XVI

Essayer d’en reprendre le récit après lui serait imprudent, je me contenterai de présenter ici un aperçu, un simple sommaire de cette tradition curieuse.

Dans une île des mers du Nord, bordée de glaçons et dont les montagnes arides, brumeuses à leur base, étaient à leur sommet recouvertes de neigeles trois quarts de l’année, des voyageurs, poussés plutôt par la tempête que par leur propre volonté, débarquèrent un matin. C’étaient pour la plupart des savants, des académiciens de Stockholm et de Saint-Pétersbourg, qui avaient entrepris un voyage de découvertes vers le pôle. Le terrain aride, presque dénudé, ne leur promettait guère une bonne relâche; cependant les parties de la montagne exposées au midi se couvraient de longues herbes, de groseilliers nains; les nombreux terriers qui en trouaient les pentes, et les vestiges, facilement reconnaissables, dont l’entrée de ces mêmes terriers était remplie, disaient clairement que les lapins s’y étaient multipliés en grand nombre. Nulle part, ils ne voyaient trace d’autres animaux. Les lapins semblaient être les seuls habitants de l’île. Somme toute, pour des marins fatigués du régime des viandes salées, c’était une bonne fortune.

Nos savants se préparaient donc à façonner des traquenards et à tendre des collets, quand une violente rafale de grêle et de neige survenant, ils n’eurent que le temps de se réfugier dans une grotte spacieuse ouverte de ce côté.

Très-surpris, ils y trouvèrent un grand vieillard, chauve, les joues creuses et pâles, le corps maigre et décrépit, à peine vêtu au milieu de toutes les rigidités du climat, mais gardant sous les meurtrissures de l’âge et de la misère un certain air d’autorité, un front auguste et serein, et si bien empreint d’une majesté surnaturelle, que nos visiteursse sentirent saisis vis-à-vis de lui d’un respect non-seulement humble et pieux, mais frissonnant.

Un aigle de la grande espèce, aux allures souffreteuses, au plumage amoindri, étique, plutôt une carcasse qu’un oiseau, se tenait dans un coin, l’œil terne et l’aile pendante. C’était son seul compagnon.

Tous deux, faute d’autres ressources, vivaient de leur chasse, et le vieillard trouvait encore à faire quelque petit commerce avec la fourrure de l’unique gibier existant dans l’île; cette menue pelleterie, dont il faisait provision, il l’échangeait....

Mais ici ma plume s’arrête d’elle-même. Vous redire une histoire tout à fait apocryphe, qui tînt moins de la tradition que de la mystification, serait mentir tout à la fois à mes habitudes d’écrivain et à ma conscience d’honnête mythologue. Or, ce vieillard, c’était Jupiter, et, en y réfléchissant, je crois entrevoir que M. Heine, qui plaisante avec les choses les plus sérieuses, cachant avec habileté sa moquerie sous les artifices d’un récit plein d’intérêt, a visé avant tout dans cette narration à nous montrer le maître des dieux devenu.... marchand de peaux de lapin!

Je ne puis le suivre dans cette route.

Sans me détourner de mon sujet, car il s’agit encore de faux dieux, à ce récit, forcément écourté, je suppléerai par un autre, de l’authenticité duquel je puis répondre. «En Perse, nous dit M. le comte de Gobineau, dans un très-bon livre récemment publié, lesSoufys, c’est-à-dire les savants, les philosophes, repoussent toute croyance dogmatique, n’admettant la réunion de l’âme à Dieu que par l’extase. Lorsque cette union est complète, l’âme se transforme, devient elle-même participante à la nature de l’être incréé, et l’homme est Dieu.» La folie humaine est toujours une maladie de l’orgueil.

En France, nous avons eu quelques dieux de cette espèce; je ne prétends pas cependant les faire entrer dans la mythologie du Rhin, spécialement consacrée à l’Allemagne. Mais, en Allemagne, une secte de philosophes, tout à fait incrédules, sans avoir recours à la méthode persane, laissant de côté l’extase, et l’âme immortelle, ont fini par renier Dieu pour se faire dieux eux-mêmes, tant, dans ce beau pays, les savants comme les ignorants ont besoin de peupler la terre de divinités de toute sorte.

C’est l’histoire d’un de ces dieux terrestres que je vais raconter pour clore enfin ce long chapitre. Hélas! il est mort aujourd’hui, et c’est grand dommage; mais il a existé; sur ce point essentiel, les témoins ne manqueraient pas; je pourrais même, comme les paysans de la Thuringe à propos de Frédéric Barberousse, dire: je l’ai vu!

Donc, à Dusseldorf, en Prusse, dans une famille d’anciens juifs nouvellement convertis à la réforme, un jour, vers 1800, naquit un enfant qu’on eût, à bon droit, pu déclarer un être surnaturel, tant, dès ses plus jeunes années, il se montra en contradiction avec toutes les idées reçues. Quoiqu’il fûtdes siens, à coup sûr, Martin Luther n’eût pas manqué de le déclarer killecroff.

Non-seulement il était turbulent et tapageur, mais il était pédant; il régentait ses professeurs et n’écoutait volontiers que les conseils des tout petits enfants. Ses parents le grondaient-ils, il riait; qu’un événement grave survînt dans le ménage d’un voisin, il riait; que les Français s’emparassent de sa ville natale, il riait; il riait toujours.

Cependant, arrivé à l’adolescence, il se remplit de logique, de mathématiques, de latin, de grec, d’hébreu, et de toutes sortes d’autres bonnes choses. Il devint même philosophe avant l’âge; mais sa philosophie se manifestait surtout par un rire sarcastique. Quand on lui parlait du rang qu’il pouvait occuper à Dusseldorf, des richesses qu’il y pouvait acquérir, il ne répondait que par une gambade.

Un rabbin étala devant lui des monceaux d’or, les lui promettant s’il voulait devenir son vassal, seulement durant quelques années; il lui tourna le dos. Comme il était vaniteux, le démon de la gloire essaya de le tenter; il lui rit au nez.

Enfin, le diable, un vrai diable pour le coup (on le nommait George-Guillaume-Frédéric Hégel), lui souffla à l’oreille: «Veux-tu être dieu?»

Notre jeune philosophe ne rit pas cette fois. Il devint dieu, et, par rivalité d’emploi, se mit à renier le grand Dieu qui est au ciel, et tous les sentiments humains s’effacèrent en lui. Il vécut seul, sans amis, sans enfants, sans famille, renonçantmême à sa patrie, et trouvant tout à refaire dans ce monde qu’il n’avait pas créé.

