LE PAYSAGE ADMIRABLE

Il y avait, à la fin de l'hiver dernier, un poète et un peintre, jeunes et peu fortunés, qui montaient à pied la route sinueuse du Mont-Boron. C'est une belle voie qui s'élève doucement au sortir du port de Nice, en découvrant, par intervalles, des jardins étagés, des villas et la mer. Les automobiles et les tramways y sont bien gênants, et l'interminable chemin de potences qu'on nomme «trolley», où sont suppliciés tous ceux qui aimaient vraiment cette côte, arrachait au peintre des soupirs et des vociférations; mais son compagnon, plus entraîné à dominer les laideurs, lui disait qu'il faut, bon gré mal gré, accepter l'idée que, de nos jours, tout est dévasté, et s'émerveiller comme d'un prodige, lorsque, par hasard, au travers des travaux modernes, subsiste quelque beauté naturelle ou bien un vestige, oublié, des périodes où l'homme avait encore le goût d'orner la terre et de jouir de son embellissement.

Arrivés au point le plus élevé de la route, après lequel elle se dérobe en s'enfonçant dans la rade de Villefranche, ils maudissaient le double obstacle d'un haut mur et d'un sombre bois de cyprès et de pins, qui les aveuglait au moment même où ils espéraient embrasser toute la baie. Sur l'autre bord de la route, une muraille imposante et agreste, fortement assise sur le roc, la tête enfouie sous les fleurs, soutenait des terrasses à balustres, entre lesquels débordaient des touffes d'anthémis et d'euphorbes et pendaient de lourdes stalactites de plantes grasses; du haut en bas, des giroflées poussaient en liberté entre les moellons décrépis. Une même idée arrêta les deux jeunes gens: «Là-haut… quelle vue!…»

—La villa n'est peut-être pas occupée!… jouons au milliardaire: visitons!…

Ils s'exercèrent à parler au concierge: «La villa ne serait pas à louer, par hasard?… Combien de pièces, s'il vous plaît?… Tout le confort moderne, bien entendu?… Comment! point d'électricité! oh! que c'est incommode!…» Puis, tout à fait en dernier lieu, négligemment: «Quel prix?»

«Quinze mille!…»

«A vingt mille, nous ne bronchons pas même!… Je me penche à ton oreille et j'y glisse distinctement ces mots: «Cher ami, retenez donc l'adresse du notaire…»

Ils s'amusaient comme des gamins, car il n'y a pas plus enfant qu'un véritable artiste.

La villa était à louer, le gardien en permit la visite, malgré le chien, nettement hostile aux habits défraîchis. Elle se nommaitGolden Terrace; c'était un petit palais de marbre, à l'italienne, avec une colonnade, un toit plat, des salons à fresques pompéiennes, une piscine; mais le plus étonnant était la vue, la vue plus admirable qu'ils ne l'avaient pressenti, qui s'encadrait entre les sombres déchiquetures du petit bois de pins et de cyprès.

Le nez aux fenêtres, ils y demeuraient, béats, extasiés, muets, se communiquant leur plaisir par un coup d'œil rapide ou par quelques jurons grossiers et formidables, sous lesquels les tempéraments les plus délicats voilent communément cette sorte de pudeur sacrée qu'il y a à se déclarer subjugué par le beau. C'est par là qu'ils se rendaient plus suspects au gardien que par leur mise négligée ou leur inaptitude à traiter une importante location. L'homme leur escamota la moitié des appartements, sans qu'ils y prissent seulement garde; ces deux originaux ne voyaient que la merveille étalée à leurs pieds: le jardin, dès cette époque, fleuri et embaumé, la balustrade surplombant la route, les cônes des cyprès, le parasol des pins; au-dessous, à quatre-vingts mètres, à pic, la mer. C'était l'immense et douce baie des Anges, dont le rivage incurvé s'en va mourir au cap d'Antibes, et dont les montagnes, aux pures lignes classiques, s'étagent en douze écrans de tons dégradés jusqu'à l'Estérel lointain, taillé dans l'opale.

