VI

Odin sourit: l’artiste était content de son œuvre.

Mais les animaux, livrés à leurs instincts naturels, exclusivement préoccupés de satisfaire à leurs besoins grossiers, étaient-ils dignes d’occuper seuls un pareil séjour?

L’idée lui vint d’inventer un être qui, sans participer à l’essence divine, s’élèverait cependant au-dessus des autres créatures. Cette fois, à l’œuvre de l’artiste divin, il fallait un spectateur intelligent, capable de l’apprécier, capable aussi de la faire valoir, d’en tirer parti.

Il y réfléchissait en longeant les rivages de la mer, lorsqu’un morceau de bois, le fragment d’une maîtresse branche brisée par le vent, jeté aux flots par la forêt, triste épave roulée de vague en vague, livrée à tous les caprices du flux et du reflux, vint frapper son regard. Il attira à lui cette épave flottante, cette bûche misérable, la fendit en deux, et en fit l’homme et la femme.

«Entendez-vous? comprenez-vous?» nous dit à ce sujet l’Edda.

Or, que veut-on nous faire comprendre ici? Que l’homme, en butte aux caprices des éléments, n’est que le vain jouet de la destinée? Très-bien, nous admettons l’explication. Mais le livre sacré des Scandinaves prétendrait-il nous faire entendre que l’origine de l’humanité remonte à deux bûches? Franchement il y aurait là un jeu de mots pitoyable, que nous repoussons comme indigne de la gravité habituelle de l’Edda, et de la majesté mystique des vieilles cosmogonies.

D’ailleurs, ne l’oublions pas, chez tous les peuples du Nord les arbres avaient été divinisés; si la Germanie honorait le chêne, le frêne était en aussi grand honneur parmi les hyperboréens; reste à savoir si notre premier père était frêne, chêne ou bouleau.

Ceci nous amène naturellement à parler du frêne Ygdrasil, et de sa singulière population de dieux, d’oiseaux et de quadrupèdes.

C’est sous cet arbre miraculeux, dont les branches s’étendent sur la surface de la terre, dont le sommet supporte la Valhalla, et atteint jusqu’aux autres cieux supérieurs, dont les racines plongent jusqu’au fond des enfers, qu’Odin et ses Ases se tiennent, lorsqu’il s’agit du gouvernement du monde, ou d’une décision importante à prendre.

Deux corbeaux au vol rapide parcourent sans cesse l’univers pour voir ce qui s’y passe, et, venant s’abattre l’un sur son épaule gauche, l’autre sur son épaule droite, lui content tout bas à l’oreille la gazette du jour. Un écureuil, d’une agilité égale à celle des corbeaux, exécute un va-et-vient continuel le long de l’arbre.... Si vous doutez, écoutez le poëte:

.... Le redoutable OdinÉtait assis sous cet antique frêne,Arbre sacré dont le front immortelS’élève et touche à la voûte du ciel.Sur le sommet un aigle aux yeux avidesAux yeux perçants, aux yeux toujours ouverts,D’un seul regard embrasse l’univers.Odin reçoit ses messages rapides.Incessamment un léger écureuilPart et revient; la voix du dieu l’anime;Soudain du tronc il s’élance à la cime,Et de la cime au tronc en un clin d’œilIl redescend: Odin, lorsqu’il arrive,Penche vers lui son oreille attentive....

.... Le redoutable OdinÉtait assis sous cet antique frêne,Arbre sacré dont le front immortelS’élève et touche à la voûte du ciel.Sur le sommet un aigle aux yeux avidesAux yeux perçants, aux yeux toujours ouverts,D’un seul regard embrasse l’univers.Odin reçoit ses messages rapides.Incessamment un léger écureuilPart et revient; la voix du dieu l’anime;Soudain du tronc il s’élance à la cime,Et de la cime au tronc en un clin d’œilIl redescend: Odin, lorsqu’il arrive,Penche vers lui son oreille attentive....

.... Le redoutable OdinÉtait assis sous cet antique frêne,Arbre sacré dont le front immortelS’élève et touche à la voûte du ciel.Sur le sommet un aigle aux yeux avidesAux yeux perçants, aux yeux toujours ouverts,D’un seul regard embrasse l’univers.Odin reçoit ses messages rapides.Incessamment un léger écureuilPart et revient; la voix du dieu l’anime;Soudain du tronc il s’élance à la cime,Et de la cime au tronc en un clin d’œilIl redescend: Odin, lorsqu’il arrive,Penche vers lui son oreille attentive....

Mais le poëte ne vous dit pas tout.

Comme contre-police chargée de vérifier les rapports de l’aigle, de l’écureuil et des corbeaux, un vautour perché sur le faîte de l’arbre divin, étendant ses regards à travers tous les horizons de la terre et du firmament, attentif à la moindre alerte, signale chaque événement de quelque gravité par ses cris ou ses battements d’ailes.

D’autres animaux encore peuplent le grand frêne Ygdrasil. Ceux-là jouent un rôle sinistre au milieu de cette étrange ménagerie: des reptiles hideux, grouillant dans des mares croupissantes où plonge une des racines de l’arbre, s’occupent sans relâche à y injecter leur venin; sous une autre s’est blotti un dragon, quila ronge incessamment, et quatre cerfs affamés, courant à travers ses branches, dévorent son feuillage.