Quittant l’Allemagne, il vint en France, en France où il fit résonner son rire impie, plus aigre, plus strident que jamais. En France on ne crut pas à sa divinité, on ne l’adora pas, mais on l’aima comme s’il n’avait été qu’un simple mortel; en France il eut des amis, et s’y réhumanisa. Enfin, comme au fond il n’était méchant que du côté de l’esprit, il se convertit de lui-même en voyant le mal produit par ses doctrines. Après avoir pris femme devant l’église, il y mourut croyant.

Cet ex-Dieu se nommait Henri Heine, Henri Heine qui se moquait si bien de son ex-confrère le grand Jupiter, en faisant de lui un marchand de peaux de lapin.

XVI

Les femmes missionnaires, les femmes prophétesses, les femmes fortes, les femmes-serpents.—Mythologie de l’Enfance.—Les Marraines.—Les Fées.—La baguette magique et le manche à balai.—La fiancée du Kinast.—Un mari au clou.—Les trois baisers de Léonhard.—Le Monde des Morts, le Monde des Spectres, le Monde des Ombres.—Animaux mythologiques.

Les femmes missionnaires, les femmes prophétesses, les femmes fortes, les femmes-serpents.—Mythologie de l’Enfance.—Les Marraines.—Les Fées.—La baguette magique et le manche à balai.—La fiancée du Kinast.—Un mari au clou.—Les trois baisers de Léonhard.—Le Monde des Morts, le Monde des Spectres, le Monde des Ombres.—Animaux mythologiques.

Eh bien, avons-nous assez prolongé notre visite aux dieux et aux demi-dieux de l’Allemagne? auxNixes, aux Lutins, aux Kobolds, aux Nains et aux Géants? aux Enchanteurs et aux Enchantés? Vous ai-je assez ouvert, à deux battants, ce vaste magasin des folies humaines? En vérité, la tristesse m’en prend et, avec la tristesse, l’envie de fermer boutique.

Trop bien approvisionné de matériaux, les voyant, à mesure qu’il avance dans sa tâche, se dresser, se multiplier sous sa main, en pareille circonstance, le mythologue consciencieux risque fort de ressembler à ces savants docteurs de Bedlam ou de Charenton qui passent leur vie au milieu d’une bande d’aliénés; atteints de la fièvre d’imitation, ils finissent bientôt par divaguer eux mêmes.

Peut-être en suis-je arrivé là sans m’en apercevoir; c’est au lecteur d’en juger.

Mais, gonflé de mythes, de symboles et d’excentricités traditionnelles, mon cerveau fatigué commence, je le sens, à crier grâce; et cependant, n’ai-je point encore quelque engagement à remplir? Voyons.... je crois me le rappeler, j’ai promis un complément à l’histoire des druidesses, c’est-à-dire des femmes.... des femmes, ces êtres mythologiques par excellence! Cette sorte de sens intuitif, cette délicatesse de perception qui les distingue de l’autre sexe, sexe matériel et grossier, devait assurer leur empire sur lui. En Celtique, en Scandinavie, elles furent les modèles de toutes les vertus, les oracles de la maison; on les battait bien un peu, mais on les honorait grandement, et l’Allemagne, surtout, les parfuma d’encens, avant de les enfumer de tabac.

A l’époque du christianisme, les femmes jouèrent un grand rôle, un rôle glorieux; les historiens sont là pour l’attester. Du quatrième au sixième siècle, Fritigill, reine des Marcomans, Clotilde, reine de France, Berthe, reine d’Angleterre, avaient, par simple persuasion, et non par sortilége, comme leprétendaient méchamment les païens, forcé leurs époux à se prosterner devant la croix. D’autres femmes, sorties du peuple, ou appartenant à de nobles familles, Chunihild, Thécla, Liobat, secondaient les missionnaires dans leurs périlleux travaux, les aidant à renverser les chênes sacrés.

Pendant ces persécutions, longtemps prolongées, qu’étiez-vous devenues, belle Ganna, noble Aurinia, majestueuse Velléda, vous ou vos sœurs les autres druidesses?

Errantes au milieu des bois, proscrites, pleurant leur gloire évanouie, elles se tenaient dans les endroits écartés, où les agents du pouvoir civil n’apparaissaient que rarement. Parfois, vers le soir, s’aventurant sur une route de traverse, elles accostaient un passant attardé et avaient avec lui des entretiens mystérieux. Parfois aussi les habitants des villages, même ceux des villes, allaient en secret les relancer jusqu’au fond de leurs retraites, pour les consulter sur la chance heureuse ou malheureuse qui les attendait dans le monde, ou sur une épidémie survenue dans leurs étables. Quelques-uns, même parmi les nouveaux chrétiens, imbus encore aux trois quarts de leurs anciennes croyances, leur demandaient un nom pour leur nouveau-né, un nom qui portât bonheur. Voilà pourquoi on les nomma d’abordles Marraines, et plus tardles Fées.

Comme les anciennes fées de l’Orient, ne devaient-elles pas tenir leur pouvoir des astres, ces femmes qu’on voyait, aux clartés de la lune, glisser silencieuses sur la pente des montagnes, sortir tout à coup d’un rocher ou d’un arbre qui s’entr’ouvrait, et dont les follets et les mouches lumineuses seuls connaissaient la demeure?

Parmi ces fées, beaucoup étaient bonnes et d’un naturel charitable; d’autres, aigries par le malheur sans doute, se montraient irascibles et méchantes. Bien à plaindre les hommes, et même les bestiaux, sur lesquels elles jetaient un mauvais sort.

Pour en combattre la fâcheuse influence, il fallait avoir recours à une autre fée, à une bonne cette fois, qui, au moyen d’un talisman, d’une pierre constellée, ou de quelques paroles magiques, vous en débarrassait avec plus ou moins de facilité.

Maintenant, à ces marraines, à ces filleuls, à ces fées, bonnes ou méchantes, joignez les terribles ogres, dont le nom inspirait encore l’épouvante partout à cette époque, et vous aurez le personnel complet de cette curieuse mythologie enfantine dont on nous a tous bercés, et dont, chez nous, Charles Perrault fut l’Homère. En regardant de près dans les anciennes traditions, Barbe-Bleue se retrouverait facilement chez les vieux burgraves du Rhin, comme ailleurs, déjà, nous y avons retrouvé le Chat botté[2]; la Belle au bois dormant pourrait bien descendre en ligne directe de notre villageoise endormie pendant un siècle sous l’influence du magnétisme magique; et pourquoi notre petit nainKreiss et ses frères n’auraient-ils pas fourni l’idée première du Petit-Poucet, Quadragant jouant le rôle de l’ogre? Cendrillon, ne pourrions-nous la reconnaître sous les traits d’une de ces trois sœurs ondines qui, au milieu du plaisir de la veillée, oublièrent leur permission de dix heures? Ainsi de bien d’autres vivant sous les fatales influences du grand Nichus ou des méchantes fées.

