12 avril.

Dire que l’intimité progresse avec M. de Civreuse, non, pas plus aujourd’hui qu’hier. Il est à présent ce qu’il était à son premier réveil : poli comme un roi, mais bourru comme un ours, et railleur en proportion, et nos moindres propos sont des escarmouches.

— Qu’as-tu donc toujours à te chipoter avec ton monsieur ? me disait Benoîte hier ; ça ne lui vaut rien, tu sais !

— Que veux-tu, ma vieille, lui ai-je répondu, il voit rouge et moi blanc… Je ne puis pourtant pas lui laisser dire des énormités en l’approuvant toujours, rien que parce qu’il est malade, quand lui relève si vivement tout ce que je fais. C’est plus fort que moi !

Et c’est vrai, j’ai beau me prêcher chaque matin et chaque soir, me dire que, si j’étais autrement, je lui plairais mieux sans doute, me jurer que je changerai le lendemain ; dès que je suis là et que j’entends ce ton calme qui critique tout indifféremment, les gens et les choses, je pars malgré moi et je lui réponds avec toute la vivacité et l’indignation que j’éprouve. Ou bien encore, quand je suis assise auprès du feu, écoutant la neige fondue qui tombe à grand bruit depuis les gouttières effondrées, et qu’au lieu de ma solitude du mois passé, je vois dans la chambre ce visage brun, que j’entends cette voix sonore me répondre ou me questionner, tout cela au milieu de ce soleil d’avril qui danse à travers les vitres, je me sens prise d’élans de joie si vifs et si fous que je me mets à rire sans cause, sans pouvoir m’arrêter et me trouvant heureuse, heureuse !

Tout cela paraît absurde à M. de Civreuse, et c’est alors qu’il se met en campagne comme hier, se démenant pour me prouver qu’il n’y a pas de quoi être fier, en vérité, que toute cette bonne gaieté n’est que ressouvenirs de famille et d’éducation passée, et que nous rions comme les singes font des grimaces, pas autre chose !

Est-ce par raillerie qu’il dit cela, pour m’effarer, ou parce qu’il y croit un peu ? Je ne démêle jamais qu’à moitié le fond des choses quand il me parle, et, fût-ce dix fois vrai, qu’y puis-je faire ? Faut-il me priver de rire et de gambader à cause d’une ressemblance fortuite ou même naturelle, et ne dois-je plus casser mes noisettes d’un coup de dent ou escalader les obstacles en trois bonds ? Voilà qui sent encore bien plus son cousinage !…

C’est un pédant que nous laisserons à ses critiques s’il continue, car j’ai oublié de l’en avertir et de poser tout bas la condition à mon saint dans le beau temps fleuri où je le priais et où nous nous entendions tous les deux sur les dehors de mon sauveur ; mais on aimera Colette comme la voilà, avec son chien, avec ses défauts, avec son rire, avec ses idées à elle et avec sa ceinture nouée à l’envers, ou bien elle retournera à ses affaires et continuera de décrocher des étoiles dans son petit coin, jusqu’à ce qu’elle mette la main sur une bonne, une vraie qui n’ait pas trempé dans un seau d’eau pour y éteindre tous ses rayons avant de lui arriver.

La vérité est que je suis furieuse, furieuse non seulement parce que M. de Civreuse ne m’a point à gré et me trouve laide, sotte et je ne sais quoi encore ; mais furieuse surtout parce que j’ai beau faire, je n’arrive pas à lui rendre sa politesse.

Parfois je suis prête à courir à lui et à lui affirmer que, si son opinion n’est pas flatteuse pour moi, la mienne est en tout semblable à son égard ; puis je me défie de ma langue. Au fond, je ne le pense pas du tout, et voit-on ma diatribe se tournant tout à coup en compliment ? c’est à frémir !… Je ne sais pas si on arrive à dire du même ton ce qu’on sent et ce dont on ne pense pas le premier mot, et son oreille est bien déliée pour ne pas sentir la différence.

Alors je prends le parti de me taire, et, rentrée dans ma chambre, tous les huis clos, je me dédommage en interpellant rudement mon imagination et mon cœur :

« Voyons, leur dis-je à brûle pourpoint en les posant en face de moi, expliquez-vous : d’où vous viennent cette folie et cet engouement ? Que vous a-t-il fait, cet homme ? Il n’est pas aimable, à peine poli, moins beau que nous, assurément, et il est visible que nous ne lui revenons guère. Quel effort fait-il pour vous le cacher ? Depuis trois semaines, a-t-il tenté un mot tendre ou galant, le mot n’eût-il que deux syllabes et pas plus de sens qu’un pauvre soupir ? Un de vous en sait-il là-dessus plus long que moi ? Parlez !…

Ni l’un ni l’autre ne dit grand’chose, mais, pour courte qu’elle est, leur réponse ne se discute pas : « Il leur plaît quand même. »

Et voilà comment je me trouve penser à M. de Civreuse un peu, souvent, toujours même, je crois, sans être tout à fait satisfaite de lui cependant et sans comprendre complètement ce qu’il a au fond du cœur.

Parfois je me demande, en voyant les airs ébahis dont il me suit au moindre mot, s’il ne sort pas comme moi d’un vieux château désert et ruiné, où ses fossés et ses machicoulis l’ont gardé jusqu’à présent de la vue de toutes les femmes, comme mes créneaux m’ont préservée de tout contact avec âme qui vive.

Mais, dans ce cas-là, il y a longtemps qu’il aurait passé son pont-levis, car sa science des humains, pour n’être pas aimable, paraît fort étendue, et il sait bien des choses dont j’ignore même le nom. De là des conversations impossibles, où je lui réponds sans savoir au juste ce que je dis, où nous nous querellons sans que je comprenne bien pourquoi, et pendant lesquelles je ne suis pas sûre qu’il sache toujours lui-même ce qu’il veut.

