Le docteur est revenu, l’appareil du genou est posé définitivement ; mais la tête ne se dégage point encore, et c’est bien mauvais, paraît-il.
On lui couvre le front de glace ; ce n’est pas ce qui manque ici, certes, et en sortant tout à l’heure, le médecin m’a dit en me frappant sur l’épaule :
— S’il ne guérit pas, ce ne sera pas de votre faute, petite infirmière ; ayez bon courage !
Bon courage, quand je regarde ces bandages et que j’entends ce délire !… Pourtant je suis heureuse déjà de le savoir bien, autant que cela dépend de moi, et toutes mes heures se passent à chercher ce que je pourrais faire de mieux encore.
Mais quelle peine avec ma tante ! quelles scènes et quels cris au début ! Au moment où Benoîte et moi nous arrivions, en réunissant toutes nos forces, à porter ce grand corps depuis la route jusque dans la cuisine, elle entrait par une autre porte.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? me cria-t-elle en levant les bras…
— Un blessé, ma tante !…
Et, pendant que je parlais, nous l’étendions provisoirement sur une couverture jetée devant l’âtre.
— Un blessé ?… Que voulez-vous que je fasse d’un blessé ?… Où avez-vous trouvé celui-là ?…
Et, comme elle multipliait toujours plus vite ses questions, Benoîte lui a dit sans s’arrêter :
— C’est mademoiselle qui l’a attrapé à la tête en lançant quelque chose dehors !…
— Mais qui est-il ?… Qu’est-ce qu’il a dit ? Qu’est-ce qu’il demande enfin, cet individu ?…
— La paix, ne pus-je m’empêcher de lui répondre en secouant les épaules… et quelque chose qui arrête ce sang !…
— Je n’en veux point, vous savez que je n’en veux point, reprit-elle en s’écartant ; je ne reçois point d’hommes ici !…
— Je ne vous l’offre pas, répliquai-je encore plus fort ; c’est mon affaire !
— Et qu’en ferez-vous ?
— Je le soignerai, naturellement !…
— Où ça, et avec qui ? Toute seule la nuit et le jour ?
— Avec ma bonne, et je lui donnerai ma chambre !
— Vous êtes folle, me dit-elle violemment en me tournant le dos, et je saurai empêcher cela !
— En quoi faisant, en le rejetant dehors et en l’envoyant mourir dans la nuit ?
— Peuh ! fit-elle en avançant les lèvres. Ce sont de grands mots, ça ! Croyez-vous qu’on meure pour si peu !… Dans moins d’une heure, c’est ce monsieur lui-même qui demandera à s’en aller et qui ne comprendra pas ce que vous lui voulez avec vos jérémiades !
— Soyez sûre alors que je ne le garderai pas de force !
— Et s’il reste cependant comme le voilà, qu’entendez-vous faire ?
— Je vous l’ai dit déjà, répliquai-je au comble de l’exaspération et en levant mon mouchoir que je tenais serré contre la blessure, j’entends refermer ce trou que vous voyez là d’abord, puis quand ce sera fait, et que ce monsieur partira comme vous dites, j’entends le supplier à mains jointes pour qu’il me pardonne de lui avoir ouvert la tête. Comprenez-vous, ma tante ?
Et sans plus rien vouloir écouter, sans rien ajouter à cette odieuse discussion dont j’avais peur qu’un mot ne frappât les oreilles du pauvre blessé, j’ai envoyé Benoîte préparer tout ce qu’il fallait, et je suis restée à genoux auprès de lui, mouillant son front d’eau claire et attendant comme le salut un battement de vie.
Mais ses lèvres restaient serrées et blêmes, et le filet de sang qui coulait doucement, sans s’arrêter, s’amassait sur la laine blanche en tache qui s’étendait largement.