En bas, la colline du Château, au dos velu, au granit écorché, semblait un gros monstre blessé, assoupi, entre la ville rose et le long môle du port. Il n'était pas midi; le soleil resplendissant comblait d'aise cette côte bienheureuse.

Les deux artistes furent incapables de dire quoi que ce fût de ce qu'ils avaient combiné avant d'entrer là, car ils n'avaient plus envie de plaisanter ni de rire. Descendus sur les marches de marbre du perron, d'où la vue, plus ramassée, donnait encore un plus pur plaisir à des hommes de goût, ils allaient ne plus pouvoir dissimuler qu'ils n'étaient venus là que pour admirer, et essayer de faire entendre au concierge que leur fonction à eux était non pas de louer des palais, mais d'admirer la beauté où elle se trouve.

Peut-être le concierge leur eût-il été indulgent, mais le chien, plus intime gardien de ce seuil opulent, ne cessait, par ses aboiements et ses bonds menaçants, de leur faire entendre, à eux, qu'ils étaient ici déplacés. Cette vérité leur parut tout à coup si évidente, qu'après être demeurés un instant silencieux, le coin de l'œil un peu humide, ils s'esquivèrent comme deux voleurs, laissant le gardien ahuri et le chien enfin satisfait.

Au dehors, sur la route, un peu calmé, le poète soupira:

—Ceux qui habiteront là!…

Et le peintre jura encore une fois, non d'envie, non de jalousie, mais pour exprimer la volupté imaginaire des êtres heureux qui, durant des semaines, des mois, jouiraient en paix de ce paysage admirable.

**  *

Ceux qui habitèrent là, ce furent des personnes qui arrivèrent à fond de train en automobile, et se répandirent aussitôt dans le jardin, les unes y cherchant un tennis, les autres supputant, adossées à la balustrade, et le chronomètre en main, le temps exact qu'elles avaient mis pour parcourir le trajet de Toulon à Nice. Il y avait entre elles désaccord sur la durée d'une halte appréciable à Cannes, le temps de faire un bridge chez la comtesse Paimbœuf.

La discussion, qui semblait importante, occupa les parents durant la fin de cette première journée, entrecoupée par les lamentations des jeunes filles qui se désespéraient qu'il n'y eût pas de tennis àGolden Terrace: «Comment avait-on loué une villa sans tennis? En voilà une bicoque!… Eh bien, ça allait être gai, ici!…» Leur frère, un jeune homme de vingt ans, rasé, robuste, avait déjà sauté de nouveau dans l'auto, sous le prétexte d'aller avertir de son arrivée quelques amis de Monte-Carlo.

On faisait observer aux jeunes filles qu'elles étaient invitées au tennis de la princesse Ignatieff, à Cimiez, que l'on aperçoit d'ici, où la voiture en dix minutes les déposerait chaque après-midi. «La voiture! sans doute, mais que de temps perdu! pourquoi habiter si loin de la ville?»

Le lendemain, une seconde automobile arrivait; elle contenait deux jeunes femmes et leurs maris; ils avaient quelque retard; le récit d'un pneu crevé occupa tous les esprits durant quarante minutes; il s'agissait pourtant de repartir au plus vite, car on attendait ces retardataires pour un goûter à la Turbie: n'avait-on pas failli perdre cette première journée à demeurer àGolden Terracesans rien faire!… Toute la compagnie ne revint qu'à la nuit pour s'habiller et dîner en ville. Les jours suivants ce furent des excursions avec les deux autos, à toutes sortes d'endroits renommés, où l'on mettait un instant pied à terre pour acheter des cartes postales.

Et, pendant qu'ils n'étaient pas chez eux, des heures d'une merveilleuse beauté s'écoulaient sur leur terrasse incomparable.

Le soleil semblait amoureux de cette baie; elle était vautrée devant lui; l'après-midi, la ville ayant éteint ses fumées paraissait s'assoupir, et elle étirait, le long du rivage courbé, son bras paresseux, couleur de chair.