Hier, par exemple, nous parlions des gens du monde ; je lui disais combien je connaissais peu de choses en dehors d’Erlange, et je le priais de me conter ce qu’on est et ce qu’on fait à côté de mon trou.

Il a commencé aussitôt, mais s’est mis à faire de telle façon la description que je lui demandais, que je l’écoutais abasourdie de l’entendre traiter tous les hommes indifféremment de misérables ou de scélérats… Était-ce un jeu, ou faut-il vraiment le croire ? Ce serait à ne plus oser poser le pied devant soi : là un traquenard, ici un piège, plus loin une mine qui n’attend que votre passage pour sauter, voilà l’ordinaire d’après lui, et sur tout cela des fleurs, des sourires et des paroles engageantes qui vous tendent la main.

Est-ce à la lettre, et parle-t-il de mines remplies de poudre ? je ne sais ; et après avoir écouté religieusement au début, je n’ai pu m’empêcher de me révolter.

— Mais alors, lui ai-je crié en bondissant, ce serait une caverne de voleurs que votre monde !

A quoi il a répondu fort tranquillement :

— C’est que ça y ressemble beaucoup, en effet !

Et comme je m’exclamais, m’indignant, et lui demandant s’il était bien certain de ce qu’il racontait là.

— Mon Dieu ! me dit-il, j’en parle comme le voyageur qui décrit le carrefour où on lui a enlevé sa montre et sa bourse ; voilà tout.

Est-ce que vraiment on l’aurait volé ? Je n’ai pu m’empêcher de lui demander encore cela ; et, sans sourciller et assez sèchement, il m’a répondu :

— Ma bonne foi et ma confiance, oui, Mademoiselle. Ne trouvez-vous pas que cela vaille des doublons et une valise ?

Voilà mon hôte, et voilà ses bizarreries. Dans ces cas-là, que puis-je répondre ? Je reste confondue, et je suivrais plus facilement sa conversation s’il lui plaisait de la tenir en chinois.

Somme toute, il me paraît peu sujet aux illusions, et si, depuis dix-huit ans, je me noie dans les chimères et l’idéal, je crois que j’ai trouvé mon barrage.

Point d’exception, d’ailleurs : nous ne valons pas mieux que les autres ; et, comme je nous mettais en avant, espérant un petit mot de courtoisie pour les femmes :

— Peuh ! m’a-t-il dit, à chacun ses instincts. Les loups mordent, les tigres y vont à coups de griffes ! Croyez-vous que l’un soit beaucoup meilleur que l’autre ?

Vraiment, on n’a pas l’idée de trancher avec cet aplomb, et le bon Dieu lui-même, qui tient la clef des cœurs, n’affirmerait pas ainsi, j’en suis sûre.

J’enrageais de l’arrêter, de l’embarrasser au moins, de sorte que, me plantant devant lui :

— Et moi que vous ne connaissez pas, m’écriai-je, qu’est-ce que je suis alors ?

— Mon Dieu, fit-il avec un demi-sourire, en boutons ou déjà en fleurs, je ne saurais trop dire, mais je crois bien que tous les instincts y sont !

En vérité, je l’aurais battu. Aussi, ne sachant à qui me raccrocher :

— Et M. Jacques, enfin ? demandai-je.

— Jacques !

Alors, changeant de ton à l’instant :

— Jacques ! ce sont tous les trésors, toutes les délicatesses, toutes les bontés, tous les courages de la terre réunis en un seul homme !

Et, comme il reprenait haleine :

— Alors, c’est une exception, celui-là ? dis-je ironiquement.

— Précisément, l’exception qui confirme la règle.

— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

— Oh ! mon Dieu, pas grand’chose en vérité ! mais ça se répète. C’est une phrase qui court.

— Eh bien ! m’écriai-je avec mauvaise humeur, qu’on la rattrape une bonne fois et qu’on la mette en cage, puisqu’elle n’a point de sens.

Je disais une absurdité, je le sentais bien, mais j’étais agacée sans savoir pourquoi.

M. de Civreuse se mit à rire sans répondre, et, recommençant où il en était resté, il reprit le panégyrique de son ami. Il s’était redressé, il parlait vite : assurément, on lui avait mis une langue de renfort, et, pour la première fois, je le voyais animé… Et il était joli, ce Jacques, et bon, et beau ! Vraiment, je finissais par m’intéresser à lui ; il me semblait qu’on me décrivait un de ces royaumes-fées où tout est parfait, les ruisseaux de sirop d’orgeat, les rochers de sucre candi et une petite pluie parfumée à la vanille pour les jours de chaleur !… Aussi, quand M. Pierre se laissa retomber sur son oreiller d’un air satisfait :

— Eh bien ! m’écriai-je avec conviction, je sens que je l’aimerais beaucoup, votre ami !

Là-dessus il se retourna brusquement en fronçant son terrible sourcil, et me regardant dans les deux yeux :

— Croyez, Mademoiselle, me dit-il de son ton le plus mordant, qu’il en serait heureux et fier !

Et moi, sans réfléchir une seconde, j’ai répliqué à mon tour, non moins vivement :

— Mon Dieu, je le crois : n’est pas aimé qui veut, Monsieur !

Après cela un silence, un silence lourd et écrasant.

Y a-t-il, en vérité, plus singulier que ce caractère, et cette conversation s’explique-t-elle ? Voilà cependant l’ordinaire de nos causeries, et sans que je puisse comprendre comment, trois fois sur quatre, elles finissent en disputes.

Cette fois, pourtant, pouvais-je mieux faire ? Après avoir supporté en toute patience sa classification galante, qui me rangeait parmi des loups si je ne comptais pas dans des tigres, je tombais d’accord avec lui dans l’éloge de son ami, et le voilà brusquement en colère.

Tourné contre le mur, l’air aussi étranger à ce qui l’entourait que s’il tombait de la lune, M. de Civreuse s’était mis à siffloter allègrement une petite marche, en l’accompagnant d’un mouvement vif sur sa couverture avec ses doigts.

