Il y a longtemps que le nom de Nietzsche circule en France. A peine commence-t-on à se douter de ce qu’il signifie. L’excellent livre de M. Lichtenberger (La Philosophie de Nietzsche), en excitant la curiosité de quelques « intellectuels », avait eu aussi ce mérite de couper court à des légendes et à des travestissements fabuleux, dont profitait l’instinctive hostilité de beaucoup d’autres. Mais il était nécessaire qu’une bonne traduction achevât d’ouvrir aux Français l’accès d’une doctrine vraisemblablement destinée à obtenir chez eux tant de sympathie. Cette tâche a été entreprise par M. Henri Albert, avec le concours de la société duMercure de France. M. H. Albert et ses collaborateurs font parler à Nietzsche un excellent et brillant français.
Nietzsche est sans conteste le plus grand prosateur de son pays. Le premier, il a introduit dans la prose allemande cette perfection, ce serré qui règnent depuis plus de trois siècles dans la prose française et en ont fait pendant ce temps la bonne école, jamais impunément négligée, de l’esprit européen. Voilà, sans doute, la cause la plus certaine du succès réservé à Nietzsche en France : son style. Au fond, prose ou poésie, musique même, c’est la grande vertu intellectuelle du Français de n’entendre que ce qui est bien écrit, et, entre les mille formes du mal écrire, de répugner surtout au mou, au traînant, au diffus, à cette germanique lenteur, faite de conscience intellectuelle autant que de paresse musculaire, qui s’épand sans cesse et de tous côtés, pour ne se ramasser jamais complètement. Nietzsche a resserré la prose allemande. Il l’a passée au feu. Il l’a desséchée de tous les éléments aqueux qui, jusque chez Gœthe, la rendent flasque. S’il n’y avait pas d’écrivain allemand qui exigeât de son interprète dans une langue étrangère plus de supériorité, il n’y en avait pas non plus qui se prêtât à être traduit dans la nôtre avec plus de bonheur.
I
Nietzsche est un grand admirateur et, à bien des égards, un disciple de l’esprit français. Il le comprend. Ce trait seul suffirait non seulement pour le rapprocher de nous, mais pour faire de lui une rareté, un vivant paradoxe ou, comme il aimait à le dire, un « contresens parmi ses compatriotes ». Les Allemands ont pourtant de grandes prétentions à l’objectivité. Parmi les vertus intellectuelles dont ils s’honorent, ils mettent au premier rang cette native aptitude à entrer en communion avec le génie et les idées des époques et des races les plus diverses. Mais on ne voit vraiment pas qu’à l’exception de trois ou quatre (ainsi le grand Frédéric, Gœthe, Schopenhauer) ils aient jamais su apprécier, ni même discerner ce qu’il y a de plus significatif et de plus inimitable dans notre littérature. Si ces facultés de divination et de sympathie leur permettent de participer aux visions, aux rêves, aux sentiments d’une humanité encore en enfance, de lire dans l’éclosion de la poésie populaire, dans le mystère des traditions et des crédulités naissantes, de ressentir avec force tout ce qui peint l’inconscient, l’aspiration nostalgique et confuse — ils se montrent certes beaucoup moins connaisseurs quand il s’agit de goûter aux fruits d’or, aux inventions délicates et inutiles d’une civilisation achevée.
Nous autres, hommes du « sens historique », nous avons comme tels nos vertus, ce n’est pas contestable. Nous sommes sans prétention, désintéressés, modestes, courageux, pleinement capables de nous dominer nous-mêmes, de nous donner, très reconnaissants, très patients, très accueillants. Avec tout cela, nous n’avons peut-être pas beaucoup de goût. Avouons-nous le en fin de compte : ce qui nous est le plus difficile à saisir, à sentir, à savourer, à aimer, ce qui, au fond, nous trouve prévenus et presque hostiles, nous, hommes du sens historique, c’est précisément le point de perfection, de maturité dernière dans toute culture et tout art, la marque propre d’aristocratie dans les œuvres et les hommes, leur heure de mer lisse, d’alcyonique contentement, l’éclat d’or, brillant et froid qui apparaît sur toute chose achevée. Peut-être y a-t-il nécessairement une opposition entre cette grande vertu et le bon, tout au moins le meilleur goût. » (Jenseits von Gut und Böse, p. 178.)