[2]Le Chemin des Écoliers.

[2]Le Chemin des Écoliers.

Pauvres druidesses! si encore vous étiez restées fées! si on vous avait surprises seulement à voyager dans les airs, n’ayant d’autre soutien que votre baguette magique.... mais à mesure que le christianisme gagnait, votre puissance allait en déclinant. Un jour vint où l’on osa vous transformer en diseuses de bonne aventure, puis en sorcières maudites; et votre baguette enchantée ne fut plus qu’un manche à balai sur lequel vous traversiez l’espace pour vous rendre au sabbat!... Misère!... misère!... Désillusion! bouleversement fatal des gloires et des grandeurs d’ici-bas!

En perdant l’espoir de dominer les hommes par l’inspiration prophétique, les femmes, un beau jour, changeant tout à coup de tactique, de mœurs, d’habitudes, presque de sexe (je le dis à regret!), affectèrent les manières turbulentes et soldatesques de leurs frères et de leurs époux; elles n’aimaient plus que les exercices violents, le cheval, la lutte, même la guerre. Ce fut le temps des femmes matamores, desFEMMES FORTESenfin.

Jeunes filles, on ne pouvait plus aspirer à leur main que par des prouesses périlleuses, par des tentatives impossibles. Telle fut la célèbre fiancée du Kinast.

Elle possédait dans ses domaines une vieille tour en ruines située au sommet d’un roc ardu, perpendiculaire, presque à pic, et qu’un gouffre entourait de tous côtés.

Riche, jeune et belle, relancée par une foule de prétendants, pour les tenir en respect elle ne songea point un instant, à l’instar de Pénélope, à quelque ouvrage de broderie à faire ou à défaire; elle ne brodait pas, et tout ouvrage de femme était tenupar elle non-seulement en mépris, mais en dégoût. Elle leur signifia qu’elle était la fiancée duKinast(c’était la vieille tour), et que quiconque aspirait à l’honneur de devenir son époux, devait d’abord la lui disputer. Pour cela faire, il s’agissait simplement d’escalader le roc et la tour; parvenu aux créneaux, il fallait ensuite les parcourir dans tout leur circuit, non pas à pied et en s’aidant des bras, des genoux, des mains et des ongles, mais à cheval, sans autre soutien que la bride.

L’essaim des soupirants s’envola comme par enchantement, à l’exception de deux. C’étaient deux frères, rendus insensés à force d’amour.

Après avoir tiré au sort, le premier tenta l’ascension; il y réussit d’abord. Ce fut tout. A peine a-t-il atteint la cime crénelée du vieil édifice, avant même que son fidèle coursier ait pu le rejoindre, pris de vertige, il tombe précipité dans l’abîme.

Le second, à son tour, escalada la pente avec succès, parvint même, chose merveilleuse! à franchir quelques créneaux; mais bientôt, son cheval, sentant les pierres rouler derrière lui et la tour vaciller sous son poids, refusa d’aller plus avant. Reculer, se retourner était impossible. Le cavalier, résolu à poursuivre l’aventure, gourmandait le cheval, l’excitait de la voix et de l’éperon; le pauvre animal demeurait immobile, comme emboîté, incrusté dans ces assises de pierres. Bientôt le cheval et le cavalier disparurent; à leur tour, l’abîme les reçut sanglants et défigurés.

La fiancée du Kinast ne pouvait déguiser son orgueil et sa joie en recevant les félicitations des autres châtelaines ses voisines, qui toutes se promettaient bien d’avoir un Kinast, ou tout autre trébuchet équivalent, à l’usage de leurs amoureux.

Personne ne se présentait plus toutefois pour conquérir cette main si bien défendue par la mort. La dame en éprouvait quelque humiliation. Deux hommes immolés à sa beauté, cela ne pouvait guère lui suffire; aussi en était-elle attristée et de méchante humeur, lorsque enfin un troisième aspirant se présenta, demandant à subir l’épreuve.

Elle ne le connaissait point, ce qui l’étonna; comment avait-il pu s’éprendre d’elle? Sans doute pour l’avoir vue à son balcon, ou dans quelque cérémonie princière; peut-être rien que sur sa bonne réputation? Au surplus, qu’avait-elle à craindre en accueillant sa demande? C’en était un de plus ajouté à la liste de ses morts; voilà tout. A cette époque les femmes étaient devenues féroces.

Une forte brume d’automne, qui devait s’épaissir de plus en plus pendant plusieurs jours, enveloppait alors le Kinast du haut en bas, et rendait son accès impraticable.

Selon les lois de l’hospitalité la plus vulgaire, la dame dut donc héberger le nouvel arrivant.

Celui-ci était beau, bien pris dans sa taille; sa physionomie respirait l’audace et l’intelligence; ses mains blanches, fines et d’une grande distinction, accusaient suffisamment sa noblesse; sa suite nombreuse témoignait assez de son rang et de sa fortune; mais ce qu’il possédait de plus rare que tout cela, c’était sa parfaite modestie. Depuis trois jours, il passait la plus grande partie de son temps auprès de la dame, et il n’avait pas osé encore lui dire un mot de son amour; bref, elle éprouva pour lui un sentiment qui jusqu’alors lui était resté inconnu.

Quand le voile de brume se déchira et laissa le Kinast resplendir en pleine lumière, elle fut sur le point de déclarer à son hôte qu’elle le dispensait de l’épreuve; mais qu’auraient dit ses bonnes amies, les châtelaines?

Le moment venu, se sentant défaillir, la fiancée du Kinast s’enferme chez elle, pleure, se lamente, et, quoique la prière ne fût guère plus dans ses habitudes, elle prie Dieu; elle le prie de faire un miracle en faveur de son chevalier. Ce miracle, cependant, elle y compte peu, car une longue rumeur s’étant élevée parmi les spectateurs de la scène, elle s’évanouit, le croyant déjà lancé dans le gouffre.

Des cris de joie et de triomphe la réveillent. Le chevalier est sorti vainqueur de l’épreuve. Éperdue, elle court au-devant de lui, et, tant est grand son trouble, et plus grand encore son amour, sans même songer que tous les regards sont fixés de son côté: «Ma main est à vous!» lui crie-t-elle.