Moi, lassée déjà de ce silence, je me remuais, cherchant quelque entrée en matière et mordillant tous mes ongles l’un après l’autre. Mais cela faisait moins de bruit que la petite marche, et, malgré moi, je suivais la rentrée, toujours la même, dont le rythme sautillant me faisait battre la mesure sans le vouloir. « La,… la,… la, la, la, la ! » Il était impossible que cela durât, et, d’ailleurs, je me sentais en humeur de bêtises. A la troisième rentrée, je parlerai, me dis-je. Et comme la troisième rentrée arrivait sans que j’eusse trouvé une seule idée, je tirai brusquement le croisillon de la table avec mon pied, et tout ce qui la chargeait s’abattit avec un fracas atroce. Mais j’avais compté sans le flegme de M. Pierre ; il acheva paisiblement son trait sans se retourner, et, comme je marmottais un peu confuse :

— C’est la table ; mon pied s’est pris dedans.

— Ah ! fit-il seulement.

Restait à réparer le désastre. Une tasse s’était répandue dans la bagarre.

— Lèche, mon bon chien, dis-je à Un en lui montrant le liquide.

Pour le coup, M. de Civreuse s’arrêta, et, après l’avoir regardé faire :

— C’est la tasse où il y avait de la morphine, me dit-il tranquillement ; il va dormir jusqu’à demain.

Et il s’apprêtait à reprendre sa marche !

Mais ce n’était pas là ce que j’entendais ; je répliquai qu’il se trompait. La contradiction l’arrêta sur place ; il retourna la tête pour me prouver que j’avais tort, et au bout d’un instant nous étions repartis.

Voilà le type de nos relations. Certes, la fleur de galanterie en est absente, et cependant j’y trouve un plaisir extrême. Bien plus, rien ne me fâche, rien ne me blesse, et mes colères perpétuelles s’apaisent si vite que le soir, quand, rentrée dans ma chambre, je secoue les cendres de ce feu pour y chercher une étincelle de rancune mal éteinte, tous mes souvenirs du jour en jaillissent comme un véritable feu d’artifice, et ce sont des fusées de joie et de plaisir que je fais sortir à la place.

Je ne gagne rien, pourtant je le sens bien ; mais dans l’avenir, dans un lointain brumeux, je me figure la revanche, et j’en ris toute seule à l’avance.

Oh ! monsieur de Civreuse, le jour où vous tomberez à mes genoux, comme je vous y laisserai, et comme vous regretterez alors le temps perdu, pendant que vous attendrez anxieusement ces sourires que vous auriez si bien pu faire naître à ces heures-ci !…

Souvent, pourtant, il me fait parler de ma vie à Erlange, de mon couvent, de ma tante. Hier même, j’ai cru qu’il irait jusqu’à me faire des questions sur mes études. Un petit examen d’histoire et de géographie. En quoi je n’aurais pas brillé, assurément !

A mon tour, je l’interroge sur son voyage. Mon Dieu, les belles choses qu’il fera et qu’il verra ! Aller partout où sa fantaisie le poussera ; n’attendre d’avis de personne ; chasser des éléphants comme on attrape ici des moineaux aux gluaux ; escalader des montagnes en haut desquelles on se trouve avoir sa tête au-dessus des nuages et ses pieds en dedans, de sorte qu’on ne les voit plus ; ramer sur le Gange, un grand fleuve sacré, — comme qui dirait une rivière d’eau bénite chez nous, — où on rencontre tantôt des crocodiles aussi longs que des bateaux, et tantôt des Indiens morts qui descendent le fil de l’eau pour s’en aller en paradis, car c’est le chemin, paraît-il, et voilà le système des enterrements là-bas ! Se promener en palanquin, et trouver chaque matin dans les huîtres de son déjeuner de quoi enfiler un collier de perles, quel rêve, quelle vie !

Je n’avais qu’un cri en l’écoutant, cri muet, bien entendu : « Oh ! emmenez-moi ! emmenez-moi ! comme domestique, comme page, comme cuisinière ou comme camarade, à votre volonté ! Je serai si facile, si brave, si audacieuse, si dure à la fatigue, si heureuse de souper d’un rôti de chacal ! »

Mais comment dire tout cela ?

Lui, cependant, me voyant suspendue à ses lèvres, les yeux brillants d’enthousiasme et les mains serrées dans mon émotion :

— Ça vous paraît superbe, tout cela, n’est-ce pas ? me disait-il avec l’air habituel qu’il prend quand je m’enflamme…

Vraiment, à le voir, à l’entendre, on croirait qu’il a vécu déjà deux ou trois vies au moins, et que son quatrième essai l’ennuie comme un vieux livre qu’on sait par cœur. A telle page, je trouverai ceci, se dit-il, et à telle autre cela : et voilà d’où vient sa nonchalance pour toute chose, il n’a plus le plaisir de l’imprévu. Je ne vois que cette idée qui explique sa morosité, et parfois j’ai envie de lui demander : « Faisiez-vous ceci, et pensiez-vous cela dans votre première vie ? » Mais il me croirait folle, sans doute, aussi je garde sagement pour moi mes petites observations, et je me contente de lui répondre en toute sincérité combien je l’envie et comme cette vie d’aventures me séduit.

— Bah ! vous en seriez bientôt lasse, me disait-il en haussant les épaules ; il n’y a ni pompon ni hochet par là-bas !

M’en lasser, moi ! mais je trouverais ça adorable, je le sais, et d’ailleurs est-ce que j’en ai, des hochets, ici ? Si M. de Civreuse veut bien me les montrer, il m’obligera.

Moi qui ai toujours aimé l’impossible, qui, dans mon berceau, rêvais de la flèche dorée qui tenait mes rideaux, parce que je la croyais inaccessible, et qui depuis ai continué à souhaiter de même toutes les flèches placées trop haut !…

— Mais vous ne savez donc pas ce que j’aime ? disais-je à M. Pierre : je désire tout ce que je ne peux pas faire !