Un vautour perché sur le faîte de l’arbre divin. (Page 127.)

Un vautour perché sur le faîte de l’arbre divin. (Page 127.)

Un vautour perché sur le faîte de l’arbre divin. (Page 127.)

«Entendez-vous? comprenez-vous?» répète l’Edda.

Pour le moment, n’essayons pas de comprendre, et avant de pénétrer ces sombres mystères, nommons les principaux d’entre les Ases.

Du mariage mystique d’Odin avec Frigg est né le dieu Thor, vénéré à l’égal de son père. Chargé de porter la foudre, c’est lui qui ébranle la terre lorsque, monté sur son char attelé de deux boucs,il traverse les nuages en faisantpoumerlé poump! poumerlé poump! pliz! pluz! schmi! schnur! taratantara! taratantara!

Cette traduction, par onomatopées, de l’éclair qui jaillit et du tonnerre qui gronde, ne m’appartient pas; elle émane directement de maître Martin Luther, le grand réformateur.

Thor a aussi pour occupation de poursuivre et d’anéantir les géants des montagnes, fils dégénérés, quant à la taille du moins, des géants de la gelée. Plus tard, nous retrouverons d’autres géants de dimension moindre encore. Tout ce qui était grand et fort ici-bas a toujours tendu à décroitre.

Pour cette chasse aux géants, Odin a fait don à son fils de trois objets précieux nommés dans l’inventaire des Ases,les trois joyaux de Thor. Le premier est son lourd marteau,Mjoïner(quelques-uns disent sa massue), qui va de son propre mouvement à la rencontre des géants, et leur brise la tête. Un des commentateurs de l’Edda ne veut voir dans les géants des montagnes que les montagnes elles-mêmes, et dans le marteau Mjoïner que la foudre, qui le plus souvent les frappe à la tête. Défions-nous des commentateurs autant que des astronomistes.

Le second joyau de Thor, ce sont ses gants de fer. Dès qu’il en est armé, le marteau lancé dans l’espace, après avoir atteint son but, revient se placer dans sa main, comme, dans la chasse au vol, le faucon sur le poing du chasseur.

Enfin le troisième joyau de Thor, c’est son baudrier de vaillance. En est-il revêtu, aussitôt ses forces s’augmentent de moitié; il devient irrésistible, il terrasserait le puissant Odin en personne. Mais de ce côté, Odin n’a rien à craindre; quoique d’un naturel brutal et emporté, Thor est un fils soumis et respectueux.

Comme maître du tonnerreaux cheveux rouges, comme destructeur des géants, comme dieu actif, turbulent et tapageur, un peu coiffé sur l’oreille, Asa-Thor, c’est-à-dire le seigneur Thor, jouissait parmi les hommes de la plus haute considération.

Une arme pour le moins aussi merveilleuse que le marteau d’Asa-Thor, c’est l’épée du dieu Freyr. Cette épée, douée d’une intelligence peu commune chez ses pareilles, obéissait ponctuellement aux ordres de son maître. Même lorsqu’il n’était pas là pour la diriger, elle se portait d’elle-même à son commandement sur tel point, sur tel autre, frappant d’estoc et de taille, faisant rage au milieu de la mêlée, sans qu’une main quelconque en fît mouvoir la poignée.

Pendant ce temps, le bon Freyr, dieu pacifique s’il en fut, peu curieux des batailles, secontentant de donner de loin des ordres à son épée, restait paisiblement assis à la table d’Odin, où il s’abreuvait de bière forte et des vins les plus exquis.

Quand j’étais lieutenant dans la garde nationale de Belleville, si l’on avait à cette époque su confectionner des fusils d’après un semblable système, j’en suis certain, en visitant les postes, j’aurais pu voir un fusil graviter tout seul devant la mairie, ainsi que devant le corps de garde; spectacle non moins intéressant, j’aurais pu rencontrer sur ma route une patrouille composée de quatre fusils et d’un caporal, un caporal de bonne volonté, pour crier: «Qui vive?» tandis que les heureux possesseurs de ces armes perfectionnées, assis non à la table d’Odin, mais à celle du café ou du cabaret le plus proche, se seraient abreuvés de vin et de bière, à la façon des dieux scandinaves.

L’état peu avancé des arts mécaniques chez nous ne m’a pas permis d’assister à un tel spectacle; je le regrette.

L’heureux possesseur de cette arme magique, Freyr, dirigeait en chef l’administration générale des nuages; il faisait la pluie et le beau temps, emploi difficile, qui devait l’exposer à bien des demandes et des supplications contradictoires.

Freyr.

Freyr.

Freyr.

Sa sœur Freya, après Frigg, épouse d’Odin, était la déesse la plus honorée sur la terre et même dans le ciel; elle inspirait et protégeait les amoureux. Bien différente de celle de la Grèce, cette Vénus du Nord passait pour une fort honnête femme.