Mais lui, se redressant, l’air dur et hautain, lui répond avec un sourire méprisant:

«Votre main, vous l’ai-je demandée? Je ne suis venu ici que pour venger mes deux frères, tués parvous, et j’ai réussi, car je ne vous aime pas, moi, mais vous m’aimez! c’est bien! maintenant mourez de votre amour, sinon de votre honte!... Adieu! je retourne près de Marguerite, ma mie, ma femme!»

Le même soir, la malheureuse se fit hisser sur la vieille tour, d’où elle voulait, disait-elle, contempler le coucher du soleil. Avant que le soleil eût disparu sous l’horizon, elle avait été rejoindre ses deux victimes.

C’est ainsi que le Kinast posséda sa fiancée.

Il y a dans ce sujet un magnifique drame pour l’opéra, musique de Berlioz. Cependant, peut-être conviendrait-il mieux au cirque Olympique; j’y vois trois beaux premiers rôles de chevaux.

La fiancée du Kinast n’était une femme forte que par l’insensibilité de son cœur; il y avait aussi alors des femmes vraiment fortes dans le sens matériel du mot, des femmes chez lesquelles l’habitude des exercices violents avait développé une telle vigueur physique que peu d’hommes se trouvaient en état de triompher d’elles, soit dans une lutte corps à corps, soit les armes à la main.

Telle se montrait la noble Brunhilt, reine d’Isenstein, dans les pays de la Norvége.

«Elle était démesurément belle et sa force était très-grande, est-il dit dans le poëme des Nibelungen; elle joutait de la lance contre les héros qui venaient pour obtenir son amour. Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour devait, sans faillir, vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance; s’il perdait à un seul, sa tête était tranchée.» Charmante créature!

Gunter, roi des Burgondes, s’amouracha d’elle, rien qu’au récit de ses prouesses; il entreprit de la vaincre et de l’épouser, et il y parvint, mais pardes moyens déloyaux, par sortilége, et en se donnant un aide invisible. Quand la reine Brunhilt l’apprit, il n’était plus temps de se dédire; elle était mariée et venait d’arriver à Worms, sur le Rhin, dans la capitale du roi son époux. Cependant, la première nuit des noces s’en ressentit; ce qui s’y passa, je laisse à M. de Laveleye, le fidèle traducteur des Nibelungen, le soin de le raconter:

«La foule s’était retirée, dames et chevaliers. Il se hâta de fermer la porte.... Mais le moment n’était pas venu où elle deviendrait sa femme....

«De sa main le noble roi éteint la lumière, puis il s’approche de la jeune femme, le guerrier courageux! Il se couche à côté d’elle. Grande est sa joie. Il allait lui prodiguer les plus tendres caresses, si Brunhilt le lui eût permis....

«Elle lui dit: «Noble chevalier, vous allez renoncer à tout ce que vous aviez projeté jusqu’à ce que j’apprenne le secret que je vous ai demandé.»

«Par force Gunther voulut obtenir son amour. La femme puissante saisit soudain une ceinture faite d’un galon très-fort, dont elle se ceignait les reins. Elle fit grand mal au roi.

«Elle lui lia les pieds et les mains, puis le porta et l’attacha à un clou qui était fixé dans le mur, afin qu’il ne troublât pas son sommeil. Sa force était si grande qu’il faillit en recevoir la mort.

«Il commença à la prier, celui qui aurait dû être le maître. «Détachez mes liens, très-noble vierge. Je ne tenterai plus de vous vaincre, ô belle dame!»

«Elle s’inquiéta peu de la façon dont il se trouvait; elle était, elle, mollement couchée. Il resta ainsi suspendu toute la nuit.... Pendant ce temps, les plaisirs du roi n’étaient pas grands.»

Nous le croyons facilement. Mais laissons ce bon roi Gunther suspendu au clou, et continuons notre étude sur les femmes mythologiques, sans vouloir (Dieu nous en garde!) en tirer les moindres conséquences blessantes pour un sexe à qui nous avons dû notre mère, nos sœurs, quelques jolies cousines aussi, sans compter.... Continuons.

Le règne de la force n’est jamais de longue durée. Aux femmes fortes succédèrent.... ou plutôt en même temps qu’elles, peut-être avant elles, à coup sûr depuis elles, vinrent les femmes rusées, c’est-à-dire les femmes-serpents. Il est bien entendu que, moins que jamais, nous ne voulons sortir ici de notre terrain mythologique.

Les femmes-serpents, dont le buste gracieux se terminait par une longue et épaisse queue de reptile, n’entretenaient pas moins, malgré cette difformité, des intrigues amoureuses avec les galants; «heureux mortels dont la maîtresse n’était serpent qu’à moitié!» s’écriait à ce sujet ce même Henri Heine, alors dieu misanthrope, assez aveugle pour ne pas croire à la stricte fidélité des femmes.

Bien avant qu’il fût question chez nous de Mélusine, le prototype du genre, vers la fin du neuvième siècle, Éberhard III, comte de Nordgau et landgrave de la basse Alsace, avait répudié safemme Adelinde, pour s’abandonner tout entier aux séductions d’une femme-serpent, qui, tout serpent qu’elle était, n’en portait pas moins le titre de chanoinesse d’Erstein, complication bizarre qu’on a peine à s’expliquer. Celle-ci, dit-on, pour entretenir Éberhard dans son fol amour, lui ayant administré un philtre mal préparé, il en mourut.

Mais à cette époque la foi n’était pas encore bien enracinée à l’égard de ces monstres. Quelques sceptiques qui, déjà, cherchaient la vérité sous le symbole, prétendirent que le comte de Nordgau avait succombé aux suites d’une piqûre de serpent.

Plus tard, un moine, s’occupant de la chronique contemporaine, écrivait qu’en punition de sa conduite vis-à-vis de sa femme Adelinde, il avait été dévoré vivant par les vers, comme certain personnage de l’histoire sainte.

Un médecin s’en mêla ensuite, et, grâce à ses explications pathologiques, l’effet des charmes de la chanoinesse-serpent allant en s’amoindrissant de plus en plus, dès le troisième échelon, aboutissait simplement à une maladie vermiculaire, qu’il eût fallu traiter par la thériaque et les purgatifs.

Cependant il exista des femmes-serpents, bien avérées, mises hors de doute, des femmes-serpents, moitié serpents, moitié femmes, ainsi qu’il résulte d’une foule d’histoires authentiques, entre autres de l’aventure arrivée à un certain Léonhard, et recueillie par les frères Grimm.

