VII

Une huitaine de jours après, je prenais tristement le train pour Vendôme. Je n'avais point de fort bonnes nouvelles à donner à monsieur Quinqueton: les opérations de la vente étaient déplorables; toutefois, j'avais obtenu de quelques créanciers de surseoir à l'aliénation d'une partie du domaine, ce qui permettrait au propriétaire de s'en défaire plus avantageusement à l'amiable; mais, tous comptes faits approximativement, le prix total ne couvrirait pas les sommes garanties par hypothèque. Ah! s'il pouvait être temps encore de sauver les dix mille francs confiés à Prosper!…

Quelle ne fut pas ma surprise, sur le quai de la gare de Vendôme, d'apercevoir Prosper, tout jovial, l'œil animé, la joue heureuse et venant au-devant de moi les deux bras tendus! N'avait-il pas encore vu l'état de son père? Il en ignorait, en tout cas, la cause.

—C'est gentil à toi, mon vieux, de venir voir le papa dans son patelin!… c'est gentil!…

—Mais tu es aimable, toi aussi, Prosper, d'accourir au-devant de moi à la gare.

—Tu serais arrivé une heure plus tôt, nos trains se croisaient: j'ai eu tout juste le temps d'embrasser mon père. Hein! quel coup!

—Comment va-t-il?

—Très bien! Il est sauvé. D'abord je lui ai remonté le moral. Ne se faisait-il pas du mauvais sang!…

—C'est que, sans doute, il avait ses raisons…

—Tu sais le mystère qu'il me tenait caché?

—J'arrive du Saumurois… Mais toi, Prosper?…

—Madame Pacaud m'a tout dit.

—Ah! parfait.

—J'ai failli le prendre de haut; non pour la perte des vignobles, mais pour les cachotteries. Mon pauvre bonhomme de père était tout tremblant: «Mon garçon, j'attendais que tu fusses de taille à faire fi de cent arpents de vigne…» Alors j'ai dit: «Papa, vous avez bien fait!»

—En effet!… si tu es de taille!

—Cette bêtise! Tu n'as donc pas vu le lancement de l'Intégral?

—Ah! c'est le fameux journal?

—Affaire magnifique, mon ami!… dépasse toutes prévisions!… Nous pouvons vivre deux ans sans réaliser un rouge liard de bénéfices. En attendant, nous pénétrons dans le plus petit hameau; tu as dû voir notre feuille à la campagne; à Vendôme, elle est entre toutes les mains; je vais avoir l'honneur de te montrer mon portrait sur les murs!… Que je te dise: madame Pacaud, hier soir, à la brune, a lacéré une affiche pour apporter triomphalement mon effigie à la maison.

—C'est la gloire.

—Pour qui n'exagère pas, c'est l'aisance, ou, si tu préfères, une prospérité honorable… Ah! mon vieux Francis, tu n'as pas eu de nez.

—Qui ça?… moi?…

—Toi, malin! Est-ce que je ne t'ai pas mis à même d'avoir part au magot? La confiance t'a manqué: tant pis pour toi!… Oh! je ne t'en veux pas; d'ailleurs, tu t'es montré avec moi d'une correction dont je te saurai gré.

—Dis-moi, Prosper, je vais te poser une question peut-être indiscrète; mais je sais que ton père t'a confié dernièrement une certaine somme. L'as-tu tout entière employée?

—Parbleu!

—Aïe! aïe!

—Qu'en veux-tu faire? En aurais-tu besoin personnellement?… Tu peux parler, Francis.

—Il s'agit des créanciers de ton père… La vente ne couvrira pas… Enfin, on calcule qu'il restera bien sept à huit mille francs impayés.

—Baste! je me mets dans la manche du député de là-bas!… Comment s'appelle-t-il?… Il n'y a qu'à ouvrir le Bottin… Et je fais fermer la bouche à tous ces piaillards. Le journal, vois-tu, est aujourd'hui la seule puissance. Si mon bonhomme de père était plus ingambe et plus jeune, et si des liens—dont j'aurai à te faire part—ne nous retenaient à Vendôme, je l'aurais, en quinze jours, fait nommer où il m'eût plu.

—Ta position au journal est solide, cela va sans dire?

