Vie sérieuse, vie charmante. Quelle grâce de solitude est dans ce petit entr'acte de la vie, dans ce court veuvage! La situation est nouvelle. Plus de ménage, plus d'affaires. Avec l'enfant, elle est seule bien plus qu'elle ne serait sans lui. Si elle n'avait avec elle le petit compagnon, une compagne lui viendrait, la rêverie, menant les vains songes. Mais cet innocent gardien, l'enfant, ne le permet pas. Il l'occupe, il la fait parler. Il rappelle la maison. Avec lui, elle a toujours ce sentiment que quelqu'un travaille là-bas pour eux et compte aussi les jours.
Fleurissez, pure, aimable fleur. Plus jeune aujourd'hui que jamais, vous vous retrouvez demoiselle, libre, et de liberté bien douce, sous la garde de votre enfant.
PREMIÈRE ASPIRATION DE LA MER
C'est un grand et brusque passage de quitter Paris en ce beau moment pour la plage déserte; Paris alors éblouissant de ses jardins magnifiques et de ses marronniers en fleurs. Juin serait très-beau à la côte si l'on s'y trouvait à deux, avant l'invasion de la foule. Mais, lorsque l'on y vient seul, le tête-à-tête avec la mer et la noble société de cette grande solitaire, ne sont pas sans quelque tristesse.
Aux premières visites qu'on fait à la plage, l'impression est peu favorable. C'est monotone, et c'est sauvage, aride. La grandeur inusitée du spectacle fait, par contraste, sentir qu'on est faible et petit; le cœur est un peu serré. La délicate poitrine qui respirait dans une chambre, et qui tout à coup se trouve en cette chambre de l'univers, au soleil et au grand vent, éprouve de l'oppression. L'enfant joue, va, vient, court. Elle s'asseoit, et, immobile, elle frissonne à ce souffle froid. La tiédeur du nid délaissé lui revient à la pensée. Cependant l'enfant s'amuse. Cela la console un peu.
Tout cela changera, madame. Affermissez-vous. L'impression sera tout autre, lorsque, connaissant mieux la mer, vous la sentirez si peuplée. La constriction pénible que vous sentez à la poitrine disparaîtra par l'habitude. Il faut se faire à cet air frais, mais salé et âpre, qui ne rafraîchit nullement. Il faut s'y faire lentement, ne pas vouloir expressément l'aspirer. Peu à peu, n'y songeant plus, dans les recoins abrités, en jouant avec votre enfant, vous respirerez librement, et vous vous dilaterez. Mais pour les commencements, restez peu de temps à la plage. Dirigez vos promenades vers l'intérieur du pays.
La terre, votre amie d'habitude, vous rappelle. Les forêts de pins rivalisent avec la mer en émanations salubres. Les leurs, toutes résineuses, sont tonifiantes comme elles, et elles n'en ont pas l'âcreté. Elles pénètrent tout notre être, nous entrent par tous les pores, modifient le sang, l'assainissent, nous parfument d'un subtil arôme. Aux landes, derrière les pins, les simples et les herbes un peu dures que vous foulez vous prodiguent des senteurs,—non fades, enivrantes, comme celle des dangereuses roses,—mais agréablement amères. Asseyez-vous au milieu d'elles, et comme elles, bien abritée, par ce léger pli de terrain. Ne dirait-on pas qu'on est ici à cent lieues de la mer? Aspirez-les, ces purs esprits, l'âme de ces sauvages fleurs, vos sœurs par la pureté. Cueillez-en, s'il le faut, madame. Elles ne demandent pas mieux. Un peu rudes, mais si suaves! elles ont ce singulier mystère dans leur parfum virginal, de calmer et d'affermir. Ne craignez pas de les cacher dans votre sein, sur votre cœur.
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N'oublions pas de remarquer que ces landes abritées sont brûlantes à certaines heures. Elles absorbent, elles concentrent les rayons du soleil. La faible femme y sécherait. La jeune fille, riche de vie, s'enflammerait, bouillonnerait, aurait de redoutables fièvres. Sa tête se perdrait de mirages étonnants et dangereux. Pour y aller, il faut choisir des jours couverts, moites et doux; ou bien se lever de bonne heure, quand tout est frais, quand le thym garde un peu de sa rosée, lorsque le lapin agile erre encore et fait tous ses tours.
Mais revenons à l'Océan. Aux heures où il se retire, il manifeste lui-même et vous offre en quelque sorte la riche vie qu'il nourrit en lui. Il faut le suivre pas à pas, avancer sur le sable humide, qui alors enfonce peu. N'ayez peur. Le flot amolli tout au plus veut baiser vos pieds. Si vous regardez, vous verrez que ce sable n'est pas mort, qu'ici et là s'agitent nombre de retardataires que le reflux a surpris. Des petits poissons s'y cachent, sur certaines plages. À l'embouchure des rivières, l'anguille frétille dessous, et fait de petits tremblements de terre. Le crabe, trop acharné au repas ou au combat, a voulu, mais un peu tard, rejoindre la mer. Sa fuite laisse à la surface une mosaïque étrange, le zigzag de sa marche oblique. Où cette ligne finit, vous le découvrez blotti qui attend la marée prochaine. Le solen (manche de couteau) a plongé, mais sa retraite est trahie par l'entonnoir qu'il réserve pour respirer. La vénus l'est par un fucus attaché à sa coquille qui dépasse à la surface et révèle son logis. Les ondulations du sol vous dénoncent les galeries des annélides guerrières; leur arsenal vous charmerait, et l'iris (vue au microscope) de leurs changeantes couleurs.
Le plus beau coup de théâtre se fait aux grandes marées. L'Océan qui monta beaucoup, d'autant plus, au reflux, recule. Il découvre alors, il livre des espaces immenses, inconnus. Le mystérieux fond de la mer, sur lequel on fait tant de rêves, apparaît. Vous surprenez là, dans le mouvement, dans la vie, dans le secret de leurs retraites, des populations étonnées qui se croyaient bien à l'abri, et qui, jamais, presque jamais, n'avaient été sous le soleil, encore moins sous les yeux de l'homme.
Rassurez-vous, peuple effrayé. C'est ici l'œil curieux, mais compatissant, d'une femme. Ce n'est pas la main du pêcheur. Que veut celle-ci? Rien que vous voir, vous saluer, vous montrer à son enfant, et vous laisser à votre élément naturel, en vous souhaitant bonne santé et toute prospérité.
Parfois il n'est pas nécessaire d'errer bien loin. On trouve tout en un point. L'Océan s'amuse à faire dans le rocher creusé des océans en miniature qui n'en sont pas moins complets, un monde de quelques pieds carrés. On s'asseoit, et l'on regarde. Plus on regarde longtemps, plus on voit des vies, d'abord inaperçues, qui se détachent. On y resterait indéfiniment, si le maître, le souverain impérieux de la plage, ne vous en chassait par le flux.
Demain, on y retournera. C'est l'école, c'est le muséum, l'intarissable amusement pour l'enfant et pour la mère. Là, la pénétrante finesse de la femme, et son tendre cœur, tout d'abord saisissent et devinent. La maternité lui dit tout, comment la vie va se créant, s'enfantant. Voulez-vous savoir pourquoi son instinct si vite lui révèle la création, pourquoi elle entre de plain-pied (comme quelqu'un rentrerait chez soi) dans le mystère de la nature? Elle est la nature elle-même.