Ce Léonhard, qui était bègue, mais honnête, etd’une pureté de mœurs telle que la médisance elle-même n’avait jamais pu rien trouver à reprendre dans sa conduite, s’était égaré un jour en visitant de longs souterrains, pareils à des catacombes. Il se trouva tout à coup transporté dans une riante campagne au milieu de laquelle une belle fille se jouait, à moitié enfoncée sous l’herbe. Elle l’invita à venir se reposer près d’elle.

Trop innocent pour y entendre malice, Léonhard, par simple politesse, s’empressa de lui obéir, et s’aperçut alors (la hauteur de l’herbe l’avait d’abord dissimulée à ses yeux) que la jolie fille, ornée dans tout le haut de son corps de deux beaux bras à la peau soyeuse, et d’une poitrine éblouissante de blancheur, se terminait au-dessous des hanches, et tout à fait à son désavantage, par une queue écailleuse et serpentiforme. Il voulut se lever et fuir, mais cette même queue lui avait déjà enlacé les jambes.

La pauvre créature lui raconta alors son histoire, à laquelle il dut forcément prêter attention. Par la suite, il la répéta à tous ceux qui voulurent l’entendre, et d’autant plus longuement que, je l’ai dit, il était bègue.

Née princesse, issue d’un sang royal, entourée d’affections et d’hommages, elle se croyait à l’abri de la mauvaise fortune, lorsqu’un magicien pervers l’avait mise dans l’état où il la voyait; cet état ne devait cesser, elle ne devait reprendre sa forme première que lorsqu’un beau jeune garçon de vingt à vingt-deux ans tout au plus, et d’une innocence parfaite, lui aurait donné trois baisers.

Léonhard était beau; elle lui demanda son âge.

Il devait avoir vingt-deux ans le jour même, à midi précis, et il était dix heures du matin. Deux heures de bon lui restaient donc encore, et il n’en faut pas tant pour donner trois baisers à une jolie fille. Mais, pris d’émotion, Léonhard bégaya si fort que peu s’en fallut que les deux heures passassent avant qu’il se fût complétement expliqué sur la date de sa naissance.

Quant au certificat de bonne vie et mœurs, il ne sut même pas ce qu’elle voulait lui dire. La princesse, qui s’y connaissait, en toute confiance lui tendit sa joue.

Sans trop d’hésitation, il lui donna un premier baiser.

Alors, soit que l’idée de sa délivrance prochaine agît vivement sur ses nerfs, la princesse-serpent, prise tout à coup de convulsions, se roula sous l’herbe avec des mouvements désordonnés. Effrayé, et les jambes libres cette fois, Léonhard s’enfuit loin d’elle; mais elle le rappela d’une voix si douce, mêlant à ses supplications de si belles promessesd’or, d’argent, de trésors qui devaient être le prix du service signalé qu’il pouvait lui rendre, qu’il revint sur ses pas et lui donna le second baiser.

L’effet de celui-ci dépassa dix fois celui du premier; les yeux ardents, les narines dilatées, les joues gonflées et empourprées, haletante, le corps et les bras agités de convulsions frénétiques, elle se redressa, bondit, s’élevant, s’abaissant tour à tour sur sa queue en spirale, en sifflant, en poussant des cris affreux et lamentables, vrais cris de Mélusine.

Léonhard s’était sauvé à toutes jambes. Toujours courant, il avait franchi la plaine, sauté par-dessus les ruisseaux et traversé les souterrains dans toute leur longueur. Dès qu’il se sentit à l’abri des atteintes de ce monstre furieux, il s’arrêta, respira, étancha la sueur qui lui coulait du front, puis, tranquillisé, reposé, mieux avisé, il se demandas’il n’avait pas pris peur un peu à la légère. Que lui importait, après tout, que la princesse-serpent fut sujette aux convulsions et criât à fendre les oreilles d’un sourd. Ne lui avait-elle pas promis de le rendre riche à jamais? Léonhard était intéressé. La besogne aux deux tiers faite, allait-il la laisser inachevée quand sa fortune en dépendait? D’ailleurs, après ce troisième baiser, ne devait-elle pas reprendre, par en bas comme par en haut, sa forme de jeune fille? Alors qu’avait-il à craindre?

Il retourna donc sur ses pas; mais à peine dans le souterrain, il entendit l’horloge de l’église voisine sonner douze coups. Il était midi: il entrait dans sa vingt-troisième année. Il n’était plus temps.

Les devineresses,les marraines,les fées,les femmes fortes,les femmes-serpents, ne sont pas les seules que nous aurions peut être pour mission de passer ici en revue. Nous pourrions citerles femmes-cygnes, qui planaient dans les brumes du matin, enveloppées d’un manteau d’édredon; etla femme de la forêt, en l’honneur de laquelle on brûlait tous les ans une quenouillée de chanvre pour se mettre à l’abri de ses maléfices; etles éternueuses dans l’eau, auxquelles il fallait répondre trois fois: Dieu vous bénisse, pour sauver leur âme en peine; etles petites remueuses de mousse, qui n’échappaient à leurs ennemis, la femme de la forêt et le chasseur sauvage, qu’en s’abritant derrière des arbres marqués de trois croix par un bûcheron bienveillant. Mais nous avons hâte d’en finir.

Cependant, puisque cechasseur sauvagevient de se retrouver sur notre chemin, pouvons-nous tout à fait le passer sous silence?

C’est le sieur Hackelberg. Imprudemment, il avait demandé à Dieu d’échanger sa place en paradis contre le droit de chasser éternellement sur la terre. Pour le punir, Dieu l’a exaucé; et depuis ce temps, à grand bruit de meutes, de cors et de fanfares, sans repos, sans relâche, il chasse; il chasse, il chasse toujours, aujourd’hui comme hier; il chassera demain encore comme aujourd’hui; mais un même chevreuil qui lui échappe et lui échappera sans cesse et à tout jamais.

Quel est le plus à plaindre, ou de cet éternel chasseur, ou de cet éternel gibier?

Combien d’autres auraient droit, ainsi que lui, au moins à une mention!

Etles condamnés à toujours rester debout; etles condamnés à danser toujours, autre sorte d’enchantés.

Croyez-vous maintenant mes matériaux complétement épuisés? Détrompez-vous. D’abord, j’aurais pu vous parler des animaux mythologiques; duboucde Thor, qui, semblable au sanglier de la Valhalla, après avoir satisfait au rude appétit de son maître et de ses invités, jouissait du privilége de renaître dans toutes ses parties corporelles, pourvu toutefois qu’on eût grand soin de mettre les os à part.