—Je suis assis sur les dix mille francs de papa.

—Bonne garniture pour un fauteuil! Et tu la fais valoir, j'espère?

—Écoute, enfant: deux chroniques de tête, par mois, signées Tristan de Mélisande, à dix louis l'une: c'est déjà de quoi caler les joues d'un être humain, même pubère? A l'office des annonces, maintenant, et pour débuter seulement—en six mois on estime que le chiffre d'affaires centuplera—la ration m'est doublée. Mais, que vois-je?… Ne te pâmes-tu point? Ajoute qu'il ne m'est pas interdit de faire passer au rez-de-chaussée un feuilleton bâclé en douze nuits ou commandé dans les prisons.

—Le traitement d'un préfet.

—De première classe.

—… Mais, il est vrai, révocable…

—J'ai un contrat en bonne forme. L'essentiel, toutefois, dans nos boîtes, est, je l'avoue, de s'imposer…

—J'approuve ta prudence.

En passant le long d'un grand mur bariolé d'affiches, Prosper me dit:

—Regarde.

Et, de la canne, il m'indiquait un médaillon entre vingt autres inégaux et agglomérés comme les yeux d'un bouillon. Le médaillon, de taille moyenne, contenait des traits que j'eus du mal à reconnaître, mais une banderole portait le nom de Tristan de Mélisande.

—Tu vois, dit Prosper, je ne mens pas.

Nous arrivâmes à la maison du juge de paix. Madame Pacaud vint nous ouvrir. Elle semblait fort tranquillisée; elle regardait Prosper comme au temps où elle admirait son intrépidité; par contre, il me parut qu'elle ne m'envisageait pas d'un bon œil. Était-ce qu'elle avait honte de n'avoir pu tenir sa langue?

—Eh bien, madame Pacaud, comment cela va-t-il?

—Mais… tout va très bien! me dit-elle.

Le ton m'en disait plus que n'eussent fait de nombreuses paroles: elle me reprochait de ne lui avoir point embelli la situation, lors de son voyage dans le Saumurois, tandis que Prosper, en moins d'une heure, avait retourné les visages comme un gant et vaporisé dans la maison l'optimisme et l'espérance.

On me conduisit à M. Quinqueton, qui était assis dans un fauteuil, un peu hébété par les crises récentes, et comparable, si j'ose dire, après extraction de son secret, à une récente accouchée. Mais sa molle joue et sa paupière pudique, froissées par le coup brutal, étaient réanimées en dessous par un nouvel élixir.

J'avais dessein de l'entretenir des opérations effectuées, en partie par mes soins, dans le Saumurois; mais, en vérité, il semblait assez peu curieux de les connaître, en présumant le résultat mauvais, tandis que, décidément, la journée était à la détente et presque à la joie. Je me fis l'effet d'un trouble-fête et me demandai, un moment, pourquoi et comment j'étais là. Boudé par madame Pacaud, qui m'avait fait venir, porteur de faits précis qui jamais n'agréèrent à M. Quinqueton, et continuant à jouer vis-à-vis de Prosper le rôle ingrat de confident sceptique: quel parti meilleur me restait-il à adopter que celui de prendre le premier train?

J'avisai M. Quinqueton que, rassuré sur sa santé, je ne comptais faire à Vendôme qu'un court séjour. M. Quinqueton et Prosper eurent un même sourire, ce sourire de complicité heureuse des enfants qui cachent un petit cadeau sous la serviette de leurs parents, le jour de leur fête; et ils dodelinèrent de la tête: non, non! on ne s'en va pas comme cela.

M. Quinqueton m'attira à lui.

—Vous ne vous en irez pas avant que nous ne vous ayons fait faire la connaissance de quelqu'un.

Et Prosper eut un large rire.

—Ah! ah! fis-je, il y a du mystère!

—Il y a du mystère.

Je dus me frotter les mains, simulant la gaieté de celui à qui l'on en annonce une bien bonne.