Nous autres, hommes du « sens historique », nous avons comme tels nos vertus, ce n’est pas contestable. Nous sommes sans prétention, désintéressés, modestes, courageux, pleinement capables de nous dominer nous-mêmes, de nous donner, très reconnaissants, très patients, très accueillants. Avec tout cela, nous n’avons peut-être pas beaucoup de goût. Avouons-nous le en fin de compte : ce qui nous est le plus difficile à saisir, à sentir, à savourer, à aimer, ce qui, au fond, nous trouve prévenus et presque hostiles, nous, hommes du sens historique, c’est précisément le point de perfection, de maturité dernière dans toute culture et tout art, la marque propre d’aristocratie dans les œuvres et les hommes, leur heure de mer lisse, d’alcyonique contentement, l’éclat d’or, brillant et froid qui apparaît sur toute chose achevée. Peut-être y a-t-il nécessairement une opposition entre cette grande vertu et le bon, tout au moins le meilleur goût. » (Jenseits von Gut und Böse, p. 178.)
Il y a donc des terres choisies où les Allemands ont été, tant par leurs qualités que par leurs défauts, empêchés d’entrer. A partir d’une certaine hauteur, la littérature française leur reste close. En ce siècle notamment, s’ils l’ont connue, fêtée tout ensemble et méprisée, dans ses gros articles de colportage, d’Alexandre Dumas père à Sardou, ils en ont totalement ignoré les produits fins.
En vingt endroits de ses écrits, Nietzsche a donné de notre littérature, ou plutôt de ce qu’il y sent de purement français, une caractéristique très curieuse dans la forme, très éliminatrice et élective, au fond très raisonnable. Il la trouve avant tout aristocratique. Du moins ce mot résume-t-il assez bien les qualités qu’il en signale comme les plus précieuses. Et il ne s’agit pas seulement de ce fait banal, que, depuis la Pléiade, nos grands écrivains n’ont été populaires ni par le langage ni par le choix des sujets. Nietzsche veut dire qu’ils ne se sont proposé d’autre matière à exprimer, à représenter sans cesse sous des aspects nouveaux et rajeunis, que celle qui ferait la principale curiosité d’un aristocrate très intelligent, d’un homme d’entière liberté d’esprit et de goût suprême, vivant dans une société très policée, à une époque de paix publique.
Qu’est-ce qui intéresserait, entre toutes, ces personnages. L’étude de l’homme, je ne veux pas dire l’homme des bois et des cavernes, mais l’homme civilisé (correctif qu’il n’y avait pas besoin d’ajouter avant Rousseau), la nature humaine, telle que l’ont, non pas modifiée ou déformée, mais bien plutôt dégagée et presque créée, en faisant des instincts les sentiments et les goûts, en raffinant, compliquant, intériorisant les passions, plusieurs siècles de vie nationale et de sociabilité progressive. — N’est-ce pas là l’unique thème de tous les bons livres français, de ceux qui ne pouvaient être écrits qu’en France ? De là leur caractère à la fois réaliste et choisi ; ils sont aussi exempts d’idéalisme que de vulgarité, deux choses parfois assez proches d’ailleurs. Née à l’aurore de la plus belle et longtemps la seule civilisation moderne (le signe le plus certain d’un beau moment de civilisation, n’est-il pas une certaine parenté profonde, je ne sais quel grand air commun entre les plus hautes et les plus originales intelligences ?), la littérature française est toute vouée à une œuvre de luxe et de loisir : la peinture, la philosophie des passions. C’est en ce sens que « l’art pour l’art » est sa maxime fondamentale. Mais les passions n’étant belles que par les mœurs, disons que cette littérature a des mœurs. Elle n’est pas utilitaire, ce qui signifie ni religieuse, ni moralisatrice, ni patriotique. Elle est assez dédaigneuse du « sujet » ; le prestige de la grosse aventure, plus encore celui des arrière-pensées métaphysiques ou cosmiques lui sont inutiles. Pour captiver et plaire, elle a de plus fins moyens : la particularité discrète de la vision, le dire sobre, ingénieux et neuf. Enfin, elle est la seule littérature moderne qui eût pu être comprise par des hommes de tous les temps.