Au fond de l'eau onctueuse, de petites algues, petites, mais grasses et nourrissantes, d'autres plantes lilliputiennes de fins et jolis dessins, sont là, prairie patiente, pour alimenter leurs bestiaux, les mollusques, qui broutent dessus. Patelle et buccin, turbot, moules violettes, tellines roses ou lilas, tous, gens tranquilles, attendront. Mieux garanties, les balanes, dans leur ville fortifiée, ferment leurs quadruples volets. Demain, ils y seront encore. Est-ce à dire qu'en leur inertie ils ne rêvent pas le mouvement? qu'ils n'aient pas la confuse idée et l'amour de l'inconnu? de quelqu'un de bienveillant qui viendra à certaines heures les rafraîchir et les nourrir?... Oh! ils y songent, ils attendent. Veufs du grand époux l'Océan, ils savent qu'il va revenir vers la terre et la caresser. D'avance, ils regardent vers lui, et ceux qui ont des maisons fixes ont bien soin de tenir la porte en ce sens et prête à ouvrir. S'il est un peu violent, tant mieux, ils n'en sont que plus aises, trop heureux de ce flot vivant qui va puissamment les bercer.
«Vois, mon enfant, à notre approche, ces immobiles ont resté seuls. Mais d'autres, plus vifs, avaient fui. Les voilà qui se rassurent. La crevette sautillante, de ses palpes fines et légères, irise l'eau; elle se charge de faire la vague et la tempête à la mesure d'un tel océan. L'araignée de mer, lente et incertaine, se livre par sa craintive audace: elle remonte à la lumière, à la surface tiède. Un personnage prudent, tapi au fond du goémon, sous les corallines violettes, le crabe s'avance curieux, et après un coup d'œil furtif, se replonge dans sa forêt.
«Mais que vois-je? et qu'est ceci? Une grosse coquille immobile prend vie, entreprend d'avancer... Oh! ceci n'est pas naturel. La fraude est grossière. L'intrus se trahit par ses étranges culbutes... Qui ne vous reconnaîtrait, beau masque, sire Bernard l'Ermite, crabe rusé qui voulez faire l'innocent mollusque. Votre mauvaise conscience vous trouble et vous agite trop.»
Au rivage de notre océan, étrangères à ces mouvements, les fleurs animées épanouissent leur corolle. Près de la lourde anémone, de charmantes petites fées, des annélides, apparaissent et se produisent au soleil. D'un tube tortueux surgit un disque, une ombrelle blanche ou lilas, et parfois de couleur de chair. Rejetée un peu de côté, elle a dégagé d'elle-même un objet qui n'a rien de comparable dans le monde végétal. Pas une n'est semblable à sa sœur; toutes sont inimitables par le délicat velouté.
En voici une, sans ombrelle, qui laisse flotter une nuée de filets légers, floconneux, à peine teintée d'un gris d'argent; cinq filets s'échappent plus longs, richement colorés de cerise. Ils ondulent, se nouent, se dénouent, s'enchevêtrent aux cheveux d'argent, en faisant sous l'eau de charmants mirages. Ce n'est rien pour nos sens grossiers; c'est beaucoup pour celle où la vie nerveuse, le fin génie maladif de la femme vibre à toute chose. À ces couleurs rougissantes, pâlissantes, tour à tour, elle se sent et se reconnaît, elle sent la flamme de la vie, qui flamboie, brille et s'éteint. Attendrissante vision! Elle replonge ses regards au charmant petit océan, et elle y voit mieux la Nature, mère féconde, mais si sévère, qui, à se dévorer soi-même, semble trouver une âpre joie.
Elle resta bien rêveuse, oppressée de cette pensée. La femme ne serait pas la femme, c'est-à-dire le charme du monde, si elle n'avait un don touchant:La tendresse pour toute vie, la pitié et ses belles larmes.
Elle ne pleurait pas encore, mais était si près de pleurer! L'enfant le vit. Étant déjà, comme ils sont, attentifs, de sens rapide, il se tut. Ils revinrent silencieux.
C'était l'aimable premier jour où, pour lui, elle commença à épeler avec son cœur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui avait adressé des mots d'un mystère si émouvant, que le pauvre cœur fut atteint.
Le jour baissait. L'oiseau de mer attardé forçait de rames, regagnait la terre et son nid. En remontant par la falaise et le jardin déjà obscur, un premier cri d'oiseau de nuit, aigu, sinistre, s'entendit. Mais la volière de refuge était bien fermée, les oiseaux dormaient la tête sous l'aile. Elle s'en assura elle-même, elle vit tout en sûreté. Son cœur s'allégea d'un soupir, et elle embrassa son fils.
BAINS.—RENAISSANCE DE LA BEAUTÉ
Si, comme disent certains médecins français, les bains de mer n'ont qu'une action mécanique, ne donnent au sang aucun principe nouveau, etne sont qu'une simple branche de l'hydrothérapie,—il faut avouer que c'est, des formes de l'hydrothérapie, la plus dure, la plus hasardeuse. Du moment que cette eau, si riche de vie, n'en donne pas plus que de l'eau claire, il est insensé de faire de telles expériences en plein air, à tous les hasards du vent, du soleil, de mille accidents.
Quiconque voit sortir de l'eau la pauvre créature qui prend un de ses premiers bains, qui la voit pâle, hâve, effrayante, avec un frisson mortel, sent la dureté d'un tel essai, tout ce qu'il a de danger pour certaines constitutions. Soyez sûr que personne n'ira affronter une chose si pénible, si l'on peut chez soi suppléer, sans danger, par une douce et prudente hydrothérapie.
Ajoutez que l'impression, comme si elle n'était assez forte, s'aggrave pour la femme nerveuse de la présence de la foule. C'est une cruelle exhibition devant un monde critique, devant les rivales charmées de la trouver laide une fois, devant les hommes légers, sottement rieurs et sans pitié, qui observent, la lorgnette en main, les tristes hasards de toilette d'une pauvre femme humiliée.
Pour endurer tout cela, il faut que la malade ait foi, une foi forte à la mer, qu'elle croie qu'aucun autre remède ne servirait, qu'elle veuille à tout prix s'imbiberdes vertus de ses eaux.
«Pourquoi pas? disent les Allemands. Si le premier moment du bain vouscontracteet ferme vos pores, le second, la réaction de chaleur qui vient ensuite, les rouvre, dilate la peau, et la rend fort susceptible d'absorberla vie de la mer.»
Les deux opérations se font presque toujours en cinq ou six minutes. Au delà, le bain nuit souvent.
Du reste, il ne faut arriver à cette violente émotion des bains froids que préparé par l'usage des bains tièdes qui facilitent l'absorption. Notre peau, qui, tout entière, se compose de petites bouches, et qui à sa façon absorbe et digère comme l'estomac, a besoin de s'habituer à cette forte nourriture, à boire lemucusde la mer, ce lait salé qui est sa vie, dont elle fait et refait les êtres. Dans la succession graduée des bains chauds, tièdes et presque froids, la peau prendra cette habitude, ce besoin; elle en prendra soif, et boira de plus en plus.
Pour la rude cérémonie des premiers bains froids, il faut du moins éviter l'odieux regard des foules. Qu'elle se fasse en lieu sûr, sans témoin que l'indispensable, une personne dévouée, qui secoure au besoin, qui veille, soutienne, frictionne au dur moment du retour avec de très-chaudes laines, donne un léger cordial d'une boisson chaude, où l'on met quelques gouttes d'élixir puissant.