J’aurais pu revenir avec plus de détails sur ce fameuxJormoungandour, le grand serpent de mer, encore existant de nos jours; qui en pourrait douter? L’équipage d’un vaisseau anglais, passagers, état-major et matelots compris, n’a-t-il pas attesté, par un procès-verbal en règle, l’avoir rencontré récemment dans les mers du Nord?

Et leKraken, ce monstrueux cétacé qu’on pouvait facilement prendre pour une île habitable, et sur lequel d’imprudents navigateurs, un beau matin, débarquèrent, s’amarrèrent, déployèrent leurs tentes, dirent même la messe, sans qu’il bougeât, et qui ne commença à donner signe de vie qu’à la levée des ancres.

Etles Griffons, ces parfaits symboles de l’avarice, sans cesse occupés à tirer de la terre des amas d’or et de pierres précieuses, dont, au péril de leur vie, ils se constituaient les gardiens et les défenseurs, quoique cet or et ces joyaux ne leur fussent bons à rien. Et Sleipner,le cheval à huit jambesd’Odin; etle chien garm, etc., etc.

Passant à un autre ordre d’espèces zoologiques, j’aurais pu citerle Saumon, dont le méchant Loki revêtit la peau écailleuse pour échapper à la juste vengeance des dieux après la mort de Balder; et ce merveilleuxEsturgeondu Rhin, dont nos légendaires français ont eux-mêmes fait leur profit. Arrêtons-nous un instant devant ce merveilleux poisson.

Pour sauver son honneur, une jeune châtelaine a résolu de détruire sa beauté, sacrifice le plus grand, le plus héroïque, le plus calamiteux qu’une femme puisse accomplir. Aussi, le moment d’agir venu, le courage lui manque-t-il. Mais si elle n’ose se faire laide, elle se fera infirme du moins. Elle pose son poignet sur le rebord de sa fenêtre donnant sur le Rhin, frappe d’un coup de hache sa main qui sursaute dans le fleuve, et l’intrépide innocente, de son moignon sanglant terrifie son infâme persécuteur. Ici apparaît l’esturgeon. Cet esturgeon providentiel a vu tomber la main; il l’a engloutie dans son estomac vorace, mais avec l’arrière-pensée de la restituer sept ans après, intacte, à sa vraie propriétaire, et de témoigner par là de savertu surhumaine. C’est ce qui eut lieu en effet, les sept ans d’épreuve écoulés, à Rome, par-devant le pape et les cardinaux assemblés. On ne comprend pas tout d’abord comment des eaux du Rhin l’esturgeon a pu passer dans celles du Tibre, mais en ces sortes d’histoires, il faut bien se garder de chercher à toujours comprendre.

La châtelaine et l’esturgeon ont fourni le sujet du fameux roman dela Manekine, et, plus tard, un drame-mystère pour le théâtre français du moyen âge.

Avant de mettre enfin un terme à ces récits, ne dirai-je pas un mot surle Monde des Morts, qui, dans certaines nuits consacrées, fréquente les églises où se réunit dans des repas silencieux? surle Monde des Spectres, dont Jung-Stilling a recueilli les annales et tracé la législation?

Les spectres peuvent imiter les mouvements de l’homme, marcher, courir et même sauter, mais ils restent impuissants contre tout objet matériel; ils ne changeront de place ni une table, ni une chaise, ni un fétu de paille. Tous leurs efforts réunis ne parviendraient pas à faire vaciller la flamme d’une bougie. Rassurons-nous donc sur le compte des spectres; ils ne peuvent ni bouleverser notre mobilier, ni serrer d’une manière inquiétante le nœud de notre cravate.

Puis-je me taire complétement surle Monde des Ombres, plus terne, plus effacé encore que celui des spectres? Aussi n’en citerai-je que ce fait, conservé par une tradition hollandaise. Le maître sonneur de la ville d’Harlem, surpris au cabaret par sa femme, s’enfuit si vite devant elle que son ombre n’eut pas le temps de le suivre et resta empreinte sur la muraille, comme en ont témoigné alors, par attestation et signature, le bourgmestre, les échevins et les principaux notables de l’endroit.

Malgré ces témoignages respectables, peut-être pourrait-on mettre en doute l’authenticité de cet accident curieux, dont Hoffman, je crois, a tiré parti dans un de ses contes; mais avant Hoffman, avant le maître sonneur de la ville d’Harlem, le dieu Fô n’avait-il pas laissé son ombre dans je ne sais quelle ville de l’Indostan, en guise de carte de visite? Nous avons beau faire, rien de nouveau sous le soleil; et tous nos faits mythologiques ou anecdotiquesles plus merveilleux ont traversé l’Inde avant d’arriver jusqu’à nous.

Je pourrais aussi vous raconter.... mais tout dire c’est dire trop. Marquons ici notre dernière halte. Adieu, lecteur, et que le ciel te conserve sain de corps et d’esprit.

ENVOIA M. ANTOINE MINORELCHIMISTE, MATHÉMATICIEN ET PHILOSOPHE ERRATIQUE

Les savants et les philosophes nous ont toujours été contraires. Ils ont fini par prouver que les géants étaient beaucoup plus rares qu’on ne lepensait généralement; que le chêne sacré était un chêne comme un autre, et le frêne Ygdrasil un frêne invraisemblable; que les bruits des vents et de la tempête ne sont pas dus seulement aux cris des huarts noirs et aux aboiements des meutes du chasseur sauvage. Philosophes et savants, par vous nos pères se sont laissé persuader que les éruptions des volcans ont d’autres causes déterminantes que les luttes acharnées des sorciers et des démons, se disputant l’empire des enfers; que l’arc-en-ciel n’a pas toute la solidité qui convient à un pont; et autres démonstrations analogues.

Jusque-là il n’y avait trop rien à dire.

Cependant, peu à peu, de tous ses domaines célestes, la mythologie du nord n’en avait plus conservé qu’un seul, l’Aurore boréale.

L’aurore boréale, emblème poétique et saisissant, était un reflet de la Valhalla, l’ombre éclatante de tous ces divins fronts rayonnants, le produit splendide des lueurs, des étincelles, des éclairs jaillissant des épées dans les mêlées incessantes des héros et des dieux.

A cette explication, claire et plausible, la science ne trouvait pas un mot à répondre; de l’aurore boréale, elle ne savait rien, absolument rien!