Quand on lit Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (particulièrement dans lesDialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l’antiquité qu’avec n’importe quel groupe de six auteurs d’un autre peuple… Leurs livres s’élèvent par-dessus les vicissitudes du goût national et de ces couleurs philosophiques dont scintille et doit scintiller, pour devenir célèbre, tout livre d’aujourd’hui ; ils contiennent plus de pensées réelles que tous les livres des philosophes allemands ensemble, des pensées de cette espèce… qui fait que ce sont des pensées, et que je suis embarrassé pour définir ; il suffit, je vois en eux des auteurs qui n’ont pas écrit pour des enfants ni pour des enthousiastes, ni pour des vierges ni pour des chrétiens, ni pour des Allemands ni pour… me voilà encore embarrassé pour finir ma liste. Mais voici une louange bien intelligible : écrits en grec, ils auraient aussi été compris par des Grecs. Combien, au contraire, un Platon lui-même aurait-il pu comprendre des écrits de nos meilleurs penseurs allemands, par exemple de Gœthe et de Schopenhauer ! pour ne rien dire de la répugnance que lui eût inspirée leur façon d’écrire… Gœthe, comme penseur, a plus volontiers étreint le nuage qu’on ne le souhaiterait. Et quant à Schopenhauer, ce n’est pas impunément que son esprit se meut parmi des allégories des choses, non parmi les choses elles-mêmes. Quelle clarté, quelle charmante décision, au contraire, chez ces Français ! Voilà un art que les plus fins d’oreille parmi les Grecs eussent pu fêter. Et il est une chose qu’ils eussent vue avec étonnement et adorée, la malice française de l’expression. (Menschliches, Allzumenschliches,Band II, p. 310.)
Quand on lit Montaigne, La Rochefoucauld, La Bruyère, Fontenelle (particulièrement dans lesDialogues des morts), Vauvenargues, Chamfort, on est plus près de l’antiquité qu’avec n’importe quel groupe de six auteurs d’un autre peuple… Leurs livres s’élèvent par-dessus les vicissitudes du goût national et de ces couleurs philosophiques dont scintille et doit scintiller, pour devenir célèbre, tout livre d’aujourd’hui ; ils contiennent plus de pensées réelles que tous les livres des philosophes allemands ensemble, des pensées de cette espèce… qui fait que ce sont des pensées, et que je suis embarrassé pour définir ; il suffit, je vois en eux des auteurs qui n’ont pas écrit pour des enfants ni pour des enthousiastes, ni pour des vierges ni pour des chrétiens, ni pour des Allemands ni pour… me voilà encore embarrassé pour finir ma liste. Mais voici une louange bien intelligible : écrits en grec, ils auraient aussi été compris par des Grecs. Combien, au contraire, un Platon lui-même aurait-il pu comprendre des écrits de nos meilleurs penseurs allemands, par exemple de Gœthe et de Schopenhauer ! pour ne rien dire de la répugnance que lui eût inspirée leur façon d’écrire… Gœthe, comme penseur, a plus volontiers étreint le nuage qu’on ne le souhaiterait. Et quant à Schopenhauer, ce n’est pas impunément que son esprit se meut parmi des allégories des choses, non parmi les choses elles-mêmes. Quelle clarté, quelle charmante décision, au contraire, chez ces Français ! Voilà un art que les plus fins d’oreille parmi les Grecs eussent pu fêter. Et il est une chose qu’ils eussent vue avec étonnement et adorée, la malice française de l’expression. (Menschliches, Allzumenschliches,Band II, p. 310.)
Je n’ai pas besoin de prévenir le lecteur que, parmi tous nos écrivains duXIXesiècle, un très petit nombre continuent la tradition de l’art français, sont français au goût de Nietzsche. La Révolution et le Romantisme n’ont pas renversé, comme on le prétend, mais corrompu la sensibilité et l’imagination en France. Ce ne sont pas des produits nationaux, mais plutôt les dérèglements et les gestes fous d’une nation fine et nerveuse, intoxiquée par le pesant alcool d’idées étrangères à demi-barbares. Tout ce qui, dans les lettres, en procède, même grandiose, est frelaté, même génial, est de mauvais goût, se force et ment. Il faut suivre dans la monumentale cohue de nos génies littéraires depuis Rousseau, parmi les piliers de stuc colossaux, surchargés, vaniteux, emphatiques, dont l’énormité assemble la foule, la voie de marbre pur et solide, autrefois royale, aujourd’hui délaissée et presque secrète, mais où l’on est du moins assuré de cheminer avec les meilleurs. « Il y a une France du goût, dit Nietzsche, mais il faut savoir la trouver. » Et ailleurs : « Il y a toujours eu en France le « petit nombre » et cela a rendu possible unemusique de chambrede la littérature qu’on chercherait vainement dans le reste de l’Europe », enfin une littérature de purs psychologues. De tous nos modernes, ne devine-t-on pas que le préféré de Nietzsche ne pouvait être que Stendhal, ce Stendhal dont l’Allemagne hier encore ignorait jusqu’au nom !