«Mais, dira-t-on, le danger est moindre sous les yeux de tous. Nous sommes loin de Virginie, qui, dans un extrême péril, aima mieux se noyer que de prendre un bain.»—Erreur. Nous sommes plus nerveux que nous ne fûmes jamais. Et l'impression dont je parle est si vive et si révoltante, j'entends pour certaines personnes, qu'elle peut entraîner des effets mortels, anévrisme, apoplexie.
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J'aime le peuple, et je hais la foule; surtout la foule bruyante des viveurs, qui viennent attrister la mer de leur gaieté, de leurs modes, de leurs ridicules. Quoi! la terre n'est pas assez grande? Il faut que vous veniez ici faire la guerre aux pauvres malades, vulgariser la majesté de la mer, la sauvage et la vraie grandeur!
J'eus le malheureux hasard de passer un jour du Havre à Honfleur sur un bateau chargé, surchargé de ces imbéciles. Dans cette traversée si courte, ils eurent le temps de s'ennuyer et organisèrent un bal. Je ne sais qui (un maître de danse?) avait sa pochette en poche, et jouait des contredanses devant l'Océan. Il est vrai qu'on n'entendait rien. À peine une petite note aigre grinçait à travers la basse solennelle, formidable, qui grondait autour de nous.
Je conçois bien la tristesse de la dame qui voit en juillet sa chère solitude troublée par cette invasion, tant de fats, tant d'incroyables, de causeuses, de curieuses. La liberté a cessé. La demeure la plus écartée a toute la nuit l'écho des élégantes guinguettes, de café, de casino. Le jour, des nuées d'agréables, en gants jaunes et bottes vernies, papillonnent sur la plage. Une personne seule est remarquée. Seule? Pourquoi? On se le demande. On approche, on veut par l'enfant entamer conversation; on lui ramasse des coquilles. Bref, la dame, embarrassée, excédée, reste chez elle ou ne sort que le matin. Là-dessus, mille commentaires malveillants. Il lui en revient quelque chose. Elle n'est pas sans inquiétude. Ces importuns qu'elle écarte sont parfois des gens influents, qui pourraient nuire à son mari.
Nulle part plus qu'aux bains de mer on n'est imaginatif. Les nuits de juillet et d'août, ardentes et de peu de sommeil, sont agitées de tout cela. Si au matin elle s'endort, elle n'en est pas plus tranquille. Les bains, loin de rafraîchir, ajoutent l'irritation saline à la chaleur caniculaire. De la jeunesse, elle a repris non la force, mais le bouillonnement. Faible encore, et toute nerveuse, elle est d'autant plus troublée de cet orage intérieur.
Intérieur, mais non caché. La mer, l'impitoyable mer, amène et révèle à la peau toute cette excitation qu'on voudrait garder secrète. Elle la trahit par des rougeurs, de légères efflorescences. Toutes ces petites misères, dont souffrent encore plus les enfants, et que les mères aiment en eux comme un retour de santé, elles en sont humiliées, quand elles les ont elles-mêmes. Elles craignent d'en être moins aimées. Tant elles connaissent peu l'homme! Elles ignorent que le grand attrait, le plus vif aiguillon d'amour, c'est moins la beauté que l'orage.
«Mais, s'il allait me trouver laide!» C'est ce qu'elle dit chaque matin en se regardant au miroir. Elle craint, tout en le désirant, l'arrivée de celui qu'elle aime. Elle se sent pourtant bien seule, elle a peur sans savoir pourquoi, au milieu de cette foule. Elle n'ose plus s'écarter, se promener à distance. Son agitation va croissant. Elle prend fièvre, elle s'alite... À peine vingt-quatre heures après, elle le voit auprès d'elle.
Qui l'a averti? Non pas elle. Mais, de sa grosse écriture, une petite main a écrit: «Mon cher papa, venez vite. Maman est au lit. Elle a dit l'autre jour: S'il était là!»
Il a paru. Elle est guérie. Voilà un homme bienheureux! Heureux de la voir remise, heureux d'être nécessaire, heureux de la voir si belle. Elle a bruni, mais qu'elle est jeune! quelle vie dans son charmant regard! quel doux rayonnement de santé dans la soie de ses beaux cheveux qui ondoient indépendants!
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Est-ce un conte que l'on vient de lire? Cette renaissance si prompte de vie, de beauté, de tendresse, cette charmante aventure de retrouver dans sa femme une jeune maîtresse émue, si heureuse du retour, ce miracle, est-ce une fiction! Point du tout. C'est l'agréable spectacle qu'on a très-souvent. S'il est rare chez les riches, il ne l'est point dans les familles laborieuses et captives de leurs devoirs. Leurs séparations forcées sont pénibles; les échappées, qui permettent enfin de se réunir, ont un charme qu'on ne cache point; on n'y rougit pas d'être heureux.
Quand on connaît la tension prodigieuse de la vie moderne pour les hommes de travail (c'est-à-dire pour tout le monde, moins quelques oisifs), on est trop heureux d'observer ces scènes de joie où la famille réunie dilate un moment son cœur. Ceux qui n'en ont pas diront que c'estbourgeois, prosaïque. La forme importe peu, quand le fond est si touchant. Le négociant soucieux qui, d'échéance en échéance, a sauvé encore la barque où est la destinée des siens, la victime administrative, l'employé qu'usent l'injustice et la tyrannie des bureaux, ces captifs ont quitté leur chaîne, et, dans ce repos trop court, une aimable et tendre famille voudrait leur faire tout oublier. La mère, l'enfant, y sont habiles. De leur gaieté, de leurs caresses, des distractions de la mer, ils s'emparent de l'esprit chagrin, éveillent en lui d'autres pensées. C'est leur triomphe; ils le mènent; lui font visiterleurplage, contemplerleurmer, jouissent de son admiration. Car tout cela est àeux. L'Océan où ils se baignent, ils en ont pris possession et se plaisent à lui en faire part.
La femme redevient tout aimable, bienveillante à cette foule même qui jusqu'ici l'inquiétait. Elle se sent si bien près de lui, tellement dans son harmonie! Elle est plus qu'en sécurité, elle est brave; elle est familière avec la mer, avec la vague. Elle assure qu'elle va nager: «elle veut dompter la mer.» Ambition un peu bien forte. Elle est tout d'abord primée par son concurrent, son enfant, tout autrement leste et hardi. Se croyant tenue, elle nage. Autrement, elle a peur, enfonce...
Elle se dédommagera à force de bains. Car elle est tombée amoureuse de la mer; elle en est jalouse. Cette mer, en effet, ne fait pas de médiocres passions. Je ne sais quelle ivresse électrique est en elle, qu'on voudrait tout absorber.
LA RENAISSANCE DU CŒUR ET DE LA FRATERNITÉ
Trois formes de la nature étendent et grandissent notre âme, la font sortir d'elle-même, et voguer dans l'infini.
Le variable océan de l'air, avec sa fête de lumière, ses vapeurs et son clair-obscur, sa fantasmagorie mobile de créations capricieuses, si promptement évanouies.
Le fixe océan de la terre, son ondulation que l'on suit du haut des grandes montagnes, les soulèvements qui témoignent de sa mobilité antique, la sublimité des sommets, de leurs glaces éternelles.
Enfin l'océan des eaux, moins mobile que le premier, et moins fixe que le second, docile aux mouvements célestes dans son balancement régulier.
Ces trois choses font la gamme où l'infini parle à notre âme. Toutefois, notons la différence:
La première est si mobile, que nous l'observons à peine: elle trompe, elle leurre, elle amuse; elle disperse et rompt nos pensées. C'est par moment l'espoir immense, un jour subit dans l'infini; on va voir jusqu'au fond de Dieu... Non, tout s'enfuit; le cœur est chagrin, trouble et plein de doute. Pourquoi m'avoir fait entrevoir ce sublime songe de lumière? je ne puis plus l'oublier, et le monde en reste obscur.