— Comme les Malais de Timor, me répondit-il en me regardant avec curiosité, qui adorent les crocodiles, parce que, disent-ils fort judicieusement : « Un crocodile avale un homme et un homme ne peut pas avaler un crocodile. »

Je n’ai rien répliqué, mais le raisonnement ne me paraît pas si bête, et ces Malais me semblent assez logiques.

Quand on n’aime pas par préférence, c’est quelque chose encore de vénérer par frayeur, et si je savais le moyen de faire dire à quelqu’un qu’il m’adore, fût-ce dans la crainte d’être dévorée, comme volontiers je me ferais Malaise !

PIERRE A JACQUES

« Mon ami, elle a de l’esprit, il ne faut pas le nier ; mais c’est son flamboiement et son ardeur même qui me font peur.

» Aimerais-tu une fusée qui, au lieu de partir dans les nuages, te danserait perpétuellement devant les yeux ? Moi, ça m’énerve et je clignote. Seulement, il faut être juste, la fusée a de belles couleurs et un jet hardi.

» C’est te dire que nous sommes en conversations réglées, et qu’elle ne se contraint nullement devant moi. Un patriarche, ça ne tire pas à conséquence, tu conçois !

» Mais commençons d’abord par mes petites affaires de coquetterie, si tu veux bien. Elles ont tourné mieux que je n’espérais. La balafre descend les cheveux et coupe le sourcil d’un air déterminé. Il n’y a rien à dire, et avec cela je peux revenir de la tour Malakoff si je veux : c’est irréprochable.

» Le bon docteur lui-même m’a contemplé orgueilleusement. Vanité d’artiste bien excusable !… Puis il a convié tout mon entourage à venir voir le modelé et le fini de ses raccords.

» Benoîte m’a complimenté à sa façon là-dessus avec sa naïveté habituelle, « C’était mieux avant, quoi ! c’est sûr ; mais pour du bien retapé, c’est du bien retapé ! » Et mademoiselle Colette m’a presque fait l’honneur d’une faiblesse.

» Elle se penchait pour regarder, plus blanche que son mouchoir de batiste, et comme je haussais mes sourcils pour lui montrer mon agilité :

»  — Ça bouge ! a-t-elle crié avec horreur en se tournant vers le docteur.

»  — Quoi donc ? lui a-t-il dit. La peau du front ? Mais je l’espère bien, et la vôtre en fait tout autant.

» Elle l’a froncée et agitée en tous sens pour s’en assurer ; puis, tranquillisée, elle s’est rapprochée, et comparant alors mes deux yeux, celui fraîchement découvert et l’autre :

»  — Il est tout pareil ! a-t-elle soupiré à voix basse.

» Et j’ai dû en conclure qu’elle m’avait supposé borgne ou louche jusqu’à cette heure.

» Puis, l’émotion calmée, le docteur est parti, Benoîte est retournée à ses fourneaux, appellation emphatique, car on cuisine encore à Erlange sur l’âtre et le trépied de nos pères, et nous nous sommes retrouvés, mademoiselle Colette et moi, dans notre tête-à-tête habituel.

» Ce que nous y avons dit depuis quelques jours, tu ne saurais le croire, et mes découvertes sur ma jeune compagne se multiplient.

» D’abord, Jacques, voile-toi la face, mais j’ai dû arriver à cette conclusion qu’elle était d’une ignorance absolue. Une vraie petite carpe. Seulement, tu perdrais ton temps si tu essayais de l’en plaindre, et ta sympathie serait mal venue, car elle supporte cette lacune avec la plus aimable philosophie, et a fait de tout ce qu’elle possède de connaissances une petite salade sans queue ni tête qui paraît lui suffire parfaitement.

» Elle a passé cependant deux années dans un des meilleurs couvents de Paris ; mais nous sommes de grandes bêtes, toi et moi, si nous imaginons que c’est de travail qu’on s’occupe dans ces endroits-là.

» De classe en classe, les intérêts varient. Des poupées on passe aux cerceaux, des cerceaux à la bibliothèque rose, de la bibliothèque rose aux mondanités, au pas de polka ou à l’esquisse illicite d’une valse enseignée sur le gazon ras des charmilles. Mais les études là-dedans ne sont jamais qu’un accessoire, un comparse, une cinquième roue de carrosse.

» D’ailleurs, mademoiselle d’Erlange a ses idées là-dessus qu’elle m’a établies avec une limpidité extrême. Pour sa part, elle n’a jamais pu retenir que ce qui avait trait aux gens ou aux choses qu’elle aimait. Mais alors tout ça, elle le sait à ravir. Quant au reste : bernique ! Voilà son système.

» Ainsi son histoire de France, c’est très simple. Elle la prend à Charlemagne, « un grand qui l’intéresse », et elle sait très bien tout ce qui le regarde : la boule qu’il tient dans sa main, son épée, son grand pied et son neveu Roland surtout ! De là elle saute à Henri IV, sa séduction suprême. Elle connaît tous ses bons mots, adore son profil et sa furia, mais s’embrouille un peu dans son histoire d’abjuration et de conquête. Puisqu’il avait la France dans son berceau en naissant, qu’allait-il guerroyer à son propos ?… Enfin Napoléon est son point final et son dernier enthousiasme… Depuis, dormons-nous ou vivons-nous ? Voilà ce qu’elle ne sait guère, et jusqu’au prochain grand homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper !… La pauvre enfant risque de chômer longtemps, si j’en crois les jours présents ; que t’en semble ?

» Entre temps, elle place à la diable Bayard, Duguesclin, Jeanne d’Arc, et en général tout ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses immenses interrègnes, et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne les couronne pas à l’occasion l’un ou l’autre.

» Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé et elle ne se borne pas à la théorie, elle l’applique bravement et en toute chose ; aussi, en fait de géographie, ses antipathies internationales, qui sont nombreuses, se font-elles jour nettement.