II
Ces vues de Nietzsche sur la littérature française et la vocation intellectuelle des Français sont éparses dans cent endroits de son œuvre. Il n’en est pas de plus caractéristiques de son tour de pensée. Quel accueil trouveront-elles en France ? Y seront-elles comprises comme un paradoxe ou comme une leçon qui vient à son heure ? Ne nous livrons pas au jeu des prévisions. Le lecteur nous saura sans doute beaucoup meilleur gré, après lui avoir fait connaître quelque chose des jugements de Nietzsche sur l’originalité et les traits inimitables de notre nation, de lui présenter les plus significatives des opinions émises sur Nietzsche du côté français, l’état de notre critique à l’égard du Nietzschéisme. Il n’est pas brillant. La gloire de Nietzsche en France aura eu des commencements assez piteux.
Je ne sais pas dans quelle gazette — « grand journal » ou « revue jeune », — Nietzsche fut mentionné pour la première fois. Mais je connais le nom d’un des premiers admirateurs français de son génie : Taine. Nietzsche avait adressé à celui qu’il proclamait « le premier des historiens vivants » un exemplaire dePar delà le Bien et le Mal. Et sans doute il eut lieu de se sentir compris. Car il pria Taine de le mettre en relation avec une personne capable de traduire ses livres et d’initier un peu le public. Taine recommanda à Nietzsche un homme de lettres qui fait connaître aux lecteurs de quelques périodiques importants les nouveautés philosophiques. Une correspondance s’établit entre Nietzsche et son futur interprète ; elle doit être bien curieuse ; un jour ce dernier reçoit une lettre où l’auteur deZarathustralui révèle qu’il est le Christ et qu’il a été le monde. La même communication avait été faite en même temps à George Brandès, le célèbre critique danois, et aux plus notoires amis que Nietzsche croyait compter en Europe. Nietzsche était devenu fou. Il y a quelque temps, on a pu lire au rez-de-chaussée d’un grand journal le lamentable document, suivi à peu près de ce commentaire : « Voilà le personnage dont on fait à présent tant de bruit. » Enfin les propos de Zarathustra devenaient intelligibles : ils sont d’un paralytique général !
L’idée qu’on s’est faite de Nietzsche pendant les dix ou douze années qui séparent la première apparition de son nom dans nos journaux des premiers propos sérieux publiés sur son compte, fut généralement celle de l’anarchiste et du nihiliste le plus forcené. C’est fort curieux. Non seulement Nietzsche n’est pas du tout ce personnage. Mais il en est l’extrême, le violent antipode. D’une aussi étrange méprise je vois plusieurs causes. La principale, c’est la haine de Nietzsche contre le christianisme. Pour beaucoup de personnes sans instruction (et notamment pour les anarchistes), christianisme, gouvernement, ordre public, code pénal, code militaire, gendarmerie, tout cela ne fait qu’un. Qui ruine l’un ébranle l’autre. Une revue « libertaire », que je crois être — sans pouvoir l’affirmer —l’Humanité nouvelle, paraissant alors sous un autre nom, donna la traduction del’Antéchrist. Elle prenait l’auteur pour un des siens.