Le fixe océan des montagnes ne fuit pas ainsi. Au contraire. Il nous arrête à chaque pas, nous impose une très-dure et salutaire gymnastique. La contemplation s'y achète par la plus violente action. Cependant l'opacité de la terre, comme la transparence de l'air, souvent nous trompe et nous égare. Qui ne sait que Ramond, dix ans, chercha en vain le Mont-Perdu, qu'on voit et qu'on ne peut atteindre?
Grande, très-grande différence entre les deux éléments: la terre est muette, et l'Océan parle. L'Océan est une voix. Il parle aux astres lointains, répond à leur mouvement dans sa langue grave et solennelle. Il parle à la terre, au rivage, d'un accent pathétique, dialogue avec leurs échos; plaintif, menaçant tour à tour, il gronde ou soupire. Il s'adresse à l'homme surtout. Comme il est le creuset fécond où la création commença et continue dans sa puissance, il en a la vivante éloquence; c'est la vie qui parle à la vie. Les êtres qui, par millions, milliards, naissent de lui, ce sont ses paroles. La mer de lait dont ils sortent, la féconde gelée marine, avant même de s'organiser, blanche, écumante, elle parle. Tout cela ensemble, mêlé, c'est la grande voix de l'Océan.
Que dit-il?Il dit la vie, la métamorphose éternelle. Il dit l'existence fluide. Il fait honte aux ambitions pétrifiées de la vie terrestre.
Que dit-il?Immortalité. Une force indomptable de vie est au plus bas de la nature. Combien plus au plus haut, dans l'âme!
Que dit-il?Solidarité. Acceptons le rapide échange qui, dans l'individu, existe entre ses éléments divers. Acceptons la loi supérieure qui unit les membres vivants d'un même corps: humanité. Et, au-dessus, la loi suprême qui nous fait coopérer, créer, avec la grande Âme, associés (dans notre mesure) à l'aimante Harmonie du monde, solidaires dans la vie de Dieu.
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La mer, très-distinctement, dans ses voix que l'on croit confuses, articule ces graves paroles. Mais l'homme n'entend pas aisément quand il arrive au rivage assourdi par les bruits vulgaires, las, surmené, prosaïsé. Le sens de la haute vie, même chez le meilleur, a baissé. Il est en garde contre elle. Qui aura prise sur lui? La Nature? Non pas encore. Adouci par la famille, par l'innocence de l'enfant, par la tendresse de la femme, l'homme reprend d'abord intérêt aux choses de l'humanité. On voit là que les âmes ont des sexes et sentent très-diversement. Elle, elle est plus touchée de la mer, de la poésie de l'infini; mais lui, de l'homme de mer, de ses dangers, de son drame de chaque jour, de la flottante destinée de sa famille. Quoique la femme soit tendre aux misères individuelles, elle ne donne pas aux classes un aussi sérieux intérêt. Tout homme laborieux qui vient à la côte fixe son attention principale sur la vie des hommes de travail, pêcheurs, marins, cette vie rude, hasardeuse, de grand péril, de peu de gain.
Je le vois, pendant que la femme se lève et qu'on habille l'enfant, se promener sur la grève. Par une froide matinée, après une nuit de grande pluie, une à une, les barques reviennent; tout est trempé, morfondu; les habits de ces gens dégouttent. Les jeunes enfants aussi ont passé la nuit en mer. Que rapporte-t-on? Pas grand'chose. On revient en vie pourtant. Au vent violent de cette nuit, les bateaux embarquaient des lames. On a vu de près la mort. Grande occasion pour l'homme qui se plaignait tant hier, de revenir sur lui-même, de dire: «Mon sort est plus doux.»
Le soir, par le couchant douteux, où des nuages cuivrés montent sur une mer sinistre, il les voit déjà repartir. «N'aurons-nous pas de mauvais temps? leur dit-il.—Monsieur, il faut vivre.» Ils partent, avec eux leurs enfants. Leurs femmes, plus que sérieuses, suivent des yeux, et plus d'une fait tout bas quelques prières. Qui ne s'y joindrait? L'étranger fait des vœux lui-même; il dit: «La nuit sera mauvaise. On voudrait les voir revenus.»
Ainsi la mer ouvre le cœur. Et les plus durs y sont pris. Quoi qu'on fasse, on se retrouve homme. Ah! on n'en a que trop sujet! Toutes les formes de misères s'y trouvent chez des populations braves, intelligentes, honnêtes, qui sont incomparablement les meilleures de notre pays. J'ai beaucoup vécu à la côte. Toute vertu héroïque, qu'on noterait dans l'intérieur comme chose rare, est la vie commune. Et, ce qui est curieux, nul orgueil! Tout l'orgueil en France est pour la vie militaire. Hors de là, les plus grands dangers ne comptent pas; on trouve tout simple de les braver chaque jour, et sans jamais s'en vanter. Je n'ai jamais vu des hommes plus modestes (j'allais dire timides) que nos pilotes de Gironde, qui, de Royan, de Saint-Georges, vont intrépidement sans cesse au grand combat de Cordouan. Là, comme à Granville (et partout), les femmes seules parlaient, criaient, réglaient tout, faisaient les affaires. Ces braves gens, une fois à terre, ne soufflaient mot, aussi paisibles que leurs vaillantes épouses étaient bruyantes et superbes, exerçant sur les enfants toute l'autorité paternelle. Le mari suivait à la lettre le mot du poëte romain: «Heureux de n'être rien chez moi!»
Leurs dames, fort intéressées avec l'étranger et dans toute la vie commune, n'avaient pas moins, il faut le dire, dans les grandes circonstances, un cœur royal, magnifique et généreux. À Saint-Georges, elles donnaient tous leurs draps pour la charpie des blessés de Solférino. À Étretat, trois Anglais s'étant brisés presque à la côte, dans un endroit inaccessible, toute la population se précipita au secours, et, tant qu'ils furent en péril, se désespéra; hommes et femmes donnèrent tous les signes d'une violente sensibilité. Sauvés, on les recueillit avec des cris, avec des larmes. Ils furent hébergés, rhabillés, comblés d'amitiés, de dons. (Avril 1859.)
Ô le bon peuple de France! Et combien pourtant jusqu'ici il a la vie triste et dure! Dans le régime desclasses(qui du reste est si utile et nous donne une si grande force), il faut qu'il quitte à chaque instant les avantages du commerce pour la marine de l'État, très-sévère, et de plus en plus. La manœuvre, il y a quarante ans, s'y faisait encore en chantant. Aujourd'hui, elle est muette. (Jal,Arch., II, 522.) Dans la marine du commerce, les grandes pêches ont cessé. Les primes de la baleine ne profitaient qu'aux armateurs. (Boitard,Dict., art.Cétacés, Baleine.) La morue a diminué, le maquereau faiblit, le hareng s'éloigne. Un très-précieux petit livre (Histoire de Rose Duchemin par elle-même) donne un tableau saisissant de cette misère. Le spirituel Alphonse Karr, qui a écrit sous la dictée de cette femme de pêcheur, a eu le tact excellent de n'y changer pas un seul mot.