L’aurore boréale restait donc le dernier abri, la forteresse inexpugnable de notre mythologie!

Tout à coup, précédé d’une rumeur étrange, un homme sinistre descend des Alpes. Cet homme sinistre, à l’œil sombre, à la barbe inculte et divisée en deux pointes, c’était toi, Antoine; d’après cette rumeur étrange, l’aurore boréale ne devait plus être considérée désormais que comme un amas de particules de glace flottant dans les régions supérieures de l’atmosphère; cette doctrine, subversive de tout principe mythologique, tu l’avais ramassée à la suite d’un certain physicien de Genève appelé de Laville, je crois; tu la propages, tu l’exaltes, tu parles de calorique, d’électricité, de magnétisme terrestre; les badauds de la science t’écoutent la bouche grande ouverte; ils applaudissent à la découverte du Génevois, devenue la tienne, et, grâce à lui, grâce à toi, s’écroule le dernier rempart de la mythologie du nord! Voilà de vos prouesses à vous autres!

Ainsi dépossédée, où la mythologie se réfugiera-t-elle?... Où? Dans la mémoire et dans la conscience des peuples!

Tu hausses les épaules, Antoine; tu prends tes grands airs de philosophe sceptique et railleur, en roulant ton éternelle cigarette! Selon toi, toutes les mythologies du monde n’ont jamais été que les romans-feuilletons du passé, affaires de conteurs et de poëtes, pour amuser l’imagination des oisifs et servir de prétexte aux fêtes populaires. Personne, même parmi la plèbe des villes et des campagnes, ne les a jamais prises au sérieux; et nous autres, mythologues, nous ne sommes que des collectionneurs de vieux rêves évanouis, de neiges fondues, de brouillards dissipés et de fusées éteintes.

Ne l’as-tu pas dit, traître?

Eh bien, intéressé aujourd’hui à rendre aux études de ce genre toute leur importance relative, je prétends, non glorifier ces rêves, Dieu m’en garde, car combien de fois, les passant en revue, je me suis efforcé d’en rire pour ne pas en pleurer, mais je prétends témoigner contre toi de leur influence, de leur durée, mieux encore, te prouver qu’en niant leur puissante action sur le peuple, tu t’es mis en contradiction flagrante avec toi-même.

En naissant, tous autant que nous sommes, nous voyons les objets dans le sens opposé à celui qu’ils ont naturellement, c’est-à-dire à l’envers. Cette grande vérité physiologique, c’est toi qui me l’as enseignée, mon maître. A ce propos, tu m’as même cité Platon. Platon, que tu approuves, va plus loin. Dans les phénomènes physiques de l’univers, selon lui, tout se meut en complète harmonie; chez l’homme, au contraire, les phénomènes de l’ordre moral inclinent de leur propre mouvement vers le chaos, c’est à-dire vers la déraison.

Si Platon et toi vous êtes dans le vrai, alors, Antoine, quoi d’étonnant que les classes laborieuses, infimes, de la société, n’ayant guère le temps de s’occuper du redressement de leur intelligence contrefaite, laissées même, par un calcul égoïste de tant de gouvernements successifs, dans une ignorance, dans une obscurité pleines de visions et de fantômes, se soient, surtout dans les pays de la rêverie et du mysticisme, abandonnées à cette multitude de folies superstitieuses?

L’Allemagne a gardé bon souvenir de Thor et de son marteau; j’en ai déjà parlé dans cet ouvrage, plus sérieux qu’il ne paraît l’être, et que, pour ton instruction, je te conseille de lire et de relire. Fidèle à son souvenir, à la fin du seizième siècle, même en adoptant le calendrier grégorien, en dépit de toutes les réclamations du clergé catholique, elle exigea qu’un des jours de la semaine fût spécialement consacré au fils aîné d’Odin et de Frigg, et le jeudi s’y nomme encoreThorsdag. L’Angleterre a suivi cet exemple;Thursdaysignifiant de mêmele jour de Thor.

Dans certains pays du nord, l’Odins’dagfigure aussi dans les almanachs.

Cela t’étonne, et tu t’imagines peut-être que la vieille Germanie seule résiste avec tant d’opiniâtreté dans ses entêtements mythologiques? Comme l’astronome de la fable, comme tous les savants, du reste, absorbé dans tes équations et tes supputations, tu as perdu la connaissance de ce qui se passe près de toi, autour de toi. Est-ce que chez nous, en France, comme chez nos voisins du midi, la dénomination des mois, celle des jours de la semaine, ne sont pas aujourd’hui, et pour longtemps encore sans doute, empruntées, sinon à la théogonie scandinave, du moins à celle des Grecs et des Romains, à Mars, à Vénus, à Mercure? De même que l’Allemagne est restée indienne et druidique, nous avonsgardé cette empreinte romaine, si vigoureusement apposée par César sur la Gaule.

Hier encore, nos usages, nos arts, notre littérature, les expressions de notre langage, tout n’était-il pas païen aux trois quarts? En dehors du calendrier, sommes-nous complétement christianisés aujourd’hui?

Le paganisme romain a persisté parmi les peuples de race latine aussi bien que l’autre parmi les nations d’origine germanique ou scandinave. Pour le prouver, il me suffira d’évoquer ici un mythe, un seul, afin de circonscrire la dissertation dans d’étroites limites, tout en lui laissant cependant sa marche régulière et chronologique.

Eh bien, Antoine, choisis toi-même le sujet!... Voyons, cherche!...La barque à Caronte va-t-elle?... Oui?... Va pour la barque à Caron!

J’agis ici, je le sais, un peu à la manière des tireurs de cartes, qui ont toujours soin de vous en faire choisir une à leur convenance quand vous avez pensé la prendre au hasard. Peu importe! Nous n’y regardons pas de si près. La barque à Caron est justement la carte qu’il me fallait! Cela me suffit, et j’entre en matière.

Dès les premiers siècles du christianisme, au rapport de l’historien Procope, l’héritage du vieux Caron, l’emploi de passeur d’âmes, s’était partagé entre plusieurs marins caboteurs de nos provinces picardes ou neustriennes des bords de l’Océan.

Quand minuit sonnait, le patron à qui échéait leservice durant cette nuit entendait frapper trois coups à sa porte. Il ouvrait et ne voyait personne; mais une voix faible, à peine articulée, une voix de l’air, lui demandait si sa barque était prête.

La barque vide flottait, déjà attachée au rivage.