» L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent, par exemple ! Sur sa carte, la Manche a un trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne dépasse jamais. Tu juges si le Rhin est barré derechef, et comme les Italiens ne lui agréent pas plus que les premiers, la même ligne fatale ondule sur la crête des Alpes… En revanche, elle s’en va jusqu’en Russie pour s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois qu’elle se doute de plus d’une particularité de la terre de France.

» Maintenant, dis-lui que le Parnasse est une colline qui fait face à Montmartre, tu ne l’étonneras nullement, et elle mélange les départements, les villes, les chemins de fer et les rivières avec la plus joyeuse aisance.

» Ajoute à cela des fragments de connaissances variées qu’elle a recueillies on ne sait où, des vers en masse, quelques idées politiques, des anecdotes du temps du roi Guillaume, une façon de faire les additions pour laquelle on casserait aux gages le plus humble des apprentis savetiers, un aplomb merveilleux et une extrême vivacité de compréhension, et tu auras l’idée d’un assemblage à donner la jaunisse à un pédagogue, mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.

» Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je contemple, je jouis, je me carre dans mon fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de te passer l’autre bout du téléphone, heureux coquin que tu es !

» Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise d’impossible, je lui proposerais demain de partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à parier contre un qu’elle accepterait… Et cela dit sans la moindre fatuité, car je ne compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident. Mais voir des crocodiles, des serpents à sonnettes et autres gentillesses, conçois-tu le plaisir ? Elle ferait la route à la nage pour cela.

» Il est incroyable de retrouver chez toutes les femmes ce même besoin d’émotions et d’aventures qu’elles prisent plus haut que tout autre plaisir, et qui leur ferait pourtant éprouver une frayeur mortelle s’il se réalisait.

» Vois-tu mademoiselle Colette face à face avec une mâchoire d’alligator qui la regarderait en bâillant ; la pauvrette s’enfuirait, s’il lui restait des jambes toutefois, en poussant des cris affreux. Et cependant elle n’imagine pas à l’heure actuelle de bonheur comparable à celui de voir de près ces lézards qui sanglotent le soir, avec le ton plaintif d’enfants au berceau, à ce qu’elle a entendu dire, mais qui à leurs heures, tout marmots qu’ils sont, avalent leur homme comme des gaillards qui ont fait au moins leur seconde dentition, si je suis bien renseigné.

» Je m’efforce de la désenchanter ; mais elle est décidée à voir tout en beau, et il y a tant de bleu sur sa palette que je désespère d’y mettre mon point noir. Tu cries à l’indignité, à l’abomination de désillusionner cette rêveuse !… Eh ! pourquoi ne veux-tu pas que j’apprenne à cette enfant que l’eau mouille et que le feu brûle ? elle serait capable de ne pas vouloir les suspecter et d’y mettre la main pour essayer. Tranquillise toi, d’ailleurs ; elle ne perd ni le boire ni le manger à suivre mes prêches sceptiques, et je voudrais que tu puisses la voir goûter ; c’est un spectacle réconfortant.

» A quatre heures sonnant, au premier coup de l’horloge, une vieille patraque qui marche à son gré, avec le plus grand mépris de l’exactitude, et que mademoiselle Colette remonte elle-même tous les quinze jours dans les combles du château, elle se lève et disparaît en courant. Au milieu d’une phrase, à la moitié d’un mouvement, perdue dans l’exploration de ses ruines, elle part de même ; c’est toute affaire cessante ; et les naufragés de laMédusen’iraient point à la provende d’une autre allure.

» Cinq minutes avant, elle n’y songeait pas ; mais à quatre heures, c’est une défaillance, une fringale ! et, si l’aiguille dépassait le quart, tout serait perdu.

» Les premiers jours, j’attendais son retour surpris, anxieux, et croyant toujours à une catastrophe qui avait motivé cette fuite ; mais au bout de cinq minutes, elle rentrait de son pas léger, un pan de sa robe relevé pour porter ses provisions, elle se rasseyait à sa place et reprenait tranquillement la conversation où elle en était restée, tout en dégustant son repas ; et quel repas !

» Régulièrement, je le dis à sa louange, elle m’offre de le partager, mais elle en vient si bravement à bout toute seule, que je me ferais scrupule d’y toucher, et je la regarde casser ses noisettes d’un coup de dent comme un joujou de Nuremberg, manger des prunes sèches qui ressemblent à du caoutchouc fondu, ou des espèces de galettes en pâte molle qui se tirent en grandes languettes blanches.

» Une fois seulement j’ai accepté ses politesses. Des plis de sa robe, outre un énorme morceau de pain, elle avait sorti successivement cinq pommes rouges. Cinq pommes ! comprends-tu ces estomacs de jeunes filles incapables d’achever un bon beefsteak saignant, et qui réduisent cinq pommes en quelques minutes ?

» A sa première offre j’avais refusé, et, sans insister davantage, elle s’était mise à son affaire. Consciencieusement, avec la laine de sa robe, elle faisait briller chaque fruit avant de le manger, le frottant, le refrottant et ne le mettant sous sa dent que quand ses yeux noirs se reflétaient dans ce singulier miroir. Je la suivais, amusé par son manège, m’intéressant aux taches qui résistaient, et si occupé d’elle qu’au troisième fruit elle s’aperçut de mon attention. Y avait-il dans mon regard une lueur de convoitise ou le crut-elle seulement, je ne sais ; mais me tendant tout à coup la main :

»  — J’en ai cinq aujourd’hui ; vraiment, vous pouvez en prendre une, me dit-elle avec gravité.

» Et, comme je ne répondais rien, étourdi de cette munificence :

»  — Je vais vous la faire briller, ajouta-t-elle.

» Et toujours du même pli de ses draperies, avec une ardeur qui lui faisait monter le sang aux joues, elle amena la pomme au point voulu, puis me la tendit.

» Je la mangeai, comme tu penses, avec une reconnaissance proportionnée au bienfait : mais ce fruit symbolique m’inquiétait, et d’un œil anxieux j’ai cherché le serpent sous les meubles. Il n’y était pas, fort heureusement… du moins en apparence.