Étretat n'est pas proprement un port. Fort bas, au niveau de la mer, il en est défendu uniquement par une montagne de galets, barrière dont la tempête est le seul ingénieur, y poussant, y ajoutant de nouvelles jetées de cailloux. Aucun abri. Donc il faut, selon l'ancien et rude usage celtique, que chaque barque qui arrive soit remontée sur le quai, tirée par une corde qui se roule sur un cabestan. Le cabestan, à quatre barres, est fort péniblement tourné par la famille du pêcheur, sa femme, ses filles et leurs amies; car les garçons sont en mer. On comprend la difficulté. La lourde barque, en montant, heurte de galet en galet, d'obstacle en obstacle, et ne les franchit que par sauts. Chaque saut et chaque secousse retentit à ces poitrines de femmes, et ce n'est point une figure de dire que ce retour si dur se fait sur leur chair froissée, sur leur sein, leur propre cœur.
Je fus d'abord attristé, blessé. Mon premier élan était de me mettre aussi de la partie et d'aider. La chose eût paru singulière, et je ne sais quelle fausse honte m'arrêta. Mais, chaque jour, j'assistais, au moins de mes vœux. Je venais, je regardais. Ces jeunes et charmantes filles (rarement jolies, mais charmantes) n'avaient point le court jupon rouge de l'ancien costume des côtes, mais de longues robes; elles étaient pour la plupart affinées de race et d'esprit, et plusieurs fort délicates; elles tenaient de la demoiselle. Courbées sur cette œuvre rude filiale, et, partant, relevées, elles n'étaient pas sans grâce ni fierté; leur jeune cœur, dans ce très-pénible effort, ne donnait à la faiblesse pas une plainte, pas un soupir.
Ce petit quai de galets, très-petit, est encore trop grand. J'y voyais nombre de barques abandonnées, inutiles. La pêche est devenue stérile. Le poisson a fui. Étretat languit, périt, près de Dieppe languissante. De plus en plus, il est réduit à la ressource des bains; il attend sa vie des baigneurs, du hasard des logements, qui, tantôt loués, tantôt vides, rapportent un jour, et l'autre appauvrissent. Ce mélange avec Paris, le Paris mondain, quelque cher que celui-ci paye, est un fléau pour le pays.
Nos populations normandes, qui découvrirent l'Amérique, qui, dès le quatorzième siècle, conquirent la côte d'Afrique, de moins en moins aiment la mer. Beaucoup tournent désormais le dos à la côte et regardent vers l'intérieur. Le descendant de celui qui jadis lança le harpon se résigne au métier de femme, devient un cotonnier blême de Montville ou de Bolbec.
C'est à la science, à la loi, d'arrêter cette décadence. La première, par sa direction habile, si elle est fermement suivie, créera l'économie de la mer et reconstituera la pêche, école de la marine. La seconde, moins exclusivement influencée de l'intérêt de la terre, gardera dans le marin la fleur du pays, élite à part, nullement comparable aux grandes masses dont nous tirons le soldat, et qui sera le vrai soldat dans telles circonstances, qui trancheraient le nœud du monde.
Telle était ma rêverie sur ce petit quai d'Étretat dans le sombre été de 1860, où la pluie tombait à flots, pendant que le dur cabestan grinçait, que la corde criait, que la barque montait lentement.
Elle traîne aussi, celle du siècle, et elle a peine à monter. Il y a lenteur, il y a fatigue, comme en 1730. Il serait bon qu'on aidât et qu'on se mît à la barre. Mais plusieurs perdent le temps, jouent aux coquilles, aux cailloux.
On dit que Scipion, le vainqueur de Carthage, et Térence, captif échappé de ce naufrage d'un monde, ramassaient des coquilles au bord de la mer, bons amis dans l'indifférence et dans l'abandon du passé. Ils y goûtaient ce bonheur d'oublier, d'effacer la vie, de redevenir enfants. Rome ingrate, Carthage détruite, leurs deux patries, leur pesaient peu, ne laissant guère trace à leur âme, pas plus que la ride du flot.
Nous, ce n'est pas là notre vœu. Nous ne voulons pas être enfants. Nous ne voulons pas oublier, mais de persévérante ardeur, aider la manœuvre pénible de ce grand siècle fatigué. Nous voulons remonter la barque, et pousser de nos fortes mains au cabestan de l'avenir.
VITA NUOVA DES NATIONS
Pendant que j'achevais ce livre, en décembre 1860, la ressuscitée, l'Italie, notre glorieuse mère à tous, m'envoie de belles étrennes. Une nouvelle, une brochure, m'arrivent de Florence.
C'est un pays d'où il nous vient souvent de grandes nouvelles: en 1300, celle de Dante; en 1500, celle d'Amerigo; en 1600, Galilée. Quelle sera donc aujourd'hui la nouvelle de Florence!
Oh! bien petite en apparence! Mais qui sait? immense par les résultats! C'est un discours de quelques pages, un opuscule médical; le titre n'a rien qui attire; il éloignerait plutôt. Et pourtant il y a là un germe de conséquence incalculable, et qui peut changer le monde.
En regard du titre, je vois le portrait de deux enfants, l'un mort et l'autre mourant aux hôpitaux de Florence. L'auteur est le médecin, qui (chose rare) avait tellement pris à cœur ses petits malades, pauvres enfants inconnus, qu'il a voulu écrire sa douleur et ses regrets.
Le premier, de sept ou huit ans, de fine et austère noblesse, dans l'amertume, ce semble, d'un grand destin inachevé, a sur l'oreiller une fleur. Sa mère, trop pauvre pour lui donner autre chose, lui en apportait en venant le voir; il les gardait avec tant de soin, tant de religion, qu'on lui a laissé celle-ci.
L'autre, plus petit, dans la grâce attendrissante de son âge de quatre ou cinq ans, visiblement va mourir; ses yeux flottent dans le dernier rêve. Ces enfants avaient témoigné de la sympathie l'un pour l'autre. Sans pouvoir parler, ils aimaient à se voir, à se regarder, et le compatissant médecin les avait fait placer en face l'un de l'autre. Il les a rapprochés dans la gravure comme ils l'ont été en mourant.
C'est une chose tout italienne. On se garderait bien ailleurs de se montrer faible et tendre; on craindrait le ridicule. En Italie, point. Le docteur écrit devant le public tout comme s'il était seul. Il s'épanche sans réserve avec une abondance, une sensibilité féminine qui fait sourire et pleurer. Il faut avouer aussi que la langue y fait beaucoup, langue charmante de femmes et d'enfants, si tendre, et pourtant brillante, jolie dans la douleur même. C'est une pluie de larmes et de fleurs.
Puis il s'arrête et s'excuse. S'il a parlé ainsi, ce n'est pas sans cause. «C'est que ces enfants ne seraient pas mortssi on avait pu les envoyer à la mer.» Conclusion: il faudrait établir à la côte un hospice d'enfants.
Voilà un homme bien habile. Il a pris le cœur. Tout suivra. Les hommes sont attentifs, touchés, les dames en pleurs. Elles prient, elles veulent, elles exigent. On ne peut rien leur refuser. Sans attendre le gouvernement, une libre société fonde sur-le-champ lesBains d'enfantsà Viareggio.
On connaît cette belle route, ce demi-cercle enchanteur que fait la Méditerranée quand on a quitté l'âpreté de Gênes, qu'on a dépassé la rade magnifique de la Spezzia, et qu'on s'enfonce sous les oliviers virgiliens de la Toscane. À mi-chemin de Livourne, une côte conquise sur la mer offre le petit port solitaire que consacre désormais la charmante fondation.
Florence a eu l'initiative de la charité sur toute l'Europe, des hospices avant l'an 1000. En 1287, quand la divine Béatrix inspira Dante, son père fonda celui de S. Maria Nuova. Luther, dans son voyage, peu favorable à l'Italie, n'admire pas moins ses hôpitaux, les belles dames italiennes qui, voilées, sans gloriole, allaient y servir les malades.