—Mon cher monsieur, me dit le juge de paix, on prétend qu'il n'y a point de bonheur qui n'ait son revers; mais il est peut-être juste de soutenir aussi que nos misères reçoivent parfois une certaine compensation. Pour ma part, j'ai été secoué, ces derniers temps, comme on ne secoue pas un vieux prunier… eh! eh! la comparaison n'est pas mauvaise: il ne reste pas un seul fruit à l'arbre. Si ce n'était que moi, mon Dieu, à mon âge on n'a ni coquetterie ni grand appétit; mais mon dénuement n'est pas flatteur pour mon fils, qui, je puis vous le confier, caressait un joli projet de mariage.

Je m'inclinai.

—Misère de Dieu! continua M. Quinqueton, j'ai eu la bouche amère quand il m'a fallu avouer au père de la jeune fille que mes propriétés du Saumurois ne pèseraient pas sur mes dispositions testamentaires le poids d'un de mes cheveux blancs… Entre nous, on peut confesser sa faiblesse: j'aurais eu moins de dépit à voir vendre, devant ma porte, ma paillasse et mon bois de lit.

On reconnaissait bien là le M. Quinqueton «faraud» qui n'avait pas remis le pied dans le Saumurois du jour où il y eût été exposé à rencontrer un créancier.

—Notez, dit-il, qu'aucune parole n'avait encore été prononcée qui pût engager les deux familles: chacun a sa fierté… Oh! oh! c'est qu'il s'agit d'un contrat qui fera date dans l'étude du notaire! L'avenir glorieux de Prosper, voilà le coup de fouet que j'attendais pour oser la demande officielle. Eh bien! mon cher monsieur, vous ne croirez pas que c'est ma fausse position, précisément, qui nous a fait tomber la poire dans la main! Vous me direz que c'est donc qu'elle était mûre. Ah mais! c'est qu'elle aurait aussi bien pu blettir sur la branche.—«Sacrédié, mon cher Quinqueton», m'a dit le père de la jeune fille… Faut-il vous le nommer? Non. Je préfère vous laisser la surprise de la voir entrer ici, car nous l'attendons. C'est un homme carré en affaires et qui n'y va pas par quatre chemins. «Mon cher Quinqueton», m'a dit monsieur…—Ah! le bout de la langue me démange…—«voici cinq ans et trois mois, pas plus, pas moins, que je sais l'état de votre fortune et que vous vous endettez pour subvenir aux besoins de votre garnement de fils». Il le savait, monsieur!… «Je n'attendais que votre confidence», m'a dit monsieur… mettons monsieur X… «pour vous parler à cœur ouvert. Comment ai-je appris vos petites misères? Par ma police, donc! Et pourquoi est-ce que j'ai lancé ma police à vos trousses? Tiens! à cause de l'intérêt que je vous porte, sacrédié! et à cause d'un certain sentiment qui unit nos enfants.»—«Oh! oh! lui ai-je fait, c'est donc vrai, Potu, vous y pensez donc?…» Tant pis! le nom m'a échappé!—«Si j'y pense! et vous, vieux gredin?»—«Oh! moi… Mais mes vignobles?…»—«Je donne deux cent mille francs à ma fille, c'est-il assez pour deux personnes?»—«Bonté du ciel!»—«Ne me remerciez pas», me dit Potu, «ma fille n'est pas taillée pour épouser un marquis»… Attrape ça, Prosper! «D'ailleurs», dit-il, «je suis moi-même plus autoritaire qu'un sultan, et je veux me payer un gendre qui me tienne dans le creux de la main.»

—Pour cela, dit Prosper, il y aura lieu de prendre un peu exactement mes mesures!

—Qu'est-ce que vous dites de tout cela? me demanda M. Quinqueton.

Je ne disais rien de tout cela.

—Oh! oh! fit Prosper, si vous croyez, papa, que Francis va s'emballer!…

M. Quinqueton reprit:

—Que Potu vienne pour la première fois faire allusion à un mariage entre nos enfants le jour où je lui annonce mon infortune, ça, c'est le fait d'un gentilhomme. Mais que ceci se produise dans la semaine même où Prosper nous arrive de Paris avec une situation qui lui permet de demander, pour la première fois et le front haut, la main d'une héritière, voilà ce que j'appelle une rencontre providentielle.

Madame Pacaud ouvrit la porte précipitamment et nous lança:

—Voilà monsieur Potu!