On raconte que son mari s’étant éloigné d’elle pour entreprendre de longs voyages, elle en conçut une telle douleur, que, nuit et jour, de ses yeux coulaient, intarissables, non des pleurs, comme aurait pu faire une simple mortelle, mais des gouttelettes d’or qui inondaient sa poitrine; et depuis, parmi ce peuple, l’or a conservé le doux nom delarmes de Freya.

Un seul des habitants de la Valhalla avait trouvé moyen de lui apporter quelque consolation en lui chantant ses plus belles chansons; ce consolateur, c’était le dieu Bragi, le dieu de la poésie et du beau langage.

Une tradition, qui vaut d’être répétée, rapporte comment ce don précieux de l’éloquence et de l’art des vers lui avait été départi.

Dans les premiers temps du monde, alors que le dieu créateur avait concentré dans quelques hommes seulement toutes les forces vives de l’humanité, alors que de longues années leur permettaient de mener heureusement à fin de patientes études, existait un sage dont la vie entière avait été consacrée à l’art encore ignoré, même parmi les dieux, de relever la pensée par l’expression, de lui donner de la saillie par l’image, par des couleurs empruntées aux sons, non au prisme; ce sage, on le nommait Kvasir. Kvasir avait inventé lesrunes, l’art des vers, l’art non moins précieux de reproduire la parole et de la fixer par l’écriture. Ses runes, il les gravait en intailles sur des planches de frêne; un effort de plus, et il inventait l’imprimerie bien avant Gutenberg.

Kvasir possédait donc seul alors le don de poésie.

Deux méchants nains, occupés à la recherche des trésors, jugèrent le trésor de poésie digne plus que tout autre d’exciter leur convoitise. Ils s’introduisirent sournoisement près de Kvasir, et le tuèrent. S’entendant aux sciences magiques, comme tous les nains de ce temps-là, ils recueillirent précieusement le sang du mort, et, le mêlant avec du miel en dosages différents, le distribuèrent dans trois vases hermétiquement fermés. Ces trois vases contenaient l’un la logique, l’autre l’éloquence, le dernier la poésie.

En attendant l’occasion d’en faire usage, nos méchants nains les enfouirent au fond d’une caverne inaccessible aux hommes, et inconnue des dieux eux-mêmes. Mais un de ces commis voyageurs qui, sous forme de corbeaux, couraient le monde pour le compte d’Odin, avait, témoin muet, assisté et au meurtre, et au mélange, et à la cachette. Il retourna rapidement vers le frêne Igdrasil, et conta tout au maître. Sur l’ordre de celui-ci, transmis sans doute par l’écureuil, l’aigle, qui faisait sa guette au sommet de l’arbre divin, laissa pour quelques minutes le poste à la garde du vautour, son suppléant, et se rendit à tire-d’ailes vers la caverne, d’où il rapporta les trois vases précieux. Il est à supposer qu’il portait l’un à son bec, et chacun des deux autres à chacune de ses deux serres.

Son message accompli, l’aigle déposa le tout aux pieds d’Odin, après quoi il alla relever le vautour de sa faction.

Odin décoiffa d’abord le vase de poésie; il y goûta. A partir de ce moment il ne parla plus qu’en vers. Il goûta de même à la logique, et il raisonna avec tant de justesse, tant de justesse, qu’il ne se trouva plus d’accord avec personne; il goûta à l’éloquence, et dès qu’il se mit à pérorer, on l’eût pris pour le premier avocat du barreau de Paris. Comme àOgmius, ou comme à MM. Berryer et Lachaud, on eût dit que des chaînes d’or découlaient de sa bouche, suspendant les cœurs et les oreilles à ses discours.

Tandis qu’il dégustait, Bragi son fils et Saga sa fille, assis à ses côtés et se pourléchant les lèvres, le contemplaient d’un air tant soit peu quémandeur.

En dehors du caractère terrible dont ses druides l’ont revêtu, Odin se montrait parfois bonhomme, bon père toujours. Il présenta le vase de poésie, d’abord à Saga; son titre de femme lui donnait droit à cette primauté. Elle y posa ses lèvres, ce fut tout. Quand vint son tour, Bragi en avala avidement une large gorgée, et sans s’être donné le temps dereprendre haleine, il se mit à entonner un chant triomphal, où il célébra les festins, l’amour, la guerre, la grandeur des dieux, les astres du firmament, le paradis, l’enfer et le frêne Ygdrasil. Dans ses rimes cadencées, il fit entendre le choc des coupes, le roucoulement des tourtereaux et des amoureux, le tumulte des batailles, l’harmonie des sphères célestes, avec tant de verve, de fougue et de grâce tour à tour, qu’Odin enthousiasmé, et qui s’y connaissait depuis cinq minutes déjà, le déclara sur-le-champ le dieu-poëte, au lieu du dieu à la longue barbe, seule dénomination qu’on lui eût donnée jusqu’alors. Bien plus, il lui confia en dépôt le triple trésor dont il avait dépouillé les meurtriers de Kvasir.

Tel était le dieu Bragi, qui seul parvint à adoucir les douleurs de la belle et inconsolable Freya.

Par lui les druides s’instruisirent dans l’art des vers; par lui se propagea cette terrible poésie scandinave, où assurément il entre, ainsi que le dit Ozanam, autant de sang que de miel.