D’un pas de tigre en cage, ma tante marchait dans le fond, marmottant incessamment les mêmes choses, et peu à peu une frayeur horrible me prenait que ces yeux clos sur lesquels je me penchais ne se rouvrissent jamais, et que ce ne fût le front d’un mort sur lequel la marque de ma main restât éternellement !…
Puis, tout d’un coup, j’ai vu Benoîte qui passait en courant, et qui, dès le seuil de la porte, appelait à grands cris quelqu’un pour le faire arrêter ; et une seconde après le docteur rentrait avec elle. Une providence le faisait revenir par ce chemin détourné, et ma bonne, qui l’avait vu de la fenêtre, avait pu l’avertir à temps… Une heure plus tard, à eux deux, ils avaient installé le malheureux dans son lit, pansé son front, et ramené sinon l’intelligence dans son regard, au moins rétabli sa respiration, qui était facile et régulière.
Avec une autorité qu’un étranger et un médecin pouvait seul avoir sur ma tante, le docteur, excédé de ses représentations, l’avait fait sortir dès le commencement, et comme en s’en allant il la retrouvait encore dans le corridor à côté de moi, se plaignant, répétant son refus de soins, et lui criant dès qu’elle le voyait :
— Vous savez, docteur, je ne m’en mêle pas, je ne ferai rien !…
— C’est à merveille, Madame, lui répondit-il brusquement ; les jeunes mains sont plus douces et plus légères pour des plaies à panser, et c’est un calmant pour un malade qu’un joli visage à regarder.
Depuis, trois jours ont passé, et si la fièvre fléchit un peu, les idées sont toujours vagues.
Le nom qu’il prononce le plus souvent, c’est celui d’un certain Jacques, à qui il fait des discours inouïs, avec des mots si drôles que, malgré moi parfois, je ris et je pleure en même temps ! Puis, la seule phrase qu’il ait dite avant de tomber dans le chemin revient. Au moment où Benoîte et moi nous sortions encourant, il était à terre déjà, mais pas encore sans connaissance, et comme j’arrivais près de lui en lui criant éperdument : « Oh ! mon Dieu ! Monsieur, qu’avez-vous ? » il s’est relevé sur un genou, et avec quelque chose comme un sourire, si l’on peut croire qu’un homme sourie dans cet état-là :
— Ah ! ah ! a-t-il dit, c’est le brahme !
Puis il est tombé et nous l’avons emporté. Depuis, son brahme revient quelquefois, et je ne puis concevoir ce qu’il veut dire par là.
Qu’est-ce au juste que cet homme, nous ne savons rien là-dessus. Le docteur s’est informé aux auberges du village ; nulle part, un voyageur répondant à ce signalement n’a été reçu, et c’est à croire qu’il a surgi du sol dans ce chemin maudit.
Ses habits sont élégants ; sa pelisse courte et très ajustée en fourrure superbe, ses mains sont blanches, et tout ce que le bandage laisse voir de sa figure est distingué.
Dans ses poches, rien qu’un portefeuille sans adresse, et comme valise, une sorte de sac en cuir qu’il portait sur le dos et dont la serrure est fermée. Je répugne à l’idée de la faire sauter, et le docteur consent à attendre encore quelques jours, espérant qu’il pourra nous répondre lui-même.
Benoîte aussi se perd en suppositions.
— C’est peut-être un colporteur, me disait-elle tout à l’heure en regardant la forme bizarre de son bagage, ou bien encore un photographe ! Il y en a qui n’ont guère plus d’affaires avec eux !
Pour moi, je ne crois pas cela : à ses mains, à ses sourcils, à sa barbe, je le fais duc ou comte pour le moins, et gentilhomme en tout cas, et je m’ingénie à deviner son âge et son nom.
Est-il beau ? Je ne le crois pas et je n’y pense pas maintenant. Mes remords et mes tourments me tiennent lieu de tout, même de sommeil et de nourriture, et le docteur s’est fâché tout rouge en me trouvant encore debout ce matin.
D’autorité, il m’a forcée à descendre en bas et à marcher un peu dans la cour.
Mais, à l’air, la tête m’a manqué, j’ai vu tout bleu et je suis remontée près du lit, bien déterminée à ne pas le quitter avant la connaissance revenue…
Un mot sensé qui m’indique que la tête n’est point perdue, et à côté de cela tout le reste ne sera plus rien.