» Cela me remet en mémoire une appréciation physiologique de mademoiselle Colette, qui t’amusera, j’en suis sûr, et te complètera son bagage scientifique.

» C’était hier, à l’heure fatidique dont nous parlons. Au coup de quatre heures, elle était partie, et le quart avait sonné sans qu’elle eût reparu. Vois-tu cette anomalie : quinze minutes pour composer son festin ! Qu’allait-elle rapporter, juste ciel ! Je ne quittais pas la porte des yeux… Cinq minutes plus tard, elle reparut les deux mains pleines et la démarche posée, avec l’air de porter une relique. Un instant j’eus l’idée qu’elle ramenait son Saint-Joseph avec elle, et que la paix était faite entre eux ; mais il s’agissait bien de cela, ma foi ! L’objet de tant de soins était une portion de pain brûlant qui fumait entre ses doigts, — un chanteau, comme on dirait ici, — de la valeur d’un quart de miche à peu près, et au milieu duquel, dans la mie pâteuse où était ménagée une fente, un lit de crème épaisse et jaune se fondait avec un fumet des plus succulents.

»  Elle poussa un soupir de soulagement en s’asseyant, branla la tête d’un air confiant et me montra l’objet en me disant à mi-voix avec une grimace expressive :

»  — Ça brûle !

» Puis incontinent, elle attaqua ce fabuleux régal, mordant et soufflant tour à tour.

»  — Mais, ne pus-je m’empêcher de lui dire, vous n’allez pas manger ça ?

»  — Si fait. Pourquoi pas ? c’est excellent.

»  — Peut-être, mais c’est lourd comme du plomb ! Vous aurez mal à l’estomac.

»  — L’estomac, répliqua-t-elle avec un air de supériorité : qu’est-ce que vous voulez que ça lui fasse ?

» Et elle se renversa pour rire à son aise à cette idée que cette demi-livre de pâte chaude pût incommoder son estomac !

»  — Mon Dieu ! ça peut l’ennuyer à digérer, répondis-je seulement.

» Puis, comme elle ouvrait des yeux immenses, la pensée me vint qu’elle ne savait pas du tout de quoi je parlais, et, appelant à mon aide la description classique de mon enfance :

»  — L’estomac, repris-je, d’un ton doctoral, est une sorte de poche qui a la forme d’une cornemuse. Son extrémité renflée est placée dans la partie gauche et supérieure de…

»  — Oh ! bien, dit-elle en m’interrompant sans façon, ce n’est pas du tout comme ça que je le vois, moi !

» Et, comme le pain brûlait décidément par trop, elle le posa sur ses genoux, et sans se faire ; prier :

»  — Voici, reprit-elle, comment je me le représente. Je vois un vieux bonhomme tout petit, tout cassé, en habit noisette, avec une perruque à marteaux et un jonc à pomme d’or, qui va et vient perpétuellement dans une petite chambre. Au milieu, une grosse cheminée par où dégringole tout ce qu’on lui envoie, et près de laquelle il se précipite dès qu’un chargement arrive. Il se baisse, trie, regarde, se frotte les mains quand ce qu’il reçoit lui semble bon, hausse les épaules et se fâche quand ça lui paraît mauvais : « Les niais, les imbéciles, que m’envoient-ils là ? marmotte-t-il. Qu’est-ce qu’ils veulent que j’en fasse ? » Et il pousse tout cela du pied dans un coin où on met les choses qui ne servent à rien et où ira peut-être mon pain chaud, c’est possible ; mais voilà tout le dommage. Quant à une poche et à une cornemuse, je n’ai jamais entendu parler de ça, et je ne veux pas m’en occuper. Mon petit vieux suffit à la besogne, nous nous entendons à ravir, et, s’il fronce un peu le sourcil les jours de fruits verts, il a eu la politesse de ne jamais m’en rien dire : pourquoi changerais-je ?

» Le pain ne fumait plus, la croûte fendillait en se refroidissant, et la crème sentait meilleur que jamais : mademoiselle Colette le reprit délicatement du bout des doigts et acheva son goûter sans prononcer un mot, persuadée qu’elle m’avait convaincu de l’existence de son petit homme. Voilà sa logique.

» Du reste, à l’entendre raconter sa vie, ses originalités s’expliquent. Je l’interrogeais hier sur son enfance, cherchant dans son passé la trace d’une gouvernante, d’un professeur, d’une direction quelconque enfin, et, comme je ne voyais rien qui y ressemblât :

»  — Qui donc vous a élevée ? ai-je fini par lui demander.

»  — Moi, mais personne ! m’a-t-elle répondu ; j’ai poussé à ma guise comme j’ai voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation de ma solitude.

» Et elle esquissait en l’air avec sa main le geste de quelqu’un qui pousse comme il veut…

» Vois-tu cette éducation ? cette petite fille grandissant comme la folle avoine entre son dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore que son chien, et avec vingt-quatre heures chaque jour pour faire des bêtises à sa satisfaction ! Je conçois maintenant l’affaire qui m’a procuré l’avantage de sa connaissance : de la pensée à l’action, il n’y a évidemment pour elle que le temps matériel d’accomplir sa fantaisie. Elle ne connaît nul autre obstacle.

» Il y a pourtant des heures mélancoliques dans cette existence qu’elle raconte sans une réticence, et la tante que tu sais est une affreuse bonne femme qui vient de me donner un échantillon de son humeur, et nous a fait une sortie dont toute notre petite société est encore ébranlée et dont la trace restera.

» Il y a deux heures à peu près, je regardais Un à qui mademoiselle Colette faisait exécuter les tours les plus variés de son répertoire, ne dédaignant pas de prendre part elle-même de temps en temps aux exercices, quand la porte s’ouvrit brusquement, et une femme entra. Grande, sèche, osseuse, d’une laideur à discréditer Croquemitaine si elle se mettait jamais en tête de lui faire concurrence, elle s’annonça elle-même d’une voix qui remit instantanément sa jeune nièce sur pied, et qui fit bondir le chien devant sa maîtresse, qu’il gardait en montrant les dents.