Elle avait la figure épanouie, arrondie en galette; elle avait du nom de M. Potu plein la bouche.

M. Quinqueton et son fils firent tous les deux, de la main, ce geste qui semble élargir l'espace devant un personnage important. D'instinct, je les imitai. A nous trois, nous étions la foule qui s'écarte devant les pas d'un potentat.

La physionomie de M. Potu contrastait singulièrement avec celle que venait de m'évoquer le juge de paix; ou, du moins, si elle était d'un homme, à n'en pas douter, «carré en affaires», c'était un de ses angles tranchants qu'il poussait brutalement dans le bel espace élargi devant lui par nos bras accueillants, par le retrait de nos corps, par nos bouches en cœur.

—Bonjour, Potu!

—Bonjour, monsieur Potu!

—Bonjour.

A sa façon de dire «bonjour», on connaissait que cet homme avait des chiens, qu'il montait à cheval et qu'il aimait, le matin, faire le tour de ses communs, la cravache à la main, en se fouettant les mollets. Je jugeai décent de me retirer. On me présenta; il ne me reconnut pas.

—Charmé, monsieur, dit-il. Vous n'êtes pas de trop. Je regrette de ne pouvoir dire sur la place publique ce que j'ai à dire.

Il n'accepta point de siège. Il se promena pesamment dans la pièce. Il avait le menton rasé, le teint d'un fruit superbe qui garde, sous la peau, des rayons de soleil, les moustaches jaunies du fumeur, des favoris d'un blanc immaculé, un ventre bedonnant sur des jarrets d'acier.

Il se tourna soudain vers Prosper et dit:

—Mais vous êtes fou, mon garçon!

Les Quinqueton s'affaissèrent. Une demi-minute s'écoula. M. Potu dit:

—Sacrédié!

Puis on sentit qu'il allait parler; mais il préférait encore recourir à son juron, qu'il répéta avec des intonations énergiques signifiant sa colère et le regret qu'il avait de ce qui arrivait.

—Sacrédié de sacrédié de sacrédié!…

C'était le mot qui ouvrait l'écluse; le flot s'épancha.

M. Potu croisa les bras et s'adressa à Prosper:

—Alors, vous êtes sérieusement journaliste?

Prosper tomba des nues, se releva, eut une étincelle de révolte, voulut parler. On le coupa.

—Et vous étalez votre photographie sur les murs, comme un barnum, un cabotin, une chanteuse de beuglant?… Et vous croyez que ça nous amuse, et que ça nous honore, hein? et vous venez nous coller ça en face de ma grille, de façon que je ne puisse ni entrer ni sortir de chez moi sans me heurter à ces vingt faces patibulaires dont le tiers pour le moins a passé devant le jury sous l'inculpation d'attentat aux mœurs! Et vous allez nous servir tous les quinze jours une tartine comme celle que j'ai lue avant-hier dans un journal qu'un aboyeur m'a mis de force dans la main, où vous refaites le plan de l'Europe et celui de la société, où vous traitez de Dieu, du Pape, de l'Enfant, de la Femme, du Capital et du Salariat, avec l'assurance d'un pilier de taverne et l'ignorance de mon garçon d'écurie! Et vous êtes payé pour ça!

—Mais, monsieur!… fit Prosper.

—Vous voudriez bien me le faire croire!

—Je le prouverai.