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La nouvelle fondation sera pour l'Europe un modèle. Nous devons cela aux enfants. La vie d'enfer que nous menons, cette vie de travail terrible et d'excès plus meurtriers, c'est sur eux qu'elle retombe.
On ne peut se dissimuler la profonde altération dont sont visiblement atteintes nos races de l'Occident. Les causes en sont nombreuses. La plus frappante, c'est l'immensité, la rapidité croissante de notre travail. Elle est forcée pour la plupart, imposée par le métier. Mais ceux même à qui le métier ne commande pas ne se précipitent pas moins. Je ne sais quelle ardeur d'aller de plus en plus vite est maintenant dans le tempérament, l'humeur, l'âcreté du sang. Tous les siècles furent paresseux, stériles, si on les compare. Nos résultats sont immenses. Nous versons de notre cerveau un merveilleux fleuve de sciences, d'arts, d'inventions, d'idées, de produits, dont nous inondons le globe, le présent, même l'avenir. Mais à quel prix tout cela? Au prix d'une effusion épouvantable de force, d'une dépense cérébrale qui d'autant énerve la génération. Nos œuvres sont prodigieuses et nos enfants misérables.
Notez que ce grand effort, cette excessive production, c'est le fait d'un petit nombre. L'Amérique fait peu, l'Asie rien. Et dans l'Europe elle-même tout se fait par quelques millions d'hommes de l'extrême Occident. Les autres rient de les voir s'user et croient les remplacer. Pauvres barbares, pensez-vous donc que tel Russe ou tel pionnier des États-Unis de l'Ouest sera demain un artiste, un mécanicien d'Angleterre ou un opticien de Paris? Nous sommes tels par raffinement et l'éducation des siècles. Une longue tradition est en nous. Qu'adviendra-t-il si nous mourons? Nul n'est prêt pour nous succéder.
Ce travail exterminateur, ce suicide de fécondité, s'il nous plaît de l'accepter pour l'intérêt du genre humain, nous ne pouvons en conscience vouloir y perdre nos enfants et les enterrer avec nous. Et c'est pourtant ce qui arrive. Ils naissent tout préparés; ils ont nos arts dans le sang, mais aussi notre fatigue. D'effrayante précocité, ils savent, ils peuvent, ils feraient. Mais ils ne font rien; ils meurent.
L'enfance de l'homme, comme celle des plantes et de toute chose, a besoin de repos, d'air, de douce liberté. Ici tout lui est contraire, nos mérites autant que nos vices. Tout semblerait combiné pour étouffer les enfants. Les aimons-nous? Oui, sans doute. Et cependant nous les tuons. Une société si agitée, si violente, c'est (qu'elle le sache ou non) une vraie guerre à l'enfance.
Il est des moments surtout dans son développement, des crises où elle tient à un fil. La vie a l'air d'hésiter, de se demander: «Durerai-je!» À ces moments décisifs, notre contact, le séjour des villes et la vie des foules, pour ces créatures chancelantes, c'est la mort. Ou (pis encore) c'est l'entrée d'une longue carrière de maladies. Un misérable commence qui, tombant, se relevant, retombant, les trois quarts du temps se traînera à la charge de la charité publique.
Il faut couper court à cela. Il faut prévoir. Il faut tirer l'enfant de ce milieu funeste, l'ôter à l'homme, le donner à la Nature, lui faire aspirer la vie dans les souffles de la mer. L'enfant malade y guérirait. L'enfant trouvé y grandirait. Affermi, fortifié, plus d'un y prendrait une vocation maritime; au lieu d'un ouvrier débile, d'un habitué d'hôpital, l'État aurait un robuste et hardi marin.
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Du reste, pourquoi l'État? Florence nous a prouvé que cœur royal vaut royauté. La femme est une royauté. Il lui appartient d'ordonner.
Si j'étais une belle jeune dame, je sais bien ce que je ferais. J'aurais ma magnificence, mon luxe, et je dirais un jour, dans ces moments où l'amour atteste, proteste, jure, éprouve le besoin de donner, je dirais: «Je vous prends au mot. Mais ne croyez pas m'amuser avec les présents ordinaires. Je hais vos gros cachemires d'aujourd'hui qu'on fait dans l'Inde sur les dessins de Londres. Je fais peu de cas des diamants. Les diamants vont courir les rues. M. Berthelot, qui refait la nature en partie double, qui crée tant de choses vivantes, bien plus aisément encore va nous prodiguer les diamants.
«J'aime le solide. Je veux une bonne maison à la côte, un peu abritée et bien soleillée, pour loger cinquante enfants. Il n'y faut pas grand mobilier. Une fois établis là, ils ne mourront pas de faim. Il n'y aura pas une dame allant à la mer qui n'y aide avec grande joie. Si les Béatrix de Florence ont fondé de telles maisons, pourquoi pas celles de France? Est-ce que nous sommes moins belles, et vous autres moins amoureux?
«Si la mer m'a embellie, comme vous dites du matin au soir, vous lui devez de donner un souvenir à son rivage. Et, si vous m'aimez, je suppose que vous devez être heureux d'être encore ici de moitié, de créer ensemble une chose, de commencer avec moi ce petit monde d'enfants près de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse et de pur amour! qu'elle témoigne, par une œuvre vive, que nous fûmes, devant l'infini, unis d'une sainte pensée.»
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Une femme ainsi commencerait. Et une autre continuerait, la mère commune, la France. Nulle institution plus utile; nuls sacrifices mieux placés. Mais il n'en faudrait pas beaucoup. Il suffirait d'y transférer quelques établissements de l'intérieur. Ce serait un allégement. Car tel de ces établissements est d'immense dépense en pure perte; il pourrait être défini une fabrique de malades qui toute la vie mendieront de nouveaux secours.
Les Romains ne savaient pas ce que c'est que marchander en ce qui touche la santé publique et la vie de tous. Quand on voit leur munificence, leurs travaux pour amener des eaux salubres même aux villes secondaires, leurs prodigieux aqueducs, leurs Pont-du-Gard, etc., les thermes immenses où la foule venait se baigner gratis (tout au plus pour une obole), on sent leur haute sagesse. Ils eurent aussi les piscines d'eau de mer, où l'on nageait. Ce qu'ils firent pour une plèbe oisive et improductive, hésiterions-nous à le faire pour sauver la race de ces créatures uniques qui font tout le progrès du globe?
Je ne parle pas ici des enfants seuls, mais de tous. Chaque ville a aujourd'hui dans son sein une autre ville encombrée, c'est l'hôpital, où le travailleur défaillant vient, revient sans cesse. Il coûte ainsi énormément, à qui? aux autres travailleurs, qui, en dernière analyse, portent toute dépense publique. Il meurt jeune, laisse les siens à leur charge. Il serait bien plus aisé de prévenir que de guérir. L'homme pour qui l'on peut beaucoup, c'est moins le malade, que celui qui va le devenir, qui est au bout de ses forces. Dix jours de repos à la mer le remettraient, conserveraient un solide travailleur. Le transport, le très-simple abri d'un si court séjour d'été, une table publique à bas prix, coûteraient infiniment moins qu'un long séjour d'hôpital. Et l'homme serait sauvé, la famille et les enfants; un homme souvent irréparable; car, je l'ai dit, chacun d'eux est la production tardive d'une longue tradition d'industrie; il est lui-même une œuvre d'art, de l'art humain, si inconnu, où l'humanité va s'élevant, se formant, comme puissance de création.
