Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans cérémonie. Il ne vint jamais. Il m'écrivit qu'une affaire de la plus haute importance l'appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c'est un emploi qui l'enchaînait. En compensation, il m'envoyait la revue qu'il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms pompeux s'étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et Prosper me faisait part, obligeamment, d'une innovation qu'il venait d'introduire: c'était d'adjoindre aux «membres fondateurs» une série de «membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.
Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».
Les Girouettesse trouvèrent aménagées au mois d'août, non pas d'une manière très confortable, car c'était une bien vieille bicoque, mais de manière à y jouir paisiblement d'un air pur et d'une vue large et simple; c'est le propre caractère du pays.
Les pièces étaient dallées de briques, les cheminées étaient de taille à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le plafond si élevé que des toiles d'araignées résistaient aux têtes de loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à meneaux avec des sculptures naïves et des nids d'hirondelles, des lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats dans la nuit.
Au pied d'une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, les toitures d'ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin creux, s'en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau plat, plus spacieux que la place de l'Église, et là-bas un autre semblable, réduit aux dimensions d'un sabot. A droite, au loin, c'est la Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les saules; en face, la Vallée d'Anjou plane et feuillue, que l'été avancé couvre d'or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.
Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l'odeur des pêches d'espalier d'un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!
Une saveur paysanne se mêlait par instants à l'arome des fruits mûrs, et aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l'on cuit le pain.
Quand nous montions à nos chambres, nous n'étions pas las de regarder la calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous nommions ce moulin, entre nous, «l'Hypothèque». Le terme barbare, l'étrangeté de l'objet et l'horreur de la chose signifiée nous rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un dragon ailé, «l'Hypothèque» se tenait immobile à l'entrée du trésor, mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre les lignes rigides des échalas, avait l'ouverture d'un pas d'homme.
—Ce pauvre monsieur Quinqueton!… L'Hypothèque le mangera!
Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés d'une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l'air du pays fut imprégné d'odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de l'acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du vin nouveau.
Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.
On s'en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.
Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les ceps, d'un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure aux temps réguliers, comme eût fait quelqu'un comptant les pieds de vigne. C'était une femme. La clarté incertaine, trompant sa marche, la faisait enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous fûmes très intrigués. Qui était cette femme?
C'était madame Pacaud; je l'appris dès le matin par un mot du notaire, qui me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de justice.
C'était fait! la grande bête au clair de lune, l'Hypothèque… elle mangeait le pauvre monsieur Quinqueton!…
Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, madame Pacaud dans les vignes. Elle n'était déjà plus très jeune, vingt ans auparavant; elle n'avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.
J'allai au-devant d'elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui dis:
—Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.
Ma rencontre ne lui plaisait point; je vis l'embarras de sa figure. Tout un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d'être bernée, l'examen attentif de ma personne, l'envie de se donner le plaisir de me reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment j'étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui interdisait sans doute de parler.
—Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j'avais seulement l'intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des nouvelles de monsieur Quinqueton…
—Il va bien.
—C'est l'essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je l'ai vu à Paris.
—Nous savons ça, monsieur Prosper nous l'a dit. Ah! bien! si je pensais me trouver nez à nez avec monsieur Francis dans le Saumurois!…
Elle était émue, madame Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le poids écrasant du silence qu'elle était tenue d'observer, la suffoquaient. C'était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme et était vêtue avec une extrême propreté.
—Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées de chez moi?…
—A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son effroi.
—J'habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.
—Un Parisien! vous voulez rire, monsieur Francis!…
—Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres de propriété.
Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers retranchements. Étant propriétaire voisin, j'étais destiné à apprendre la vente, et sur l'heure. Il était vain désormais d'essayer de me taire la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.
Son premier cri fut:
—Vous ne direz rien à monsieur Prosper!
—Je vous le promets, madame Pacaud.
—Eh bien! c'est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!… Oui. Et d'abord monsieur Quinqueton ne va pas bien.
—Sa santé?
—Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.
—Ah!
—Faut être juste, c'est de sa faute!
—Comment! de sa faute?
—Si monsieur n'avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas arrivé.
—Expliquez-vous!
—Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une fois qu'on a commencé, c'est comme à confesse, il n'y a pas, il faut fureter dans les coins jusqu'à ce qu'on ait déclaré le plus petit péché… Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!… Monsieur Quinqueton est ruiné!