Quant à Saga, elle devint la déesse de la Tradition. «Le cœur de l’histoire est dans la tradition,» a dit un maître, un sage, un poëte.

Bonne déesse Saga, tes lèvres, je le sais, n’ont touché ni au vase de l’éloquence ni à celui de la logique, bien s’en faut! C’est cependant sur toi que je compte pour me soutenir dans ce travail, peut-être imprudemment entrepris; car les matériaux se multiplient autour de moi, le sujet est grave, plus

Bragi et la belle Freya.

Bragi et la belle Freya.

Bragi et la belle Freya.

grave qu’il n’en a l’air, et, malgré les bons conseils de mon savant docteur, et l’aide de mes deux charmantes collaboratrices, le temps et les forces pourraient bien me manquer à la fois; aussi je te demande, ainsi qu’à mon lecteur, la permission de me reposer un instant ici, avant de poursuivre mon voyage à travers ce monde fantastique d’Odin.

Heimdall.

Heimdall.

Heimdall.

VI

Biographies résumées.—Un dieu clairvoyant.—Un dieu rayonnant.—Tyr et le loup Fenris.—Hôpital de la Valhalla.—Pourquoi Odin était-il borgne?—Les trois Nornes.—Mimer le Sage.—Une déesse mère de quatre bœufs.—Les galanteries d’Heimdall, le dieu aux dents d’or.

Biographies résumées.—Un dieu clairvoyant.—Un dieu rayonnant.—Tyr et le loup Fenris.—Hôpital de la Valhalla.—Pourquoi Odin était-il borgne?—Les trois Nornes.—Mimer le Sage.—Une déesse mère de quatre bœufs.—Les galanteries d’Heimdall, le dieu aux dents d’or.

Nous nous garderons bien de donner la liste complète des dieux de ce populeux olympe. Néanmoins, citons encore, pour mémoire, Hermode, le messager, l’homme d’affaires d’Odin; Forsète, le conciliateur; Vidar, le dieu du silence, personnage muet, qui ne marche que dans l’air, comme s’il craignait d’entendre même le bruit de ses pas; Vali, l’habile archer; Uller, le bon patineur, et dont le géant Tialff n’était que le disciple, quoi qu’en ait dit le poëte Klopstock; Hoder, divinité mystérieuse, dont chacun, sur la terre comme dans le ciel, doit bien se garder de prononcer le nom! Pourquoi?... Odin seul le sait!

Citons aussi Heimdall, aux dents d’or. Fils d’Odin, il a eu neuf mères, ce qui ne s’était peut-être jamais vu avant lui. Gardien de la Valhalla, il est chargé de surveiller les géants qui, par le pont de Bifrost (l’arc-en-ciel), pourraient bien s’aviser quelque matin d’escalader le séjour céleste. Que les dieux reposent en paix; ni l’aigle ni les corbeaux d’Ygdrasil ne peuvent égaler Heimdall en vigilance. Chez lui, les sens de l’ouïe et de la vue sont d’une finesse, d’une perceptibilité au-dessus de toute imagination. Il entend l’herbe croître dans les prés, et voit pousser la laine sur le dos des brebis; d’une extrémité du monde à l’autre, non-seulement il peut suivre de l’œil un moucheron perdu dans l’espace, mais il distingue nettement les diverses jointures de ses pattes et les points noirs ou ocrés qui maculent ses ailes; au milieu de la nuit la plus sombre, comme sous les flots les plus profonds de la mer, il voit un atome se mouvoir, et assiste aux hymens des monades. L’univers n’a rien de caché pour lui.

Mais pourquoi, à l’instar de quelques naturels des îles de la Sonde, le dieu Heimdall a-t-il des dents d’or?... Odin seul le sait!

Parmi tous ces dieux, le plus richement doué de grâces, de vertus, le meilleur, le plus beau, c’est Balder, Balder, le dieu rayonnant par excellence. Quoique fils d’Odin et de Frigg, on eût pu le croire né de Freya, tant il semble représenter l’amour, non l’amour turbulent, passionné, capricieux des Grecs, mais l’amour dans la plus large et la plus noble signification du mot; l’amour, même dans le sens chrétien. Balder, c’est la bonté, la loyauté, l’affection, l’harmonie universelle, qui relie tous les êtres entre eux; Bragi, le poëte, est son frère; Forsète, le conciliateur, est son fils.... Mais nous n’aurons que trop tôt l’occasion de faire un douloureux retour vers lui!

Malgré notre désir de clore cette liste déjà longue, pouvons-nous passer sous silence ce pauvre Tyr, modèle d’intrépidité, de bonne foi, et la victime de sa hardiesse, comme de sa confiance imprudente dans les autres dieux?

Un jour, ceux-ci ayant rencontré le loup Fenris, lui proposèrent de faire avec eux un bon repas. Le loup, d’appétit vorace, prêta l’oreille à la proposition. Les Ases alors, feignant de craindre qu’il ne leur jouât un mauvais tour durant la route, ne voulurent l’emmener qu’une chaîne au cou, s’engageant, sur leur honneur de dieux, à le délivrer de ses liens en se mettant à table. Défiant de son naturel, comme tous les loups, comme tous les méchants, Fenris consentit à se laisser attacher, mais à la condition qu’en garantie de la promesse faite, un des Ases lui mettrait la main dans sa gueule. Tyr, sans hésiter, acquiesça à sa demande, ne pouvant soupçonner une perfidie de la part de gens aussi haut placés. Les dieux, ses confrères, ayant manqué à leurs engagements en retenant Fenris prisonnier, Fenris s’adjugea le gage et coupa la main de Tyr jusqu’au poignet, à l’endroit appelé depuis, en mémoire de cette amputation:l’articulation du loup.