Deux écrivains considérables ont adopté fort décidément cette interprétation de Nietzsche et fait ce qu’ils pouvaient pour la propager. Auteur d’un très beau livre sur leLieden Allemagne et des premiers jugements raisonnables publiés en France sur Richard Wagner, M. Édouard Schuré ne pouvait manquer de dire son mot sur le grand adversaire du wagnérisme. Il l’a fait avec plus de passion que de clairvoyance. Idéaliste et mystique — très noblement d’ailleurs — romantique également, aussi enclin à croire à toutes les mythologies de la « conscience » et du sentiment que scandalisé, je le crains, par des dieux de marbre — on ne pouvait attendre de M. Schuré une sereine appréciation. Il a traité Nietzsche un peu comme les polémistes cléricaux faisaient Renan, aprèsla Vie de Jésus. Ces quelques lignes donneront l’idée de sa thèse :
Il y a dans la vie de certaines âmes de brusques volte-face où, prises d’une haine violente contre l’objet de leur culte, elles brûlent ce qu’elles ont adoré et adorent ce qu’elles ont brûlé. En pareil cas, l’idole renversée n’est qu’une occasion qui fait éclater la vraie nature et jaillir du fond de l’homme l’ange ou le démon. Il y a eu un de ces points tournants dans la vie intime de Nietzsche ; ce fut sa rupture avec Richard Wagner. A partir de ce moment, la maladie de l’orgueil qui couvait en lui se développa en proportions gigantesques pour le conduire à un athéisme féroce et jusqu’au suicide intellectuel. (« L’individualisme et l’anarchisme en littérature »,Revue des Deux-Mondes, 15 août 1895, p. 777.)
Il y a dans la vie de certaines âmes de brusques volte-face où, prises d’une haine violente contre l’objet de leur culte, elles brûlent ce qu’elles ont adoré et adorent ce qu’elles ont brûlé. En pareil cas, l’idole renversée n’est qu’une occasion qui fait éclater la vraie nature et jaillir du fond de l’homme l’ange ou le démon. Il y a eu un de ces points tournants dans la vie intime de Nietzsche ; ce fut sa rupture avec Richard Wagner. A partir de ce moment, la maladie de l’orgueil qui couvait en lui se développa en proportions gigantesques pour le conduire à un athéisme féroce et jusqu’au suicide intellectuel. (« L’individualisme et l’anarchisme en littérature »,Revue des Deux-Mondes, 15 août 1895, p. 777.)
Que Nietzsche ait pu être sincèrement désanchanté du caractère, des idées et de la musique de Wagner, et cela pour des raisons qui tiennent à la délicatesse de sa nature morale, à la hauteur de sa philosophie et à la perfection de son esthétique, M. Schuré n’y songe pas un instant. Ce fut une apostasie. Elle éteignit chez Nietzsche « toute la lumière de la sympathie ». Et elle l’entraîna de chute en chute jusqu’au crime.
Ce n’est pas impunément qu’on jette l’anathème aux maîtres auxquels on doit son initiation et ce n’est pas impunément qu’on maudit ses dieux. A partir de ce moment, Nietzsche entre dans un désert d’où il ne sortira plus et qu’il peuplera tantôt des rêves ardents de son orgueil, tantôtdes fantômes troubleurs de sa mauvaise conscience. Il avoue lui-même sa peur… (Ibid.)
Ce n’est pas impunément qu’on jette l’anathème aux maîtres auxquels on doit son initiation et ce n’est pas impunément qu’on maudit ses dieux. A partir de ce moment, Nietzsche entre dans un désert d’où il ne sortira plus et qu’il peuplera tantôt des rêves ardents de son orgueil, tantôtdes fantômes troubleurs de sa mauvaise conscience. Il avoue lui-même sa peur… (Ibid.)
Cet athéisme, cette férocité, ce sentiment d’universelle haine que M. Schuré explique par la rupture de Nietzsche avec Wagner, certain professeur d’université allemande les attribue à une rupture aussi, mais différente. Nietzsche, pendant son service militaire, tomba assez malheureusement de cheval et se brisa la clavicule. Cet accident l’empêcha de devenir officier de réserve. Il en ressentit un désespoir et une fureur qui allèrent jusqu’à la frénésie.