Après ce mot, ses bras, ses traits et l'animation de son regard tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:
—Je m'aperçois que je commence par la fin!… C'est parce que c'est le principal et que ma langue ne l'a pas retenu. Je ne l'ai jamais dit encore à personne. Vous ne le répéterez pas à monsieur Prosper, au moins!…
—Comment! Prosper ne sait pas?…
—Il ne faut pas que monsieur Prosper le sache: monsieur en mourrait.
—Bah!
—Savez-vous comment il a eu son attaque, monsieur Francis? Je vas vous le dire: ça n'est pas de ce que ses affaires étaient perdues, non! C'est de ce que j'ai découvert le pot aux roses.
—Cependant, il me semble qu'il est de toute nécessité que Prosper, qui peut compter sur l'héritage de son père… qui peut l'escompter, même…
—Ne parlez pas de ça, monsieur! Oh! je vois déjà que j'ai eu la langue trop longue. Alors, je vas donc être obligée de vous en dire encore plus pour vous empêcher de parler…
—Soyez convaincue, madame Pacaud, que c'est dans l'intérêt de Prosper, uniquement, que je me place, intérêt que je crois connaître mieux que personne, attendu que…
—Non, monsieur Francis, non, vous ne le connaissez pas mieux que personne. Il y a quelque chose que vous ne connaissez pas, je le parie bien: vous n'avez pas entendu parler d'un mariage que ce pauvre monsieur faisait mijoter depuis des années… Faut-il vous dire avec qui? Eh! mon Dieu! puisque j'ai tant fait que d'être bavarde, avez-vous entendu parler de mademoiselle Potu? Elle n'est pas ce qu'on appelle une beauté, non; ce n'est pas comme sa sœur qui a épousé un hussard; mais son père a un château du côté de Lavardin, et il dit comme ça qu'il veut un gendre qui ne soit pas de la nouveauté pour lui. Soi-disant que le hussard, qu'on ne connaissait ni d'Ève ni d'Adam, leur aurait causé des surprises… Ce serait donc cette demoiselle Potu, la cadette, qui serait comme qui dirait promise, à cette heure, à monsieur Prosper.
—Prosper ne m'a pas parlé.
—Il est discret! L'occasion où je m'en suis aperçue, ça été pour sa décoration: il n'en avait soufflé mot à âme qui vive, monsieur, non, pas même à son père!… Ça devait pourtant lui faire tic tac, hein? Quand on pense que monsieur Foureau, le principal du collège, qui pétitionne depuis dix-huit ans pour l'avoir, lui, le ruban violet, ne le tient pas encore!… Faut-il donc qu'il en ait fait, dans ce Paris, le cher mignon! On dit qu'il est savant. Combien que ça lui rapporte, jusqu'au jour d'aujourd'hui, par exemple, ça n'est pas à moi de vous l'apprendre; mais il faut tenir compte de l'honneur. A présent, pour le reste, une fois marié à mademoiselle Potu!…
—«Une fois marié à mademoiselle Potu!» Voyons, voyons! raisonnons un peu, madame Pacaud. En accordant la main de sa fille à Prosper, le père de mademoiselle Potu a peut-être pu faire fonds sur la fortune présumée de monsieur Quinqueton, le juge de paix, que tout le monde à Vendôme connaît comme possédant des propriétés dans le Saumurois…
—J'entends bien, mais monsieur Potu, voyez-vous, ça n'est pas ça qui lui fera ni chaud ni froid: il est riche comme Crésus.
—Cela n'est pas une raison!
—Et les jeunes gens, monsieur, que c'est comme deux tourtereaux! Vous ne voudriez pas les séparer? Non, rien que d'y penser, je sens mon cœur qui se fend.
—Soyons logique, madame Pacaud. Vous me disiez précisément, il n'y a qu'un instant, que la nouvelle de l'infortune de monsieur Quinqueton serait sans influence sur la décision du papa Potu. J'en reviens à mes moutons: le parti le plus sage, et j'ajouterai le seul digne, à l'heure présente, est d'avertir Prosper.