On pouvait donc compter un manchot parmi ces dieux, déjà présidés par un borgne; mais Tyr et Odin étaient-ils seuls parmi les Ases atteints d’une infirmité? non. Heimdall, aux dents d’or, portait évidemment un faux râtelier; Vidar, le dieu du silence, était muet; Hoder, cet être mystérieux dontle nom ne devait pas être prononcé, était aveugle. Il y avait même un certain dieu Herblinde.... non-seulement celui-là était aveugle, il était mort. Pour nous autres, la mort semble de fait comprendre la cécité: il n’en était pas ainsi parmi ces personnages mystiques. Herblinde, par exception, tout aveugle, tout mort qu’il fût, n’en assistait pas moins au grand conseil des dieux, et il y avait voix délibérative.... Comprenez-vous?... moi, je ne comprends pas.

Et à ce grand conseil, et dans cet hôpital de la Valhalla, qui comptait un manchot, un muet, un édenté, deux aveugles, je l’ai dit, présidait Odin, Odin le borgne! C’est plus que jamais le cas de rappeler le proverbe: Dans le royaume....

Mais pourquoi Odin était-il borgne?

A la question, cette fois, je suis à même de répondre.

Ce grave pourquoi, les astronomistes l’ont résolu nécessairement d’après leur imperturbable système d’interprétations sidérales. Odin étant le dieu-soleil, le soleil étant l’œil de la nature, et la nature n’ayant qu’un œil, Odin devait naître borgne!... Et voilà pourquoi votre fille est muette!...

L’Edda raconte les choses d’une autre manière: je déclare me rallier à sa version, puisée dans la connaissance même des faits les plus intimes.

Odin est né avec ses deux yeux; le soleil n’a été que son compagnon de route lorsque, du fond de l’Orient, il est venu ranimer, réchauffer la terre, alors au pouvoir des géants de la gelée.

Quelques siècles après avoir créé l’homme, il se promenait un jour vers les parties basses de son grand frêne Ygdrasil, songeant à la lourde responsabilité qui pesait désormais sur lui, puisqu’au gouvernement des cieux il avait adjoint celui de la terre; et la terre commençait à se peupler de toutes parts. Il se demandait si la science des choses lui avait été suffisamment révélée, tout dieu omnipotent qu’il était, pour qu’il pût mener à bien sa double gestion. Tour à tour il avait bu aux trois vases de Kvasir, mais la poésie, l’éloquence et même la logique ne constituent pas la sagesse.

En passant près d’une large piscine alimentée par une source murmurante, il vit s’y ébattre trois beaux cygnes, lesquels, après l’avoir examiné d’un air tout particulier, moitié narquois, moitié réfléchi, faisant onduler leurs longs cous flexibles, semblaient échanger entre eux autant de pensées que de regards.

Il leur adressa la parole, leur demandant s’ils possédaient le secret de la sagesse.

Les cygnes plongèrent tout à coup sous l’eau, et, à leur place, apparurent trois femmes, belles toutes trois, quoique à trois étages différents de la vie.

C’étaient les Nornes.

La première, nommée Urda, savait le passé; la seconde, nommée Vérandi, voyait sous ses yeux se dérouler le présent heure par heure, minute par minute; et quand aujourd’hui était devenu hier, sa sœur aînée recueillait le jour défunt et l’inscrivait sur son registre. Enfin, Skulda, la troisième, la Norne de l’avenir, jouissait du don précieux de voir clairement s’agiter devant elle les germes des événements futurs, et de pouvoir prédire avec certitude l’époque et les conséquences de leur éclosion.

Faisons ici une pose; une observation que me communique à l’instant l’aimable et savant docteurRosalh pourra peut-être sembler curieuse à quelques-uns de nos lecteurs.

Ces trois Nornes, on s’en souvient, les Romains avaient feint d’abord de les prendre pour les trois Parques, sans doute parce qu’elles étaient trois et qu’elles étaient femmes; je n’en vois guère d’autres raisons. Urda, Vérandi et Skulda étaient aussi gracieuses, aussi belles, qu’étaient repoussantes de laideur Alecto, Lachésis et Atropos. D’ailleurs, leur emploi différait complétement. Les Nornes connaissaient de la destinée humaine, mais ne pouvaient rien sur la durée de la vie des hommes. Ainsi les apprécie justement l’Anglais Hollinshed dans sa chronique. Warburton ne veut voir en elles que des walkyries; mais, chose plus grave, le croira-t-on? ce sont ces trois belles vierges prophétesses que Shakespeare a choisies pour en faire les trois ignobles sorcières (the weird sisters), les trois affreuses vieilles, sales et édentées, qui criaient à Macbeth: «Macbeth, tu seras roi!»

