Mais certainement.
—J'entends un fiacre, dit madame Augustin.
—Non!… Pourquoi vous imaginer?… D'ailleurs il aurait pris une auto…
—Je vous dis que j'ai entendu…
—Maman, maman, tu vas attraper froid!… Dans l'état où elle est, mon Dieu!
Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a bien un fiacre qui s'éloigne. S'est-il arrêté? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant avec la main les battements de son cœur. Tous errent de la salle à manger au salon, du salon à la salle à manger, quelques-uns ne se résignent pas à se séparer de leur serviette. Le domestique vient timidement: «Et le rôti, madame?»
—Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! crie en frappant du pied madame Augustin.
Il semble qu'elle entende des choses que personne ne perçoit. Nous savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que les uns se demandent maintenant: «Ce n'est pas tout, mais comment ça va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici?» D'autres examinent la situation que va créer la mort d'Augustin, le changement aux habitudes…
Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué un rire de femme, très éloigné, à la cuisine; elle dit: «Les coquines!» Tout d'un coup, nous la voyons se précipiter à la porte de l'antichambre sans raison apparente; mais elle n'a pas touché le bouton, qu'on sonne… C'est bien le timbre, cette fois, un solide coup de timbre… Nous calculons que c'est bien le temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les quatre étages depuis qu'on a signalé le fiacre. Nous sommes tous debout, tous confiants, par un revirement soudain.
C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du désir de voir là, là, tout de suite, son mari.
C'est la concierge.
La figure de madame Augustin a complètement hébété la concierge qui adopte aussitôt la même expression, par une habitude de servilité. A nous voir tous là, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pièce sur le parquet de l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son médecin, s'empare d'elle.
J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la main:
—Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort? Eh bien! dites-le?
—Mort? qui ça?…
—Augustin!
—Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: «Montez d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état est ma femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu!»
Je m'écrie, malgré moi: «L'imbécile!» puis je hurle en me retournant vers l'intérieur: «Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre mari est là, il monte!»…
Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: «Allez le chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort!» Pas plus que les autres je ne songe à le faire… Nous crions tous: «Il est là, il est là!» Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants.
Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entrée. La porte est demeurée ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hésite une seconde entre le parti d'aller à lui ou d'aller vers sa femme demander au docteur si elle est en état d'embrasser son mari. Ceci est plus prudent. Pendant que je pénètre au salon, j'entends Augustin qui est sur le palier et qui fait: «Hem!… Hum!… Atch!… Hum!…» une petite tousserie familière, une façon gamine de demander: «Peut-on entrer? Vais-je être battu?»
Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crâne rose qui reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer sous moi.
Il dit:
—Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.
Augustin qui, sans doute, avait adopté le parti de simuler l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte, faisait d'une voix de bambin innocent:
—Coucou! c'est moi!
On s'écarte. Il voit par terre le cadavre de sa femme.
Et voilà.
Que l'issue de l'aventure eût été seulement un peu moins tragique, le retardataire n'échappait pas à la nécessité d'expliquer sa conduite. La grandeur même du malheur l'a soustrait à toute inquisition. Nous avons tous respecté son désespoir sans songer à lui demander la cause d'un tel retard, sans songer même à lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir un alibi, s'il s'était au moins occupé du petit Grésidieux…