Qui me donnera de voir cette élite de la terre, cette foule du peuple inventeur, créateur et fabricateur, qui sue et s'use pour le monde, reprendre incessamment ses forces à la grande piscine de Dieu! Toute l'humanité en profite; elle fleurit du labeur énorme de ceux-ci. Elle leur doit toute jouissance, toute élégance, toute lumière. Elle prospère de leurs bienfaits, vit de leur moelle et de leur sang. Qu'on donnât à ceux-ci la rénovation de nature, l'air, la mer, un jour de repos, ce serait une justice, un bienfait encore pour le genre humain, à qui ils sont si nécessaires, et qui, demain, par leur mort, se trouvera orphelin.
Ayez pitié de vous-mêmes, pauvres hommes d'Occident. Aidez-vous sérieusement, avisez au salut commun. La Terre vous supplie de vivre; elle vous offre ce qu'elle a de meilleur, la Mer, pour vous relever. Elle se perdrait en vous perdant. Car vous êtes son génie, son âme inventive. De votre vie, elle vit, et, vous morts, elle mourrait.
«Le gros animal, la Terre, qui a pour cœur un aimant, a à sa surface un être douteux, électrique et phosphorescent, plus sensible que lui-même, infiniment plus fécond.
«Cet être, qu'on nomme la Mer, est-ce un parasite du grand animal? Non. Elle n'a pas une personnalité distincte et hostile. Elle féconde, vivifie la Terre de ses vapeurs. Elle semble être la Terre même en ce qu'elle a de plus productif, autrement dit son organe principal de fécondité.»
Voilà des rêves allemands. Est-ce à dire que tout y soit rêve? Plus d'un grand esprit, sans aller jusque-là, semble admettre pour la Terre, pour la Mer, une sorte de personnalité obscure. Ritter et Lyell ont dit: «La Terre se travaille elle-même. Serait-elle impuissante pour s'organiser? Comment supposer que la force créatrice qu'on trouve en tout être du globe soit refusée au globe même?»
Mais comment le globe agit-il? comment aujourd'hui s'accroît-il? Par la Mer et la vie marine.
La solution de ces hautes questions supposerait une étude profonde de sa physiologie, que l'on n'a pas faite encore. Cependant, depuis vingt ans, tout gravite de ce côté:
1º On a étudié le côté irrégulier, extérieur, des mouvements de la mer, cherché laloi des tempêtes;
2º On a approfondi les mouvements propres à la Mer,ses courants, le jeu de ses artères et de ses veines dont les premières lancent l'eau salée de l'équateur aux pôles, les secondes la ramènent dessalée du pôle à l'équateur;
3º La troisième question, la plus intérieure, dont la nouvelle chimie donnera l'éclaircissement, c'est celle de la nature propre dumucusmarin, de ce gluant gélatineux qu'offre partout l'eau de mer, et qui paraît être un liquide vivant.
C'est tout récemment que la sonde de Brooke, et spécialement les sondages du câble transatlantique, ont commencé à révéler lefondde la mer.
Est-elle peupléedans ses profondeurs? On le niait; Forbes, James Ross, y ont trouvé partout la vie.
Avant ces belles découvertes, qui n'ont pas vingt années de date, on ne pouvait entreprendre le livre de la Mer. Celui de M. Hartwig en fut le premier essai.
Pour moi, j'étais encore loin de cette idée, lorsqu'on 1845, préparant mon livrele Peuple, je commençai en Normandie l'étude de la population des côtes. Dans les quinze dernières années, ce sujet vaste et difficile a été grandissant pour moi et m'a suivi de plage en plage.
Le 1erlivre,un Regard sur les Mers, n'est, comme ce titre l'indique, qu'une promenade préalable. Toutes les matières importantes reviendront dans les livres suivants.
J'en excepte deux, lesMaréeset lesPhares. Ici, mon guide principal a été M. Chazallon; son importantAnnuaire, qui compte aujourd'hui vingt volumes. Le premier est de 1859. Si l'on donnait une couronne civique à celui qui sauve une vie humaine, combien n'en eût-il pas reçu! Jusqu'à lui, les erreurs sur les marées étaient énormes. Par un travail immense, il a rectifié les observations pour près de cinq cents ports, de l'Adour à l'Elbe.—Son Annuaire donne sur les phares les renseignements les plus précis. Rapprochez-en l'exposé clair et agréable que M. de Quatrefages (Souvenirs) a fait du système d'éclairage de Fresnel et Arago. L'admirable invention des phares à éclipses est due à Descroizilles et à Lemoine, tous deux de Dieppe. (V. M. Ferey.)
Pour les noms divers de la Mer (p. 3), voir Ad. Pictet,Origines indo-européennes.—Sur l'eau, Introduction de l'Annuaire des eaux de France(par Deville); Aimé,Annales de chimie, II, V, XII, XIII, XV; Morren,ibidem, I, et Acad. de Bruxelles, XIV, etc.—Sur la salure de la mer, Chapmann, cité par Tricaut,Ann. d'hydrographie, XIII, 1857; et Thomassy,Bulletin de la Société géographique, 4 juin 1860.
Page 19.S. Michel en grève. Je n'ai bien compris cette plage et les questions qui s'y rattachent qu'en lisant dans laRevue des Deux Mondesles très-beaux articles de M. Baude, si instructifs, pleins de faits, pleins d'idées.
Je parle ailleurs de ses vues excellentes sur la pêche.
En parlant de la Bretagne (ch. III, p. 25), j'aurais dû remercier le livre de Cambry, qui m'en a donné jadis la première impression. Il faut le dire dans l'édition que Souvestre a enrichie (et doublée, on peut le dire) de ses notes et notices excellentes, qui faisaient dès lors prévoirles Derniers Bretons. Dans plusieurs petits romans, admirables de vérité, Souvestre a donné les meilleurs tableaux que l'on ait de nos côtes de l'Ouest, spécialement pour le Finistère, et aussi pour les parages voisins de la Loire. J'aurais été heureux de citer quelque chose d'un si agréable écrivain (d'un ami si regrettable). Mais je me suis interdit dans ce petit livre toute citation littéraire.
Le mot remarquable d'Élie de Beaumont (ch. IV, p. 31) se trouve en tête d'un article qui est un grand livre, son articleTerrains, dans le Dictionnaire de M. d'Orbigny.
CHAP. VII, p. 70. Ce que je dis de Royan et Saint-Georges, on le retrouvera bien mieux dit dans les charmants livres de Pelletan, dans saNaissance d'une ville, et dans sonPasteur du Désert. Ce pasteur est, comme on sait, le grand-père de Pelletan, le ministre Jarousseau, admirable et héroïque pour sauver ses ennemis. La petite maison qui subsiste est un temple de l'humanité.
NOTES DU LIVRE II.Genèse de la Mer.—CHAP. I.Fécondité.—Sur le Hareng, voir l'anonyme hollandais, trad. par de Reste, tome I; Noël de la Morinière, dans ses très-bons ouvrages, imprimés et inédits: Valenciennes, Poissons; etc.
CHAP. II.Mer de lait:—Bory de Saint-Vincent,Dict. classique, articlesMeretMatière; Zimmermann,le Monde avant l'homme. Ce beau livre populaire est dans les mains de tout le monde.—À la p. 121, je suis l'ouvrage de M. Bronn, que l'Académie des sciences a couronné.—Sur l'innocuité des plantes de la mer, voir la Botanique de Pouchet, livre de premier ordre. Pour les plantes qui se font animaux, Vaucher,Conferves, 1803; Decaisne et Thuret,Annales des sc. nat., 1845, tomes III, XIV, XVI, etComptes de l'Acad., 1853, tome XXXVI; articles de Montagne, Dict. d'Orb.—Sur les volcans, voir Humboldt,Cosmos, IVepartie, et Ritter, trad. par Élisée Reclus,Revue germ., 30 novembre 1859.