»  — Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine ! me dit-elle. — La bien nommée, pensai-je à part moi :

» Puis, à haute voix :

»  — Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous présenter mon respect, répondis-je.

» Mais elle s’en inquiétait bien, de mon respect !

»  — Il y a un mois, continua-t-elle, que vous êtes arrivé chez moi, tombant on ne sait d’où, et, comme j’ai pensé, Monsieur, que vous étiez actuellement au terme de votre séjour, j’ai voulu vous voir une fois avant votre départ.

» Arrivé me sembla fort, séjour plus encore, et tu conviendras qu’on ne met pas plus proprement les gens à la porte ; mais, avant que j’aie pu répliquer un mot, mademoiselle d’Erlange s’était redressée :

»  — Dites chez nous ! cria-t-elle, et même chez moi, car M. de Civreuse est dans mon aile, vous le savez bien, et, quant à la façon dont il est « tombé » ici et que vous avez oubliée, paraît-il, je vais vous la remettre en mémoire. J’ai blessé monsieur à la tête en lançant quelque chose dehors, alors qu’il passait sur le chemin, ne songeant guère à nous, je vous assure ! et Benoîte et moi l’avons entré dans la cuisine, demi-mort. Puis, tandis qu’elle préparait cette chambre, et que moi je le gardais en bas, j’ai juré, agenouillée à côté de lui, de le soigner, de le guérir et d’obtenir mon pardon. Vous souvient-il, à présent, ma tante, de toutes ces choses que je vous ai dites une fois déjà ?

»  — Je ne me souviens que de ceci, répondit-elle avec fureur en marchant sur la jeune fille, c’est qu’une fois déjà, en effet, je me suis élevée contre ce rôle de garde-malade que vous remplissez ici dans des circonstances inqualifiables, et que cette fois je saurai bien vous forcer à le laisser !

»  — Que ne vous en êtes-vous pas chargée ? riposta mademoiselle Colette. Il y avait plus d’une place près de ce lit, je crois !

»  — Lit que j’aurai d’ailleurs quitté avant ce soir, soyez-en certaine. Mademoiselle ! m’écriai-je à mon tour, et que je n’aurais jamais consenti à occuper un seul instant, quand j’eusse été plus qu’à demi mort, si j’avais pu soupçonner que j’y étais reçu contre le gré de quelqu’un ici !

» J’étais hors de moi. Les insolences me brûlaient les lèvres, et je ne sais en vérité ce qui m’a retenu de sauter à terre à l’instant. Assurément, ce n’est pas la présence de cette femme, et, si elle eût été seule, je crois bien que je me serais vengé en effarouchant sa pudeur par ce spectacle inattendu !… Mais elle n’était pas seule…

» Elle ne répondit pas, d’ailleurs, un traître mot à ma protestation, et se tournant vers sa nièce :

»  — Vous voilà forcée à l’obéissance par un plus sage que vous, dit-elle seulement.

» Puis, jugeant que c’était besogne faite, elle s’en fut vers la porte, de son grand pas dégingandé, comme une frégate démâtée dont on tire sur le sable la carcasse hors d’usage et qui cahote à chaque rocher.

» Mais elle n’était pas à mi-chemin qu’un quatrième personnage entrait en scène ! c’était mon docteur qui arrivait comme une flèche, les sourcils froncés, la lèvre mécontente, et qui l’arrêta par le bras sans façon.

»  — Qui est-ce qui parle d’obéissance dans la chambre d’un malade quand le docteur n’y est pas ? dit-il rudement.

» Il avait écouté derrière la porte et ne s’en cachait pas.

»  — Vous, continua-t-il en se tournant vers mademoiselle Colette, vous êtes à votre place ici. N’en bougez pas. C’est moi qui vous y ai mise, c’est moi qui vous y garde, et j’en fais mon affaire ! Vous, Monsieur, me dit-il, vous n’avez pas oublié, je pense, notre première conversation ; vous savez comment j’entends la responsabilité ! J’ai votre parole, et vous ne quitterez pas Erlange que je ne lève moi-même votre écrou. Vous, enfin, Mademoiselle, ajouta-t-il en regardant la vieille fille qu’il n’avait pas lâchée, je vais avoir l’honneur de vous offrir mon bras pour vous reconduire jusqu’à votre chambre, et je vous conterai en route quelques particularités sur les fractures dont vous me paraissez mal connaître les effets, et qui vous intéresseront, j’en suis certain.

» Et, entraînant mademoiselle d’Épine, abasourdie, et à qui il souriait avec aménité, il lui fit traverser toute la chambre ; sur le seuil, il s’arrêta :

»  — Et notez, dit-il en se retournant et en nous regardant, que mademoiselle d’Erlange s’est méprise de moitié tout à l’heure. Ce n’est pas une aile qui lui appartient ici, c’est le château tout entier, les ruines et le reste !

» Puis ils sortirent.

» Te dire que je rugissais intérieurement serait faible ; ma main esquissait de vagues moulinets, et j’enrageais de m’en prendre à quelqu’un. Mais quoi, si barbue que fût mon adversaire, le sexe dont elle se prétendait la mettait hors d’atteinte, et j’ai vu cependant des grenadiers qui passeraient pour damerets au prix de sa carrure !… D’ailleurs, l’idée de mademoiselle Colette me revenait ; l’algarade était plus rude encore pour elle.

» Je me tournai de son côté, pensant la trouver en larmes ; mais elle en était loin, et l’œil allumé, la tête droite, elle semblait une Bellone en courroux.

»  — La méchante femme ! la méchante femme ! criait-elle en trépignant.

» Puis brusquement s’abattant dans un fauteuil :

»  — Voilà pourtant dix-huit ans que je vis auprès d’elle ! fit-elle avec éclat.

»  — Est-elle donc toujours ainsi ? lui demandai-je.