Mais le véritable et trop spirituel inventeur du « nihilisme » de Nietzsche, c’est M. T. de Wyzewa. « Vous prêtez…finementvos qualités aux autres ! » Dans laRevue Bleuedu 1ernovembre 1891, M. de Wyzewa a publié un article surNietzsche, le dernier métaphysicien allemand. Voilà une erreur : la pensée de Nietzsche tend à dissoudre toute métaphysique. Je m’empresse d’ajouter que ce n’est pas, comme il est arrivé trop de fois, à Kant entre autres, par des arguments qui font ou qui laissent passer une nouvelle métaphysique. Selon Nietzsche, ce sont précisément les métaphysiciens qui, par leur labeur à construire un monde idéal et leur zèle à y faire croire, montrent tout ce qu’il peut y avoir au cœur de l’homme de crainte et de méfiance du réel et donnent l’exemple le plus certain, mais d’ailleurs le plus hypocrite, du nihilisme. En fait, l’auteur deZarathustraest beaucoup plus voisin de La Rochefoucauld et de Stendhal que de Hegel. M. de Wyzewa simplifie en ces termes la philosophie de Nietzsche : « Au commencement était le non-sens et le non-sens venait de Dieu et le non-sens fut Dieu. » Ce résumé ne s’accorde guère avec la grande estime que M. de Wyzewa professe pour les opinions littéraires de Nietzsche, « tout à fait contraires, dit-il, au génie allemand et conformes au génie français ». Il a connu Nietzsche à Bayreuth et l’impression qui lui en est restée est celle d’un « étrange personnage » — d’un « chat de gouttières ». — Mais il sera beaucoup pardonné à M. de Wyzewa à cause de cette phrase : « J’ai trouvé dans Nietzsche la meilleure histoire de la musique qui soit. » Avis à nos musicographes.
J’ai hâte d’arriver aux seuls travaux vraiment sérieux dont Nietzsche ait été l’objet en France. Le livre de M. Henri Lichtenberger, auquel j’ai fait allusion, se recommande à toutes les personnes désireuses de connaître cette philosophie et cette personnalité, encore énigmatiques, autrement que par des caricatures ou des apologies. Il est substantiel et clair, inspiré par une sympathie très loyale pour le maître qui pouvait dire : « Je ne sens pas en moi une seule goutte de sang malpropre », en même temps qu’empreint de la plus fine réserve. M. Lichtenberger expose dans toute sa force et son âpreté la pensée de Nietzsche, mais comme en l’interprétant tacitement par une sagesse plus calme, ce qui rend son exposition agréable et vivante et fait son livre personnel. J’y critiquerais peut-être une tendance à isoler Nietzsche, à nous le donner comme une nature très particulière, bien plutôt que comme fauteur d’un mouvement général de pensée. Sans doute, Nietzsche est plus exceptionnel encore qu’on ne saurait le dire. Et ceci devrait refroidir un peu la jactance « nietzschéenne » de quelques très jeunes gens, pareils, eux, à beaucoup d’autres. Mais on peut penser que cette extrême personnalité a seulement permis à Nietzsche de donner un tour très vif et très surprenant à des idées déjà mûres, attendues en Europe. M. Lichtenberger ne redoute, d’ailleurs, nullement l’influence de ce « professeur d’énergie » qui, chose assez rare parmi ses confrères, fut une très belle âme. Je crois même qu’il fait des vœux sages et modérés pour que cette influence s’exerce.
(Revue encyclopédique, 6 janvier 1900.)
Dans cette brève nomenclature nous ne prétendions pas du tout donner une bibliographie, mais relever, pour leur curieuse signification, quelques-uns des premiers jugements émis sur Nietzsche en France.
Depuis notre article, a paru (Revue hebdomadairedu 23 mars 1901) l’étude déjà mentionnée de M. Jules de Gaultier sur leSens de la Hiérarchiechez Nietzsche. En dépit d’un titre qui semble en restreindre l’objet, mais en réalité s’attaque à l’idée centrale, cette étude est la meilleure clef du nietzschéisme que nous ayons. Ce travail est trop plein, trop abondant en formules décisives pour que nous le gâtions par une analyse, forcément sommaire. Signalons seulement que, dans une conclusion dont la force logique atteint au pathétique, M. de Gaultier, après avoir observé que conservateurs et révolutionnaires « voudraient également tirer à eux cette pensée nouvelle et en fortifier leur point de vue », s’applique à préciser l’attitude de Nietzsche à l’égard des uns et des autres. On se dispute Nietzsche en effet. Ne nous parlera-t-on pas bientôt d’un Nietzsche anarchiste et fauteur de tous les excès ? Nous l’avons interprété dans un sens conservateur. Les explications de M. de Gaultier montreront jusqu’à quel point nous y étions fondé.