—Taisez-vous! Vous vous perdez corps et biens. Est-ce que vous me prenez pour un jobard? Est-ce que vous vous imaginez que j'ai doublé la fortune de mon père en donnant dans les panneaux? Est-ce que vous croyez que je m'appelle Potu pour le plaisir de me laisser tirer en bouteille?… Est-ce que vous croyez que je m'intéresse à vous dans l'espoir de vous voir réussir dans le journalisme? Ah! la bonne farce! Oh, oh! si vous aviez su vous en rendre capable!… Vous ne pouvez pas réussir dans le journalisme, parce que là comme ailleurs, et quoi qu'on dise, une certaine compétence est nécessaire. Qu'avez-vous fait pour vous préparer à parler au public, à le diriger, à l'instruire? N'essayez pas de me donner le change: vous n'avez rien fait, rien. Mais, mon fiston, un maître d'école en sait plus que vous; et il ne fait la classe qu'à des marmots. Vous n'avez pas ouvert un livre; vous n'avez pas cherché à fréquenter les hommes de valeur; vous n'avez pas tenté un effort pour réfléchir… Taisez-vous! Je vous connais, peut-être! Vous êtes un âne bâté, un âne. Qu'est-ce que vous avez fait? Vous avez attendu qu'il se trouve quelque part une place vacante. Qu'est-ce que je dis? Vous l'avez achetée, cette place, à beaux deniers comptants, le fond du sac de votre malheureux père. Vous l'avez payée le prix d'une charge de greffier à la justice de paix! Voilà de quoi vous vous enorgueillissez! Voilà de quoi vous faites part aux trente-six mille communes de France! Sabre de bois! Autrefois on publiait le nom des hommes célèbres; aujourd'hui, on se rend célèbre en publiant son portrait. Sacrédié de sacrédié de sacrédié!

Le pauvre M. Quinqueton, sous les coups inopinés du tonnerre, tantôt tendait le dos ou bien était redressé par une dernière goutte de sève orgueilleuse. Ni lui ni son fils ne pouvaient parler dans les trop courts intervalles des éclats de la foudre. Prosper était écorché dans sa vanité, écartelé par l'envie de sauter à la gorge de M. Potu et par le désir, ancien comme une habitude, d'être un jour uni à mademoiselle Potu.

—Imbécile! reprit M. Potu, vous ne pouviez pas continuer à ronger vos feuilles de chou sans faire de bruit? Mais votre situation était excellente, mon garçon! On vous passait la littérature: d'abord personne ne sait ce que c'est; et ça vous donne du luisant près des dames! Enfin, ça n'est pas compromettant!…

—Mais, manger, monsieur! parvint à faire entendre Prosper.

—Vous ne mangiez donc pas? Ha! ha! mon pauvre Quinqueton! ce n'est pas moi qui le lui fais dire: il ne mangeait pas! Et c'est pour lui permettre pendant dix ans de ne pas manger que vous avez mis au clou vos propriétés du Saumurois! Aidez donc vos enfants! Mieux vaudrait, mon brave ami, leur couper les vivres à quinze ans. Voilà un dadais qui ne fichait rien, parce qu'il comptait sur son père; voilà un bonhomme qui se ruinait en escomptant l'avenir de son fils! Sacrédié de sacrédié!

—Potu! soupira le juge de paix, ratatiné dans son fauteuil, ne croyez pas…

—«Ne croyez pas!» Mais il y a beau temps que je sais tout ça!… Oh! oh! ce n'est pas à moi, Potu, que l'on fera prendre des vessies pour des lanternes! Puisque je vous dis que la situation était excellente!… Eh! pardieu! j'étais là. J'avais tout prévu. Ça me faisait plaisir, à moi, de voir se réaliser mes pronostics. Je vous regardais vous enfoncer en buvant de l'eau; je guettais le moment où vous toucheriez la vase. Alors, un coup de filet; hop! Ma fille était de connivence: à nous deux, nous opérions le sauvetage. Bonne action. J'ai de la fortune et j'aime à en user. Sacristi! que tout allait bien! Nous avions quasiment pris date. Pan! Qu'est-ce qui arrive? Ce cornichon-là qui, avant de sombrer, s'avise de nous jeter pour dix mille francs de poudre aux yeux! Ah! mais, c'est que je n'y vois plus goutte! Tirez-vous de là-dedans, mon bonhomme, comme vous pourrez. Je me jette bien à la nage pour pêcher un malandrin qui est en train de se noyer discrètement, proprement; mais je ne sors pas de chez moi pour voir un acrobate qui pique une tête de la hauteur du clocher au beau milieu de la rivière, au roulement du tambour, devant les populations assemblées!

—Je ne vous demande pas la charité, dit Prosper; ni mon père ni moi ne vous avons tendu la main.

—Morveux! je vous empoigne par la peau du dos comme un chien de cinq jours, aveugle, qu'on a flanqué dans le canal, et vous criez!…

—La plaisanterie n'est pas de mise. Vous prétendez m'exécuter au yeux de mon père, et chez nous; c'est une violation de domicile, un assassinat moral!