Le bon Shakespeare avait pris au sérieux l’anathème de l’Église contre les anciennes divinités de son pays.

Odin eut meilleure opinion des trois sœurs; il s’entretint longtemps avec elles; à plusieurs reprises, il revint les visiter. Près d’elles et par elles il acquit l’expérience.

Mais l’expérience, ajoutée même aux dons précieux de la poésie, de l’éloquence et de la logique, ne suffit pas encore à donner la sagesse.

Jaloux de posséder ce plus précieux des biens, dût-il l’échanger contre ses trésors de poésie et d’éloquence, contre son armure enchantée qui le garantissait de tout mal, contre son cheval Sleipner qui avait huit jambes et traversait l’espace avec la rapidité de la foudre, fût-ce même contre son aigle, son vautour, son écureuil et ses deux corbeaux, il alla, par le conseil des Nornes, trouver Mimer, le sage par excellence, le successeur du vieux Kvasir; il suivit assidûment ses leçons, comme disciple soumis et attentif, et quand le disciple fut devenu maître, quand il sentit que la sagesse lui était venue, il paya généreusement le philosophe d’un de sesyeux, voulant témoigner par là du prix qu’il attachait au service que Mimer venait de lui rendre.

Et voilà pourquoi Odin était borgne. Certes, le fait lui est trop honorable pour qu’il soit permis de le dissimuler sous de vains prétextes astronomiques.

Maintenant, quel usage fit-il de sa sagesse?

Il commença par régulariser l’administration du ciel. Les Ases jusqu’alors vivaient un peu à leur fantaisie; il leur distribua des emplois, imposant à chacun d’eux un devoir à remplir: à Niord, la direction des fleuves et de la pêche; à Égir, celle des mers et de la navigation; ainsi des autres; exigeant de tous l’exactitude et la régularité, mais leur interdisant l’excès de zèle, ainsi que le faisait M. de Talleyrand vis-à-vis de ses commis diplomates.

Ensuite, il songea à la terre.

A mesure qu’ils s’étaient multipliés, les hommes avaient senti croître leurs vices en même temps que leurs besoins. Pour satisfaire aux uns comme aux autres, ils avaient recours à cette grande loi primitive qui compose à elle seule tout le code de la barbarie, la loi du plus fort.

Les pâturages les plus abondants, les rochers, les grottes, qui présentaient les plus sûrs abris, les forêts les plus giboyeuses, les sources où les troupeaux venaient de préférence se désaltérer, tout se conquérait par la force et se maintenait les armes à la main.

Le sage Odin comprit que la violence n’était pas le droit, que le vol ne pouvait suffire à constituer la possession. Il résolut de fonder la propriété, et de la fonder en lui imprimant un caractère religieux qui pût la rendre sacrée aux yeux des peuples.

Une de ses filles, nommée Géfione, fut envoyée par lui vers un des chefs les plus puissants de la Scandinavie. Elle arriva devant sa tente les mains pleines de présents. En échange, Géfione ne réclamait que la possession d’un empan de terre. Le chef lui donna un champ vaste, mais inculte.

Non sans des vues secrètes, et toujours sous l’inspiration d’Odin, elle alla bien loin, dans des pays de montagnes, dans des pays de géants. De ces géants, elle en épousa un, un des plus forts, dontelle eut quatre fils. La force a son bon côté. Ces quatre fils du géant, Géfione les transforma en bœufs, et, par douce persuasion, contraignit son mari lui-même à les atteler à la charrue. Un ruisseau marquait les limites du champ; à l’autre bord s’élevait un autel.

Ainsi fut instituée la première propriété, par l’achat, le travail, et sous la protection des dieux. Son premier possesseur, l’époux géant, y figura la force se soumettant au droit; les quatre bœufs représentaient la famille laborieuse, améliorant le sol et le fécondant de ses sueurs.

A l’imitation de Géfione, bientôt, de toutes parts, on mesura la terre pour la diviser; on la borna, et les pierres qui indiquaient l’étendue légale de chaque possession furent réputées saintes.

Pour encourager les hommes dans leurs efforts, chaque matin, les Ases, montrant leurs têtes lumineuses à l’horizon, les réjouissaient de leur vue et assistaient à leurs travaux.

Il arriva même que le dieu Thor vint rendre visite à sa sœur Géfione; sur tous ces terrains nouvellement acquis, il lança quelques éclats de safoudre pour les consacrer. Déjà avait cours cette croyance que le tonnerre consacre tout ce qu’il touche. Plus tard, et jusqu’au quinzième siècle, à Bonn, à Cologne, à Mayence, le marteau de Thor, lancé sur la portion de terrain devenu fief, suffit pour attester le droit imprescriptible du propriétaire.

Mais ce droit ne suffisait pas à rendre la société humaine stable et florissante; il fallait aux peuples une hiérarchie de rangs et de races; du moins le divin disciple du sage Mimer jugea qu’il en devait être ainsi. Cet ordre hiérarchique, les moyens qu’il employa pour l’établir peuvent nous paraître étranges, bizarres, peut-être malséants, à nous qui ne sommes pas des dieux; ils réussirent néanmoins.

