Les Champenoy formaient un ménage uni depuis une dizaine d'années, amoureux encore, modèle en plus d'un point, et qui donnait, entre autres excellents exemples, celui de ne s'être pas séparé une nuit. Quand Louis Champenoy accomplissait ses périodes d'instruction militaire? eh bien! Huguette Champenoy l'accompagnait à Nancy, à Compiègne ou en tout autre lieu de garnison où le lieutenant de réserve venait coucher à l'hôtel de l'Éperon d'Or ou de l'Écu blanc. Huguette, au grand scandale de quelques-unes de ses amies et de sa famille, laissait ses deux enfants aux domestiques, à la gouvernante, et suivait son mari.
Très bien. Mais voilà que cette année, dès le mois de juillet, arrivent des chaleurs torrides, néfastes aux enfants, néfastes à la maman elle-même. Par la plus fâcheuse coïncidence, Louis est retenu à Paris par ses affaires jusqu'au 10 août irrévocablement. Que faire? Oh! oh! Huguette, quant à elle, eût attendu le 10 août! quitte à vivre à la cave, dans les églises, dans le métro ou dans les galeries des Antiques, si fraîches, au musée du Louvre. Mais les parents appellent leur fille à grands cris, du fond de leur petite plage bretonne; le docteur ordonne; Huguette elle-même se rend au parti raisonnable: il faut partir; pour la première fois, on se séparera; on se séparera jusqu'au 10 août!
—Mais comment feras-tu, mon chéri? Tu n'y songes pas parce que ça ne t'est jamais arrivé. Et ton bain, le matin!… Et ton linge!… sans femme de chambre… désordonné comme tu l'es!… Te vois-tu seul à table, mon pauvre amour?…
—Je m'arrangerai, que veux-tu!
—Écoute, je ne veux pas que tu dînes seul, entends-tu?… Tu te feras inviter: parbleu! j'en connais qui seront bien contents de t'avoir: les Caveau, les de Brize sont encore ici jusqu'au premier; tu vas les informer que tu es sans femme, sans enfants…
C'est convenu. Louis Champenoy avertira les de Brize et les Caveau; il s'arrangera. Mais la vérité est qu'il redoute beaucoup d'avoir à passer trois mortelles semaines sans sa femme. Il ne se fait pas du tout à l'idée de vivre privé des soins de son Huguette. Dix années vous créent une habitude. Il conduit sa petite famille à la gare Montparnasse, pour le moins aussi attristé que sa femme.
Aussi, de retour à la maison, suit-il aussitôt les conseils qu'Huguette lui a donnés. Il s'arrange. Il expédie des bleus aux de Brize, aux Caveau.
Elle avait pensé très juste, la chère Huguette: le moyen de s'arranger se trouve avoir beaucoup de succès.
Des rendez-vous sont pris; des dîners fixés chez ceux-ci, chez ceux-là, à Bellevue, à Versailles ou dans les restaurants du Bois. On doit aller en bande voir une petite revue à Montmartre, dont il se dit tout le mal possible, qui, paraît-il, est d'une audace folle et où Huguette, un peu bourgeoise, ne voulait pas aller. Les ménages amoureux aiment à se coucher de bonne heure et se moquent du piment des spectacles. Ah! par exemple, il est convenu que pendant tout le temps que ce pauvre Champenoy sera célibataire, du samedi après-midi au dimanche soir, excursion dans l'auto des de Brize et, au besoin, coucher à Blois ou à Saint-Quentin, enfin Dieu sait où! Le ménage des Champenoy est charmant, c'est entendu, mais outre que l'excellente Huguette n'aime pas à quitter ses gosses pour la nuit, on ne trimballe pas dans une douze chevaux deux personnes aussi aisément qu'une. Joignez à cela que Champenoy est cent fois plus agréable quand par hasard on le voit sans sa femme!
Enfin, tout un petit programme est dressé aussitôt après le départ d'Huguette; Louis se garde toutefois d'en communiquer, dans sa lettre quotidienne, ni les détails ni même les points principaux à la chère absente. Il se contente de lui dire: «Je m'arrange; ce n'est pas drôle assurément, mais les de Brize et les Caveau sont bien gentils: chacun se met en quatre pour me consoler… Patientons, ma chérie; ne compte pas les jours, ce ne serait pas une façon de les faire tomber plus vite…»
Qu'Huguette comptât les jours ou bien non, la huitaine n'était pas écoulée qu'elle adresse, de sa lointaine plage bretonne à son mari la dépêche suivante, dont Louis Champenoy eut connaissance après minuit, au retour d'une gaie soirée chez les de Brize, employée à comploter pour le lendemain samedi la première randonnée en auto:
Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, baisers.HUGUETTE.