—A quinzaine la chronique, Tristan de Mélisande!…

—J'appartiens à la presse, au public! Je ne souffrirai pas!…

Voici la vanité qui remontait à l'épiderme de Prosper. Je jugeai que, pour plastronner devant moi, il était fort capable de compromettre son avenir et celui de son père. Soustrait aux regards de la galerie, un homme a plus le souci de sa conservation. Je me retirai dans la cuisine, où je trouvai madame Pacaud, qui m'accueillit d'une manière maussade:

—C'est de votre faute, aussi! me dit-elle.

—S'il vous plaît?

—Vous voyez tout en noir!… Je m'en suis bien aperçue, dans le Saumurois. Un coup que je vous ai vu entrer ici, je me suis dit: «Tout va se gâter.»

—Oserai-je rappeler à votre bonne mémoire, madame Pacaud, les raisons qui décidèrent mon voyage à Vendôme, et qui ne sont pas de pur agrément?

—Je n'ai pas la malhonnêteté de vous reprocher d'être venu à Vendôme; mais n'empêche qu'avant que vous ayez été vous installer là-bas tout ras les propriétés de monsieur, on a vécu ici tranquille comme Baptiste…

—Eh! grand Dieu! insinueriez-vous, madame Pacaud, que j'ai le mauvais œil?

—Il y en a qui l'ont sans qu'on s'en doute.

J'allai prendre l'air dans le petit jardin. Presque rien n'y était changé. Le cours d'eau qui avait porté nos bateaux sortait de sa voûte obscure en brisant contre le grillage des brindilles de paille. Le poirier avait disparu, mais le banc de bois était là. Je m'y assis et regardai l'eau. Quel miroir pour trente ans écoulés!

«Seringapatam!…» J'entends encore Prosper époumoné, piétinant, transpirant, et hurlant ce nom sonore, tandis que madame Pacaud vient lui éponger le front, tandis que son père, secrètement ébloui, descend le pas de son cabinet, et tandis que je suis à décharger prosaïquement mes bateaux au bout du jardin; et M. Quinqueton, et madame Pacaud ne croyaient-ils pas qu'effectivement Prosper revenait du bout du monde? Quant à Prosper lui-même, il n'en doutait pas. Serait-ce donc, par hasard, une force réelle que cette étrange faculté de produire indéfiniment l'illusion? Ah! cependant, M. Potu regimbait.

La porte du cabinet de M. Quinqueton fut ouverte et Prosper vint à moi. Je lui dis:

—Je prends une part bien amicale, crois-moi, au contretemps…

Prosper sourit, se contentant de hausser une épaule.

—Je t'avais dit à Paris, Prosper: «Le père Potu m'a l'air d'un bonhomme qui ne s'en laisse pas conter.»

—Qu'il ne s'en laisse pas conter, quand en effet on lui en conte, soit; mais lorsque la réalité sera là, il faudra bien qu'il la touche.

—Après ce qu'il t'a dit, tu espérerais?…

—Je n'espère pas: je suis certain. Quelle tête tu as, mon bon Francis!

J'allai prendre congé de M. Quinqueton. Quatre mots de son fils avaient suffi à panser les contusions reçues au cours de l'algarade Potu. M. Quinqueton dirigeait son regard vers le vaste ciel de l'espérance. Barbiche à part et cheveux blonds, il ressemblait étonnamment au portrait du poète inspiré, jadis enclos dans un placard aux confitures. Nous devisâmes un petit quart d'heure. Quant à lui parler de ses affaires du Saumurois, ce pourquoi j'étais venu, la seule pensée, triste et mesquine, m'en parut ridicule, tant elle était en désaccord avec la grandeur des projets que roulaient ici les cervelles.

Madame Pacaud, rassérénée aussi, me souhaita bon voyage en passant. Et d'un œil malin et satisfait:

—Vous voyez bien! dit-elle.

Prosper vint me reconduire à la gare. Au bas de mon compartiment, il me dit, d'un ton généreux:

—Et s'il vous prend la fantaisie, à ta femme ou à toi, d'avoir des places de théâtre, n'allez pas vous gêner, au moins!…

FIN


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