Par son ordre, Heimdall, le dieu au faux râtelier, abandonna pendant neuf jours son poste de gardien de la Valhalla, et, prenant route à travers les pays, il vint frapper à la porte d’une cabane chétive, misérable, où logeaitLA BISAÏEULE. Il y demeura trois jours et trois nuits.

La Bisaïeule mit au monde un enfant mâle, à la peau noire, aux mains calleuses, mais aux larges épaules et aux bras vigoureux. On le nommaThrœll(le serf).

Les goûts naturels de Thrœll le portaient aux rudes travaux des mines et du défrichement; il aimait la société des animaux domestiques, et couchait volontiers avec eux dans l’étable. Ses fils furent porchers, bouviers, mineurs ou bûcherons.

Heimdall s’était remis en route. Il s’arrêta chezLA GRAND’MÈRE, dans une petite maisonnette bien simple, mais où du nécessaire rien ne manquait. Il y passa trois jours et trois nuits.

La Grand’Mère donna naissance à un fils qu’on nommaKarl(le libre).

Karl se plaisait à accoupler les bœufs, à travailler le bois et le fer, à construire des barques et des maisons, à trafiquer. De lui sont descendus les laboureurs, les artisans, les marchands et les constructeurs.

Se dirigeant vers le Midi, Heimdall, qui n’avait qu’à montrer ses dents d’or pour être le bienvenu auprès de toutes les femmes, se présenta devant une belle habitation entourée de jardins magnifiques, et qui se mirait dans les eaux d’un lac bleu. La maîtresse du logis,LA MÈRE, parée de riches ajustements, le reçut avec les plus grands honneurs, mit une nappe brodée sur une table de frêne poli, et, dans des plats d’argent, lui servit toutes les variétés de poissons et de gibier que produisaient le lac et les bois environnants. La Mère mit tout en œuvre pour retenir longtemps le dieu près d’elle; comme chez l’Aïeule, comme chez la Bisaïeule, il n’y resta que trois jours et trois nuits.

Un fils vint la consoler du départ de son hôte illustre; ce fils, en venant au monde avait déjà les joues vermeilles, les cheveux longs, le regard impérieux. Encore enfant, il se plaisait à brandir la lance, à tendre l’arc; à quinze ans, il traversait le lac bleu àla nage, ou, sur un cheval indompté, s’enfonçait dans les bois avec la rapidité d’une flèche. On le nommaitJarl(le noble).

Quelques années après, Heimdall visita de nouveau le pays; enchanté des prouesses de Jarl, il le reconnut pour son fils et lui apprit le langage des oiseaux, que les dieux seuls comprennent et parlent couramment; il lui enseigna de même la science des runes; des runes de la victoire, que l’on grave sur la lame ou sur le pommeau de son épée; des runes de l’amour, tracées sur la corne à boire ou sur l’ongle du pouce; des runes de la mer, dont on décore la poupe et le gouvernail du navire; toutes précautions indispensables pour se mettre à l’abri du mauvais sort.

Outre ces dons du savoir, il lui assura un domaine héréditaire, inaliénable. Ce fut le premier des majorats créés en Europe.

Jarl, dit l’Edda (chant de Rig), eut la forcede huit chevaux. Nous ne dirions pas mieux aujourd’hui dans ce beau langage anglo-saxon des chemins de fer, et qui remonte aux Scandinaves, à ce qu’il paraît.

De Jarl sont descendus tous les grands chefs, les barons, les princes, les rois et les druides, dépositaires de la puissance de leur divin aïeul aux dents d’or; seuls ils sont ses fils légitimes et reconnus; ceux de la Bisaïeule et de la Grand’Mère ne sont que ses bâtards. Cependant, qu’ils se tiennent par la main droite ou par la main gauche, tous ne forment qu’une chaîne, une même famille, tous procèdent d’un même dieu! C’était réserver au plus humble ses droits pour l’avenir.

En vérité, quand j’examine de près ces barbares, hommes ou dieux, je m’étonne de découvrir sous l’enveloppe de leurs fables tant de notions d’ordre et de justice. Sur ces fables, le temps devait souffler un jour. Jusqu’à présent, peut-être n’a-t-il pas soufflé assez fort, c’est possible; peut-être aussi reprochera-t-on à Odin d’avoir, dès les premiers siècles du monde, inventé le moyen âge et le régime féodal; reproche puéril! Il le faut reconnaître, en dépit de la violence des mœurs et des excès du culte, une civilisation brutale, si l’on veut, agressive, je le reconnais, mais une civilisation enfin était née chez les Scandinaves et s’y conservait sous la neige comme les vigoureuses plantes de nos Alpes. D’où vient que les Germains et les Francs, plus favorisés par le climat et par le voisinage de peuples policés, leur sont restés si longtemps inférieurs de ce côté? C’est qu’ils étaient plus qu’eux sujets aux invasions; les invasions descendaient de la Scandinavie, mais n’y remontaient pas.

La propriété et la hiérarchie sociale édifiées, Odin avait établi le mariage avec l’anneau symbolique, puis les tribunaux. Toutefois, ayant donné à l’homme une âme immortelle, lui devant, selon ses mérites, récompense ou châtiment dans un autre monde, c’est dans cet autre monde qu’il avait dû commencer à installer ses hautes cours de justice.