»  — Toujours !

»  — Mais qu’est-ce qu’elle a, enfin ?

»  — Que sait-on ? reprit-elle en hochant la tête. Du verjus dans l’esprit, peut-être ! Je pense qu’il y a des femmes qui poussent mauvaises comme des herbes qui poussent orties. Elle est dans les orties, évidemment.

»  — Et contre vous, à part ma présence ici, qu’est-ce qui la fâche habituellement ?

» Elle ne répondit rien, me regardant d’un air indécis, avec une ombre de sourire qui relevait sa lèvre, et elle se mit à tirer machinalement les longs poils de son chien. Je la regardais, attendant qu’elle parlât, et, tout en regardant, je me sentais si frappé du contraste de ce charmant visage avec le masque dur et large de la grande femme qui sortait de là, que je m’écriai sans réfléchir :

»  — Serait-ce donc parce que vous avez dix-huit ans et qu’elle ?…

» Le sourire s’accentua davantage, et mademoiselle d’Erlange me regarda à travers ses cils, tout en disant :

»  — Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant, mais…

» Elle se tut de nouveau, ses paupières se baissèrent complètement et ses cils se remirent à battre ses joues roses comme un éventail de dentelle. L’embarras est rare chez elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je formulai toute ma pensée.

»  — Elle les a eus en effet, c’est évident ; mais son printemps n’avait pas la fleur du vôtre : voilà !

» Comment je me laissai entraîner à ce madrigal, du diable si je peux le dire ! mais mademoiselle Colette m’avait bravement défendu tout à l’heure, elle méritait vraiment que je marchasse à la rescousse à mon tour. Elle prit d’ailleurs cela comme la simple énonciation d’un fait, se mit à rire franchement, et releva les yeux avec un petit geste qui signifiait : « C’est ça ; cette fois, vous y êtes ! » Puis, sans transition, tout à fait mise en confiance, elle laissa couler le flot de ses souvenirs, me racontant ceux des épisodes de son enfance qui se rapportaient à sa tante, ainsi que ses frayeurs de petite fille devant elle, le tout sans acrimonie aucune, mais avec une verve comique et malicieuse qui donnait une touche vivante et un relief burlesque au portrait de cette bizarre tutrice. « Égoïsme et jalousie ! » le cri le plus habituel à la bête, te résume cette femme, et je m’en vais te dire un trait qui la peint.

» Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange pour que les ressources assez limitées du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire de la maison ; mais le menu, généralement soigné, n’est jamais plus soigné que les jours de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque plat choisi, et, en se mettant à table, mademoiselle d’Épine dit à sa nièce :

»  — Mon estomac ne supporte pas le maigre, Colette ; vous ferez abstinence pour nous deux.

» Et la nièce mange ses sardines ou ses légumes au fumet des pigeonneaux de la tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis, le priant d’agréer la substitution…

» Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire, et qu’elle s’aperçoive alors que ses billets n’étaient pas bons, je l’espère ; mais le purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce qui tirera cette enfant de ses griffes, et surtout qui lui rendra ses années passées, les soins affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas reçus alors ?

» Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration qui se joue ici, et c’est véritablement ce que cherche cette femme.

» Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle refuse à sa nièce, que ces couvertures moelleuses et ce lit de plumes où elle dort, que toutes ces recherches enfin qu’elle a pour elle seule ; elle entend maintenant l’étioler moralement entre quatre murs, et emprisonner si bien sa jeunesse et sa vie que nul ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.

» Comment appelleras-tu ce crime, toi, alors, si tu nies qu’il y ait séquestration, et comment le puniras-tu ?

» … Pour moi, j’entends le déjouer, tout au moins, et sans tarder ; et le lendemain du jour où je serai hors d’ici, je m’y attellerai ! Dussé-je ameuter la presse, assembler un conseil de famille ou réclamer l’aide de la police, j’en viendrai à bout, et la porte de cet antre sera démurée… A qui donc appartiendrait le rôle de justicier, si ce n’est à ceux qui méprisent le monde et le connaissent comme il est !…

» En échange de ses veilles et des soins qu’elle a pris de moi, mademoiselle Colette aura sa liberté, et c’est moi qui lui ouvrirai sa cage ! Vive Dieu ! Jacques, tu m’entends, je te l’affirme !…

» Une demi-heure plus tard, le docteur est revenu, et tu vois d’ici la discussion :

»  — Docteur, je veux partir !

»  — Monsieur, ne revenons pas là-dessus, je vous en prie.

»  — Rendez-moi ma promesse !

»  — Jamais de la vie ; vous êtes au point délicat et critique entre tous, ne me gâtez pas une si belle fracture.

»  — Il m’est impossible de demeurer ici après la scène de tout à l’heure, vous le sentez bien !

»  — Allons, je vous dis que cette femme est folle ! Faut-il que je lui signe un billet pour Charenton, afin de vous mettre l’esprit en repos ?…

» Et comme j’insistais :

»  — Monsieur, me dit-il assez sèchement, je suis d’âge et de caractère à prendre la responsabilité de mes actes ; vous me ferez donc le plaisir de m’envoyer tous ceux qui pourront y trouver à redire.

» Et il me tourna le dos pendant que mademoiselle Colette continuait à crier :

»  — Mais puisque vous êtes chez moi ! Mais puisqu’on vous dit que vous êtes chez moi !

» La pauvrette n’y voyait pas plus loin.

» Finalement, le docteur s’est engagé sur l’honneur à me libérer dans dix jours, et j’ai promis de ne tenter nulle évasion jusque-là. Mais en résumé, vois-tu, je suis exaspéré. J’ai beau faire, la position est fausse. A tous les bruits de portes, je tressaille comme un écolier en rupture de ban, et volontiers je renverrais mademoiselle d’Erlange à ses affaires ! Seulement, elle n’y entend pas malice. C’est une scène, voilà tout, elle en a vu bien d’autres, et elle continue son train ordinaire en toute insouciance. »


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