Alors la voix mystérieuse faisait un appel auquel des êtres invisibles, les âmes des défunts sans aucun doute, ne répondaient qu’en prenant place dans l’esquif, toujours vide en apparence. A mesure que ces étranges passagers y affluaient, le bateau plongeait peu à peu sous leur poids. La barque suffisamment lestée, le patron montait à bord, hissait la voile, saisissait le gouvernail et mettait le cap sur une des îles de la Grande-Bretagne.

Ce paquebot fantastique arrivé à destination, la même voix faisait de nouveau l’appel; on entendait comme un léger frôlement sur un des bords de l’embarcation, qui s’élevait de plus en plus sur les flots, à mesure que ses passagers invisibles, non pas impondérables, prenaient possession du rivage.

C’était vers l’Irlande que se dirigeaient quotidiennement ces cargaisons d’âmes; elles prenaient ensuite le chemin de cette caverne célèbre, appelée plus tard le purgatoire de saint Patrice, et qui passait alors pour la porte principale de l’enfer.

Ainsi, la barque à Caron était encore de service quand lui-même, devant les premières ferveurs de la religion nouvelle, avait jugé prudent de s’effacer et de faire le mort. Patience! il va reparaître. Où cela? Partout. Sans vouloir le suivredans toutes ses apparitions, disons que, dès la fin du treizième siècle, un grand poëte chrétien, le Dante, de sa pleine autorité, avait rétabli le vieux Caron comme nautonier de son Enfer. Après lui, dans cette même Italie, mieux encore, dans la ville catholique par excellence, et travaillant sous les yeux d’un pape, Michel-Ange, un savant, un artiste sublime, le représentait dans son tableau du Jugement dernier en même temps que Dieu, le Christ, la Vierge et les saints. Sans Caron, pas d’enfer possible! telle était encore l’opinion de Rome chrétienne au quinzième siècle.

Nous traverserions pas à pas tout le moyen âge, qu’à toutes les époques, sous tous les régimes, nous retrouverions le vieux nautonier, sa barque et son obole. Tout cela n’est-il pas devenu proverbial chez nous? La barque à Caron ne fournissait-elle pas encore naguère le couplet final obligé de toutes nos chansons à boire? Quant à son obole, nous y arrivons.

Dans sonHistoire des sépultures nationales, Legrand d’Aussy rapporte que le clergé de France, ne pouvant détruire parmi les gens de la campagne l’usage duNaulus, c’est-à-dire de l’obole destinée à payer le passeur d’âmes, avait ordonné que: «au lieu de mettre une pièce de monnaie dans la bouche du mort, on y mettrait une hostie consacrée.»

Sauval, dans sesAntiquités de Paris, à la date de 1630, nous apprend qu’en fouillant de vieux cimetières, dans le clos des Carmélites, et à Notre-Dame des Champs, on trouva une quantité de défunts ayant encore leur obole entre les dents.

Ces graves autorités ne te suffisent-elles pas? Eh bien, sceptique, sache donc que dans mon fameux voyage à Châlon-sur-Saône, j’ai séjourné dans un village de la Bourgogne, où j’ai vu, de mes yeux vu, acquitter encore la contribution duNaulus!

Que si ton incrédulité s’opiniâtre à nier l’évidence résultant de toutes ces preuves accumulées, si tu ne crois ni à Sauval, ni à Legrand d’Aussy, ni à Michel-Ange, ni à Dante, ni à ton serviteur et ami, sais-tu, Antoine, à qui je te renverrai en dernier ressort? A toi-même, oui, à toi!

Te le rappelles-tu, un jour, dans l’église d’un chef-lieu de canton des environs de Paris, tous deux, assistant à un convoi, nous avons, non sans quelque surprise, vu l’officiant recevoir des mains du bedeau un pain et une bouteille de vin à l’intention du mort. Je n’étais pas mythologue alors et je laissai passer la chose sans trop m’en émouvoir; mais, cette fois, s’il ne s’agissait pas directement de Caron, nous nagions du moins dans des eaux analogues; c’était évidemment un écho de la vieille Rome, et même de la vieille celtique qui arrivait jusqu’à nous.

Eh bien, crois-tu maintenant que nous en ayons fini avec toutes ces neiges fondues et ces brouillards évanouis? Antoine, dans notre beau pays, pays des lumières et du progrès, où il faut du nouveau coûte que coûte, où l’on songe sérieusement à sedébarrasser des errements de l’ère moderne, tu le vois, nous sommes loin encore d’être tout à fait délicotés de ceux de l’ère ancienne.

Combien de siècles, combien de générations de philosophes, de sages magistrats, d’opiniâtres confesseurs faut-il donc pour faire disparaître complétement de chez un peuple ses anciennes habitudes religieuses, alors même qu’elles ne sont plus que de la mythologie?

Sur les bords du Rhin, si le peuple se rappelle encore ses Elfes, ses petits Nains, ses Kobolds, nos paysans, quoique devenus rétifs devant leurs curés, quoique laissant à leurs femmes seules le soin de fréquenter les églises, ne croient pas moins aujourd’hui aux sorcières et aux jeteurs de sort.

Le besoin de croire est plus fort que la mauvaise volonté des hommes. On n’est jamais incrédule que d’un côté.

Ami, cette grande vérité ne s’applique pas seulement à ces pauvres ignorants, utiles et laborieux, qu’on appelle le peuple. Parmi les classes élevées, instruites, favorisées par la richesse, par le loisir, l’incrédulité, soi-disant philosophique, est venue s’établir, et, tour à tour, Gessner, Cagliostro, Mesmer, les thaumaturges, les magnétiseurs, les tables tournantes, les esprits fluidiques, les esprits frappeurs, sont arrivés juste au moment où vous autres, les esprits forts, vous pensiez avoir fait table rase de toutes nos superstitions.

Que conclure de cela? En vérité, j’ai grandeenvie de me rallier à ton système, comme à celui de Platon, touchant les aberrations natives de l’humanité.

Bien insensé fut-il celui qui, le premier, s’imagina de déclarer l’homme un animal raisonnable; un animal susceptible de raisonnement, oui, à la bonne heure! voilà ce qu’il fallait dire! L’homme raisonne, et raisonne parfois juste, mais à la condition qu’il aura appris à raisonner, en soumettant son esprit et ses passions à une sage discipline; qu’il aura imposé silence aux fantaisies de son imagination; qu’il aura cherché Dieu dans la nature, dans la vérité, dans sa conscience, non chez les poëtes ou les mythologues.

Telle est, mon ami, la moralité que j’ai cru devoir faire ressortir de la Mythologie du Rhin.


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