Vers deux heures, la mer, caressée par une brise très douce, scintillait comme un ciel constellé. Une écume argentée frangeait la rive jusqu'à l'embouchure du Var toute vaporisée; et au delà de cette blonde poudre de lumière, les toits d'Antibes miroitaient et l'Estérel était suspendu comme par un effet de mirage.

Quand la brise faiblissait, il se formait, au milieu de la baie, de grandes bavures verdâtres, somptueux lambeaux couleur d'émeraude jetés là comme en l'attente de quelque prince de féerie: et l'on eût pu voir tout à coup s'avancer, calme, majestueuse et d'une simplicité antique, une belle tartane aux voiles de rouille, ou bien, entre les pyramides des cyprès, noircies par le soleil tournant, surgir la sombre masse d'un gros bateau génois dont le battement des roues, au milieu d'un si grand espace silencieux, faisait vivre et palpiter tout le paysage.

Peu à peu renaissaient les fumées de la ville, des milliers d'écharpes de gaze, inclinées toutes au même souffle du vent, quelques-unes ondulées, comme des serpentins lancés par les cheminées d'un quartier en fête. Elles se mêlaient à la brume du soir, et, bientôt, la mer, la ville et les montagnes étaient confondues en une vapeur d'un ton d'ardoise; seulement, à la place de la mer, qui est la dernière à renoncer aux jeux de la lumière, de vastes soieries pelure d'oignon et des coulées de cuivre se mouvaient encore, languissamment, jusqu'à la lanterne du môle, où le feu rouge s'allumait soudain, pendant qu'apparaissaient au ciel Jupiter et Vénus.

Et les cloches se mettant à tinter, au moment où partout naissent les lumières, répandaient sur ce crépuscule agonisant un enchantement presque invraisemblable. Ce sont des cloches italiennes; elles ont la même clarté légère que celles qu'on entend à Florence, du haut de la colline de Fiesole à la tombée du jour… L'harmonieuse courbe de la baie, mettant son collier de lampadaires, adoptait sa parure de soirée.

L'air, plus tiède, n'était plus traversé que par le vol des chauves-souris, et le silence que par le coassement lointain des grenouilles, étrange et féerique accompagnement du repos de la nuit.

Mais ceux qui avaient eu la chance de pouvoir louer cette demeure privilégiée n'y étaient jamais durant le jour, et ils n'y rentraient que pour discuter des moyens de s'en éloigner au plus vite.

Une seule fois, ils y passèrent l'après-midi; ce fut pour un goûter magnifique servi dans le jardin: ce jour-là, dès le matin, on dressa des tentes contre la balustrade, destinées à abriter du vent les chapeaux et la coiffure des dames, et à protéger contre le soleil le champagne et les pâtisseries. Elles obstruaient la vue de la mer.

**  *

A la fin de la saison, le poète et le peintre repassèrent par le même endroit, et tous les deux en même temps levèrent les yeux vers cette villa où ils avaient fait une visite singulière. Mais ils regardaient la terrasse avec reconnaissance, car ils avaient beaucoup pensé à ce palais, à ce paysage, et au bonheur quasi divin évidemment assuré aux êtres fortunés à qui le chien réservait un accueil favorable.

Le souvenir d'un tel Éden avait inspiré à l'un d'eux un poème dont il était ravi, et l'autre songeait avec orgueil à l'esquisse qu'il avait enlevée, dans un mouvement d'enthousiasme, sur la route même, au sortir de la visite furtive deGolden Terrace.

D'une entrevue écourtée avec ce lieu et ce paysage admirable, ces deux hommes, qui n'avaient pour toute richesse que leur esprit et leurs sens, avaient emporté plus de félicité que ceux qui possédaient le rare privilège d'y vivre, et, grâce au plus rare et plus enviable privilège de leur art, ils avaient, l'un et l'autre, d'une minute d'intense émotion, créé la miraculeuse fiction qui répand l'illusion du bonheur et du beau par le monde.


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