CHAP. III. L'Atome. J'ai cité dans le texte les maîtres, Ehrenberg, Dujardin, Pouchet (Hétérogénie). La génération spontanée vaincra à la longue.
CHAP. IV, V, VI, etc. Pour monter dans tout ce livre à la vie supérieure, j'ai pris pour fil conducteur l'hypothèse de la métamorphose, sans vouloir sérieusement construire unechaîne des êtres. L'idée de métamorphose ascendante est naturelle à l'esprit, et nous est en quelque sorte imposée fatalement. Cuvier lui-même avoue (fin de l'Introduction aux Poissons) que, si cette théorie n'a pas de valeur historique, «elle en a une logique.»—Sur l'éponge, voir Paul Gervais, Dict. d'Orb., V, 325; Grant, dans Chenu, 307, etc.—Sur lespolypes, coraux, madrépores(ch. IV et V), outre Forster, Péron, Darwin, consulter aussi Quoy et Gaimard; Lamouroux, Polypes flexibles; Milne Edwards, Polypes et ascities de la Manche, etc. Voir aussi sur le calcaire les deux géologies de Lyell.
CHAP. VI.Méduses, physalies, etc. Voir Ehrenberg, Lesson, Dujardin, etc. Forbes montre par les analogies végétales que ces métamorphoses animales sont un phénomène très simple:Ann. of the Natural History, déc. 1844. Lire aussi ses excellentes dissertations:Medusæ, in-4º, 1848.
CHAP. VII. L'Oursin. Voir spécialement les curieuses dissertations où M. Caillaud a consigné sa découverte.
CHAP. VIII.Coquilles, nacre, perle(Mollusques).—L'ouvrage capital est laMalacologie de Blainville. Sur la perle, Mœbius de Hambourg,Revue germ., 31 juillet 1858. J'ai consulté très-utilement sur ce sujet notre célèbre joaillier, M. Froment Meurice.—Si j'ai parlé de la perle comme parure essentielle de la femme, c'est qu'on a découvert l'art de faire des perles naturelles. Toute femme, je n'en doute pas, pourra bientôt en porter.
CHAP. IX.Le Poulpe.—Cuvier, Blainville, Dujardin,Ann. des sciences nat., 1resérie, tome V, p. 214, et IIesérie, tomes III, XVI et XVIII; Robin et Second, Locomotion des Céphalopodes,Revue de zoologie, 1849, p. 553.
CHAP. X.Crustacés.—Outre l'ouvrage capital et classique de M. Milne Edwards, j'ai consulté d'Orbigny et divers voyageurs. Voir le bel Atlas de Dumont d'Urville.
CHAP. XI.Poisson.—L'Introduction de Cuvier, Valenciennes, articlePoisson(Dict. d'Orbigny); c'est tout un livre, savant et excellent. Sur l'anatomie, voir la célèbre dissertation de Geoffroy. Ce que j'ai dit sur les nids de poisson, je le dois à MM. Coste et Gerbe.
CHAP. XII et XIII.Baleines, amphibies, sirènes.—Lacépède est ici éloquent et instructif. Rien de meilleur que les articles de Boitard (Dict. d'Orbigny).
NOTES DU LIVRE III.Conquêtes de la mer.—Tout ce livre est naturellement sorti de la lecture des voyageurs, depuis la primitive histoire de Dieppe (Vitet, Estancelin), jusqu'aux découvertes récentes. Voir surtout Kerguelen, John Ross, Parry, Weddell, Dumont d'Urville, James Ross, et Kane; Biol,Journal des Savants, et l'abrégé judicieux, lumineux, que M. Laugel a donné de ces voyages (Revue des Deux Mondes). Sur la pêche, outre le grand ouvrage de Duhamel, voir Tiphaigne,Histoire économique des mers occidentales de France, 1760.
CHAP. III.Loi des tempêtes; ajoutez aux livres cités dans le texte l'excellent résumé de M. F. Julien (Courants, etc.), et le curieux système de M. Adhémar, sur un déplacement de la mer qui se ferait tous les dix mille ans.
NOTES DU LIVRE IV.Renaissance par la mer.—Dès 1725, Marsigli semble avoir soupçonné l'iode. En 1730, un ouvrage anonyme,Comes domesticus, recommande les bains de mer.
La bibliographie de la mer serait infinie. Toutes les bibliothèques m'ont fourni des secours. Je me plais à citer, entre autres bons livres, les Manuels et Guides de MM. Guadet, Roccas, Cochet, Ernst, etc. J'en ai trouvé de très-rares (comme Russell) à l'École de médecine, beaucoup de spéciaux, d'étrangers au Dépôt de la marine (par exemple,la Méditerranéede Smith, 1854); je ne puis assez reconnaître l'obligeance de M. le directeur, celle de M. le bibliothécaire, qui m'a souvent indiqué des livres peu connus.
Sur la dégénérescence des races, voir Morel (1857); Magnus Huss, Alcoholismus (1852), etc.
Je dois la connaissance de la brochure du docteur Barellay (Ospizi marini) à mon illustre ami Montanelli, et aux charmants articles de M. dall' Ongaro.
Mon savant ami, le docteur Lortet, de Lyon, en recevant la première édition de cet ouvrage, m'écrit: «Pour les enfants étiolés, j'ai obtenu de bons résultats d'une exposition prolongée à la lumière (une lumière vive, excitante). Il faudrait une plage méditerranéenne, que l'enfant y vécût nu; n'ayant que la tête couverte et le caleçon, qu'il se roulât dans la mer, dans le sable chaud. À proximité, un hangar, une sorte de serre, qui, fermée de fenêtres pour les jours froids, n'en recevrait pas moins le soleil.»
P.-S.J'apprends avec bonheur que l'administration parisienne de l'Assistance publique crée en ce moment un établissement de ce genre. Qu'il me soit permis d'exprimer mes vœux:
Le premier, c'est qu'on ne centralise pas les enfants dans un même lieu; qu'on ne fasse pas un Versailles, une fondation fastueuse, mais plusieurs petits établissements dans des stations différentes, où les jeunes malades soient répartis selon la différence des maladies et des tempéraments.
Mon second vœu, c'est que cette création, pour être durable, profite à l'État, loin de lui être onéreuse; que les enfants trouvés que l'on y placerait, les convalescents valides, les malades rétablis, soient employés, selon les lieux, aux travaux les moins fatigants des ports et de la navigation, aux métiers qui s'y rattachent, qu'ils y prennent l'habitude et le goût de la vie marine. Lorsque des populations malheureusement trop nombreuses de pêcheurs et de matelots tournent le dos à la mer et se font industrielles, il faut suppléer à cette désertion. Il faut faire des hommes tout neufs, qui n'aient pas entendu débattre dans la cabane paternelle les profits de la vie prudente, abritée, de l'intérieur.
Il faut que l'adoption de la France crée un peuple de marins qui, voué d'avance à son métier héroïque, le préfère à tout; qui, dès les premières années, bercé par la Mer, n'aime que cette grande nourrice et ne la distingue pas de la Patrie elle-même.
FIN
MICHEL LÉVY FRÈRES
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OUVRAGES
DE
PARIS.—IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.