Nous allons donc maintenant nous transporter dans la Valhalla et même jusque dans les enfers, si le lecteur veut bien nous y suivre.

Les Valkyries.

Les Valkyries.

Les Valkyries.

VII

Ciel et Enfer.—Les Valkyries.—Divertissements dans la Valhalla.—Porc et sanglier.—Un enfer gelé.—Mort de Balder.—Dévouement de Frigg.—La forêt aux arbres de fer.—Crépuscule des dieux.—Les pommes d’Iduna.—Chute du ciel et fin du monde.—Réflexions sur cet événement.—Petit bonhomme vit encore.

Ciel et Enfer.—Les Valkyries.—Divertissements dans la Valhalla.—Porc et sanglier.—Un enfer gelé.—Mort de Balder.—Dévouement de Frigg.—La forêt aux arbres de fer.—Crépuscule des dieux.—Les pommes d’Iduna.—Chute du ciel et fin du monde.—Réflexions sur cet événement.—Petit bonhomme vit encore.

Quand les guerriers se préparaient à combattre, un essaim de vierges aux yeux bleus, montées sur des chevaux resplendissants de lumière, passaient à travers leurs rangs, les excitant du geste et de lavoix, murmurant à leur oreille des chants de guerre, changés bientôt en chants de triomphe pour ceux-là qui tombaient mortellement frappés.

Ces vierges, c’étaient les Valkyries, les Valkyries tant célébrées, tant reproduites depuis par les poëtes et par les peintres de l’École ossianique. L’École ossianique, régénérée vers la fin du dix-huitième siècle par l’Écossais Macpherson, compta chez nous deux jeunes adeptes enthousiastes, Napoléon et Lamartine, ne l’oublions pas!

Les Valkyries donc, ces belles nymphes du carnage, attirées par le bruit des armes, se plaisaient aux mêlées sanglantes, aux cris des mourants, mêmeà l’odeur des cadavres, goût étrange chez des femmes aux yeux bleus. Disons cependant que ces goûts contre nature se trouvaient justifiés chez elles par la mission qu’elles avaient à remplir, mission toute de bienveillance et de tendre mansuétude.

Elles parcouraient les champs de bataille, non pour relever les morts, mais pour recueillir l’âme de ceux qui venaient de mourir. ASéola(tel était le doux nom de l’âme chez les peuples de race gothique ou scandinave), elles posaient alors rapidement les questions suivantes:

«Séola, appartenais-tu à un homme libre ou à un esclave?

«Séola, ton maître honorait-il les dieux, et les prêtres de ces mêmes dieux?

«Gardait-il la foi jurée?

«Est-il mort en brave, la face à l’ennemi et sans un frisson au cœur?

«Séola, a-t-il jamais combattu contre ceux de sa race et de son sang?»

Une fois échappée aux liens misérables de cette terre, l’âme humaine ne possède plus la puissance funeste du mensonge; Séola répondait donc avec pleine sincérité, fût-ce même pour sa propre condamnation. Dans ce dernier cas, la Valkyrie l’abandonnait aux Alfes noirs, sortes de démons, pourvoyeurs de l’enfer; mais s’était-elle adressée à la séola d’un soldat brave et loyal, aussitôt déployant ses blanches ailes, elle l’emportait vers la Valhalla, séjour des dieux, paradis des héros.

Ce paradis, spécialement destiné à l’homme libre, s’ouvrait néanmoins devant le serf tombé aux côtés de son maître, même devant l’esclave qui, pour continuer son service près de lui, s’était volontairement jeté dans les flammes de son bûcher.

Les joies de la Valhalla étaient-elles assez attrayantes pour devoir pousser à ces immolations volontaires? Examinons.

Le premier de tous les plaisirs y était la lutte, le combat, d’accord! mais de la lutte et du combat n’abusait-on pas un peu? On s’y battait durant des heures entières, les uns contre les autres, à cœur joie, avec acharnement, se transperçant, se tailladant, se détranchant en morceaux. Il est vrai de dire que l’heure du dîner venue, le sang cessait de couler, les blessures refermaient leurs lèvres béantes, les membres abattus par le fer retournaient à leur place, les têtes fendues, les entrailles mises à jour se recousaient, se recollaient d’elles-mêmes, sans apparence de cicatrices, et, bras dessus, bras dessous, on allait se mettre à table, se promettant bien d’égayer le dessert par quelques joyeux exercices du même genre.

A cette table des dieux et des héros, si la nourriture était saine (ce qu’on peut mettre en doute), elle y était peu variée.

La charcuterie alors, sur la terre comme au ciel, jouait un grand rôle dans l’alimentation publique. Parmi les peuples du Nord, et jusqu’aux bords de la Baltique (c’est Tacite qui l’affirme), les chefs etles matrones suspendaient volontiers à leur cou une petite figure de porc, emblème d’abondance et de fécondité. Le porc était, chez le riche comme chez le pauvre, la providence des garde-manger. Cependant, jugé indigne de figurer sur la table d’Odin, il y était remplacé par le sanglier; les dieux se nourrissaient de porc sauvage, les hommes de porc domestique; là était toute la différence.


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