—Vous voulez tuer son père; c'est votre idée bien arrêtée! Monsieur Quinqueton n'a pas voulu dire à son fils qu'il était obligé de s'endetter pour la chose de ces maudits cépages américains. Demandez-lui pourquoi il ne l'a pas dit à son fils! A son fils? Mais c'était pour lui payer sa pension à Paris qu'il empruntait de l'argent sur ses terres! Il aurait mieux aimé engager les balances de la justice—c'est sa manière de parler que je vous rapporte—plutôt que d'enrayer l'avancement de son fils.
—L'avancement de son fils?…
—Vous n'êtes pas sans savoir que monsieur Prosper a à Paris une haute situation. C'est un garçon qui ne pouvait pas faire autrement que d'être distingué par ses chefs. Monsieur a été à Paris pendant l'Exposition; son fils l'a reçu chez lui comme on ne reçoit pas un évêque! C'est les propres paroles de monsieur. Voilà des choses qu'on n'oublie pas. Donc, monsieur Prosper, ces derniers temps, était en passe d'obtenir quelque chose comme un gros avancement… Ah! dame! dans une corbeille de mariage, c'est encore d'un plus joli coup d'œil qu'une truelle à poisson!… Mais voilà!… Écoutez-moi bien, monsieur Francis, vous qui êtes de Paris, vous me comprendrez certainement: qui ne donne rien n'a rien, comme dit l'autre. Il paraît donc que, moyennant une dizaine de mille francs, monsieur Prosper passait haut la main par-dessus les épaules aux camarades. Ah! aujourd'hui, à ce qu'on dit, c'est l'assaut: l'honneur et la victoire à celui qui arrive le premier. Dix mille francs! c'est que ça ne traîne pas dans les bas de laine, un lingot de ce calibre-là. Enfin, monsieur a dit comme ça: «Prosper a été honnête et loyal avec moi: il m'a averti le jour où il s'est trouvé en état de gagner sa vie, et, depuis ce temps-là, il ne m'a plus guère demandé qu'une centaine de francs par-ci par-là; aujourd'hui il s'agit de lui donner un coup de main: c'est pour son établissement définitif; il me rendra le bienfait au centuple, et déjà il me promet six pour cent de mon argent.»—«Qui sait, que je lui ai fait observer, si monsieur Prosper ne va pas nous sortir de là avec la Légion d'honneur? Ha! ha! est-ce qu'il a fait tambouriner à l'avance pour son ruban violet? Non. Eh bien!…»—«Vous avez raison, ma fille, m'a dit monsieur, et Prosper aura ses dix mille francs.»
Il les a eus, mon cher monsieur. Ah! si j'avais su où c'était que ce pauvre monsieur les prenait!…—Dieu de Dieu! est-il bien possible qu'un homme vivant soit fermé comme la tombe! Il les prenait, ces dix mille francs, sur l'argent qu'il avait de côté pour payer les intérêts à ses prêteurs! et savez-vous ce que c'était, ces dix mille francs? c'était le fond de son sac! Oui, monsieur. Et pourquoi en était-il arrivé là? et pourquoi n'avait-il pas vendu ses biens? Je vas vous le dire: c'était de peur que ça ne fasse jaser à Vendôme avant que monsieur Prosper soit tout à fait établi!
—Avant que Prosper soit tout à fait établi!…
—C'est d'un bon père de famille, monsieur Francis!
—Mais, après?… après?… lorsque Prosper eût été tout à fait établi?
—Après? Mais ce pauvre monsieur comptait que son fils serait en état de lui avancer à son tour.
—Oh!
—Monsieur Prosper lui avait affirmé qu'il se ferait dans les vingt mille avant un an au bas mot, et peut-être cinquante, peut-être cent mille!… Ajoutez à ça la dot de mademoiselle Potu: tout s'arrange et finit bien, comme dans les pièces de théâtre.
—Oh!
—Ça va donc être à moi, monsieur Francis, de vous faire une petite question. Allons! Vous qui connaissez monsieur Prosper à Paris, c'est-il votre avis qu'il sera bientôt en état d'aider son père?
—… D'aider son père?
—Voyons! c'est-il vrai qu'il y a à Paris des positions qui rapportent des cent mille?
—Il y a de tout, à Paris, madame Pacaud.
—Oui, mais là, selon vous, monsieur Prosper est-il un homme à s'avancer à ces grades-là?
—Tout est possible, madame Pacaud.
—Oh! je vois bien, allez, que vous n'y croyez point!