Chéri, serai demain matin dans tes bras, 7 h. 4, gare Montparnasse; brusque retour indispensable, t'expliquerai. Baisers, heureuse te revoir, baisers.
HUGUETTE.
A 7 h. 3 du matin, gare Montparnasse, éveillé depuis cinq heures et demie pour avoir pris le temps d'écrire et d'envoyer des bleus aux Caveau et aux de Brize—des bleus dont la rédaction fut nerveuse et reprise à plusieurs coups (adieu, partie rêvée! etc… Mais il ne s'agissait tout de même pas d'avoir l'air dépité du retour d'Huguette), Louis Champenoy ne faisait pas du tout bonne figure. Quarante et une minutes de retard à l'arrivée du train qui lui ramenait Huguette n'amélioraient pas l'expression de son visage. Ce fut Huguette—qui avait passé la nuit en chemin de fer—ce fut Huguette qui eut la mine joyeuse. Et ce fut Huguette qui dit à son mari:
—Mais, mon chéri, qu'as-tu? Quelle tête tu fais?… Tu n'es donc pas content de me revoir?…
—Content!… Content de te revoir, oui, oui, cela va sans dire; mais ce retour, ces trois cents kilomètres déjà battus, il y a moins de huit jours…
—Moins de huit jours!… On voit que tu n'as pas trouvé le temps long, toi!…
—Enfin, que veux-tu? C'est inquiétant, c'est bouleversant! Que t'est-il arrivé? Qu'y a-t-il?
—Gros bête! Tu n'as pas compris? Mais il y a que je ne peux pas me passer de toi. Je ne peux pas! J'ai laissé les petits en bonnes mains pour quinze jours, et me voilà!
—Et te voilà!…
—Ah! çà, mais, ma parole, on jurerait que je te dérange!…
—Que tu me déranges, moi? Toi? Guette, tu ne penses pas à ce que tu dis. Mais laisse-moi respirer, que diable! Laisse-moi constater que tu as toute ta tête, tout ton bon sens, malgré cette folle escapade…
—Constate, mon ami, constate! Mais cela n'empêche que tu ne reprends pas ta figure habituelle; et je constate, moi, ce que j'ai constaté en t'apercevant par la portière du compartiment: je tombe mal, j'ai été sotte de revenir, ça y est: je-te-dé-ran-ge!
Pleurs, gémissements dans le taxi-auto qui ramène à la maison le ménage Champenoy. Huguette a son impression; elle la veut justifiée; aussitôt chez elle, elle en demande la justification aux murs de l'appartement, aux objets qui traînent, à ce je ne sais quoi qui marque partout son absence d'une semaine. D'instinct, elle remet en place les objets, elle ramasse des bandes de journaux jetées hors du panier à papiers, et parmi elles un fragment de l'écriture de Louis, un commencement de lettre, abandonné, barré, chiffonné, jeté là; elle y déchiffre la date du jour: c'est de ce matin même et cela porte ces seuls mots:
«Chers amis,»Patatras!»
«Chers amis,
»Patatras!»
—«Patatras!» Tu as écrit à tes amis: «Patatras!» C'était pour leur annoncer mon retour!…
—Je n'ai pas écrit «patatras!» à mes amis, puisque ce mot est biffé, chiffonné, et mis au panier…
—«Patatras!» a été ta première pensée, la bonne!…
—Écoute, ma petite Huguette, n'est-ce pas toi qui m'avais conseillé…
—… De te distraire? Oui, c'est moi, je ne le nie pas. Mais je reviens, et tu écris: «Patatras!»
—Guette, comprends, je t'en prie…
—Je comprends très bien «patatras!» Tout le monde comprendrait comme moi «patatras!» Ce «patatras» explique tout. Je comprends que pendant dix ans, nous avons cru ne pas pouvoir nous quitter. Je comprends qu'il y a huit jours tu pleurais autant que moi en me quittant. Je comprends que mon absence n'a pas duré une semaine, et que lorsque je t'annonce mon retour inopiné, tu écris à tes amis: «Patatras!»